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Dix histoires pour dix enfants. L'auteur se penche sur eux avec tendresse pour les observer et les comprendre. Ils n'ont pas la vie facile que les adultes, pour se rassurer sans doute, voudraient qu'ils aient. Ils observent le monde avec un regard naïf mais impitoyable et se donnent parfois la tâche de sauver ceux-là même qui devraient les protéger.
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Seitenzahl: 73
Veröffentlichungsjahr: 2021
« L’enfance n’est ni nostalgie, ni terreur, ni paradis perdu, ni Toison d’Or mais, peut-être horizon, point de départ, coordonnées à partir desquelles les axes de ma vie pourront trouver un sens »
Georges Perec
Dix histoires, dix enfants… Je me suis penchée sur eux avec tendresse pour les observer et les comprendre. Ils n’ont pas la vie facile que les adultes, pour se rassurer, voudraient qu’ils aient.
Ils ont les yeux grands ouverts sur le monde et ils voient très vite que ce n’est pas un paradis. Ils entendent tout, ils comprennent tout. Ils souffrent mais ils ont l’élégance de garder leur apparence insouciante. Ils sont forts et lucides. Ils sont invincibles parce qu’ils ont de la vie à revendre. Ils osent tout. Ils deviennent parfois les tuteurs des adultes. Ils élèvent des barricades de rires et de turbulentes bêtises pour faire croire à leur innocence et pour donner aux adultes le beau rôle de les protéger.
En réalité, ce sont eux les puissants qui savent la vie. Ils vont presque tous survivre, grandir et forger des carapaces, pour honorer le germe de vie qu’on leur a confié. Puissent-ils devenir de beaux adultes à la mémoire infaillible. Puisse-t-elle, cette mémoire, les convaincre de regarder, à leur tour, la merveille qu’est un petit d’homme, avec toute l’affectueuse attention et le respect qu’elle mérite.
C’est ce que je me suis promis, le jour de mes dix ans.( Je me souviens très précisément de la scène) et, j’espère avoir tenu ma promesse envers tous les enfants , les centaines d’enfants, que j’ai rencontrés dans ma vie professionnelle et que j’ai aimés et, envers les miens , grands et petits, qui sont le cœur de ma vie.
Je dédie ce livre à mon père qui m’a donné la plus douce des enfances.
Mychèle Dupuis
Le frangin
Exercice de confinement
Ma pomme
Carton
Rodolphe
Kidnapping
Carnaval à Dresde
Alice
Information préoccupante
Nina
C’était un meuble, juste un peu plus encombrant, un peu plus malodorant.
- Une croix, disait sa mère, une croix si lourde à porter…
- Qu’ai-je fait au Bon-Dieu pour mériter cela ? ajoutait-elle. S’il partait, ce serait une délivrance.
- Surtout pour lui, se rassuraient les bonnes âmes.
Elles étaient bien contentes de rentrer chez elles, les voisines, de retrouver leurs chiens et leurs chats, sans doute pas très futés non plus, mais au moins doux à caresser et dont on pouvait botter le train pour qu’ils aillent faire leurs besoins dehors. Bien contentes de retrouver leurs mioches, insolents et bagarreurs, mais droits sur leurs jambes. De se dire que, puisqu’on l’avait, cet idiot-là, dans le village, c’était la meilleure des choses qu’il ne soit pas chez elles.
C’était un mystère, le frangin de ma copine Nicole. Personne ne l’avait jamais vu. Nul doute, qu’il devait faire peur à voir. Depuis toujours, elle prenait grand soin de nous le cacher. A nous de l’imaginer, nain ou géant, bossu, cassé, à coup sûr, difforme, méchant, et dangereux.
Nous jouions souvent sur les quatre marches de l’escalier, devant sa porte, mais nous ne la franchissions jamais. Nous ne posions pas de questions. Cela faisait partie des codes tacites de la bande des filles. Chez Lucette, le rite était d’aller jusqu’à la chambre des parents pour voir le tableau de la femme nue au-dessus du lit. Chez Christiane, on allait chercher les œufs sous les poules. Chez Lydie, on mangeait des longuets archi-durs à s’en casser les dents et chez Nicole, on n’entrait pas.
Cet été là, nous avions pris l’habitude d’organiser une partie de cache-cache tous les jours, à l’heure de la sieste.
Le soleil plombait le village d’un sceau définitif. Des vagues bleutées s’élevaient du goudron de la route, toute odeur et tout bruit éteints. Dans les maisons, on maintenait un peu de fraîcheur, volets fermés et portes ouvertes.
Le courant d’air soulevait les rideaux de coton épais et les lanières de plastique multicolores. Dans les cuisines, les mères s’accordaient un moment de répit, elles trempaient des Thés-Bruns dans leur café. Les petits dormaient. Les pères étaient à leurs tâches. Nous étions maîtres du royaume !
Malgré ses protestations, c’était toujours Lucette qui « s’y collait » la première : le bras replié contre le tronc du platane, la tête dans le creux du bras, elle comptait jusqu’à cent. Nous nous dispersions, de préférence deux par deux, pour éviter l’ennui car les recherches pouvaient être longues pour cette pauvre Lucette. Les cachettes ne manquaient pas, d’un bout à l’autre du village.
Le vieux tacot immobilisé depuis des années sous le hangar de Mireille sentait encore un peu le cuir mais surtout la crotte de poule. C’était un coin tranquille où l’on pouvait tenir conciliabule en guettant l’ennemi, les yeux au ras des vitres. Le verger n’était pas mal non plus : orgies de prunes assurées et possibilités de fuite en longitude et en latitude. Il y avait aussi l’étable, son étage rempli de foin, pour se saouler d’odeurs et le passage à double-entrée sous le château, avec sa trappe, sur laquelle nous ne manquions pas de sauter à pieds-joints, au risque de réveiller les preux chevaliers, morts dans leurs oubliettes.
A cent, tout le monde était caché.
Lucette, brave fille, cherchait mais ne trouvait personne…
C’est ainsi qu’un jour, à la recherche d’une nouvelle cachette, aimantée par le mystère, dévorée de curiosité, et pétrie d’une trouille céleste, je me suis trouvée, seule, devant la maison de Nicole. Et je suis entrée. Poussée par la grosse main du soleil, je me suis faufilée dans la pénombre, en haut des marches, derrière la porte interdite que j’ai aussitôt refermée. Tout au fond de la pièce, il y avait une alcôve, un grand lit à édredon et à côté, un tas informe posé sur une sorte de chaise longue en paille tressée. De ce tas émergeaient, vers le bas, deux grands pieds maigres et blancs, tétanisés, tendus comme ceux du Christ en croix et vers le haut, une tête hagarde, aux yeux fous, à la mâchoire disproportionnée. Des mains osseuses battaient l’air. Il bavait beaucoup, le frangin de ma copine Nicole et c’est vrai qu’il ne sentait pas bon. Pour le tenir à peu-près assis dans son fauteuil, on avait dû l’attacher avec une grande bande de tissu en travers du corps. Son crâne, trop lourd, menaçait de l’entraîner. Ça bavait, ça grenouillait et ça grognait avec du suraigu et des doigts levés en sarments de vigne lorsqu’il réussissait à soulever la tête et à diriger son regard sur moi.
J’étais collée à la porte, tous mes duvets hérissés, de l’eau en rigole entre les omoplates, les tympans en peau de tambour, un paquet de plumes à vomir au fond de la gorge. J’étais poisseuse et j’avais froid, les jambes molles à ne pouvoir m’enfuir, les muscles raides à en tomber.
« Cache-cache, il faut compter jusqu’à cent sinon c’est de la triche. »
J’ai triché, j’ai giclé, hors de là, en vitesse.
Dehors, il faisait soleil, comme avant. Avec en plus des lunes brillantes, des ocelles déformés qui se précipitaient derrière mes paupières et se cognaient à mes tempes.
Désormais, je savais…
Au cœur de mon village, il y avait ce grand Jésus tombé de la croix, malséant à regarder, un qui n’avait jamais été joli dans la crèche, un que les Rois Mages n’avait pas gâté, un que personne n’avait adoré, un sacrifié pour rien. Il y avait un monstre de foire du Trône pour moi toute seule, que je pouvais aller voir tous les jours, sans billet à payer.
J’y suis retournée le lendemain et puis encore le jour suivant, toujours glacée, le dos au mur, aimant ma peur, sûre de mal faire, curieuse, honteuse.
Là-bas, au fond, sur la chaise de paille tout bougeait en désordre. Je voyais la tempête et les efforts dérisoires, la grande bouche tordue qui voulait dire, les tragiques contorsions, la force vaine, tout ce tangage. Et puis les yeux…
Aux yeux seuls affleurait un calme, une barque glissante dans la pénombre des eaux. Les yeux disaient… mais je ne savais pas lire.
J’ai attendu mon rendez-vous encore et encore. Que se passait-il dans ce pauvre crâne cabossé où vivaient seulement les yeux ?
Un jour, j’ai osé m’approcher. Il avait une tignasse terrible, noire, mal taillée, pleine d’épis. J’ai passé ma main là-dedans. Il a gémi un peu, on aurait dit de plaisir. J’ai osé toucher ses mains, tenté de calmer leur crispation. Il se laissait faire et grognait, mon ogre inoffensif.
J’ai apporté des cadeaux, longue plume d’oie dont je faisais crisser les barbules, feuille de platane à éplucher, poussin d’un jour volé à sa mère.
Lorsque les pattes griffues se sont accrochées à son doigt il a crié. J’ai vite ramassé l’oiseau en boule et j’ai frotté le duvet jaune contre sa joue.
