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Quatre filles dans un lycée de Lyon. Elles auront vingt ans lorsque Mai 68 ouvrira une brèche. Mais, dès leurs quinze ans, elles refusent la société patriarcale qu'on leur impose. Elles se sentent corsetées, inféodées, conditionnées et n'ont de cesse de faire exploser leur désir de liberté. C'est l'époque de Salut les Copains, des 45 tours où tous les garçons et les filles se promènent dans les rues deux par deux. C'est aussi le temps de l'amour. Un livre tonique, joyeux, iconoclaste parfois. Une échappée belle!
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Seitenzahl: 153
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Aux jeunes filles d’hier et d’aujourd’hui.
A Denise
« Aucune femme n’est fragile. Seules les personnes exposées à l’injustice le sont. »
« Une fille, c’est comme une carafe : qui la casse la ramasse, dit toujours ma mère »
Viola Ardone(Le choix)
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV
Chapitre XVI
Chapitre XVII
Chapitre XVIII
Chapitre XIX
Chapitre XX
Chapitre XXI
Chapitre XXII
Chapitre XXIII
Chapitre XXIV
Chapitre XXV
Chapitre XXVI
Chapitre XXVII
Chapitre XXVIII
Chapitre XXIX
24 mai 1968
L’eau glacée dégouline sur ses cheveux et sur son visage et s’en va en rigoles violacées le long du lavabo commun, sorte d’abreuvoir de tôle, flanqué du savon jaune embroché sur son axe et du torchon sale qui s’enroule sur un cylindre de bois. Une dizaine de robinets le surmonte.
Ça pue dans les toilettes. Les portes n’atteignent pas le sol. Il suffit de se hisser sur la pointe des pieds pour passer un coup d’œil au-dessus et pour apercevoir l’occupante accroupie, la jupe relevée autour de la taille, les jambes entravées dans la culotte, le regard aux aguets. Bienheureuse, l’occupante, si la porte a encore son verrou. Sinon, elle doit aussi garder une main libre pour prévenir une intrusion inopinée. La plupart du temps, une bonne copine est là, pour « tenir la porte » et surveiller les alentours. On séjourne parfois longtemps dans les toilettes de filles, sorte de salon où l’on cause à l’abri des oreilles des pionnes, mais, bon sang, qu’est ce que ça pue !
Liliane est cassée en deux au-dessus du lavabo. Une main maintient fermement sa tête sous le jet d’eau froide tandis qu’une autre main lui frictionne le visage et les cheveux. Le noir de ses yeux et le rouge de ses lèvres s’en va à vau l’eau. Ses cheveux, qu’elle avait soigneusement crêpés, trempent comme méduses dans le marigot. Elle suffoque de colère et de honte mais ne laisse pas échapper un cri. A quoi bon leur donner ce plaisir ? Demain, elle reviendra maquillée, coiffée, choucroutée. Elle tournera de deux tours la ceinture de sa jupe. Elle claquera les talons trop hauts de ses escarpins sur le plancher des classes. Elle redressera sa taille et ouvrira sa blouse réglementaire pour laisser voir son corsage déboutonné, à la limite du soutien-gorge pigeonnant qui lui a coûté une fortune.
Pas un cri, pas un murmure. Il suffit de s’abstraire, de laisser le corps ici tandis que l’esprit s’en va ailleurs. L’esprit de Liliane s’en va dans ce bar qu’elle fréquente depuis quelques semaines. C’est là qu’elle se sent vivante, lorsque le bras du jukebox s’articule jusqu’au disque et que la voix de Louis Amstrong s’élève, lorsque dans la brume des cigarettes, elle voit s’approcher ce garçon trop vieux pour elle et qu’elle anticipe ses mains sur son corps, sa langue dans sa bouche. Elle s’enivre d’indocilité, enjambe tous les interdits, se caparaçonne de ce qu’elle croit être la liberté pour mieux résister aux brimades des pionnes et à la vie terne du lycée. Dès que la « surgé » cessera son débarbouillage, Liliane se redressera et ira s’essuyer au torchon. Les cheveux trempés, elle retournera en classe.
Une petite meute est massée à la porte des toilettes. C’est un spectacle à ne pas rater ! Elles ricanent, les sages jeunes filles. Vaguement émues, tout de même, par la violence des gestes mais tellement sûres d’être du bon côté. Elles réprouvent le culot de Liliane, ses tenues provocantes, sa rébellion continuelle. Elles réprouvent : il faut se tenir correctement, ne pas ternir sa réputation, obéir aux parents, aux profs, au règlement, à l’aumônier, à Dieu, qui les surveille du haut de son nuage, se garder des pêchés, mortels ou non, se confesser dare-dare au moindre doute, communier pieusement, chanter de tout son cœur, prier, prier, prier, rester « pures », concept abstrait. Quels actes mystérieux pourraient donc leur ôter cette précieuse pureté ?
Surtout, oh surtout, elles doivent s’abstenir de regarder les garçons, ces étranges étrangers qui circulent en hordes joyeuses sur le trottoir d’en face et contournent le pavé d’immeubles pour entrer dans « leur lycée ». Les cours de récréation sont mitoyennes mais séparées par un mur d’une hauteur insurmontable. De chaque puits sombre, montent, à l’heure dite, clameurs et bourdonnants bavardages. Deux mondes bien séparés se côtoient sans jamais se rencontrer. Les sages jeunes filles portent la jupe à mi-mollet, la blouse rose marquée à leur nom. Elles grelottent l’hiver, le pantalon est interdit. Elles ont des porte-jarretelles qui leur scient la taille et qu’elles gardent sous le short de sport, une merveille de barboteuse bouffante, bien resserrée autour des cuisses pour éviter toute possibilité de regard suspect. Elles attachent leurs cheveux en chignons, dégagent leurs fronts, portent serre-tête. Sauf Liliane. Liliane va au cinéma et veut vivre comme dans les films.
Liliane a rejoint sa place sous les regards narquois ou apitoyés de ses « camarades ». Le mot est en usage, officiellement, dans ce lycée public de Lyon. Quarante deux innocentes l’utilisent sans imaginer le grain qu’on veut semer dans leurs esprits. Elles ont tout de même hésité à choisir le russe comme deuxième langue pour leur entrée en quatrième, malgré le vibrant discours de la directrice venue encourager les foules de « camarades ». Le bruit court qu’elle a été espionne pendant la guerre. Elle trotte tout le jour dans les couloirs du lycée, épuisant sous son poids des chaussures à talons fins. Son éminence grise, la « surgé », une minuscule chose à talons plats, la consulte pieusement, trotte à sa suite de classe en classe et exécute religieusement ses ordres. Comme celui d’aller débarbouiller Liliane.
En quatrième, Myriam a opté pour l’espagnol et est immédiatement tombée amoureuse de la prof, une rayonnante jeune femme brune. Elle adore cette langue qui chante, roule sous la langue ou râpe le palais comme un bonbon poivré. Elle ne se lasse pas de lire à haute voix les textes si faciles à comprendre. Les verbes irréguliers sont des mantras qui l’emmènent au bord du sommeil, chaque soir.
Elle regarde passer Liliane, l’ouragan, la rebelle, la seule qui ose. Serait-elle capable d’oser, elle, la docile, la gentille, confite en dévotion qui ne manque ni sa messe du dimanche, ni sa confession du samedi ? Serait-elle capable de dire non à sa Sainte Famille, non aux Bénédicités, non aux promenades dominicales, non à la chemise beige et au foulard rayé, non aux nuits glacées sous la tente avec les « éclés », non aux corvées, au ménage, à la soupe du soir... Liste imbécile. Elle ironise sur son propre sort et se traite d’ingrate et d’impie mais ne peut s’empêcher de sentir en elle la présence de l’étrange et exigeante bête. Bête cornue, fourchue qui se cogne aux limites qu’elle s’impose. Des envies de courir au-delà d’elle-même pour libérer la bête brillent dans son esprit, affriolantes lucioles, miroirs déformants de foire du trône dans lesquels elle se voit plus grande, plus belle, plus elle. Sa peau va craquer, un jour, dans le plaisir ou la douleur, mais un jour, oui, elle va envoyer dinguer par-dessus les moulins la sagesse et les sermons. Et, c’est ce qu’elle écrit dans son journal, ce matin là, en attendant l’arrivée de la prof d’histoire. Elle raconte l’étroitesse de sa vie, les cours ennuyeux, son bonheur de danser, son envie d’être aimée par ce garçon, tiens, qui la regarde, l’œil fiévreux, dans le bus 23, tous les matins.
Elle est assise au premier rang, à côté de la porte restée grande ouverte. Elle rédige son journal, sans se cacher. Pourquoi se cacherait-elle ? La prof n’est pas là. Le cours n’a pas commencé. Elle a appris sa leçon. Elle écrit innocemment, pour meubler l’attente.
Un froissement d’étoffe, un piétinement nerveux. Juste le temps de lever les yeux pour voir son cahier qui s’envole. Ses mains retombent sur le vide. Un ricanement mauvais percute ses oreilles et fait taire le bourdonnement des bavardages. La sale bonne femme tient comme un trophée le cœur de sa vie.
— Et bien, Mademoiselle ? Qu’écrivez-vous là ? J’aimerais beaucoup en prendre connaissance si vous le permettez.
Connasse ! Grandiose connasse ! Bien sûr que je vais te permettre de fouiller ma vie privée.
— Ma vie privée, Madame...
— Mais une jeune fille de quinze ans n’a pas de vie privée !
Détestable ricanement. Infâme violeuse de petite fille. Elle pouffe, la poufiasse. Elle s’esclaffe, les yeux brillants de jouissance. Elle gonfle de joie en tirant sur sa veste, cette antique veste qui ne ferme plus depuis longtemps sur sa poitrine grasse. Elle serre le cahier bleu contre elle et trottine vers le bureau sur ses courtes pattes. Tout en ouvrant son cartable, elle jette sur Myriam le regard du chasseur sûr de tenir sa proie. Le cahier disparait, englouti.
Du cours, Myriam ne retiendra rien. Des vagues de haine montent en elle, des envies de meurtre raffinées, des pieds de chaise coupés, des seaux d’encre au visage, du verre brisé sur le siège, des craies trempées, des éponges sèches, le feu au lycée...
Une main frôle son dos. C’est Claire qui lui signale un message. Avec le moins de mouvements possible et sans se retourner, elle passe une main dans son dos et recueille le papier plié et replié. Elle le garde un instant au creux de sa paume, s’obligeant à l’immobilité puis le déplie sur ses genoux.
« L’adolescence n’est pas faite pour le plaisir mais pour l’héroïsme » Paul Claudel.
Un coup dans la poitrine, une giclée de larmes. Elle se retourne. Un regard, au loin, est rivé sur elle. Liliane. Un mince sourire et un discret signe de tête. Liliane, l’héroïque.
Elles ont couru pour attraper le bus, ignorant les sifflets des hommes. Elles ont pris l’habitude de ces sifflets. Depuis que leurs jambes se sont allongées et que leur corsage s’est arrondi, chaque passage dans les rues déclenche ces hommages bruyants auxquels elles savent ne pas devoir répondre. Les hommes sifflent, lancent des phrases avec des mots crus, elles passent, changent de trottoir sans se retourner. C’est ainsi que fonctionne le monde... Et gare à la pureté qui pourrait s’envoler pour un regard de trop !
Beaucoup plus gênants sont les sales types qui profitent de la cohue dans les bus pour se coller contre elles et leur tripoter les fesses. La première fois que Myriam a senti un gros bâton dur se frotter sur ses reins, elle a cru mourir de honte. Elle s’est précipitée à la salle de bains en rentrant chez elle pour se laver encore et encore. Elle n’en a parlé à personne mais, depuis, elle repère soigneusement les dégueulasses et s’arrange pour trouver une place loin d’eux dans le bus.
Elles ont encore couru pour arriver au plus vite chez Gisèle. Ses parents ne sont jamais là. Elles peuvent, à loisir, occuper les lieux.
L’ appartement fait rêver Myriam et les autres : un frigidaire dodu rempli de jus de fruits multicolores, du mobilier brillant aux lignes droites, un poste de télévision à l’écran bombé, muet à cette heure là, et, dans la chambre de Gisèle, un Teppaz flambant neuf et une collection de 45 tours. Mais, pour l’instant, c’est la radio qui les réunit et l’indicatif de SLC Salut les Copains, sur Europe 1. Une ritournelle, la voix de Daniel Filipacchi, et elles embarquent pour plus d’une heure de bonheur. Elles sont, tour à tour, déchaînées ou vautrées, la bouche pleine de Carensacs et de Nounours fourrés à la guimauve, de boules coco ou de poudre Mistral aspirée à la paille de réglisse. Elles hurlent «Belles, Belles, Belles » avec Claude François et frémissent avec Johnny qui « Retiens la nuit » jusqu’à la fin du monde. « Serre-moi fort contre ton cœur » susurre-t-il à leurs chastes oreilles. De drôles d’endroits de leurs corps se mettent à vibrer. Accrochées, épaules contre épaules, elles se bercent des paroles de Françoise Hardy. « Tous les garçons et les filles de mon âge se promènent dans la rue deux par deux ». Elles rêvent de ce futur où tout sera beau, où elles trouveront l’amour pour toujours.
Elles pensent pouvoir choisir leur vie. Facile ! Il suffit de décrocher un diplôme, puis un mari. Elles rêvent d’un bel appartement moderne et d’une machine à laver, d’une voiture pour loger trois ou quatre enfants, de vacances à la mer. Un bonheur en formica jaune et en bas nylon. Le diplôme ne servira peut-être pas ou alors, peu de temps. Juste le temps de rencontrer l’homme de leur vie, celui qui pourvoira à tous leurs besoins et qui les rendra heureuses comme sur une publicité Moulinex.
Myriam pense à son journal et à Liliane, l’héroïque. Que ferait-elle en semblables circonstances ? Poursuivre la prof dans la rue ? Lui arracher son cartable, le vider sur le trottoir, s’enfuir avec le cahier récupéré ? Jamais elle n’oserait. Elle se sent lâche et impuissante. Spoliée, violée. Elle a toujours obéi aux adultes, sans réfléchir. C’était la seule voix envisageable. Elle a enfoui la moindre graine d’imagination qui aurait pu germer dans son esprit pour lui offrir une vie différente de celle qu’on lui impose. Elle a fait taire le plus petit début de désir, de peur qu’il ne devienne musique tonitruante et vienne tout renverser. Se taire, se soumettre, écrire en cachette qu’on n’en peut plus de se taire et de se soumettre. Sentir par tous ses sens que la vie est ailleurs et ne pas oser s’échapper. S’enfermer, prisonnière volontaire des principes, carcans hérités de mères en filles sous la férule des hommes, pères, maris, confortablement installés dans leur toute puissance calquée sur l’image du Général qui grandiloque ses discours depuis des années sur les radios et les écrans gris des rares télés. La mince parenthèse d’une émission faite pour elles et d’un journal où elles se reconnaissent leur ouvre un peu d’espoir. Une vie existe ailleurs. Johnny, Sylvie, Françoise la vivent déjà. Pourquoi pas elles ?
Le dernier exemplaire de « Salut les Copains » est déjà usé, pages tournées et retournées. Le poster central de la double page a été soigneusement détaché. Il est scotché sur le mur de la chambre avec les autres. Elles connaissent par cœur tous les gros titres : « Sylvie triomphe », « Carlos explose », « le vrai Johnny ». Johnny est partout. Il a la mèche crantée, la chemise ouverte sur ses pectoraux bronzés, une chaîne en or autour du cou, des lunettes noires. Il est costumé en cow-boy ou couché dans l’herbe, une fleur à la bouche. Elles sont amoureuses. Elles veulent être Sylvie. Ou Sheila. Ou Françoise. Mais surtout Sylvie.
Gisèle a pu acheter des flacons d’eau oxygénée. Elles passent du temps, chacune à leur tour, à imbiber leurs cheveux de ce produit en espérant obtenir la blondeur idéale. Myriam a viré au roux. Comme Gisèle. Claudine est assez réussie. Claire a refusé. Elle veut garder l’épaisse chevelure brune qu’elle enroule en chignon au sommet de son crâne. Elles sont toutes loin de leur modèle sur papier glacé. En cachette des autres, devant le miroir, elles essaient de copier sa moue enfantine, ses lèvres toujours entrouvertes et son regard en-dessous.
L’émission se déroule, fluide, envoutante, avec la voix chaude d’Eddy Mitchell. Il a quitté son groupe des « Chaussettes noires ».
— Dingue, ce nom quand même, s’exclame Claudine.
— Ouais...ça vaut les Chats Sauvages ou les Spoutniks !
— Hé ! Les filles ! Regardez ce que j’ai trouvé !
Quatre têtes se penchent sur le magazine. Quatre paires d’yeux se mettent à clignoter de convoitise.
— Je le veux !
— Je le veux !
— Je le veux !
— On l’aura !
Il est noir. Imprimé d’une caravelle blanche toutes voiles dehors. A commander à cette adresse. Joindre un paiement par chèque ou par mandat. Il coûte dix francs. Une fortune... C’est un tee-shirt. Ce sera leur premier tee-shirt. Il faut réunir la somme. Gisèle n’a qu’à demander. Claudine piquera dans la caisse, sa mère tient un bazar-droguerie dans le quartier. Claire a des économies. Et Myriam ?
Myriam doit rentrer à la maison. Elle s’est inventé un cours de couture le lundi de cinq à six. Pour justifier ses retards, elle prétend régulièrement avoir raté le bus ou se plaint de ceux, bondés, qui n’ouvrent même plus leur porte mais il y a des limites à ne pas franchir. A 19h, la cocotte minute siffle sur la gazinière et le parfum de la soupe de poireaux emplit la maison. A 19h30, tout le monde est à table. Le père récite le Bénédicité que personne n’écoute et on déplie sa serviette. Les parents ont le droit de parler, les enfants le devoir de se taire. Myriam s’en moque, elle n’a rien à dire. Elle pense à son journal qui dort dans le cartable de la prof d’histoire. Ses petits frères se lancent des coups de pied sous la table et se font des grimaces. Ils entassent les choux de Bruxelles au fond
