Biarritz - Sir John Retcliffe - E-Book

Biarritz E-Book

Sir John Retcliffe

0,0

Beschreibung

Biarritz fut un temps le centre de la villégiature Européenne. Fiction historique et politique presque satirique, à l'heure du Second Empire marqué d'un calme relatif propice aux jeux d'échecs, Biarritz entraîne le lecteur de Rome à Varsovie, de Pragues à Saint-Pétersbourg en passant par les steppes Mongolesau plus près des diplomates, prêtres, banquiers, espions qui composent les coulisses et les relais d'une guerre permanente de domination. « Sir John Retcliffe », de son vrai nom Hermann Goedsche fut lui-même un espion prussien... Une de ses scènes les plus célèbres - un conciliabule nocturne au cimetière juif de Prague - est une fiction qui sera, hélas, détournée plus tard par des propagandistes antisémites. Cette édition restitue le texte tel qu'il fut lu à l'époque pour la première fois en Français : un document de son temps, à parcourir avec distance critique, mais aussi un modèle d'efficacité feuilletonesque qui servira de référence à deux romans d'Umberto Eco : Le pendule de Foucault et Le Cimetière de Prague. Biarritz est à la fois un rappel historique aux heures d'une Europe incertaine où les frontières entre fiction et réalité se font de plus en plus fines, et une fresque à la richesse des différences.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 603

Veröffentlichungsjahr: 2025

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Sommaire

Préface du Traducteur

Avertissement

« Pour la domination du monde ! »

Chapitre I – Castelfidardo !

Chapitre II - Łazienki*

Chapitre III - Au cimetière juif de Prague [1]

Chapitre IV – Don Juan !

Chapitre V - En Sibérie

Chapitre VI - Une chevauchée nuptiale dans la steppe

Chapitre VII - « Up ewig ungedeelt! » [1]

Préface du Traducteur

Imaginez un homme dont les récits de fiction ont, sans qu’il le veuille, alimenté l’une des théories du complot les plus tristement célèbres de l’histoire. Hermann Gœdsche, écrivain allemand du XIXᵉ siècle, est cet homme. Né en 1815 dans la ville prussienne de Trachenberg, Gœdsche était fonctionnaire le jour (espion ?) et romancier la nuit. Son œuvre la plus célèbre, Biarritz, publiée en 1868, contient un chapitre qui déformé donnera naissance aux malfamés Protocoles des Sages de Sion. Cette scène fictive d’une réunion secrète d’une cabale juive, conçue à l’origine comme simple ressort narratif à un époque où la parole fut sans doute plus libre qu’elle ne l’est aujourd’hui, fut détournée pour propager les idéologies antisémites que l’on ne connait que trop bien à travers le monde.

La vie de Gœdsche fut aussi colorée que ses écrits. Lui-même employé des postes, il participa à des activités d’espionnage pour le compte du gouvernement prussien. Sa carrière dans la fonction publique prit fin brutalement lorsqu’il fut surpris en train de falsifier des documents… Ce scandale le poussa à se consacrer entièrement à l’écriture, sous le pseudonyme de Sir John Retcliffe. Ses romans, souvent remplis d’intrigues et de conspirations, bien que populaires à l’époque, sont aujourd’hui largement oubliés du fait des guerres mondiales et des révolutions républicaines qui ont largement fait taire les monarchistes, si ce n’est pour Biarritz, dont le souvenir fut ressuscité par un certain Umberto Eco dans son roman (anti ?)-alchimico-conspirationniste : Le Pendule de Foucault. Les œuvres de Gœdsche ne manquent toutefois pas d’intérêt historique et permettent de se projeter assez justement dans une Europe entre la guerre de 7 ans et la première guerre mondiale, d’un point-de-vue plutôt alternatif, celui d’un royaliste germanique modéré au 19ème siècle.

Le chapitre du roman présent qui fut à l’origine de tant de troubles et qui se présente comme une légende, n’était pas destiné à être pris au pied de la lettre. Avec l’œuvre prise dans son ensemble, le chapitre en question se trouve plutôt noyé dans un ensemble de portraits caricaturaux qui servent, par exagération du trait, à la compréhension et à la mémorisation, sur fond de réalisme, et dont les sujets poursuivent un même objectif : la domination du monde. Evidemment, de son point de vue, ce n’est pas le cas des Allemands, mais on lui excusera ce travers humain puisque nous sommes dans la fiction.

On notera le trait d’humour introductif de Gœdsche avec son épigraphe « Pour la domination du monde ! » qui préfigure un ton largement satirique et proche du pamphlet. La scène qui aura fait tant de route, une réunion secrète de dirigeants juifs dans un cimetière de Prague, et dont Umberto Eco fera par ailleurs un roman intitulé le Cimetière de Prague, et dont les échos surnaturels rappellent à Eyes Wide Shut, était finalement un trope littéraire assez courant à l’époque et dans l’histoire, reflétant un sentiment d’antisémitisme répandu en Europe.

C’est l’œuvre de Gœdsche qui fut plus tard sortie de son contexte et présentée comme un récit véridique, conduisant à la création des Protocoles des Sages de Sion au début du XXᵉ siècle. Ou bien peut-être, comme dans la fiction du Cimetière de Prague d’Eco, était-ce un faux document remis à Gœdsche et destiné aux services de renseignement Prussien, mais que l’auteur eut décidé de publier sous forme de fiction, par vengeance pour son expulsion de ces derniers services ? La vérité est ailleurs, et nous ne la connaitrons malheureusement pas, particulièrement dans une époque où il semble que la fiction dépasse la réalité et où la réalité officielle n’est effectivement qu’une fiction, et on a eu trop souvent déjà le malheur de voir ce que prendre une mauvaise fiction pour la réalité pouvait donner…

Impossible encore en lisant Biarritz de ne pas repenser aux réceptions du Shining ou des Sentiers de la Gloire de Kubrick qui représentent très bien ces rencontres mondaines, telles que la « Fashion-Week » parisienne actuelle, où se prennent les décisions irrévocables engageant la marche du monde autour d’une partie de cartes ou d’un verre de champagne, avec toujours en tête l’idée de la domination de son prochain.

Il n’en demeure pas moins que lors de ma traduction, j’ai pris grand plaisir à découvrir des personnages hauts en couleurs que sont des caricatures légères des différentes nations : des Irlandais pieux, simplets mais courageux, des Allemands rustres et colériques, des Français nobles et arrogants, des Italiens imprévisibles et vantards, des Russes bourgeois et résistants, des Chinois silencieux et calculateurs, et dans une certaine mesure (ou dans une mesure certaine ?) tout le monde en prend pour son grade. Gœdsche est un auteur qui fit des stéréotypes son gagne-pain, et qui le fit assez bien, puisque des copieurs en vinrent lui voler son pseudonyme pour vendre des livres, ou pour diluer son message.

Gardons une certaine distance critique (est-il nécessaire de le rappeler ?) qui nous permette l’empathie envers ceux qui furent injustement victimes du complot (ou de l’anti-complot ?) involontairement planté par l’auteur dans des esprits tordus. Car si les Protocoles des Sages de Sion (ce qu’Umberto Eco nomme « le Plan ») sont certifiés être une fraude par les détenteurs de la vérité officielle, et que « les juifs » n’en soient peut-être pas à l’origine, à la relecture de ceux-ci on ne peut s’empêcher de constater que nous arrivions à l’aboutissement du plan... Et c’est la grande question qui hante l’Occident depuis quelques millénaires : Qui contrôle le plan ? Les Juifs ? Les Jésuites ? Les Francs-Maçons ? Les Templiers ? Les Anglais ? Les Chinois ? C’est peut-être ça Dieu, c’est le « Plan ». Deus Ex Machina, et pas besoin de pointer « le Plan » du doigt. Go with the flow.

Si l’histoire d’Hermann Gœdsche est floue, et mêle fiction, espionnage, histoire et sociétés secrètes, elle n’égale en rien la complexité des rapports humains et politiques qu’il parvient toutefois étonnement à saisir par une juxtaposition des lieux, des cultures et des agents décisionnaires.

Cette juxtaposition aux airs de feuilleton aura donc tout pour plaire et j’espère que de rendre cette fresque disponible en français ne me vaudra pas les foudres de la bien-pensance.

Sur ce, bonne lecture !

Avertissement

Depuis 1856, l’auteur de cet ouvrage a publié plusieurs romans sous le pseudonyme qu’il avait choisi : « Sir John Retcliffe ».

Parmi ces ouvrages figurent :

Sébastopol

Nena Sahib

Villafranca

(

Dix ans

,

Magenta

,

Solferino

)

et, plus récemment,

Puebla

.

Le genre qu’il s’est efforcé de cultiver — raconter l’histoire contemporaine sous la forme romanesque — a manifestement trouvé écho et inspiré d’autres écrivains. Cela ne peut que l’honorer.

Cependant, il aurait pu s’attendre à un peu plus de correction et de loyauté de la part du monde littéraire et de l’édition allemande. Car il n’aurait jamais imaginé que son pseudonyme lui-même deviendrait un objet de spéculation.

Cette attente, hélas, s’est révélée illusoire. Non seulement plusieurs romans ont paru sous le même pseudonyme, bien qu’ils ne soient pas de sa main, mais certains ont même tenté de publier une suite à son roman Villafranca, en usurpant son nom d’auteur.

L’écrivain qui publie sous un pseudonyme est impuissant face à de telles pratiques. Il ne peut, vis-à-vis de ses lecteurs, que protester contre ces confusions.

C’est donc en son nom et sur sa demande que l’éditeur tient à faire ici cette déclaration : Les seuls ouvrages authentiquement écrits par l’auteur de Sébastopol sont ceux mentionnés ci-dessus. Il rejette toute responsabilité pour les autres écrits — déjà parus ou à paraître — qui ont abusé de son pseudonyme ou ont tenté de l’imiter, et dont l’orientation diffère souvent radicalement de la sienne.

Berlin, mars 1868

La maison d’édition originale, C. S. Liebrecht

« Pour la domination du monde ! »

Chapitre I – Castelfidardo !

L’un des actes politiques les plus infâmes des temps modernes venait d’être commis — une violation flagrante du droit des nations, telle qu’on n’en avait plus vue depuis les actes arbitraires du premier Napoléon [1]. Il s’agissait de l’invasion soudaine de l’armée sarde dans les États pontificaux [2], sans cause et sans déclaration de guerre — dans ce mince territoire qui restait encore, après la guerre et les révolutions de 1859, au chef de l’Église catholique.

Toute l’Italie était en proie à une agitation frénétique. La révolution, protégée par le manteau royal et vêtue de la chemise rouge [3], triomphait partout. Le comte Cavour [4], avec habileté et succès, avait répandu les millions sardes, et Nice et la Savoie furent livrées au grand spéculateur en souveraineté populaire et en gloire, sous la farce d’un plébiscite [5].

La rencontre secrète de Chambéry, le 16 septembre [6], avait mis de l’ordre dans cette comédie et réglé le prix du sang d’Orsini [7] : « La liberté jusqu’à l’Adriatique ! »

La grande ligue révolutionnaire avait reçu, de Naples à Varsovie, les pleins pouvoirs pour agir, ce qui permettait à l’empire de Paris de se renforcer en paix.

En attendant que vienne l’heure d’aborder la grande question de la revendication ou des frontières naturelles de l’ancien empire napoléonien sur le Rhin [8], on trouva à l’armée une occupation provisoire : la peu glorieuse répression des « queues » sur le fleuve Peiho [9], et une expédition en Syrie pour contraindre Fuad Pacha [10] à faire décapiter deux cents musulmans, en compensation des cinquante mille chrétiens massacrés au Liban et à Damas [11].

Depuis 1848, aucune année n’avait été aussi riche en événements sanglants et politiques que 1860.

L’Espagne avait triomphé à Tétouan et au Maroc [12], et le coup de main insensé du fougueux Ortega [13] en faveur des Bourbons déchus avait été payé le 22 avril à Tortosa par les balles des troupes loyalistes.

La tentative de conciliation des princes allemands à Baden-Baden [14] avait été anéantie par la visite spectaculaire de l’empereur français ; au nord, l’arrogance danoise avait même tiré de leur torpeur les somnolents membres de la Confédération germanique ;

L’Angleterre passait ses troupes en revue, redoutant un débarquement français ; la Prusse commençait l’œuvre grandiose de réorganisation de son armée ; l’Autriche créait son Reichsrat [15] et faisait tomber les têtes de ses ministres, châtiment pour leurs trahisons dans la campagne de Lombardie ;

La Russie oubliait ses péchés de Vienne ; pendant ce temps, l’empereur du Japon et le prince de Monténégro étaient assassinés. En Amérique, la sanglante guerre de Sécession se préparait ; même la petite Suisse battait le tambour contre les ambitions françaises, tandis qu’en Allemagne centrale et septentrionale, le Nationalverein [16] établissait une seconde autorité dans l’État.

Mais la scène principale de cette tragédie mondiale, c’était l’Italie. Jamais un pays n’avait, en si peu de temps, accumulé autant de honte, de trahison et d’ignominie.

La bassesse des gouvernements rivalisait avec la vénalité des gouvernés. Comment s’étonner alors que la révolution ait trouvé partout des portes ouvertes et des cœurs accueillants ?

Elle n’aurait même pas été nuisible, cette tempête purificatrice, si seulement elle n’avait pas été accompagnée, en arrière-plan, d’une sordide spéculation dynastique, transformant ce pays magnifique et le noble combattant qui luttait pour lui en jouet entre les mains du mazzinisme [17], de l’ambition piémontaise et de la politique napoléonienne.

Publiquement désavoué sans vergogne par le gouvernement sarde, mais secrètement soutenu par lui, Garibaldi [18] — pionnier enthousiaste et audacieux de l’indépendance italienne, héros de Rome, général sarde victorieux à Côme et Varese, et toujours ulcéré par la vente de sa ville natale — mit le cap sur la Sicile.

Le 11 mai, il débarqua à Marsala sous la protection des corvettes britanniques [19].

Le 27 mai, avec une poignée d’hommes, il entra à Palerme et, grâce à la lâcheté et aux trahisons dans les rangs royaux, il conquit la Sicile en moins de deux mois.

Pour qui agissait-il ? Lui-même n’en avait sans doute pas une idée claire. Mais Cavour ne tarda pas à la lui faire comprendre.

Le 9 septembre, l’avant-garde des Chemises rouges [20], sous le commandement du major Missori, traversa sur le continent. Le 19 septembre, Garibaldi débarqua à Reggio et marcha sur Naples. Sa progression fut une succession de trahisons honteuses, d’actes de couardise et d’infidélité de la part des troupes royales — un spectacle d’une ignominie telle que l’histoire militaire n’en avait jamais connu, sauf peut-être dans la vente de Charles Stuart [21] à la couronne anglaise par les Ecossais…

Quelles que soient les fautes que les Bourbons aient pu commettre, la trahison massive de l’armée napolitaine envers son jeune roi, la perfidie de ses proches, et l’intrigue longuement préparée par la cour de Piémont — qui n’avait pas pour but le bien de la nation, mais l’accroissement de son pouvoir — ne pourront jamais être approuvées par un cœur loyal. Et l’histoire, lorsque les flammes passagères des passions politiques se seront éteintes, rendra son verdict véritable.

Il ne restait donc au pape, de ses États temporels, en dehors de Rome et de la Campagne, que les provinces d’Ombrie et des Marches [22]. Et si ce n’était pas Pie IX lui-même [23] — cet homme au cœur doux et bienveillant — les hommes d’État du Saint-Siège, et en premier lieu le cardinal secrétaire d’État Antonelli [24], avaient assez de clairvoyance pour comprendre que la politique de Cavour n’avait aucune intention de se contenter du vol et de l’annexion des Légations [25], et que la révolution continuait à être attisée dans l’État pontifical.

On savait parfaitement que le gouvernement pontifical ne pouvait pas résister à une attaque extérieure, ni soutenir une guerre contre une grande puissance. Il devait compter, à cet égard, sur la protection d’une grande nation — et il avait le choix périlleux entre la France et l’Autriche. Cette dernière avait retiré ses garnisons des Légations à la suite de la campagne de 1859, tandis que la France continuait d’occuper Rome et Civitavecchia [26].

Il ne restait donc d’autre solution que de confier sa sécurité, malgré tous les risques, à la protection française.

Mais l’empereur Napoléon III savait parfaitement concilier paix intérieure — c’est-à-dire la protection de Rome — avec concessions à aux révolutions italiennes : il se contentait, pour ce faire, de contenir l’agitation à Rome et dans sa région immédiate.

La défense du reste du territoire contre les rébellions intérieures et les attaques de corps francs devait rester la responsabilité du gouvernement pontifical et de ses propres troupes.

Or, l’armée pontificale était alors dans un état si misérable qu’elle était absolument incapable d’accomplir cette tâche.

Déjà, en 1849, bien que les régiments suisses [27] eussent conservé toute leur solidité nationale, elle n’avait pas su venir à bout de la révolution, et le pape avait dû fuir à Gaëta [28].

La décision prise par la Confédération suisse en 1849, interdisant désormais à ses sujets de servir dans des armées étrangères, avait provoqué une transformation très défavorable dans la composition des troupes de Rome et de Naples. Les corps fiables, jusque-là recrutés pour compenser la réticence des Italiens du centre et du sud à devenir soldats, furent remplacés par une légion étrangère d’aventuriers et de « fils perdus » venus de toutes les nations, dépourvue de la discipline rigoureuse qui caractérisait la Légion étrangère d’Algérie [29], et dont les éléments étaient sensibles à toutes les séductions de la propagande révolutionnaire.

Les indigeni — les troupes romaines indigènes — étaient encore plus pitoyables. Une réorganisation énergique devenait donc une nécessité urgente.

Le choix de la personne qui devait entreprendre cette œuvre difficile, sous l’impulsion du nouveau ministre de la guerre pontifical, Mgr le comte de Mérode [30], se porta sur le général français Christophe de Lamoricière [31], héros de Constantine, que Louis-Napoléon avait fait arrêter et exiler lors de son coup d’État [32].

Le pape avait demandé à son protecteur de Paris l’autorisation de cette nomination, et elle avait été gracieusement accordée — mais on se réservait de juger la suite.

Lamoricière prit son commandement par une proclamation le 8 avril, et en cinq mois, malgré les innombrables obstacles placés sur sa route par les vieilles habitudes et par les méthodes de l’administration romaine, il fit tout ce qu’il était humainement possible de faire.

Mais, au beau milieu de ses efforts, le cabinet de Turin [33] intervint soudainement par un acte de violence.

Tandis que Garibaldi soulevait l’Italie depuis le sud, cherchant à chasser la dynastie Bourbonne, l’armée sarde devait l’aider depuis le nord :

en empêchant la nouvelle armée pontificale de se joindre au jeune roi et à la partie fidèle de son armée sur la ligne de la Volturno [

34

] ou à Gaëta, afin de repousser ensemble les corps francs ;

et en annexant au nouveau royaume d’Italie de Victor-Emmanuel [

35

] tout le territoire des États pontificaux, jusqu’aux limites de la garnison française à Rome, en violation flagrante de tous les traités [

36

].

Le comte Cavour ne pouvait plus attendre : il devait poser sa main sur les conquêtes de son avant-garde — les corps francs — s’il ne voulait pas courir le risque que l’ancien républicain Mazzini [37], qui s’était déjà installé à Naples avec Ledru-Rollin [38], ne lui arrache sa proie.

En pleine paix, sans aucune justification, frappant au visage le droit des nations et la souveraineté des États, ignorant totalement le traité de Zurich [39], le cabinet de Turin, après avoir discrètement rassemblé l’armée Regentiluomo [40] à la frontière des États pontificaux, adressa le 7 septembre à la cour de Rome une sommation : elle devait immédiatement congédier toutes les troupes étrangères à son service, sous peine de voir le général Fanti [41] faire entrer ses troupes dans le territoire pontifical si celles du pape osaient réprimer, n’importe où sur leur propre sol, un mouvement révolutionnaire en faveur de l’annexion sarde.

Cette exigence était une insulte flagrante à tout droit établi, et le cardinal Antonelli, naturellement, rejeta au nom de son souverain une telle prétention.

Cet acte scandaleux d’arbitraire révolutionnaire fut observé en silence par les monarques de droit divin, légitimes détenteurs des trônes européens. L’empereur Napoléon et le traité de Zurich avaient proclamé la non-intervention [42]. Qu’importait, dès lors, qu’ils eussent également garanti leur trône aux princes italiens ?

Seul l’empereur d’Autriche répondit à cet affront par un manifeste adressé à ses sujets servant dans l’armée pontificale, les exhortant à lutter avec fidélité et courage contre la révolution.

Le 10 septembre, une bande de 600 francs-tireurs [43], partie de la Romagne [44], fit irruption dans le territoire pontifical et pilla la ville de Fossombrone [45].

Le colonel Zambelli envoya deux compagnies, qui repoussèrent les francs-tireurs et les chassèrent au-delà de la frontière.

En conséquence, toute l’armée piémontaise pénétra sans déclaration de guerre sur le territoire pontifical, attaqua les petites garnisons et les détachements isolés, et les força à capituler. Seules quelques colonnes plus importantes réussirent, non sans difficulté, à se replier sur Ancône [46].

La vieille animation de Loreto [46] — ce mouvement de pèlerinage qui, autrefois, attirait chaque année plus de cent mille pèlerins vers son sanctuaire, avant que la main sacrilège des Français ne le dépouille de ses trésors en 1797 — semblait revenue : la longue rue principale de cette charmante petite ville de Macerata [47] était de nouveau pleine de monde.

Mais au lieu des pèlerins coiffés de leurs coquilles, on ne voyait plus que les képis des cacciatori, les casques des dragons, les bonnets à poils des gendarmes ; et au lieu des longs bâtons des pèlerins, c’étaient les sabres et les crosses de fusils qui résonnaient sur les larges marches de marbre du splendide dôme, qui abrite dans ses murs la Casa Santa [49], la « sainte maison » de la Vierge.

Officiers et soldats des régiments de ligne et des régiments suisses, des légions franco-belge et irlandaise, des bersaglieri, des guides, de l’artillerie, de la gendarmerie et des chevau-légers se mêlaient en foule, donnant à la rue l’aspect d’un marché militaire.

Le général Lamoricière, la veille au soir — 16 septembre —, était entré à Loreto avec le corps de réserve en route pour Ancône, après que le comte Palffy [48], avec les Guides et un escadron de gendarmes, eut repoussé les dragons piémontais qui s’étaient déjà emparés de la ville. Loreto, petite cité d’environ 8 000 habitants, s’étend sur une colline boisée et ne forme qu’une longue rue unique.

Du sommet, on aperçoit la mer Adriatique à environ trois milles de distance. Les Piémontais, largement supérieurs en nombre, bloquaient la route vers Ancône dans la vallée de la Musone [49].

***

Il était environ six heures du soir lorsqu’un groupe d’officiers se tenait, bavardant et buvant, sous les arcades d’une auberge près de la cathédrale. C’étaient des hommes jeunes et âgés, appartenant à diverses armes et nationalités, qui formaient le corps de l’état-major.

Le groupe le plus nombreux entourait un jeune officier en uniforme élégant de la légion franco-belge, dont l’écharpe indiquait qu’il était aide de camp et dont le cheval, que menait une ordonnance et qui fumait encore de sueur, témoignait d’une course rapide. Il avait environ vingt-quatre ans, une silhouette solide et moyenne, et son visage ouvert et raffiné, malgré une certaine réserve, révélait une grande force de volonté.

— « Je peux vous l’assurer, messieurs, » dit l’officier, un verre de vin à la main, « un trajet de Macerata par Lupone et Montesanto jusqu’ici en quatre heures, ce n’est pas une plaisanterie ! Mais vous avez vous-mêmes effectué la marche hier, et vous pouvez donc juger de ce qu’a accompli Cœur-de-Lion, mon brave alezan. À votre santé, messieurs ! Puissé-je vous avoir épargné une sortie inutile. Nous aurons besoin de toutes nos forces demain. »

Il vida son verre, qu’un des officiers s’empressa de remplir à nouveau.

— « Notre bataillon s’apprêtait déjà à partir, » observa un capitaine du régiment suisse, « et ici le lieutenant Uhde avec deux pièces d’artillerie devait nous accompagner pour effectuer une diversion contre Recanati[50], lorsque vous êtes arrivé avec votre message. Cialdini[53] a dû croire que le général Pimodan[54] marcherait tout droit depuis Macerata. »

— « Dans une demi-heure, vous verrez la tête de notre colonne apparaître sur les hauteurs sud, près de la côte. »

— « Alors les Sardes comprendront qu’ils ont été trompés, et leur position de bataille à Recanati [51] sera inutile », déclara le major Bell. « Quelle est la force de votre corps, Monsieur de Mérode [52] ? »

— « Le premier et le deuxième bataillon de Cacciatori (chasseurs), deux bataillons de Carabinieri, les Bersaglieri et le mien, monsieur. »

— « Et de la cavalerie ? »

— « Les Chevau-légers allemands et deux escadrons de dragons ; malheureusement, notre batterie est très mal attelée. Que le diable emporte le comte Cotodon pour sa négligence à faire venir les chevaux de Trieste ! Le général aurait mieux fait d’envoyer un officier à leur place plutôt que l’écuyer de Sa Sainteté, qui ne connaît rien d’autre que les gros chevaux bien nourris qui tirent chaque semaine la voiture d’apparat du Vatican jusqu’à Saint-Pierre ! »

Un vieux capitaine haussa les épaules. — « Voilà ce qui arrive à cause de ce fichu népotisme [53]. Et encore, si cela se limitait à cela, nous pourrions nous estimer heureux. Mais il s’étend, même en un moment aussi dangereux que celui-ci, à la nomination des officiers de l’armée. »

Le jeune officier belge se redressa vivement.

— « Que voulez-vous dire par là, camarade ? »

— « Ne m’en veuillez pas, » répondit l’Allemand. « Je ne songe nullement à vous viser, vous qui êtes un brave, parent du ministre de la Guerre ou non — lui-même a affronté les balles aux côtés de Lamoricière en Algérie. Mais si vous regardez cette table-là-bas, vous reconnaîtrez vous-même que je n’ai pas entièrement tort. »

— « De qui parlez-vous ? »

— « Eh bien, de ces deux messieurs là-bas : ils ont fui Naples sous les ordres de ce vaurien de Vial [54], ont couru directement jusqu’à Rome, et voilà que l’un d’eux, parce qu’il est prince, a été promu major il y a trois jours, tandis que l’autre commandera demain une batterie d’artillerie ! »

— « C’est en effet une triste recommandation… Mais quelles nouvelles avez-vous d’Ancône et comment va la caisse militaire du général ? On nous a seulement dit qu’il avait pris la route côtière par crainte pour les fonds. »

— « Quatre barbes, le brave vieillard à la barbe blanche [55], a proclamé l’état de siège dans la forteresse le 12 septembre. Savez-vous ce qui s’est passé à Fano [56] ? »

— « Non, major, rien de précis ! »

— « Eh bien, après que nos hommes eurent repoussé les francs-tireurs qui avaient pénétré à Fossombrone, le délégué d’Urbino envoya mardi un message : les Piémontais avaient franchi la frontière sans déclaration de guerre.

Leurs lanciers attaquèrent notre détachement près de Fano et le dispersèrent. La garnison de Fano dut capituler, tout comme celles de Pérouse, Pesaro et Orvieto. Le reste de la colonne réussit à rejoindre la brigade de Courten [61] et à atteindre Ancône le 14 septembre. Le lieutenant von Falckenstein et le capitaine von Einem couvrirent la retraite avec bravoure. À Ancône même, on travaille jour et nuit aux fortifications, qui, hélas, avaient été très négligées. »

— « Et la flotte sarde ? »

— « San Paolo, le petit vapeur pontifical [57], que nous avons heureusement rencontré à Porto di Recanati [58] lors d’une mission de reconnaissance, n’en savait rien. Les embarcations chargées d’apporter les fonds à la forteresse n’étaient pas arrivées. Mais il court une rumeur : des pêcheurs auraient aperçu hier, en mer Adriatique, six bâtiments de guerre naviguant vers le nord. »

— « Espérons que ce sont des navires français. Vous savez que le général Goyon [59] doit arriver aujourd’hui à Rome avec 25 000 hommes et 48 canons. »

— « Croyez-vous vraiment cela ? » demanda une voix claire derrière l’officier. Tous se retournèrent : un officier des Guides appartenant à l’état-major venait d’entrer dans le groupe.

— « Ah, Marmont [60], c’est vous ! Je vous ai vainement cherché tout à l’heure auprès du général. » Le Belge tendit la main au nouveau venu, et le jeune duc de Raguse [61] la serra chaleureusement. — « Mais que voulez-vous dire ? Ne croyez-vous pas que l’empereur tiendra parole ? »

— « Grammont [62], alors ambassadeur de France à Rome, l’a bien assuré au cardinal, et votre oncle a communiqué la dépêche au général, » répondit l’officier des Guides avec ironie. « Mais croyez-vous vraiment que Louis-Napoléon ait oublié la résistance du 2 décembre [63] ? Il sera sans doute tenté de jouer un mauvais tour à l’homme qui l’a défié. Un désaveu de son ambassadeur l’inquiétera moins qu’une scène de Madame Eugénie [64]. »

— « Ce serait honteux ! » s’écria le comte Palffy [65], commandant des Bersaglieri. « La promesse stipule clairement que l’empereur s’opposera à toute invasion piémontaise dans les États pontificaux. Ce n’est que sur cette base que l’Autriche s’est abstenue d’intervenir. » Le duc éclata de rire.

— « Cher camarade, contentez-vous de la gloire de votre audacieuse reconnaissance d’hier, au cours de laquelle un boulet a tué votre beau cheval sous vous — car il n’est pas dit que nous récoltions beaucoup d’autres lauriers. À propos — que devient votre compagnon, ce fou d’Irlandais avec sa blessure à la tête ? »

— « Il a le crâne si dur que je crois même un boulet de douze livres rebondirait dessus, » répondit le major Bell. « Le voilà, là-bas, en train de boire avec les Italiens. Il n’aurait probablement même pas bandé sa tête si sa charmante sœur ne l’y avait forcé. Venez donc ici, O'Donnell — on parle de vous ! »

L’Irlandais — qui, avec une partie de sa compagnie, avait réussi à s’échapper avant la reddition du général Schmidt [66] à Pérouse pour rejoindre la colonne principale — se leva à cet appel et s’approcha du groupe. C’était un grand homme athlétique à l’apparence d’un gentilhomme irlandais — ce qu’il était en effet, bien qu’il n’eût pas de grade et servît simplement comme volontaire.

— « Par tous les diables, messieurs, » lança-t-il, « il faut que ce soit une affaire sérieuse pour que vous dérangiez le fils de mon père alors qu’il savoure une foglietta de ce nectar divin. Que désirez-vous ? »

— « Nous voulions seulement savoir, cher camarade,» dit l’un des officiers, « si l’obus d’hier soir ne vous avait pas trop abîmé la tête? »

— « Par Saint Patrick, monsieur, vous appelez “obus” cette chose qui a effleuré mon crâne ? Je ne chasserai plus jamais le renard à Galway [67] si une pomme de terre irlandaise n’est pas plus dure ! »

— « Pourtant, Monsieur O'Donnell, » dit l’officier des Guides, « le commandant en chef vous a nommé lieutenant dans les dragons pour cette “pomme de terre”. »

— « Bah… sérieusement, Acushla [68], mon cher ? »

— « Foi de soldat, votre brevet sera signé ce soir même. »

L’Irlandais fit un saut joyeux et arracha le bandeau noir qui entourait son front, révélant une belle cicatrice.

— « Par tous les diables, alors il faut absolument que je l’arrose de quelques bouteilles avant que Mary ne me fasse un sermon sur les convenances ! Le vieux radin, mon oncle, devra me prêter quelques-unes de ses millions marocaines [69] pour m’équiper ! »

— « Le duc de Tétouan [70] est votre parent ? » demanda le Belge.

— « Mais, au diable, est-ce que la demoiselle est si vieille et si laide ? »

— « Laide ? C’est la plus jolie et la meilleure fille que je connaisse, et elle a tout juste vingt-deux ans ! C’est bien ça le problème : c’est le meilleur parti de toute l’Irlande. Si seulement il n’y avait pas ce fichu testament [71] ! »

— « Quel testament ? »

— « Celui du vieux usurier, son père ! Il était notre principal créancier et nous a ruinés. Rien que pour gagner quelques bons points au purgatoire, ce coquin a décrété sur son lit de mort que sa fille, avec tout son argent, devait m’épouser. Mais, foi d’O’Donnell, je n’ai nullement l’intention de délivrer son âme, dussé-je m’en briser le cœur ! »

Les rires redoublèrent à cet aveu naïf.

— « Écoutez, camarade, » dit l’officier d’artillerie italien, qui s’était approché, en un français maladroit, « je suis prêt à vous libérer de votre tourment et à épouser la lady avec tout son argent. »

— « Tu parles ! » grogna Paddy[76] en toisant la maigre silhouette du Napolitain comme un bull-terrier. « Je t’écraserais tous les os du corps ! Par saint Patrick, que ferait Miss Judith d’un sac d’os comme toi ? »

— « Signore… » s’emporta l’Italien.

— « Paix, messieurs ! » intervint le vieux major allemand. « Voilà le commandant en chef. »

Le général Lamoricière revenait avec son état-major de la reconnaissance qu’il avait effectuée en direction de Castelfidardo [72].

Le général avait 54 ans — né le 5 février 1806 à Nantes, fils d’une famille légitimiste. Ni ses dix-huit campagnes d’Algérie — dont la dernière contraignit Abd el-Kader à se rendre au duc d’Aumale [73] —, ni sa carrière de député de 1848 à 1851, ni la goutte n’avaient courbé sa prestance. Il montait à cheval avec aisance et conversait avec le colonel Blumenstiel [74], chef de l’artillerie.

Les officiers se levèrent tous et saluèrent le commandant. Le duc de Raguse fit un signe à ses compagnons de l’état-major : les premiers noms de France et de Belgique figuraient parmi lui et les Guides. Le chef de ces derniers, le comte de Bourbon-Chalus [75], resta en arrière de la suite et s’arrêta près des officiers.

— « Vous avez visé juste pour l’heure, capitaine, » dit-il au Belge. « Les têtes de colonnes du général Pimodan sont visibles sur les hauteurs depuis cinq minutes ; en deux heures, le gros pourra être à Loreto. Hélas, il manque des vivres pour ces braves — la Santa Casa n’était pas prête pour tant de visites… peu saintes. Marmont, j’ai une mission pour vous. »

Le jeune duc s’approcha de l’étrier ; le major lui parla à voix basse. Marmont revint vers le groupe, l’air songeur, semblant jauger chacun du regard.

— « Le seul qui pourrait mener l’affaire, c’est Palffy, » dit-il en hochant la tête, « mais le général aura mieux à faire de lui demain. Me laissez-vous le choix libre ? »

— « Je vous fais confiance ; il nous faut un homme qui préfère se briser le cou plutôt que de se laisser rattraper, et — pour parler net — qui n’ait pas grand-chose à perdre. Dès que Pimodan sera ici et que la nuit tombera, il recevra ses instructions. Le général lui a réservé l’un de ses propres chevaux, et le guide sera prêt ! À huit heures, conseil de guerre [76] chez le général — nous n’allons pas chômer ! Addio ! »

Quand le duc chercha des yeux le légionnaire qu’il venait de recommander pour une mission de vie ou de mort, il le vit en conversation avec deux femmes — ou plutôt avec l’une d’elles ; car l’autre, une religieuse franciscaine, se tenait à quelques pas, aux côtés d’un ecclésiastique.

La dame avec qui parlait l’Irlandais était jeune, d’une fraîcheur gracieuse.

Elle portait une courte robe écossaise et, par-dessus, une légère veste de cheval, bleu et vert à carreaux, qui tranchait agréablement avec la robe et le gilet ; un simple col blanc laissait voir un cou plein et bien dessiné ; un chapeau de feutre gris à plume bleue reposait sur une chevelure blonde, attachée court, d’un blond du Nord — signes d’une mode « sport » naissante [77]. Des yeux brillants, vifs et pourtant modestes, regardaient sous le bord du chapeau, dans un visage rond et aimable, orné d’un mignon nez retroussé. La ressemblance de famille ne laissait aucun doute : la jeune femme était la sœur de l’Irlandais, à qui elle parlait avec animation.

Tout autre était l’apparence de la religieuse, bien qu’elle fût à peine plus âgée. Grande et — autant que le lourd habit monastique de drap noir le laissait deviner — svelte, elle offrait un visage pâle, d’une noble régularité et d’un teint très fin, encadré par la coiffe à l’allure de casque : bandeaux blancs lisses au front et aux joues sous le voile noir, comme le portent les sœurs franciscaines vouées au soin des malades [84]. Sa main aristocratique, délicate, tenant un livre de prières, se dissimulait sous la manche rêche ; et ses yeux demeuraient obstinément baissés.

À côté d’elle, son accompagnateur ecclésiastique attendait avec une certaine impatience la fin de l’entretien. C’était une silhouette osseuse et grossière, au visage sombre et anguleux ; d’épais sourcils alourdissaient encore un nez plébéien. Son teint uniformément rouge, comme chez les hommes aux passions brutales, son absence d’élasticité malgré ses trente-cinq ans à peine, tout en lui inspirait une impression raide et rebutante.

— « Eh bien, ma chère, » dit enfin le nouveau lieutenant, repassant du dialecte irlandais au français, « si tu y tiens, soit. À vrai dire, c’est peut-être le plus raisonnable : vois-tu, Mary, je ne peux pas, pour ton joli minois, loger chaque jour une balle dans les côtes d’un brave garçon, et, pour l’instant, je suis si coincé que je filerais volontiers. Tu sais qui est sur nos talons ? »

— « Qui donc ? Les Piémontais ? »

— « Au diable les Piémontais et leur Monsieur Garibaldi ! Ce beau monde-là m’est égal. Mais Judith Hoghborn est à moins de vingt milles d’ici — j’en ai la maudite certitude ! »

— « Alors, finis-en et épouse-la ! »

Terence O’Donnell dévisagea sa vive sœur avec presque autant de stupeur que tout à l’heure, quand le comte de Mérode lui avait appris que la fille de l’usurier était dans les parages.

— « Par saint Patrick et le géant Fingal, » fit-il enfin, « tu aurais pu le dire plus tôt ! À présent c’est trop tard : je ne peux tout de même pas me laisser forcer la main par des femmes ! Quand un homme est assez niais pour vous courir après, vous le menez par le bout du nez ; et s’il se moque de vous, vous ne savez plus comment minauder. Que le diable m’emporte, j’aimerais autant marier la fille de mon père, et si ce n’est pas à un autre, que ce soit à un voile de nonne pour commencer. Un lutin comme toi y ferait bonne figure ! »

Elle lui cingla les doigts d’un coup de cravache et, riant :

— « Goujat ! Que doit penser le vénérable monsieur, et sœur Regina, qui est une véritable sainte — un vrai bonheur pour moi ! Sans elle, j’aurais vraiment désappris à parler, car ici personne ne me comprend, du moins aucune femme. Je pars avec eux à l’hôpital : on verra ce que la main d’une femme peut faire. Mais si vous prenez les drapeaux, même si ce ne sont que des queues de chevaux mitées [78], je veux en être, nonne ou pas ! »

La jolie espiègle fit à son frère une révérence coquette — qui, pour plus de la moitié, s’adressait au capitaine des Guides s’approchant et la saluant galamment — puis elle rejoignit la religieuse et l’ecclésiastique, dont le regard sombre n’avait pas quitté ses allures vives et mondaines, regard où passait parfois une lueur troublante, dévorante, vite réprimée.

— « Pardonnez-moi, sœur Regina, » dit la jeune Irlandaise, qui prêtait peu d’attention au prêtre, « de vous avoir retenue si longtemps, mais je devais bien avertir mon frère que vous aviez accepté de me prendre sous votre bienveillante protection. Et maintenant, continuons, si cela vous agrée. »

La sœur de charité lui adressa un signe amical et reprit aussitôt son chemin le long de la rue, sans jeter le moindre regard à l’environnement militaire qui l’entourait de part et d’autre. Ce n’est qu’alors que l’on put remarquer que le pied aristocratique qui se montrait parfois sous la lourde robe noire était nu : elle marchait pieds nus, sans doute à la suite d’un vœu ou d’une pénitence [79], car la règle de l’ordre n’exigeait pas cela.

Elles n’avaient pas fait cinquante pas, suivies des lorgnons et des commentaires des officiers, qu’elles croisèrent une compagnie du régiment étranger.

C’étaient pour la plupart des figures farouches, barbus, venus de toutes les nations d’Europe : des garçons de seize ans à peine et des vétérans qui avaient combattu sur tous les champs de bataille des douze dernières années [80]. On y trouvait des vagabonds et des vauriens venus pour survivre, pour voler ou piller, ou encore pour échapper à une peine encourue dans leur pays, enrôlés dans la Légion pontificale [88], mais aussi des soldats braves et ardents, des défenseurs enthousiastes de l’Église persécutée par la révolution, accourus à l’appel du Saint-Père, prêts à sacrifier leur sang et leur vie pour la cause sacrée.

Hélas, on n’était pas encore parvenu à fondre ces éléments hétérogènes en un corps véritablement efficace, et les officiers devaient se montrer indulgents à bien des égards.

Le prêtre s’écarta avec ses deux compagnes pour laisser passer la troupe, mais le regard du capitaine en tête de colonne tomba sur la nonne.

Il baissa soudain son sabre, stupéfait :

— « Comtesse Amalie — au nom du ciel… ! »

La sœur avait entendu l’appel ; son regard se leva un instant, puis se fixa de nouveau au sol, une rougeur sombre envahit son visage pâle et souffrant, et elle hâta le pas.

L’officier rengaina son arme, donna un ordre à son lieutenant, puis se précipita à la suite des trois personnes, qui avaient déjà atteint l’entrée du couvent Sainte-Claire, transformé en hôpital militaire [81] — car même les bâtiments ecclésiastiques étaient occupés par les troupes.

La main de la nonne, qui marchait devant, se tendait déjà vers la cloche de l’entrée lorsque l’officier la devança.

— « Comtesse Amalie — est-ce bien vous ? Comment vous trouvez-vous ici… dans cet habit ? » demanda-t-il en allemand.

La religieuse devint livide et se mit à trembler violemment. Ce ne fut qu’avec peine qu’elle parvint à maîtriser son trouble pour répondre enfin :

— « C’est l’habit de l’état que j’ai choisi, monsieur, » murmura-t-elle. « Mon nom désormais n’est plus que sœur Regina. »

Le vicaire s’était approché.

— « Je dois vous prier, monsieur, » dit-il aussi en allemand, ayant entendu la conversation, « de ne pas importuner davantage cette pieuse sœur, ou, si vous avez quelque communication à lui faire, de le faire au parloir [82]. »

L’officier le toisa froidement :

— « Si je ne m’abuse, monsieur le vicaire Tangerfeld ? »

Le prêtre s’inclina légèrement.

— « Le fils d’un métayer de mon oncle, le comte de Wunster, qui vous a fait entrer au séminaire à ses frais ? » poursuivit le capitaine avec dureté. « Alors vous savez aussi que cette dame est ma parente, et que — même si elle a prononcé ses vœux — il ne m’est pas interdit de lui parler. Un soldat en campagne n’est pas maître de son temps ; notre entretien sera d’ailleurs bref, car je dois rejoindre ma compagnie ! — Retirez-vous donc ou entrez, comme bon vous semble, mais ne me dérangez pas davantage. »

Le visage rouge du vicaire s’assombrit encore sous le reproche brutal, mais il réprima toute réplique avec une maîtrise cléricale et se contenta de faire quelques pas en arrière, attirant l’attention de la jeune Irlandaise sur la beauté du panorama qui s’étendait depuis la porte du couvent : des collines couvertes de vergers et de vignes, et, au loin, l’Adriatique.

La nonne, tremblante et épuisée, s’était effondrée sur un banc de pierre près de la porte, les mains jointes sur le chapelet posé dans son giron.

L’officier se tenait devant elle.

Il était de taille moyenne, son visage agité révélait habituellement de la douceur et de la sérénité, et il semblait avoir vingt-cinq ans.

— « Cousine Amalie, chère comtesse, comment vous trouvez-vous ici ? Dans cet habit, avec cette compagnie, pieds nus — vous, qui étiez encore il y a quelques années l’ornement des cercles les plus distingués, jusqu’à la cour de Hanovre [83] ! »

— « Je vous le répète, baron Kerßen, je ne suis rien d’autre que l’humble sœur Regina. Un vœu m’a conduite à Assise, au tombeau du saint fondateur de notre ordre [84]. Je ne veux rien entendre des choses du monde auxquelles j’ai renoncé ! »

— « Et le prince… et… Hermann ? »

Elle se couvrit le visage de ses mains, et un sanglot convulsif secoua sa poitrine.

Le vicaire n’y prêta pas attention — il conversait toujours avec l’Irlandaise.

Quelques minutes durant, la religieuse lutta contre les souvenirs douloureux qui s’étaient soudain réveillés en elle — elle aurait peut-être succombé à leur charme ou à leur peine si un ange venu d’en haut ne lui avait apporté de l’aide.

Les cloches de l’Angélus du soir se mirent à sonner [85].

Le doux appel à la prière du soir, encore pieusement observé dans tous les pays catholiques, répandit sur la foule agitée un profond silence solennel.

La plupart tombèrent à genoux, d’autres se contentèrent de se signer.

Cette prière silencieuse raffermit aussi le cœur de la nonne. Lorsqu’elle se releva, une paix d’abnégation sacrée planait sur son visage. Elle tendit la main fine et calme à son parent.

— « Je ne m’attendais pas non plus à vous voir ici, cousin, » dit-elle. « Je vous croyais à Berlin. »

— « J’ai donné ma démission il y a quatre mois. N’avez-vous pas reçu de lettres, ou au moins lu les journaux qui en parlaient ? »

— « Dans la paix du couvent de Münster [86], peu de nouvelles du monde nous parviennent ; il semble d’ailleurs que vous ne connaissiez pas davantage le choix que j’ai fait pour ma vie. Je suis heureuse d’apprendre que vous et nos anciens amis allez bien — — »

— « Il sert depuis l’hiver dans un régiment de ligne à Posen [87], »

l’interrompit-il vivement.

— « Assez — n’en parlons plus ! Le désir de prier au pied de l’autel de la Vierge des Douleurs [88] m’a conduite ici depuis Pérouse il y a huit jours.

Le révérend père Tangerfeld m’a accompagnée dans mon pèlerinage.

L’éclatement soudain de la guerre nous a retenus ici, car il nous a barré la route d’Ancône et de Trieste. »

— « Et ne puis-je rien faire pour vous, cousine — sœur Regina ? »

— « Je me réjouis de vous voir parmi les soldats du Christ. Peut-être pourrons-nous, sous votre protection, atteindre Ancône. La jeune fille là-bas, qui a un frère dans l’armée, souhaite nous accompagner. La pauvre s’est jointe à moi parce qu’aucune autre femme ici ne parle anglais. Pouvons-nous compter sur votre protection ? »

— « Bien sûr — seulement… — »

— « Vous hésitez ? »

— « Le sort de la journée de demain est entre les mains de Dieu — l’ennemi a une supériorité triple. »

— « Le Seigneur se montre fort jusque dans la faiblesse ! Quoi qu’il en soit, j’aurai ici l’occasion d’accomplir mon devoir. Adieu ! Je dois aller auprès de mes malades. »

Elle fit le signe de croix et tira sur la cloche. La porte s’ouvrit et, sans se retourner, elle entra dans la cour du couvent.

Alors que le prêtre passait près de l’officier pour la suivre, celui-ci s’inclina brièvement : — « Si vous avez besoin de moi, monsieur le vicaire, envoyez au quartier de la Légion étrangère [89]. »

Le prêtre se contenta d’un signe affirmatif — la porte se referma derrière lui et la jeune fille.

***

Le duc de Raguse [90], avec cette cordialité chevaleresque qui distingue les officiers français, prit le nouveau lieutenant sous son bras et l’emmena le long de la rue.

— « Camarade, j’ai une mission pour vous ! »

— « Pour moi ? Goddam ! Je parie que ça vient de ce petit épouvantail italien là-bas ? »

Le Guide éclata de rire.

— « Non — vous vous trompez ! Ces messieurs règlent un coup de couteau par un autre, de préférence à un coup d’épée porté de leur propre main pour “réparer leur honneur”. Non — l’ordre vient directement, ou plutôt indirectement, du commandant en chef. »

— « Mille diables ! que veut-il ? Prendre une batterie avec mes compatriotes ? Volontiers ! »

— « Ce n’est pas ça, quoique — parbleu — ce ne soit guère plus facile. Êtes-vous bon cavalier ? »

— « Passable ! Il faudrait qu’un mur de pierre fasse plus de deux coudées pour que je n’ose pas — et encore, on ne risque “que” sa nuque. Mais que le diable emporte le sport ici : je n’ai encore eu entre les jambes que des rosses misérables. »

— « Nous avons vu ce que vous savez faire. On me charge de trouver un officier qui choisira le meilleur cheval du commandant en chef pour porter une dépêche. »

— « Diable ! Tentant… L’alezan brun avec la balzane au pied antérieur gauche… »

— « Il est à votre service ! J’ai pensé à vous — pour tout dire, parce que je me suis dit que vous rendre service en vous éloignant ne serait pas mal. » Il le regarda en souriant.

— « Assurément, capitaine… seulement… — »

— « Je veux parler de l’Anglaise aux mèches langoureuses et à ses 2 000 livres sterling [91] ! »

— « Nom de Dieu, vrai ! Si elle me met la main dessus ici, je suis cuit. Mary ne me plaindra même pas, bien qu’elle soit ma propre sœur — et pourtant c’est une fille “raisonnable” qui saute au vol n’importe quel fossé de trois mètres ! »

— « Je reconnais ces excellentes qualités, mais venons-en à la mission : vous devez gagner Ancône [92] ! »

— « La forteresse ? Mais, au diable, je ne suis pas un oiseau pour voler, et ce monsieur Cialdini [93] se tient sur la route entre la ville et nous. »

— « Vous n’êtes peut-être pas un oiseau, Monsieur O’Donnell, mais vous êtes un fameux cavalier, et c’est presque la même chose. Demain, le général tentera de percer l’ennemi. Le conseil de guerre, après l’arrivée du général Pimodan [94], fixera le comment et le par où. Pour que notre attaque réussisse malgré la triple supériorité [95] de l’adversaire, la garnison d’Ancône doit sortir en même temps, le prendre à revers. C’est vous qui porterez la nouvelle et l’ordre. »

— « Volontiers… mais je ne connais ni la route ni le terrain. »

— « On a proposé au commandant un homme de Loreto, ancien contrebandier ou bandit, qui prétend connaître le pays et veut tenter le coup.

Mais le général se défie des Italiens — souvent non sans raison. Il faut donc un homme hardi de nos rangs pour l’accompagner, porteur de la dépêche, qui, au moindre signe de trahison, abatte le guide et joue sa tête et son cou pour forcer les postes piémontais — ou ramener la dépêche ici. Par la mer, via Umana [96] (Numana), la route serait encore peu occupée, ou seulement par quelques postes. Elle longe la côte jusqu’à Umana ; si vous atteignez ce bourg, vous serez derrière les lignes ennemies ; il ne restera qu’un coup de rein de 8 à 10 milles italiens [97]. Ça, on ne peut pas le confier à un Italien : vous avez bien vu hier, lors de l’attaque des gendarmes à Loreto, comme ils montent mal. J’irais volontiers moi-même, mais on m’a assigné une autre tâche. Dites-moi franchement : prenez-vous la mission, ou dois-je chercher un autre ? »

— « Je défie quiconque de me voler l’affaire ! » jura l’Irlandais. « Quand dois-je partir ? »

— « Dès la nuit tombée. Dans une heure, vous vous présenterez au quartier général, auprès du major des Guides. Pas d’armement lourd : de bons pistolets dans les fontes du cheval ; au plus votre sabre, votre revolver, des vêtements sombres. »

— « J’y serai ! »

— « Le guide vous attendra à l’angle du couvent des Franciscaines [98]. À plus tard — parbleu !… Voici le comte Pimodan en personne, avec son état-major ! »

L’attendu tant désiré arrivait au trot vif, accompagné de plusieurs officiers, dont le prince Odescalchi [99], commandant la cavalerie de l’armée, et le brave major Vecdelièvre [100], chef du bataillon franco-belge. Le duc courut au-devant d’eux.

Officiers et soldats accoururent joyeusement, tandis que le général, devant la porte du palais épiscopal — siège du quartier général — mettait pied à terre.

— « Buona sera, Messieurs ! Guten Abend, Merode ! » lança le vaillant chef en serrant la main de ce dernier. « Vous voyez, j’ai tenu l’allure : vous avez au plus deux heures d’avance sur moi. Mon avant-garde sera ici dans une demi-heure — j’arrive à temps, j’espère ? Où est le commandant en chef ? »

— « Ici, cher comte ! Soyez le bienvenu ! »

Lamoricière descendait les marches, embrassait chaleureusement son compagnon d’armes et le conduisait par les larges degrés de marbre.

Le général manqua la première marche, donnant encore un ordre en arrière, et trébucha presque.

— « Mort de Dieu ! voyez, Lamoricière, » rit-il, « quel mauvais présage vous me faites là ! Mais qu’importe — pourvu que nous atteignions Ancône ! »

Les officiers commandants, convoqués au conseil de guerre, se hâtèrent vers le quartier général. Aides de camp et fourriers avaient fort à faire pour loger les colonnes de la deuxième brigade qui arrivaient peu à peu, et trouver du ravitaillement, cruellement déficitaire.

Devant le quartier, toutes les armes bivouaquaient ; de grands feux brûlaient dans la rue et les jardins ; les habitants, inquiets et fébriles, allaient et venaient entre les groupes de soldats où l’on jurait, riait, plaisantait et se querellait en quatre ou cinq langues.

Bien une heure et demie s’écoula ainsi. La nuit — cette obscure transparence des fins d’été italiens — était tombée sur les collines et la mer, lorsque le jeune officier irlandais s’accouda au bassin de marbre de la fontaine jaillissante dans l’avant-cour du palais épiscopal, en attendant de nouveaux ordres.

Devant la porte, la musique du régiment de ligne de la brigade de Courten [101] se mit en place, avec les piquets de drapeau de toutes les armes : toute la petite armée rassemblée semblait affluer devant le quartier, ouvrant une large haie vers le portail de la cathédrale.

Les deux officiers italiens qui, l’après-midi, avaient partagé la table de l’Irlandais, passèrent devant lui.

— « Puis-je vous demander, mon Prince, » dit poliment le jeune lieutenant, « ce qui se prépare ? »

— « Comment ! Vous ignorez que Sa Sainteté a chargé le délégué de remettre les drapeaux pris par Don Juan d’Autriche lors de la victoire de Lépante [104] — conservés à la Santa Casa [102] — au combattant du “nouvel islamisme” [103], pour qu’ils soient plantés devant son quartier et enflamment les soldats de la sainte Église ? On va les aller chercher solennellement à la cathédrale. »

Il y avait une pointe d’ironie dans la voix du principe, que le franc fils d’Erin ne perçut pas ; du collège de Dublin, il se souvenait à peine de qui avait été Don Juan d’Autriche.

— « À la bonne heure, » grommela-t-il, « je préférerais une bonne brigade de Paddys [104] à ces vieilles loques — et ce serait probablement plus efficace.

Attention : voilà le commandant en chef ! »

Le chef parut en effet sur les marches du palais, suivi de tous les membres du conseil de guerre. La musique attaqua le “Pio Nono” [105], et les compagnies porte-drapeaux se mirent en marche.

— « Lieutenant O’Donnell ? » appela une voix à travers les groupes dans la cour.

— « Ici, capitaine ! »

Le duc de Raguse accourut.

— « Le major Bourbon vous envoie cette dépêche ; il doit se rendre avec les généraux à la cathédrale. Vous connaissez vos instructions. Allez à l’angle nord du couvent — le guide vous y attendra. Le mot d’ordre est : San Pietro in Montorio [107]. Dans dix minutes, on vous y amènera le cheval. Avez-vous pris les dispositions nécessaires pour la signora, votre sœur ? »

— « Oui, capitaine. »

— « Bien — sinon, je me serais mis à votre disposition. Encore une chose :

s’il arrivait malheur, veillez au prix de votre vie à ce que la dépêche ne tombe pas entre les mains de Cialdini. Allez, que Dieu vous garde ! Que le Ciel vous fasse franchir tous les périls — à bientôt à… »

Apercevant le principe et son compagnon, postés à quelques pas, il porta l’index à ses lèvres, en signe de silence à l’adresse de l’Irlandais, puis s’éloigna d’un bref salut.

L’Irlandais cala son sabre sous le bras et quitta la cour. Le principe le rejoignit après une centaine de pas.

— « Vous sortez cette nuit, camarade ? »

— « Service, mon Prince ! »

— « Ah — un ordre pour les avant-postes ! J’aurais bien envie, plutôt que d’assister ici au spectacle des drapeaux, d’aller avec vous vérifier si ces messieurs les Piémontais montent bonne garde. »

— « Je regrette, » répliqua sèchement l’Irlandais, « je dois faire route seul. À la revoyure ! »

— « Demain ? »

— « Si le diable ne nous a pas envoyé d’ici là une balle sarde, j’espère bien.

Addio, Signor ! »

Il tourna les talons et traversa la rue.

— « Vous avez entendu, Negroni ? » dit le principe, prenant le bras de l’artilleur. « Le gaillard file sur Ancône — pas de doute, même si le Français a ravalé sa phrase en nous voyant. Que faire ? »

— « Hélas, pas grand-chose, puisqu’il part dans dix minutes. Comptons sur les yeux ouverts et une bonne garde. Pour l’heure, il faut surtout connaître la décision du conseil de guerre. À vous de jouer, prince ; moi, je vais chercher le père pour qu’il tienne le messager prêt. »

Ils avaient suivi l’Irlandais à distance jusqu’au couvent des Franciscains et l’aperçurent s’arrêter, à l’angle du mur, auprès d’un homme tenant un mulet.

L’Irlandais l’avait vu et s’avança.

— « Buona sera, Signore, » lâcha-t-il, rassemblant ses maigres formules italiennes.

— « Grazia, Eccellenza ! »

— « J’espère que vous êtes l’homme qu’il faut, » poursuivit le lieutenant en français, la seule langue étrangère qu’il maîtrisât, « mais je ne comprends guère l’italien. »

— « Le mot, monsieur ? »

— « Ah, très bien. San Pietro in Montorio ! » [106]

— « Bon, Signor — je suis le bon guide. J’ai assez croisé les Français à Rome pour comprendre un peu votre langue. On m’a dit que vous étiez un cavalier de premier ordre — mais je ne vois pas votre cheval ? »

— « Il arrive à l’instant. »

Les deux compagnons mirent à profit l’attente pour se jauger du regard. Le guide était trapu, dans la pleine force de l’âge — une quarantaine d’années tout au plus ; une barbe noire et crépue couvrait le bas du visage ; sous un chapeau vert pointu des montagnards des Apennins étincelaient deux yeux sombres et durs au-dessus d’un nez d’épervier. Un large manteau brun laissait deviner la tenue des montagnards ; au plastron rouge pendait un crucifix ; dans la ceinture de soie multicolore, un pistolet et un couteau napolitain.

— « Vous devriez ôter votre sabre, Signore, » finit par dire l’inconnu. « Son cliquetis peut nous attirer une sentinelle qui ne nous aurait pas remarqués autrement. »

— « Vous n’avez peut-être pas tort… je peux au moins le suspendre. Donnez-moi votre nom, que je sache comment vous appeler si nous devons parler en route. »

— « Mon nom ? Per Bacco… Nous bavarderons peu, je pense. Mais chacun doit tenir l’autre par quelque chose, alors soit : je m’appelle Antonelli ! »

— « Diable — un homonyme du cardinal ? »

— « Un vrai cousin, Signore, si cela ne vous déplaît pas ! Nous sommes tous deux de Terracina [107], et Giacomo aurait sans doute fait un excellent brigand ou contrebandier, comme son frère, s’il n’était devenu prêtre par hasard. Mais je ne m’enorgueillis pas des parentés, je les garde pour le jour où je risquerais de passer à la garrote [108] ; alors, moi et mes amis, nous préférons m’appeler Tonelletto. »

— « Tonelletto ? »

— « Sí, Signore. Un nom en vaut bien un autre ! »

— « Mais j’ai entendu à Rome les officiers de la garnison citer ce nom comme celui d’un des chefs brigands les plus redoutés des Apennins occidentaux ! »

L’Italien haussa les épaules.

— « Cospetto ! Qu’y puis-je ? Ces mangeurs de grenouilles font d’une mouche un scorpion et n’accordent rien au pauvre diable — quand eux-mêmes pratiquent le brigandage en grand ! … Mais je crois que voilà votre cheval. »

En effet, un gendarme s’approchait, menant un cheval de selle sobrement harnaché, de race anglaise authentique, venu du côté du palais.

Dans le même temps, l’artillerie et plusieurs chariots de la colonne Pimodan dévalaient la rue en cahotant, fendant la foule massée sur la place de la cathédrale. Une ordonnance les précédait, les conduisant près du couvent, là où le parc de voitures et les pièces s’alignaient.

Parmi les charrettes de bagages et les fourgons de munitions se trouvait une calèche à demi ouverte. Sur le siège, à côté du vetturin [109], était juchée la petite silhouette nerveuse d’un courrier, lévrier doré brodé sur la manche gauche, qui faisait claquer sa cravache sur les deux haridelles malgré les protestations du cocher — mais sa langue claquait plus encore : inépuisable en exclamations et consignes qu’il mêlait en cinq langues.