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Un boss sexy.
Une employée qui n’a pas froid aux yeux.
Un fake dating à dévorer sans modération !
Diane, éditrice talentueuse, a un petit problème… elle se cache derrière un gros mensonge ! Pour échapper aux incessantes remarques de sa mère, elle prétend être fiancée à son charismatique patron, Alessio. Contre toute attente, celui-ci accepte de jouer le jeu.
Mais leur plan déraille lorsqu'ils doivent jouer les tourtereaux lors d'un mariage. Décidant de rompre cette comédie au plus vite, ils se retrouvent malgré tout embarqués pour des vacances à Rome, gracieusement offertes par les mariés.
Entre ruelles romantiques et fontaines enchantées, la supercherie prend des airs de réalité. Pourtant, derrière les faux baisers et les regards feints se cachent de véritables sentiments. Malheureusement, Diane et Alessio ne peuvent échapper à leur passé…
Pourront-ils surmonter leurs peurs et saisir la chance d'un amour authentique ? Entre humour, passion et révélations, leurs cœurs parviendront-ils à se libérer pour aimer à nouveau ?
A PROPOS DE L'AUTRICE
Eva Baldaras - Auteure française hybride, elle publie au sein de différentes maisons d’édition : Butterfly, HQN, Harper Collins, Alter real. Elle s’auto-édite également sur plusieurs romans.
Déjà présente en librairies, ses romans rencontrent toujours un très beau succès. "Boss out of control" (Harper Collins) a été élevé au rang de best-seller.
Le premier tirage de son dernier roman "La loi de l’attraction - sous contrat" (Alter real) a été éclusé en moins de deux semaines.
Auteure au talent indéniable, elle sait conquérir le coeur de ses lectrices. Ses romances à paraître sont toujours très attendues.
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Seitenzahl: 499
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Titre de l'édition originale : La Théorie De L'Amour
Copyright © Butterfly Editions 2025
Couverture © Butterfly Editions
Tous droit réservés, y compris le droit de reproduction de ce livre ou de quelque citation que ce soit sous n'importe quelle forme.
Cet ouvrage est une fiction. Toute référence à des événements historiques, des personnes réelles ou des lieux réels cités n'ont d'autre existence que fictive. Tous les autres noms, personnages, lieux et événements sont le produit de l'imagination de l'auteur, et toute ressemblance avec des personnes, des événements ou des lieux existants ou ayant existé, ne peut être que fortuite.
ISBN : 978-2-48799-010-4
Dépôt Légal : septembre 2025
25072025-1230-VF
Internet : www.butterfly-editions.com
Eva Baldaras
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L’amour, c’est 80 % d’imprévus, 20 % de folie, et 100 % de surprises.
Entre un petit mensonge et un grand amour, il n’y a souvent qu’un quiproquo. Quant à Cupidon ? Il a parfois un humour douteux, mais il vise toujours juste !
Eva Baldaras
Un seul monument sur Terre laisse une empreinte indélébile dans mes souvenirs : la Fontaine de Trevi, à Rome. Plutôt que de louer son architecture grandiose, symbole de la suprématie de l’Empire romain, je me replonge dans le souvenir des souhaits.
J’avais quinze ans. L’été où mes parents avaient choisi Rome comme destination de vacances. J’étais naïve, jeune et insouciante. Bourrée de croyances. Et j’avais l’intention de faire un vœu.
Le moment où nous avons pénétré dans la ville demeure gravé dans ma mémoire. La splendeur des édifices, les pins taillés en forme de bonzaï (comme je les appelais), les fleurs égayant les artères principales, les premiers vestiges historiques parsemant notre chemin… Tout cela m’a profondément marquée.
Mon prénom, Diane, trouve son origine dans la mythologie romaine. Emprunté à une divinité associée à la chasse et à la nature sauvage, traditionnellement liée au pouvoir de la fertilité et à la naissance des enfants, il semble décalé par rapport aux circonstances de ma vie. Du point de vue de certaines choses. Par exemple, je ne me balade jamais avec une biche, un cerf, un ours ou un chien à mes côtés. Quoique pour le dernier animal, cela pourrait bien m’arriver un jour. Je m’abstiendrai de fournir d’autres exemples, afin de ne pas raviver les moments difficiles de mon passé. Malgré ce que m’avait indiqué mon psy, certaines choses méritent de rester coincées dans notre subconscient. Histoire de nous foutre la paix dans le présent. D’ailleurs, je ne suis pas parvenue à lui en parler. Et croyez-moi, il a insisté jusqu’à l’ultime seconde de ma thérapie.
Revenons à une valeur sûre qui évite de me faire du souci, en rapport avec mon dernier paragraphe.
Ma mère, professeure d’Histoire-géo, n’utilisait pas de guides officiels pour nous instruire. À chaque halte touristique, elle déployait avec passion l’épopée de Rome, insufflant vie à chaque pierre et colonne antique. Pas besoin de guides, elle avait la science infuse ! Et, soyons honnêtes, sur ce point précis, c’est vrai. Mais à force de répéter inlassablement les mêmes récits, elle finissait par nous saouler un peu… Papa, ingénieur, s’efforçait de ne pas lever les yeux au ciel. Il faut dire que le passé ne l’intéresse guère : seul l’avenir compte à ses yeux, et surtout ses propres créations. Ces structures grandioses qu’il imagine avec un plaisir non dissimulé. Après tout, chacun son univers, pas vrai ? Et cette différence n’a jamais troublé leur couple : chacun respecte les passions et le métier de l’autre.
Ne vous méprenez pas, j’adore l’histoire de l’Humanité, surtout ce qui touche à l’Antiquité. Mais pourquoi apprendre l’exhaustivité des détails si notre cerveau est incapable de tout retenir ?! Tout le monde le sait, ce dernier trie les informations et les archive, ou les supprime. En fonction du sujet. Et de l’intérêt de son hôte.
D’accord, il paraît difficile de quantifier précisément en pourcentage la capacité de stockage de données du cerveau humain. Je ne suis pas scientifique, je le suppose. Cependant, j’ai lu sur Internet que nous ne mobilisons qu’une infime partie de notre potentiel cérébral. Selon certains experts, à peine 10 % de notre cerveau serait réellement sollicité. De ce que je pense. En réalité, cet organe incroyablement complexe et dynamique est capable d’engranger une quantité immense d’informations à long terme, bien que nous n’ayons pas conscience de tout ce qui y peut être emmagasiné. J’en suis certaine. Tandis que le mien… Bah, le mien est très spécial…
Cependant, je me répète, pourquoi l’encombrer de choses futiles ?
Dites-moi, à quoi sert la mémorisation des dates ? À mon avis, elles restent approximatives. D’ailleurs, qui peut affirmer, aujourd’hui, que tout ce que les livres retracent représente la pure vérité ? Et qui ne nous indique pas que, au fil du temps, les faits ont été transformés ? Vous connaissez le principe du téléphone arabe ?
En revanche, j’ai écouté, en détail, et très attentivement, les instructions de Maman pour faire un vœu devant le monument le plus célèbre au Monde. Ma sœur Iris, et moi nous sommes adonnées à l’expérience. La procédure pour que ça fonctionne ? Je vous l’explique et vous pourrez la reproduire sans difficulté, si, un jour vous passez par là-bas. Donc, vous vous mettez dos à la fontaine et formulez votre souhait. Votre main droite tient la monnaie et la lance dans l’eau par-dessus votre épaule gauche.
J’ignore si ça fonctionne, ma demande silencieuse ne s’est pas encore réalisée. Ou peut-être que je n’ai pas été assez convaincante à l’époque pour qu’elle s’accomplisse.
Je me suis toujours interrogée sur le sort de toutes ces pièces porteuses d’espérance. À priori, elles seraient ramassées par les employés de la ville et profiteraient à une œuvre caritative. Peut-être que des voleurs en dérobent pendant la nuit ? Personne n’a su satisfaire ma curiosité. Sur le moment, cela m’a beaucoup embêtée. J’adore avoir les réponses à mes questions, d’une manière précise, même si j’oublie les dates ensuite. Chacun choisit de conserver les souvenirs qu’il souhaite, non ? Eh bien, moi aussi.
Bref. Je désire toujours que mon vœu se réalise.
Ne dit-on pas que l’espoir fait vivre ?
Malheureusement, cela ne suffit pas. Surtout, quand on se rend compte de la réalité des choses. Un peu plus tard.
Et qu’une simple fontaine ne peut pas changer votre passé ou modifier votre avenir. Juste peut-être de revenir un jour à Rome, ce qui, vous en conviendrez, ne dépend d’aucune force extérieure invisible.
L’amour éternel n’existe pas. Sans parler de tout ce qui va avec.
Selon mon psy, je devrais cesser de me focaliser sur les 20 % qui n’ont pas fonctionné.
Le problème ? Je ne vois toujours pas les 80 %.
Et mon thérapeute ? Il ne m’apporte plus rien.
Mais bon, restons positives ! J’adore ma vie.
Telle qu’elle est aujourd’hui.
Alessio
Est-ce que quelqu’un occupe ma place de parking ? Il paraîtrait.
Celle du PDG, marquée à mon nom.
Je jette un œil à la plaque d’immatriculation pour m’apercevoir de l’identité du malfaiteur. Ou, devrais-je dire, de la malfaitrice !
Le terme n’existe pas. Je viens de l’inventer.
Je suis le boss, dans un monde où les lettres s’assemblent, où ceux qui travaillent pour moi, directement ou non, adorent manier les phrases. Et qu’ils détiennent ce pouvoir extraordinaire, soit de les enchevêtrer à la perfection (mes auteurs), soit de les lire en analysant le moindre détail pour humer les succès de demain (mon équipe éditoriale).
Et, si j’en ai envie, j’invente certains mots. Personne ne m’entend à part vous et moi, et entre nous, je n’ai pas la prétention de le faire inscrire dans le Larousse.
Un petit scoop ? Au Scrabble, je bats ma mère. Enfin, les rares fois où elle m’oblige à jouer. J’odore les lettres, cependant, je préfère les lire que les écrire, chacun son truc. Je dois avant tout m’assurer que la maison d’édition, dont j’ai la charge, engendre le maximum de valeur, et qu’elle atteigne le sommet le plus élevé possible dans la profession.
En un seul mot : exceller. Et prouver au conseil d’administration qu’il a fait le bon choix en me nommant il y a deux ans.
Je tourne le volant vers la place, juste à côté de la mienne. Ma voiture reflète tout ce que je désire : un intérieur spacieux et confortable, avec des options de finition qui correspondent à mon goût pour les choses précises et soigneuses. Un moteur V6 de 3,6 litres, 325 chevaux. Uniquement quelques secondes sont nécessaires pour atteindre 100 km/heure lorsque je démarre. Ce qui ne signifie pas forcément que je suis un énervé du volant ; bien au contraire, je reste très prudent et respecte le Code de la route. Je veux dire qu’elle surperforme, et donc, qu’elle me ressemble. Elle représente ce que j’attends de mes équipes et de moi-même. Parce que personne n’est en dessous de mes exigences et des objectifs que j’attribue. Et croyez-moi, si je dois botter les fesses de quelques collaborateurs endormis, je ne me gêne pas. Et quand cela ne suffit pas, je les vire.
N’en doutez pas, je suis autoritaire, dans le contrôle, parfois un brin de mauvais poil, revendique des deadlines défiant toute concurrence, tout en étant juste. Ce qui fait toute la différence. Le tout, toujours dans le respect, la recette infaillible pour bien manager, et donc attirer des employés en retour : une confiance et une admiration sans faille.
Et les rebelles ? Je les mate.
Un sourire flirte avec mes lèvres.
Enfin, presque toutes.
Je range ma Porsche Panamera sur la place d’à côté : la sienne. Je coupe le contact, sors du véhicule, puis fais biper ma télécommande, avant de me diriger vers l’ascenseur. En marchant, je consulte mon téléphone portable, tout en lissant ma chemise d’une main. Costume Giorgio Armani, présentant une approche élégante en toutes circonstances, qui se distingue des autres par la veste croisée à deux boutons avec revers cranté et épaules avec détail roulotté. Le pantalon dispose de deux pinces. Le tout en bleu nuit, assorti à la cravate. Le haut blanc en soie caresse ma peau. Agréable à porter.
Et fabriqué en Italie.
La terre de mon père.
Je jette un œil à sa DS3. J’ai l’impression que ses roues ne sont pas gonflées correctement. Je vais demander à mon garagiste de venir vérifier la pression de ses pneus avant ce soir. Ni vu ni connu. Elle n’en saura rien. Simple service. Je prends soin de mes employés.
Mes chaussures, de la même marque que mon ensemble, claquent sur le sol jusqu’à parvenir à destination, puis, d’un doigt, j’enclenche l’appel. Je suis des yeux l’afficheur qui indique la progression de la cage métallique : étage 8. Il sera bientôt là. En attendant, je compose son numéro : 1.
Lequel ? Celui de Diane. Une femme défiant toute concurrence à tous les niveaux, en plus de se montrer fidèle, loyale, tenace et bosseuse. Je l’ai récemment promue au poste de Directrice de la collection « romance ». Ce genre de littérature prend une place très importante dans le monde de l’édition. Parce que ce style de littérature se décline de différentes façons possibles. Il y a de tout : du suspense, de la comédie, en passant par la dark, ou encore l’intrigue policière. Avec, en première ligne, une histoire d’amour, que tout le monde rêve de vivre une fois dans son existence. L’érotisme là-dedans ? Ne soyez pas prudes. Tout le monde baise. Les bébés ne naissent pas dans des choux. En somme, c’est la vie.
Personnellement, j’écoute toujours le client et lui donne ce qu’il désire. La romance sous toutes ses formes avec des scènes explicites ? Une ligne que je souhaitais développer dès ma prise de fonction.
Penser que j’ai réussi au bout de deux ans semble un peu prématuré. Cependant, je dois avouer que je suis sur la bonne voie, grâce à elle.
Dire qu’un concurrent a osé prétendre que c’était un sous-genre de la littérature ! De nos jours, les romances n’exposent plus des femmes qui attendent sagement que leur prince charmant se pointe. Non. Aujourd’hui, ce sont des battantes qui savent ce qu’elles désirent. Qui n’ont besoin de personne dans leur vie pour les dominer et arriver à leurs objectifs. Les histoires d’amour traitent de sujets de fond, contrairement à ce que certains pensent.
Ceux qui ne comprennent pas ça sont des ignares. D’ailleurs, « chacun dévore le livre qu’il souhaite, l’essentiel étant de lire » : slogan de Fortuna Éditions, la maison où vous trouverez forcément quelque chose à votre goût.
Trois tonalités résonnent dans mon conduit auditif avant qu’elle ne décroche. Comme d’habitude.
— Alessio, bonjour ! me lance-t-elle dans un chuchotement vibrant.
Je chasse le chat soudain coincé dans ma gorge, puis je lui réponds.
— Bonjour, Diane. Rappelle-moi pourquoi tu as piqué ma place de parking, ce matin ?
— Parce que ton challenge, qui date d’hier – un dimanche– et se terminant ce soir, le vaut bien ?
Un sourire en coin me surprend. Elle se venge. Je déteste que l’on prenne ma place. Pas parce que c’est la mienne, mais, car aucune personne distraite ne pourrait me donner un coup de portière. Je tiens à ma voiture comme à ma femme.
Enfin, je n’en ai plus, de femme.
— Parce que tu vas me proposer le manuscrit du siècle pour ce soir. Et que, accessoirement, tu n’es pas censée lire mes courriels le jour du Seigneur.
Elle peste et répète ma dernière phrase.
Suis-je un homme qui demande un travail pour hier ? Affirmatif.
Un boss qui écrit des mails le dimanche à ses employés les plus proches ? Encore affirmatif.
En ai-je quelque chose à faire ? Négatif.
Est-ce que j’oblige mes directrices de publication à ouvrir leurs messageries en dehors des horaires du boulot ? Toujours négatif.
Pour l’histoire des dates, je calcule tout. Si je n’agissais pas de la sorte, les échéances s’allongeraient et le calendrier des sorties ne serait pas respecté. Dites-vous que je m’assure que le travail sera réalisé on time.
Qu’y a-t-il de mal à donner des objectifs ambitieux à mon personnel ? Aucun.
Quand mon père dirigeait cette maison, il procédait ainsi. Simple héritage.
Quelque chose d’étrange me pince l’estomac.
Mon père.
C’est son anniversaire. Aujourd’hui.
La voix de ma directrice éditoriale me tire de mes pensées :
— Parce que j’ai accepté le poste à challenge. Que je suis la seule qui ait du répondant face à un boss arrogant, et complètement dingue. Et que, accessoirement, ma dernière trouvaille vient de s’écouler à plus d’un million d’exemplaires. Pour commencer. Sans compter qu’elle va être traduite dans plusieurs langues étrangères. Tu veux d’autres arguments ?
Elle a raison. Je la paie pour tout ce qu’elle apporte. Enfin, en partie. Cependant, cela ne lui donne pas la liberté de prendre ma place de parking. Marquée à mon nom.
Remettons l’église au milieu du village.
— Tu as jusqu’à midi pour dégager ta DS.
Elle ricane.
— Oh, je sais ! Ma place ne te convient pas parce que tu as peur d’esquinter ta belle bagnole avec le mur à droite ?
D’habitude, j’en ai un à gauche, et sa voiture, sur ma droite. Je ne comprends donc pas de quoi elle parle.
Ah, de sa place ! Peut-être du renfoncement qu’elle possède et qui m’obligerait à faire des manœuvres ?
— Je ne suis pas d’humeur à plaisanter aujourd’hui, Diane.
Surtout aujourd’hui.
Je n’attends aucune réponse. Elle ne l’ignore pas.
Nous nous entendons très bien, je laisse passer quelques piques, parce que je la presse effectivement comme un citron ces derniers temps, mais elle connaît mes limites. Surtout quand je ne suis pas enclin à supporter ses tirades.
— J’arrive d’ici cinq minutes. Debrief dans mon bureau dans six, lui rappelé-je.
— Quel connard !
Mon sourire s’élargit. J’adore quand elle joue avec moi.
— Pardon ?
— J’ai dit : je suis en train de boire.
Je me surprends à nouveau à étirer mes lèvres. Je n’ignore pas qu’elle se complaît parfois à m’insulter. Elle n’a pas froid aux yeux. Ça me plaît.
Et n’a pas peur de moi, contrairement aux autres. Pourtant, je ne suis pas du genre « méchant », j’exige du boulot et l’excellence pour nos clients et la boîte.
Je fais du fric avec nos auteurs ? Exact. Parce que je ne prends que les meilleurs qui devront satisfaire les lecteurs à 100 %. Et nos écrivains reçoivent la part du gâteau, légèrement au-dessus des standards. Ce qui paraît normal avec les bénéfices que j’en tire. Je suis peut-être borderline dans mes demandes impératives et avec des deadlines très courtes. Cependant, pour atteindre le sommet, sans être bouffés par la neige ou autres conneries climatiques, nous devons savoir grimper, avec les bons outils et une condition physique adéquate. C’est une image, naturellement.
Mes collaborateurs ? Même enseigne que les auteurs, s’ils ne sont pas à la hauteur, je les licencie.
— L’ascenseur arrive, l’informé-je. Je serai dans mon bureau dans moins de cinq minutes.
— Va te faire foutre. Je ne suis pas encore disposée.
J’entends une porte claquer et un verrou s’enclencher. Que trafique-t-elle ?
— Quoi ?
— Va. Te. Faire. Foutre, me dit-elle distinctement.
Je souris. Nous ponctuons toujours nos conversations par sa phrase habituelle, devenue presque un rituel. Celui qui n’appartient qu’à nous.
Elle raccroche sans me laisser le temps d’une autre réplique. Ni d’avoir le dernier mot.
J’écris rapidement un SMS à son intention.
Et elle ne me répond pas.
Comme d’habitude.
Alessio
Les portes métalliques s’ouvrent, je m’engouffre à l’intérieur. Sur le miroir, mon visage apparaît fatigué, cerné et presque terne. Un break s’impose. Seulement, ma mère, le boulot et celle qui tente de réapparaître dans ma vie après s’être tirée il y a six mois ont raison de mon énergie. Quant aux vacances ? Un luxe que je ne peux pas me permettre.
Je repousse une mèche de mes cheveux bruns bouclés vers l’arrière de ma tête. Ils sont encore humides tandis que mes muscles témoignent de l’effort physique matinal. Peut-être devrais-je limiter mes séances d’exercice à cinq jours par semaine au lieu de sept.
Je tapote mon menton et plisse les yeux en m’approchant du miroir.
Merde, j’ai oublié de me raser. Ma mère me fait perdre la boule à force de m’appeler le matin.
Je prends une forte inspiration.
Maman, on dirait qu’elle va légèrement mieux depuis quelque temps.
Je soupire tandis qu’un spasme soulève mon estomac.
Je ne sais plus comment faire pour qu’elle retrouve le sourire comme avant. Ce matin, elle m’a parlé des mémoires de mon père, le roman qu’il avait commencé à écrire avant son décès.
Je déglutis, puis ferme mes paupières l’espace de quelques secondes.
Le ding de l’ascenseur annonce mon étage et me tire de mes pensées. Mon corps se redresse. Les portes s’effacent, je sors. Je parcours le vaste hall de soixante mètres carrés d’un pas décidé, scrutant chaque coin du regard. Tous les bureaux sont équipés de vitres, favorisant le travail en équipe et la transparence. D’un coup d’œil, je repère aisément les absents.
Anne, mon hôtesse d’accueil, me gratifie d’un sourire de connivence, alors que j’avance rapidement, mes chaussures claquant le parquet, mon iPhone dans ma main droite. D’un geste de la tête, je la salue, puis vire à gauche, lieu où se trouvent les directrices de publication.
Je retrouve mon aplomb.
Personne ne peut me reprocher de ne pas respecter l’équilibre entre hommes et femmes en matière de recrutement. Dans mon entreprise, elles surpassent largement les hommes en nombre. En revanche, certains types se plaignent d’être minoritaires. Pourquoi ? Et surtout, en quoi cela les concerne-t-il tant ?
La plupart des candidats étaient des femmes. Ce sont d’ailleurs elles qui ont réussi toutes les étapes : entretiens, tests et passage chez le psy.
Je paie chaque personne à sa juste valeur, quels que soient le genre, l’âge ou encore les préférences culinaires. Ici, aucun favoritisme. Je fonctionne aux objectifs, aux compétences et au mérite de chacun. Certains grands dirigeants devraient en prendre de la graine.
Et non, je ne pense à personne en particulier.
À ma droite se dresse le service administratif, suivi de la salle de pause, depuis laquelle j’entends un brouhaha de conversations éparses et de rires diffus. Mes narines perçoivent un nectar dont je ne peux me passer. Neuf heures du matin, café obligatoire pour tout le monde. La caféine semble un remède puissant pour l’augmentation de la productivité. Et les mignardises que j’ai fait livrer ce matin, la dose de glucose nécessaire pour entamer une nouvelle semaine.
Le lundi, je débriefe avec mes collaborateurs, dans cette même salle vers 9 h 30, et chacun emmène ce qu’il souhaite pour grignoter. À tour de rôle. Moi, y compris.
Le secret dans le management ? Encourager ses équipes et partager avec eux des moments de convivialité. Tout en se fondant dans la masse de temps à autre. Juste le nécessaire pour être avec eux, en restant le chef. Et, accessoirement, prendre la température du climat social, pour pouvoir se montrer réactif en cas de plans d’action à mettre en place.
Car le patron donne la ligne directrice et décide. Il porte sur ses épaules la responsabilité de tout. Dans tous les cas. Que ça réussisse ou que ça foire.
Aujourd’hui, je suis en retard de soixante minutes : dix heures viennent de sonner. Ce qui signifie que tous devraient déjà s’affairer au boulot. Et que Diane a dû réaliser le debrief en mon absence. C’est pour ça que je la convoque maintenant sans attendre notre point hebdomadaire : pour qu’elle me fasse le retour synthétique, à l’aide d’un pitch de cinq minutes chrono.
J’avance dans l’allée, entourée de six bureaux des directrices, le mien étant naturellement au milieu. En passant, je distingue Léa et Émilie qui échangent dans l’antre de la première, l’une dans son fauteuil et l’autre assise sur le coin de sa table. Dès qu’elles m’aperçoivent, elles cessent de parler et me saluent. Je leur souris en hochant la tête. La communication joue un rôle essentiel dans notre métier, comme dans n’importe quelle entreprise, d’ailleurs. Particulièrement le lundi, car les gens se racontent leur week-end. Enfin, sauf moi. Depuis un bail, je ne fais plus rien d’intéressant au niveau personnel. Et surtout, je ne m’étale jamais dans ce genre de registre.
Elles débordent sur l’horaire ? Qu’importe ! Vendredi, tout le monde était encore présent à vingt heures pour boucler la semaine. Notre système assure un résultat gagnant-gagnant. Et ça fonctionne.
Ma dernière erreur monumentale dans ces lieux ? Mêler ma vie privée et professionnelle. Entendre : céder à mes impulsions animales et sortir avec une collaboratrice. Enfin, sortir semble un bien grand mot. Nous avons partagé quelques moments intenses, pour combler nos besoins primaires, et je ne lui ai rien promis. Mis à part une relation exclusive, du genre sexfriends, jusqu’à ce que nous ne nous supportions plus. Qu’elle désire davantage – en d’autres termes, faire des trucs en couple, comme aller dîner, au théâtre, ou encore dormir ensemble après le sexe – m’a définitivement décidé. J’ai rompu notre accord, en lui indiquant que rien ne changerait au niveau professionnel. Elle m’a claqué sa démission le lendemain. Résultat ? Je vais engager une nouvelle ou un nouveau community manager. Et à défaut ? Passer mon temps sur Canva la nuit. J’exagère légèrement, puisque je dispose d’assistantes. Depuis peu, les éditrices elles-mêmes réalisent des vidéos régulières, surtout après le lancement de notre propre concours d’écriture pour trouver de nouveaux talents.
Nous devons établir un lien avec nos lecteurs, montrer notre existence, échanger, dans un monde où tout passe par le numérique et les réseaux sociaux. Et attraper de nouveaux followers.
Je secoue la tête à l’idée de Diane.
Poster un petit film, pour présenter mon boulot ? Dans mon costume de boss ? Moi ?!
Elle peut toujours courir. Vite et bien.
En passant devant le bureau de Diane – celui sur ma droite –, je constate qu’elle ne m’a pas menti. Elle ne travaille pas derrière son ordinateur.
Où, dans ce cas ? Sa voiture dort au sous-sol, elle se trouve forcément dans nos locaux.
En salle de pause ? Non, elle n’y reste jamais bien longtemps. Trop de bruit pour elle. Les volumes excessifs la gênent. Et si j’en crois ce que j’ai entendu tout à l’heure – des rires explosifs –, nous dépassons les décibels qu’elle peut encaisser. Je ne devrais sans doute pas, seulement, je m’inquiète. Elle me paraît fatiguée en ce moment. Mais cette femme est têtue, elle refuse les congés que je lui propose, même si je lui paie une prime en sus.
Elle doit traîner quelque part, elle apparaîtra quand elle l’aura décidé.
Mon sourire s’élargit automatiquement,
J’entre dans mon bureau et me prépare mon premier café de la journée. Un expresso serré, tout droit extrait d’une machine capable de produire les meilleurs arômes au Monde – ou, du moins, dignes de ceux que je savoure à Rome, lorsque je rends visite à mon ami Alessandro, directeur d’une maison d’édition italienne. Comme d’habitude, quand j’attends Diane, je prépare deux tasses.
Je compose son numéro plusieurs fois d’affilée. Elle ne décroche pas. Soit. Je réitère jusqu’à ce qu’elle craque.
J’ouvre mon armoire et saisis mon rasoir électrique, mon baume Armani, puis sors de ma cage en verre pour me rendre aux toilettes. Je n’ai pas d’actions chez ce styliste. Quand j’aime quelque chose, je suis excessif, j’y vais à fond. Pour en revenir à mes goûts vestimentaires, ça respire la classe. En restant dans le dress code des grands dirigeants de notre monde. Saisir : un leader moderne, qui détient du charisme, qui sait s’adapter. Sans compter que je suis d’origine italienne et que certaines me trouvent des similitudes physiques avec le célèbre Michele Morrone1. Nos différences évidentes ? Ma peau est lisse, et mes cheveux, bouclés. Surtout, je n’ai jamais tourné dans des films érotiques. Même si, sincèrement, je possède tous les atouts pour. Ici, je dispose d’un nécessaire de toilette et d’un costume complet. J’ai fait aménager des douches pour le personnel, depuis que certains viennent en vélo électrique. Histoire de pouvoir se rafraîchir s’ils le souhaitent. Moi, ça ne m’arrive pas, excepté pour me raser, ou me changer, si d’aventure je tache mes habits en déjeunant.
Un P.D-G digne de ce nom doit toujours être impeccable. De la tête aux pieds.
Alors que je referme la porte des toilettes, je réessaye d’appeler Diane. Inutile de m’inquiéter. Je me répète que, parfois, elle s’amuse à me laisser poireauter. Surtout quand elle ne paraît pas prête à me voir, ou a quelque chose à me reprocher. Seulement, la patience représente ma meilleure ennemie. Comme à l’instant. Elle connaît mes limites. Et moi, les siennes.
Je branche mon rasoir. Mon téléphone sur haut-parleur, posé à côté du lavabo, résonne dans la pièce. Je ne tarde pas à intercepter une sonnerie qui provient de l’intérieur de la salle que j’occupe. Comme si…
Je tends l’oreille, puis ma directrice de collection me répond enfin :
— Tu ne m’as pas comprise tout à l’heure ?! chuchote‑t‑elle.
J’étrécis mes yeux. J’ai le sentiment que je l’entends à la fois dans le combiné et en dehors.
— Pourquoi tu parles doucement ? lui demandé-je.
Elle soupire, puis mon ouïe détecte sa voix derrière une porte des toilettes. Je me répète, elle m’imite, ce qui me permet de me diriger vers le lieu où elle doit se planquer. Mes pas stoppent devant l’endroit en question et je frappe. Deux coups secs.
— Diane ?
Elle inspire et expire deux fois.
— Qu’est-ce que tu veux ?
Je coupe le son de mon téléphone, puis renouvelle ma demande. Elle répète sa réponse en braillant, à sa façon – ton agacé et volume plus élevé, mais maîtrisé. Je peux maintenant vous dire avec certitude qu’elle se cache derrière la porte juste devant moi.
— Diane, pourquoi te trouves-tu dans les w.c. pour hommes ?
— Parce que ceux des femmes, au nombre de trois pour trente compatriotes, étaient tous occupés et que j’avais envie, OK ?!
Sa phrase ne me semble pas dénuée de sens. Je vais agrandir les toilettes féminines. En supprimant le bureau nomade qui ne sert à personne, ça pourra le faire. Je me charge de ce détail dans la matinée.
— Et tu vas bien ? m’inquiété-je.
Cette fois, elle souffle. J’étrécis les yeux et fixe le bois bleu devant moi avec une attention idiote.
— Tu peux éviter de parler, et surtout de rester devant ma porte, sinon je n’y arriverai pas !!! Tu me déconcentres, Alessio !
Je me racle la gorge. Ma conscience m’appelle à la raison. Qu’est-ce que je fous là ? J’attends quoi au juste ? Qu’elle tire la chasse et qu’elle sorte ?
Si nous inversions les rôles, je ne le supporterais pas non plus et ferais certainement un blocage…
— OK, finis-je par dire.
Elle doit être frappée de constipation. Comme toutes les femmes.
Je ne formule aucun préjugé ni stéréotype, je suis juste réaliste. J’ai lu – dans un magazine santé de ma mère – que 80 % des personnes du sexe féminin en souffriraient.
Tiens, je pourrais peut-être déposer le journal en question à Diane. Il présente des remèdes faciles à mettre en place.
Je le lui glisserai sur son bureau, ni vu ni connu.
— Bien. On se retrouve dans…
Je toussote.
— Bref, quand tu auras terminé.
Elle grogne. Je souris, puis sors, en retirant mon rasoir de la prise.
Histoire de lui laisser un peu d’intimité.
Je reviendrai plus tard, après notre debrief.
Pour l’histoire de la barbe, rien ne presse.
Michele Morrone est un acteur, chanteur et mannequin italien, notamment connu pour son rôle principal dans la série de films 365 Jours.↩︎
Diane
Le problème avec les psys relève de leur façon de souffler les choses à leurs patients. Un truc qui frôle la limite de la culpabilisation. Lorsque tu leur évoques tes préoccupations, ils t’expliquent comment tu devrais procéder pour résoudre ce qui t’embête. Ce qui ne va pas chez toi. La solution pour contourner ? Savoir comment réagir face à ton souci.
La plupart du temps, le problème vient du comportement des autres : ceux avec qui tu as à faire, justement.
Pourquoi les autres ne font jamais de thérapie ?
Parce qu’ils se sentent dans le vrai, les plus forts et les plus intelligents au Monde ! Eux ne se remettront jamais en question.
Ma première consultation chez un psy a eu lieu à l’âge de ma majorité. Non pas que je n’en aie pas éprouvé le besoin avant, seulement, mon père ne croit pas à ces conneries. Et ma mère n’osait pas lui tenir tête pour argumenter en ma faveur. Quelque part, il avait raison, pourquoi serait-ce à moi de faire le premier pas, alors que tout est la faute des autres ?
Bref, à l’époque, il fallait que je parle à quelqu’un, m’ouvrir, dire ce que je ne pouvais pas évoquer avec mes parents. Me comprendre moi-même, saisir pourquoi ils ne me comprenaient pas. Enfin, surtout ma mère. Celle avec qui j’avais été pourtant fusionnelle enfant m’a donné l’impression de m’avoir été arrachée d’un coup, à dix ans. Comme un pansement retiré rapidement pour éviter la douleur que j’ai tout de même ressentie.
Un cancer de merde a failli avoir sa peau. Pendant cette période, j’étais triste, je lui en voulais, alors qu’elle n’y était pour rien. Après sa guérison, Maman s’est enfoncée dans un nouveau challenge : écrire un bouquin sur ce qu’elle a vécu. Si elle n’avait plus de temps à me consacrer pendant sa maladie, elle en disposait encore moins ensuite. Puis, j’ai eu quinze ans. Elle a tenté de renouer les liens avec moi, cependant, nous ne nous comprenions plus. Son éducation, que je trouvais trop stricte, me faisait souvent soupirer ou lever les yeux au ciel. Ce qui m’agaçait encore plus, c’est qu’elle ne s’en rendait même pas compte. Elle me répétait sans cesse que personne n’avait le même cerveau, que je devais faire un effort, tout comme Iris, avec qui elle avait une meilleure entente, sans réaliser que c’était justement cette différence de fonctionnement qui creusait un fossé entre nous. Avec le recul, je comprends mieux pourquoi Maman s’entendait si bien avec elle, mais je me demande encore comment, malgré tout, ma sœur et moi avons réussi à trouver un équilibre.
Je me souviens des moments que nous avons passés ensemble, Iris et moi, des moments de complicité et de rires qui n’avaient rien à voir avec notre fonctionnement cognitif ou émotionnel. Nous avions nos propres codes, nos propres références, et nous nous comprenions sans avoir besoin de mots. Nous étions différentes, mais nous nous sommes acceptées telles que nous étions, sans essayer de nous changer ou de nous adapter l’une à l’autre. Notre entente était peut-être due à cette acceptation mutuelle, à cette capacité à nous comprendre sans jugement. Je me demande parfois si c’est cela qui nous a permis de rester proches malgré nos différences. Quant à Maman… c’était un blocage presque constant. Parfois, nous passions de bons moments ; d’autres, en revanche…
J’avais pris du recul pour décortiquer la situation, à l’aide de mon cerveau d’ado en construction. Je fonctionne ainsi depuis toujours : j’examine, analyse et dois à tout prix obtenir une explication – sauf quand je craque ou que je pète les plombs. Si je ne la trouve pas, mon père est mon meilleur allié. Il devine comment m’appréhender, me réconforter. À l’époque, mes émotions envahissaient tout et brouillaient mon cerveau, comme un GPS qui décroche. Sans parler de mes crises d’angoisse qui survenaient sans raison.
Pour moi, tout doit être logique. À chaque problème sa solution. Si je posais une question et que mon interlocuteur me répondait à côté, j’explosais d’exaspération. Ce qui se trouve encore être le cas aujourd’hui.
J’accomplis beaucoup de choses sans apprendre au préalable. Je peins des tableaux sans connaître les techniques. Je parviens à monter un meuble sans m’aider de personne, ni de la notice, ou à peine.
Poussée par la curiosité de mieux me comprendre, j’ai réalisé des tests de QI, selon une méthode officielle qui a fait ses preuves.
À dix-huit ans, le verdict est tombé : je suis HPI, à Haut Potentiel Intellectuel. Un QI très élevé, un cerveau plus que développé. Avec, en prime, une hypersensibilité.
Aujourd’hui, à vingt-cinq ans, ma chère maman s’interroge : pourquoi n’ai-je pas fait d’études plus « importantes », « sérieuses » ? Même si elle ne sait que trop bien, que HPI ne veut pas dire que j’excelle en tout. Que j’avais les meilleures notes en classe. En réalité, je m’ennuyais à l’école parce que j’avais un niveau intellectuel dépassant mon âge.
Ma mère se demandait régulièrement : « Pourquoi passer un diplôme qui ne demande que 20 % des capacités de mon cerveau, alors que je peux au moins lui en consacrer 80 ? »
La réponse paraît très simple et ne dépend d’aucune théorie. J’ai choisi le métier que je souhaitais, en rapport avec ce que j’adore le plus depuis mes dix-huit ans : lire. Et croyez-moi, ça représente les 80 % de positif de mon existence.
Ma vie sentimentale crée aussi des tensions entre nous.
Ma mère voudrait que j’aie un petit ami, mais ce vide que je ressens ne correspond pas à ce qu’elle espère, je le sais. De même que mon premier et dernier ex : elle n’avait pas tort du tout. Même si – elle l’ignore –, certaines choses – pour ne pas dire toutes – me sont imputables.
Je soupire, relis le titre du manuscrit en cours d’étude : Et si tu pouvais tout changer en toi ?
Mes yeux floutent les lignes noires affichées sur mon écran, puis je plonge dans l’océan de mes pensées.
Changer ? Pour quoi faire ? Mon mode de vie ne me semble pas mal du tout, malgré ma rupture avec un enfoiré de première. Je suis directrice de la collection « romance », alors que, avant, je préférais les thrillers. Je travaille dans une grande maison d’édition parisienne, même si mon boss est un connard.
Cependant, une question me trotte dans la tête : suis-je capable de me satisfaire longtemps de ce que je connais déjà ?
Deuxième option : et si je changeais tout pour me muer en quelqu’un d’autre ? Du genre, exploiter à fond toutes mes capacités ? Niet. Une modification de chemin n’a de sens que si nous parvenons à notre but rapidement. D’autant plus que je déteste l’inconfort, sans compter les risques !
Et une nouvelle thérapie en prime, pour me comprendre moi-même.
Si j’écoutais Iris, ma sœur, je devrais élargir le cercle de mes amis que je ne possède pas (elle n’a pas à le savoir), porter attention à ma manière de communiquer, sans agresser (vis-à-vis de ma mère surtout). Je devrais m’efforcer de devenir spontanée en évitant de trop réfléchir et être sans relâche dans la perfection de ce qui, pour moi, me semble être ou non (impossible). Me trouver un autre job (avec un patron moins… bref) et un nouveau mec (respectueux, qui soit plus dans mes valeurs). Et, parfois, éviter l’évitement…
Mon boss ? Il est exécrable au travail, autoritaire, mais juste. Avec une impulsivité et impatience qu’il dit détenir de son père italien, hors du commun. Surtout, il ne se trompe jamais au boulot, même s’il devrait tout de même mesurer son ego, en plus de sa grande gueule de mec qui croit toujours tout savoir sur tout. Ce qui, par ailleurs, semble rarement faux.
Un nouveau compagnon ? Plutôt mourir. Mon ex ne m’a pas trahie, il n’était juste pas en adéquation avec moi et ne supportait pas mon job, ni mes livres. Et… aussi, le reste. Que je refuse d’évoquer ici.
Passons le côté sentimental.
Mieux communiquer ? Le seul truc valable, d’après mon analyse. Enfin, pour retrouver une véritable complicité avec Maman. Peut-être pourrions-nous nous abandonner à une thérapie à deux ?
Malgré toutes nos différences et nos disputes, je ne peux m’empêcher de rêver à un avenir où nous pourrions nous réconcilier, où l’amour et la compréhension prévaudraient enfin. Putain de conflit intérieur constant, entre le poids du passé et le désir de guérison et de réconciliation !
Mon cœur est déchiré entre la douleur du ressentiment et l’espoir d’un avenir meilleur, où celle qui m’a donné la vie retrouverait sa place de valeur dans mon existence.
Si seulement j’avais le pouvoir d’oublier mon passé et me concentrer sur le présent d’une manière consciente, j’aurais la force de… la force de…
Une boule se loge sur ma gorge et la serre.
Une nouvelle thérapie me serait-elle bénéfique, comme elle me l’a suggéré ?
Inutile, tout ça. Je vais me focaliser sur le bon de ma vie, en ignorant le mauvais qui ne compte pas. Je vais y parvenir. Je suis solide. Oui, très solide.
J’inspire, deux fois de suite, puis plus profondément. Je pose mon ordinateur portable sur mon sac, me lève, puis tire la chasse d’eau.
Je me sens déjà mieux.
Ce que je suis vient de moi. Et de personne d’autre.
Pour changer, pour aimer à nouveau, il faut que moi, je change, que je m’aime peut-être un peu plus.
Et oui, j’ai un problème. Et ce dernier ne vient pas des autres, mais de moi.
Diane
— Diane ?! Dis-moi pourquoi tu me proposes une histoire pareille ?
Je lève les yeux au ciel et souffle simultanément. Mon boss hurle depuis son bureau, pourtant situé à seulement cinq mètres du mien. Pour ne rien arranger, il laisse toujours sa porte ouverte. Il croit que je ne peux pas l’entendre !
OK. Il ne crie pas, il s’agace et son ton m’emmerde.
Même si, d’accord, il parle d’une manière calme.
J’attends dix secondes (ça lui fera perdre un peu de son impatience), puis me redresse d’un bond, pour le rejoindre d’un pas pressé. Je tire sa chaise visiteur, en la raclant au maximum (il déteste le bruit strident que ça produit, moi pas), puis m’assieds lourdement sur elle (il pense qu’un jour je vais finir par la casser). Je m’en balance.
Aujourd’hui, je suis d’humeur à le bousculer davantage.
Ses yeux marron se lèvent vers moi, puis sa paume caresse son visage mal rasé. Sa chemise blanche semble froissée. Étrange, lui qui est toujours impeccable !
Une mèche brune lui barre le front un instant, juste avant que sa main ne remette en place sa chevelure d’un geste presque sexy.
N’empêche, ses boucles sont magnifiques.
Je scrute mes ongles pour feindre l’indifférence.
Mince, je crois que j’ai oublié le debrief !
Son regard pèse sur moi. Je le sens. Son parfum musqué picote mes narines. Son inspiration profonde, censée le calmer, me fait sourire.
Nous deux, c’est un jeu. J’ignore quand ça a commencé, mais ça fonctionne ainsi. Et ça nous va bien.
Maintenant, j’attends qu’il explose, en me donnant son argumentation. Enfin, « exploser » me paraît un bien grand mot, il reste toujours affreusement tranquille, ce qui rend ses paroles on ne peut plus puissantes. La preuve, quand ma mère criait pour me reprocher quelque chose, je l’ignorais. Le son entrait par une oreille, puis ressortait par l’autre.
Je jette un bref coup d’œil à Alessio. Il me scrute sans ciller. Je fixe un point sur le mur pour analyser ma vision. J’ai validé un récit original, cassant légèrement les codes de la romance classique, tout en brisant une petite règle de notre ligne éditoriale : le consentement entre les deux protagonistes avant the baiser. Entendre, elle valide avec un hochement de tête sans ouvrir la bouche. Bref. Modifications minuscules, insignifiantes. Mais, parfois, nous devons savoir changer pour mieux frapper et augmenter les ventes. Sans prendre trop de risques non plus. De plus, l’histoire met en scène un faux fiancé. Pile le thème qu’il m’avait demandé de chercher. Mon boss est un homme intègre, le consentement possède une valeur incroyable pour lui. Il doit être clairement explicité dans tous les romans que nous publions. Même si je partage son avis, j’estime que, parfois, insister ne sert à rien, surtout lorsque la protagoniste approuve d’un hochement de tête.
Mon regard se lève sur le sien qui m’attend déjà. Nous nous scrutons, les yeux plissés, pendant cinq bonnes secondes. Une éternité. Sa peau hâlée, contrastant avec la mienne, soufflerait à n’importe qui qu’il revient de vacances au soleil. Faux. Il déteste le farniente. La preuve : nous sommes en août et il travaille encore.
Comme moi, en fait.
Pour compléter sur le sujet de la couleur de son épiderme : héritage direct de son géniteur. La seule chose personnelle que je sais de lui. Enfin, presque.
J’enclenche la troisième vitesse d’emblée en devançant sa bouche qui s’ouvre pour parler.
— Cette histoire, c’est le nouveau phénomène, bien plus fort que « 365 degrés ».
Autrement dit, le manuscrit dont tu as refusé d’acheter les droits.
Il arque un sourcil, s’adosse à son siège en cuir, puis entrelace ses doigts devant son ventre, qu’il ne possède pas.
Son rituel, chaque matin, avant de venir au bureau ? Une heure de jogging, une heure de musculation. Autant dire que, pour arriver ici à neuf heures, son réveil sonne à l’aube. Qui me l’a appris ? Notre community manager qui se trouve être aussi son ex et qui, soit dit en passant, lui a claqué sa démission en début de semaine. La cinquième ex, au moins, d’après cette dernière. En plus des coups d’un soir qu’il s’octroie du genre « relation durable le temps que ça dure » pour assouvir ses besoins primaires. Enfin, je me comprends.
— Tu as cinq secondes pour me convaincre, me lâche-t-il d’une voix autoritaire qui provoque malgré moi un frisson.
De joie, bien entendu : un pas vers l’acceptation. Je sais de quoi je parle. Dès que je lui fais miroiter des euros, il desserre la prise, après avoir joué aux directeurs jupitériens qui décident de tout.
Tant qu’il le pense…
— Je l’ai lu. Tous les romans que je valide sont des best-sellers. Ta boîte existe en partie grâce à moi et te permet de posséder un yacht en Sardaigne.
Il exécute une moue, puis secoue sa tête.
— Je n’ai d’embarcation nulle part.
Je croise mes jambes. Il les suit d’un œil attentif avant de revenir au niveau de mes pupilles.
— Tu pourrais.
— Je n’ai pas de permis bateau. Et ne me dis pas que je peux le passer.
— Un nouvel appart, où tu veux.
Il prend une forte bouffée d’air, souffle, lève les yeux au ciel. En gros : il capitule.
— OK pour la publication.
Voilà pourquoi, j’apprécie légèrement mon chef : il me fait confiance et satisfait toujours mes questions sans tourner autour du pot.
Et en me donnant une réponse précise.
Je me redresse, puis pivote pour prendre congé.
— Diane !
J’inspire et expire longuement. Il me fatigue, en gueulant comme si j’étais à mille bornes d’ici. J’ai le sentiment qu’il me fait perdre des décibels dans mon audition, chaque jour qui passe.
Bon OK, j’exagère !
Parmi tous, il demeure le seul à faire attention à… ce que je suis.
— Oui, Alessio ? lui dis-je en me retournant lentement vers lui.
Il approche son siège de son bureau et ouvre le clapet de son ordinateur portable.
— J’exige une couverture innovante, qui marque les esprits. Je veux dépasser ton ambition sur les futures ventes de ce bouquin. Et un projet de maquette, samedi.
Mes yeux s’écarquillent.
— Il est 16 heures 55 ! Tu me le demandes pour demain ? Je te rappelle que je pars plus tôt aujourd’hui, donc pile dans cinq minutes. Tu te fous de moi ?!
J’aperçois l’étirement de ses lèvres à peine perceptible. Puis, elles redeviennent sages d’un coup, à la seconde où ses pupilles se posent sur moi avec force.
— Non.
Un frisson me parcourt l’échine. De dégoût, évidemment.
Voilà pourquoi je le déteste ! Il me donne des challenges impossibles à satisfaire rien que pour pourrir mon week-end. Je resserre ma queue-de-cheval, puis tire machinalement sur mon top, vers la ceinture de mon jean. Un truc grimpe le long de mon œsophage, bouscule mes veines et ralentit dans ma gorge, avec une impatience de jaillir à l’extérieur comme un éclat de tonnerre.
Il exécute un mouvement indéchiffrable avec sa main droite et ajoute :
— Non, pour l’histoire de la plaisanterie.
J’avais compris, crétin !
Ma bouche s’ouvre, relâchant le contenu de tension qu’elle retenait. J’explose :
— C’est irréalisable ! Je n’ai pas de graphiste ! Et ce week-end, je suis occupée.
Ma phrase prononcée, mon corps se décrispe. Il agite une main devant lui en plissant les yeux face à son écran.
— Débrouille-toi. Tu viens de m’imposer un titre qui ne fait pas l’unanimité du comité de lecture ni le mien. Tu es directrice de la collection. Qui peut le plus peut le moins.
— Enfoiré, chuchoté-je à moi-même.
Ses iris sombres percutent les miens faits d’émeraude.
— Excuse-moi ?!
— J’ai dit : je vais me faire beaucoup de café.
Ses cils épais balayent ses yeux.
— J’aime mieux ça.
— J’aime mieux ça, connard, mimé-je.
Il relève une nouvelle fois sa tête vers moi.
— Pardon ?
Je fais une moue, puis reprends d’une manière plus calme :
— J’ai dit que j’allais voir.
Son air traduit un : « Tu me prends pour un idiot. » Cependant, il ne relève pas. Comme d’habitude.
Mieux, son sourire atteint presque ses yeux et amène le mien.
Nous jouons un jeu ? Non. Juste un rapport de force. Un rituel…
— Voir quoi ?
Il lève les yeux au ciel, dans un visage à présent de marbre. Je poursuis :
— Pour voir comment je peux exaucer ton vœu impossible ?
Il dirige ses paumes vers le plafond.
— Tu as un bon coup de crayon, je crois. Fais-moi une esquisse, m’ordonne-t-il en laissant, une nouvelle fois, ses doigts malmener son clavier.
Une chaleur trop exquise parcourt mon épiderme. Son compliment caché me fait plaisir. Seulement, je n’abdiquerai certainement pas.
— Va te faire foutre, lui rétorqué-je d’une voix qui porte.
Ses prunelles se posent sur les miennes lentement. Son air ne traduit rien du tout. Ou une certaine lueur d’espièglerie que je ne capte pas.
— Comment ?
— J’ai dit : va. Te. Faire. Foutre. Ce week-end, j’ai prévu autre chose. Je pars tout à l’heure d’ailleurs, répété-je encore.
Il sourit en coin.
— Maintenant, tu es prête pour laisser libre cours à ta créativité.
— Qu’est-ce que tu ne comprends pas dans « Va te faire foutre » ?
Ses mains s’agitent devant lui, pendant que son regard dévie sur l’écran de son ordinateur portable, me signifiant de prendre congé.
Je lève les yeux au ciel. Ce mec m’épuise. En plus de me donner des boutons.
Franchement, je plains sa future femme. Si, un jour, un être féminin se laisse tenter par ses filets, ou dispose assez de patience pour le supporter.
La pauvre !
Diane
La Côte d’Azur symbolise l’Enfer sur Terre pour les forcenés de boulot. Comme moi. Ses panoramas colorés, reposants, les plages de sable fin ou à galets esthétiques sont un appel à la débauche. La mer aussi bleue que bleue – donc du jamais vu avec cette intensité pour des yeux parisiens comme les miens – représente un appel à succomber à la tentation du farniente. Et les grillons, on en parle ? Ils m’ont assommée toute la nuit, malgré la fenêtre fermée de ma chambre d’hôtel.
La nausée a entamé son escalade dans ma gorge dès que le train m’a permis d’apercevoir des paysages moins bétonnés. Plus verts. Quoique… la chaleur torride qui s’est abattue dans le secteur dernièrement a transformé le tout en une espèce de paille sèche. Faute au mois d’août caniculaire que nous vivons en ce moment. Ou au dérèglement climatique. Tout dépend des points de vue.
Bref. Autant dire que, si Iris n’était pas ma sœur, et que, si ce jour n’était pas le plus important de sa vie, je serais déjà en train de produire une ébauche de couverture pour la prochaine sortie.
Bah, je pourrai toujours y travailler ce soir, parce que je ne compte pas faire long feu après le repas. Si je m’y mets à partir de vingt-deux heures, jusqu’à l’aube, ça peut le faire.
Mes lèvres s’étirent à la seconde où j’aperçois Johan embrasser celle qui va devenir sa femme. Pour eux, mon âme s’illumine d’un bonheur pur. « Radieux » ne représente pas le qualificatif qui convient le mieux à ce couple. Il se tient debout devant cette petite église provençale toute mignonne, au milieu des invités. Ils sont si beaux ! Si assortis ! Elle, en robe bohème, des fleurs de lys sur son chignon désordonné. Lui, en pantalon blanc et chemise de même couleur, légèrement déboutonnée. En mode décontracté.
Ils vont sacraliser leur amour de cinq ans. Autant dire une éternité pour deux êtres. Mon ex et moi en avons tenu deux. Il m’a quittée d’une manière très originale. Un courriel dans ma boîte mail a affiché l’arrivée d’un colis à la Poste. Naturellement, je m’y suis rendue, même si je n’espérais rien. Une fois sur place, l’hôtesse m’a indiqué qu’une surprise m’attendait peut-être. J’ai tout de suite pensé à Damien et je n’ai pas eu tort. Je me souviens avoir eu les yeux qui brillaient au moment où j’ai ouvert le carton, les larmes aux paupières à la seconde où j’y ai découvert l’énorme rose rouge éternelle. Puis, la rage quand j’ai lu son mot : je te quitte parce que je ne t’aime plus. La fleur représente le souvenir de l’attention que je t’ai portée pendant deux ans. Comme s’il m’avait fait une faveur !
Bien sûr, j’ai tout jeté à la poubelle.
Et est arrivé le jour où il m’a adressé un SMS, pour me donner vraiment le motif.
Connard.
J’ai refusé d’étouffer mon chagrin à coup de larmes. Je me suis abonnée à une salle de sport, et au boulot. Il vaut mieux être seule que mal accompagnée. Pleurer ne concerne plus les filles d’aujourd’hui ; dans tous les cas, pas moi. Du moins, pas à la vue du monde.
Et surtout, je ne lui ai pas donné ce plaisir de faire une thérapie ! Alors ça, non. Même si ma génitrice semblait penser que je devais absolument trouver le pourquoi du comment.
Mon cœur se serre tandis qu’une vague de je ne sais quoi remonte jusqu’à ma gorge et bloque ma respiration.
Je respire à fond. Mes pupilles fixent le vide devant moi tandis que je me reprends.
Foutue hypersensibilité à la con !
Consulter un psy pour connaître la raison de son départ ? Aucune envie. Force est de constater que je me sens à l’aise dans ma nouvelle vie. Autant dire que le mec qui m’approchera pour me proposer une relation amoureuse n’existera jamais.
Ma sœur et son futur époux représentent une exception à la règle. Cinq ans tout de même ! Et toujours de l’espoir de se chérir pour l’éternité. Je leur souhaite de réussir ce pari : continuer à s’épanouir ensemble au travail comme dans la vie.
Elle mérite d’être heureuse.
Moi, je le suis aussi, en exploitant mon cerveau davantage. Je vous ai dit qu’hier, j’ai réussi à apprendre presque trois leçons de piano sans prof ?
Iris et Johan habitaient le même immeuble et se sont rendu compte bien plus tard qu’ils ont fréquenté la même école maternelle . Adultes, ils se sont liés d’amitié après s’être détestés au bureau. Il est le boss ; elle, son assistante. Le froid contre le chaud. Mon futur beau-frère l’a demandée en mariage alors qu’ils ne sortaient pas encore officiellement ensemble. Dire que la sollicitation a été atypique paraît être un euphémisme. Il a posé un genou à terre, après lui avoir craché qu’elle était la fille la plus emmerdeuse qu’il n’avait jamais rencontrée. Après une dispute, semble-t-il. Elle a éclaté de rire, lui a sifflé une insulte bien en règle, puis ils ont copulé à la verticale. Au moment de l’orgasme, elle lui a dit « oui ».
Romantique, n’est-ce pas ?
Magnifique !
Bah, la manière de procéder à l’ancienne ne semble plus valable de notre temps. Damien était l’homme qui en usait à perpétuité. Avec ses bombardements d’amour compulsif : plein de cadeaux, une tonne de compliments, un million de tendresses et des milliards de promesses ! Pour quoi ?
Pour me larguer ensuite.
Je brûle, j’étouffe, je transpire de partout. Je m’évente. Quarante degrés au soleil, ressenti au moins quarante-trois. Trop chaud. Je suis au bord du malaise. Ma robe blanche près du corps (choix obligatoire de ma sœur) me ligote comme un rôti prêt à être enfourné, ne laissant pas le loisir à ma peau de respirer. Mes talons hauts (port exigé et expédition chez moi via Mondial Relay par ma mère), que je n’ai pas pour habitude de porter, font déjà souffrir mes pieds. Quant à mon maquillage, il fond comme du beurre, si bien que mon mascara coule à l’intérieur de mes yeux qui commencent à picoter.
Je jure que, si le témoin du marié ne se pointe pas tout de suite, je l’étranglerai moi-même quand il arrivera ! D’ailleurs, parlons du futur époux ! Johan arbore un regard assassin. Il garde son iPhone vissé à l’oreille depuis dix minutes, sans fléchir. Je suppose qu’il se trouve en pleine discussion avec le retardataire.
J’espère pour lui qu’il retrouvera sa bonne humeur et que la cérémonie ne sera pas gâchée.
Je ne connais pas son meilleur ami, mais franchement, qui ose être en retard dans des occasions pareilles ?! Même moi qui, pourtant, suis assommée de boulot, avec un boss de merde, je suis parvenue à me dégager du temps ! Comment ? En quittant Paris hier soir, un vendredi. Le mec est parti en voiture ce matin et habite à plusieurs kilomètres d’ici. Complètement idiot.
— Tu es splendide, Diane !
J’aspire une goulée d’air, en humant une remarque imminente. La voix de ma mère la trahit. Je sais ce que représente cette union pour elle, elle devrait pouvoir s’y concentrer plutôt que de me sermonner. Parce que c’est bien ce qu’elle va faire ?!
Je pivote vers elle, puis la scrute pendant un moment, me demandant par quel bout elle va commencer. Me présenter les célibataires de ce mariage ? Ou un fils d’une nouvelle collègue de bureau ? Un voisin charmant qui vient d’emménager dans la maison d’à côté ? Me conseiller un site de rencontre à la mode ? Avec elle, je m’attends à tout. Surtout, depuis le date imposé, quand elle m’a proposé de la rejoindre dans un salon de thé et que je me suis retrouvée face à face avec un abruti de première, qui ne cherchait qu’une chose : coucher. Selon lui, un homme aime d’abord avec le sexe. Entendre, je dois te goûter dans un premier temps pour savoir si nous pouvons aller plus loin. Adorable ! (Ironique, bien sûr.)
Enfin, maintenant, je n’obéis plus à ma mère. Plus de rendez-vous. Même pas chez elle. Ainsi, je suis tranquille et ne la vois que quand je ne peux pas faire autrement.
J’aime Maman, mais je ne supporte plus sa manière de faire. Même quand elle agit d’une façon qui me convient, je la rejette.
Pourquoi je suis comme ça ? À quel moment ça a dérapé ?
D’un geste qu’elle souhaite distingué, sa main tapote doucement son visage maquillé, pour y retirer toute la sueur qui coule. Ses yeux de biche relèvent parfaitement la couleur verte de ses iris, et sa tenue près du corps met en valeur ses formes à la fois voluptueuses et bien proportionnées. Son chignon coiffé dans un désordre esthétique lui attribue un charme fou. Et la mèche brune qui s’y échappe pour s’aligner sur sa boucle d’oreille droite apporte une touche excessivement séduisante. À cinquante ans, elle est toujours aussi belle et paraît encore plus jeune. Iris a raison, nous lui ressemblons.
J’aperçois mon père de loin, en pleine discussion avec celui du marié. Son coup d’œil amoureux vers ma mère me plaît. Aussitôt, je me perds dans mes pensées, une nouvelle fois. Des couples qui durent trente ans relèvent de l’exceptionnel. Le monde d’aujourd’hui se lasse très vite de tout. Nous prenons, nous jetons, et nous recommençons, imaginant l’herbe plus verte ailleurs.
— Toi aussi, Maman, lui réponds-je, adoucie.
Elle me sourit. Mon cœur joyeux exécute des petits battements, provoquant un sentiment de légèreté, comme si je flottais sur un nuage. Seulement, Maman me lâche aussitôt une faible remarque qui m’agace d’emblée, renversant mon humeur d’un coup de baguette magique.
Le sujet qui fâche arrive. Je la déteste d’y revenir constamment dès qu’une occasion se présente. C’est-à-dire, à la seconde où je suis dans les parages.
— Tu devrais faire comme Iris, ma chérie. Tu as déjà vingt-cinq ans.
Je lève les yeux au ciel. Cette situation me met hors de moi à chaque fois.
— Développe.
Elle soupire.
— Pourquoi est-ce que je dois être si précise dans mes questions pour que tu comprennes ?
Elle me compare encore à Iris, comme si je n’étais qu’une copie. Je fulmine d’être ainsi réduite à une caricature de moi-même, sans que l’on prenne en compte mes besoins de précision et de compréhension.
Je pose ma main sur ma hanche tandis que l’autre tient le bouquet de fleurs de lys. Une miniature de celui de la mariée. Je me rends compte que ma sœur a reproduit sa tenue pour sa témoin et ses demoiselles d’honneur. Pourtant, je l’ai vue à mon arrivée ! La fatigue, l’inattention, le stress, sans doute.
— Pour que je puisse répondre correctement, peut-être ?
La tension gagne mes épaules, ma main serre le bouquet à m’en faire mal. Je ne connais la suite que trop bien.
— Iris officialise son couple devant Dieu, aujourd’hui. Toi, tu n’as toujours pas trouvé de fiancé.
Son attitude condescendante me rend folle.
— Quelle est ta question ?
Elle souffle.
— Tu me fatigues, Diane.
Une sensation de chaleur écrasante me monte au visage.
Elle pense que je suis incapable de gérer ma vie sentimentale, mais, en réalité, je suis juste en train de suivre mon propre chemin.
— Ne change pas de sujet.
— Je viens de te dire que tu devrais chercher un homme pour te marier ! s’indigne-t-elle.
Je sens mon irritation monter d’un cran, car je sais que nous n’avons pas la même vision. Elle me fatigue tellement de me pousser à répéter la même chose, encore et encore !
Je prends une grande bouffée d’air.
Inutile de me donner en spectacle. Je vais juste lui offrir une répartie bien sentie. Adéquate et efficace. À sa manière. Agressive et directive. Croyez-moi, le ton y est :
— Non.
