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À travers le récit d’Orson, un psychologue clinicien qui reçoit sept patients en consultation pour la première fois, l’auteure, développe avec sensibilité et intelligence les axes et les dessous des grandes problématiques sociétales et sociales relatives au bien-être émotionnel et physique des êtres humains.
Les consultations d’Orson se déroulent sur fond d’embouteillage dans l’environnement déshumanisant d’un lean management outrancier et d’une digitalisation de tous les services via des logiciels pas toujours performants qui s’intègrent en surcharge du travail initial.
Le burn-out peut être évité, doit être prévenu et peut être guéri.
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Seitenzahl: 175
Veröffentlichungsjahr: 2020
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© La Boite à Pandore
Paris
http://www.laboiteapandore.fr
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ISBN : 978-2-39009-472-2 – EAN : 9782390094722
Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.
Régine Sponar
Entretiens avec le mal du siècle
burn
out
Mieux vaut prévenir que guérir
Avant-propos
Bien qu’inspirés en partie de faits réels, les personnages et les situations décrits dans ces entretiens sont purement fictifs.
Chapitre 1.Les ruminations d’Orson
En route vers le cinéma de la galerie Saint-Hubert pour enfin visionner le film Burning Out, Orson descendait, joyeux, la rue du Musée. Dès qu’il franchissait le seuil de cette rue bruxelloise, il se sentait protégé par la confidentialité des vieilles pierres. L’entrée dans l’enceinte de la ville de Dubrovnik lui procurait la même sensation de sécurité et de bien-être.
Le cerveau d’Orson était ainsi fait : il ruminait et comparait sans cesse les lieux qu’il associait aux personnes qu’il aimait ou pas. C’était la base du cours de phénoménologie expliquée par Alphonse de Wallens. Comment la perception d’un lieu change-t-elle en fonction de la présence ou de l’absence d’une personne aimée ?
Emma l’attendrait comme à son habitude dans la galerie royale repeinte à neuf, émerveillée devant la vitrine aux chapeaux, s’extasiant devant les délicats tons rosés de leur feutrine. Un peu plus loin, la devanture du magasin de jouets lui rappelait le reflet de son fils Melvin dans la vitrine du Schwartz au Central Park de New York. Il y faisait valdinguer dans les airs sa nouvelle planche de skate dans une posture gracieuse, musclée, improbable.
Emma le fatiguait, mais Orson aimait ces rendez-vous bizarres dans la ville bruxelloise. Elle affichait un retard. Elle lui avait dit qu’elle prendrait le tram 92 et qu’elle descendrait à l’arrêt du Petit Sablon. Lui, il avait parqué sa voiture plus haut, au sous-sol du Palais de justice, à la place Poelaert.
En s’approchant de la terrasse insolente du restaurant The Shift qui surplombait la galerie, il songea à William, son dernier patient en poste à l’hôtel international Bariolle. William était expatrié, chargé de salle, tout comme Jonas, le maitre d’hôtel du Shift. Ces deux-là partageaient le même type de job : servir avec élégance et en silence l’oligarchie internationale.
Orson les avait tous deux en consultation.
Prenant en charge la restauration rapide de leur estime de soi, Orson avait dû, en parallèle à sa thérapie, les rediriger vers un avocat du droit du travail, maitre Soulys, basé non loin de là, au Sablon. Scrupuleux et professionnel, l’avocat tenait à jour un registre dans lequel il consignait la liste des entreprises nationales et internationales habituées de faire grimper, voire de chauffer le risque psychosocial du burn-out. Les entreprises de William et Jonas figuraient déjà dans son répertoire.
La récente adaptation de la loi émise par le très controversé ministre de la Santé sur ces fameux risques psychosociaux donnait du travail à un tas de professionnels. Aux avocats, aux responsables des risques psychosociaux, aux médecins, aux psychologues et aux nouveaux coachs, ex-victimes eux-mêmes d’une vague sans précédent de burn-out liés à des vagues de restructurations, de licenciements ou de conflits avec la hiérarchie. Ils s’étaient formés dans de multiples écoles bruxelloises créées à la va-vite pour l’occasion. Ces mêmes coachs en surnombre tentaient ensuite de se débattre dans le schéma de la pyramide de Ponzi, pour retourner en entreprise et se frayer une place dans le coaching en management.
L’avocat Soulys corrélait dans une colonne supplémentaire le nombre d’employés qui avaient déposé plainte avec le nom de l’entreprise. Il utilisait encore un stylo à encre offert par son père. Ne supportant pas les ratures, les fusions-acquisitions de la capitale lui donnaient du fil à retordre. Tout comme les changements de nom de sociétés qui se créaient dans les cabinets d’affaires du boulevard du Souverain. Ces nouvelles appellations suscitaient des interrogations légitimes sur les réseaux sociaux.
Noyé dans sa paperasse, maitre Soulys ne s’était pourtant pas encore décidé à la digitaliser. Le bon sens aurait voulu qu’il permute les écritures de son cahier dans un tableau Excel. Il préférait la permanence du cahier archivé à l’obsolescence peut-être programmée d’un disque dur.
Son registre des fabriques à burn-out à lui, Orson, formé à la psychologie clinique, l’avait créé, outre dans la confidentialité et l’intimité de son cabinet, dans les halls grandioses des universités, là où les noms des donateurs étaient inscrits, gravés dans le marbre comme autant de morts pour la patrie. Leurs entreprises étaient des nids à burn-out construits sur le socle de la mondialisation, des algorithmes, des appels d’offres anxiogènes, des dérégulations en tout genre et autres pillages des ressources humaines et matières premières de la planète.
En attendant Emma dans la galerie, Orson, toujours en proie à des ruminations incessantes mais structurées, se rappela sa petite enfance à Rhode-Saint-Genèse. Il revoyait la mère de son meilleur ami Alexandre, qui ressemblait à Grace de Monaco, jeune et si belle. Formaté par l’école, Alexandre accumulait toutes les barrettes métalliques de la performance, du soin, de la politesse et de la discipline, accrochées sur son uniforme bleu marine. Toujours premier sur l’estrade à la remise du bulletin mensuel. La barrette rouge, la verte, la blanche et la bleue, posée chacune sur une épingle de sureté dorée, toutes alignées, impeccablement, verticalement, équidistantes, l’une sous l’autre sur le pull d’uniforme acheté dans la maison Dujardin avenue Louise. Son père, riche producteur et exportateur de montres suisses, payait les chaises et le tabernacle de l’église de la paroisse de Rhode. L’éducation catholique cultivait l’admiration et la bienveillance pour ce type d’injustice, à cette époque.
C’était de la manipulation, se dit Orson à présent, avec un certain temps de retard. Pourquoi pas des barrettes pour la honte, l’humiliation, la soumission, la grossièreté, la crasse et le désordre ? Pour une partie du restant de la classe qui allait s’épuiser dans des efforts inutiles pour les obtenir. On touche à la psychogenèse du burn-out. Quand même, pensa Orson, à peu près trente ans, le retard pour ton analyse, bravo pour ta perspicacité !
Il était devenu allergique à ce type d’éducation et d’écoles élitistes qui usinaient les futurs pervers narcissiques psychopathes du monde de l’entreprise. Il ne jurait que par l’enseignement de type Montessori ou celui d’Ovide Decroly qu’il voulait universels, sans différence de classes sociales. L’accent y était mis sur l’intelligence collective, les ressources propres à chaque individu, ce qui développait le sens donné à son travail, et un apprentissage à son rythme. Chacun pouvait ainsi devenir l’artisan de sa future fonction.
Alexandre ne méritait certainement pas ces barrettes qui représentaient, chacune, autant de qualités niées à d’autres dans la classe. C’était de la programmation à la soumission. Ce type achetait les barrettes de son fils, en payant un tabernacle et des chaises d’église pour masochistes ; socles au ras du sol avec un unique accoudoir, un mètre cinquante plus haut. Il payait pour faire admirer ses gosses. Ceci étant dit, Alexandre, qui avait un bon fond, était sorti des études secondaires avec une solide dépression, alors que les « sans barrettes » s’amusaient dans leur loden vert, ivres de casiers de bières Jupiler et autres libertés découvertes dans les cercles universitaires. Alexandre, in fine, devint une victime des magouilles parentales.
À chaque employé défendu pour lequel sa plaidoirie était gagnante, maitre Soulys plantait un sapin Douglas dans le jardin, pour la postérité. À chaque employé pour lequel, à son corps défendant, il perdait le procès en appel, Soulys faisait planter par son jardinier, à l’ombre de sa colère, un massif de rhododendrons blancs. Amis et famille étaient tous ravis du succès remporté par ce juriste chevronné ; sa forêt de Douglas s’étalait sur des hectares, alors que le massif de rhododendrons tenait sur une surface de dix mètres carrés.
Pendant les périodes creuses, alors que le Palais de Justice était en vacances judiciaires, hyperactif, maitre Soulys ajoutait une bâtisse à sa maison pour y consigner des vitrines. Il reconstituait alors des guerres et des combats, en multipliant la confection de figurines, magnifiques soldats de plomb que sa fille Victorine peignait en soirée, agenouillée devant la table basse du salon, protégée par l’épais rideau de ses cheveux noirs qu’elle avait fort longs.
***
On arrivait à la fin du second trimestre 2021. Au rythme des nouveaux burn-out des collègues de William, le chef de salle expatrié, la HR du Bariolle, Mikele Quiche, une femme glaciale et effarante, formée au nouveau cours affublé d’un titre pompeux, Lean compétences et performances dans l’entreprise, vs 4 horizon 2021-2026 – plan quinquennal, avait rajouté une couche de tâches dans la job description de William et un nouveau lieu de travail excentré au Luxembourg. L’objectif, à peine dissimulé, était de l’épuiser en temps de trajets irréalisables au vu de sa vie familiale. Elle éviterait la rédaction d’un C4 et le paiement d’indemnités pour son ancienneté.
Malade de fatigue à cause de son flexitime où il cumulait les horaires de jour avec ceux de nuit, William avait signé, sans broncher et sans le lire, ce nouvel avenant à son contrat. Alain B., l’administrateur délégué du Bariolle, avait entretemps pris soin de faire ajouter deux lignes supplémentaires sur tous les contrats d’emploi. Il s’agissait, en un, de mentionner la confidentialité de toute action se passant au Bariolle et, en deux, de ne jamais prétendre pouvoir rentrer directement en contact avec les administrateurs de la société.
Qu’il parte ! pensait-elle. Trop cher, trop vieux, usé, ruminait-elle. William avait déjà 42 ans tout de même ! Il refusait ? Pas de problème, elle avait déjà pris les devants et fait installer des caméras de surveillance. Le temps était mesuré, chronométré par tâches via les algorithmes cachés derrière les reportings. La Quiche avait ensuite effectué des comparaisons statistiques avec des moyennes standardisées. Ouvrir un paquet de café : moyenne internationale, 3 secondes. Préparer un café : moyenne internationale, 20 secondes. La préparation du café laissait des secondes disponibles pour encaisser les consommations de la bande d’abrutis de l’entreprise voisine qui venaient se saouler au whisky-coca tous les soirs en mode décompression, de 18 à ٢٠ heures, se soustrayant ainsi aux tâches parentales. Encaissement des 90 consommations avec la Visa de l’employeur : 15 secondes. Hop ! à la tâche suivante. Ainsi s’installait la rationalisation des travaux mondialisés, mesurés par des boites de consultants. Les jeunes étrangers arrivaient en masse à Bruxelles pour effectuer ces boulots dans les délais imposés ; des Vietnamiennes pour les ongles laqués, des Roumains et des Portugais pour le nettoyage et la maçonnerie, des Indiens pour créer des programmes informatiques, etc. L’aéroport de Bruxelles était en plein boom.
— C’est bon ça !
La responsable des ressources humaines du Bariolle et son conseil d’administration avaient trouvé l’idée excellente. Les tâches devenaient des paramètres, et les paramètres engendraient le reporting rempli de données à comparer pour sanctionner. Mikele Quiche rêvait d’une puce intégrée dans le bras de ses employés ou de la pose obligatoire d’un bracelet électronique, avec sanction immédiate pour une deadline non respectée. Elle n’aurait plus qu’à consulter les reportings en temps réel avec les mesures des paramètres « temps/tâche ». La montre connectée serait peut-être moins trash que le bracelet électronique. Quoique… ! pensa-t-elle.
William déréglait la moyenne du reporting. Mais enfin pourquoi s’accrochait-il ? L’humiliation ne l’avait-il pas encore fait déguerpir ? Elle lui avait pourtant placé une « 1 200 euros » survitaminée de 22 ans comme chef. Olivia, cette nouvelle employée dynamique expatriée bulgare, pétrie d’alimentation bio sans gluten, terminait à peine son Erasmus à Barcelone. Mikele Quiche avait recruté Olivia, parce qu’elle avait mentionné sur son CV : « cantinière camps scouts ». Parfait, cela ! Ce côté bonniche qui travaille gratos pour nourrir les enfants des catholiques. Elle en avait bien ri avec Alain B.
Le teint livide et les cernes sous les yeux de William contrastaient avec le teint rose et frais d’Olivia, cette dernière recrue fraichement débarquée dans la capitale.
La Quiche finissait par foutre les boules aux employés de l’hôtel qui cherchaient à tout prix à conserver une toute petite part d’intégrité morale à défaut de leur santé physique.
Dans l’entreprise, la Quiche créait une ambiance comme celle du film Get Out de Jordan Peele. Ce film qui passait, sous-titré, à De Brouckère en suscitant, dans la salle, des cris d’effroi émis par des spectateurs profilés « 1 200 euros ». Orson appelait ainsi les nouveaux employés expatriés flexitime arrivés en masse dans la capitale bruxelloise.
« Mon père aurait voté Obama une seconde fois ! », affirme Rose Armitage dans le film, laissant ainsi sous-entendre que sa famille n’était pas raciste et que son petit ami y serait bien accueilli.
Les employés du Bariolle, eux, savaient qu’ils filaient tous vers la cave du neuropsychiatre cinglé, le père de Rose, sans passer par la case prévention.
Mikele obtint donc finalement la signature de William à l’avenant 5bis de sa job description, à l’arrache, entre deux services où il tentait de récupérer, exténué, livide, s’accrochant des deux mains aux coins des comptoirs dorés du Bariolle. Le chiffre 5 de l’avenant correspondait au cinquième employé jugé superflu par la grâce du lean management. Elle l’avait dégagé sans indemnités, et elle ordonna à William de reprendre ses attributions.
Elle lui susurra dans un murmure dont elle seule mesurait le tempo :
— Mais vous êtes bien d’accord de faire ces tâches… Vous n’allez quand même pas vous plaindre ! La moitié de l’Europe attend votre poste pour s’épanouir sous la bannière de notre enseigne internationale de prestige !
Ensuite, satisfaite de son effet de manche, en s’emballant, elle ajouta pour conclure :
— Et c’est sans compter les Indiens. Les Indiens de New Delhi, ces bosseurs qui tiennent debout septante-cinq heures semaine, les Hollandais les importent déjà à Bruxelles dans les banques. J’ai reçu un listing d’une société de consultants qui me les propose à 7 euros brut de l’heure. Alors, un ton plus bas, William, s’il vous plait, et si votre dos vous fait souffrir, faites du sport dans le bois de la Cambre ! Mais vous comprenez bien que vous ne tenez plus le rythme d’un hôtel. Vous devez l’assumer et prendre la décision qui s’impose.
La Quiche exultait ensuite avec son geste théâtral adulé par les pervers narcissiques, best-seller du « comment briser l’estime de soi d’un employé vulnérable » :
— La porte est là ! Je ne peux rien faire pour vous. Je ne vous retiens pas.
Les Hollandais énervaient Orson, ils mettaient bon nombre d’employés belges sous forte pression dans les entreprises qu’ils rachetaient à tour de bras pour créer des sociétés limited ou autres consortiums avec profits évacués en toute légalité vers des sociétés opaques basées dans les iles tropicales. Mais chez eux, en Hollande, ils roulaient à bicyclette dans un air oxygéné et vivaient royalement dans un bien-être codifié. Et quand l’eau montait sur leurs terres, ils rachetaient tout simplement les Ardennes belges.
Mikele Quiche, odieuse et menteuse, se délectait de la détresse d’autrui, cela lui donnait l’illusion d’exister. Bien rémunérée, elle s’était fait rajouter sur le dessus du crâne un postiche de mèches vivaces de couleur corbeau. Elle avait opté pour un lifting avec muscles retendus, une gonflette des pommettes à 1 350 euros pièce, avec de la graisse centrifugée prélevée directement dans ses fesses qu’elle avait pourtant plates. Elle ressemblait à présent à une marionnette du Muppet Show.
Tous ces frais esthétiques étaient murement réfléchis, parce qu’elle en pinçait secrètement pour le fameux membre du conseil d’administration ; il fallait à tout prix soigner les dividendes d’Alain B. Elle en profiterait peut-être un jour, qui sait ? Et ce n’était pas ce chef de salle, William, qui s’incrustait comme une moule trop cuite dans son agenda, qui allait lui gâcher sa propre évaluation de fin de trimestre.
La Quiche était le rempart, façon bouledogue, d’Alain B. qui, en retour, l’avait bien coachée. Il lui avait appris, en réunion privée, la différence entre le harcèlement soft et le harcèlement tout court. Alain se passionnait pour le lean manufacturing process, qui consistait à radiner à tous les étages de la production, et à contracter un maximum le petit personnel. Le lean permettait à Alain de s’en mettre plein les poches, tout en appliquant ses principes hypocrites : il faut toujours se montrer sympathique et accueillant envers le petit personnel. Alain B., comme tout parfait faux-cul que l’on retrouve à ce type de poste, saluait et souriait à William dans les couloirs. Très convaincant, il prenait même des nouvelles de sa femme et de son enfant.
Auparavant, William avait franchi toutes les étapes de la hiérarchie jusqu’à devenir chef de l’événement et des groupes d’affaires internationaux.
Maintenant, la stratégie de l’entreprise était de coller à William, comme manager, une jeune chef de 22 ans sans expérience. Cela rentrait clairement dans la colonne du harcèlement soft. Pour l’éviction de ce jeune père de famille épuisé de 42 ans, c’était imparable, non punissable légalement.
La Quiche, en mode surchauffe, chassa de son esprit les galipettes imaginées avec Alain B. et réfléchit consciencieusement à la prochaine fondation à tâche humanitaire qu’elle pourrait bien créer, pourvu que le siège social soit sur l’avenue Louise ou à Genève, et que le thème soit l’enfance maltraitée.
Mais enfin ! Qu’est-ce qui avait pris à cet abruti de William de faire un enfant ? S’était-il senti en sécurité dans le payroll du département des ressources humaines ?
L’oligarchie provoquait la précarité des familles, pour ensuite créer des fondations pour les enfants qu’elle avait elle-même mis dans le pétrin émotionnel et financier. La peur brutale, si bien décrite dans le dernier épisode, saison 4, minute 42 d’House of Cards, allait devenir le quotidien du peuple.
***
Emma était en retard comme à son habitude. En ce début de soirée estivale, Bruxelles s’étalait aux pieds d’Orson.
Les « 1 200 euros brut », expatriés moins chanceux que ceux qui travaillaient pour les institutions internationales, gravitaient sur le piétonnier par centaines autour de lui. Parmi eux, stationnaires, de jeunes musiciens de grande qualité fendaient l’air, avec leur guitare, d’une chaude mélodie bien rythmée. Les « 1 200 euros brut » devenaient majoritaires dans la ville. Cosmopolites, ethniques.
Épuisées par les embouteillages et le bruit des travaux incessants, les familles bruxelloises traditionnelles s’étaient enfuies vers Rixensart, Wavre, La Hulpe, Waterloo, Braine-l’Alleud et même Ittre. Villes dont les habitants saturés par cette invasion urbaine se laissaient à leur tour tenter par la jolie ville de Namur. Dans sa thérapie, Orson avait baptisé ce phénomène de fuite : le Brux-out.
Certains propriétaires de maisons bruxelloises avaient trouvé le filon. Ils avaient divisé leur maison unifamiliale en étages pour les « 1 200 euros brut » ou procuré des chambres de 10 m2 à 420 euros par mois aux innombrables stagiaires européens surdiplômés et polyglottes et autres intérimaires pourvus de contrats à durée déterminée qui voulaient « Brussels » inscrit sur leur CV. Tout cela sans penser à l’insonorisation entre les pièces ni aux insomnies associées au bruit lié à ce manque de prévoyance. Le site web Boomtata se portait bien : les chambres s’y louaient au jour, à la semaine et au mois. Les « 1 200 euros brut », ces jeunes Français, Grecs, Roumains, Slovènes, Portugais, Brésiliens, Croates, pour qui ce salaire mensuel représentait un vrai boulot ; l’eldorado et la sécurité sociale associée débarquaient en masse dans la capitale de l’Europe. Se damner pour ce salaire, corvéables à merci, travaillant plus de douze heures par jour. Mais surtout, interchangeables, multitasked, aux prises avec des contrats et des règlements tordus concoctés par les « 2 200 euros net par mois », les jeunes consultants et les actuaires scotchés à leur iPhone.
Habillés de noir, perclus de dermatites atopiques causées par le lycra lustré et le polyamide, scotchés à leur Samsung, les « 1 200 euros brut » étaient de sortie ce soir. Bien qu’à quatre dans un 50 m2, sans bagnole, adeptes du piétonnier et de la Stib, ils respiraient la joie et le pep’s et savaient faire la fête en groupe dans la capitale européenne. Fini, l’ère romantique des Fangio aux voitures rutilantes. Et à défaut de dérapages contrôlés, pour ceux qui avaient la chance de vivre en couple avec une végane, des petits pois poussaient sur leur balcon.
Au contraire de ce qui se passait dans les villes françaises, Bruxelles se préservait des gilets jaunes, parce que les Belges en situation de précarité avaient déjà quitté la ville pour trouver un environnement plus favorable à leur santé. Et pour ces jeunes expatriés des nouveaux pays membres de l’Europe nouvellement installés à Bruxelles, un salaire de 1 200 euros brut représentait des promesses futures, comme au temps de l’Amérique des pionniers. Toutefois, Bruxelles proposait de façon généreuse aux Belges et aux expatriés les meilleures formations pour se réaliser professionnellement. Même si, depuis 2020, on sentait se profiler l’ubérisation de certains métiers pour les jeunes indépendants nommés pompeusement « chefs d’entreprise ».
De riches Asiatiques, les cheveux noirs impeccablement coupés, serpentaient poliment en rang serré jusqu’à la Grand-Place dans des fringues de marque. Ils pratiquaient le selfie devant l’hôtel de ville éclairé par des spots mauves et rouges payés par un appel d’offres public européen. On repérait cet éclairage pro forma sur toutes les façades des grandes places européennes.
Orson tenta d’apercevoir Emma qui, finalement, apparut sur la première volée d’escaliers du Mont des Arts. Il évaluait le temps de sa prochaine rumination qui le conduisit à sa mère Carla.
Il avait parfois la pensée chaotique, elle fonctionnait comme un moteur de recherche. Son cerveau était en ébullition semi-permanente. Il décrivait alors ces ruminations en mode whirlpool ou carwash. Il avait appris à les rendre apaisantes.
