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Dans un petit village rural au début du XXe siècle, Adrienne, une fillette vive et pleine de rêves, voit sa vie basculer lorsque de mystérieuses disparitions d'enfants viennent troubler la quiétude de Blanche-Montagne et Courville. Enlevée avec d'autres fillettes, Adrienne se retrouve prisonnière sur un étrange nuage peuplé d'oiseaux maléfiques et gouverné par Gefieder, une reine oiseau avide de vengeance contre l'humanité. Privée de la parole et marquée à jamais par son épreuve, Adrienne, grâce à son courage et à son amitié avec Bläulich, un oiseau bleu au plumage soyeux et au coeur tendre, retrouve peu à peu goût à la vie. Tandis que les villages pansent lentement leurs blessures, Gefieder, rongée par la haine et l'échec, ourdit une terrible vengeance : provoquer la Première Guerre mondiale, étendant ainsi sa douleur à l'ensemble du monde. Entre conte fantastique et drame historique, Adrienne et l'Oiseau explore la résilience face à la cruauté, la pureté des sentiments face à la soif de destruction, et laisse l'écho d'une promesse d'espoir même dans les heures les plus sombres.
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Seitenzahl: 308
Veröffentlichungsjahr: 2025
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L’auteur dédicace ce roman fantastique sur l’errance, le mystère, l’innocence perdue, le poids du destin… à….
Tous les enfants de la Terre qui, aujourd’hui encore, souffrent en silence.
À ceux que l’on oublie, que l’on enferme dans la peur, que l’on prive de jeux, de rires et de tendresse.
À ceux dont la naïveté, l’innocence et la soif d’amour se heurtent trop tôt à la violence des adultes.
Ce livre leur est dédié.
Qu’ils sachent qu’ils ne sont pas seuls. Qu’au-delà des murs, au-delà du silence, des cœurs battent encore pour eux.
Et qu’en chacun d’eux sommeille une force indomptable, un oiseau bleu aux ailes puissantes, capable un jour de briser les chaînes.
Que l’imaginaire, la révolte douce, les rêves et les mots deviennent leurs refuges… et leurs armes.
PRÉFACE
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
— Tu crois qu’ils vont comprendre, Bläulich ? L’oiseau penche la tête. Un frémissement d’ailes, un souffle léger contre sa joue, comme pour dire oui. Elle pose la main sur son plumage doux. Il ne parle pas, jamais. Et elle non plus, plus maintenant. Mais ils n’en ont pas besoin.
Ils ont vu, vécu, combattu. Ensemble.
Ils ont fui les ronces d’un monde fou, survécu au ciel qui saigne et aux corbeaux qui rient.
Ils ont veillé sur les petites. Et maintenant… il faut dire.
— Mais je ne peux pas parler, tu le sais.
Il secoue doucement ses plumes, en guise de sourire.
Il pousse son bec contre son front, comme pour ouvrir une porte.
Alors elle se met à penser. À se souvenir.
Et lui, à traduire. En silence.
— Ce livre, c’est pour elles.
— Et pour ceux d’en bas qui n’ont pas encore compris.
— Et pour toi, Bläulich. Toi qui n’as jamais fui.
Le corbeau bleu incline la tête.
Le récit peut commencer.
Signé : Adrienne et Bläulich, survivants de Nestkönigin
La vieille herbe rousse s’écrasait sous la lourde botte du traqueur lorsqu’un bruit d’envol, sourd, puissant, inconnu, surprit le chasseur.
L’oiseau décolla du sous-bois. L’étonnement du nemrod dépassa la grandeur du volatile. L’oiseau déploya une silhouette immense, rivalisant presque avec la taille du grand Lionel. Son plumage éclatait de couleurs : un orange brûlant, des éclats de bleu cobalt, rehaussés par des touches de blanc pur et un rouge éclatant, presque irréel. L’oiseau démesuré exhiba ses couleurs baroques en s’élevant entre les branches d’épicéas d’un vol lourd et lent.
— Vingt Dieux de nom de Dieu, puisque j’te dis que j’l’ai vu, il était aussi gros que toi, pis des couleurs pas possibles, des couleurs criardes à faire peur, tout l’inverse du noir de corbeau, des couleurs qui n’existent même pas !
Joseph poussa du coude son beau-frère en rigolant :
— Arrête de raconter des salades ! Il était pas si gros que ça, et pis, franchement, moi non plus, je suis pas énorme ! C’est vrai qu’il a fait un sacré bruit en décollant, ton oiseau du diable, je l’ai drôlement bien entendu, pourtant j’étais à plus de cinquante mètres de toi. Mais j’l’ai pas vu, j’ai juste aperçu les branches en haut des sapins qui voltigeaient à son passage. Faut croire quand même qu’il était gros pour secouer les branches comme ça.
L’étonnement du grand Lionel n’avait pas faibli alors qu’il rejoignait la fruitière, le souvenir de l’oiseau encore vif dans son esprit.
Il entra dans la fromagerie, tenant deux bidons de quinze litres de lait pas vraiment pleins au bout de chaque bras. Il se pencha sur le pèse-lait et versa le liquide blanc contenu dans la nourrice qui traversa le tamis et tomba dans le récipient en fer blanc. Il fit de même avec la deuxième, et le fromager nota le litrage sur le carnet de Lionel Grosjean. Ce fut le tour de son beau-frère. Mais Joseph Rothe n’avait qu’un bidon à verser dans le pèse-lait puisqu’il n’élevait que cinq vaches.
Sur le pas de la porte, six ou sept paysans formaient un cercle sur le gravier de la place devant la fruitière à comté. Comme chaque soir, à l’heure de la coulée, ça parlait du temps, des labours qui s’éternisaient, des patates qui avaient chopé le mildiou, de la grosse Émilienne qui continuait ses singeries en courant de maison en maison et que seuls les singes pouvaient peut-être comprendre. Cette vieille folle soulevait alors sa longue jupe, montrait ses mollets bleus emplis de varices, emmêlait ses mains dans ses jupons, dévoilant parfois un bout de panty. Ça rigolait devant le chalet de la fromagerie, mais ça causait aussi de chasse puisque presque tous les paysans s’adonnaient à ce passe-temps favori.
Joseph poussa du coude Léon, son voisin de droite :
— T’en penses quoi, toi, d’cette histoire d’oiseau bizarre ?
— J’en pense… j’en pense qu’il est comme toi, le grand Lionel, y boit trop de blanc l’matin et trop de rouge le soir, ah, ah ! Allez, viens, on va s’en j’ter un chez la Coco.
— Tu sais bien qu’la Colette, elle aime pas quand on traîne le dimanche soir chez elle.
— Faut savoir ce qu’elle veut, la Coco, elle se plaint toujours qu’elle gagne rien, pis quand on va la déranger, eh ben quoi… Elle dit qu’on la dérange. Allez, viens, deux p’tits verres et on se rentre. Tu viens aussi, Lionel ?
Joseph entra le premier chez la Coco, s’installa à la grande table en chêne centrée dans la pièce qui servait aussi de cuisine, suivi de ses deux compères. Une gamelle de soupe aux choux chantait sur la cuisinière à bois. L’agréable fumet se mélangeait à l’odeur paysanne, effluve des brebis enfermées dans l’étable contigüe. L’aubergiste, penchée sur sa casserole, se retourna alors que les trois gaillards commençaient à papoter autour de la table.
— C’est quoi cette histoire d’oiseau gros comme un épouvantail à moineaux ?
— D’abord, il était plus gros qu’ça, et pis, sers-nous donc trois rouges limés.
La patronne s’avança, essuyant ses mains dans son tablier gris.
— Faut pas traîner comme dimanche dernier, parc’que moi, les gars, faut qu’j’aille en ville tôt demain matin, déjà que j’vais passer ma matinée sur la route, la carriole du Gugu est pas sûre et son cheval bien trop vieux.
Le p’tit Joseph passa une main sur les fesses de la grosse Coco.
— Bah ! Plus le voyage sera long, plus tu aimeras, avec ton pote Gugu à tes côtés.
— Lâche ta sale patte de mon derrière. C’est sûr que je préfère que ce soit Gugu qui me tripote. Et pis, d’abord, toi, occupe-toi donc de ta Raymonde.
Alors que la Coco servait les trois verres, d’autres paysans entrèrent, s’installèrent à la même table que le grand Lionel, le petit Joseph et le gros Léon.
La conversation s’engagea bien entendu autour du gros oiseau.
— Il est pas gros, il est grand.
— Grand comment ? Comme toi ou comme Joseph ?
Tout le monde pouffa, même Lionel qui comprenait pourtant que personne ne le prenait au sérieux.
— Moi, j’te dis, les gars, c’est comme vous voulez, mais pour sûr, c’était un immense oiseau bizarre. D’ailleurs je retourne demain à la Combe du Tartre. Si ça s’trouve, c’est un migrateur comme les bécasses.
— Oh, oh ! Ben dis donc, son bec doit bien faire un mètre de long !
— Allez-y, déconnez, déconnez ! Vous verrez bien qu’c’est vrai quand vous l’verrez.
Lionel vida son verre d’une traite et commanda une tournée générale.
— Qui c’est qui vient avec moi demain ?
Autour de la table, sur les huit paysans, un seul n’était pas chasseur. Mais cette traque au grand oiseau parut si ridicule aux villageois que personne n’accepta d’accompagner Lionel et Joseph à la Combe du Tartre.
Le lendemain à l’aurore, après la coulée du matin, Lionel et son beau-frère, bretelle de fusil à l’épaule et bottes aux pieds, s’engagèrent sur le mont qui surplombait le village. Une lumière dorée, côté Suisse, envahissait le ciel vers la montagne, le soleil s’éveillait, écartait lentement ses rayons derrière la ligne de crête, une interminable rangée de résineux encore sombre dans l’aube, un attroupement d’épicéas aussi mystérieux que l’oiseau qu’ils cachaient en leur sein.
Après un quart d’heure de marche compliquée sur une pente raide parmi les prairies à l’herbe sale, entre bouses de vaches et crottins de moutons, entre buissons d’épines et ronces de mûriers, les deux chasseurs décidèrent de souffler un peu. Pourtant ils se vantaient souvent d’être dans le bel âge viril, ils appréciaient leurs corps costauds de braves paysans.
La quarantaine n’empêchait pas une petite pause, non pas que les deux nemrods fussent fatigués, ils voulaient une fois de plus, admirer Blanche-Montagne d’en haut. Puisque c’était leur village, c’était le plus beau de France, surtout pour Lionel qui, non seulement y habitait, mais était né dans la maison qu’il dominait aujourd’hui. Il contemplait l’église avec son clocher typique de Franche-Comté où il fut baptisé, là où il se maria avec Germaine. Il appréciait aussi le cimetière qui entourait le monument, là où il reposerait plus tard.
Après cette courte halte, les deux hommes, l’un grand et maigre, l’autre petit et potelé, reprirent leur ascension jusqu’au sommet de la petite montagne, là où se faufilaient combes et ravines entre rochers et dévers.
La matinée fut longue sous la chaleur inhabituelle de ce mois d’octobre. Les bottes trop lourdes se soulevaient avec peine pour enjamber les ronciers. Les têtes, affublées de chapeaux de cuir, se frayaient un passage entre branches d’épicéas et épines noires. Les pieds glissaient lors de dénivelés trop abrupts qui cassaient les genoux, et les mains s’accrochaient aux aiguilles de sapins chatouilleuses.
À midi, rien de bien nouveau sous le soleil. Nul oiseau mystérieux, pas même une bécasse reniflée par le corniaud qui devançait Lionel, juste un vol de ramiers qui passaient trop haut en lisière de forêt entre le mont et le ciel.
L’après-midi, les deux chasseurs persistèrent dans leur quête. Mais cette deuxième partie de journée ressemblait à la matinée. Lionel et Joseph ne purent se contenter que d’un bref arrêt du corniaud devant une bécasse qui s’éclipsa derrière un gros sapin. Elle prit son envol dans un bruit de chien mouillé qui secoue sa carcasse. Inutile d’épauler, l’oiseau était déjà hors de portée de fusil.
Déçus et éreintés, les deux nemrods se décidèrent à redescendre au village alors que l’astre du jour se cachait derrière les monts d’en bas. Tout à coup, Lionel crut apercevoir une ombre furtive se glisser dans le lointain entre deux épicéas. Était-ce un jeu de lumière ou bien l’oiseau tant recherché ?
Les rayons du soleil couchant accentuaient la brillance orange du plumage, lorsqu’ils reconnurent, en bordure d’un bosquet de résineux, l’oiseau immense avec ses couleurs baroques. Il semblait les regarder, haut sur ses pattes, tel un héron gigantesque sans long bec. Dans le banc de brume qui voilait le paysage, les chasseurs distinguèrent difficilement la carrure démesurée de l’oiseau. Bientôt, les couleurs insolites s’élevèrent dans les airs. La stupéfaction de Lionel et de Joseph fut si forte qu’ils ne purent lever les fusils, seuls leurs yeux ronds fixaient l’étrangeté qui disparut dans le ciel du soir.
— T’as vu ça ! Aussi grand qu’une autruche et des ailes comme un albatros.
Joseph se tourna vers son beau-frère, retira son chapeau et s’essuya le front avec le dos de sa main. On ne savait pas si la sueur ruisselait du fait de la chaleur et de la fatigue ou bien d’une sorte d’angoisse. Il dévisagea Lionel comme s’il s’agissait de l’oiseau mystérieux.
— Comment tu sais tout ça, toi ? C’est quoi un albatros ? Pis une autruche, c’est gros comme ça ?
— Gros malin, tu ne sais donc pas que je suis allé à l’école, moi !
— Moi aussi, j’ai appris à lire et à écrire.
— Oui, mais moi, j’étais le premier d’la classe. Des fois je regardais le dictionnaire et j’apprenais des choses nouvelles que le curé lui-même savait pas.
Joseph haussa les épaules et tous deux regagnèrent le village, auréolés de leur succès dû à leur persévérance. L’oiseau géant n’était pas une illusion du grand Lionel, et cette fois-ci, Joseph pourrait confirmer les délires de son beau-frère auprès de tous les sceptiques de Blanche-Montagne.
Alors que Lionel passait la porte de l’étable, le cerveau encore tout remué par la drôle d’apparition, il tomba sur Germaine, assise sur son tabouret glissé sous le pis d’une vache.
— T’as vu l’heure ? Il a fallu que je me farcisse la traite toute seule. Et t’es en retard pour la coulée.
— Vingt Dieux de nom de Dieu, ça valait le coup d’être en retard, on l’a retrouvé, notre oiseau, et pis c’est vrai qu’il est immense. Pis tu vas pas nous faire tout un plat d’avoir trait, toute seule, les huit vaches.
— Et faire téter le veau, et descendre le foin pour les bêtes, et nourrir les lapins. Et puis fermer les poules, les cochons et les moutons. Heureusement qu’Adrienne m’a aidée.
Germaine lâcha les pis de Blanchette qu’elle caressait depuis quelques minutes.
— J’ai fini. Dépêche-toi d’aller à la coulée. Je te vois bien fatigué, je pense que je vais retirer le fumier moi-même, tu n’auras plus qu’à pousser la brouette jusque sur le tas ; ça, c’est pas un boulot pour les femmes.
Les mains sur les hanches, le grand Lionel regardait sa femme qui se levait de son tabouret et il écoutait ses jérémiades.
— T’en penses quoi… de c’t’oiseau ?
— Dépêche-toi de le tuer, ça nous fera de la viande pour cet hiver.
Lionel ne releva même pas la réplique, il se prenait à rêver du grand bois enneigé qu’il venait de quitter et de l’oiseau mystérieux quelque part perché à la cime d’un sapin ou volant dans les nuages.
Puis il se décida à emporter le lait à la fromagerie au centre du village. Il appela son chien qui sommeillait déjà au fond de la grange et l’attela à la charrette. Vaurien tira sans difficulté la carriole chargée des deux bidons tout le long du chemin empierré qui rejoignait, plus loin, la grande rue du village.
Après avoir pesé son lait à la fromagerie, Lionel, accompagné de son beau-frère Joseph et du paysan Léon, entra chez la Coco, bientôt rejoint par les autres bons vivants du village.
Assis autour de la grande table, ils furent aussitôt interpellés par la patronne qui posait les poings sur ses hanches :
— Alors, y parait que vous avez revu votre monstre en plumes !
— Ben oui, c’est sûr. Joseph l’a vu aussi, hein qu’c’est vrai, Joseph ?
Le beau-frère confirma avec force détails, même ceux qui n’existaient pas. Un oiseau dans la brume, même gigantesque et malgré les éclats de soleil qui rebondissaient sur ses plumes colorées, n’était pas facile à identifier. Seule certitude : un corps grand, un plumage détonant, une envergure d’albatros, dixit Lionel.
— Ben, faut vite retourner à la combe du Tartre et tuer cet énergumène, comme ça on fera un banquet cet hiver en l’honneur des vingt ans de mariage de mon beau-frère, s’enthousiasma Joseph.
— D’accord, s’écrièrent en chœur la plupart des chasseurs qui vidaient leurs rouges limés. Même le gros Léon qui n’avait jamais tenu un fusil de sa vie semblait d’accord pour participer à la prochaine battue qui aurait lieu le dimanche suivant.
La soirée s’éternisa chez la Coco qui avait passé sa journée en ville. Elle avait ramené une brassée d’écrevisses qu’elle décida de cuisiner pour ses hôtes, moyennant toutefois paiement.
Même au cœur des rires dans l’auberge, Lionel restait silencieux, hanté par l’envergure de l’oiseau et son envol majestueux. Tard dans la soirée, il s’en retourna à sa ferme située à la sortie du village, loin de la dernière maison, une bâtisse isolée au bord du grand bois. Il suivait la charrette tirée par le corniaud qu’il appelait Vaurien, un bâtard pourtant bien gentil, et qui surtout valait beaucoup, tant à la chasse qu’au travail à la ferme, entre la garde des vaches, des moutons, et le service comme moyen de locomotion.
Le long du chemin, Lionel rêvait de son oiseau mystérieux, il revit cet envol lourd et silencieux au crépuscule, puis ce point sombre qui s’évanouissait dans le ciel bleu marine. Il lui semblait que l’oiseau géant rejoignait les cieux et ses mystères.
Le dimanche suivant, à l’aube, la battue générale débuta sous une pluie fine et les premières fraîcheurs de novembre. Joseph, debout sur la place devant la fromagerie, entouré d’une douzaine de chasseurs, souleva son chapeau de cuir, puis reposa aussitôt celui-ci sur ses cheveux bruns taillés courts. À force de passer beaucoup de temps avec son beau-frère, Joseph lui avait emprunté cette manie.
Les chasseurs se lancèrent à l’assaut du mont, couverts d’une laine chaude et d’une parka grise de la couleur de leurs chemises sales. Tous ou presque chaussaient des bottes, seul le gros Léon portait des brodequins.
— T’as pas vu toute la rosée qu’y a ?
Il n’avait pas l’habitude, alors il se résigna à marcher toute la matinée dans l’herbe perlée de gouttes froides, à enjamber les ronces mouillées, à fouler la mousse humide du grand bois. Ses chaussettes furent bientôt trempées.
Tous portaient un fusil à broche à l’épaule, seul Léon, muni d’un bâton, semblait décidé à achever l’oiseau monstre avec sa matraque, si par bonheur, Lionel, Joseph, ou un quelconque autre chasseur envoyait une volée de chevrotines bien placées.
Après vingt minutes de marche, à la pluie froide succédèrent les premiers flocons de neige de la saison, de petites efflorescences sans couleur, vite remplacées par des papillons blancs qui semblaient ne jamais vouloir se poser sur le sol. Arrivés au sommet du Tartre, dominant la combe, les hommes marquèrent la terre humide et blanche de leurs pas.
— Impeccable ! Si l’oiseau est là, on pourra voir à quoi ressemblent ses pas, déclara le grand Lionel.
Un voile blanc et silencieux enveloppait la forêt, réduisant la visibilité à quelques mètres à peine. Les chasseurs avançaient à tâtons, leurs pas s’enfonçant dans la neige immaculée, comme des traces laissées par des fantômes. Sous les sapinières sombres, les flocons s’entassaient doucement sur les branches et la vue semblait, là, plus dégagée.
Lionel, organisateur de la battue, s’arrêta sous un gros foyard, remonta son col de parka.
— Bon ! Faut s’organiser. Je traque avec Vaurien et je prends aussi avec moi l’épagneul du Roger et le griffon du Louis. Toi, Joseph, tu vas te placer en haut du Tartre, planque-toi sous un gros sapin, tu auras une meilleure vue. Si tu sors du bois, tu n’verras rien avec ce sale temps.
Il plaça les autres chasseurs, l’un au lieu-dit « Le gros frêne », un autre à « Vau les vaches » et ainsi de suite.
Mais à midi, rien de nouveau sur le grand manteau blanc. Alors la corne de Lionel sonna les cinq coups de fin de chasse et tout le monde quitta son poste pour rejoindre le lieu de rendez-vous sous le grand chêne du mont.
Léon, pressé de courir à la soupe, quitta son poste, se chauffant les doigts à la chaleur de son haleine. Il suivit une coulée qu’il connaissait bien, près de la clairière des vieux noisetiers.
Soudain, un bruissement dans la ligne lui glaça le dos. Il s’arrêta net.
— C’est rien… juste un faisan, marmonna-t-il.
Mais rien ne sortit. Il leva les yeux. Dans un fourré devant lui, quelque chose bougeait. Il eut l’impression absurde qu’un regard le scrutait. Puis il vit l’énorme oiseau. Il fit un pas en arrière, trébucha sur une racine. Après s’être relevé, il dévala la pente glissante, regardant souvent derrière lui, une sourde angoisse dans ses entrailles.
— As-tu regardé les pas dans la neige ? demanda Joseph lorsque le gros Léon eut tout raconté auprès du groupe de chasseurs.
— Ben non, j’ai pas pensé.
— Avec la frousse que t’as eue, tu m’étonnes ! soupira Lionel. Allez, on va voir.
Sur place, au lieu-dit « La fosse », les chiens flairèrent des émanations récentes. Les queues des toutous se balançaient entre brindilles et troncs d’arbres, aidées par quelques jappements. C’étaient tout à la fois des aboiements de joie et de crainte.
Les arbres décharnés tels des silhouettes sombres se détachaient sur le ciel gris. La dizaine d’hommes à moitié courbés baissaient la tête à la recherche du moindre indice, les yeux rivés au sol, les dos des parkas mouillés par la neige. Tout à coup, un chasseur pointa du doigt une trace au sol, un des rares endroits sous la sapinière où la neige avait pu s’infiltrer et tenir au sol.
Les hommes se penchèrent sur la marque, le souffle suspendu. Un frisson parcourut l’assemblée en découvrant cette empreinte démesurée, les griffes s’enfonçant profondément dans la neige.
T’avais bien raison, Lionel, c’est un énorme oiseau, tu crois qu’c’est quoi ?
Lionel haussa les épaules :
— Qu’est-ce que j’en sais, moi, c’est pas une autruche puisqu’elle supporte pas le froid, pis d’abord, une autruche j’crois bien que ça peut pas voler.
— T’en sais des choses, on voit que t’étais premier d’la classe, sourit son beau-frère.
Lionel ne voulut pas relever la remarque :
— On reviendra voir par ici quand le temps s’améliorera. Ce sacré oiseau vit dans le coin, on finira bien par le coincer.
Avec ses compagnons autour de lui, le gros Léon reprit confiance. La forêt enneigée semblait presque paisible à leurs côtés, bien loin de l’effroi qui l’avait saisi seul face à l’oiseau.
— J’ai bien essayé d’assommer cet oiseau de malheur avec ma trique, mais j’ai pas eu le temps, ironisa-t-il.
Toute l’équipe de la battue prit le repas du midi en commun à l’auberge du village. Les chasseurs dégustèrent la première choucroute de l’année servie par la Coco, arrosée de bonnes bouteilles de sylvaner. Ceux qui n’avaient pas constamment la tête dans leur assiette constatèrent, en jetant un œil à la fenêtre à petits carreaux, que le ciel se dégageait. Au temps pourri du matin succéda un ciel bleu parsemé de cumulus blancs.
La température chuta brutalement et le gel succéda à la neige. Heureux de la belle aubaine, Lionel attroupa tout son monde et ce fut un nouveau départ en direction du mont.
Le gros Léon qui n’avait plus peur de rien avançait en tête du groupe, sûr de retrouver bien vite l’oiseau mystérieux à « La fosse », tout près de la combe du Tartre.
Lionel changea de tactique, les chiens ne semblant pas apprécier particulièrement ce singulier gibier. Puisqu’ils étaient douze chasseurs, ils se transformeraient tous en traqueurs.
Parvenus à l’endroit où l’oiseau fut aperçu par Léon, les chasseurs écoutèrent les ordres de Lionel.
— Nous allons traquer côte à côte, mais on va faire trois groupes de quatre. J’ai remarqué que l’oiseau se dérobait toujours en bordure de bois côté champs ou côté clairières. Ça, c’est parce qu’il a de trop grandes ailes pour s’envoler parmi les arbres, il n’a pas assez de place. Donc c’est inutile de rabattre dans le grand bois. Louis, tu pars avec trois gars faire le tour des clairières de la combe du Tartre, toi Henri tu prends trois gars aussi, et tu suis le bord du bois depuis la Combe du Tartre jusqu’à la limite de Courville. Moi, Joseph et Roger, on suit la corniche du bas depuis « les Grands sauts » jusqu’au village. Toi Léon, comme t’as pas de fusil, tu restes sur le mont et tu fais le tour des gros buissons avec les chiens, comme ça, si l’oiseau est là, il partira soit vers mon groupe sur ta gauche, soit vers les deux autres groupes sur ta droite.
— Et s’il monte tout droit en l’air ?
— Fais ce que tu peux, Léon, mais garde surtout les yeux ouverts.
Puis Lionel poursuivit, se voulant plaisantin afin de le rassurer :
— Sinon, avec ta trique, casse-lui les pattes quand il s’envolera.
— Ah, ah ! fiche-toi de moi, si ça s’trouve, c’est moi qui vais vraiment le choper, et sans fusil !
Et ce qui devait arriver arriva, ce fut Léon qui, une fois de plus, leva le gros oiseau, aidé cependant par Vaurien et le griffon qui jappèrent à l’envol de l’énorme gibier. Léon le vit de si près qu’il aurait pu lui envoyer son bâton dans les pattes, lesquelles s’effacèrent sous le corps imposant de l’oiseau dès que celui-ci prit de l’altitude.
L’hypothèse du gros Léon se vérifia, puisque le mystérieux volatile ne plana ni sur sa gauche, ni sur sa droite, mais s’éleva droit dans le ciel jusqu’à ne devenir qu’un point sombre, puis une tête d’épingle, puis plus rien.
Léon courut rendre compte auprès du chef de battue, lequel avait aperçu lui aussi, ainsi que ses deux compagnons, le volatile au loin qui s’élevait dans les airs.
— Et bien sûr, il a fallu que ce soit toi, sans fusil, qui tombe sur cet oiseau ! On n’est vraiment pas vernis.
Lionel finissait à peine sa phrase que retentirent deux coups de feu sur le haut de la montagne, là où traquait l’équipe de Louis.
— Ils ont tiré l’oiseau, c’est sûr, ajouta-t-il.
— Mais il n’est pas parti vers eux, je l’ai bien vu monter au ciel ! répondit Léon.
Joseph retira son chapeau et le reposa aussitôt sur sa tête :
— Tu sais, avec cet énergumène, on sait pas comment il réagit, il a pu monter très haut comme les busards, puis fondre sur une proie plus loin, justement là-bas vers la Combe du Tartre.
— On va aux nouvelles, déclara Lionel, quoiqu’il en soit, y z’ont pas dû l’avoir, y z’ont pas sonné.
À peine dix minutes s’étaient écoulées que Louis dégringolait un ravin d’épines à la rencontre de l’équipe du chef de battue. Arrivé à vingt mètres de Lionel, il s’arrêta pour reprendre son souffle, puis essaya d’expliquer :
— J’ai tiré l’oiseau, je l’ai raté.
Il avait en effet levé son fusil et avait tiré. Le coup avait retenti dans le silence de la forêt, mais l’oiseau, imperturbable, avait poursuivi sa course vers le ciel, tel un aigle noir dessinant une courbe parfaite contre la toile du ciel.
Il respira profondément tout en approchant à deux pas de Lionel.
— Dis donc, ton oiseau, tu sais pas, mais j’te dis, c’est un corbeau, un énorme corbeau gros comme ça.
Il écarta les bras à l’horizontale pour justifier la taille du volatile.
Lionel regarda le paysan Louis avec un grand étonnement.
— C’est pas possible, mon oiseau est tout plein de couleur, du rouge, du bleu, du blanc, de l’orange, du… enfin bref, plein de couleurs, ça peut pas être un corbeau !
— Ben si ! Les gars avec moi sont formels, ils ont vu tout comme moi ce corbeau. Dis donc, pas un petit, hein, un énorme.
Louis fit un geste large et ajouta :
— Jamais vu un truc pareil, on dirait qu’il mange tout ce qu’il trouve.
Toujours incrédule, Lionel s’approcha de son fidèle chasseur et posa une main sur son épaule.
— Bon, faut t’en r’mettre ! D’abord, vous l’avez levé où, ce corbeau ?
— Il était perché sur un chêne à la combe du Tartre.
— Moi, j’te dis, mon oiseau à moi, il se perche pas, il est trop lourd, c’est pas le même oiseau, pis c’est tout.
Un vent glacial se leva soudain, et Lionel sentit un frisson d’inquiétude parcourir ses compagnons. Il se tourna vers son beau-frère :
— Allez, Joseph, trompète le rappel. On rentre… c’est bon pour aujourd’hui. On reviendra mieux préparés.
Lorsque le groupe se retrouva au grand complet sur les prés du mont, un ou deux chasseurs ironisèrent auprès du chef de battue :
— Alors, comme ça, ces jours derniers, on a vu un grand corbeau plein de couleurs, t’es sûr que c’est pas un jour où tu sortais de chez la Coco ?
— C’est p-tête un corbeau qui se déguise, pourtant c’est pas carnaval !
— Rigolez, rigolez ! Quand y s’ra pendu par les pattes dans ma cave, vous verrez qui c’est qu’avait raison, ricana Lionel.
Il haussa les épaules, mais son regard restait fixé sur l’horizon. Quelque chose ne collait pas. Ce corbeau, et cet autre oiseau étrange semblaient jouer avec eux, comme des prédateurs jouant avec leurs proies.
L’oiseau que Lionel avait vu s’élever dans les airs ressemblait à un kaléidoscope en mouvement : des plumes éclatantes de rouge, de bleu et d’orange. Quant à celui aperçu par Louis, c’était un corbeau immense, sombre et imposant, à l’apparence presque surnaturelle.
Le dimanche suivant les mêmes douze chasseurs, enfin onze plus le gros Léon, repartirent à l’assaut de la petite montagne à la recherche, tant de l’oiseau mystérieux que du grand corbeau. Le chef de battue décida d’adopter la même tactique d’approche, sauf que Léon resterait à côté de lui) puisque le gros n’avait pas de fusil. Joseph le remplacerait et, accompagné de l’épagneul, du griffon et de Vaurien, le beau-frère traquerait dans les prés et les buissons du mont.
L’équipe de Lionel prit de l’avance sur les autres groupes de chasseurs puisque ces traqueurs-là n’avaient pas besoin de grimper la colline aussi haut. Ils devaient suivre la corniche du bas jusqu’au village. Cela arrangea le gros Léon qui soufflait comme un bœuf, appuyé sur son bâton. Il se servait parfois de cette trique pour frapper sur les ronciers qui s’étalaient à la lisière de ce bois de feuillus.
— Ça sert à rien de taper comme ça. Cet oiseau du diable ne se planque pas là, il sait bien qu’il n’est pas très discret. Avec ces couleurs trop vives, il n’échapperait pas à notre regard, même caché sous les ronces. Ce n’est pas une bécasse dont la couleur mordorée se confond avec le biotope.
— Ben dis donc, tu connais de ces beaux mots ! s’exclama le gros Léon.
Lionel haussa des épaules :
— J’étais le premier d’la classe, pis je regarde le dictionnaire.
Les trois compères avançaient d’un pas lent, à l’affût du moindre indice, d’une moindre trace sur le sol mouillé où la neige de la semaine précédente avait fondu. Thomas marchait en silence, un peu en retrait. Sa carabine bien tenue contre l’épaule, il levait les yeux vers la crête, les paupières plissées par la lumière. Il n’avait pas dit un mot depuis le départ, mais son regard suivait les autres avec attention, comme s’il prenait soin, à sa manière, de chacun.
Lionel l’aperçut entre deux troncs, silhouette souple et calme, cheveux bruns ébouriffés par le vent, pommettes hautes, le front dégagé. Un beau gars, pensa Lionel, pas encore cabossé par la vie.
— T’as vu quelque chose ? lança Joseph.
Thomas secoua doucement la tête.
— Non… rien de vivant. Juste un sacré silence, aujourd’hui. On dirait qu’le bois retient son souffle.
Sa voix grave, un peu voilée, coupa court aux ricanements.
L’heure avançait, et le village n’était plus qu’à trois cents mètres, quand tout à coup l’oiseau démesuré décolla du sol en lisière de bois, dix mètres devant eux. Lorsqu’il s’éleva, ses ailes multicolores éclatèrent comme un feu d’artifice dans la lumière grise de l’hiver.
Le jeune Thomas lâcha ses deux coups de fusil, le chef de battue fit de même. Un paquet de plumes s’échappa de l’immense corps de l’oiseau qui déjà s’élevait vers le ciel.
— Je l’ai touché, je l’ai touché !
— Non, c’est moi !
Mais l’oiseau continua de grimper vers les nuages bas, puis disparut dans la brume du ciel.
À peine avaient-ils repris leur souffle après les coups de feu, que le cri rauque du grand corbeau retentit au-dessus d’eux. Décollant d’une branche de chêne, ailes déployées comme un voile funèbre, il fixa le groupe de son regard perçant avant de disparaître dans un cri déchirant.
Les deux chasseurs en eurent des frissons, le gros Léon transpira encore plus.
— Il est énorme ! Puis ce cri, c’est Dieu pas possible ! s’exclama Thomas.
— Moi, j’te dis, vous avez vu la couleur ? Noir de chez noir, un noir qui existe même pas.
— Ce sont les émotions qui te font dire toutes ces âneries ? essaya de plaisanter le gros Léon.
Lionel haussa les épaules tandis que Thomas pointait son index vers le haut du pré.
— Voilà Louis qui vient aux nouvelles, à moins qu’il ait vu quelque chose.
Louis courait à leur rencontre, il s’arrêta devant les gars, le fusil cassé au creux de son coude.
— Alors ?
— Moi, j’te dis, on lui a mis quatre chevrotines dans le ventre, mais y court toujours, enfin, y vole encore. C’est un grand oiseau tout plein de couleurs, on n’a pas bien vu s’il avait un gros bec, pis pas un cri, rien de rien.
Joseph qui, lui aussi, avait entendu les coups de feu, suivait Louis. Il retira son chapeau de cuir, essuya son front du dos de sa main, replaça son chapeau sur sa tête.
— Moi, j’ai vu le grand corbeau, mais pas à portée de tir, il existe bien aussi, celui-là.
— Nous aussi, on l’a vu, à l’instant. Ça devient inquiétant, tout ça, répondit Lionel, la sueur perlant sur son front. Faut pas parler de ce corbeau aux femmes, ça va les affoler.
— Pis ce grand oiseau bariolé, vous avez pu le tirer ? demanda Joseph qui regardait le ciel d’un air inquiet.
— Ben, rigola le gros Léon appuyé sur sa trique, les deux, y z’étaient en train de se chamailler à savoir qui l’avait blessé.
Lionel, justement, s’écartait du groupe pour rechercher les plumes qui parsemaient le sol quelque part près de la lisière du bois. Ses collègues le virent se pencher pour ramasser l’une d’elles. Ils s’approchèrent :
— Alors ?
— Alors, rien, c’est une plume banale, rien de plus banal, sauf qu’elle est grande, qu’elle est rouge et bleu, qu’elle sent pas l’odeur de gibier.
— Du coup, elle n’est pas vraiment banale.
Les trois chiens tournaient autour des chasseurs, reniflaient cette odeur nouvelle, mais l’émanation s’était envolée, inutile de rechercher l’oiseau plus loin comme ils l’auraient fait d’une perdrix, d’une bécasse ou d’un faisan. Ce fourbe gibier, à chaque levée, partait dans l’immensité du ciel.
— Crois-tu que nous l’ayons blessé ? dit Thomas.
— Moi, j’te dis, je sais pas si on l’a touché, mais pour sûr, la prochaine fois, cet oiseau de malheur n’ira plus se faire soigner au ciel, je l’enverrai directement en enfer.
— Ah, ah ! alors la prochaine fois, tâche de mieux viser ! railla Léon.
— Moi j’te dis, gros, tu risques pas de bien viser, t’as jamais touché un fusil de ta vie. Pis d’abord, pourquoi t’as pas envoyé ta trique dans ses pattes ?
— Si je reviens avec vous à la chasse à l’oiseau, j’aurai une fronde, et tu verras si je sais pas tirer !
Après cet échange joyeux malgré l’inquiétude, Joseph sonna la fin de traque dans sa corne de vache.
Lionel marchait en tête pour regagner le village, comme toujours, mais son allure était moins assurée. Il jetait des coups d’œil furtifs vers le sommet du bois, là où le brouillard paressait entre les arbres. Il eut un frisson. Il accéléra le pas, comme pour échapper à une idée qui le rattrapait.
— T’as pas froid ? lança Joseph en rigolant.
— Non… non, c’est rien, grommela-t-il sans s’arrêter.
Pourtant, une sueur étrange lui coulait dans le dos, et il peinait à se souvenir du nom de ce coin du bois. Il le connaissait par cœur, bon sang… mais là, un blanc.
Alors qu’il se concentrait sur ses angoisses, le corbeau noir surgit des nuages, immense et silencieux, comme une ombre menaçante. Il plongea sur le groupe, effleura les douze apôtres qui n’en croyaient pas leurs yeux, même Thomas qui put voir de près le seigneur noir tout-puissant.
Lionel leva les yeux, se remémorant la chaleur de son lit, la nuit précédente. Il avait rêvé d’un ciel noir, d’un ciel sans étoiles, où un œil géant le fixait. C’était celui de l’oiseau, un œil doré qui le suivait partout où il allait. L’oiseau s’approchait, ses ailes déployées comme des voiles noires. Lionel avait tenté de fuir, mais ses jambes étaient lourdes comme du plomb. Il s’était réveillé en sursaut, le cœur battant la chamade, trempé de sueur.
Les grands yeux bleus d’Adrienne brillaient comme des étoiles, tandis qu’elle fixait son père, assise dans ce coin de la grande cuisine. Ses cheveux châtains, doux comme de la soie, tombaient en cascade sur ses épaules. Les flammes dansantes du foyer de la cuisinière à bois caressaient le joli visage de la fillette. Elles déposaient des éclats de lumière chatoyants et semblaient animer ses traits d’une chaleur vivante.
