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1804. Quatre soldats aux origines et à l'histoire différentes se retrouvent mêlés au chaos des guerres napoléoniennes. De la bataille d'Austerlitz à la meurtrière Eylau, leurs destins vont se rencontrer, s'entremêler... pour s'éloigner à jamais. Dans une Europe ravagée par la guerre, leurs seuls compagnons sont le sang, les larmes, la peur, le froid, les sacrifices et le tir assourdissant des canons. Ils luttent avec fierté pour la liberté, pour défendre leur patrie, mais les années passent, et l'espoir meurt avec... Ils sont un jour partis de chez eux, sachant qu'ils reviendraient changés ; la guerre déforme les corps et les esprits. Mais même au plus profond de l'incessante lutte entre l'Empire des Français et les coalisés, une lueur d'espoir peut toujours jaillir...
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Seitenzahl: 263
Veröffentlichungsjahr: 2020
Préface
Prologue
Partie 1 : Aurore
Aristide – La naissance d’un empire
Alexandr – Une ombre passe sur la Russie
James – Missive pour Vienne
Franz – La Troisième Coalition
Aristide – Entre Inn et Rhin
Alexandr – Des renforts de l’Est
James – Les vents de la bataille
Franz – Le désastre d’Ulm
Aristide – Les Lauriers de l’Aigle
Alexandr – Il est trop tard !
James – Agonie
Franz – La hantise du drapeau tricolore
Aristide – Un pied sur Vienne
Alexandr – Un éclaireur
James – Au chevet d’un héros
Franz – Léopold et Johann Wrander
Aristide – Du sang sur les pavés
Alexandr – Les feux de la gloire
James – Sous la pluie
Franz – Le Soleil d’Austerlitz
Aristide – Le linceul de l’Autriche
Alexandr – Satschan
James – White Leaves
Franz – Presbourg
Partie 2 : Lueurs
Aristide – La Prusse se rebelle
Alexandr – Au secours de l’Allié
James – Dans la poussière
Franz – Karansebes
Aristide – L’éclatante Iéna
Alexandr – Lettre sous la neige
James – Le Blocus
Franz – Ce que nous garderons toujours
Aristide – La prise de Preussich-Eylau
Alexandr – La fumée d’Eylau
James – Justice of the Seas
Franz – Un vent de liberté
Aristide – Charge sous les cannons
Alexandr – Le chaos nous enveloppe
James – Brume sur l’Atlantique
Franz – Un bruit court
Aristide – Au lendemain d’un cauchemar
Alexandr – Courage !
James – Le port de Lisbonne
Franz – Le dixième Aigle des Faubourgs
Partie 3 : Zénith
Aristide – Le Commandant et le Maréchal
Alexandr – La folie humaine
James – La Reine du Tage
Franz – Conspirations
Aristide - La Paix ne saurait tarder
James – Amy Cumberstone
Franz – Vers Temesvar
Alexandr – Tilsit
Postface
Renvois
Bibliographie
Table des Matières
Remerciements
Je me suis rendu compte, au début de la rédaction de Bérézina, la Chevauchée de l’Empereur, qu’écrire un roman historique ne serait pas aussi simple qu’il y paraissait, et qu’il me faudrait un peu plus de temps et d’attention pour parvenir à mes fins… Je ne pouvais pas me lancer d’un coup, sans réfléchir, dans ce nouveau projet… Et ce, pour deux raisons principales :
Tout d’abord, le fait que mon récit s’appuie, cette fois-ci, non seulement sur mon imagination, mais aussi, si ce n’est davantage, sur des faits réels et vécus, n’a fait que complexifier la chose. Je ne pouvais pas inventer des dates, lieux et évènements comme je l’aurais fait pour un autre type de récit. Dans ce cas, Bérézina aurait perdu son sens même, celui de raconter l’Histoire par une histoire. Il m’a fallu me documenter sur cette période très mouvementée, qui, de surcroît, fourmille de dates, détails et personnages éminents qui ont marqué le Monde… J’ai pour ce faire, principalement trouvé mon inspiration dans le Mémorial de Sainte-Hélène, ainsi que dans l’ouvrage de Jean Tranié, intitulé L’épopée Napoléonienne (cf. Bibliographie, page 299)
Cependant, il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas ici pour lire une encyclopédie historique sur l’époque napoléonienne… Non ! C’est bien un roman historique que vous tenez entre vos mains. Son but, comme tout autre roman historique, est de vous faire explorer les méandres du passé, aux côtés de personnages aux sentiments, opinions et convictions facilement identifiables, de vous faire comprendre les idées et modes de vie d’une période. Il ne me fallait donc pas perdre les lecteurs sous une trop grande quantité d’informations. J’ai préféré créer des personnages que j’espère réalistes, et à qui mes lecteurs pourraient se comparer et se familiariser. Mes protagonistes reflètent l’état d’esprit et l’idéologie des différentes catégories sociales de l’époque.
Lorsque mon plan de rédaction fut prêt et que je me fus assez documenté sur le sujet que j’allais aborder, il me vint, en lisant Le Sel de nos larmes de Ruta Sepetys, l’idée de diviser le récit entre quatre narrateurs. Ils conteraient, à tour de rôle, leur histoire. Dans Bérézina, Aristide, Alexandr, James et Franz, quatre jeunes hommes totalement opposés par leur nationalité, leur langue, leur politique face à l’Empire Français, vous feront vivre les heures qui comptent parmi les plus sombres de l’Histoire de l’Europe… Cette technique de rédaction permet de mieux faire comprendre à mes lecteurs que tous les Européens ou presque, des Français jusqu’aux Russes, participèrent à ces conflits, et que chacun eut à connaître souffrance, peine, froid, déchirures, défaites, mais aussi la Victoire. Néanmoins, cette méthode apporte quelques contraintes :
Tout d’abord, le fait qu’il n’y ait plus qu’un seul et unique conteur dans mon ouvrage, mais plusieurs, implique une prise de parole moins fréquente, bien que toujours régulière, de chacun des narrateurs. Ainsi, j’ai du m’efforcer de ne pas faire stagner l’histoire, et de la faire avancer au même rythme que l’Histoire, c’est à dire assez rapidement, d’où l’usage récurrent de l’astérisme dans les pages qui suivront. Ensuite, afin de ne pas perdre le lecteur, et qu’il se souvienne où en était tel ou tel personnage à sa dernière intervention, j’ai dû faire en sorte de rédiger des chapitres très courts et en lien les uns avec les autres, notamment par l’usage des lettres.
J’ai réussi, après plusieurs mois de travail, à parvenir au résultat que j’attendais, et suis très fier de vous présenter ici Bérézina, la Chevauchée de l’Empereur. Commençons donc la triste histoire d’un Monde, qui ne se remettra jamais des séquelles de la guerre. En 1769…
Arthur Maillard, Juin 2020
17 août 1769. Le haut soleil de Corse brûlait les pavés de sa capitale et faisait miroiter les fines vaguelettes de la Mer Méditerranée. Le Soleil était d’or et la mer d’huile. Si l’on était descendu ce matin-là, très tôt, alors que le ciel de l’aube était encore rouge, on aurait pu apercevoir, au loin, sur l’eau du Golfe1, des dizaines de minuscules voiles immaculées qui se confondaient avec l’horizon. Et le temps était si incroyablement merveilleux que, si l’on montait sur le plus haut point de la ville et qu’on avait les yeux encore jeunes, on pouvait apercevoir l’archipel des Sanguinaires. Par ce temps, on arrivait même à voir Gênes, d’Ersa2… C’était du moins ce que prétendaient les anciens… Pas un nuage dans le ciel, pas même un tout petit morceau de blanc ne venait troubler cette si douce harmonie d’un mois d’août comme les autres.
Il était donc aux alentours de quatorze heures, et déjà, la température s’élevait à plus de trente degrés. Ainsi, il n’y avait pas âme qui vive dans les ruelles, mis à part deux ou trois bambins qui, en gazouillant joyeusement, couraient vers la plage au sable blanc. Les Corses étaient habitués aux très fortes chaleurs, mais il fallait reconnaître qu’on en avait rarement connu de semblables.
Une voiture avait, au petit matin, traversé la vieille capitale corse. De son bord était descendue une jeune femme toute menue, aux cheveux bouclés d’un noir de jais, vêtue d’une magnifique toilette, et qui secouait frénétiquement un éventail aux teints bariolés. Elle se nommait Maria-Gertruda Paravicini, et cela faisait un certain temps qu’elle n’avait pas mis les pieds dans la maison de son frère qui, pourtant résidait dans la même ville qu’elle. Il faut dire qu’elle avait toujours eu des relations très distantes avec lui et sa femme, une certaine Ramolino. Aussi, quand on lui avait fait part de la naissance de leur second enfant – un fils, qui plus est – elle avait saisi l’occasion et s’était précipitée dans le premier véhicule qu’elle avait trouvé…
Elle fut d’abord surprise par les rues désertes d’Ajaccio, mais s’y habitua assez rapidement. Les habitants de cette grande ville anciennement génoise suffoquaient dans leurs maisons, tant l’air était lourd, si bien que toutes les fenêtres avaient été ouvertes. Toutes, sauf celles d’une bâtisse bourgeoise fort charmante, au premier abord, qui se situait rue Saint-Charles. C’était précisément là que Maria devait se rendre. Elle réajusta son col, donna un vif coup sur les plis disgracieux de sa robe, arrangea sa coiffure, empoigna son léger bagage et s’approcha de la porte d’entrée. Alors, elle secoua sèchement la corde de la cloche qui retentit avec force dans toute la rue.
* * *
Letizia fut dérangée au beau milieu de sa lecture, seul moment qu’elle s’accordait chaque jour, pendant une heure, pour étudier les Lettres et se cultiver. Qui cela pouvait-il bien être à cette heure ? Elle n’attendait pourtant la visite de personne ! Elle patienta donc quelques instants avec curiosité, pensant que ce ne pouvait être que de simples gamins qui jouaient avec la cloche… Mais cette dernière retentit à nouveau avec insistance, quelques secondes plus tard. Elle se leva alors avec précipitation, posa son ouvrage de Bellay sur le guéridon et courut vers la porte. Elle la tira vivement à elle et se pencha vers son visiteur, qui n’était autre que Maria-Gertruda, sa belle-sœur. Elle ne put, en son for intérieur réprimer un sentiment de déception à la vue de cette personne qu’elle détestait profondément. Elle l’avait toujours trouvée hautaine et méprisante, sans cesse à lui faire la morale et à lui donner des leçons de vie… Elle prit donc encore cet air hypocrite qui se voulait agréablement surpris et accueillant :
- Maria ! s’exclama-t-elle. Quel bonheur !
- Cela fait si longtemps, chère Letizia, lança la visiteuse, presque en riant.
Elles s’embrassèrent avec joie – c’est du moins ce que voulait faire croire la maîtresse de maison – après s’être chaleureusement étreintes. Maria demanda presque aussitôt :
- Charles est-il là ?
Ce à quoi Letizia répondit, d’une mine éperdument désolée :
- Non, malheureusement, il est parti faire une course. Mais il sera de retour à midi...
Il faut savoir qu’elle avait pris, étant jeune, quelques cours de théâtre, et, qu’étant plutôt bonne comédienne, elle savait jouer une incroyable panoplie de sentiments :
- Mais ne restez pas là, voyons ! reprit-elle, soudainement amicale et prévenante.
Elle ferma alors doucement la porte, pendit la veste de Maria – que celle-ci tenait à la main à cause de la chaleur – et posa son bagage dans l’entrée. Puis, elle revint à son invitée et la conduisit d’un pas réjoui et sautillant jusqu’au salon, où elle la fit asseoir sur l’un des plus luxueux fauteuils de la pièce, qui était en fait le seul endroit que la famille avait richement meublé. Les Buonaparte n’étaient en effet à cette époque que les misérables enfants d’une somptueuse lignée…
Alors, une fois que son hôte eût pris place, Letizia s’installa avec cette grâce perdue des nobles devenus simples bourgeois3. Mais sa belle-sœur se leva alors tout d’un coup, se frappant le front, les yeux écarquillés, comme si elle avait oublié un élément d’une importance capitale. Et c’était le cas… Elle venait de se rappeler la raison de son passage :
- Dieu ! Que je suis sotte ! s’écria-t-elle.
Letizia se redressa à son tour, par semblant de politesse, et faisant mine d’être subitement inquiète :
- Enfin, ma chère, que se passe-t-il donc qui puisse tant vous troubler ? demanda-t-elle.
Soudain, à sa grande surprise, la sœur de Charles éclata de rire, un de ces rires forcés qui vous mettent mal à l’aise, ce qui la fit retomber maladroitement dans son fauteuil :
- Oh, soupira-t-elle, vous devez sans doute me prendre pour une folle, Letizia !
Mais elle se ressaisit aussi vite qu’elle avait commencé à rire :
- Puis-je voir votre enfant ? questionna-t-elle. C’était là l’objectif premier de ma venue !
Son interlocutrice acquiesça d’un signe de la tête et la somma de la suivre dans la pièce voisine où avait été installé le landau. Un nourrisson de quelques jours seulement s’y était paisiblement assoupi. Les deux femmes se penchèrent avec tendresse au-dessus du marmot, et sa mère, pour ne pas le réveiller, chuchota :
- Charles dit qu’il tient beaucoup de moi…
- Il n’est pas bien bâti ! répliqua Maria-Gertruda d’un ton dédaigneux qui agaçait beaucoup sa belle-sœur. Vous ne ferez jamais de ce chétif enfant un grand officier !
Letizia, visiblement blessée par cette remarque, se défendit froidement :
- Oh, vous savez, Joseph4 n’était pas bien grand non plus.
Alors, essayant probablement de changer de sujet, voyant qu’elle avait froissé la mère de l’enfant, Maria lui demanda :
- Rappelez-moi son nom, ma chère, je l’ai déjà oublié !
- Il s’appelle Napoleone… Napoleone Buonaparte...
« Adieu ! je crois qu'en cette vie Je ne te reverrai jamais. Dieu passe, il t'appelle et m'oublie ; En te perdant je sens que je t'aimais.
Alfred de Musset, Adieu »
2 décembre 1804. Toute la haute société parisienne s’était réunie sous les majestueuses voûtes de la cathédrale Notre-Dame, et attendait sans mot dire, l’arrivée du consul Bonaparte1. En ce soir qui allait marquer la tournure de l’Histoire, il allait être sacré Empereur des Français.
Ce n’était certes pas la première fois que j’entrais dans Notre-Dame, mais ça l’était pour un évènement d’une telle envergure. L’atmosphère était pesante et tendue, personne ne parlait. La plupart d’entre nous étions inquiets de ce que l’avenir nous réservait. Bonaparte allait-il faire connaître à la France de nombreux succès à l’image des campagnes d’Égypte et d’Italie2 ? Allait-il commettre la même erreur fatale que Robespierre, instaurant un régime tyrannique dans le but de protéger la nation ? Personne n’aurait su répondre à cette question, pas même mon père, le renommé magistrat, assis à mes côtés. Pourtant, je plaçais beaucoup d’espoirs en la personne de Bonaparte. Je savais qu’il saurait guider la France, la mener vers la gloire et la splendeur, vers la place qui lui était réservée, au milieu des plus grands. Il saurait soumettre les autres peuples, étendre notre empire au-delà des frontières de l’Europe, défier l’Autriche, la Russie, la Prusse et même l’Angleterre. Bonaparte était l’homme qui libérerait la Nation de ses chaînes ! C’était le nouveau Charlemagne qui affronterait les plus grandes puissances de notre temps ! Voilà déjà plus d’un mois que je m’étais engagé dans la Grande Armée3, et à l’instant même de mon enrôlement, j’avais vu en lui un sauveur.
Soudain, des murmures se firent entendre du fond de la cathédrale. Vingt-cinq riches carrosses s’étaient arrêtés sur le parvis. Le premier d’entre-eux, tiré par huit chevaux isabelle empanachés de blanc, était conduit par quatre pages en habits verts brodés d’or. La porte s’ouvrit ; et en costume de sacre, descendirent Napoléon Bonaparte et Joséphine de Beauharnais4. Les têtes des six mille invités se tournèrent vers le couple. Celui-ci se tenait maintenant au fond de la nef. Le Premier Consul était vêtu d’un riche manteau rouge brodé d’or, symbole de sa souveraineté. Il avait enfilé une paire de fins gants blancs. Une couronne de lauriers dorée était posée sur sa tête. Son épouse était tout aussi resplendissante, parée d’une magnifique robe immaculée, dont la traîne était portée par les sœurs du futur empereur. Un délicat diadème ornait sa tête.
Le pape Pie VII, plus convoqué qu’invité5 par Talleyrand6, entra à cet instant dans le chœur, s’installa, et d’une inclination de la tête, indiqua au cortège de s’avancer. Les tuyaux du gigantesque orgue résonnèrent alors de toute leur puissance, et les lourdes cloches de la cathédrale se mirent à sonner à toute volée. Je n’avais jamais vu pareille procession ! Joséphine et le Consul étaient suivis par toute leur famille et par des personnages de la plus haute importance, aux costumes somptueux, aux bijoux rutilants, aux magnifiques étoffes. Cette soirée du 2 décembre resterait sûrement gravée dans nos mémoires, pour des générations à venir ! Enfin, fermant la marche, une ribambelle de valets portant l’uniforme de parade, s’avançait. Ces derniers prirent place, mais le couple impérial, lui, poursuivit sa marche solennelle pour se placer au côté du Souverain Pontife que Napoléon avait contraint à faire le déplacement de Rome, quelques jours plus tôt.
La foule autour de moi, jubilait, applaudissant et poussant des « Vive Bonaparte ! ». Celui-ci leva alors la main, et toute l’assemblée se tut. Notre-Dame de Paris avait retrouvé son calme et sa pesanteur.
Après la cérémonie, fort longue, le Pape donna sa bénédiction, oignit le couple des Saintes Huiles, et le moment que tout le monde attendait arriva enfin ! L’atmosphère était tendue, et tous ici savaient que les évènements actuellement vécus sous leurs yeux allaient être décisifs pour l’Histoire de l’Europe. Napoléon Ier retira lentement sa couronne de laurier, et la confiant à un valet, saisit la couronne d’empereur et s’en coiffa lui-même. Puis, se tournant vers l’impératrice Joséphine, il en fit de même. Tous deux se relevèrent et se dressèrent face à l’assemblée. Un tonnerre d’applaudissements et d’acclamations retentit alors, couvrant même le bruit de la canonnade, qui tonnait à l’extérieur pour fêter cet heureux évènement. Ils descendirent les marches du chœur une à une, talonnés par l’élite de la société. Quand l’Empereur et son épouse passèrent devant mon père et moi, je l’entendis, malgré les cris stridents de la foule, murmurer à l’un de ses frères :
- Joseph, si notre père nous voyait7…
Ainsi, le cortège prit la direction du lourd et majestueux portail de la cathédrale, pour sortir sur le parvis où l’attendait tout le peuple de Paris. L’île de la cité résonnait de cris, de félicitations, de coups de canons. Partout on pouvait entendre :
- Vive l’Empereur ! Vive l’Empire ! Vive la France !
De nombreux drapeaux tricolores s’agitaient sur son passage et les clairons de l’armée sonnaient de tous les côtés. Les invités se dépêchèrent eux-aussi vers la sortie afin de suivre celui qu’on appellera l’Aigle jusqu’aux Tuileries8. Père et moi arrivâmes enfin à nous éclipser du vieil édifice et à marcher à la suite de la procession. Deux porteurs de torches nous précédaient, nous guidant dans la nuit obscure et froide de la capitale en effervescence. Je resserrai le pan de la veste de mon uniforme. Il neigeait depuis bientôt deux heures sur Paris et le froid commençait à nous enlacer de ses doigts givrés.
A tout juste trente-cinq ans, Napoléon était passé du titre de Consul Bonaparte à celui d’Aigle, du petit caporal à l’Empereur suprême.
Moscou était endormie. Les toits étaient blancs de neige et les pavés givrés. Toutes les cheminées de la Troisième Rome9 fumaient, et le soleil commençait à se lever, rouge, à l’Est. Il devait être cinq heures du matin. Rien ne bougeait, tout était calme et les oiseaux ne chantaient pas encore. Ils ne chanteraient pas aujourd’hui ! Demain, peut être, mais pas maintenant. L’heure était trop grave pour l’Empire de Russie. Je courais comme un effréné dans les rues de ma ville natale, trébuchant et glissant sur le trottoir glacé. J’avais revêtu ma chaude redingote d’hiver, car l’air était particulièrement froid. Les mois à venir promettaient d’être rudes, mais les gens d’ici étaient habitués au vent de Sibérie qui glace les os.
N’importe qui aurait pu se demander ce que faisait un garçon de mon âge à courir comme cela à une telle heure. Cependant, ce matin, personne ne pouvait se faire cette réflexion. Les rues étaient vides, il n’y avait pas âme qui vive.
Enfin j’arrivai en vue de la Moskva10, et sur l’autre rive, se dessinaient les contours du Kremlin, la forteresse des tsars. Sans mettre un terme à ma course, je bifurquai à gauche, et longeai la rivière moscovite où étaient amarrées quelques petites embarcations et frêles esquifs. Promptement, je tournai vers la droite, sur un petit pont franchissant le cours d’eau gelé. Je le traversai à toute vitesse, sans prendre garde au sol glissant qui avait eu raison de moi déjà plusieurs fois durant la matinée. Arrivant de l’autre côté, je m’enfonçai sans plus attendre dans les ruelles tortueuses et sales des faubourgs de Moscou, dérapant plus que jamais !
- Privet11 Alexandr ! Me lança soudain une voix, d’une des fenêtres d’un immeuble à ma gauche.
Ralentissant quelques instants afin d’identifier qui pouvait me héler de la sorte, je me frappai l’épaule gauche contre un lampadaire et m’étalai sur toute ma longueur dans la rue. Tout endolori, je me redressai avec peine et époussetai mon manteau. A cet instant, une porte s’ouvrit et en sortit Dmitri, un garçon d’écurie du Kremlin que je connaissais depuis bien longtemps. Ce devait être lui qui m’avait interpellé juste avant ma chute.
- Privet, répondis-je poliment, bien que crispé par la douleur.
Dmitri me dévisagea longtemps, puis au bout d’une minute environ, me demanda :
- Alors ?
Je baissai lentement la tête, et retins mes larmes :
- Ils n’ont pas menti !
* * *
Je pris une longue inspiration avant de pousser la porte de la maison. Dmitri avait appris la nouvelle, il s‘était effondré. Il était vrai que nous ne vivions pas les heures les plus roses pour l’Empire des Russes. L’heure était sombre. J’appuyai d’un coup sur la poignée, ouvrant la porte en grand et la claquant contre le mur. Je la refermai sèchement, et jetai ma redingote et mon ouchanka12 sur le portemanteau. Je quittai le vestibule pour arriver dans la salle à manger où était attablé mon père. Cette pièce, dont le sol était en terre battue, n’était pas très grande et pauvrement meublée : la table et ses chaises, un coffre, une vieille armoire et une horloge constituaient son unique mobilier. Trois bols de bouillon fumant avaient été disposés sur la table. Sans dire un mot, je pris place en face de mon père. Soudain, une voix s’éleva de la cuisine, la pièce voisine :
- Piotr, qui est-ce ?
- C’est Alexandr qui est revenu, répondit posément ce dernier.
Ma mère, tablier à la main, se présenta dans la salle et s’assit à mes côtés. Nous commençâmes tous trois notre soupe, en silence. Au bout d’un moment, Père releva la tête, me fixa droit dans les yeux, et m’interrogea, bien qu’il se doutât déjà de la réponse :
- Et qu’est-ce qu’ils t’ont dit là-bas ?
- Ce n’était pas une rumeur, Ivan disait vrai.
Ma mère prit un air horrifié, et mon père frappa un grand coup de poing sur la table, faisant voler un peu de potage hors du bol :
- Ah, le chien ! cria-t-il. Comment a-t-il osé ?
- Ça s’est passé avant-hier, précisai-je.
- Bonaparte est une menace pour l’Europe entière ! vociféra-t-il.
- D’autant plus qu’il convoite depuis longtemps nos terres !
- À présent, il peut faire ce que bon lui semble ! Une bataille ici, un bain de sang là-bas… C’est un désastre ! ajouta mon père.
- Espérons que Vienne réagisse suffisamment tôt, souffla ma mère.
- Et si Vienne ne faisait rien ? Si l’Angleterre se ralliait à Paris ? Si le tsar tremblait, et si la Prusse tombait, que ferions-nous ? questionnai-je, au bord du désespoir.
- Si, si, si… C’est avec des « si » qu’on envahit l’Angleterre ! renchérit Piotr. Si la France ne se calme pas, l’armée recrutera tous les hommes en âge de se battre. Et tu sais ce que cela signifie, Alexandr ?
- Je défendrai la vieille Russie comme je l’ai toujours défendue !
- Peut être en faudrait-il plus !
Je me levai de ma chaise et me dirigeai vers l’unique fenêtre de la pièce qui donnait sur le jardin, une minuscule bande d’herbe avec deux pots de fleurs et quelques buissons :
« Empereur ! Rien que ça ! murmurai-je. Et pourquoi pas plutôt tsar ? Imaginez un peu l’affiche : « son excellence Napoléon 1er , tsar de Russie, Empereur de France, Roi d’Italie, et Duc de Varsovie. »
La matinée était déjà bien avancée quand j’ouvris les yeux. Au dehors, j’entendais les bruits familiers de Londres qui me réveillaient tous les matins. Les fiacres dans la rue, des bateaux sur la Tamise, le tumulte du marché, les cloches de Saint Paul13, les défilés de l’armée… Tous ces bruits qui rendent la ville si vivante. Je pouvais voir par la lucarne de ma chambre à coucher que la capitale était plongée dans un épais et froid brouillard. Ce matin, ce n’était pourtant pas les bruits de l’extérieur, ni la douce odeur du thé, ou encore moins le soleil, si rare en Grande-Bretagne, qui m’avaient tiré du sommeil. C’était cette fois-ci Henry, le majordome qui était au service de mon père depuis, paraît-il, bientôt vingt-cinq années.
Il se tenait juste en face de mon lit, dans l’entrebâillement de la porte, en costume bleu roi irréprochable. Mais plus que jamais, son visage était las, fatigué. Les traits tirés par le poids des années et des épreuves. Pour la première fois, je lui remarquai des rides, pourtant bien là depuis des années.
- Excusez-moi, Sir Brendson ? demanda-t-il.
- Que se passe-t-il Henry ? répondis-je.
- Votre père m’envoie vous chercher.
- Est-ce urgent ? questionnai-je encore, l’air endormi.
- De la plus haute importance, m’a dit votre père. Affaire d’état, me confirma-t-il.
Réfléchissant un instant, le regard plongé vers la lucarne, je répondis :
- Dites lui que je suis à lui dans vingt minutes.
- Bien monsieur.
- Est-ce tout ?
- Oui Sir.
- Dans ce cas, vous pouvez disposer, ordonnai-je.
Le vieux majordome s’inclina profondément, referma délicatement la porte et tourna les talons, me laissant seul dans mes appartements.
Sans plus tarder, je bondis hors de mon lit, m’habillai en un clin d’œil et fis ma toilette matinale. J’avais revêtu mon uniforme militaire de major : mon tricorne, mes bas, mes bottes, ma veste bleu roi, mon pantalon, et mes gants de soie. Sans plus attendre, je me précipitai hors de ma chambre pour me retrouver dans le couloir où étaient accrochés tous les portraits de nos ancêtres. Sur la pointe des pieds, je passai devant la chambre d’Amy, ma jeune sœur. Le parquet craquait légèrement à mon passage. Plusieurs fois, j’eus peur de réveiller toute ma famille. J’arrivai enfin en haut de l’escalier de chêne qui conduisait dans le hall d’entrée de notre manoir.
A ma grande surprise, Père m’y attendait, une canne à la main, sa veste dans l’autre. Lui aussi était en costume, mais sous son chapeau de velours noir, il portait sa perruque blanche, nouée par un ruban bleu.
- Et bien James, vous ne vous êtes pas pressé ! me fit-il remarquer. Dépêchez-vous donc un peu, le cocher nous attend dehors.
Il poussa la lourde porte d’entrée et m’invita à le suivre à l’extérieur. Bientôt nous nous retrouvâmes dans un brouhaha et une bousculade continue : la vie à Londres battait son plein. Une voiture à cheval était en effet stationnée juste devant la maison. Elle était tirée par deux chevaux bais harnachés et dirigés par un vieux cocher borgne qui, selon ses dires, avait combattu dans les plus prestigieux régiments de cavalerie de l’armée anglaise. Nous montâmes tous deux aussitôt dans la voiture et mon père referma la porte derrière moi. Le véhicule s’élança presque aussitôt et nous nous retrouvâmes enfin seuls. J’avais besoin de quelques explications.
- Père, allez-vous enfin vous résigner à me dire où vous me conduisez ? demandai-je.
- À Buckingham14 ! Un conseil de guerre se tient pour savoir comment agir face à la menace française, répondit-il gravement.
* * *
Nous étions, Père et moi, assis sur des bancs situés légèrement en retrait de la grande table où se tenait le conseil, dans la salle du trône. De Moore, Wellesley, Duc de Wellington, Nelson, Poget15 et tant d’autres généraux y étaient attablés. Notre bon roi Georges III16 présidait cette assemblée. Ils échangeaient bruyamment sur les évènements de Paris ; un petit secrétaire prenait en note tous les éléments qui étaient dits et toutes les décisions prises :
- Si nous ne faisons rien, nous allons droit à la guerre !
- Proposons une alliance à la France !
- Jamais ! Quelle honte ! Ce serait trahir des siècles d’Histoire ! Rappelez-vous ce qu’ils nous ont fait en 106617 !
- Seuls les sots ne changent pas d’avis !
- De toute façon, nous sommes protégés ! Bonaparte ne pourra jamais faire traverser la Manche à toute son armée !
- Et si l’Autriche se ralliait à la France ? Nous sommes perdus !
- Justement ! Prenons les avants ! Demandons aux Autrichiens et aux Russes une nouvelle alliance et repoussons Napoléon !
Le conseil débattait ainsi depuis des heures et aucune décision n’en sortait. Tout à coup, Horatio Nelson, qui n’avait pas prononcé un mot depuis le début de la séance, leva la main gauche et tout le monde se tut. Il se tourna vers le roi :
- Sire, quelle est votre décision ?
Georges III se prit la tête dans les mains, réfléchit longuement, regarda un à un les généraux, et enfin, ses lèvres se délièrent :
- Envoyez des missives à Vienne et à Moscou !
17 juin 1805. Vienne était en proie à une violente pluie qui me glaçait les os. Je ne regrettais pas d’avoir pris, avant de sortir, mon long manteau gris et mon chapeau. J’essayais de cacher le pain entre ma veste ruisselante et ma chemise, afin de le préserver des gouttes. Rien à faire, il était aussi trempé que moi, comme tous les autres passants d’ailleurs. Je n’avais jamais vu pareil déluge, même l’hiver dernier. Nous étions pourtant bien avancés dans le mois de juin et le froid était toujours aussi mordant, le temps toujours aussi triste et gris.
Je m’arrêtai enfin devant un jeune crieur de rue qui brandissait ses journaux en hurlant les titres et nouvelles. Je sortis de ma poche la pièce que mon père m’avait confiée à cet usage. Sans prendre la peine de lire la une, je saisis l’un des quotidiens détrempés et le glissai aux côtés de ma miche de pain. Sans m’attarder, je repris mon chemin, esquivant sans cesse de gigantesques flaques d’eau qui me barraient la route. Je tournai alors brusquement à droite, et rentrai dans la vieille ville viennoise. Je passai sur les lourds pavés de granit, me faufilai entre les vieux murs, m’échappai dans les rues bordées par des maisons à colombage, et enfin j’arrivai en bordure du Danube18, noyé dans la brume matinale et tourmenté par les pleurs du ciel.
Puis je longeai le grand fleuve pendant une dizaine de minutes qui me parut interminable. Je finis ma course en m’engageant dans une petite ruelle et en frappant à la porte de la seconde maison. Ma maison. Une pauvre petite bâtisse d’un étage, mais assez confortable, quoique peu spacieuse. J’entendis alors une clef tourner dans la serrure, la porte s’entrouvrit, laissant apparaître le visage de Maman, qui avait probablement été dérangée pendant sa fin de nuit. Dès qu’elle s’aperçut que l’importun visiteur n’était autre que moi, elle ouvrit en grand la porte d’entrée, afin que je puisse entrer.
Je déposai le pain et le journal sur le petit guéridon de l’entrée, je mis mon manteau et mon chapeau à sécher sur le coffre. Ma mère saisit mes courses puis se retourna vers moi :
- Ton père et moi sommes prêts à déjeuner. Veux-tu venir avec nous ? m’interrogea-t-elle.
Je jetai un rapide coup d’œil vers le pain dégoulinant et finalement je me retournai vers Maman :
- Euh… Non merci ! Je n’ai pas très faim. Je préfère monter.
- Bon. Eh bien, à tout à l’heure Franz !
Je m’engageai dans les escaliers et jetai un œil en direction de la salle à manger. Ma mère posa le pain sur la table et tendit le journal à mon père :
- Tiens Friederich, lui dit-elle, Franz est allé l’acheter ce matin.
Père attrapa la gazette et regarda dans ma direction :
- Ah ! Franz ! Tu tombes bien ! s’exclama-t-il. Une lettre est arrivée pour toi tout à l’heure. Je l’ai posée sur ton secrétaire !
Ni une ni deux, je gravis les escaliers quatre à quatre, traversai le palier et déboulai dans ma chambre. Celle-ci était minuscule. Elle n’était meublée que d’un lit, d’une armoire pour ranger mes vêtements, et d’un secrétaire où était effectivement posée une lettre. Au dos de celle-ci était écrit :
« Herr19 Franz Umbert - von20 Herr Alexandr Tchernov »
Alexandr ! Enfin une réponse après tant de semaines de silence ! Nous étions toujours en contact depuis que nous nous étions rencontrés. Ce courrier était très lourd et l’écriture tremblante. Il ne devait pas être facile de passer de l’alphabet cyrillique21
