Basculement-mère - Irma Pelatan - E-Book

Basculement-mère E-Book

Irma Pelatan

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Beschreibung

Être fille est force, petite, et le risque s’apprend.

Opposant à une généalogie des violences commises sur les femmes une mythologie de guerrières reprenant possession de leur corps, Irma Pelatan nous livre un hymne à l’acceptation de soi. Tout à la fois lettre à la fille adoptive, adresse aux « soeurs » et carnet de création poétique, " Basculement-mère" est un texte puissant et salvateur d’un corps qui se raconte pour survivre.

Et quand arrive l’enfant, comment transmettre sans transmettre ses propres doutes, ses propres peurs ? Faut-il avoir porté un enfant en son sein pour être mère ? Comment conserver l’héritage d’une autre culture, d’une autre langue ? Doit-on inculquer le risque d’être fille ?

À PROPOS DE L'AUTRICE  

Après "L’Odeur de chlore", paru en 2019 (prix Hors Concours et prix des lecteurs de la librairie Lucioles), et "Lettres à Clipperton", une aventure épistolaire, paru en 2022, "Basculement-mère" est le troisième ouvrage d’ Irma Pelatan à La Contre Allée.

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Seitenzahl: 40

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Basculement-mèreIrma Pelatan

Délaissant les grands axes, j’ ai pris la contre-allée

A. Bashung et J. Fauque

Paradoxalement, les institutions devraient garantir le droit à la fragilité des individus. Le droit, en somme,

de ne pas renoncer à sa propre humanité…

Roberto Scarpinato

© (éditions) La Contre Allée (2025)

Collection La sentinelle

Basculement-mère

Irma Pelatan

À T., infinie gratitude.

PREMIER CARNET

Le 1er janvier 2020, Port-Camargue, en mer.

Amies, c’est presque noyée que je vous écris.

Affronter d’emblée l’histoire de la Littérature est démesuré.

Ma combinaison de survie fut presque ma mort, m’étouffant sous l’eau plaquée par mon bâillon. Je flottais trop, impossible de nager, j’étouffais.

Je vous écris, sœurs, à genoux sur le haut-fond, atteint dans la panique, à peine une nage de chien.

Tout était prévu, pourtant. Un acte a trois branches : le mouvement, l’action et l’exécution.

2 janvier 2020, Port-Camargue, en mer.

Un acte a trois branches : le mouvement, l’action et l’exécution, disait le fossoyeur d’Ophélie.

To do, to act, to perform. La performance, le rat maçonnant son labyrinthe, Ophélie noyée en sa légitime défense.

Sœurs, nous examinerons cette contrainte qui pèse sur nos corps, nous nous noierons sciemment, nous saurons le vêtement et la couronne, et, dans la flottaison, nous nous libérerons de ce qui, en nos corps, pèse.

Amies, le clapot est doux aujourd’hui et je m’oriente déjà mieux.

Je m’abandonne à la flottaison, à la coïncidence du projet et de la performance.

4 janvier 2020, Port-Camargue, en mer.

Je m’abandonne à la flottaison, à la coïncidence du projet et de la performance. Mais l’abandon à la vague et surtout au vent est parfois dangereux. Je suis jouet de houle, me offendendo.

Me voilà en plein dans mon thème. Le morbide et la survie ; je fais le postulat d’une littérature thérapeutique.

J’ai éprouvé tous leurs régimes. Se soumettre au récit de mort, alors, et au scalpel ?

Essayons le récit de vie. Considérons, amies, considérons l’obésité comme le labyrinthe par moi construit, pour que j’en trouve la sortie.

Mon récit, je le sais, Ariane, sera plein de périls et de gouffres.

1er décembre 2020, Tahiti, en piscine.

« Mon récit, je le sais, sera plein de périls et de gouffres »…

Or, voilà que non, voilà une flottaison paisible, une posture commode – le carnet et les avant-bras reposant sur l’escalier de la piscine, le corps flottant autour, la bouche sous l’eau et le nez respirant. Je pourrais écrire des heures comme ça, c’est la saison chaude aux îles du Vent. Longue narration fluide, assez longue pour raconter l’année écoulée, la levée des verrous. Ophélie est si loin maintenant ! Son eau froide, son corset et ses fleurs : je n’y suis plus, je suis ailleurs. Un ailleurs de palmes, de fruits sauvages et de lagons. Je flotte sur le dos à présent et regarde défiler le ciel devenant de la Polynésie. Dans la chambre toute proche, le croirez-vous, sœurs, dort ma fille marquisienne.

3 décembre 2020, Tahiti, en piscine.

Dans la chambre toute proche, le croirez-vous, sœurs, dort ma fille marquisienne…

J’ai vu naître ma fille, c’est inédit.

Dans une soudaine suspension, j’ai vu sortir sa tête.

À l’écriture de ces mots, le ciel pleure une bruine tropicale qui ne dure qu’un souffle, jusqu’à ces yeux qui pour la première fois s’ouvrent hors de l’eau première, et me regardent.

4 décembre, Tahiti, en piscine.

Ces yeux qui pour la première fois s’ouvrent hors de l’eau première, me regardent et me font mère.

Mère seconde qui tient si fort la main de la mère première

Mère en une seconde

Basculement-mère

Culbute intégrale :

je deviens un adunaton

MÈRE NULLIPARE

7 décembre, Tahiti, en piscine.

Mère nullipare ; nullipare allaitante.

Je suis chimère.

Cette maternité-chimère est pourtant la plus naturelle marque de ma féminité : jamais je n’ai moins questionné mon être-femme que face à cette bouche, si petite bouche, si pleine de science.

La chimère est corps surtout.

8 décembre, Tahiti, en piscine.

La chimère est corps surtout, elle est narine, explore chaque grain de peau, l’odeur si puissante du vernix, enivrante odeur.

Réponse hormonale immédiate : ocytocine – drogue dure.

9 décembre, Tahiti, en piscine.

Ocytocine, drogue dure : trois jours pleins en trip total, sommeil impossible. La maternité ne m’accepte que trois heures par jour – c’est pandémie.

Le reste du temps, en manque, terriblement.

J’ai trouvé la came de ma vie.

10 décembre, Tahiti, en piscine.

La came de ma vie.

Je regarde les hauts arbres danser au vent – forêt tropicale, matière dense qui surplombe la piscine – et je mesure la perspective ouverte par cette affirmation.

La nuit où je suis arrivée ici, avant tout cela,

avant le basculement fantastique vers cette histoire, la maternité,

avant cette grossesse express qui en trois jours m’a fait passer de mon état habituel, cette normalité, quarante-cinq-ans-sans-enfant, vers la chimère, la soudaine chimère de la maternité,

avant cela, donc, la nuit de mon arrivée, je m’étais