La Jalousie des mots - Jacky Coulet - E-Book

La Jalousie des mots E-Book

Jacky Coulet

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Beschreibung

Dans un petit village tranquille du Doubs, la vie de Pierrette bascule lorsqu'elle commence à recevoir des lettres d'une mystérieuse grand-mère. Ces lettres sèment la crainte et la confusion. Pierrette est confrontée à des secrets de famille, des violences, et des révélations troublantes qui la poussent à remettre en question tout ce qu'elle croyait savoir. Au coeur de ce drame familial, Pierrette et sa compagne Joëlle sont liées par un amour profond mais tourmenté. La quête de vérité les mène de Franche-comté à Banyuls en passant par Paris, dévoilant des intrigues cachées et des relations complexes.

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Veröffentlichungsjahr: 2024

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Sommaire

Chapitre 1 : Janvier 1964

Chapitre 2 : Janvier 1964

Chapitre 3 : Janvier 1964

Chapitre 4 : Été 1964

Chapitre 5 : Été 1965

Chapitre 6 : Été 1966

Chapitre 7 : Hiver 1966/1967

Chapitre 8 : Été 1967

Chapitre 9 : Été et automne 1968

Chapitre 10 : Été 1969

Chapitre 11 : Juin 1970

Chapitre 12 : Été 1970

Chapitre 13 : Été 1971

Chapitre 14 : Été 1972

Chapitre 15 : Été et automne 1973

Chapitre 16 : Printemps 1974

Chapitre 17 : Été 1974

Chapitre 18 : Été et automne 1975

Chapitre 19 : Été 1976

Chapitre 20 : Été 1981

Chapitre 21 : Été 1990

Chapitre 22 : Eté, automne 1991

Chapitre 23 : Hiver 1995

Chapitre 24 : Été 2015

Chapitre 25 : Été 2018

Chapitre 26 : Juin, juillet 2019

Chapitre 27 : Semaine du 14 au 21 juillet 2019

Chapitre 28 : Semaine du 14 au 21 juillet 2019

Chapitre 29 : Semaine du 14 au 21 juillet 2019

Chapitre 30 : Été 2020

Chapitre 31 : Été 2021

Chapitre 32 : Été 2022

1

Janvier 1964

Sous la clarté de la lune qui traversait les vitres, la main glissa sur le bord du lit à la rencontre de l’autre. L’adolescente contemplait sa voisine de dortoir, elle semblait dormir.

Quand elle entendit un soupir, lorsqu’elle reconnut le mouvement de la couverture qui se plissait pour dévoiler un visage souriant, elle comprit que la main de la collégienne répondait à l’invitation de ses doigts prometteurs. La main d’Odette, depuis la couche toute proche, emprisonna celle de Pierrette. Ce fut bientôt une longue caresse qui s’aventura sur l’avant-bras, tout le bras, l’épaule. À force de tendresses lointaines, la collégienne audacieuse souleva la couverture, quitta sa couche et se glissa dans celle de Pierrette. Elle n’avait fait qu’un pas dans la petite allée pour sauter dans le lit d’à côté, le dos courbé comme si elle courait à la maraude.

Un pantalon et une veste de pyjama recouvraient les sous-vêtements d’Odette. Dans ce lit exigu, Pierrette, avec sa toilette de nuit identique, se serra contre le vêtement chaud de cette amie d’un soir. Odette caressa les cheveux blonds de Pierrette, observa les yeux clairs sous les rayons de lune.

Le poêle à bois s’éteignait doucement et le froid envahissait le dortoir. Sœur-Geôlière qui s’endormait dans son box n’avait pas cru nécessaire de saisir deux buches pour les glisser dans le fourneau afin de laisser courir un peu de chaleur dans la chambrée.

Des étoiles de givre scintillaient sur les carreaux sous le halo trouble de la lune. Dans le lit d’une personne, deux personnes s’enlaçaient comme pour se réchauffer, c’était une bonne excuse si par hasard il prenait envie à Sœur-Geôlière de se relever pour une ronde de nuit surprise. Drôle d’excuse quand on pense qu’après de longues caresses les pyjamas, hauts et bas, glissaient au fond des draps. La chaleur des corps remplaça bien vite la fraicheur du dortoir.

Ce mois de janvier 1964 courait sur les toits de la ville horlogère dans un hiver rarement vu depuis longtemps à Besançon. Mais les deux adolescentes de quatorze ans s’en balançaient comme de l’an 40, seul comptait l’instant présent, le temps qui file n’existe pas, le temps dehors ne compte pas. C’était la première fois que les deux filles osaient un peu de sexe à deux, audacieux pour l’époque, mais sans trop de risque toutefois de tomber enceintes.

Durant de longues minutes, elles abandonnèrent leurs mains un peu partout sur leurs peaux, oubliant les ronflements de leurs camarades du dortoir.

Comment avaient-elles osé ? Oser se caresser, perdre jusqu’à leurs sous-vêtements dans les plis des draps, chercher l’humidité tiède de leurs doigts, apprécier une sourde et agréable jouissance. Seules leurs bouches ne s’étaient pas défiées. N’y avait-il donc aucun amour, juste des sensations folles de la chair brûlante ? Mais après les désirs ardents, Pierrette hasarda un baiser sur les lèvres de sa chérie d’un soir. Elle aima, elle sut que cette collégienne aimait aussi, une fille qu’elle connaissait à peine, même pas une amie. Le baiser dura, il dura trop longtemps, car le faisceau d’une lampe électrique éclaira brusquement les deux visages.

— Mademoiselle Petitjacquet et mademoiselle Lunoir, que faites-vous donc là ?

Les deux jeunes filles, la couverture relevée sous les mentons, fixèrent les yeux creux au-dessus de la torche curieuse. Odette murmura :

— Nous avions froid.

— Suffit ! J’ai vu vos cochonneries. Ces saletés interdites par Dieu n’ont pas cours dans l’enceinte de Notre-Dame, ni même nulle part.

Sœur-Geôlière s’en retourna en bout du dortoir vers son box. Brusquement les néons éclairèrent l’ensemble de la chambrée où la plupart des quarante collégiennes remuaient sous leur édredon. Celles qui n’étaient pas encore endormies s’assirent dans leur lit, les autres ronchonnèrent sous les draps. Sœur-Geôlière s’approcha à nouveau d’un bon pas vers les fautives. Elle pointa son index vers les deux jeunes filles. Avant même qu’elle n’ouvrit la bouche, Odette sauta dans son lit sous le regard désolé de Pierrette. Le ton dur de Sœur-Geôlière gronda dans le silence du dortoir.

— Non, mademoiselle, vous ne dormirez pas là, un lit est libre à l’autre bout du couloir, prenez votre couverture et filez achever votre nuit de luxure loin de votre… votre… de cette dévergondée.

Le calme apparent de la chambrée se transforma en brouhaha lorsque Odette, en slip, son soutien-gorge et son pyjama sous un bras, une couverture sous l’autre, traversa l’allée principale pour rejoindre sa couche. Arrivée au pied du pilori, elle dut s’agenouiller sous les ordres de Sœur-Geôlière. Son amie Pierrette dut en faire autant devant son lit. Les deux filles vêtues uniquement de leur slip cachaient leurs seins, les avant-bras en croix contre leur poitrine.

— Baissez vos bras, exigea Sœur-Geôlière, vos camarades ont le droit de voir également ce que vous semblez si bien apprécier.

Les rires et les remarques idiotes fusèrent dans toute la chambrée.

— Pour pénitence de ces infamies, mesdemoiselles Petitjacquet et Lunoir, vous réciterez à haute voix un chapelet complet avant de vous mettre dans vos lits. Je veux vous entendre prier depuis mon box, quant aux autres filles, vous vous endormirez en écoutant leurs prières. Vous comprendrez ainsi que Dieu et la Vierge Marie veillent à vos côtés dans la sainteté de notre église.

Odette rageait de n’avoir pas osé répondre à Sœur-Surveillante. Après ses prières convenues, elle connut une nuit chancelante dans un mélange de rêves et de cauchemars où les corps nus des anges se laissaient caresser par des sorcières maléfiques aux doigts rêches.

Au petit matin, elle se réveilla décidée. Ce n’étaient pas les envoyées de Dieu ou du Diable qui allaient dicter sa conduite. Elle ne croyait pas aux boniments du catéchisme, elle se cachait le dimanche dans les rues de Besançon pour éviter de grimper les marches de l’église Saint-Pierre. La messe n’était pas sa tasse de vin blanc ni l’hostie son pain quotidien. En se retournant dans son lit, elle se disait que Sœur-Geôlière était une sacrée conne, mais certainement pas une femme issue d’une quelconque consécration. Qu’elle fasse donc son travail pour aider les pauvres et non pas se porter au secours de Dieu pour éduquer les jeunes filles ! Et si le tout puissant existait, eh bien, puisqu’il nous a donné l’envie de chair, il ne doit pas être d’accord avec ses ouailles envoyées du ciel. Elles ressemblent à des pies fureteuses, des curieuses qui surveillent pour dérober l’or des corps et les cacher dans leurs nids, des nids très hauts, comme si elles voulaient tutoyer le ciel.

Mais Odette pouvait toujours bien aiguiser sa rancœur et sa vengeance, c’était sans compter avec la rigueur de la Sainte Église. Cette dernière convoqua les deux jeunes pestiférées dans le bureau du directeur.

Pierrette et Odette n’en menaient pas large, se tenaient debout devant un crâne chauve, un visage maigre et creux, de grands yeux sombres noyés sous des sourcils genre buisson d’épines. Le directeur, assis derrière sa table, leva la tête, dévoilant un regard inquisiteur. Pierrette et Odette, même si elles n’avaient sans doute jamais contemplé de films d’épouvante, imaginaient la séquence noire en regardant Sœur-Geôlière contourner le bureau. Elle se planta à côté du directeur, raide, fluette et anguleuse telle une pique sans cœur. Sœur-Moche aurait pu, avec son corps efflanqué, jouer aux osselets avec le petit homme maigrichon assis derrière sa table en chêne. Ils auraient pu se servir de leurs os pour jouer aux osselets ensemble. Mais, tous deux coincés du derche, jamais le dirlo, vieux gars célibataire, n’aurait su retrouver le creux de l’osselet de la dame. Quant à Sœur-Geôlière, dénicherait-elle seulement la bosse de l’osselet de monsieur ? C’est en pensant à cela qu’Odette ne put s’empêcher un sourire sur les lèvres. Derrière ses lunettes rondes, le dirlo s’opposa à l’insolente :

— Vous n’allez pas rire longtemps, mademoiselle Lunoir, sachez que je convoque aujourd’hui même vos parents, vous serez mise à pied huit jours dans l’attente d’une décision du conseil de discipline.

Il tourna la tête vers Pierrette.

— Même si vous ne semblez pas aussi impertinente que votre camarade, il en va de même pour vous, mademoiselle Petitjacquet. Les faits de cette nuit sont suffisamment graves, et votre figure de repentie n’y changera rien. En attendant que vos parents viennent vous chercher toutes deux, vous poursuivrez vos cours, et comme vous n’êtes pas dans la même classe, vous éviterez ainsi de succomber à la tentation d’un simple regard immoral.

— J’en ai rien à foutre de cette fille-là, c’est elle qui m’a aguichée, c’est elle qui m’a embrassée, lança Odette.

Cette réplique ne s’adressait pas aux représentants de Notre-Dame, mais à sa camarade Pierrette. N’empêche, on ne causait pas ainsi dans une institution religieuse de cette renommée.

Sœur-Geôlière se redressa sur son jeu d’osselet.

— Je vous suggère, monsieur le directeur, que ces deux petites saletés réconcilient leurs âmes autrement. À votre place, je les enverrais prier dans la chapelle durant toute cette sainte journée, à genoux devant Jésus et la Vierge Marie, chacune à chaque extrémité d’un banc.

— Qu’il en soit ainsi, ordonna le directeur.

Alors que Sœur-Geôlière poussait les deux ados vers la porte, Odette se retourna, le regard vers les yeux broussailleux :

— Vous croyez me punir en me renvoyant, mais mes parents seront heureux de m’accueillir. Sachez qu’ils ne sont pas d’accord avec vos méthodes du Moyen Âge, ils me soutiendront, bien fait !

— Si cela est vrai, pourquoi vous ont-ils scolarisée ici ?

— C’est à cause de mes grands-parents.

Sœur-Mauvaise ne put s’empêcher d’ajouter :

— Cette petite trainée n’en mènera pas si large lorsqu’elle aura posé les genoux sur le sol froid de la chapelle durant de longues heures face au Bon Dieu.

Le regard hargneux d’Odette perça les yeux noirs de Sœur-Mauvaise.

— Si Dieu est si bon, pourquoi envoie-t-il des ambassadrices aussi méchantes que vous sur terre ?

— Cela suffit… insolente !

Et Sœur-Claquante gifla la collégienne, bouscula les deux jeunes filles vers la sortie et referma la porte du bureau du directeur derrière elle.

À l’intérieur de la chapelle, c’était l’enfer devant les statues de Saint-Joseph et de Sainte-Marie-Madeleine. Les deux adolescentes, les genoux sur la terre cuite, récitaient d’augustes litanies à haute voix, surveillées par Sœur-Méfiante assise sur un banc en arrière. De temps à autre l’une des deux collégiennes toussotait, tournait négligemment la tête sur le côté pour essayer de distinguer la silhouette osseuse dans leur dos. Vers le milieu de la matinée, ce fut le retournement gagnant d'Odette, elle eut beau chercher derrière elle, la religieuse s’était discrètement éclipsée.

— La vipère est partie, souffla-t-elle depuis l’autre côté du banc.

À peine ses mots envolés vers Pierrette, Odette se rapprocha de sa camarade tout en restant à genoux. Sa voisine frissonnait.

— Tu ne devrais pas venir près de moi, si la sœur revient, nous sommes bonnes pour de nouvelles punitions.

— Que veux-tu qu’il nous arrive de pire ? D’ailleurs, ça me démange de planter Sœur-Sorcière ici. J’irai attendre mes parents devant l’entrée du collège. J’espère juste que ces gendarmettes mal coiffées n’ont pas fermé à double tour les grilles d’entrée. Viens avec moi, on va voir si l’on peut se barrer.

— Pis ce n’est pas raisonnable, nous avons commis une faute cette nuit, inutile d’aggraver notre cas.

Pierrette se releva, s’assit sur le banc, Odette quitta la position à genoux à son tour et s’installa à côté de sa camarade. Elle entoura l’épaule de sa drôle d’amie.

— Tu ne sais pas ce que tu veux, pauvre fille ! Tantôt tu m’aguiches pour que je me glisse dans ton lit, tantôt tu joues les filles sages.

— Je ne t’ai pas aguichée, c’est toi qui es venue dans mon lit cette nuit.

— Tu crois que je ne te voyais pas tourner autour de moi depuis quelque temps dans la cour de l’école. Avec ton côté Pierrette petite douce, tu crois que je ne remarquais rien. Tu n’assumes même pas. Moi, j’aime les garçons, d’ailleurs j’ai un petit ami. Je vois bien que tu me cherches depuis quelques jours. Et puisqu’il n’y a rien d’autre que des filles à se mettre sous la main dans ce collège débile, j’ai craqué pour quelques caresses, quoi de mal à ça ! Quant à toi, je vois que tu apprécies les filles, cela me dégoûte. C’est toi seule qui aurais dû être punie pour ton côté malsain, moi, cette nuit, c’était juste un amusement.

Dans sa réplique cinglante, Odette avait retiré son bras de l’épaule de Pierrette. Elle se leva.

Sa collègue baissa la tête, ne trouvant pas le courage de répondre. Elle voulut prier à nouveau, assise sur le banc.

— Alors tu viens avant que la vipère ne revienne.

Pierrette souleva son visage, se tourna vers sa camarade.

— Non, je n’ai plus envie de ta compagnie, je croyais que tu me plaisais, mais ton caractère me déçoit.

Odette se planta devant Pierrette :

— N’aie crainte, je n’ai pas besoin de ta compagnie, petite conne.

— Petite conne toi-même.

Odette répondit par une baffe. Elle rejoignit ensuite d’un pas rapide la porte de la chapelle. Ce fut l’instant où Sœur-Coriace venait reprendre sa surveillance. Odette courut vers la sortie, frôlant de son épaule Sœur-Surprise. Quant à Pierrette, elle se frottait encore la joue endolorie. Avant de retrouver sa position à genoux sur la terre cuite, elle eut le temps de crier :

— Rattrapez-la, ma sœur, elle cherche à se sauver du collège.

Odette bondit hors de la chapelle, traversa la cour déserte, fila dans l’allée qui l’emmenait hors du collège. Par chance la grille n’était pas fermée à clé.

Sœur-Rapide s’élança derrière elle, criant des mots absurdes : « vous n’avez pas le droit… faut pas… faut revenir… vos parents ne seront pas contents… »

Vite l’air libre ! Ouf ! voici Odette dehors. Vite à ses trousses ! Et voici Sœur-Déception à la rue.

Pierrette sortit de la petite église et s’avança dans la cour, s’approcha de la grille. Plus personne. La copine d’une courte soirée avait disparu, Sœur-Geôlière aussi. Elle retourna à ses prières dans la chapelle ténébreuse. Derrière elle, le silence de la cour, les bruits de la cité, les moteurs, les klaxons, les sirènes des pompiers, bref, tout le brouhaha de la ville.

On ne revit pas la sœur de la journée, ni même d’ailleurs le directeur. En fin d’après-midi, ce fut la prof principale de la classe de Pierrette qui raccompagna celle-ci devant la grille du collège où ses parents l’attendaient. Premier mot du papa : une claque. Premier mot de la maman : un regard venimeux.

Après sa deuxième baffe du jour, Pierrette s’engouffra sur le siège arrière de la Peugeot 203, le père responsable au volant, la mère soumise à côté, direction la ferme d’Amondans.

2

Janvier 1964

Pierrette souleva un coin de rideau. Le blanc du ciel sous le soleil pâle de l’hiver apportait une lumière douce le long de la lisière de bois, loin là-bas, de l’autre côté de la route. La jeune fille posa son regard sur le chemin qui courait sous sa fenêtre. De sa chambre au premier étage, elle surplombait la maison basse du menuisier du village, laquelle s’écrasait dans le pré à l’herbe plate et rabougrie. Sortie de son sommeil agité, elle essuya du bout de ses doigts ses yeux collés pour mieux découvrir cette nouvelle journée qui, sans aucun doute, sera bien terne. Elle posa sur ses épaules un épais gilet par-dessus le haut de son pyjama. Une ombre passait en contrebas derrière le rideau, elle souleva à nouveau le voilage, simple curiosité. Sur la route, un jeune garçon qu’elle reconnaissait, mais qu’elle ne connaissait pas. C’était l’apprenti de la menuiserie d’en face. Il longeait le chemin, affublé d’une veste de cuir et de gros brodequins, puis il s’engagea dans l’atelier par une porte sur le côté. C’était l’image fugace de ce beau gosse de dix-neuf ans qu’elle n’avait pas le droit d’aborder. C’était un gars qui venait d’ailleurs, on devait donc se méfier, disait-on au pays, ce que confirmaient bien entendu les parents de Pierrette. Pire ! Il n’était pas français, il fallait rester d’autant plus vigilant. Pierrette ne connaissait pas la couleur des yeux du garçon, des yeux clairs pour sûr, bleus pas certain, brillants, oui, elle avait remarqué l’éclat du diamant, même de loin cela se voyait. Il montrait ses cheveux blonds lorsqu’il ne portait pas son chapeau de paille sur la tête. Malgré tout, une mèche sur le front dépassait du galurin, ce qui lui donnait un air de voyou, et Pierrette appréciait en cachette.

Elle descendit le vieil escalier en bois. Elle percevait des bruits de vaisselle, un raclement de gorge mâle, un cliquetis de chaine qui provenait de l’étable située sous la gauche des marches, c’était un mélange de vie animale et familiale. Elle poussa la porte de la cuisine en bas de l’escalier tout en gardant la tête basse, mais les yeux levés vers les visages familiers.

— Bonjour, dit-elle.

Ni le père, assis devant son bol de café au lait, ni la mère en train d’essuyer une tasse ne daignèrent lui répondre. Non pas parce que leur fille s’était mal comportée la nuit dernière au collège, mais il en était ainsi de la bienséance dans ce rude milieu paysan. Délicatesse inutile dans le cercle familial. On réservait la vraie politesse pour montrer son respect envers les autres. La famille est une seule et unique personne, et une chose unique ne peut afficher ni courbettes ni compliments à l’égard d’elle-même. On n'échange pas entre soi et soi, l’organisation domestique chrétienne est connue depuis des millénaires : le patriarche, la ménagère, et les enfants que l’on élève pour qu’ils renouvèlent la même existence. Pas d’introspection possible puisque tout est défini une bonne fois pour toutes par la religion.

Le père, un robuste gaillard à la moustache épaisse, posa son bol sur la table, releva le nez.

— La prochaine fois, tu te lèveras plus tôt. Ne crois pas que tu es en vacances parce que l’école t’a jetée dehors pour huit jours. Demain tu sortiras du lit à cinq heures et demie et tu viendras m’aider à la traite. Ta mère aura à faire à la cuisine, on a tué l’cochon hier et y a du boulot, aujourd’hui tu vas faire le pâté et les saucisses avec elle.

Pierrette s’installa timidement en face de son père. La mère posa un bol sur la table devant sa fille. Elle s’approcha de la cuisinière au feu de bois sur laquelle reposait une cafetière où trempait la traditionnelle chaussette à café. Elle s’en empara et versa le liquide chaud dans le bol de Pierrette. La jeune fille se souleva pour prendre le pot de lait encore tiède de la traite du matin et la verrine de miel posée de l’autre côté de la grande table de ferme. Elle mélangea, café, lait et miel. Elle n’avait pas faim, elle se força à grignoter une tartine de beurre trempée dans son bol, elle attendit la leçon de morale à venir. Le père observait tous les gestes de Pierrette, comme pour vérifier que sa fille était somme toute assez normale. Debout devant la cuisinière, le visage sévère, la mère se lança la première en posant ses mains sur ses hanches :

— Tu fais honte à la famille, pauvre gamine ! C’est Dieu pas possible de faire ce genre de cochonnerie !

Le père frappa du plat de sa main sur la table en fixant les nœuds de chêne qui vibraient sous le choc de sa grosse paluche.

— Qu’est-ce que tu racontes, la mère, la famille n’a pas à avoir honte puisque personne ne saura.

Grand silence.

— T’entends, personne, pas même sa sœur, pas même sa grand-mère. Et puis toi, Pierrette, ce que tu as fait, c’est… c’est interdit par la loi, c’est interdit par c’que c’est une bizarrerie qui dénature… qui dénature toute la famille. Et on pourrait même te faire voir au docteur parce que c’est une anomalie de ton corps, c’est une singerie dans ta tête.

La mère, appuyée contre la barre inox de la cuisinière, se permit de nuancer :

— Faudra que tu te confesses, Pierrette, c’est un affreux péché que tu as commis, si tu veux que Dieu te pardonne un jour.

— Personne ne doit savoir, j’ai dit, pas même le curé, t’entends, la mère !

— Mais notre fille ira en enfer !

— Avec ce qu’elle a fait, elle peut bien aller au diable, mais arrête un peu avec tes bondieuseries, la mère.

Pierrette fixait la boule à neige sur le buffet, la Vierge Marie flottant dans l’eau grasse, indifférente à l’incident. La statuette patientait depuis des semaines dans l’attente qu’une main amusée vienne retourner sa demeure de verre. La mère de Jésus vivrait ainsi quelques secondes parmi le monde, cueillerait les flocons de neige qui tomberaient doucement du ciel imaginaire. C’était un cadeau de Pierrette pour sa maman au soir d’un voyage scolaire à Notre-Dame-du chêne.

Elle les aimait bien, ses parents, autoritaires certes, mais ils lui apportaient la sécurité et la chaleur du foyer, ils invitaient les sourires des oncles et des tantes pour des repas de famille, ils partageaient quelques rares, mais bons moments avec sa sœur et ses cousines. Ils semblaient carrés, décidés à éduquer leurs filles dans la religion catholique, mais enclins à leur offrir le meilleur pour leur avenir. Ils se saignaient pour leurs enfants, et le compte en banque virait souvent au rouge pour régler les études des deux filles. Intelligentes, elles désiraient se cultiver, surtout Pierrette assidue de lecture, de musique, curieuse de tout, de trop peut-être. Paule, la grande sœur, courait derrière les vaches, s’occupait du cheval, nourrissait la basse-cour tout en suivant ses études secondaires au lycée Pasteur de Besançon. Depuis Amondans jusqu’à la ville, la route en vélosolex lui paraissait longue, le retour, plus pénible encore malgré le moteur. Il fallait en effet pédaler dans les côtes d’Arguel et de Fertans, puis donner un dernier coup de pédale pour rejoindre les hauteurs d’Amondans.

Pierrette, les yeux toujours fixés sur la vierge emprisonnée, attendit la fin de la leçon de morale tout en craignant le verdict.

— Si ta camarade reprend les cours à Notre-Dame comme toi la semaine prochaine, on te retire de l’école. Tu aideras à la ferme en attendant ton mariage.

Pierrette se leva, fit le tour de la grande table et s’approcha de son père, osa une main sur son épaule.

— Non, pas ça, papa.

Il tourna son visage sévère vers sa fille.

— Comment ça ? Ne me dis pas que tu veux revoir cette… cette petite…

— Non, j’ai compris, papa, ce que je ne veux pas, c’est que tu m’obliges à quitter l’école. Trouve-moi un autre collège, mais ne me laisse pas finir paysanne.

Elle regardait sa maman en même temps, espérant une planche de salut auprès de cette femme plus raisonnable que son mari.

— On verra, lâcha la mère, en attendant faut faire le pâté.

Pierrette ne pourra pas se consoler dans les bras de ses deux seules confidentes : sa grande sœur Paule suivait ses cours au lycée et ne rentrerait pas ce soir-là. Cette dernière dormirait à Besançon chez des amis de la famille, et la grand-mère passait les mois de janvier et février vers sa fille à Montbéliard. À défaut Pierrette caressera la viande hachée, les saucisses et la tête du cochon, elle chouchoutera les bocaux qu’elle rendra parfaitement propres, elle chauffera les terrines pur-porc dans la lessiveuse d’eau bouillante.

Entre les quatre murs vert sale de la cuisine, véritable pièce à vivre, Pierrette, entourée de ses parents, mangea peu au repas de midi, juste un petit morceau de boudin et deux cuillerées de purée de pommes de terre. Aucun mot échangé à table, seulement quelques gestes sonores entre grognements, mâchouilles et la plainte de l’eau bouillante de la lessiveuse sur le feu.

L’après-midi, les poignets de Pierrette s’échauffaient en tournant la manivelle du hachoir, puis se fatiguaient en retenant la viande qui glissait dans les boyaux. En fin de journée, les terrines reposaient sur les étagères de la cave, les saucisses de Morteau s’entassaient dans une corbeille, le père les accrocherait bientôt dans le fumoir au fond de la grange.

Exténuée, Pierrette avala une assiette de semoule sucrée qu’elle cuisina elle-même puis monta dans sa chambre. Elle devait se lever à cinq heures trente le lendemain matin, son papa ne l’appellerait pas deux fois.

Enfoncée dans son lit froid, Pierrette frottait ses mains sur ses cuisses cachées par le pyjama. Elle cherchait un peu de chaleur sous l’épais édredon. Elle pensa brièvement aux caresses de l’autre nuit, puis elle s’attarda sur les paroles piquantes de son père. Non, pas question de laisser tomber l’école, pas question ! Ensuite ses pensées traversèrent la route de l’autre côté de la ferme. La menuiserie sommeillait dans l’obscurité. Est-ce que l’apprenti dormait au village ? Aucune idée. Personne ne lui avait dit, elle n’avait jamais osé demander. Elle savait juste qu’il s’appelait Williams et qu’il venait au boulot à pied pour huit heures les matins d’hiver du lundi au samedi. Quoi qu’il en soit, elle ne pouvait pas le contempler souvent, hormis pendant les vacances scolaires. En semaine, elle restait à l’internat en ville, lui au travail à la campagne, et le weekend il courait on ne sait où. Bientôt le visage du beau blond musclé s’évanouit sur le traversin et Pierrette s’endormit dans les effluves du pâté et du boudin.

Les soirs de fin de semaine, elle s’autorisait une distraction des plus agréables : elle ouvrait la porte de la salle à manger où l’odeur de cire embaumait cet intérieur trop souvent désert. Malgré le froid, une couverture sur les épaules, elle avançait sur le parquet de sapin jusqu’au piano. Elle s’asseyait sur le tabouret, soulevait la planchette vernie puis effleurait les octaves de ses longs doigts blancs. De son oreille sûre, elle qui aimait tant les ballades romantiques, une mélodie charnelle glissait avec langueur, seulement pour son cœur à elle. Elle versait souvent des larmes sur l’ivoire sans trop savoir pourquoi. Elle disait que rien ne valait le piano pour jouer d’aussi belles romances, juste peut-être un timbre grave de saxophone qui viendrait se marier à la douceur de la musique de la pianiste.

Elle entrevit une fois encore Williams un soir de gel sous la nuit étoilée. Il sortait de la menuiserie tout en jetant un regard vers la fenêtre de la chambre, Pierrette laissa retomber le rideau et recula de la vitre pour ne pas montrer sa curiosité. Trop tard ! Le jeune apprenti l’avait remarquée puisqu’il se permit un signe de la main en direction de la fenêtre du premier étage. Était-ce un bonsoir ou un désir ? Les deux peut-être, un beau gosse comme lui reflétait certainement la courtoisie et la séduction, songeait Pierrette toujours cachée dans l’ombre de sa chambre.

La veille de son indécis retour au collège, son père lui annonça une bonne nouvelle.

— Prépare tes affaires d’école et ta valise pour l’internat, tu retournes à Notre-Dame demain matin. L’autre malade qui a voulu te pervertir ne rejoindra plus cette école religieuse.

3

Janvier 1964

La Peugeot 203 roulait doucement dans la descente de Fertans, la route semblait sèche, mais avec un tel gel, le conducteur devait rester prudent, une plaque de verglas pouvait se cacher au détour d’un virage. Malgré le soleil frais, les prairies affichaient leurs couleurs chagrines, un vert pâle entre terres dures et haies squelettiques. À l’intérieur, assise côté passager, Pierrette fébrile de sa rentrée prochaine, regardait l’hiver derrière le pare-brise tout en imaginant punitions et harcèlements à son arrivée à l’institution religieuse. Son père qui surveillait attentivement la route ouvrit la bouche à l’entrée du village de Cléron.

— J’espère que ta semaine de travaux agricoles à la ferme t’aura servi de leçon. Je présume que cet indicent de l’autre nuit au collège a été provoqué uniquement par cette camarade malade. J’ai confiance en toi. Jure-moi que c’était une erreur, que tu oublies toutes ces cochonneries pour toujours.

— Oui… je crois…

— Tu crois… tu crois… tu dois en être sûre !

— Oui, papa.

Le père n’insista pas, inutile d’enflammer l’échange, il suffira, à l’avenir, de surveiller sa fille. Quant à Pierrette, elle ne comprenait pas tout, elle devait mettre de l’ordre dans son cerveau d’ado, laisser venir la vie, naviguer entre ses désirs et son éducation, ne pas se rebeller.

Tremblante de tous ses membres, un peu de froid, beaucoup d’inquiétude, Pierrette franchit les grilles de l’institution et rejoignit le dortoir pour se changer et passer sa blouse d’écolière. Ouf ! la presque totalité de ses camarades de chambre avait regagné le réfectoire. Deux retardataires qui se chaussaient dévisagèrent la revenante d’un air faussement indifférent. Une fois seule, assise sur son lit, elle réfléchit à la meilleure façon de repousser le plus loin possible sa rencontre avec les collégiennes. Le lundi matin commençait par une messe. Alors que tous les élèves prenaient leur petit-déjeuner, elle courut la première à la chapelle, s’installa sur le banc le plus éloigné de l’autel. Lorsque les jeunes filles entrèrent dans la petite église, encadrées par quatre Sœurs-Surveillantes, Pierrette baissa la tête pour ne pas affronter le regard de ses camarades et s’agenouilla sans attendre l’ordre du curé.

Lorsqu’elle releva la tête, ce fut pour observer au loin, en haut, les dessins noirs des grilles qui séparaient l’ombre et la lumière des vitraux. Puis le cœur de chant, beau et langoureux s’engouffra dans le ventre de Pierrette. Elle ne savait pas si les plaintes et les supplications vocales des Sœurs-Chantantes invoquaient la paix éternelle dans ce temple sacré ou si les cantiques aux douces notes féminines flattaient sa tendresse et sa fragilité. Accompagnée de l’harmonium de Sœur-Sacristain, la pureté des voix résonnait sur les murs de pierres, le plafond de plâtre, les vitraux colorés. Dans la sérénité du lieu, Pierrette se mit à espérer qu’elle était aimée, aimée par Dieu, par ses parents, par les Sœurs-Educatrices, par ses camarades, par le monde entier.

Sortie du sanctuaire rassurant, Pierrette se confronta bien vite à la réalité. Dans la cour du collège, elle se sentit brusquement seule. Ses amies de classe n’étaient pas venues à sa rencontre. Elle s’appuya contre le mur du préau dans l’angle le plus tranquille. Elle savait qu’on l’observait, que beaucoup de filles du dortoir voulaient connaitre les dessous de l’affaire, mais qu’elles n’osaient pas encore l’approcher. Elle sentait bien que les plus hardies allaient l’aborder dans un avenir proche, au déjeuner peut-être, plus sûrement dans la chambrée ce soir. Ces saintes-nitouches dévoileraient bientôt une curiosité malsaine, une moquerie de gamines. Mais Pierrette attendrait les coups sans honte, même si ses parents ne lui avaient pas conseillé de parade. Son intelligence et son esprit de répartie sauraient renvoyer dans les cordes toutes remarques désagréables, tous regards vicieux, tous gestes équivoques. Non pas qu’elle appréhenda une quelconque atteinte à son corps, ces pétasses restaient trop prudes et trop lâches pour s’avouer un désir contre nature. Pierrette redoutait plutôt une gerbe de flèches dans son cœur, un outrage pour son âme.

Les mathématiques du matin l’ennuyèrent. À midi, assise en face d’une inconnue, le repas s’écoula trop lentement. L’après-midi, elle réveilla sa conscience lorsque la professeure de français organisa une composition écrite surprise : imaginez que vous rencontriez Dieu en personne à la sortie de l’école, comment réagiriez-vous ? Que lui demanderiez-vous ? Vous avez deux heures. Attention aux fautes d’orthographe.

« Je n’ai pas à imaginer Dieu à la sortie de l’école puisqu’il est toujours présent en moi, il sera donc forcément là devant les grilles du collège lorsque je passerai sous celles-ci. Je n’aurai pas de réaction différente ce jour-là, tout comme les autres jours, tout comme à chaque instant de ma vie dès lors que Dieu est toujours en moi. C’est pourquoi d’ailleurs je n’ai pas besoin de l’influence de monsieur le curé pour me guider et des Bonnes Sœurs trop souvent présentes à mes côtés pour m’endoctriner. Certes, on va me rétorquer que c’est justement à la faveur de à mon éducation religieuse que j’ai découvert Dieu. Pas sûr. Pas sûr parce que j’ai trouvé Dieu par moi-même, par le curieux mélange de mon instinct et de mon âme. C’est aussi par l’éducation de mes parents que Dieu me nourrit, m’abrite, me réchauffe, m’apporte quelques plaisirs, c’est à la faveur de mon âme que je cherche ma voie, l’amour, l’intégrité. Certes, vous allez me rétorquer que Dieu est dans mon cœur, que Dieu est partout. C’est vrai, c’est là que l’on se rejoint, que nous sommes d’accord, c’est là que la religion et moi ne faisons qu’un. Ma religion c’est Dieu dans mon esprit. Que l’on m’autorise donc à prier entre moi et moi, et laissez-moi ainsi m’agenouiller devant mon âme divine.

Quant à savoir ce que je demande à Dieu… je lui demande tout. Il faut bien reconnaitre que jusqu’à ce jour il ne m’a pas apporté grand-chose. Certes, un toit, de la nourriture, une famille sécurisante, quelques amusements précaires, une nature environnante belle et saine, mais est-ce lui qui me fait rêver, chanter, danser, aimer ? Pas sûr une fois de plus. Si, malgré le doute, mes propres pensées ne cherchaient pas à me connaitre, alors je serais une poupée de pacotille naïve et ignorante. Lorsque j’écris que je lui demande tout, je demande à moi-même de donner un sens à ma vie, je demande de l’amour, je souhaite vivre dans une société sincère et fraternelle. Si le Dieu des Sœurs existe, il a encore du boulot sur cette terre. Il devrait se remettre en cause, cesser les guerres, les famines, le mensonge, la vengeance, l’hypocrisie, la jalousie et mille autres défauts qui entrainent tant de péchés que lui-même nous demande d’expier.

Je n’ai donc pas besoin de deux heures pour réagir devant Dieu, ma composition écrite s’arrête ici. J’attends maintenant que la religion me convoque, me jette à la porte de son institution, non pas parce que je ne crois pas en son Dieu, mais parce que je défie ses ouailles qui ne savent pas m’aider dans ma quête spirituelle. »

La semaine suivante, Sœur-Professeure convoqua Pierrette, octroya un zéro à sa rédaction, deux jours d’isolement en prime et bien sûr un entretien musclé devant le directeur. Mais le patron de l’établissement ne renvoya pas Pierrette aux travaux des champs, prétextant que justement quelques années de plus dans son institution permettraient à son élève rebelle de se mouler dans la vérité. Il ne prévint même pas les parents de l’insolence de Pierrette, mieux, le directeur fit rectifier la note de la composition écrite, dix sur vingt semblait plus approprié. En effet, ce texte montrait une certaine recherche, une réflexion auxquelles objectivement l’institution devait répondre, et puis il n’y avait pas de fautes d’orthographe.

4

Été 1964

En ce jour de fête nationale, Pierrette soufflait ses quatorze bougies avec ses parents et sa grande sœur Paule. Elle avait reçu la veille, comme chaque année, une lettre de sa grand-mère paternelle Suzanne.

« Joyeux anniversaire, ma petite Pierrette. Te voilà grande maintenant, tu cours vers ta belle jeunesse et tu découvres beaucoup de choses de la vie. Ta maman me dit que tu travailles bien à l’école, et à la rentrée tu seras dans ton année de brevet élémentaire. Félicitations ! Mais j’ai appris que tu t’es dévergondée au mois de janvier dernier à l’internat. Que s’est-il passé ? Tes parents n’ont rien voulu me dire, juste ta mère qui m’en a soufflé deux mots, mais huit jours de mise à pied, ce devait être grave. Comme nous deux on se dit tout, quand j’irai à la ferme à Amondans au mois d’août, tu me raconteras tes déboires. Ici à Montbéliard, rien de nouveau, ton oncle et ta tante vont bien, ils te donnent le bonjour. J’ai accompagné cette lettre d’un petit billet de dix francs, vérifie qu’il est bien dans l’enveloppe. Je t’embrasse. »

Pierrette glissa la lettre dans le tiroir à secrets, déposa le billet de dix francs dans la grenouille verte en porcelaine, une tirelire offerte par sa grand-mère lorsqu’elle avait quatre ans. Elle reçut ce cadeau parce que son parrain venait de disparaitre, un accident de tracteur. Dès lors, Suzanne enfilait deux casquettes, elle officiait comme parrain tout en restant la grand-maman de Pierrette. Ainsi l’enfant, puis maintenant l’adolescente, bénéficiait de l’amour débordant de Grand-mère-parrain, ce qui expliquait qu’elle seule continuait de recevoir un courrier d’anniversaire chaque année, accompagné d’un billet de dix francs. Grand-mère aimait tout de même ses autres petites-filles, quatre au total, Pierrette donc, mais sa grande sœur Paule et sa cousine Joëlle. Ces deux dernières étant nées au printemps, Suzanne profitait alors des ponts de l’Ascension et de Pentecôte pour célébrer les anniversaires en famille. Quant à la quatrième, Carmen, comme elle était née un premier janvier, Suzanne s’invitait ce jour-là à Besançon pour voir sa petite-fille souffler ses bougies. Grand-mère aurait aimé retrouver Pierrette au 14 juillet, mais cela tombait toujours mal, elle restait à Montbéliard pour garder la chienne et entretenir la maison de sa fille religieuse qui partait toujours en pèlerinage à Lourdes à cette période. Alors Suzanne se rattraperait au mois d’août et profiterait un maximum de sa Pierrette chérie à la ferme d’Amondans.

Suzanne courait sur ses soixante-neuf ans. Bien portante et alerte, elle se laissait toutefois choyer par ses enfants. Elle naviguait ainsi d’une maison à l’autre, elle vivait l’hiver chez ses filles soit à Montbéliard, soit à Besançon et la belle saison, hormis la semaine du 14 Juillet, vers son fils à Amondans.

Pierrette attendait toujours avec impatience le mois d’août où Grand-mère devenait son réconfort, son petit bonheur de l’année, sa confidente. N’empêche, Grand-mère avait des idées bien arrêtées ! Faudrait-il lui avouer son amourette d’un soir à l’internat avec une fille qu’elle connaissait à peine ? Pas sûr… Suzanne, bigote au possible, n’apprécierait certainement pas ce libertinage.

Nul besoin de soulever le rideau en cette belle soirée d’été. Par la fenêtre grande ouverte, la silhouette de Pierrette se dessinait dans l’encadrement de l’huisserie lorsque Williams sortit de la menuiserie. Il secoua sa main en direction de la croisée, et son sourire courut jusqu’aux joues rouges de Pierrette. Elle répondit timidement par un bref mouvement de son avant-bras puis elle se retira dans l’ombre de la chambre pour cacher son brin d’émotion. Lorsqu’elle devina que le jeune homme avait contourné la ferme, elle s’approcha de la fenêtre, se pencha pour espérer contempler le dos de l’apprenti menuisier qui allait s’évanouir dans le fond de la rue principale. Manque de pot ! Il se retourna au même instant, alors avec ironie il lui renvoya un nouveau salut en agitant la main avec frénésie. Elle rougit à nouveau, recula dans l’ombre, mais c’était trop tard. Sans le vouloir, elle avait donc encouragé l’audace de Williams, et le lendemain soir, il lança sous sa fenêtre :

— Bonsoir, belle enfant !

Mais la belle enfant, déjà dans l’ombre, recula encore jusqu’à buter son dos contre le mur opposé de la chambre. Elle se retourna machinalement comme si Williams courait dans l’escalier pour s’agripper à elle, à moins que ce ne fût Sœur-Punition qui la pistait.

Plus loin à la sortie du village se dressait la ferme des Vouillet, une grande bâtisse comtoise à deux pans, bourrée d’ouvertures face au sud, de beaucoup de pièces en bas, de nombreuses fenêtres à l’étage, des chambres pour plein d’enfants. Plus haut un immense pignon cachait la grange. Le foin s’empilait là pour l’hiver afin de nourrir les vingt vaches laitières, autant de génisses, quelques petits veaux.

Léon, un fils de cette grande bâtisse, passait fréquemment sous la fenêtre de Pierrette, fièrement assis sur son tracteur Pony d’un rouge rutilant. Si Pierrette se dressait devant l’ouverture, il levait le bras en l’air pendant que son autre main tenait le volant, un grand sourire accompagnant le geste, et Pierrette ne reculait jamais dans l’ombre. C’était un bon garçon du village, elle n’avait pas besoin de cacher son amitié. Elle lui répondait donc du même geste, l’autre main appuyée sur le chambranle de la fenêtre. Parfois, elle se trouvait dans le jardin devant la maison lorsqu’il passait, alors il s’arrêtait, ils bavardaient quelques instants, ils parlaient du temps, des foins, de rien.

Léon avait dix-sept ans, et Léon n’aimait pas Williams parce qu’il était trop beau, parce qu’il était étranger, parce qu’il regardait Pierrette d’un air coquin.

En cette matinée du 1er août, Grand-mère et sa petite-fille Joëlle de Besançon débarquèrent à la ferme d’Amondans. Joëlle, quatorze ans comme sa cousine Pierrette, embrassa celle-ci sur la joue dès son arrivée, puis tapa la bise à Paule, la sœur de Pierrette. Suzanne suivait, elle embrassa ses deux petites-filles. Seule Carmen, la quatrième petite-fille de Suzanne et grande sœur de Joëlle n’avait pas rejoint la ferme d’Amondans ce jour-là. Carmen aimait les rues de Besançon et l’appartement de ses parents au centre-ville, elle restait donc vers ses copines. Ses dix-sept ans lui permettaient ses premières sorties de jour, et un peu de nuit.

Les deux cousines du même âge s’entendaient si bien que Pierrette passa son avant-bras sous celui de Joëlle et les voilà vite fait au premier étage pour parler belles robes, maquillage et amourettes. Mais de flirts, Joëlle n’en avait jamais connus, elle avait le temps, confiait-elle. Quant à Pierrette, elle rougissait dès qu’on avait l’audace d’évoquer l’amour.

Joëlle, blonde comme Pierrette, dévoilait de longs cheveux lisses, ceux de sa cousine glissaient aussi jusqu’au milieu de son dos, agrémentés de boucles légères. Les yeux bleus de Joëlle, peut-être un peu trop surlignés de mascara, semblaient encore plus grands que ceux de Pierrette. Toutes les deux affichaient une silhouette svelte, un visage souriant, une joie de vivre, presque deux sœurs jumelles, une différence cependant, Joëlle montrait une claudication, un accident, parait-il.

L’après-midi les deux jeunes filles descendirent au bord de La Loue en contrebas du village. Quelle surprise en parvenant dans un coude de la rivière ! Elles découvrirent Grand-mère, à demi couchée dans l’herbe sous un saule, les avant-bras sur la terre, sa robe de deuil relevée. Dans un même réflexe, Pierrette et Joëlle se cachèrent derrière le premier arbre. Les têtes penchées, elles surveillaient leur mamie. Suzanne semblait tâter le bout de sa longue robe et ses lèvres remuaient dans le vide, la vieillesse paraissait gamberger. Brusquement un éclat doré jaillit du tissu. La grand-mère palpa le lingot d’or entre ses doigts puis le remisa dans la doublure. Elle s’empara d’une boite à épingles posée dans l’herbe à côté d’elle et se décida à coudre l’ourlet qui cacherait cette richesse dans les fronces de sa robe noire. Elle retroussa encore plus haut son vêtement de deuil alourdi du lingot, exhibant aux petits oiseaux et aux poissons son ventre gras et plissé. Elle contrôla sa cicatrice sur le côté, la caressa comme pour vérifier que c’était bien la sienne, puis recouvrit de sa robe ses mollets parsemés de varices. Elle se leva et s’en retourna en direction de la ferme telle une vieille femme en balade. Comme Grand-mère s’éloignait sans avoir aperçu ses petites-filles, les deux adolescentes éclatèrent de rire.

— Dis donc, tu crois qu’un jour nous aurons des jambes et un ventre aussi laids ?

— N’y pensons pas, répondit Pierrette, puis elle s’allongea là où Suzanne se cachait quelques minutes plus tôt.

— Penses-tu qu’elle en a beaucoup, de ces lingots, cachés au bas de sa robe ? Ça doit être lourd à trainer pour une vieille femme.

— Vielle… vieille… n’exagérons rien, elle n’a que soixante-neuf ans. Pis un ou deux kilos à trainer, c’est rien, d’autant qu’elle ne marche guère. Et pis, ce sont peut-être ses seuls vrais amis, ces lingots d’or.

— Dis donc Pierrette, lui répondit sa cousine allongée à ses côtés, je lui connais une amie bien plus proche, vois-tu de qui je veux parler ?

Le large sourire de Pierrette semblait un aveu :

— À qui penses-tu ? Peut-être à moi, petite jalouse !

— Oui, c’est ça, je suis un peu jalouse. Pourquoi est-ce toi sa préférée ?

— Parce que je suis sa filleule en même temps que sa petite-fille. Et pis aussi parce que je suis la plus gentille.

Joëlle pinça le côté du ventre de Pierrette.

— Dis donc, t’aurais pas les chevilles qui enflent, par hasard ?

— Pis il est vrai que grand-mère et moi, nous nous entendons bien, mais je me sens bien également avec toi.

Ne rien dire, juste laisser courir les yeux couleur de la rivière, sur le flot de l’eau.

— J’ai envie de t’avouer quelque chose, Joëlle, mais c’est… c’est délicat.

Le sourire de Joëlle se fit sévère, celui de Pierrette disparut carrément.

Encore un long silence, seulement le clapotis de la rivière et les pépiements des oiseaux.

Joëlle s’impatientait :

— Alors, t’accouches… c’est quoi cette cachotterie ? Ta grand-mère est enceinte, ta sœur va se marier, t’as un bon ami dix ans plus vieux que toi, c’est quoi ?

— C’est pire. J’ai… j’ai fait des… une bêtise à l’internat.

Joëlle se redressa sur ses avant-bras, posa sa tête contre le tronc du saule. Pierrette s’approcha, les chevelures se frôlèrent.

— Je te le dis à toi parce que tu es ma cousine bien aimée et que tu pourras garder un secret.

— Bien sûr, ma chérie.

— Ne m’appelle pas chérie. Lorsque tu sauras tout, tu risques d’être gênée.

— C’est une histoire d’amour ?

— En quelque sorte.

Les doigts de Joëlle tripotaient un brin d’herbe, les mains de Pierrette froissaient nerveusement sa robe à fleurs.

— Sœur-Geôlière m’a surprise dans mon lit d’internat avec une autre fille.

L’étonnement de Joëlle fut si brutal que d’instinct elle retira sa tête du tronc du saule et s’écarta de sa cousine, puis elle se releva. Face à Pierrette, les poings sur les hanches, elle exposait ses fins mollets et ses genoux sous son visage.

Un instant plus tard, son sourire détendit quelque peu sa cousine. Pierrette tendit son bras.

— Pis aide-moi à me relever, et surtout ne dis rien si c’est pour me juger comme m’ont jugé mes parents.

— Ben oui, dis donc, tu vois bien que je ne dis rien.

Joëlle tendit la main à Pierrette pour l’aider à se soulever. Les visages se séparaient de quelques centimètres et le parfum chèvrefeuille de l’une se mélangeait à l’eau de Cologne de l’autre.

— Pourquoi ne dis-tu rien ? C’est mal ce que j’ai fait ?

— Non, je m’en fiche, c’est ton histoire.

Puis Joëlle embrassa sa cousine sur la joue et rebroussa chemin, direction le village. Les deux filles se tenaient la main en remontant la côte sur le chemin caillouteux bordé de coquelicots et de marguerites.

— Pis grand-mère veut me causer à ce sujet, faut-il lui avouer ?

— Ah non, surtout pas ! Moins de personnes savent, mieux c’est. Dis donc, pourquoi veut-elle te causer ? Que sait-elle ?

— Je pense que mes parents lui ont dit que j’avais été mise à pied de l’école pendant huit jours en janvier, mais elle ne sait pas pourquoi.