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De leur Franche-Comté natale, trois frangins sexagénaires décident de rejoindre à pied leur frère aîné dans le Mâconnais. C'est quatre jours de marche, entre défi et amusements. Pris au piège du plaisir de la randonné, ils décident de poursuivre, l'année suivante, leur route sur le chemin de Compostelle. C'est toute la beauté des paysages du Jura, de la Bresse, du Charollais, de la Haute-Loire, de l'Aubrac et de l'Aveyron, restituée dans ce voyage. C'est aussi l'ambiance de famille, l'atmosphère particulière, l'ironie, la bonne humeur et les dangers de la promiscuité entre ces trois frères. Brusquement le chemin s'arrête là, un soir d'été, dans la belle ville de Cajarc.
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Seitenzahl: 515
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Le temps est frais et le ciel est gris. Il est encore tôt ce matin lorsque nous marchons vers le sud-ouest. Patrick et Michel sont arrivés à l’auberge, hier soir, excités à l’idée d’une si longue marche. Ils n'ont pas l’habitude, mais c'est sûr, ils sauront tenir la distance, ils en ont vu d'autres à la chasse !
Nella, ma chienne Épagneule Breton, nous accompagne. Élégante et joyeuse, c'est elle qui ouvre la marche, mais sait-elle seulement où elle nous emmène ? À la sortie du village, déjà une première image, et j’interpelle mes deux frères en pointant du doigt un nid de cigogne.
— Regardez, là ! C’est un paysan du coin qui a installé ce nid. Et depuis, chaque printemps, un couple de cigognes rejoint le village, c'est sympa, non ? Réaction des frangins :
— Bof, y a même pas les cigognes, ce n’est pas marrant !
En effet, nous sommes au printemps et les cigognes se font attendre, peut-être nous feront-elles signe à notre retour ?
Nous restons sur la route goudronnée depuis Montigny sur l’Ain jusqu'à Pont-du-Navoy. Sur ces voies passent toujours trop de voitures. Alors, comme me l'a enseigné mon instituteur, on marche toujours à gauche de la route par mesure de sécurité. Ainsi on fait face au danger et on anticipe en voyant venir la voiture qui va nous frôler. À l’inverse, le véhicule qui nous dépasse pose moins de problèmes puisqu’il roule à droite alors que nous marchons à gauche. Bien vu l’instit ! J’ai bien retenu la leçon, contrairement à celle de géométrie avec ces drôles de définitions de ligne droite ou de ligne courbe. Vu sous cet angle, l’école, c’est plus agréable.
Après une demi-heure de marche, je glisse mon courrier, derniers vestiges de mes soucis professionnels du moment, dans la boîte aux lettres de la poste à Pont du Navoy.
À la sortie du village, nous voici enfin sur un chemin de terre, à l'abri du grondement des engins à moteurs, de l'odeur du goudron, des maisons qui nous surveillent, des chiens qui gueulent, du courant d'air des automobiles qui secoue nos nerfs. Alors nous sommes bercés du doux chant d’une mésange charbonnière, pénétrés des parfums du sousbois. Le coucou nous guette, un chevreuil aboie. Le bruissement des premières feuilles accompagne le soupir des jonquilles et des primevères sauvages, nous les égratignons du bout de nos brodequins.
Le chemin se fait plus étroit et plus pentu. Ce n'est bientôt qu'un sentier qui s'élève régulièrement à travers les chênes encore dégarnis, les frênes tout frêles et les foyards toujours endormis. C'est début avril et, au coeur du Jura, la nature flemmarde un peu et fait la grasse saison.
Après quelques centaines de mètres, une large voie forestière empierrée nous casse la plante des pieds et nous tord les chevilles. Dans la longue montée de ce grand bois, je marche quelques dizaines de mètres derrière les deux frangins et, entre un ciel de nuages gris et un chemin de pierres blanches, je ne vois que ces deux silhouettes, déjà courbées mais décidées. Michel porte son bonnet multicolore qui lui cache les oreilles et Patrick, son bonnet noir au bord relevé pour bien dégager les oreilles. Tous deux sont habillés de pantalon de toile et de parka épais. C'est vrai qu'il fait encore froid et Patrick s'est même emmitouflé d'une grosse écharpe. J'ai su les imiter car j'ai enfilé un même pantalon de toile pour être à l'aise, un anorak épais, et un bonnet noir, façon Patrick. Michel porte un sac à dos rouge pétant.
— C’est pour que l’hélicoptère le repère en cas d’accident.
Patrick plaisante, il sait qu’il n’y a pratiquement aucun risque pour cette balade de quatre jours. Et ajoutant ma moquerie à l’ironie de Patrick :
— C’est sûr, on peut se perdre dans ces hautes montagnes du bas Jura.
Michel, l’aîné de nous trois, ne répond rien.
En milieu de matinée, c'est la pause casse-croûte. Déjà six kilomètres dans les jambes, il est temps maintenant de se dégourdir l'estomac. Une table et deux bancs de bois sont là, au bord du chemin, à la sortie du village de Mirebel. Patrick et Michel s'attablent comme à la maison et prennent le temps de sortir de leurs sacs, pain, terrine et saucisse de Morteau. Allez, pendant que nous y sommes, encore un morceau de fromage ! Les couteaux de poches et bouteilles d'eau sont de la fête. Il ne manque que le gros rouge et on se croirait au petit-déjeuner du paysan du village après la traite. Je me contente d'un sandwich que j'avale en restant debout devant la table car j'ai froid et il me faut bouger au plus vite. Après un quart d'heure d'arrêt nous repartons, direction Baume les Messieurs.
Nous marchons maintenant sur un chemin forestier entre prairies désertes et bois tristes. Peu de chants d'oiseaux, le temps gris n'engage pas au lyrisme. Pas de vaches en pâtures, il est encore trop tôt. En effet la neige était encore là la semaine dernière. Cependant, nous trouvons un peu de gaîté dans un pré en bordure du chemin, là où trois grands poneys à la jolie robe de couleur beige blanche et noire s'approchent de nous pour se laisser caresser. C'est étonnant de rencontrer ce genre d'animaux dans notre douce Franche-Comté, on a plus l'habitude d'observer de bons gros chevaux Comtois.
Le chemin traverse désormais un long bois planté de sapins et d'épicéas qui abritent d'énormes ronciers où se mêlent chênes et charmilles. En bordure du chemin, les frênes nous accompagnent et protègent les herbes sèches qui cachent aussi sûrement quelques morilles. Les morilles ??? Nous y pensons tous trois, c'est la saison. Mais depuis notre départ de Montigny des morilles… que nenni ! Peut-être sont-elles trop petites pour que nous les repérions ? Un vieux du village racontait autrefois, que si nous trouvons une morille trop petite, laissons-la pousser, mais attention, si elle voit que nous la regardons, elle ne pousse plus ! Alors, passons notre chemin et levons la tête en rêvant de ciel bleu et de vols de cigognes.
Ce bois est long, le paysage change. Les ronces et les herbes fanées sous les grands arbres laissent place à de nombreux murs de pierres sèches appelés murgers, délimitant dans un passé récent, des prés où l'on gardait vaches et moutons. En bordure de prairies, des cabordes en pierres froides grelottent. Ce sont des abris de bergers, des bâtis de cailloux aux toits en arc brisé couverts de laves. Sur ce plateau que nous traversons, entre région des lacs et vignoble jurassien, nous pouvons découvrir sur les communes de Mirebel, Crançot, La Marre, Granges sur Baumes, un sentier thématique. Il suit toutes ces cabanes de bergers et raconte leur histoire. On imagine les utilisations de ces cabordes, en d'autres temps : abris, lieux de rencontre ou rendez-vous amoureux. Aujourd'hui les bergers ont disparu et laissé place aux agriculteurs modernes. Plus de charrues tirées par nos gros chevaux Comtois, plus de boeufs et de chars à foin, mais le fromage de Comté garde toujours son excellent goût et son délicieux parfum.
À la sortie du bois de Mirebel, nous retrouvons l'asphalte à l'approche de Grange sur Baume. Nous continuons de marcher entourés de nombreux murgers, coiffés parfois de laves patinées par les années, et souvent tapissés de mousses vertes jaunies par les longs hivers jurassiens.
— Merde ! s’écrie Patrick en regardant le chemin derrière lui, j'ai perdu mon podomètre.
— Qu'est-ce qu’on fait ? demande Michel. Patrick semble indécis, prêt à faire demi-tour.
— Y-a- longtemps que tu l'as perdu ? dis-je.
— Si je savais lorsque je l'ai perdu, je me serais baissé pour le ramasser, s'exclame Patrick, fier de sa réplique.
— Je m'en doute, mais tu te souviens quand tu l'as regardé pour la dernière fois ?
— Ben… au casse-croûte, il y a plus d'une heure.
— Laisse tomber, on ne va pas faire demi-tour pour un podomètre à quatre sous, il est peut-être cent mètres en arrière, ou à trois kilomètres, et encore, faut être sûr de poser les yeux dessus. En plus, on a croisé un tracteur sur le chemin, alors ton podomètre, il est peut-être en bouillie.
Mon argumentation ayant fait mouche, nous continuons et tant pis pour l’instrument, nous ferons les kilomètres sans lui.
Il est bientôt midi. Nous allons quitter ces quelques centaines de mètres de route goudronnée pour nous enfiler dans un sentier sur notre gauche. Il plonge sur le village de Baume-les-Messieurs. Mais à cet instant précis, un véhicule Citroën s'arrête à notre hauteur. En nous retournant tous trois nous reconnaissons Alain. Un sentiment familial nous envahit, contents de nous retrouver à quatre frangins pour poursuivre l'aventure. Alain, trop handicapé pour nous suivre à pied sur de si longues distances, a convenu de nous servir d'assistance durant toute notre route. La C4 est donc remplie de provisions, de polaires, de glacières, de valises, d'affaires de toilette et de quelques bonnes bouteilles. Nous voilà rassurés, Alain ne nous a pas oubliés.
Il passe la tête par la fenêtre du véhicule et, de sa voix bégayante, nous interpelle :
— On va… va manger ensemble à… midi à Baumeles-Messieurs. On se re… trouve là en bas, hein ?
— Oui, compte une demi-heure pour que l'on rejoigne le village. Rendez-vous devant l’abbaye.
Nous descendons alors un sentier forestier si abrupt qu'il faut parfois se tenir aux branches pour garder l'équilibre. Les pierres roulent sous nos pas, certaines dévalent la pente comme des animaux sauvages qui détaleraient devant nous. Alors, à moitié surpris, nous regardons vers le bas pour vérifier s'il s'agit bien d'une pierre qui se sauve ou un chevreuil, ou un lièvre effrayé.
Nous arrivons bientôt en bas de la côte sur un petit promontoire à la sortie du bois où nous découvrons le magnifique village de Baume-les-Messieurs. À nos pieds surgit l'immense abbaye Clunisienne, très belle architecture du Moyen Âge. Patrick sort son appareil photo et mitraille l'abbaye, le village et le décor alentour. Les falaises de calcaire enlacent et réchauffent le village. Elles sont coiffées de grands chênes et foyards qui envahissent le ciel. Les pieds de la roche s'accrochent à la verdure des sapinières qui descendent jusqu'au bord des premières maisons. Pas de paraboles, pas de fils électriques, pas d'antennes, tout doit être caché dans ce village historique classé parmi les "plus beaux de France". La civilisation écorche néanmoins ce beau paysage avec un tracteur jaune orange et une grue métallique de même couleur vive, seules taches de modernité sur cette belle histoire de France.
Nous continuons de descendre le long de notre sentier qui bientôt s'élargit entre deux rangées de murgers. Une petite pluie fine commence à nous chatouiller les épaules. Pas de quoi néanmoins relever la capuche, le bonnet suffit. Le capuchon, ce sont "les oeillères du cheval" et ce serait dommage de passer à côté de toutes ces belles choses sans les apprécier pleinement.
L'abbaye est maintenant sur notre gauche, tellement proche de nous et légèrement en contrebas que nous avons l’impression de marcher sur le bord de son toit et de s’accrocher à ses fines rangées de tuiles sombres. Les trois gargouilles se figent un instant sous le ciel pluvieux puis se détachent du haut de la cathédrale et achèvent leur descente sur l’asphalte au pied du monument et des premières maisons du quartier. Les baraques aux murs de pierre sont silencieuses, la saison touristique n'est pas encore là. Tant mieux, chaque plaisir en son temps.
Nous retrouvons enfin l’assistance.
— Alors, Alain, tu nous as dégoté un endroit à l'abri pour manger ?
— Là… mais c'est pas bien, répond-il de sa voix mal assurée en haussant son épaule valide. Puis il tourne la tête vers la place de l’abbaye, manière de nous dire « qu'est-ce que vous en pensez ? » Ce que nous en pensons ? Ce n’est effectivement pas bien : trop vers la rue, que du gravier, pas de bancs, bref, rien ne va. Alors nous décidons à l’unanimité de déjeuner au restaurant d’en face puisqu'il pleut et que l’air est frais. Bien que nous soyons encore hors saison, le restaurant est ouvert. C'est le seul. Tous les autres commerces attendent les beaux jours. C’est mieux ainsi car, nous connaissant, il aurait fallu faire le pied de grue devant toutes les cartes et menus des différents établissements avant de se décider.
Ce restaurant typiquement jurassien avec le mobilier d'époque est là pour nous emmener, le temps d'une image, d'un songe, au siècle passé. On déjeune en une heure, car si l'accueil est correct, les tarifs de l'établissement sont bien assez élevés pour des randonneurs comme nous et nous évitons donc apéritifs, fromages et desserts. Un émincé de volaille garniture forestière au vin du Jura, arrosé d’une bouteille de chardonnay, aura remplacé avantageusement le pique-nique prévu. Je règle l'addition. Nous ferons les comptes entre frères à la fin de cette randonnée.
En sortant du restaurant, le ciel est franchement gris. Il pleut mais c'est une pluie fine, supportable. Nous enfilons néanmoins les parkas. Patrick a prévu un poncho, léger et imperméable. Ce plastique bleu vif recouvre l’ensemble du corps plus le sac à dos. Quel drôle de bonhomme, comique et burlesque ! Nous reprenons donc notre chemin, ainsi affublés, direction Lons le saunier, lieu de halte prévu pour la nuit. Mais d’abord, en ce début d'après-midi, il nous faut traverser le long village de Baume les Messieurs. Tant mieux, celui-ci est si beau à regarder ! Une route sobre et rugueuse longe les murs d’anciennes maisons de pierres sèches et nous emmène vers autrefois, vers nos ancêtres. Des toits de laves abritent nos souvenirs. En traversant le village, nous longeons le Dard, jolie petite rivière qui prend sa source quelques kilomètres en amont vers les fameuses cascades de Baumes les Messieurs. Un camping, désert en cette saison, et de belles résidences secondaires, volets fermés, côtoient la rivière. Et comme dans la chanson de Francis Cabrel :
« C’est le silence qui se remarque le plus,
Les volets roulants tous descendus,
De l'herbe ancienne dans les bacs à fleurs sur les balcons,
On doit être hors saison,
Et le courrier déborde au seuil des pavillons,
On doit être hors saison. »
Combien d’amours de vacances se sont perdues cet été au bord du Dard ?
À la sortie du village, il nous faut quitter cette reculée et grimper la côte boisée. Après avoir plongé sur Baume les Messieurs côté Est, en fin de matinée, nous franchissons maintenant le mont, côté Ouest. C'est un beau dénivelé de deux cents mètres qui nous est proposé dans ce massif jurassien, sur moins d’un kilomètre de long, entre sapins et feuillus. Dès le début de la côte, nous regardons tous trois, d'un air inquiet, le sommet, là, si près de nous mais si haut. Comme nous suivons un chemin de randonnée balisé, il faut croire que l’escalade sera raisonnable, pourtant, à regarder làhaut, il nous semble distinguer une barre rocheuse infranchissable.
En fait, dès le début de l'ascension la pente est raide mais régulière. Sous la pluie, nous grimpons péniblement, chacun à l'aide de son bâton, dans une tranchée naturelle d'une hauteur d'homme. Le sentier passe dans cette coulée creusée au fil des siècles par les orages et les intempéries. L'eau commence à ruisseler sous nos pieds mais si la pluie venait à se faire plus violente nous marcherions au milieu d'un ruisseau, ou peut-être même d'un torrent. La montée est lente et pénible. La pluie devient de plus en plus forte. Il nous tarde d'être au sommet afin de trouver un terrain plus sec. La boue s'accroche sous nos chaussures et nous glissons souvent. La tranchée étant trop étroite, nous suivons en file indienne, courbés, sans dire un mot, la respiration courte et bruyante. Aux deux tiers de l'escalade, Michel s’arrête, reprend son souffle puis se tourne vers nous en montrant du doigt le sol :
— Vous voyez là, ce sont des traces de roues en fer qui ont marqué le sol, et ça date sûrement de l'époque romaine. T’imagine, sur une pente pareille, ils ont dû serrer la mécanique dans la descente, les fers des roues d’vaient chauffer, et les centurions, debout sur leurs chars, d’vaient serrer les fesses, y d’vaient pas rigoler, il y en a qu’ont dû faire des sacrés tonneaux !
Alors s’ensuit une grosse rigolade en regardant tous trois vers le bas, imaginant les descentes hasardeuses de ces sacrés romains. Cela fait du bien, sous cette pluie froide, le souffle souvent trop court, de prendre un peu de bon temps et de jouer les Astérix, Obélix et Abraracourcix.
Nous approchons du sommet, et cette barre rocheuse, au-dessus de nos têtes, nous inquiète. Les arbres dénudés mais abondants nous cachent encore cet impressionnant obstacle, si près de nous. Nous quittons enfin cette tranchée si pénible et nous rejoignons un faux plat. Le sentier s'élargit et nous emmène sur un chemin où des engins forestiers peuvent circuler. Tout à coup, nous découvrons la barre rocheuse. Le passage oblique franchement sur la gauche et passe discrètement sous la roche. Elle est en fait moins impressionnante que lorsque nous la regardions d'en bas. Elle mesure environ dix mètres de haut, mais elle est longue et ce rocher finit au bord du précipice. Par chance cette barre est régulièrement coupée de failles plus ou moins larges qui permettent de la surmonter. Vu l'orientation de notre parcours, nous décidons de quitter le chemin et de crapahuter par une lézarde à travers la roche pour rejoindre le pré que nous devinons au-dessus de nous, la luminosité nous indiquant que la forêt s’arrête là.
Nous voilà enfin au sommet, à la lumière des prairies, après plus d'une heure d'une interminable grimpée sous les bois dénudés. La pluie ne nous quitte plus. Nous suivons désormais une route goudronnée. Celle-ci nous emmène quatre kilomètres plus loin, jusqu'à la départementale " Lonsle-Saunier-Champagnole", peu avant Pannessières. Nous entreprenons la longue descente qui nous mène au village, en évitant la grande route, et suivons donc un sentier de randonnée qui plonge vers la plaine du bas-Jura parmi un sous-bois tapissé d’un parterre d’ails des ours.
Dès l'entrée de Pannessières nous remarquons la silhouette d’Alain. Il est planté au milieu de la route, appuyé sur son bâton de marche. Il se décide pour quelques pas et vient à notre rencontre. Arrivés tous trois vers le frère, nous nous asseyons sur la margelle d'une vieille fontaine, la fatigue bien présente dans les mollets et les articulations.
— Hé ! s’exclame Alain, cherchant ses mots, je… je suis garé un peu plus haut, vers un abribus. Il y a un banc, on va pouvoir faire les "quatre heures" à l'abri.
Pour ‘’les quatre heures", il est cinq heures, et notre première journée de marche s'achève sur ce casse-croûte bien mérité. Un bon quart d’heure plus tard, nous nous engouffrons dans la Citroën pour rejoindre la bonne humeur et la détente en famille à l'hôtel, dans la capitale du Jura. Le plus compliqué pour Alain, c’était de dénicher, dans la journée, un hôtel acceptant les chiens. Ainsi Nella peut profiter d'une douce nuit au pied de mon lit.
*******
Le lendemain matin, un ciel gris, un vent froid, et la Citroën nous accueillent sur le parking. La voiture doit nous emmener à la sortie de la ville, vers la fromagerie "la vache qui rit", au départ de la voie verte, qui nous emmènera à Louhans. Le vent fouette mon visage et tape mon cerveau. Alors je pars dans un délire pour éviter une ambiance trop sombre, la Citroën est en grande conversation avec le vent :
« Caresse-moi comme tu le fais si bien, mais ne sois pas trop violent. Ce matin, tu exagères, tu me secoues, tu me fais mal. Et mes hôtes ne vont pas apprécier cette triste journée que tu leur promets aujourd'hui.
— Mais qu'est-ce que tu crois, il faut bien que je fasse mon travail. Ce n'est pas encore vraiment le printemps et j'ai besoin de souffler un peu pour préparer la saison. Je dois parfaire mon entraînement pour accompagner les gros orages de l'été prochain. Estime-toi heureux que la grêle ne m'accompagne pas, tu serais pleine de douleurs ».
Des douleurs, nous les frangins, nous allons vite savoir ce qu'il en est. Après quelques minutes de marche sous ce ciel gris et sur la voie verte qui nous emmène à Louhans, la pluie tombe fort et le vent froid ne se calme pas. Bien emmitouflés sous nos anoraks, nous poursuivons notre marche sur le goudron, puis bientôt sur les gravillons et enfin sur un sentier de terre. Les souliers collent et la capuche ne suffit plus. Nous marchons plein ouest et le vent nous harcèle constamment, un vent qui ne vient pas du ciel, un vent qui s'arrache du sol, se retire comme la mer, puis revient dans nos jambes encore plus vite, plus fort, apportant des sacs d'eau qu'il va chercher dans les vagues grises de la campagne. C'est un vent méchant qui mouille, et des nuages noirs qui courent, s'emmêlent et s'agitent au-dessus de nos capuches.
Après une heure de galère, les ennuis ne s'arrangent pas. La voie verte est coupée par un énorme chantier. Nous voilà face à un précipice d'une quinzaine de mètres, qui nous empêche de continuer sur ce chemin. Une pancarte indique que les travaux dureront plusieurs mois. Il s'agit du contournement de Lons le Saunier. Si l'on jette un oeil sur la gauche, en pleine campagne, ce n'est que boue, chemin creusé sur plusieurs dizaines de mètres de large, des ponts en construction, des engins aux roues gigantesques. Sur la droite, pas mieux, car entre terre remuée, coffrages monstrueux, route nationale infernale et zone industrielle hideuse, où passer ?
— Ah si, regardez les gars, une route à droite qui contourne le chantier. Dans le bas, elle rejoint ce bosquet au pied du viaduc. Ce pont, on va le rejoindre, c'est là que la voie verte continue.
Nous dévalons donc un petit ravin à travers un sousbois parmi la terre humide et les ronces mouillées. Enfin c'est le bitume pour une centaine de mètres puis nous voilà de l’autre côté du chantier au pied du viaduc, lequel était utilisé autrefois par les trains à vapeur puis les motrices diesel. La voie verte emprunte en effet l'ancienne voie ferrée Lons le Saunier - Louhans.
Notre déviation continue sous le viaduc. Michel et Patrick décident de poursuivre sur celle-ci encore une centaine de mètres, espérant trouver plus loin une pente douce pour rejoindre notre chemin là-haut à l’approche du grand pont. Moi, peut-être trop vaillant, je décide de couper la route avant le viaduc et de grimper tout de suite le fossé, certes très pentu et glissant, mais qui permet un bon raccourci.
Bientôt en haut et sans trop de difficultés, j'attends en effet les frangins durant plusieurs minutes. Les voici et, les regardant venir du bas du fossé, j'ai tout loisir de les observer. Vu de loin, ils paraissent encore plus trempés, plus frustrés, plus découragés que lorsque nous marchions côte à côte sous ce ciel infernal. On dirait deux pantins avec leurs grands cabans qu'ils viennent d'enfiler, deux objets marchants à peine identifiés qui se glissent au travers des fourrés et crapahutent difficilement, deux figurines qui brillent d'un mélange de sueurs et de pluies dégoulinant des gabardines cirées. La chienne Nella, elle-même, a du mal à les reconnaître car dès qu'ils arrivent à sa hauteur, elle vient flairer les deux spécimens, pas très sûr d'elle. Mais le pire est à venir. Michel et Patrick sont en face de moi de l'autre côté de la barrière du viaduc, en équilibre en bordure du fossé. La barrière paraît trop haute pour la franchir, d'autant qu'ils sont en contrebas par rapport à celle-ci. Il faut donc qu'ils contournent cette difficulté, qui prend fin quelques mètres plus loin, puis escaladent une clôture barbelée. Mais pour nous les frangins, c’est facile car en période de chasse, ce sont parfois dix barrières identiques à franchir dans une même journée. Sauf que là, si Michel passe sans encombre, Patrick et son déguisement loufoque, son trop grand imperméable et sa bosse de plastique dans le dos, a du mal à franchir le barbelé. Il faut que Michel s'en mêle et aide notre brave frangin à escalader l'obstacle en le tenant par les hanches, pour que le centre de gravité dangereusement porté sur la bosse ne provoque pas un double salto arrière. J'en profite pour mitrailler la scène avec mon Sony afin de bien en rire, plus tard, en famille.
Ce petit sourire apporte un peu d'entrain pour traverser le viaduc, d'autant que la vue devient agréable. On laisse derrière nous le chantier et sa zone artisanale, pour plonger notre regard en bas de ce pont où tout n'est que verdure, pâturages et Montbéliardes. Mais le sale temps ne nous laisse pas de répit, et la pluie, jusque-là un peu plus sage que le vent, redouble d'intensité. Tous deux ont comploté contre nous pour décupler leurs forces afin de nous mater, nous faire plier, abandonner, jeter l'éponge et rejoindre notre demeure, comme les gens normaux. Non mais, c’est qui le patron dans la nature ?
L'éponge est décidément trop lourde, et l’eau dont elle regorge envahit nos jambes, nos pieds, notre tête. Même la capuche ne protège plus. Le vent empoigne la pluie pour nous retourner des gifles mouillées qui cinglent nos visages. On envisage l'abandon :
— Qu'est-ce qu’on fait ? demande Michel, on continue ou on appelle Alain pour qu'il vienne nous chercher ?
Patrick et moi, on se regarde, l'air indécis.
— S'il vient nous chercher, nous attendrons dans la voiture, et nous repartirons dès que le temps se calmera.
— Et si c'est comme ça toute la journée ? réponds Patrick, nous interrogeant de ses yeux bleus.
Alors ensemble on regarde le ciel, on imagine le regard des autres, les frères restés au pays, les enfants, les neveux et cousins, et l'éclat de rire moqueur lors des futurs repas de famille. Nous décidons donc, croisant nos regards complices, de continuer notre route contre vents et marées.
— Oh ! j’ai perdu la laisse de la chienne, m'écriai-je, tout à coup. Faut appeler Alain pour qu'il retourne à l'hôtel, j'ai dû la laisser là-bas.
Après mon coup de téléphone Alain repart aussitôt à l’hôtel.
— Allô ! C’est Alain, je suis à l'hôtel, je n'ai rien trouvé, j'ai regardé sur le parking, rien non plus. Je vais… hein… acheter une laisse au Géant.
En passant instinctivement mes mains sur le haut de ma poitrine, je ressens un mélange de honte et de soulagement : la chaîne est bien là, autour de mon cou.
— Désolé, Alain, je viens de la retrouver.
Inutile de lui donner des détails, cela va le mettre en rage, et Michel et Patrick, de toute façon, se chargeront bien de lui expliquer mon début d'Alzheimer avec leur humour habituel.
À la sortie de la zone boueuse de Lons le Saunier, nous traversons des lotissements à l'est de Courlans puis Courlaoux. Le chemin est goudronné et cela devient un peu plus supportable pour nos pieds qui ne glissent plus. La pluie tombe toujours. Le vent n'est pas décidé à se calmer. Depuis un bon quart d'heure, la marche est silencieuse. Aucun de nous n'est disposé à discuter. Depuis notre départ, la plaisanterie et nos jambes sont les deux moteurs qui nous permettent de supporter notre randonnée. Que l'un des moteurs casse et l'expérience sera terminée. La pluie froide a lavé notre gaîté, la fantaisie s'est envolée au vent mauvais, l'humour se cache derrière les nuages noirs. Nos têtes sont baissées pour laisser filer le couple infernal au-dessus de nos capuches. Amers tous trois, nous marchons comme des zombis, mais l'esprit est là à rêver d'une éclaircie ou d'un vent plus docile. Nous pourrions chercher un abri, mais compte tenu d'un ciel tellement "bouché", on a juste le choix entre continuer pour parvenir à Louhans avant la nuit, ou abandonner tout de suite. À moins d'un miracle.
Mais là, on a décroché le pompon. Après avoir quitté le dernier lotissement, nous nous engageons dans un chemin de terre car la voie verte a disparu. D'après notre carte, nous devrions la rejoindre après un kilomètre sur ce chemin bourbeux. Alors nous nous accrochons et nous continuons notre route, entêtés. Zigzagant entre les grandes flaques, la boue épaisse et l'herbe mouillée, clopinant entre creux et bosses de ce chemin défoncé, nous avançons en file indienne, moi en tête. Quelques minutes plus tard, une éternité, j'entends des rires dans mon dos. Vu l'ambiance, c'est surprenant. Je me retourne, comprends vite le sourire des deux frangins ainsi que leur façon de me suivre. Comme les cyclistes qui se protègent du vent, ils ont adopté le bon profil du suiveur en marchant derrière moi, de façon décalée.
— C'est bien de me suivre comme ça, les comiques, mais si vous voulez jouer les cyclistes, alors, faites comme eux, prenez de temps en temps le relais.
Pour toute réponse, les deux frangins se marrent.
— Le pire, ajoutai-je, c'est Nella, regardez ! Elle suit, elle aussi, et prend le profil idéal en queue de peloton.
Je les regarde tous trois et j'observe le naturel de la chienne qui s'adapte au mieux, sérieuse, et qui tranche de l'attitude des deux frangins ; ils continuent de rigoler, d'un rire nerveux mais sincère.
Bientôt, l'entrée d'un bois nous apporte un peu de répit, puis presque aussitôt nous retrouvons l'asphalte de la voie verte. À la sortie du bosquet, quelques maisons nous accompagnent et nous approchons de l'ancienne gare de Courlaoux. Et là, le miracle arrive, le ciel se déchire juste audessus de nos têtes et la pluie se calme enfin. Le vent a dû lâcher la main de la pluie pour qu’elle puisse s'arrêter au bord du ciel, car lui, il est bien décidé à poursuivre sa route, seul. Il court, court toujours et gambade même. Nos pantalons trempés collent aux cuisses, aux mollets, nous laissant avec la désagréable sensation de traîner une pattemouille qui s'accroche à notre corps telle une sangsue. Mais comme la pluie a cessé, le vent, tout à coup, devient notre allié. Alors qu'il prenait un malin plaisir à aider son amie à nous tremper jusqu'à l'os, désormais seul, il sèche nos habits avec une rapidité surprenante. Nous nous arrêtons donc quelques minutes sous l'abri de l'ancienne gare et, assis sur un banc de pierre, nous cassons la petite croûte "des dix heures".
Nos pantalons ne collent plus aux cuisses et bientôt ils flottent au vent. Cela fait du bien. Nous continuons notre marche, plus sereins. Depuis quelques minutes un grondement sourd se fait entendre au loin. Encore deux kilomètres de marche et l'on reconnaît le bruit désagréable des moteurs de camions.
— Vous entendez ? m’écriai-je, on approche de l'autoroute, le bruit au loin…
— Tu crois qu'on y sera avant midi ? réponds Patrick. Après un rapide coup d'oeil sur la carte, je reste évasif :
— Pas sûr, tout dépend de notre vitesse. Avec ce temps, on n’avance pas bien vite.
Depuis quelques minutes, la pluie s'est réveillée, a quitté le bord du ciel et rejoint son ami. Une pluie moins forte que tout à l'heure, mais suffisante pour mouiller encore nos pantalons mal protégés par nos anoraks. Michel et Patrick enfilent à nouveau leurs grands imperméables et, à nouveau, le moral se défile. Paradoxalement, le boucan de l'autoroute devrait nous être désagréable, mais nous acceptons tous trois ce bruit qui se marie si mal à la nature, parce que nous savourons secrètement les kilomètres que nous parvenons à grignoter. En effet l'autoroute c'est tout un symbole, un gros trait bien épais sur la carte de France. En effaçant bientôt ce trait, nous avons la douce sensation d'être nousmême véhicules, rapides, baignant dans la douce chaleur de l’habitacle. Par un temps pareil, le plateau de la balance qui porte notre amour de la nature s'envole discrètement au vent, alors que celui de la modernité reste bien lourd, et s'enlise dans les habitudes de notre petit confort. Notre coeur saute d'un plateau à l'autre, comme le petit chien du canapé au sol, du sol au canapé. On est content parce que, malgré le sale temps, on avance bien. On n'est pas content parce que, à cause de ce sale temps, on avance mal.
On sait qu’Alain n'est pas loin. On s'est donné rendezvous du côté de l'autoroute grâce à nos portables et ce sera bientôt le soulagement de la pause, tous trois adossés contre la chaleur de la Citroën. Cela nous donne du courage et même l’envie de plaisanter, et c'est alors que Michel lance :
— Tu ne vois pas qu’Alain se goure et prenne la bretelle d'autoroute. Il finit soit à Bourg, soit à Dôle avec la bouffe dans le coffre, on est bien !
— Lui aussi, il serait bien, réplique Patrick de son rire gras.
Et pour l'instant, c'est nous qui sommes bien et même très bien, car l'échange s'achève sur un grand éclat de rire. On approche de midi et la faim commence à nous chatouiller, alors pas question de rater le coffre de la Citroën. Nos petits sacs à dos ne transportent pas grand-chose : de l'eau, une carte, un pull, peut-être une écharpe. Pas de quoi nous rassasier.
Le vacarme est de plus en plus puissant et au détour d'une haie voilà l'autoroute, un peu surélevée, avec son flot de véhicules sombres et de panneaux publicitaires, collés aux caisses des longs camions dont on ne remarque même pas la cabine. Nestlé, Intermarché, Dentressangle, Perrier, etc.… nous rappellent vite notre société de consommation.
Où franchir cette gigantesque artère ? D'après la carte, la voie verte que nous suivons coupe l'autoroute, mais c'est le flou le plus complet quant à savoir si nous passons sous un tunnel ou sur un pont et, plus grave, si le chemin s'arrête sans passage possible. Plus nous approchons, plus nous remarquons que la voie verte est un cul-de-sac. De mémoire, et connaissant bien la région, je me souviens de cet endroit de l'autoroute où il existe un passage à gibier. Chaque fois que je circulais là en voiture, je remarquais toujours cet endroit, bien matérialisé et visible grâce aux immenses dessins colorés de chevreuils surplombant l'autoroute et plaqués contre les palissades de bois qui signalait le passage à gibier. Donc, il doit y avoir une solution.
Bientôt, notre chemin débouche sur une route perpendiculaire, longeant l'autoroute. Faut-il prendre à droite, à gauche. Pas besoin de se poser la question longtemps car au même instant, nous remarquons la C4 d’Alain qui arrive aussitôt à notre hauteur sur ce chemin blanc.
— Hé ! explique Alain de sa voix hésitante, trois cents mètres sur votre droite vous pouvez… hein… traverser l'autoroute, il y a un passage à gibier. C'est un chemin empierré. Moi, en voiture, je peux pas passer, y… faut que je fasse le tour jusqu'à Beaurepaire.
Le ciel nous laisse un petit répit. Pas de pluie, mais le vent continu à souffler fortement. Michel et Patrick gardent leurs grands imperméables en prévision d'une prochaine averse. Nous décidons tous quatre de prendre quelques photos souvenirs au passage de l'autoroute. Chacun sort son appareil et mitraille tour à tour les autres frères. Mais le froid, le vent et l'humidité nous incitent à faire vite.
Il est midi lorsque nous descendons de l'autre côté de l'autoroute. Alain nous quitte pour reprendre sa voiture et nous rejoindre un peu plus loin pour préparer le pique-nique. J'ai l'impression d'avoir fait un pas de géant depuis que nous avons passé l’autoroute. Les montagnes du Jura sont déjà loin derrière nous et nous marchons à belle allure parmi les premières prairies de Bresse. La pluie est toujours bien embusquée derrière les nuages et sort de sa cachette assez fréquemment, le vent faiblit légèrement.
Nous apercevons Alain et sa Citroën sur la départementale que nous empruntons. Il est bientôt treize heures.
— J'ai trouvé un… un super coin pour casser la croûte, hein. Vous faites un kilomètre sur ce chemin-là, il y a une ca… bane de chasseurs avec une grande terrasse couverte… au bord d'un étang, explique Alain en montrant du doigt une route gravillonnée qui entre dans un bois de chênes et de frênes.
Nous nous installons tous quatre au milieu d’un charmant petit cadre champêtre, sous un bel abri. Il a trois côtés en planches de sapin avec un toit de tôles truffé de mousses anciennes, que les hivers humides ont dessinés là. L'intérieur est grand et de belle finition en planchettes rabotées. Une table et ses deux bancs accolés nous attendent. Il y a même suffisamment de place sous l'abri pour ranger la voiture. Ainsi nous pouvons sortir toute la nourriture du coffre, au sec. Des porte-manteaux sont fixés sur le mur en bois. Nous accrochons imperméables, anoraks, bonnets et casquettes. Après les grosses difficultés du matin, nous apprécions cet instant de confort. Notre maison est un endroit de rêve au bord d’un grand étang poissonneux, avec des barques de pêches qui dorment là en attendant des jours plus agréables. La forêt entoure cette douce étendue d'eau. Quelques canards au loin se régalent de ce triste temps. Nous apprécions notre repas froid avec toujours les mêmes produits bien de chez nous. Saucisses de Morteau et Comté nous accompagnent encore, mais aussi biscuits, fruits et même café qu’Alain a su nous garder au chaud dans la thermos. Ah ! j’allais oublier, la bouteille de Jura est là pour tenir notre moral.
Après cet agréable repas, nous reprenons notre route entre bois, étangs et prairies. Un vol de colverts et un rayon de soleil nous accompagnent. Enfin un peu de douce chaleur en ce début d'après-midi ! Alors le pas se fait enthousiaste. Nella semble heureuse aussi. Ce matin sous la pluie, elle suivait, le poil mouillé, les oreilles basses, et ne quittait pas nos jambes. Là, elle court et prend le vent, se décide à renifler quelque odeur intéressante et joue au chien de chasse. Mais le soleil se cache à nouveau. Le temps est néanmoins plus agréable que ce matin. Le ciel ne nous arrose que de temps à autre et le vent souffle moins fort. Maintenant, nous pénétrons franchement en Bresse. Nous côtoyons de belles fermes à l'architecture originale. La demeure est basse et allongée, montée en pans de bois remplis de briques rouges, torchis pour les plus anciennes, toutes avec un avant-toit permettant de protéger les murs et d’abriter les panouilles de maïs. Parfois nous croisons des maisons abandonnées avec leur grand toit éventré, et qui s’écroulent comme de monstrueuses bêtes qui se meurent.
Vers seize heures nous parvenons à l'ancienne gare de Ratte, village proche de Louhans. Comme la plupart d'entre elles, celle-ci fut vendue en son temps à des particuliers qui ont su lui redonner une seconde vie. Maisons principales ou secondaires, ces anciennes gares sont souvent très jolies, car seules dans le paysage, éloignées des autres maisons, elles offrent une belle image de décor pastoral.
Le ciel s'éclaircit enfin et il semble que cela devrait durer. Il est bientôt dix-sept heures et nous venons de parcourir vingt-cinq kilomètres sous un temps de chien, et encore, il faudrait demander à Nella, pas sûr qu'elle soit d'accord avec cette expression. Nous atteignons l'endroit de notre pause pour faire ‘’les quatre heures’’. À côté, nous découvrons une stèle en souvenir de cheminots morts pour la France, une simple plaque avec les noms des défunts et à ses pieds, un morceau de rail de chemin de fer pour symbole. Plus intéressant encore, à cette heure de grande fatigue, nous apercevons, quelques mètres plus loin, une table forestière pique-nique. Alain vient de nous rejoindre en marchant car il a laissé la Citroën à un embranchement de la voie verte, plus loin.
— Hé ! Il y a un parcours de santé là où j'ai… garé la voiture. Vous pouvez le faire, vous passez à côté, ça vous fait guère plus à marcher, hein.
Alors tous trois à l'unisson :
— Non mais, tu rigoles, tu crois qu'on ne l'a pas fait, notre sport aujourd'hui ?
Même Nella n'a pas l'air d'accord. Après cette plaisanterie d’Alain très bien comprise, nous décidons de passer aux choses sérieuses. Les sacs à dos sont sur la table. Le temps clément nous permet de retirer imperméables, parkas et même casquettes. Alain sort pain, chocolat, saucisse de Morteau et fromages sur la table. Seule la bouteille de rouge reste au fond du sac. Nous ne sommes pas décidés à boire de vin, même avec le fromage, nous préférons l'eau et le jus de fruit. D'ailleurs, ce n'est pas le moment de couper notre élan, il reste encore deux ou trois kilomètres avant Louhans.
Les fleurs blanches des cerisiers et des poiriers surplombent nos têtes. La Bresse est une région plus clémente que les plateaux du Jura laissés derrière nous. C'est agréable de marcher dans le décor printanier de cette fin d'après-midi et sous le frêle soleil du soir. Hier encore, au coeur de notre Jura natal, on ne randonnait que parmi les arbres décharnés. Seuls quelques parterres d’ail des ours et boutons de jonquilles nous laissaient croire au printemps.
Encore une petite heure de marche, et c'est le coeur léger et les jambes lourdes que nous arrivons vers la voiture d’Alain à l'entrée de Louhans, une ville à la campagne. Ce soir nous pourrons apprécier la capitale de la Bresse Louhannaise, ses cent cinquante-sept arcades, ses façades pittoresques du Moyen Âge, son célèbre marché avicole.
Voilà l'hôtel du Jura, simple, correct, plein centreville. Alain s'est occupé de tout dans la journée. Il s'est même assuré que Nella ait droit à sa niche, elle couchera donc à mes pieds dans la chambre que je partage avec Patrick. Une fois installés, nous partons flâner dans les rues de la ville, sans demander à nos jambes si elles sont d’accord. Nous sommes à la recherche d’un petit restaurant et après bien des hésitations, c'est un établissement alsacien avec bar à bière qui nous inspire. D'ailleurs, nous n'avons pas envie de chercher plus loin car nos jambes crient pitié. Dans un joli décor avec murs de pierre garnis de poutres en chêne, ce restaurant bar à bière nous surprend car, lorsque nous demandons la carte des bières, on nous propose uniquement de la Kronenbourg. Drôle de choix pour un bar à bière ! Polis, nous ne demandons pas d'explications, mais Alain nous chuchote, se penchant en avant vers la table :
— Bizarre pour un restaurant alsacien, et… et de plus, bar à… à bière. Peut-être que c'est parce qu’on est hors… saison ?
Néanmoins le repas est très correct et le vin agréable. Nous passons une bonne soirée entre frangins, Nella tranquille à mes pieds. La serveuse a docilement accepté de prendre la photo de famille, et vers vingt-deux heures, nous décidons de rejoindre l'hôtel. Encore cent mètres de cette longue et éprouvante journée, puis nous regagnons nos lits tant désirés.
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Au départ de cette troisième journée nous découvrons la mauvaise humeur générale des automobilistes. À les regarder comme ça de plus près, un mercredi matin de travail, ils font tous la gueule dans leur voiture. Le départ de l'étape a lieu à la sortie de Louhans, près d'un centre de tri postal. Nous croisons et côtoyons donc plusieurs véhicules jaunes, plein gaz, direction les boîtes aux lettres. Le facteur, aujourd'hui, est comme à l'usine, il suffit de regarder la tronche de celui-ci, visiblement pas très heureux dans son travail : assis, debout, penché, la main tendue pleine de prospectus, où se cachent quelques rares lettres importantes. De nouveau penché, assis, debout, la main tendue… et rebelote, puis vite retourner au dépôt dans les horaires impartis. Dans les années soixante, notre facteur à Besançon, il était super-gentil. Il arrivait à bicyclette, toujours en sifflant, toujours en souriant. Nous les enfants de la cage d'escalier, chaque jeudi un peu avant midi, nous l'attendions avec impatience, il avait toujours un mot aimable pour nous. Il était le messager du bonheur, les enveloppes blanches affranchies d'une image de l'autre bout de la France, une carte postale, un journal, c'était notre dépaysement, les factures et les impôts, c'était pour les grands.
La journée commence sous un ciel beaucoup plus clément que la veille. Le soleil fait de fréquentes apparitions, mais le vent n'est toujours pas décidé à se reposer. Michel et Patrick, dès les premières heures de la matinée, décident de poursuivre leurs séances de botanique. En effet, depuis le départ de notre randonnée, Michel prend plaisir à remplir sa besace de plantes sauvages afin de tenter quelques prochaines reprises de printemps, au retour, dans son jardin. Ce n’est pas gagné car, après quatre à cinq jours, j'imagine la gueule des bulbes et des racines au fond du sac, bien talés, bien tassés et bien ballottés. Toujours est-il que les deux frangins, au détour d'un lotissement près du lieu-dit "Saint Claude", se munissent chacun d'un bâton pour tenter de déterrer, en bordure de villas, quelques primevères. La sensation d'aller à la maraude les amuse beaucoup et je les vois, loin déjà derrière moi, rire discrètement de leurs jeux.
Après les derniers lotissements, nous entrons dans la forêt en empruntant le chemin d'une ancienne voie ferrée. C'est une grande ligne droite parmi les bouleaux, les saules et les chênes. Nous laissons sur notre gauche les étangs de Juillard et de Charto. Le chemin est rempli d'immenses flaques d'eau difficiles à contourner. C'est une forêt marécageuse où il faut en permanence faire attention où nous posons le pied. Bien sûr je fais la gaffe et me retrouve vite avec un pied dans la boue et de l'eau jusqu'à mi-mollet, rien de tel pour activer la raillerie des deux frères. Mais nous voilà maintenant à la découverte d'un nouvel amusement, puisque des miradors pour les chasseurs garnissent régulièrement le chemin de cette longue forêt. Alors, sur une idée de Michel, chacun à tour de rôle, nous grimpons sur un mirador et, avec la complicité des bâtons de botanique, qui nous servent de fusils, nous mettons en joue, au loin, un quelconque tronc d'arbre, une feuille sèche, un vulgaire caillou afin d'être photographiés pour la postérité. Des gamins, je vous dis… des gamins !
En milieu de matinée, nous sortons du bois et retrouvons la clarté du paysage inondé de soleil. Malgré tout, le temps est encore frais et nous gardons nos écharpes, bonnets et anoraks. Juste avant de rejoindre la route goudronnée, où Alain nous attend pour le casse-croûte du matin, nous enjambons un décor surprenant : un village de blaireaux. Ces animaux, pour se protéger de l'ennemi, ont construit leurs maisons sous terre. Chacun son style, car chez nous, nos ancêtres les hommes préhistoriques ont construit leurs maisons sur l'eau, sur pilotis, là-bas, au bord du lac de Châlain. C'était aussi pour se protéger, c'était il y a bien longtemps.
Je suis sur un petit monticule, où je surplombe le village de blaireaux, et j'admire leur travail : un ovale d'environ quinze mètres de diamètre fait de terre fine et remuée, d'un beige foncé qui se détache de son environnement vert et gris. Le dessin est presque parfait, on dirait une tête d'homme avec sa peau brunie au soleil et ses deux gros yeux, creusés. Une ombre, sur le coin de l'oeil, apporte une touche de strabisme qui m'amuse et donne un air de guignol à mon bonhomme. Sa bouche est grande ouverte, une bouche qui s'exclame ou s'étonne parce qu'elle recrache un immense chêne s'enracinant au fond de ses entrailles. Le bonhomme est vieux car le crâne est bien dégarni. Seuls quelques pauvres cheveux faits de brindilles argentées s'acharnent en son sommet. Son nez, bien dessiné, tient toute la largeur de sa figure et s'écrase contre le chêne fantaisiste. Le visage est boursouflé et usé par le temps. Il doit être sourd car il n'a pas d'oreilles. Patrick est debout sur la joue gauche du bonhomme, chatouillant sa peau bronzée de son bâton de botanique. Michel, au pied du guignol, me regarde, étonné, imaginant peut-être une part de mon rêve.
Je quitte ma chimère pour rejoindre Michel et Patrick, qui ont pris de l'avance afin de retrouver Alain. C'est de nouveau la pause du matin tant appréciée : jambon, saucisse de Morteau, fromages, fruits et la thermos de café qu’Alain a su mendier à l'hôtel avant notre départ.
Est-ce la lourdeur du casse-croûte qui nous embrouille la tête plus que l'estomac ? Toujours est-il que l’on se goure de route. En vérifiant notre carte, nous constatons qu'il nous faut allonger le circuit de cinq cents mètres en passant par une départementale, puis couper à travers bois sans suivre de chemin, ni même de sentier. Cela nous laisse un goût d'aventure, même si ce n'est pas encore la brousse, et nous en rions tous trois. Mais si je dis la vérité aux frangins, je crois qu'ils riraient jaune, car marcher cinq cents mètres de plus, cela compte dans une journée comme celle-ci. En effet, d'après mes calculs, l'étape du jour sera la plus longue de notre randonnée, environ trente-cinq kilomètres de marche. Michel et Patrick, bien incrédules, me font confiance pour l'organisation et ne connaissent pas le circuit précis, ni même les distances. Leurs seules préoccupations est de marcher, s'amuser, rigoler, plaisanter, observer ou éventuellement s'énerver si les choses sérieuses venaient à tout compliquer. En ce qui me concerne j’ai le souci agréable de l'organisation du parcours. Je me demande d'ailleurs si Michel ironise ou reste sérieux lorsque nous parlons de l'orientation. Quand je montre la direction de l'ouest : « t'es sûr que c'est pas plutôt le nord ? » Quand j'explique, si le temps se couvre, que le soleil est devant nous, il me répond qu'il le voyait plutôt sur sa gauche. Sens de l'orientation nulle ? Sarcasme ou ironie ? Parce que si l'ironie c'est dire le contraire de ce que l'on pense pour expliquer que l'on pense le contraire de ce que l'on dit, le sarcasme c'est dire le contraire de ce que l'on pense sans faire voir que l'on pense le contraire de ce que l'on dit. Alors c'est tout un mystère pour comprendre l'intention profonde de Michel.
Dans ce bois sans chemin, nous avons la sensation d'une partie de traque en période de chasse. Nous marchons tous trois de front, Nella quêtant quelques mètres devant nous, parmi la mousse, les roches et les ronces. Après de grandes enjambées par-dessus les ronciers et quelques griffures sur les mains et les chevilles, nous approchons de la lisière.
— Hé les gars ! regardez, c'est Alain là-bas dans le champ, il nous attend, m'écriai-je.
Alain est debout devant sa voiture, à près de trois cents mètres de nous. On le reconnaît à son allure bien particulière, sa façon de se tenir, appuyé sur son bâton, économisant les moindres gestes, une sentinelle aux aguets. Nous sommes déjà bien avancés au milieu de la prairie, et Alain ne semble pas nous voir. Pire, il remonte dans la Citroën, démarre et roule à l'opposé de nous. Alors, nous regardons, impuissants, la voiture s'éloigner puis disparaître au sommet d'une crête. On dirait l’image d'un film romantique, une scène du rendez-vous manqué.
Je regarde à travers la vitre poussiéreuse de ce vieux moulin, mes mains en forme d'oeillères pour garder juste un faisceau de lumière afin de bien distinguer l'intérieur du bâtiment. Beaucoup de vieilleries sont entassées là parmi un désordre agréable, comme le grenier des grands-parents : une faux en équilibre dans un coin de la pièce, des sacs de céréales crevés d'où la farine essaie de s'échapper, une grande roue de meunier au centre, une paire de sabots usés au pied de la grande roue, des piles de vieux journaux et un titre : "C'est la sécheresse", une botte de foin déjà bien noire dans un autre coin, une batteuse en bois grosse comme une 403 camionnette, tout au fond de la pièce, et sur le sol, c’est du cheni, de la poussière, des copeaux de bois, de la farine grise.
Je me retourne et interpelle les deux frangins :
— Venez donc voir, on se croirait cinquante ans en arrière. C'est super, c'est plein de vieux trucs.
Michel et Patrick approchent à leur tour et s'émerveillent, comme moi, de toutes ces trouvailles.
Un petit vieux - je lui donnerais quatre-vingts ans - est assis sur le bord d'un muret de pierres qui surplombe un ruisseau, en face du moulin, de l'autre côté du chemin. Il nous surveille depuis notre arrivée. Chaussé de grandes bottes de pêcheur, habillé d'une salopette bleu ciel, il garde un air indifférent qui ne me laisse pas indifférent. Alors je m'approche afin de mieux connaître, et l'homme, et la bâtisse :
— Bonjour ! C’est à vous ce moulin ?
— Ben vouai…
— Il est encore en activité ?
— Ben nan ! Y a cinq ans qu'on l'a fermé.
— Ah bon ! Vous avez pris votre retraite ?
— Ben ieux, l'été, y a pas d'eau, l'hiver y a tlo d'eau, c'est pas facile. Et pis vous, vous v'nez d'où ?
Michel prend le relais :
— On vient de Morteau.
— Oh, ieux, y doit y avoir de l'eau là-bas ?
Notre sourire communicatif est notre réponse et, làdessus, nous prenons congé de ce brave meunier.
À peine le dos tourné, notre sourire se transforme en grand éclat de rire trop moqueur.
— Le vieux, intervient Michel, un sourire au coin des lèvres, il a dû penser à l'eau de son moulin toute sa carrière.
— Ça, c'est sûr, répond Patrick d'un ton jovial, quand y a trop d'eau, ben le meunier… son moulin tourne trop vite, et s'ensuit un ricanement, gras, puissant, sonore.
— Vous avez vu ses cuissardes ? dis-je, on dirait qu'il les garde à ses pieds tout le temps.
— Peut-être qu'il ne les a pas quittées depuis qu'il est en retraite, ironise Patrick.
— On voit que tes deux jours en pleine nature ont aéré ton cerveau, réplique Michel, si tu continues, tu vas bientôt faire de l'esprit.
Et nous voilà de nouveau, tous trois, à ricaner de nos moqueries, marchant de front, direction le sud.
Au grand air de la Bresse, nous côtoyons toute la basse-cour de France. Les poules, poussins et coqs picorent au grand large des prairies, les lapins sommeillent entre fermes et routes dans des clapiers d'autrefois, les canards bougonnent lorsque nous les frôlons sur le bord de la route, les pigeons domestiques imitent la patrouille de France entre deux pignons de ferme.
Tout à coup, Nella, gambadant puis quêtant dans le champ voisin, marque l’arrêt. C'est un champ d'herbes déjà hautes malgré la saison. C'est le branle-bas de combat chez les trois frangins habitués aux actions de chasse. Sauf que là, nous agissons en terre inconnue et de surcroît, pas très légalement. Enfin, n'exagérons rien, nous n'avons pas de fusils, à part les deux bâtons de botanique de Michel et Patrick. Mais instinctivement, nous prenons chacun notre rôle de chasseur à coeur et décidons de nous amuser un peu. Je traverse la haie sur ma gauche pour rejoindre le terrain de chasse, où Nella se prend très au sérieux. Je me place derrière l'épagneule qui ne fait pas un mouvement, la patte avant gauche bien relevée et pliée, prête pour la photo, les quatre membres laissant percevoir un léger tremblement : un mélange de beaucoup d'instinct et d'un peu d'émotion. Michel et Patrick restent sur la route et surveillent l'action, comme à la chasse, on dirait qu'ils sont au poste. Après un long moment d'attente, Michel chuchote :
— Tu crois que c’est quoi ?
— Je sais pas, répond Patrick, l'air embarrassé, laissant son regard posé devant le nez de la chienne, peut-être un faisan ?
— Ou un lièvre, murmure doucement Michel, de peur de faire fuir le gibier.
Presque aussitôt, d'une voie plus puissante, il pointe son doigt vers Nella et ajoute :
— Attention la chienne avance.
En effet, Nella, fébrilement, coule lentement, le nez au ras du sol.
— Fais gaffe Jean, elle va « bourrer » poursuit Michel.
Mais la chienne ne bourre pas et continue de couler lentement. Par contre, une poule, une bien belle poule de ferme, d'un rouge foncé comme les tuiles des maisons bressanes, déboule devant le nez de l'épagneule et s'enfuit en trottant à grande vitesse, caquetant, effrayée de trouver tant de monde aujourd'hui pour s'occuper d'elle. Elle traverse la haie presque aussi vite qu'une volaille sauvage, prenant son rôle de gibier très au sérieux, la chienne à ses trousses. Elle coupe la route et passe près des jambes de Michel et Patrick. La chienne, derrière, zigzague pour éviter les frangins, son cul bardant dans le zig ? et moi, sans réfléchir, je saute la haie et cours pour rattraper Nella. Je veux éviter le carnage car j'imagine déjà toutes les plumes au vent, le sang sur la route, le cri de la poule, et moi, penaud, parvenant au seuil de la ferme d'en face : « bonjour madame, voilà votre poule, elle n'a plus de tête, désolé ». Mais Patrick, plus près de la poule que moi, car elle vient de lui passer dans les jambes, réagit vite et court aussitôt derrière la brave cocotte, deux longueurs d'avance sur moi. Michel regarde passer la poule, la chienne, Patrick et moi. Dans ma course trop comique, j'ai le temps de me retourner et de dévisager Michel, avec déjà un large sourire, prêt à immortaliser la scène. Cependant la réaction de Michel pour chercher l'appareil photo est trop lente ou plutôt la poule est trop rapide. Cocotte ayant un gros avantage sur nous - elle joue à domicile -, s'engouffre dans la cour de la ferme de l'autre côté de la route, poursuivant ses caquetages bruyants et son dandinement embarrassé. Elle va passer la porte de l'étable. Vite, il faut stopper la chienne avant qu'elle ne rentre à l'intérieur, sinon ça va être le carnage, les dents de Nella approchant dangereusement le croupion de la poule. Alors, Patrick, toujours dans le tiercé de tête, plonge carrément sur l'épagneule, les genoux dans la terre, et les mains sur le dos de la chienne. Nella, surprise, se retourne, se demandant qui peut donc bien lui en vouloir, elle qui ne court qu'après une pauvre poule de ferme. Je prends vite la laisse, toujours enroulée autour de mon cou et attache rapidement Nella, que Patrick tient péniblement par la peau du dos.
Nous quittons rapidement cette cour de ferme, penauds, où nous imaginons les yeux étonnés des paysans derrière leur vitre, ces fermiers ne sachant pas s'il faut venir nous engueuler ou rester cachés pour mieux rire de ces apprentis chasseurs. Pas besoin d'expliquer l'immense fou rire général après cet instant cocasse, qui nous laissera un beau souvenir familial. Nul besoin de lire Martine à la ferme.
Quelques centaines de mètres plus loin, nous contournons une ferme, aux environs de Montpont en Bresse, car nous nous méfions d’aboiements, tout proche. Qui dit bâtiment agricole, dit parfois chien en liberté, alors nous restons sur nos gardes, la petite bombe de poivre serrée dans la main droite. Contrairement à la ferme précédente où une pauvre et gentille poule picorait dans les prés verdoyant alentours, cet endroit-là paraît plus sombre, sous ce soleil d'avril où l'ombre du corps de ferme s’étale jusqu’au bord de notre chemin. Tout à coup, un bâtard tout noir, plus haut que Nella, quitte le seuil de la maison adossée au bâtiment agricole et se précipite vers ma chienne.
— Victor, viens ici, hurle une voix féminine.
On entend cette voix, on ne la voit pas. J'ai oublié le nom de ce poème où un chien voit le vent. Pourquoi ne verrais-je pas le bruit ?
— Nom de Dieu, Victor, viens ici ! Viens là, mais nom de Dieu, viens là !
Ça hurle de plus en plus fort contre le gros chien, de l'autre côté du portail grand ouvert, de cet énorme passage qui fait peur. Ça s'égosille, ça s'énerve, ça jure et jure encore. Mais brusquement, la femme apparaît dans le fond de la cour. Elle nous voit et se fait tout de suite plus discrète, mais reste obligée de retenir son chien de sa voix aiguë. Son moment de honte sera vite oublié.
Le chien noir s'arrête enfin, tout près du portail. Il continue de nous narguer de sa voix rauque. Le compagnon, le mari ou le fils - difficile de donner un âge à ce couple de paysans -, est également dans la cour, vaquant à ses occupations, un bidon à la main, faisant mine de ne pas nous voir, mais son attitude trahit une méfiance envers trois inconnus qui rôdent près de sa ferme.
