Belle et Bonne - Jacky Coulet - E-Book

Belle et Bonne E-Book

Jacky Coulet

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Beschreibung

Dans un village du Haut-Doubs, au coeur des forêts profondes et des hivers rugueux, Antoine croit pouvoir défier les conventions. Séducteur insatiable et exploitant forestier respecté, il entretient une relation avec deux femmes aux tempéraments opposés : Noor, insouciante et libre, Adeline, ambitieuse et réfléchie. Ce qui commence comme une aventure audacieuse se transforme peu à peu en une danse périlleuse où sentiments et désillusions s'entremêlent. Le trio, d'abord uni par un fragile équilibre, vacille face aux non-dits et aux blessures du passé. Mais quand le doute s'immisce et que le passé refait surface, Antoine découvre que l'amour ne se dompte pas, qu'il est aussi imprévisible et indomptable que la nature qui l'entoure.

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Seitenzahl: 379

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

1

— Voici plus de quinze ans que tu as claqué la porte en emmenant notre gamine sans me laisser d’adresse, et tu oses venir aujourd’hui me réclamer une pension alimentaire !

— Mais notre fille grandit et ce serait bien si…

— C’est non !

Antoine coupa la communication d’un geste brusque.

Assis derrière son bureau, il frotta ses lèvres comme pour s’essuyer la bouche, une manie lorsqu’il réfléchissait. Il fixait un point invisible devant lui. « Quinze ans. Quinze années de silence, et voilà que mon ex, Jalila, refait surface, non pas pour parler de Noriane, mais pour me réclamer de l’argent. »

Il soupira, pianota sur son portable.

— Maman, c’est moi. Tu as besoin d’argent ?

— Oh merci, Antoine ! Oui, juste un peu, enfin… ce que tu peux…

— Je vais te faire un virement de deux mille euros. Essaie de faire avec.

— Tu es un ange, Antoine.

— Ça va… ça va, on n’en parle plus.

Antoine raccrocha. Autant il refusait tout compromis avec son ex-femme, autant il s’inclinait devant sa maman.

Devant lui, une grande fenêtre. Derrière les vitres, il ne vit pas le couple de merles qui se bécotait sur une branche de merisier encore vierge de feuilles, de fleurs et de cerises sauvages, juste quelques premiers bourgeons. Il adorait chasser les oiseaux, mais avec un appareil photo, et là, il n’imaginait pas que le couple aux plumes sombres était amoureux, lui qui plongeait à l’instant même dans son passé obscur.

Perdu dans ses pensées, Antoine laissa son regard s’égarer derrière la fenêtre. Un flot de souvenirs le submergea, ramenant avec lui ses trois années de bonheur passées avec Jalila. Il se prit la tête à deux mains, les coudes sur son bureau, se remémorant ce temps où il vécut avec elle. Mais elle était partie un matin, sans un mot, emmenant leur fille Noriane âgée de deux ans, le laissant seul avec Adel qui marchait encore à quatre pattes. Pas de lettre, pas d’explications. Juste un vide immense et une question qui le hantait encore quinze ans plus tard. Pourquoi ?

Un soupir le ramena au présent. La cour de l’entreprise s’étendait devant lui, pleine de vie. Les mastodontes mécaniques attendaient dans le hangar, les piles de bois formaient des murs imposants, et les rires de ses employés résonnaient déjà. Quinze ans, et il était toujours là, à jongler entre son passé et son présent. Il poussa sa chaise qui grinça sur le parquet, les fesses sur coussin d’air, et il se leva pour rejoindre le hangar forestier à l’autre bout de la cour.

Alors qu’il sortait, tronçonneuse à la main, l’écho de la voix de Jalila résonnait encore dans son esprit. Pourquoi se manifestait-elle maintenant ? Il pénétra dans le hangar par l’entrée principale, une ouverture large de six mètres, prévue pour les engins forestiers. À gauche, l’entrée du personnel paraissait presque insignifiante. Antoine passa par la grande porte pas souvent fermée et caressa le chien de garde. C’était un impressionnant berger belge, gentil avec son maitre et le personnel, méchant lorsque le hangar était fermé et que le toutou restait seul à l’intérieur. Malheur à l’étranger qui entrerait, et si un jour Jalila rappliquait ici par hasard, sûr, il ne ferait qu’une bouchée de la taille fine franco-marocaine. C’était à quoi pensait Antoine mi-ironique mi-amer, en caressant le chien Macron.

Antoine, un grand gaillard d’un mètre quatre-vingtquinze pour cent kilos, s’enfonça à l’intérieur du hangar, empoigna une tronçonneuse sur l’établi, un jerricane de mélange et un bidon d’huile de chaine. Il sortit dans la cour et monta dans son 4X4. Avant de refermer la porte du véhicule, il interpella le berger belge :

— Macron, va te coucher à ta place et ne bouge pas jusqu’à ce soir.

Macron, la queue basse, fila sur sa paillasse.

Après un long après-midi frais, mais ensoleillé, Antoine, patron de l’entreprise EFJ, rangea sa tronçonneuse à l’arrière de la grosse Toyota. Il semblait satisfait de son dur labeur, espérant que son client particulièrement exigeant ne trouverait rien à redire. Antoine avait dû couper de gros arbres le long d’un chemin privé qui avait besoin d’être élargi. La semaine suivante, un de ses employés viendrait élaguer les arbustes, un autre s’occuperait de passer la broyeuse.

Il s’essuya le front puis monta dans son 4X4.

Dix-sept heures, le véhicule du patron se gara devant les bureaux de l’entreprise. Antoine en sortit, traversa la cour pour rejoindre le hangar, vêtu d’un simple tee-shirt malgré la fraîcheur, dévoilant son tatouage sur le biceps droit : un coq de bruyère, l’emblème des forestiers, et pour équilibrer son allure, une boucle argentée se noyait dans le lobe de l’oreille gauche. Les têtes de ses employés se levèrent lorsque l’ombre géante se profila dans l’ouverture du hangar. Antoine ne dit rien, sourit simplement, se dirigea dans le grand vestiaire du personnel, chopa une bière dans le réfrigérateur et vint s’installer autour de la grande table improvisée : un long plateau posé sur deux tréteaux. Les gars étaient déjà devant leurs bières.

— Comme d’hab, toujours le patron qui bosse le plus tard ! dit-il en souriant.

— Normal, osa un jeune homme fraîchement employé, c’est vous le mieux payé.

La remarque qui se voulait une plaisanterie ne plut pas à tout le monde, la plupart des employés ayant un profond respect pour ce patron affable. Le sourire d’Antoine fut sa seule réponse, un peu jaune, mais suffisant. Avec le temps, ce jeune audacieux comprendrait l’ambiance et les règles de l’exploitation forestière EFJ.

Il s’envoya une gorgée de 1664 en glissant le goulot de la bouteille sur ses lèvres bien dessinées.

— Tu n’es pas allé chercher ton gosse à Châteaufarine ? demanda Arsène, l’adjoint d’Antoine, assis en face de lui.

— Non, Gavinet le ramène en même temps que son fils.

— Dans un an, il passe son diplôme, tu penses qu’il voudra travailler avec toi ? demanda un autre collègue.

Antoine but une autre gorgée de bière.

— Je veux, oui, qu’il vienne travailler avec moi ! Manquerait plus que ça, former Adel dans l’exploitation forestière et le voir travailler chez un concurrent, ce serait un comble !

On parlait de tout et de rien : travail, foot, chasse, des gens de Pontarlier... Le temps fila jusqu'à l'apéro. On but du Pont bien sûr, avec de l’eau et des glaçons, alors maintenant, ça causait virées, sorties en boite, ça causait des filles.

— Tu viens avec nous à La Grange demain soir, c’est une soirée déguisée ?

— Qu'est-ce que tu veux que je fasse à une soirée déguisée ? Tu vois à quoi je ressemble ? Déguisé toute l'année avec ma sciure sur le paletot... Si je devais me déguiser, ce serait en costume trois-pièces.

— Chiche ! Tu ferais sensation, tu imiterais Sylvester Stallone dans « Les Sacrifiés », mais comme c’est un film d’action, faudra prévoir de la castagne à La Grange, OK ?

— J’aime pas me battre, sauf si on me fait chier.

Dans sa réplique, Antoine tourna un regard ironique vers son jeune et nouvel employé un brin rebelle.

Dans l’intervalle, Gavinet déposa le fils du patron devant le hangar. Adel, seize ans, s’approcha de son père, lui tapa la bise, s’installa à ses côtés, Antoine poussant ses fesses sur le banc. Grand, Adel dépasserait peut-être son père dans un an ou deux. Le visage basané, les cheveux noirs, ce métis semblait plus proche du monde arabe que du type européen. Il regardait de ses yeux presque noirs tour à tour les employés de son père, notant la manière dont ils riaient à ses blagues ou baissaient la tête face à ses remarques. Un jour, ce serait lui à cette table, à leur tête. Était-il prêt pour ça ?

— Et toi, Adel, tu viens à La Grange demain soir ?

Ce fut Antoine qui répondit à sa place.

— Ça va pas ! il n’a pas l’âge, et puis…

— Quoiqu’il en soit, l’interrompit son fils, je n’ai pas envie de sortir, on restera entre potes à la maison.

Puis il lui lança en riant :

— Comme ça, papa, toi le patron le mieux payé de la région… mais qui travaille un peu, tu seras fier de ton enfant bien sage.

Antoine lui ébouriffa les cheveux :

— Toi, tu vas encore bosser plus dur sur les chantiers, et on verra bien qui rira le dernier.

— Et le père, est-ce qu’il est décidé à venir avec nous demain soir à La Grange ? intervint un autre employé.

— Non, je préfère rester à la maison, je suis crevé de ma semaine, je bosse, moi. Je fais pas quarante petites heures par semaine quand il fait beau et trente quand il pleut.

Antoine aimait bien charrier ses employés, et ils le savaient. Par contre il n’appréciait pas sortir en boite, on aurait dit qu’il craignait les rencontres depuis sa déception amoureuse, pourtant si lointaine.

— Faut te bouger, Antoine, tu ne vas pas rester célibataire jusqu’à la fin de tes jours, déclara un vieil ouvrier.

— Laisse faire, plaisanta Arsène, tu le vois nous ramener une nana qui va tout diriger à sa place, on pourra plus rire au hangar. Finis les bières, les apéros et les petites fêtes du vendredi soir.

Puis, il se tourna vers Antoine.

— Hein, qu’c’est vrai, patron, qu’on est bien comme ça ?

Alors que les rires remplissaient le hangar, Antoine sentit une pointe d’agacement. Pourquoi revenaient-ils toujours à son célibat ? Demain soir, à La Grange, peut-être qu’il briserait enfin cette image qu’ils avaient de lui.

2

La voiture du dimanche d’Antoine, une Mégane Sport, stationna sur le parking enneigé de La Grange. Il claqua la porte et rejoignit l’entrée de la boite de nuit en marchant sur la fine couche de neige.

— Hé… patron ! Tu pourrais m’attendre.

Arsène courait derrière Antoine en rouspétant qu’il aurait dû mettre des bottes pour venir en discothèque, ainsi il aurait fait fureur auprès des jeunes filles avides de surprises et d’insolite, mais ses petites baskets suffisaient à ce Don Juan pour laisser les gamines de La Grange savourer ses pas sautés n’importe comment sur la piste de danse.

On promettait une entrée à prix réduit pour les déguisés. Mais Arsène, avec son simple bandeau d’apache mal noué, ne convainquit pas le vigile. Antoine, tout sourire devant la sentinelle, montra fièrement son habit de pompier, casque inclus, godasses appropriées, tant pour la neige que pour le déguisement. Arsène souleva sa longue chevelure de ses deux mains derrière la nuque tout en relevant la tête, signe d’une gentille arrogance pour montrer son indifférence. Il se pencha devant la caissière peu souriante, s’approcha de son oreille :

— Ce soir, je vais mettre le feu à la boite, mais ce n’est pas grave, mon pote qui est capitaine des pompiers sera sur place pour éteindre l’incendie.

Il se recula, et son clin d’œil complice laissa passer un rapide sourire sur le visage de la caissière et récolta un bel éclat de rire de la part d’Antoine.

Sitôt à l’intérieur, Arsène s’avança vers le bar, se pencha vers le barman :

— Une bouteille de whisky et une bouteille de coca, deux verres… non quatre, s’il te plait.

Il défila entre les tables basses, les fauteuils et les banquettes de couleur indéfinissable sous les halos d’une lumière sombre. Il s’affala sur une banquette où deux jeunes blondes se poussèrent légèrement, pas très enchantées de cette promiscuité. Il posa les quatre verres et les deux bouteilles sur la table, se pencha vers la plus proche des deux filles :

— La bouteille de whisky, c’est pour moi, la bouteille de coca aussi.

La jeune fille se recula sans sourire.

— Non, j’déconne, la bouteille de whisky, c'est aussi pour mon pote Antoine, le coca aussi. Non, j’déconne, vous pouvez boire un peu de coca, le whisky, c'est pas bon pour les gamines.

— C’est comme ça que tu approches les filles ? s’insurgea l’une d’elles.

— Mais je ne vous approche pas, au contraire, je vous demande juste de vous pousser un peu pour laisser de la place à mon pote Antoine.

— J’espère qu’il est moins con que toi. Quoi qu'il en soit, on ne peut pas se pousser, il faut laisser la place à une copine qui va nous rejoindre.

— On verra lorsqu’elle sera là, sinon elle s’assiéra sur la table, entre le coca et le whisky… si elle n’a pas de trop grosses fesses, bien sûr.

— Je prendrai sa place, puisqu’il parait que j’ai un petit cul, rétorqua une des deux jeunes filles un peu coquine.

Arsène ne sembla pas relever la remarque, chercha des yeux son pote dans la pénombre des lumières tamisées, le trouva enfin, repérable entre mille avec son casque qui brillait sous les lumières blanches de la piste de danse. Il versa du whisky dans son verre, ajouta un peu de coca, sourit aux deux blondes, se décida à remplir les trois autres verres.

— Un peu de coca avec ?

— Nous n’avons rien demandé, d’abord, je ne bois pas d’alcool.

— Moi, si, insista la seconde blonde qui s’appelait Barbara, mais avec beaucoup de coca.

— C’est comment ton prénom ? demanda-t-il à la blonde qui refusait l’alcool.

— Jasmine.

— Il me semblait bien que tu sentais bon le jasmin, j’adore. Donc pas d’alcool, allez ! Juste un verre, un verre pour que tu puisses passer une bonne soirée.

— Je n’ai pas besoin de me bourrer la gueule pour passer une bonne soirée.

Arsène ouvrit les bras.

— Eh bien, si c’est un beau mec qu’il te faut pour t’amuser, je suis là !

Une jeune fille, type magrébin, s’approcha de la table. Ses longs cheveux frisés frôlaient les joues d’Arsène, elle s’installa à côté de lui.

— C’est la place de mon copain, pour l’instant il danse, déclara tranquillement Arsène, mais comme tu as un beau petit cul, je t’autorise à t’assoir sur la table, et si tu veux te cuiter à la place de Jasmine, prends son verre.

Sans gêne, la jeune magrébine s’exécuta, ainsi elle faisait face à ses deux amies et à Arsène. Ses jambes couvertes d’un jean touchaient tout à la fois les mollets de Jasmine et ceux d’Arsène.

Presque aussitôt, le pompier rejoignit le groupe. Il se repérait parmi la nombreuse clientèle de La Grange parce que les déguisements étaient plutôt rares. Les jeunes clients, surtout les très jeunes, ne semblaient pas enclins au ridicule. Le grotesque ne s’achète pas, songeaient-ils. Antoine se présenta et s’inclina :

— Capitaine des pompiers de Pontarlier, pour vous servir, mesdames.

— Mesdames, si vous avez tendance à vous enflammer, il est prêt à éteindre l’incendie, ironisa aussitôt Arsène.

Ce qui ne fit pas rire les deux blondes, seule la magrébine pouffa.

— Comment t’appelles-tu ? demanda Antoine en s’asseyant à côté de son pote et tournant son regard vers la jeune magrébine.

— Noor, et toi ?

— Antoine.

— Et moi, Arsène, lança ce dernier en étirant un sourire charmeur, espérant capter l’attention de Noor.

Noor tourna à peine la tête vers lui, le coin des lèvres relevé d’un demi-sourire narquois :

— Je ne t’ai rien demandé, je parlais à Antoine. J'aime bien les mecs en uniforme.

— Bien fait ! sourit Jasmine.

— J’aime bien les filles qui me narguent, c’est un faux-semblant, se rengorgea Arsène, soulevant une nouvelle fois sa longue chevelure indienne.

Perpétuel déconneur, il ne put s’empêcher d’ajouter :

— D’habitude, je fais une queue de cheval à mes tifs, mais quand je sors en boite, je me contente d’une seule.

Cela fit rire moyennement les filles.

Antoine se releva, lâcha un clin d’œil à peine visible à Noor, puis il lui tendit la main.

— Tu viens, on va sur la piste, c’est Gims, je suis sûr que tu aimes.

Il observait les longs cheveux frisés de la jeune magrébine qui semblaient danser sous les lumières mouvantes. Elle avait un air à la fois insolent et doux qui le désarmait un peu.

Elle se leva de la table, la bouteille de coca tomba, Arsène plaisanta :

— Heureusement que ce n’était pas le whisky.

Il se servit un deuxième verre et ajouta :

— M’en fous, c’est pas moi qui conduis, puis il entraina à son tour Jasmine et Barbara sur la piste de danse.

Deux heures du matin, l’ambiance était à son comble. Deux autres employés d’Antoine avaient rejoint la discothèque, et la petite équipe passait son temps entre le bar et la piste de danse, puisque la bouteille de whisky était vide. Après avoir avalé son verre de coca, Antoine entraina une énième fois Noor sur le parquet. Sous les lumières qui se coloraient au gré des rythmes rap ou rock, les corps se déhanchaient. La longue stature d’Antoine bougeait à peine, contrastant avec la fougue de la magrébine toujours proche de lui. De temps à autre, Antoine s’approchait de son oreille pour chuchoter des banalités, la musique assourdissante couvrant la moitié de ses phrases. Noor répondait toujours oui en hochant de la tête et en souriant. Là, Antoine cria presque :

— Tu me rappelles mon ex qui est marocaine, tu lui ressembles beaucoup.

— Viens, on retourne au bar, on s’entendra mieux.

Ils se faufilèrent dans la cohue devant le zinc, butèrent sur Arsène entouré de Jasmine et Barbara, ainsi que de deux de ses collègues de travail. Déjà bien entamé par l’alcool, Arsène s’affaissa sur l’épaule de son patron.

— J’crois bien que j’vais tenter ma chance avec Barbara, elle est moins belle que Jasmine, mais elle est bourrée, ça s’ra, hic… plus facile.

Antoine repoussa doucement son employé et s’écarta à l’autre bout du bar pour échanger plus facilement avec Noor.

— Tu me parais bien jeune, as-tu au moins le droit d’entrer dans cette boite ?

— Je vais avoir dix-neuf ans.

Antoine souleva le menton de la jeune fille pour mieux sonder son visage. Les yeux ébène de Noor lui rappelaient son ex, un souvenir tout à la fois doux et amer. Jalila avait été son premier amour, mais aussi celle qui l’avait brisé. Devant Noor, il sentit ce mélange étrange d’attirance et de méfiance, comme si le passé revenait à la charge.

— Tu penses à quoi, en me dévisageant ainsi ?

— À rien… en fait, à Jalila, mon ex.

— Elle te manque ?

— Elle est partie un beau matin après à peine trois ans de vie commune, sans rien dire, sans explications.

— Vous vous étiez disputés ?

— Non, même pas, j’ai rien compris, on s’aimait, du moins je croyais qu’elle m’aimait, on a fait deux beaux enfants, Noriane est née la première, Jalila est partie en me laissant seul avec Adel, il n’avait que douze mois, il ne marchait même pas.

— Et tu as élevé seul ton enfant ?

— Oui, mais heureusement que j’avais mes parents à mes côtés ! Ils n’étaient pas sur place, ils habitaient à Besançon, mais ils s’occupaient beaucoup d’Adel et venaient souvent à Pontarlier.

Noor caressa la joue d’Antoine.

— Viens donc danser et ne pense pas à elle, tu te fais du mal. En plus, c’est une musique presque langoureuse, genre cool gitan, Kenji… on dirait, tu aimes ?

Noor souriait en tirant par le bras le pompier, ce grand gaillard qu’elle trouvait beau et agréable.

— J’ai bu un peu, mais pas trop. Je pourrais presque conduire ta voiture pour rentrer, dit-elle.

— Tu as ton permis de conduire ?

— Non, je ne suis pas assez riche, je bosse comme employée de maison chez le directeur d’une grande usine de Pontarlier, avec une chambre de bonne sous les toits. Pas de garçons autorisés.

Elle éclata de rire.

— J’m’en balance, je m’arrange toujours pour aller coucher chez le mec ou dans la bagnole. Au fait, c’est confortable une Mégane Sport ?

Dans une danse mélodieuse, il entoura les reins de la belle magrébine et la colla à son corps.

— Petite coquine, tu ne sembles pas avoir froid aux yeux.

— C’est vrai, mais je choisis toujours mes proies. Il faut qu’elles soient grandes, fortes, viriles, ton genre quoi !

— C’est bien ce que je dis, t’es une coquine.

— Et toi, que fais-tu de ta vie à part ton travail et tes lamentations sur ton passé ?

Antoine entraina Noor vers la sortie.

— Tu m’emmènes déjà dans ta voiture ?

— Non, pour deux raisons : d'abord, il fait trop froid, ensuite, je n’ai pas envie de sortir avec toi.

Elle passa sa langue sur ses lèvres, tout autour comme toujours, une drôle d’habitude chez elle, on dirait qu’elle demandait toujours de l’amour.

— Pourquoi ? Je ne te plais pas ? Pourtant, tu dis que je ressemble à ta belle Jalila.

Il la prit par la main.

— Viens.

Il l’entraina dans le hall des toilettes, seul coin à peine discret et suffisamment chaud. Dehors la température affichait moins deux degrés. Des jeunes passaient des toilettes au bar, du bar aux toilettes sans s’occuper de ce couple qui se cachait mal derrière la porte d’entrée toujours entrouverte.

Noor s’appuya négligemment contre le mur, ses cheveux frôlant la peinture froide. Antoine tendit la main, mais s’arrêta, hésitant à briser la distance. Noor, elle, se pencha doucement contre lui, laissant ses longues nattes frôler sa veste. Ce fut elle qui réduisit l’écart, une audace qui le prit au dépourvu.

— Je suis marocaine, comme Jalila, mais je ne sais pas si je suis aussi belle, dit-elle.

Il haussa légèrement les sourcils, un sourire presque nerveux sur les lèvres.

— Vous êtes toutes les deux très belles.

Noor éclata d’un rire discret, mais ses yeux restaient fixés sur lui. Sans réfléchir, Antoine l’attira lentement vers lui, puis caressa une de ses longues nattes. Ce n’était pas une caresse tendre, juste un geste rapide, maladroit, comme si le désir l’avait pris de court. Noor, elle, s’accrocha à son cou, cherchant à prolonger le moment. Leurs lèvres se rencontrèrent. Antoine recula légèrement, mais Noor insista, sa langue touchant la sienne, puis le baiser dura un long instant.

Un groupe de jeunes passait derrière eux, la voix d’Arsène ricana :

— Eh, les amoureux, la chambre nuptiale, hic… c’est pas là !

Antoine se détacha rapidement, le souffle court. Noor sourit, presque triomphante.

Il regagna l’angle du bar, commanda deux cocas, resta silencieux face à cette turbulente gamine qui respecta la quiétude du moment. Elle voulut lui prendre la main, il refusa.

— Quatre heures, faut que je me casse. Je ramène Arsène, il est bien atteint. Demain, je me lève tôt pour emmener Adel au foot.

Elle leva les yeux vers ce grand garçon.

— On se reverra ? Tu veux mon 06 ?

Antoine la fixa un instant, comme s’il hésitait, puis détourna le regard.

— Non, ce n’est pas la peine.

Il passa une main nerveuse sur sa nuque, puis sur ses lèvres.

— On… on n’aurait pas dû. Je suis désolé.

Noor fronça légèrement les sourcils, cherchant une explication dans son silence, mais Antoine s’était déjà détourné.

Il quitta la boite en entrainant son pote Arsène. Dans le froid du parking, Arsène sortit quelque peu de sa torpeur :

— On part déjà, patron ? C’est con, juste au moment où j’allais… hic… m’taper Barbara.

— Mon pauvre, dans ton état, tu n’allais pas lui faire grand-chose.

— Pis toi, t’as pas pu faire grand-chose avec la belle métisse que t’as mâtée, hic ! toute la nuit, hein… c'est raté, j’l’ai vue, heu ! vers les chiottes en train de rou... rouler une galoche à un mec… hic !

Antoine haussa les épaules en souriant, puis grimpa dans sa voiture, après avoir poussé Arsène sur le siège passager.

Le long du trajet, il ne pouvait chasser de sa tête l’image de Noor, ses grands yeux noirs, son sourire confiant. Elle était différente… mais trop jeune. Trop imprévisible. Il n’avait pas le droit de recommencer, pas après Jalila. Pourtant, une petite voix en lui riait doucement : Et pourquoi pas ?

3

En ce mois d’avril 2020, la pandémie empêchait tout rassemblement, mais l’entreprise EFJ avait l’autorisation de travailler. Les employés partaient au bois le matin, rentraient le soir, évitaient de se serrer la main, puis retournaient rapidement dans leur foyer pour se confiner. Après vingt trop longues journées sans boire un pot ensemble, Antoine et ses employés ne purent s’empêcher de braver les interdictions, et ce vendredi soir, le patron décréta que tout le personnel pouvait se réunir pour un apéro entre collègues. On dressa une grande table au centre de l’immense hangar, évitant ainsi de se cloitrer dans la trop petite salle du personnel.

Antoine ferma les larges portes pour mieux se cacher de la maréchaussée, tourna la clé, et sous la lumière des néons, on fêta un semblant de retour à une vie normale autour des verres de Pontarlier-Anis. Les conversations d’un bout à l’autre de la table tournaient principalement autour du virus, de cette liberté enchainée, de ces sorties ratées. Le patron orienta néanmoins les débats sur le travail, puis se tourna vers son fils Adel revenu de son stage chez un collègue du bourg de Levier.

— Tu fais quoi ce week-end ? J’espère que tu n’as pas décidé de retrouver tes potes, tu sais, avec ce sacré virus, faut faire gaffe.

— Qu’est-ce qu’on fait en ce moment, genre… ne triche-t-on pas ?

— Ce n’est pas pareil, on ne va rester ensemble qu’une petite heure, et puis les gars en ont marre : travail, maison, dodo, ras-le-bol. OK, tu sors retrouver tes potes demain soir, mais fais gaffe aux contrôles et tâche de rentrer à la maison pour minuit, OK ?

— OK, papa, merci.

Antoine ébouriffa les cheveux de son fils, se leva, but son verre de Pont devant tout le personnel :

— Bon ! Les gars, je vous verse à boire une dernière fois. Dans un quart d’heure, tout le monde dehors, faut pas abuser des bonnes choses ni des vilains gendarmes.

À peine achevait-il sa recommandation que l’on frappa à la porte. Tout le monde se regarda, sûr que les flics venaient verbaliser tout ce petit monde pris en flagrant délit. Certes, l’intérieur du hangar restait sombre avec l’avancée de la nuit, et les néons n’avaient pas été allumés par précaution. Antoine se leva sans hésiter et ouvrit la porte. Surprise ! pas de gendarmes, mais la belle et jeune Noor, radieuse dans sa robe émeraude qui tombait à hauteur des genoux et ses nattes noires qui glissaient dans son dos lorsqu’elle se pencha pour embrasser Antoine. Il se recula d’un pas.

— Et le virus, qu’est-ce que tu en fais ? Et ton masque, tu n’as pas de masque ? Et que fais-tu là ? Comment sais-tu que je travaille ici ?

— Eh bien ! ça fait beaucoup de questions pour des retrouvailles, ne trouves-tu pas ?

Antoine s’effaça pour la laisser entrer. Noor lui sourit en passant devant lui. Ses yeux noirs brillaient comme sous les lumières de La Grange.

— Je suis venue voir un pote, Quentin.

Elle donna un coup de menton dans la direction de Quentin assis en bout de table.

— Ah ! le syndicaliste de la maison, ironisa Antoine.

Il suivit Noor jusqu’à la table, elle s’installa près de Quentin. Il reprit sa place près de son fils Adel qu’il présenta à Noor.

— Salut Adel, mais dis donc, tu ressembles étrangement à…

— À un Marocain, oui, je suis marocain, en fait franco-marocain. Mon père est français, hein, papa, qu’c’est vrai ? Et ma mère marocaine.

— Ben, dis donc, tu ne ressembles pas du tout à ton père, tu as tout reçu de ta mère.

Adel n’avait en effet rien de son père, ni ses yeux clairs, ni ses cheveux courts châtains, plutôt des yeux noirs et une tignasse ténébreuse. Seules leurs grandes tailles correspondaient à peu près, il fallait juste qu’Adel s’étoffe encore.

Antoine héla Noor assise à l’autre bout de la table :

— Alors Quentin, comme ça, c’est ton ami ?

Noor joua de sa langue sur ses lèvres.

— Ben oui, il habite Pontarlier et moi aussi, on est du même quartier, près de l’Hyper-U.

— J’imagine que c’est lui qui t’a indiqué l’adresse du hangar, n’est-ce pas ?

Ce fut Quentin qui répondit :

— Je lui ai dit que je travaillais ici et que vous étiez mon patron, c’est comme ça qu’elle a su.

— Et mon adresse privée, elle sait ?

— Non, je ne sais pas, intervint Noor, peut-être me le diras-tu ?

— Certainement pas, je n’ai pas besoin d’une gamine à ma porte.

— Pourtant, tu sais bien me trouver à la porte des chiottes de La Grange !

Quentin éclata d’un rire nerveux, levant les mains comme pour calmer le jeu :

— Allez, Noor, tu sais bien que mon patron est un mec sérieux !

Noor haussa les épaules, un sourire narquois accroché aux lèvres.

— C’est marrant, il n’était pas si sérieux l’autre soir à La Grange.

Tout le personnel zieuta le patron qui montrait un sourire coincé aux lèvres.

Antoine frappa dans ses mains :

— On finit nos verres et on rentre tous à la maison, et toi Noor, comment es-tu venue jusqu’ici ?

— À pied.

— Mais ça fait une trotte.

— Quand on aime, on ne compte pas, s’exclama-t-elle devant tout le monde, afin de narguer Antoine.

Les employés vidèrent leur verre et sortirent du hangar l’un après l’autre, restèrent bientôt à l’intérieur juste Antoine, Adel, Noor et Quentin.

— Alors, le syndicaliste ! Je suppose que tu ne peux pas monter ton amie sur ta trottinette. Va falloir que je la remmène au risque de croiser les flics en plein couvre-feu.

— J’aurais pu rentrer à pied, comme je suis venue, mais puisque tu me le proposes si gentiment, j’accepte, sourit la jolie marocaine.

Antoine dévisagea Noor, se disant que, décidément, cette fille ne lâcherait pas le morceau si facilement. Alors que Quentin montait sur sa trottinette électrique pour rejoindre l’autre bout de la ville, Antoine demanda à son fils de l’attendre au hangar.

— J’en ai pour un quart d’heure et je repasse te chercher pour rentrer à la maison.

Sitôt Noor installée sur le siège passager du 4X4, elle se pencha pour embrasser Antoine qui avait déjà posé la main sur la clé de contact.

— Ça va pas ! Et le virus ?

— Le virus ? répéta Noor en éclatant de rire. Ah oui, c’est vrai. Il n’existait pas l’autre soir, pas vrai ? Ou peut-être que tu ne l’avais pas remarqué…

Elle se pencha légèrement vers lui, traçant un cercle invisible sur sa joue avec son doigt.

— T’avais l’air tellement concentré sur autre chose.

Antoine se raidit, les mains sur le volant.

— C’était une erreur, Noor.

— Et si je veux bien qu’on recommence nos erreurs ?

Ses lèvres étaient là, si proches, et pourtant si interdites. Il savait qu’il ne devrait pas céder, mais la tentation avait un goût amer, celui d’un souvenir d’autrefois. Jalila lui avait appris à aimer. Noor, elle, semblait prête à lui apprendre à succomber.

Antoine tourna la clé dans le Neiman, accrocha la première.

— C’est une drôle d’excuse pour ne pas m’embrasser, mais je sais que je te plais, d’ailleurs tu ne m’aurais pas embarquée dans les toilettes pour me rouler une pelle si je ne te plaisais pas. Et tu n’as même pas proposé de baiser avec moi, preuve que tu me respectes. T’es un mec bien, Antoine. J'ai envie de toi, j’ai envie de t’apporter plein de petits bonheurs.

Il se demandait pourquoi cette fille s’accrochait autant. Elle était jeune, imprévisible, tout ce qu’il ne voulait plus dans sa vie. Et pourtant… il ne pouvait nier qu’elle avait réveillé quelque chose en lui, quelque chose qu’il croyait éteint depuis longtemps.

Alors qu’ils roulaient près du centre commercial, les gyrophares bleus d’une patrouille de gendarmerie apparurent à un carrefour. Noor retint son souffle, se tassant légèrement sur son siège. Antoine, lui, ne ralentit même pas, gardant les yeux rivés sur la route.

— T’as pas peur de te faire choper ? murmura-t-elle.

— Pas si on reste discret.

Mais Antoine accéléra légèrement, et Noor ne put s’empêcher de sourire : il aimait peut-être prendre des risques, finalement.

La voiture atteignait déjà le centre commercial Hyper-U.

— Laisse-moi sur le parking, j’habite dans une maison bourgeoise, là, juste de l’autre côté de l’avenue, je ne veux pas que mon patron nous voie ensemble.

— Pourquoi ?

— Parce que.

Une fois la voiture garée, elle ouvrit la portière, mais pas avant d’avoir lancé un dernier regard à Antoine. Un sourire effleura ses lèvres, comme si elle était satisfaite d’une victoire silencieuse.

— On se reverra, Antoine. C’est une promesse, pas une question.

Antoine remarqua le bout de papier sur le siège. En y lisant le numéro de portable, il fronça les sourcils. Pourquoi insistait-elle tant pour le revoir ?

4

Le vendredi soir suivant, Noor frappait à la porte du hangar ? L’ensemble du personnel était convaincu que le patron sortait avec la jeune magrébine, mais que celui-ci ne voulait pas l’avouer, qu’il voulait garder cette relation secrète. Seul Quentin, le rebelle de l’entreprise EFJ savait qu’il n’en était rien puisqu’il côtoyait régulièrement Noor, laquelle lui racontait tout.

— Alors, t’as le béguin pour ton pote Quentin ? interpella Antoine à l’adresse de Noor.

La belle Marocaine haussa les épaules :

— Pourquoi dis-tu cela ? Tu sais bien que c’est toi qui me plais.

Comme la coquine ne se gênait pas pour montrer ses sentiments, le personnel ne put s’empêcher un nouveau sourire général. Antoine éclata carrément de rire, un rire forcé.

— On ne raconte pas sa vie devant tout le monde, encore moins ses sentiments. Un peu de respect pour moi devant mon personnel, bon sang ! Même si j’apprécie mes employés, ça ne les regarde pas.

— Ce n’est pas parce que tu as une carrure de rugbyman qu’il faut en imposer. Je sais bien que ça te dérange, je t’aime, il en est ainsi, et toi, tu m’aimes aussi.

Affalé sur sa chaise en bout de table, Quentin se souleva légèrement, appuya ses avant-bras sur la table et fixa son regard vert dans les yeux de son patron.

— Moi, je sais tout.

Puis il balaya du regard toute l’assemblée :

— Je sais bien que vous croyez tous qu’il se passe un truc entre eux, mais croyez-moi, c’est pas du tout ça. Noor m'a confié qu'elle était tombée sous le charme, mais que le patron se fichait éperdument d’elle.

La jeune magrébine rougit, mais ne répondit pas. Quant à Antoine, l’ombre de sa stature s’approcha dangereusement de Quentin.

— Toi, tu es encore à l’essai ici et j’ai bien envie de te foutre à la porte dès ce soir.

— Pourquoi, je fais bien mon travail, n’est-ce pas, les gars ?

Les employés baissèrent la tête, sauf Arsène. En qualité d’adjoint d’Antoine, il abonda dans le sens de Quentin tout en fixant son patron.

— C’est vrai que Quentin travaille bien, c’est un bosseur, toujours à l’heure, disponible et…

Antoine l’interrompit :

— Si je décide de le mettre à la porte, c'est parce qu’il casse systématiquement l’ambiance dans l’entreprise, et l’ambiance, c'est primordial pour que tout fonctionne bien ici. D’ailleurs, dès sa période d’essai achevée, je suis sûr qu’il va nous jouer un sale tour.

— Ce n’est pas vrai, j’aime ce métier et je vais m’y donner à fond. Un jour, je serai patron comme vous, je créerai mon exploitation forestière.

— C’est bien ce que je dis, tu veux me jouer un sale coup, tu veux me concurrencer plus tard. Mais bon, d’ici là, il va couler beaucoup d’eau sous les ponts, ça ne m’inquiète pas.

Antoine se rassit auprès de son adjoint, Noor vint s’installer entre les deux, poussant Arsène plus loin sur le banc.

— Ben, y a qu’à faire comme chez soi ! Tu ne vois pas que je restais à côté d’Arsène pour parler boulot.

— On ne parle pas de boulot après dix-sept heures le vendredi soir.

Avec un large sourire, Noor acheva sa phrase en caressant la joue d’Antoine. Il eut un mouvement de recul :

— Ça va pas ! Et le virus ?

— Il a bon dos, le virus.

Et tout le monde éclata de rire, sauf peut-être Adel qui toussait beaucoup depuis deux jours, qui gardait un masque sur le visage et se tenait un peu à l’écart, tandis qu’Antoine paraissait soucieux.

— Tu sembles inquiet pour ton fils. Tu veux que je passe demain voir s’il a besoin de quelque chose ? demanda Noor.

Adel toussait encore ce matin. Antoine n’avait pas voulu inquiéter Noor en montrant ses propres craintes, mais il se demandait combien de temps cela allait durer. Pourtant, face à Noor, il semblait oublier tout le reste. Et ça, il se le reprochait presque autant qu’il en profitait.

— Non, c’est gentil, mais reste chez toi… à cause du confinement.

Après une bonne heure à discuter de tout et de rien, à boire de la bière et du Pont, Antoine frappa dans ses mains pour signifier l’heure du départ, tout ça à cause des flics toujours tatillons. Comme le vendredi précédent, restaient seuls Noor, Quentin, Adel et Antoine, debout au milieu du hangar.

— Bon ! Si je comprends bien, faut que je te remmène à nouveau chez toi ?

— Oh, ne t’inquiète pas, Arsène m’a proposé de me ramener. Mais si ça te dérange que je sois seule avec lui…

— Non, non… pas de problème, je te ramène, répondit aussitôt Antoine.

Parvenu devant le parking de l’Hyper-U, moteur arrêté, Antoine ne se pressait pas pour demander à Noor de quitter le véhicule.

— Que cherches-tu vraiment, Noor ?

— Toi.

— Je t’ai dit que je ne voulais pas d’une liaison entre nous. Il faut que cesse ton manège. Et Quentin, ne te plaitil pas ? C’est un beau gosse, et de ton âge.

Noor tira un masque de sa poche, le tendant à Antoine avec un sourire mutin.

— Tiens, mets-le, pour qu’on soit bien sages.

Antoine fronça les sourcils, tendu.

— Arrête, ce n’est pas un jeu. Adel est malade, tu pourrais être porteuse sans le savoir.

Noor se penchant vers lui, chuchota :

— Peut-être que je suis déjà contaminée. Tu veux savoir ? Embrasse-moi, et on verra bien.

Elle prit le temps de défaire ses nattes, secoua sa chevelure. L’abondance des cheveux entoura l’ovale de son visage bronzé. Ses yeux noirs fixèrent ceux d’Antoine.

— Tu viens à mon anniversaire vendredi prochain ?

— Je ne crois pas.

Elle caressa ses lèvres avec sa langue.

— Ben si ! Tu viendras puisque je fête mon anniv au hangar d’EFJ.

— Ça va pas, t’aurais au moins pu demander mon autorisation, allez, sors de cette voiture.

Macron, pas le chien, le président, Macron donc n’avait toujours pas décidé de la date de fin de confinement, car en ce 24 avril 2020, l’épidémie battait son plein. Adel restait enfermé à la maison à Houtaud et se débattait avec sa fièvre et sa toux. Cela n’empêcha pas Noor de fêter son anniversaire. Un anniversaire assez simple toutefois, juste quelques petits fours d’un traiteur de Pontarlier, accompagnés de six bouteilles de crémant du Jura.

Contre mauvaise fortune, on fait bon cœur, alors Antoine avait accepté, contraint et forcé, d’installer la grande table au centre du hangar afin d’accueillir Noor et son anniv.

Pétillante de fraîcheur par ces belles journées ensoleillées, Noor posa une fois de plus son petit cul à côté du patron, poussant de ses fesses Arsène, qui, tout compte fait, appréciait de plus en plus la présence de la jolie Marocaine à ses côtés.

— Mon fils est bien malade, je ne resterai pas longtemps à ton anniversaire, Noor. Et tâchez tous de ne pas rester trop longtemps au hangar et de rentrer sagement chez vous.

Il se tourna vers son adjoint :

— Arsène, tu me mettras tout ce monde dehors pour vingt heures au plus tard.

— Je pourrai t’accompagner chez toi ? osa Noor.

— Non, il ne faut pas approcher Adel, il est contagieux.

— S’il te plait, juste un tour avec toi en voiture et tu en profiteras pour me ramener chez moi.

— Mais c’est ton anniv, tu dois rester avec les autres.

Tout à coup, Quentin en bout de table se mit debout, souleva son verre de pétillant :

— Joyeux anniversaire, Noor, à tes dix-sept ans ! Et vive la plus belle fille du Maroc… et la seule qui arrive à faire rougir notre patron.

Le silence tomba lourdement autour de la table. Noor rougit légèrement, puis haussa les épaules avec désinvolture, mais Antoine, lui, sentit son estomac se nouer. Elle avait donc menti.

— T’es une gamine, grogna-t-il en se levant brusquement. J’ai pas besoin de toi dans ma vie.

Noor baissa les yeux, mais un sourire effleura ses lèvres. Elle savait qu’il reviendrait.

Autour de la table, après le silence, les employés lançaient des blagues, parfois lourdes, sur les dix-sept ans de Noor, tandis qu’elle riait bruyamment pour cacher un certain malaise. Mais ses yeux revenaient sans cesse vers Antoine, à la recherche d’un signe, d’une attention. Antoine, lui, semblait soucieux.

Noor tenta de poser sa tête sur l’épaule d’Antoine qui la repoussa.

— Pardonne-moi. Si j’ai menti, c’est parce que je te voulais plus que tout.

— Eh bien, tu as tout perdu. Allez ! je te ramène chez toi, c’est la dernière fois, puis je rentre vite voir mon fils.

Noor ne se fit pas prier. Quelques minutes, seule avec lui dans le 4X4, cela valait tout l’or du monde.

Une fois de plus, Antoine coupa le moteur sur le parking de l’Hyper-U, afin de faire comprendre à sa passagère qu’il fallait parler. Mais ne voulait-il pas simplement prolonger ce moment en si agréable compagnie ? Il voyait Noor comme une très jolie fille, expansive, joyeuse et pleine de vie, de surcroit, très amoureuse ! Quelle folie de ne pas profiter de ses brefs instants de bien-être ! Il soupira :

— Tu es une fille charmante, Noor, mais je me répète, tu n’es pas une fille pour moi. D’ailleurs, il faut que tu saches que je n’ai pas envie de refaire ma vie. Depuis ma séparation, je ne sors qu’avec des filles pour une nuit ou deux, rien de plus. Je ne veux pas m’attacher, et avec toi, je ne veux pas d’une brève nuit d’amour, j’aurai l’impression d’abuser de toi. De plus, tu n’es même pas majeure, et notre différence d’âge est trop importante et…

Noor l’interrompit en rebondissant sur les seuls mots qui lui faisaient du bien : « je ne veux pas d’une brève nuit d’amour, j’aurai l’impression d’abuser de toi. » Elle osa poser sa fine main sur celle d’Antoine accrochée au volant.

— Tu dis que je triche, mais toi, à ta façon, tu triches aussi. Tu fais tout pour me repousser, et pourtant je sais que tu m’aimes.

Il retira sa main du volant, ce qui eut pour effet de sentir les doigts de Noor suivre le mouvement et finir sur sa cuisse. Il n’osa pas la repousser. Il approcha son visage du sien, les yeux dans ses yeux.

— Noor… tu es belle, mais il y a trop de différence d’âge. Je suis… je suis trop vieux pour toi.

— Dix-sept ans d’écart, ce n'est rien quand on s’aime.

Antoine détourna les yeux, fixant un point invisible dans le lointain.

— Ce n’est pas qu’une question d’âge.

— Alors, c’est quoi ? Jalila ?

Ces mots résonnèrent en lui comme un coup porté au ventre. Il soupira et passa une main sur son visage, incapable de répondre.

— Je ne sais pas, Noor. Peut-être… peut-être que je n’ai pas tourné la page.

Antoine fixait Noor, les mots coincés dans sa gorge. Elle avait posé sa main sur sa cuisse, et il sentait une chaleur monter en lui, troublante, presque effrayante. Il voulut détourner les yeux, mais son regard se heurta à des yeux noirs, brillant d’un mélange d’audace et de vulnérabilité. C’est elle qui se pencha la première, et lui, incapable de bouger, la laissa faire. Leurs lèvres se touchèrent timidement d’abord, comme une question silencieuse. Puis, dans un élan irrésistible, il la prit dans ses bras. Ce baiser-là n’avait rien d’une erreur : intense, fiévreux, aussi bref qu’un éclair, mais aussi marquant qu’une brûlure. Quand leurs lèvres se séparèrent, Antoine senti le goût de Noor sur sa langue et le poids d’un regret immédiat.

— J’espère que je ne t’ai pas filé le virus de mon fils.

— Je crois que je suis déjà malade… mais c’est à cause de toi. Et tu sais quoi ? Ça ne me dérange pas.

— Tu es vraiment folle, je t’ai dit que je ne voulais pas d’une liaison entre nous.

— Et que fais-tu à l’instant ? Genre, tu m’allumes, c’est ça. Tu dis que tu ne veux pas d’une seule nuit d’amour avec moi, mais je vois bien que c’est ce que tu cherches.

— Allez ! Va-t’en, faut que je retourne vers mon fils.

— Je t’aime, Antoine. Je sais que c’est stupide, je sais que tu penses que je ne suis qu’une gamine, mais je t’aime quand même.

Elle se tut un instant, cherchant ses mots, puis ajouta, la voix tremblante :

— Tu dis que je ne suis pas faite pour toi… Mais pourquoi tu ne me laisses pas en décider ?