Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
De l'année 1913 aux années 40, pendant que le monde se déchire, Hélène, Aline, Maurice, Adèle, Julien tissent les liens de la tendresse et de l'amour. Mais ces liens seront-ils des armes assez solides pour combattre les armes de guerre ? "De guerre(s) lasse" est un hymne à la vie dans un monde qui serait enfin en paix. Ce roman nous fait voyager des rues de Lyon jusqu'à l'Auvergne, du Maquis des Monts du Lyonnais aux camps de prisonniers de guerre du nord de l'Allemagne, des années de guerre aux années folles, de la boue des tranchées à un village qui pourrait être élevé au rang des Justes. Nous accompagnons les personnages au cours d'évènements qui les dépassent mais qu'ils doivent cependant affronter. L'écriture toute en sensibilité s'attache à rester au plus près de leurs émotions et de leurs sentiments pour les rendre très attachants. Leur quotidien parfois drôle, souvent tragique, nous est livré à travers un récit alerte accompagné de leurs lettres et du journal d captivité du héros.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 426
Veröffentlichungsjahr: 2021
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
A tous les miens.
« Ecrire comme un travail de deuil. Une effraction et une floraison. Une respiration entre deux apnées. »
Jean-Luc Coatalem
Préface
Première partie : Hélène
Modane, juillet 1913
Modane, août 1913
Modane, décembre 1913
Modane, 1913/1914
Lyon, 1914
Le Valdahon, 1914
Pouzol, 1914
Lyon, 1914/1915
Pouzol, 1915
Lyon - Pouzol, 1915
Lyon, 1918
Pouzol - Le Puy, 1918/1919
Pouzol - Le Puy, 1923
Sainte Foy lès Lyon, 1923/1924
Lyon, 1924
Lyon, 1926
Deuxième partie : Adèle
Lyon, 1926/1930
Lyon - Souzy, 1931
Souzy, 1931
Lyon, 1931/1936
Lyon - Hyères, 1936
L’Ayguade Hyères, 1936
Lyon, 1936
Lyon, 1936/1938
Pouzol, 1939
Narbéfontaine, 1939
France - Allemagne, 1940
Sandbostel, 1940
Lyon, mars 1941
Journal de Maurice, 1941/1942
Lyon, 15 août 42
Souzy, été 1942
Souzy, automne/hiver 1942
Hambourg - Vedel
Lyon - Souzy, 1942
Hambourg, 1942/1943
Hambourg, 1943
Souzy, 1944
Monts du Lyonnais, 1944
Lyon, 1944
Lyon, juin - août, 1944
Lyon, septembre 1944
Allemagne - France, 1944/1945
Lyon, 1945
Sources/bibliographie
Bande-son
« La femme qui avait existé avant de m’enfanter, je n’y avais pas accès. A mes yeux, Catherine ne serait jamais qu’un personnage. Aussi je lui attribuais mon fantasme de ce qu’avaient pu être son histoire, ses pensées, ses choix. Certes, sa vie elle me l’avait racontée par le menu, mais pour l’incarner il fallait l’imaginer, l’interpréter. Il fallait que j’en devienne la narratrice à mon tour pour lui rendre son humanité. » Violaine Huisman.
Ainsi parle Violaine Huisman de la mère dont elle raconte l’histoire dans son roman « Fugitive parce que Reine ». Ces phrases résonnent en moi pendant que j’écris ce livre.
Que sais-je des trente huit années de vie de mon père avant ma naissance ? Si peu de choses : une photo sur la plage de l’Aiguade, une capote militaire suspendue derrière la porte du grenier qui nous servait d’appartement, une couverture grise, un ceinturon, quelques mots lâchés étourdiment et aussitôt occultés par ma mère, le secret qu’elle exigeait de son premier mariage. Taiseux, disparu trop tôt (j’avais 12 ans) il ne m’a rien raconté de sa vie d’avant. J’ai donc dû tout recréer, tout retisser, avec la trame de l’Histoire et les impressions fugaces qui sont pour toujours dans ma mémoire.
Ma peine de l’avoir perdu reste immense tant d’années plus tard. Cette peine me constitue, insoluble dans l’eau des années, quels que soient les bonheurs qui m’ont été donnés par la suite. Ce poids de mémoire est devenu le mien.
Comme l’acte d’amour donne la vie, j’ai voulu ce long et tendre récit pour lui rendre la sienne.
Une femme est entrée que Momo ne connait pas. Elle passe devant lui sans le voir, encombrée d’une imposante robe noire et d’un volumineux sac en cuir. Elle se dirige aussitôt vers la chambre où, depuis le matin, sa mère a disparu.
Momo a erré dans l’appartement. Il a pris son pouce entortillé d’un mouchoir en guise de petit déjeuner. Il s’est caché sous la table de la salle à manger et a surveillé les allées et venues des voisines à travers les franges de la nappe. Il s’est assoupi puis réveillé. Il a eu faim.
Le soleil a tourné. La lumière a changé. Il n’y a plus d’ombres à poursuivre sur le parquet.
Il grelotte autant de peur que de froid dans sa chemise de petit garçon. Personne n’a pris soin de l’habiller ce matin.
La femme en noir est ressortie de la chambre et se dirige vers la cuisine où elle fait s’entrechoquer les marmites. Elle secoue les cercles en fonte du fourneau et tisonne les braises. Elle ajoute des bûches et verse un broc d’eau dans le réservoir. Elle vérifie que la louche est bien là, accrochée sur le côté.
Momo la voit ensuite près de l’armoire. Elle en sort un drap et des linges puis repart vers les marmites d’où s’échappe une vapeur grise qui se pose sur les vitres.
C’est alors qu’un cri s’élève, un cri de bête qu’il n’a jamais entendu. Momo cesse de pleurer. Les larmes tièdes se glacent sur son visage. Ses yeux s’écarquillent en précipices prêts à engloutir toute sa peur. Son corps entier se réfugie dans ses yeux. Il devient absent à toute autre perception, se plaque les mains sur les oreilles. Surtout, ne plus entendre. Ne pas savoir qu’elle souffre. Ne pas sentir son ventre se nouer et sa gorge s’étouffer. Disparaître.
Comment, par la faute de qui, ce hurlement a-t-il pu sortir de sa mère ?
Il en est sûr maintenant. Il n’a plus de mère. Un animal a pris sa place, féroce, hurlant, dément. Elle ne chantera plus. Elle ne se penchera plus jamais sur lui pour l’embrasser dans le cou. Elle va mourir. La femme en noir est là pour lui voler sa mère.
Soudain, une main vient le saisir et l’extrait de sa cachette.
Il reconnait Blandine. Elle l’attrape contre elle, vite, vite et le conduit dans l’alcôve. Vite, vite, elle arrache sa chemise de nuit et lui passe ses sous-vêtements, sa culotte courte, son chandail, ses chaussettes et ses galoches. Elle l’entraîne loin des cris.
Blandine est blonde et rose. Et ronde. Elle a 16 ans. C’est une voisine. Momo l’aime d’amour impossible. Ce jour-là, pourtant, il n’aime pas qu’elle lui tienne la main. Il n’aime pas son air heureux.
- Allez, Momo, viens vite. On va s’acheter une brioche chez le boulanger de la Place Sommeiller. On la mangera sur le banc, au soleil. Puis, tu iras tremper tes mains dans la fontaine. Tant pis si tu mouilles tes manches. Je ne te gronderai pas. Ensuite, on ira voir les trains ! Des trains électriques, tu imagines ?
- Et, maman ?
- Maman te prépare une surprise. Ne t’inquiète pas !
- Mais elle a crié très fort. Elle a mal.
- Mais non, tu as cru qu’elle avait crié. Tu as dû mal entendre. Allez, viens !
- Et, la Dame en noir ?
- Elle est là pour la surprise. Viens je te dis.
Momo traîne les pieds. Il refuse d’avancer, de s’éloigner de la maison. Il résiste, arcbouté, les talons rivés au sol. Il grince et pleure à chaudes larmes.
- Momo, si tu continues à faire ce caprice, je vais chercher le martinet !
- Non, pas le martinet !
Tant bien que mal, Blandine réussit à le tirer jusqu’à la place.
L’air est doux en ce mois de mai, à Modane. L’air est acide, l’air est sucré. Un intense flux de vie traverse les corps et les arbres. Contre le ciel d’un bleu laiteux, léché de gaze, s’élève la masse grise du sommet du Thabor où l’on aperçoit encore quelques plaques de neige. Plus bas, les prés sont d’un vert cru. Les cerisiers s’ébrouent dans les jardins.
Blandine marche d’un bon pas, la taille redressée. Son corsage, en poupe rebondie, se remplit du vent frais et des senteurs du printemps. A chaque pas, ses jupons froufroutent et caressent ses mollets. Elle a conscience de sa beauté et l’affiche avec une nonchalance mêlée d’excitation. Elle se sait regardée. Il y a là un cocher qui attend perché sur le siège d’un landau, un mitron qui part en livraison un panier à chaque bras, un beau militaire. Elle sent le courant chaud qui traverse l’espace et va de leurs yeux à son corps désirable. Elle n’a pas d’amoureux. Le quinze août est bien loin où elle pourra danser et peut-être en rencontrer un. Elle soupire d’impatience.
Momo trottine à ses côtés. Il a cessé ses pleurs.
La clochette de la boulangerie tintinnabule. Elle achète la brioche promise.
Les voici à l’hôtel des Voyageurs, près de la gare. Ils passent un moment à observer les porteurs et les belles dames chapeautées qui arrivent d’Italie. Puis, elle l’entraîne au bord de l’Arc. La rivière, gonflée par la fonte des neiges, gronde et roule ses galets. Tout occupé à jeter des pierres, Momo a oublié la maison, les cris de sa mère et la Dame en noir. Son bonheur est de lancer les pierres le plus loin possible et de les regarder disparaître dans les remous. Il en jette tant et tant qu’il s’imagine pouvoir combler le lit. Blandine n’est pas en reste. Elle en perd son chapeau ! Des galopins du village les ont rejoints. On crie et on parie. On se mouille d’eau glacée. On s’essouffle. La fête est belle et dure longtemps.
Soudain, Blandine prend l’enfant sur son cœur et l’embrasse à l’étouffer.
- Mon petit Roi de cœur, il nous faut rentrer maintenant.
Momo, contre le coton rose de la robe, respire la lavande et le foin des seins de Blandine. Lorsqu’elle desserre son étreinte, il rouvre les yeux. Il y a des étincelles brillantes derrière ses paupières, des feux de Bengale allumés pour lui. Il les guette jusqu’à la dernière. Les voici déjà éteintes.
Blandine chante tout le long du chemin du retour. Et, Momo sautille au rythme des chansons. Sur le pont d’Avignon, Il était une bergère…
A l’approche de la maison, Momo se sent plus lourd. Blandine cesse de chanter.
- Elle est arrivée la surprise ? interroge-t-il.
- J’espère bien ! Allons voir !
Sur le seuil, ils croisent la Dame en noir. Elle remporte son gros sac et répond à peine à leur salut.
Il y a aussi le père de Momo, le Caporal Jacques Rodier.
Blandine, un peu trop rouge, réajuste sa coiffure et Momo se cache dans sa jupe. La présence de son père, à cette heure-là est inhabituelle. Est-ce là la surprise ? Momo craint son père, sa haute stature, son uniforme et sa voix de commandement. Il a déjà vu son couteau, son fusil et la longue lame de sa baïonnette. Il l’a entendu chanter, avec ses soldats, des couplets qui donnent envie de marcher au pas et aussi de se battre. Il le craint et l’admire. Aujourd’hui, est-il venu chasser la Dame en noir ? Il a l’air fier et heureux. Il est le plus fort des pères. Il le protègera toujours.
- Viens voir Maman, mon petit Momo, dit-il en souriant.
Momo sort des jupes de Blandine qui bredouille un au-revoir et s’en va puis il suit son père dans la chambre.
Dans le grand lit, Hélène se repose. Ses beaux cheveux noirs s’échappent du chignon serré qu’elle porte habituellement et se répandent sur l’oreiller brodé.
Momo ne voit pas tout de suite la petite boule brune nichée au creux des bras de sa mère. Il s’approche.
- Un chat ? Un chat dans le lit de Maman ? Un chat qui grifferait ses bras blancs ? Ou une poupée ? Momo n’a nulle envie de jouer à la poupée ! Ce qu’il veut, c’est une baïonnette comme Papa !
- Viens voir ta petite sœur, mon grand.
Momo s’approche encore plus près.
Un petit visage apparaît sous un casque de cheveux noirs, un petit visage très vivant, avec des yeux qui tentent de s’ouvrir et une bouche qui se tord un peu. Il y a aussi deux poings qui émergent du lange serré et qui s’ouvrent comme deux fleurs nacrées.
- Ferme ta bouche, Momo, les abeilles vont venir te butiner la langue !
Jacques est radieux. Il couve du regard le tableau parfait de sa chère Hélène apaisée, de son fils et de sa minuscule fille.
- C’est ta petite sœur, elle s’appelle Michelle. Te voilà grand frère, Maurice.
Momo ne sait quelle attitude adopter. Tout cela est tellement surprenant. Hélène l’attire à elle et le cale sur son sein gauche.
- Elle te plaît ? Elle est jolie ? murmure-t-elle.
- Oui, jolie, petite et jolie…
- Elle va grandir et vous pourrez jouer tous les deux.
- Quand ? Demain ?
Jacques et Hélène éclatent de rire. Momo se dit qu’il est temps de rire aussi. Michelle ouvre les yeux.
Si ce n’est pas le bonheur, ça lui ressemble.
Les matins d’été en Maurienne sont exubérants. A la plus discrète lueur du jour, les oiseaux vocalisent, les coqs s’égosillent. Les chiens se chamaillent. Les chats se déchirent. Les vaches renâclent dans les étables, du mufle et des sabots.
Puis le soleil monte dans le ciel encore mâchuré du gris de l’aube.
Toutes les bêtes se taisent alors, rassurées, persuadées peut-être, d’avoir dissipé l’inquiétante obscurité. Les hommes, dans leurs maisons, tentent de rassembler un peu de sommeil et enfoncent leur tête dans les oreillers écrasés par la nuit, pour ce moment béni où affleurent à la conscience les projets pour la journée et les menus soucis de la veille mais où l’on peut se permettre de les chasser, importuns, et s’autoriser à raccrocher un rêve.
Aujourd’hui, Jacques n’a plus envie de dormir. Il s’étire et ouvre les yeux sur Hélène qui repose. Une fine sueur ourle sa lèvre. Sa poitrine pleine se soulève au rythme de sa respiration. Il l’aime tant.
Tout près d’eux, dans le berceau, Michelle dort aussi, repue de lait, les pouces dans les poings. Aujourd’hui n’est pas un jour ordinaire : on doit baptiser sa fille.
Jacques ne croit pas beaucoup au Bon Dieu mais il lui fait confiance. Et surtout, il respecte la foi d’Hélène. Hélène ne manque jamais la messe du dimanche. Elle aime ce moment solennel, le parfum de l’encens, les chants, les vêtements liturgiques et les reflets du soleil à travers les vitraux sur le ciboire en or. Elle aime l’odeur de son livre de messe aux pages fines et craquantes comme une pellicule de sucre refroidi. Chaque année, le jour des Rameaux, elle change le bouquet de buis béni sur le crucifix de la chambre. Elle se confesse à Pâques, récite ses neuvaines avec son chapelet, fait sa prière du soir. Les rites ont si bien accompagné sa vie de petite fille qu’ils sont ancrés en elle pour toujours. Elle n’imagine pas sa vie sans religion.
Hier, elle a repassé la longue robe blanche qui a déjà servi à Momo et, avant lui, à Alphonse, à Marthe et à Francine, les cousins d’Auvergne. A l’aide de la pince chauffée sur le poêle, elle a tuyauté les mètres de dentelle qui courent le long de la jupe en linon et a arrondi les minuscules manches du corsage. A lui seul, le bonnet lui a pris une heure d’effort. Blanchi au « bleu », amidonné, reformé, c’est une merveille de petit bonnet qui va enserrer la tête de sa fille. Elle l’a posé avec la robe sur la commode, en face du lit. Jacques l’aperçoit dans la lumière du jour qui se lève.
Mais voici des pieds menus qui frottent le plancher.
- Chut ! Momo, Maman dort encore.
Momo, ébouriffé, se glisse près de son père.
Petit homme veille avec lui sur le sommeil des femmes de la maison.
Un peu plus tard, c’est l’effervescence. Il est temps de partir. Momo arbore sa tenue de jeune montagnard. Jacques est en uniforme. Hélène porte une robe neuve en taffetas bleu et un chapeau ornée de pervenches. Elle peine un peu à fermer une jaquette cintrée sur sa taille alourdie. Devant l’église, Blandine, plus rose que jamais, attend sa filleule. Le Caporal Bastien sera le parrain. La mère de Blandine et quelques amis se joignent à eux.
Blandine porte l’enfant tandis que le prêtre officie. La robe blanche se déploie sur les bras de la jeune fille. Tous les regards sont vers elles. Des paroles saintes sont prononcées auxquelles parrain et marraine répondent puis on ôte le bonnet et on penche la petite tête vers le baptistère pour laisser couler l’eau bénite dans la vasque par trois fois. Momo observe les gestes, avec une légère inquiétude, les petites croix tracées sur les yeux et les lèvres de sa sœur, l’huile sur son front. C’est à lui qu’on demande de porter le cierge allumé. Il prend son rôle très au sérieux.
Soudain, les cloches se mettent à sonner à toute volée. Le sérieux qui était de mise dans l’assistance s’envole avec les cloches. C’est un groupe joyeux qui sort de l’église sous un beau soleil d’août.
Un repas est prévu sur la terrasse de l’Auberge du Replaton. Monsieur le Curé est de la fête. Ils s’en vont tous par les rues, bras dessus-dessous, devisant et plaisantant, des bulles de bonheur s’échappent sous leurs pas, les enveloppent et grimpent au ciel pour accompagner leur danse.
Ils vont festoyer longtemps, boire le vin de Savoie en décortiquant les écrevisses, manger avec les doigts les poulardes grasses et se sucrer la bouche de crème jaune. Lorsque les lourds cumulus des fins d’après-midi arriveront sur eux, lorsque toutes les assiettes auront été vidées et les bouteilles aussi, ils reprendront la route. Bastien prendra le bras de Blandine. Hélène, sa petite Michelle dans les bras, s’appuiera un peu plus au bras de Jacques. Momo traînera un peu en arrière et gardera dans sa mémoire le souvenir de ce beau jour-là. Il a joué avec le chien de l’auberge, un inlassable berger qui rapportait la balle qu’il lui lançait au fond du pré.
Jacques couve sa femme du regard comme jamais. Lorsqu’il l’a rencontré, dans leur Auvergne natale, il est aussitôt tombé amoureux de son visage calme et plein, de ses cheveux bruns, toujours un peu dénoués sur la nuque et sur le front, et de son sourire. Lorsqu’elle sourit ses yeux s’étrécissent jusqu’à ne dessiner qu’une ligne sombre où flambent des tisons sous le rideau des cils.
C’était le jour du Certificat d’Etudes. Tôt le matin, les pères avaient accompagné leurs rejetons à Brioude. Il en venait de tous les villages environnants. Hélène n’avait que onze ans mais son instituteur avait déclaré qu’elle était prête. Son orthographe était parfaite. Elle connaissait sur le bout des doigts la liste des départements, les préfectures et les sous-préfectures et savait réciter de toute son âme ses poésies. En outre, elle réussissait tous les points de couture requis, de magnifiques reprises, des points de tige et des points de chausson. C’était une petite rieuse, vive et espiègle. Ce jour-là cependant, elle montrait un visage sérieux.
Filles et garçons avaient été installés aux bureaux de bois sombre dans la salle de classe dont les hautes fenêtres, ouvertes sur le ciel de juin, laissaient entrer des odeurs de tilleul en fleurs. On n’entendait que le crissement des plumes Sergent Major sur le papier et le frottement des galoches sur le plancher. Un maître solennel ne perdait pas de vue la petite troupe d’enfants. A midi, les épreuves écrites étaient terminées. Dans la cour, filles d’un côté, garçons de l’autre, déballèrent de copieux repas. Les mères avaient mis un point d’honneur à bien nourrir leur progéniture en ce jour exceptionnel. Les rations devaient être à la hauteur de l’événement !
Hélène avait refermé son panier. Elle était assise sur les marches du perron, sa jupe rassemblée sur ses jambes, son châle brodé bien serré sur sa poitrine. Elle rêvassait en se berçant doucement. Des taches de lumière effleuraient son visage. Un peu du rouge des cerises tardives était resté accroché à ses lèvres.
De l’autre côté de la cour, les garçons se poussaient du coude, lançaient des œillades et multipliaient les grossièretés en patois et les rires épais en direction de la bande de filles rassemblées sous les arbres.
Jacques ne voyait que la petite, à l’écart du groupe. Il avait tout juste quatorze ans, un visage sérieux, une ombre de moustache et un corps déjà rompu aux travaux de la ferme. Et il était amoureux.
A l’oral, l’après-midi, il confondit l’Afrique équatoriale et l’Afrique occidentale. Il bafouilla pendant la lecture et eut un trou de mémoire pendant la récitation mais, heureusement, l’honneur fut sauf !
Au soir, il put grimper dans la carriole de son père le cœur léger et le Certif en poche. Il souleva son béret pour saluer Hélène, qui répondit à son salut, toute rose et folle de joie d’avoir réussi, elle aussi. Il claqua de la langue et chatouilla le cheval du bout de son fouet.
En arrivant à la ferme, à Pouzol, il se sentit différent de celui qu’il était le matin-même, sûr de lui désormais, confiant en l’avenir, léger et grave à la fois. Ses jambes le portaient mieux, il rebondissait et cabriolait comme un poulain dans la lumière chaude et les odeurs de foin de juillet. La vie circulait de son ventre à ses bras qu’il agitait en moulinets désordonnés. Il attrapa sa sœur Aline par la taille et l’entraîna dans une sarabande. Leur mère, les mains occupées à distribuer le grain aux poules dans la cour, souriait, fixant ce moment en son cœur, économe du bonheur, soigneuse à le ranger dans sa mémoire comme les belles dentelles au coffre.
Quelques années s’écoulèrent. Il y eut des veillées, des feux de la Saint Jean, des mariages. Toujours, Hélène regardait Jacques et Jacques regardait Hélène. Les autres garçons avaient compris et ils avaient eu tôt fait d’abandonner la partie !
Les deux familles se connaissaient de longue date et, d’un village à l’autre, avaient déjà échangé quelques cousins pour des mariages solides. Les deux pères s’estimaient. Dès que la nouvelle de l’attachement de leurs deux enfants l’un pour l’autre parvint à leurs oreilles, ils se rencontrèrent. C’était en novembre, pour la Saint Martin, à la foire aux veaux d’Allègre. Ils débattirent de la noce et de la dot, convinrent d’une date pour célébrer l’évènement. Puis ils se frappèrent dans la main en buvant la goutte.
On choisit septembre. Les foins seraient rentrés. Pas de vendanges en ce pays et le bûcheronnage de l’automne attendrait.
La suite fut l’affaire des femmes. Cérémonie, tenues de fête, repas de fête, tout était prétexte à rencontres et à babillages sans fin autour du feu, le soir, pendant la traite ou même au lavoir.
Hélène commença à broder son trousseau. Elle remplit au point de bourdon les lettres entrelacées de son Jacques avec les siennes sur les lourds draps de chanvre. Elle s’essaya à la dentelle avec sa future belle-sœur Aline qui était habile à piquer les épingles et à lancer les fuseaux pour croiser les fils sur le métier. Il en surgit d’étonnants dessins qui pourraient aller orner une nappe ou un bonnet.
Et puis un jour, elle pleura.
Jacques avait décidé de s’engager. La France l’appelait ! Il ne doutait pas de sa vocation et de son devoir. Son enfance avait été bercée par la nécessité de «reprendre l’Alsace et la Lorraine aux Boches »
A l’école du village, il avait eu pour livre de lecture « Le tour de France par deux enfants » qui ne cessait d’exalter le sentiment patriotique et revanchard des jeunes garçons. Il avait appris à marcher au pas dès ses six ans et, à chaque récréation, à manier des armes en bois, taillées par les pères pendant l’hiver. Il était sûr de tenir la revanche, de devoir sauver l’honneur. Il se devait d’être un bon soldat. Il murmura des promesses à l’oreille d’Hélène, embrassa ses yeux mouillés et s’en alla.
Depuis la Savoie où il était cantonné, il envoyait des lettres quotidiennes où il tâchait de lui faire partager son enthousiasme. Il prit rapidement du galon.
Hélène se sentait partagée. Elle aurait préféré qu’il soit près d’elle pour poursuivre leur vie au village. Elle serait passée de la maison de ses parents à celle de ses beaux-parents, pour les mêmes tâches familières. Aline y vivait déjà, avec son époux et leurs trois enfants tôt arrivés. Cependant, la ferme n’était pas grande et on peinait à nourrir toutes ces bouches. Jacques avait sans doute pris la bonne décision en choisissant l’armée et elle ne détestait pas ce petit vent d’aventure qui soufflait, lui promettant mille découvertes.
Elle attendit son Jacques, tout un hiver, tout un printemps et encore un été.
Elle cacha son inquiétude, lut et relut les lettres qui racontaient la neige et les montagnes, les sources vives. Après tout, tentait-elle de se rassurer, tout cela n’était pas si loin de ses paysages d’Auvergne.
A la mi-août le Sergent-major Jacques Rodier revint au village !
Plus large d’épaules, plus sûr de lui, parlant fort et portant beau. Il fanfaronnait à plaisir auprès des copains qui ne lui en tenaient pas grief, tout heureux d’écouter le récit de ses aventures militaires.
Hélène était radieuse.
Les amoureux partaient bras dessus bras-dessous, le soir, lorsque la chaleur de la journée laissait la place au serein et que montaient de la terre des parfums sucrés. Ils allaient vers la forêt. Le long du chemin, Jacques cueillait des digitales déployées en conques rose vif qu’il s’amusait à poser au bout des doigts d’Hélène, comme une troupe de marionnettes. Hélène jouait, leur donnait les noms de leurs futurs enfants et animait toute leur famille à venir de paroles et de rires. Dans l’obscurité de la sapinière, ils se donnaient des baisers, s’enlaçaient, éprouvaient la chaleur de leurs corps, en découvraient le pouvoir, en réprimaient l‘impatience. Puis, ils rentraient chacun chez eux, avant la nuit noire et comptaient les jours qui les séparaient de la noce.
Ah ! Ce fut une jolie noce ! A la sortie de l’église, le cabretaire précéda le cortège. En tête venaient les mariés, Jacques en grand uniforme, Hélène la taille bien prise dans son corselet lacé. Sa large jupe brune était surmontée d’un tablier brodé des mêmes motifs que son châle. Les rubans de son bonnet flottaient, caressant ses joues rondes. Derrière venaient les parents et toute la parentèle, les amis, les voisins. Pour le repas, il avait fallu installer des échelles posées sur des plots pour remplacer les bancs pas assez nombreux. Les plus jeunes durent manger sur leurs genoux. Puis, on dansa dans l’herbe. Au soir, Hélène distribua des morceaux de ses rubans en échange de belles pièces d’argent.
Oui, ce fut une belle fête !
En ce jour de baptême de son deuxième enfant, Jacques retrouve en son cœur le même sentiment de plénitude qu’alors. Comme il les prend tous les trois dans ses bras, il se sent maison. Il est rempart, il est coque solide et bel ouvrage, garde-feu et garde-fou. Il est invincible par eux et pour eux. Hélène se fond en son odeur et y ajoute celle de son bébé, petite tête déplumée et celle de Maurice qui a couru tout le jour dans les prés. Ça sent la terre, les genoux écorchés, le lait caillé et le drap militaire, ça sent la vie.
Hélène s’est réveillée en sursaut. Des rivières de lait coulaient de ses seins. Elle a su tout de suite, avant d’avoir vu son enfant, avant de s’être penchée sur le berceau de bois. Elle a su que le malheur venait d’entrer dans la maison. Elle s’est glissée hors du lit et a touché la petite. Son corps, à peine tiède, ne répondait plus à son appel. Elle ne respirait plus.
Hélène l’a juste soulevée, tellement légère, et l’a posée contre sa chemise trempée de lait. Elle a marché jusqu’à la fenêtre. Des fantômes de sapins se détachaient sur la neige, sous la lumière blanche de la lune du solstice. Le paysage laqué, vitrifié. Et, Hélène immobile, glacée, muette. Seule pour quelques instants à connaître l’irréparable. Seule à éprouver le corps sans vie de celle qui avait été sa petite fille si chaude, pleine de larmes chaudes, pleine de son lait chaud, sa petite fille à langer, à changer, à accrocher à ses bras, à nicher dans son cou, à tendre à son père, sa petite fille de quelques mois, déjà absente, pour toujours envolée. Hélène, au-delà du chagrin, n’a pas pleuré. Elle est restée statue de pierre portant un enfant mort au pied d’un autel inutile, sourd à toute prière.
Jacques a senti son absence dans le lit. Il s’est redressé et a aperçu sa femme à contre jour devant le rectangle blafard de la fenêtre. Pourquoi n’était-elle pas adossée aux oreillers, son beau sein blanc hors de la chemise pour nourrir leur enfant ? Il aime ce moment de la nuit où il ouvre à peine les yeux puis se laisse reprendre par le sommeil en gardant sur sa rétine l’image d’un globe miraculeux. Il aime les petits bruits de succion et l’odeur animale du bébé affamé. Cette nuit là, pas de bruit.
Il chasse son désir de se rendormir et appelle :
- Hélène ! Que se passe-t-il ? Tu vas prendre froid.
Hélène attendait ce moment comme un signal pour laisser déborder son désarroi. Elle sanglote.
Il se jette hors du lit. Il prend le corps inerte de l’enfant et tente de lui rendre vie en frappant sur son dos, en soufflant sur sa bouche.
- Ma petite ! Comment est-ce arrivé ? Comment est-ce possible ?
- Je l’ai trouvée sans vie dans son berceau…
- Il faut la ranimer, vite. Je vais chercher la sage-femme !
- Il est trop tard Jacques. Reste avec moi, je t’en supplie.
Hélène s’accroche à lui. Ils sont murailles autour de la petite morte. Ils sont enclos dans leur douleur si neuve, tranchante comme couteau aiguisé sur la pierre. Ils sont si vieux dans ce matin d’hiver.
La Dame en noir est revenue. Momo l’a reconnue. Sa grosse jupe bruyante quand elle marche. Son sac. Il n’a pas entendu pleurer Michelle ce matin. Sa mère était dans la chambre mais elle n’a pas crié comme la dernière fois. Un silence épais est tombé sur la maison. Momo s’est caché sous la table et a guetté à travers les franges de la nappe. Il a vu les chaussures cloutées de son père qui passaient et celles de sa mère et puis la jupe longue de la Dame en noir. Il a entendu la porte qui se fermait et, il est resté seul.
Cette fois, Blandine n’est pas venue le chercher pour l’emmener jouer.
Il est sorti de sa cachette et s’en est allé voir si une nouvelle petite sœur était arrivée. Mais il a trouvé le berceau vide.
Il a réfléchi.
C’est la Dame en noir. Celle qui a apporté le bébé. Elle est revenue pour le reprendre. Elle l’a emporté dans son grand sac.
Momo a le cœur gros. Elle était jolie sa petite sœur. Pas encore très bavarde ni très joueuse mais Momo aimait se blottir avec elle, contre la poitrine de leur maman, pendant la tétée. Michelle était concentrée, le nez écrasé, appliquée et sérieuse. Parfois Hélène chantait en leur chatouillant le nez chacun à leur tour :
« Nez cancan, Bouche d’argent, Menton de buis, Joue brûlée, Joue rôtie, Petit œillet, Toc-toc maillet »
Elle terminait en frappant de son doigt replié sur leurs fronts. Momo hurlait de rire et Michelle ouvrait ses yeux violets.
Momo se sent fatigué soudain. Il se glisse dans le berceau vide, se roule en boule, le dos contre le bois. Ses jambes pendent en dehors. Il prend son pouce entortillé d’un mouchoir et s’endort.
C’est là que ses parents vont le retrouver. Ils le prennent dans leurs bras.
- Ta petite sœur est partie au ciel, murmure Jacques.
- Au ciel ? Avec la Dame en noir ?
- Au ciel avec le Bon Dieu, précise Hélène.
- Elle va pleurer là-haut. Il fait froid dans le ciel.
Hélène et Jacques se taisent, s’assoient, prostrés, au bord du lit défait, tandis que Momo s’en va au jardin.
Il va passer du temps le nez en l’air. Certains nuages ont bien une forme de bébé joufflu. Mais il en est sûr, c’est la Dame en noir qui lui a pris Michelle.
Hélène sait qu’elle reposera, revêtue de la robe de baptême qui ne servira plus, dans le carré des Innocents, à Modane, sous la neige en hiver, sous les fleurs au printemps.
L’hiver n’en finit pas. La neige recouvre tout. Il fait encore nuit, au matin, lorsque Momo s’éveille. Il trotte jusqu’à la chambre où Hélène dort encore, épuisée de chagrin. Il se blottit près d’elle et se rendort aussitôt. Ses rêves sont de soleil et de lait. Il rêve qu’il vole. Il roule et il culbute dans des nuages crémeux qui caressent délicieusement son corps. Il se saisit d’insaisissable écume. Il rit. Puis, tout à coup, ses mains s’ouvrent sur le vide. Il tombe comme une pierre.
C’est son hurlement qui le réveille en même temps qu’il réveille Hélène. Ils se prennent tous deux, bras emmêlés au chaud du lit et restent ainsi, longtemps, sous l’édredon rouge. La vie pulse d’une poitrine à l’autre échangeant les terreurs, la peine, le désespoir mais aussi l’indestructible essor qui va les rendre à eux-mêmes.
Dans un instant, ils seront joyeux ! Ils vont rire dans la cuisine en trempant des tartines dans le café au lait. Ils vont jouer à deviner les formes des cristaux sur les vitres prises par le gel. Le feu rallumé aura tôt fait de les dissiper en laissant une flaque au bas de la fenêtre.
Puis Momo ira glisser sur sa luge dans les champs de neige derrière la maison tandis qu’Hélène, chaudement couverte, partira, un grand panier au bras, acheter les provisions du jour. Les voisines connaissent son deuil mais ne sont-elles pas, elles aussi, des mères qui ont porté des enfants aujourd’hui disparus ? Il leur suffit d’un regard pour se reconnaître entre elles. Et, Dieu, qu’elles sont nombreuses ces femmes lourdes de grossesses incertaines et hantées par des petits corps sans vie ! Pour être connue, pressentie, fréquente, la mort des enfants n’en est pas moins douloureuse. Les petits baptisés iront au Paradis. Ils deviendront des Anges qui sauront protéger leurs frères et sœurs à venir. On leur donnera parfois le même prénom pour assurer leur propre salut.
Pierrette n’a pas eu le temps de mener son petit à l’église. Elle pleure sa mort mais encore plus le fait qu’il soit relégué dans les limbes, cet endroit incertain, ni purgatoire, ni paradis où elle est sûre de ne jamais le retrouver.
Jacques hausse les épaules lorsqu’Hélène lui raconte cette histoire. Il est bon et prend garde de ne pas la blesser par des paroles impies mais il ne croit ni aux limbes ni au paradis.
Lorsqu’il rentre, la nuit est toujours noire au rectangle de la fenêtre.
Momo espère autant qu’il les redoute ces heures passées à l’attendre. Hélène s’installe près de la lampe à pétrole qui éclaire juste assez ses mains et son ouvrage à broder. La lumière projette des ombres vacillantes sur les meubles de la pièce. L’armoire bouge, douée de vie propre. Les tasses du vaisselier envoient des signaux impossibles à déchiffrer et de sombres grottes s’incrustent dans les endroits les plus familiers le jour, et les plus effrayants la nuit. Parfois, un éclat allume en orange les mèches d’Hélène penchée sur sa toile. Momo ne s’éloignerait pour rien au monde des jupes de sa mère. Il est assis sur le plancher et la supplie de lui raconter encore Barbe Bleue et le Petit Poucet. Aux passages terrifiants, elle hausse la voix, rajoute un détail nouveau et plus horrible encore. Momo s’accroche fort au tissu de laine et le fourre contre son nez.
Les fines barbules du lainage le font tousser. Ses yeux pleurent mais, l’histoire terminée, ils vont rire tous les deux.
Jacques rentre tard. Hélène sait ce qui retient son homme au Cercle.
Elle les a entendues, ces conversations houleuses et de plus en plus hostiles aux Allemands.
- L’Alsace et la Lorraine doivent redevenir françaises coûte que coûte !
- Ils se croient tout permis ces sales Boches !
- Vous avez lu ce que ce Forstern a dit de nos frères Alsaciens à Saverne ? L’un d’eux a été blessé au couteau par un Fritz et ce putain de Forstern voulait le récompenser et accorder 10 marks à qui ferait la même chose !
- Il les traite de Wackes !
- Il a outragé le drapeau !
- Les amis ont foutu le feu à sa baraque !
- Oui ! Et les pompiers n’avaient plus d’eau pour éteindre ! Le tuyau avait été coupé !
Des éclats de rire saluent cette ruse. Les hommes s’échauffent saoulés de paroles et de vin.
Un autre ajoute :
- Et ce pauvre cordonnier boiteux et débile qui a eu le malheur de rire sur le passage du défilé militaire ? Vous avez-vu ce qu’il lui a fait ? Toujours ce même Forstern ?
- Un coup d’épée dans la tête à ce pauvre innocent !
- Il a tout de même été condamné à 43 jours d’arrêt par le Tribunal militaire.
- Tu parles ! La sentence a été levée en seconde instance. Légitime défense qui zont dit ! Il avait rigolé le cordonnier, tu parles d’une arme !
- Ça a assez duré ! Il nous faut la revanche !
- Qu’est-ce qu’on attend pour aller leur mettre la pâté aux Fridolins !
- En deux semaines on est à Berlin !
Et ainsi de suite, tard dans la nuit de l’hiver, on s’esclaffe, on boit et on se sent très fort, de plus en plus sûr d’avoir la victoire au bout du fusil.
C’est pour cela qu’ils ont quitté leur famille et leur ferme, tous ces jeunes paysans. Les voici bien chaussés de solides brodequins, eux qui n’avaient connu que les sabots ou qui couraient pieds-nus dans les champs. Ils arborent le pantalon rouge-garance, la capote bleue et un képi rouge et bleu comme une oriflamme. Ils sont beaux. Ils sont entraînés aux longues marches et au maniement des armes. Ils sont prêts. Pas un seul ne pense à mourir.
Souvent, Hélène et Momo iront se coucher sans avoir revu Jacques. Il rentre en titubant et en jurant lorsque le sol glacé se dérobe sous ses pieds.
- J’ai de l’avancement ! Je suis muté à Lyon !
Voici ce que claironne Jacques en arrivant ce soir là.
- Lyon !
Hélène se fige, ne sachant si elle doit trembler ou applaudir. En l’espace d’un instant, elle imagine du bruit, de larges places, des voitures prêtes à l’écraser mais aussi des boutiques de mode et même un cinéma !
Bien vite, les questions se bousculent à ses lèvres :
- Quand devons-nous partir ? Je pourrai emporter notre lit ? Et, où allons nous vivre ? Dans un immeuble ? A quel étage ? On aura l’électricité ? Il y aura des cabinets à l’étage ? Comment faire pour déménager ? En train ? C’est possible ?
Jacques rit, la prend dans ses bras pour un tour de danse et sa jupe tourne déjà comme celle d’une dame de la ville.
Momo n’a entendu qu’un mot : « lion ! »
Il va partir au pays des lions ! Il en a vu dans son imagier, des féroces, à belle crinière. Heureusement, son Papa est armé, il saura le défendre.
- Et des tigres, il y aura des tigres aussi ?
- Des tigres, des ours et des singes ! affirme Jacques. Promis, on ira les voir à la Tête d’Or.
Momo ouvre des yeux de plus en plus ronds. Une tête en or, des singes…
Il reste à Momo un long mois pour rêver. Et à Hélène, un petit mois pour emballer son trousseau brodé, ses belles assiettes, quelques livres de prix et le gros album capitonné de velours rouge où elle a enfermé, dans d’épaisses pages de carton, les photos de ses parents et celles de son mariage. Il y a aussi une image de petite fille en robe de baptême. Ce jour-là, ils avaient posé, tous les quatre, chez le photographe. Sans bouger et l’air sérieux.
Les meubles resteront à Modane. Une autre famille de militaire va prendre leur suite.
Eux, vont s’installer non loin de la Caserne de la Part-Dieu où va être cantonné Jacques. L’appartement est au premier étage d’un modeste immeuble, une fenêtre sur la rue Chaponnay, une sur la cour, un escalier de bois qui grince et qui pue le pipi de chat, quelques meubles d’adoption.
Hélène cache sa déception comme elle peut. Momo se poste à la fenêtre et regarde. Pas le moindre lion en vue. Seulement le cheval du laitier et celui du marchand de vin et de limonade qui passent en faisant claquer leurs sabots sur les pavés.
Le soir venu, il a du mal à s’endormir dans ce lit trop grand où il respire une odeur inconnue. Soudain, un cri lui glace le sang. Un long « Aaaaa » guttural suivi d’un bref « i » suraigu résonnent entre les immeubles et s’approchent. Momo se dresse et saute hors du lit. A la lumière tremblante du réverbère, il voit surgir une forme couverte de haillons. Sorcier ? Monstre ? Animal ? L’apparition pousse devant elle un landau d’enfant couvert des mêmes frusques. Hélène s’est approchée en hâte. Elle non plus n’a jamais vu le « patti » mais il lui rappelle le marchand de peaux de lapins de son village. Celui-ci transporte les « pattes » ces vieux chiffons qui serviront au ménage. Elle rassure Momo, le raccompagne jusqu’à son lit pour le border en l’embrassant et lui tient la main jusqu’à ce que le sommeil l’emporte.
Il va lui en falloir des « pattes » dans son nouveau logis !
Elle s’active du matin au soir, passe les planchers à la paille de fer puis les lessive à quatre pattes, à grands renforts de seaux d’eau bouillante. La réserve d’eau chaude est sur le côté du fourneau où elle entretient le feu tout le jour. Le bougnat, noir jusqu’aux sourcils, leur a livré du bois et du charbon qu’elle a remisés dans la cour. Ensuite, elle cire et elle frotte. Elle s’est fabriqué une paire de patins de laine. Elle les fixe à ses pieds. Momo s’accroche à sa jupe et ils s’élancent tous deux en folles glissades. A la fin, riant et soufflant, les patineurs s’écroulent sur le divan pour contempler leur œuvre, les lattes brillantes et odorantes du parquet remis à neuf.
A la cuisine, les murs sont couverts de graisse et de poussière. Hélène passe et repasse une grosse éponge imprégnée de lessive Saint-Marc et, peu à peu, ils retrouvent leur couleur jaune d’or.
Un jour, Hélène et Momo sont alertés par de drôles de bruits. Quelqu’un grimpe l’escalier en jurant et en se cognant aux murs. Ils ouvrent la porte. Deux costauds sont là. Ils viennent livrer à Hélène une machine à coudre ! Une Singer ! Un trésor ! Une merveille au piétement de fer forgé d’un noir absolu. D’élégantes lettres dorées proclament la marque et un bouquet de fleurs du même or décore le plateau. La petite roue sur le côté est douce sous la main. Entraînée par le mouvement régulier des pieds sur la pédale, la courroie de cuir ordonne et l’aiguille obéit.
Hélène n’a jamais rien eu de si beau !
Le soir, Jacques rentre à la maison, l’air innocent et l’œil qui frise. Il feint la surprise. Hélène le gronde. Et l’embrasse.
La machine trônera au milieu de la salle à manger et il ne se passera pas un jour sans qu’elle fasse entendre sa chanson régulière. Momo trouvera, aux pieds de sa mère, un endroit idéal pour jouer avec ses soldats de plomb, bercé par le « tac à tac » du mécanisme.
En famille, ils iront faire l’emplette de métrages de cretonne fleurie au « Tissu Chic » de la rue Paul Bert et les fenêtres s’égaieront de ramages roses et verts.
L’appartement devient un cocon douillet pendant ce mois d’avril glacé. Dans les rues de Lyon, souffle une mauvaise bise qui transperce les manteaux. Lorsque le vent tourne, c’est le brouillard qui monte du Rhône et qui encapuchonne la ville de tristesse. Hélène hâte le pas lorsqu’elle va au marché de la Place Voltaire. Elle ne s’est encore jamais risquée très loin de l’immeuble.
Jacques est souvent retenu plusieurs jours de suite à la caserne. Il est de plus en plus préoccupé par la lecture de son « Progrès ». Il est à la fois inquiet et excité à l’idée que le grand jour n’est pas loin où sonnera l’heure de la revanche. Où se concrétiseront enfin ces images patiemment construites dans son cerveau d’enfant : une guerre glorieuse, des acclamations aux vainqueurs, des défilés dans les villes d’Allemagne défaites, des médailles sur les poitrines fières, le retour des héros auprès des femmes et des enfants éperdus d’admiration, des fleurs, des musiques, des promotions…
Parfois, il embrasse Hélène avec emportement, il l’enlace à lui faire mal comme s’il voulait imprimer en lui le souvenir de sa chair tendre et de son parfum. Hélène l’accueille en souriant et lui dispense toute la tendresse possible. Elle rejette loin de son esprit les idées de départ et de solitude, ne prenant de ces élans que la chaleur réconfortante d’un corps aimé. Que deviendrait-elle toute seule avec Momo dans cette ville inconnue ? Elle ne veut pas y penser.
Un beau jour, l’air s’amollit. On ouvre les fenêtres. Le soleil du matin entre jusqu’au lit de Momo. Des pousses tendres surgissent aux branches des marronniers de la Place Voltaire.
- Il est temps d’aller voir les lions ! s’exclame Jacques.
Le dimanche qui suit est radieux. Comme sont radieux ces trois là, élégants, souriants. Hélène porte une robe de fin lainage beige et son nouveau chapeau, une petite cloche penchée sur le côté sur laquelle elle a cousu une fleur en tissu grenat. Momo arbore des culottes neuves et un gilet assorti juste terminés pour l’occasion. Et Jacques est en grande tenue militaire. Ils ont fière allure dans le tram 4 qui les amène à la porte principale de Parc de la Tête d’Or. Ils empruntent la grande allée à pas lents comme s’ils étaient à la parade, comme si tous les regards étaient sur eux. Hélène jette des coups d’œil à droite et à gauche pour s’assurer qu’elle est bien au diapason de l’élégance des dames lyonnaises. Elle se tient très droite au bras de son homme pour fouler le sable fin. La voilà rassurée. Rien de plus élégant que ses bottines neuves. Et tant pis si elles lui mordent un peu les pieds !
Ils longent le lac où canotent les couples endimanchés. Momo caracole devant ses parents avec des troupes d’enfants qui font rouler des ballons ou poussent des cerceaux. Il voudrait bien aller courir dans l’herbe mais elle est emprisonnée derrière de petits arceaux métalliques et s’appelle pelouse dans ce pays là… Interdite de surcroît !
A la ménagerie, deux ours bruns tournent dans la fosse. De temps en temps, ils jettent un regard torve aux spectateurs agglutinés autour de la cage ronde. Momo pince son nez, surpris par l’odeur puissante qui monte vers lui. Et les lions ? En voici un, affalé à l’ombre dans le coin le plus reculé de la cage. Il dort. Dans la cage voisine, la lionne tourne en rond, en suivant invariablement le même chemin, usé à force de passages. A l’approche des grilles, elle tourne ses yeux indifférents vers les visiteurs et continue son périple obstiné.
Momo est déçu… jusqu’au moment où il découvre les singes. Peu soucieux des barreaux de la cage, ils voltigent d’un coin à l’autre et semblent bien s’amuser. Ils multiplient les cabrioles et les grimaces, tapent le creux de leurs mains en signe de requête.
- Des cacahuètes ! Ils veulent des cacahuètes ! s’exclame Jacques.
- On va en acheter un cornet ? propose Hélène.
- Chiche !
Une marchande en vend, non loin de là.
Quelle fête pour Momo ! Il va découvrir les coques pelucheuses et ce qu’elles renferment de grains délicieux. A condition de les débarrasser de la fine peau rose qui chatouille la gorge. Qui en mangera le plus ce jour-là, de l’enfant ou des chimpanzés ? Jacques est champion au lancer de cacahuètes et Hélène championne au décorticage. Momo champion à la dégustation !
Le cornet englouti, ils se dirigent vers la clairière où se tient le spectacle de Guignol.
Hélène installe Momo au premier rang, à côté d’une petite fille aux longues « anglaises » et s’éloigne, repassant la barrière qui sépare les parents des enfants. Il se retourne, inquiet, mais se rassure en voyant ses parents, le regard rivé sur lui. Lorsque le rideau s’ouvre, il oublie tout, entièrement captivé par le spectacle. Il hurle à l’unisson d’une bande d’enfants surexcités lorsque Guignol feint de ne pas apercevoir le gendarme et il applaudit comme un fou si le gendarme prend des coups de bâton !
Hélène et Jacques sont les plus heureux du monde. Ce petit qui vibre devant eux est leur amour incarné. Des ailes au fond des yeux, des larmes au bord du cœur, des chansons sur les lèvres, ils volent plus qu’ils ne marchent sur le chemin du retour.
La belle nuit de mai va tomber sur la ville. Jacques enlace Hélène et lui murmure :
- Je voudrais un autre enfant de toi.
Tandis que Momo est tombé endormi sur les épaules de son père pour rêver de lions en liberté.
Le Valdahon, Le 27 juillet
Sommes arrivés le 25 à 12 heures en gare et étions installés vers 15 heures.
Quel temps ! Que de services ! Les petits sont mangés par les gros. Tout le régiment est là, toute la brigade est là et les chefs aussi. Le camp est très vaste et fort bien compris. Les baraquements sont bien construits et neufs mais les lits sont inconnus.
Me voilà encore dans le « sac à viande » et mes épaules sont meurtries le matin au réveil. Heureusement que nous n’y restons guère dans le pieu car il y a réveil à 4 heures et appel le soir à 9 heures. Quant aux siestes journalières, elles sont plutôt rares.
Écris-moi bientôt et une longue lettre pour me distraire.
Reçois, en attendant mes plus grosses bises et mes plus grandes caresses. Fais mimi à Maurice pour moi et dis lui que papa lui apportera des bonbons.
Mille baisers de ton petit vieux.
Jacques Rodier158ème régiment d’Infanterie Camp de Valdahon (Vosges)
Fraize le 28 juillet 1914
Ma chère Hélène
Ai reçu ton télégramme ce matin à 2 heures en arrivant de Valdahon.
Je comprends ton inquiétude et en suis très touché.
Nous ne savons rien ou peu de choses. Nous sommes arrivés dans la nuit par un temps plutôt froid et entassés comme des sardines.
Le wagon de 36 contenait 50 hommes et notre départ a été des plus brusqué. C’est un brouhaha indescriptible.
Nous sommes maintenant sur le pied de guerre et attendons les événements qui semblent se calmer au moment où j’écris ces mots. Je crois pouvoir te conseiller de continuer ton voyage peut-être même le malheur voudra que j’irai te rejoindre plus tôt à la condition que les affaires s’arrangent et que nous ne retournions pas au Valdahon.
Dans tous les cas, sois calme, rien n’est moins sûr que la guerre ; nous sommes revenus par mesure de précaution mais sommes persuadés que rien ne bronchera.
Je t’engage à poursuivre ton voyage. Je vis au mess et y resterai jusqu’à ce que j’aille te rejoindre ou jusqu’à ce que ?...nous allions à Berlin.
Pardonne mon gribouillage, si tu savais la vie que nous menons ici.
Gros baisers et bien des choses à Maurice.
Ton petit vieux.
Jacques
Hélène vient de recevoir ces deux lettres. Elle a cru devenir folle d’inquiétude depuis ce jour du 23 juillet où Jacques est parti.
La sourde menace qui rampait comme une vouivre maléfique entre leurs jours et leurs nuits s’est dressée, oh combien vigoureuse. La mobilisation n’a pas encore été déclarée pourtant la guerre va éclater, toutes les rumeurs concordent à présent. Le 28 juin, un Archiduc autrichien a été assassiné à Sarajevo. L’Europe est prête à s’enflammer. Son homme est parti.
