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Ce livre retrace le parcours d'une jeune femme qui, à travers ce récit témoigne de la volonté de toujours se relever après les différentes épreuves de sa vie.
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Seitenzahl: 175
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
« Il n’y a pas de mauvaise route, il n’y a que des mauvaises rencontres. »
Patrice Leconte – La Fille sur le pont
Sans être parfait, le contexte familial dans lequel j’ai vécu jusqu’à mes six ans est loin d’être le pire qu’on puisse imaginer. Quelques moments me reviennent, un peu comme des flashs, des bribes de souvenirs : des parents, des grands-parents, mon frère, Alexandre, l’école, les copains, les activités… J’ai compris assez vite que mes parents ne finiraient pas leur vie ensemble. Les soirées arrosées et les tromperies à répétition de mon père ont fini par avoir raison de leur relation.
Je me souviens de discussions houleuses, de pleurs, puis de cartons à faire et d’un déménagement. On allait désormais habiter chez papi et mamie pendant un tout petit moment, selon maman.
Je ne saurais dire combien de temps exactement nous avons cohabité tous ensemble sous le même toit, mais moi, je m’y sentais bien. Les mois passent et notre petite routine s’installe : l’école, les copains, les jeux dehors et les moments avec papi et mamie. Maman aurait bien aimé rencontrer un nouvel amoureux, mais ses recherches ne donnaient rien de concret pour le moment ; et puis il fallait qu’elle trouve un nouveau logement qui puisse nous accueillir tous les trois.
Quelque temps plus tard, nous voilà en train d’emménager dans un appartement. Il était selon mes souvenirs plutôt joli, confortable et assez grand pour nous. Maman partait très tôt le matin, si bien qu’une nounou venait à la maison pour nous réveiller, nous donner à manger et nous préparer.
À cette époque, mon frère faisait beaucoup de crises qui duraient un bon moment. Il mordait, tapait et poussait des cris qu’on pouvait entendre jusqu’à des kilomètres. C’était compliqué de le laisser à l’école ou ailleurs l’esprit tranquille.
Pour moi, l’école n’a jamais été un problème. J’aimais y aller et y retrouver mes amis. Je venais d’ailleurs de m’en faire un, Maxence. Nous passions beaucoup de temps ensemble à jouer à divers jeux et à discuter de nos pères respectifs que l’on ne voyait pas. Par chance, nos mères avaient commencé à se fréquenter et elles sont devenues rapidement amies. Une joie pour nous qui, à ce moment-là, pensions alors seulement à nous retrouver en dehors de l’école pour jouer encore et encore. Cette amitié naissante marquera ma vie à jamais.
Un jour d’été, ma mère nous annonce, à mon frère et moi, que l’on passera l’après-midi chez son amie, la maman de Maxence. Ravis à l’idée de tous nous retrouver, nous attrapons nos maillots de bain, remplissons nos sacs de jouets et filons vers la voiture.
La chaleur est écrasante, et la piscine nous fait de l’œil. Nous sommes bien, sereins et joyeux. Mon frère et moi nous chamaillons dans l’eau tandis que Maxence et sa sœur préparent leur prochaine bombe pour arroser nos mamans. Le plan est mis à exécution et nous crions d’une même voix :
— 1, 2, 3 !
Nos mères sursautent et, surprises, se lèvent, rouspètent deux minutes avant de retourner à leur conversation. L’heure est à la rigolade : tout le monde papote et s’amuse.
Comme tous les enfants, difficile de nous arrêter. Nous avons l’idée d’aller chercher d’autres jouets à l’intérieur pour continuer nos histoires et jeux imaginaires. Avec la permission de nos mamans, nous sortons alors de l’eau, nous nous essuyons rapidement et, encore ruisselants de gouttes, nous courons en direction de la maison. Nous grimpons les marches deux à deux pour atteindre la cuisine… et c’est à ce moment-là que je l’aperçu.
Il était assis sur une chaise, les jambes croisées, un journal dans les mains. Il portait des cheveux longs, de grosses lunettes et nous regardait avec de grands yeux noirs. La sensation de malaise qui s’est instantanément emparée de moi ne me quittera jamais plus.
Ce fut bref mais troublant. Nous passons devant lui pour aller dans la chambre de Maxence prendre nos jouets et ressortir rejoindre tout le monde.
Les après-midi chez Maxence se multiplient, sans qu’on croise de nouveau ce monsieur qui m’avait tant fait peur.
Quelque temps plus tard, maman vient nous chercher à la sortie de l’école comme d’habitude. Nous faisons le chemin en voiture puis nous arrivons à l’appartement. Alors qu’elle nous ouvre la porte, nous lui emboîtons le pas pour nous précipiter à l’intérieur et choisir le programme télé. Mais rien ne se passe comme prévu.
Je l’aperçois, et tout me revient : je fais tout de suite le lien entre cet homme et la sensation de malaise éprouvée quelques semaines auparavant.
Il était là, chez moi, chez nous, assis sur le canapé, attendant notre retour. Je me suis sentie mal instantanément. J’ai eu l’intuition au plus profond de moi qu’il fallait fuir, que quelque chose de mal allait se passer.
Je n’ai alors que six ou sept ans, et je sens qu’un danger est entré dans ma vie.
Mon frère et moi devons le rejoindre pour lui dire bonjour ; nous nous retrouvons alors tous au salon. Des toasts ont été préparés et disposés sur la table basse, des verres sont servis, comme si nous avions quelque chose à fêter.
Il cherche à entamer la conversation, à nous faire rire et à nous amuser. Nous apprenons qu’ilhabite à trois heures de route de chez nous, qu’il travaille dans le domaine de l’informatique au sein d’un collège et qu’il a une fille. Mon frère est plutôt réceptif et se détend petit à petit. Il est plus jeune, sans doute moins méfiant et observateur que moi. Sur ce, la soirée s’achève, et une fois couchée je sens que rien ne sera plus jamais comme avant.
À partir de cette soirée-là, plus jamais nous ne serions seulement tous les trois. D’autant plus qu’il ne venait pas seul, mais accompagné de sa fille, âgée d’un an de plus que moi. Ses moindres faits et gestes avaient la fâcheuse tendance à m’énerver. Elle touchait à mes affaires, dormait dans mon lit, utilisait mes jouets. J’avais beaucoup de mal à supporter cette intrusion brutale dans notre quotidien. L’idée de partager ma maman, mon frère et mes affaires ne me plaisait pas du tout. Mais, malgré tout, je la voyais de plus en plus et n’avais tout simplement pas d’autre choix que d’accepter la présence de cette nouvelle personne.
À cette époque, j’ai commencé à avoir des problèmes pour dormir. Le fait d’être deux dans ma chambre me gênait. Mais je ressentais aussi quelque chose d’étrange. Un malaise latent, l’impression de ne pas être sereine. Chaque fois qu’il était là, je trouvais une excuse pour me relever une fois que j’étais couchée : j’avais envie d’aller aux toilettes, de boire un verre d’eau, de me moucher… J’avais besoin de voir ce qui se passait dans les autres pièces de l’appartement pour me rassurer. Sans être capable de dire pourquoi, c’est quelque chose que je sentais, tout simplement.
Cette habitude a commencé à sérieusement énerver tout le monde. On me réprimandait, me répétant qu’il fallait que je fasse tout ça avant d’aller au lit, que je devais arrêter de me lever sans cesse sans raison valable.
Un soir, une fois couchée, j’ai entendu des bruits qui provenaient du bout du couloir. Au bout d’un moment et n’en pouvant plus d’attendre et de chercher un stratagème pour me lever, je suis sortie de mon lit et j’ai ouvert la porte de ma chambre, qui se situait tout au bout d’un grand couloir, dans un renfoncement. Arrivée au bout du mur, j’ai penché la tête pour tenter de les apercevoir. J’étais trop loin, donc j’ai dû avancer tout doucement de plusieurs pas avant de pouvoir les voir. La porte de la chambre de ma mère était ouverte et ils étaient là, nus et debout. Écœurée par la scène à laquelle j’assistais et en proie à l’incompréhension qu’elle suscitait chez moi qui étais si jeune, je suis restée figée.
Bien entendu, avec le recul j’ai compris, mais sur le moment, plutôt que de partir, je suis restée tétanisée. Son attitude fut alors des plus étranges. Je me souviendrai toujours de son regard juste avant qu’il referme la porte.
Par ce regard, il tenait à me montrer qu’il avait eu ma mère et que ce n’était qu’une question de temps avant qu’il en fasse son jouet.
Le dernier souvenir que j’ai dans cet appartement concerne un réveillon de Noël. Nous avions prévu de passer les fêtes de fin d’année ensemble, et un repas était organisé pour nous cinq, le premier. Malgré ce malaise persistant, l’instant était plutôt sympa même si surement aidé par l’atmosphère de Noël et l’ouverture des cadeaux.
C’est le dernier moment que nous avons passé dans notre chez-nous… Un moment plutôt heureux. Quelques semaines plus tard, maman nous a annoncé que nous allions emménager chez lui, à trois heures de route de là. Loin de mon école, loin de mes amis, loin de mes grands-parents, loin de chez nous.
C’est alors que nous avons quitté cette vie pour en entamer une nouvelle dans le Finistère, chez celui qui m’avait fait tellement peur quelques mois auparavant. Son piège se refermait sur nous. Il avait franchi la première étape. Celle qui consistait à nous éloigner de tout notre entourage pour faire de nous ses marionnettes. J’avais alors sept ans.
« Je vis en enfer du jour au lendemain, mais je ne peux rien faire pour y échapper. Je ne sais pas où j’irais si je le faisais. Je me sens totalement impuissant, et ce sentiment est ma prison. Je suis entré de mon plein gré, j’ai fermé la porte et j’ai jeté la clé. »
Haruki Murakami
Les cartons sont bouclés et les déménageurs au travail ; nous prenons la route un jour d’hiver. À mesure que nous nous rapprochons de notre destination, empruntant des chemins déserts, nous nous enfonçons en rase campagne, sans personne aux alentours. Et, finalement, au bout de trois heures nous arrivons enfin.
Notre nouvelle demeure est une maison de campagne dont la façade est en vieilles pierres. Elle est isolée et entourée d’un grand terrain délimité par une bordure d’arbres. Flanquée de deux grandes dépendances qui servent de débarras, cette maison paraît immense mais semble dénuée de toute chaleur. Maman se gare et, après les retrouvailles, commence alors la visite de notre futur chez-nous.
Je trouve la maison froide et glauque. À l’étage se situent les chambres de tout le monde ; j’apprends alors qu’en plus je vais devoir partager la mienne avec sa fille. Les pièces sont en enfilade, si bien que nous devons traverser notre chambre pour atteindre celle de mon frère, Alexandre, qui est donc située à l’extrémité de la maison. Les fenêtres sont petites et rares. L’obscurité ainsi que le parquet qui craque à chacun de nos pas ne m’inspirent pas confiance : je ne me sens pas en sécurité, ici.
Arrive le premier jour d’école dans notre nouvelle ville. Pour mon frère et moi, qui sommes plutôt sociables, tout se passe bien. Nous nous familiarisons petit à petit avec cette nouvelle vie, ces nouveaux copains d’école et ce nouveau rythme. En ce qui concerne la vie à la maison, c’est différent de ce que l’on pouvait vivre jusqu’ici.
Selon lui, pour que tout se passe bien, nous devons nous entraider et travailler. C’est ainsi que, dès mon plus jeune âge, je me retrouve à désherber, à faire des travaux extérieurs, à nettoyer et à ranger la maison.
Rapidement, des tensions ponctuelles viennent peser sur l’ambiance qui règne dans cette grande et triste maison. Un jour c’est la fête entre amis – soirées bien arrosées, musique –, puis, le jour d’après, ce sont les regards noirs, les réflexions et la peur qui règnent.
Sa fille était la source de nombreux problèmes et de conflits. Son éducation, ses réflexions ou encore sa manière d’agir ne correspondaient pas du tout à l’image que ma mère avait d’une petite fille de 8 ans.
Bien sûr, à chaque dispute, nous avions la boule au ventre. Voir ses parents ne pas être d’accord n’est jamais agréable, mais là, c’était différent. Son regard était tellement noir et ses yeux tellement sévères que j’avais l’impression qu’il devenait quelqu’un d’autre. En fait, je me rendais compte que, moi aussi, j’avais peur de lui.
J’ignore quand se produisit le premier acte de violence ; je pense que seule ma mère le sait. La nuit, j’entendais souvent du vacarme, des gémissements, des pleurs… Des disputes, encore et encore.
Un soir où il y avait plus de bruit que d’habitude, je me souviens de m’être levée de mon lit.
J’entends du boucan et des cris étouffés. Je décide, malgré la peur, de me diriger vers la porte et de l’ouvrir. La scène à laquelle j’ai alors assisté m’a bouleversée étant donné mon jeune âge. Ma mère se tenait là, debout, les yeux exorbités et rivés devant elle. Suivant alors son regard, je me suis retournée et je l’ai vu, lui, agenouillé dans les toilettes, les mains serrées sur un morceau de plastique. Et du sang, du sang partout par terre. En quelques secondes je fais le rapprochement entre l’aspirateur balancé sur le sol et ce qu’il tient dans les mains : un morceau brisé de l’appareil, qu’il est en train d’utiliser pour se taillader l’avant-bras. Seshurlements se mêlent à ses sanglots ; moi, je ne comprends rien à ce qui est en train de se passer. Cherchant du réconfort, je me précipite dans les bras de ma mère pour m’y blottir, mais elle me demande de retourner dans ma chambre. Je n’ai donc d’autre choix que rejoindre mon lit hantée par ces images, totalement impuissante.
La vie a repris son cours, alternant entre des moments normaux et des moments plus sombres. Un instant tout allait bien, place à la rigolade, aux activités et aux sorties ; l’instant d’après une simple réflexion pouvait faire sombrer notre quotidien dans les ténèbres. Une phrase maladroite, une attitude qu’il jugeait inadéquate, déclenchaient sa colère et sa violence aussi bien physique que verbale. Plus tard, j’allais apprendre à mesurer le moindre propos, le moindre geste, pour éviter la confrontation et le déferlement de violence. À ce moment-là j’avais peur, sans être encore capable de l’exprimer.
J’espérais au fond de moi que, lors des rares visites de notre famille, quelqu’un s’apercevrait qu’il y avait quelque chose d’anormal dans son comportement. Mais il se débrouillait pour passer pour le gendre idéal. Ses mots étaient gentils, et il ne faisait preuve d’aucune violence. Il se montrait prévenant envers ma mère et savait comment se montrer sympathique aux yeux des autres. Il s’arrangeait pour que nous, les enfants, soyons souvent seuls et dans nos chambres. Ainsi, il pouvait garder le contrôle sur la situation plus facilement.
Très rapidement, ils ont essayé d’avoir un enfant. Je crois que c’est à partir de ce moment-là qu’il a commencé à ne même plus se cacher. À la violence physique s’est ajoutée la violence psychologique, et ce de manière régulière.
Un matin, Alexandre, sa fille et moi prenons notre petit déjeuner, assis autour d’une très grande table en bois massif. Cette table est tellement lourde que nous avons du mal à la déplacer. En dessous se trouve un tasseau de bois qu’on utilise pour reposer nos pieds sans qu’ils touchent le sol. Chacun de nous est donc tranquillement attablé devant son bol de chocolat chaud et ses tartines beurrées.
Des cris nous parviennent alors depuis l’autre bout de la maison. Le bruit d’objets qui tombent, le fracas de portes qui claquent. À mesure que les gémissements et les supplications de ma mère se rapprochent, nous sentons le stress monter et la boule au ventre grossir.
Maman, qui est enceinte de plusieurs mois, arrive dans la pièce. Ils apparaissent tous les deux sur ma droite, debout. Ma mère est en larmes, et lui en pleine crise de rage. Son visage devient rouge vif et ses yeux sortent de leurs orbites. Il crie sans s’arrêter et, d’un coup, il se saisit de la table, la soulève jusqu’à renverser tout ce qui s’y trouve avant de la rabattre violemment au sol. Je hurle.Mes jambes, alors calées sur le tasseau de bois, sont soulevées avec la table et plaquées au sol avec une telle violence que j’en perds l’équilibre. Tout le monde pleure, crie, s’efforce de ramasser ce qui se trouve par terre pour éviter de se faire réprimander. Incapable de bouger mes jambes, je relève la nappe et aperçois alors deux marques bleues sur mes cuisses à l’endroit du choc. J’essaie de me relever, mais je sens bien que j’ai du mal à marcher. Maman tente de le raisonner, mais il est trop tard. Elle a dû dire le mot ou la phrase de trop. Il attrape un grand couteau et revient devant elle, pointant la lame vers son ventre. S’ensuivent alors des menaces verbales et des pleurs.
J’ai oublié comment s’est achevée cette journée, mais je me rappelle avoir eu du mal à me déplacer pendant plusieurs jours. Je me souviendrai à jamais de cette scène, de ce couteau et de la terreur que j’ai lue dans les yeux de ma mère.
Quelques semaines plus tard, elle perdait son bébé lors d’une fausse couche.
C’est à ce moment-là que j’ai compris que ma mère était en danger. Je me suis mise à faire une fixette sur tous les couteaux et les instruments qui pouvaient servir à blesser quelqu’un. Chaque soir, mon nouveau rituel consistait à vérifier s’il avait caché quelque chose sous leur lit pour la brutaliser, ou même la tuer durant la nuit.
Les jours de ménage, nous étions chargés de nettoyer la maison, de passer l’aspirateur et de ranger les chambres. Nous nous montrions pointilleux à l’extrême ; tout était vérifié dans les moindres détails pour éviter une nouvelle crise en rentrant. Je faisais en sorte de mettre à l’écart tout objet dangereux ou susceptible de l’être.
Mais, malgré toutes ces précautions, rien ne changea. Les disputes se répétèrent encore et toujours, tout comme la violence qui pouvait déferler aussi parfois sur sa fille.
En effet, elle était souvent l’objet de leurs disputes ; quand il commençait à monter en pression, il débarquait en furie dans notre chambre, comme sorti de nulle part, et la rouait de coups pendant que ma mère, restée en retrait, pleurait et lui hurlait de s’arrêter. Quant à mon frère et moi, nous ne pouvions qu’assister à ce triste spectacle sans pouvoir rien faire.
Il cherchait à faire culpabiliser ma mère, à lui faire croire que tout était sa faute, qu’elle était de mauvaise foi et que, à cause d’elle, il était obligé de frapper sa fille.
Le lendemain, nous nous empressions, ma mère et moi, d’appliquer du fond de teint ici et là sur la peau de sa fille pour camoufler les bleus que lui avait laissés son tyran de père. Ma mère, pleine d’empathie et persuadée qu’elle était responsable, faisait de son mieux pour masquer la moindre trace, afin que personne ne puisse soupçonner quoi que ce soit à l’école. Et moi, complètement abasourdie, je l’aidais à étaler le maquillage, non pas pour que le personnel de l’école ne soupçonne rien, mais pour que ma mère ne reçoive pas d’autres coups faute d’avoir mal fait son « travail ».
Ces épisodes d’angoisse intense imbriqués dans une routine « normale » m’ont amenée à développer des troubles du sommeil qui se sont intensifiés par la suite. J’ai commencé à souffrir de somnambulisme. Lors de mes crises, assez fréquentes, je me levais la nuit et divaguais dans la maison ; une fois, je suis même allée jusqu’à ouvrir la fenêtre de ma chambre et à enjamber le mur.
Quand j’ai pris conscience que les coups pouvaient être mortels, la peur que le pire se produise s’est emparée de moi. Malgré tout, je restais une petite fille très souriante, sociable et rigolote sitôt passée la porte de la maison. J’étais une élève studieuse et mes résultats scolaires étaient bons. En apparence, tout était ce qu’il y a de plus normal.
Sa fille, au contraire, avait plus de mal à l’école. Je me demande si certains professeurs ne se sont pas doutés de quelque chose, car je me souviens qu’ils ont été convoqués par la directrice de l’école ainsi que l’infirmière. Je les vois entrer dans le bureau et en ressortir comme si de rien n’était, ainsi que le regard triste de sa fille qui, cachée derrière eux, n’osait lever les yeux vers nous. J’ignore tout de ce qui s’est dit lors de ce rendez-vous, mais ce qui est sûr, c’est que rien n’a changé et que personne n’a rien signalé.
