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Qu’il y avait-il dans les mystérieux carnets d’Albert Duleu ? Une martingale pour gagner au loto ? Une recette de jouvence ? Des révélations sur des placements financiers douteux de son employeur ? Ou le prochain prix Goncourt ?C’est ce que le commandant Jérôme Bourruy est chargé de découvrir car Duleu est mort et les carnets ont disparu.Flic « à l’ancienne », macho et grande gueule, il porte sur le monde son regard désabusé et traîne avec cynisme ses cinquante ans et sa carcasse cabossée par les coups vicelards de la vie. Seule une autodérision et un humour potache lui permettent de se maintenir là où l’alcool a failli le perdre définitivement. D’une société financière ayant pignon sur rue à l’arrière-boutique d’un trafiquant ukrainien en remontant dans les archives des camps de concentrations, ce flic désin-volte, assisté d’un jeune lieutenant tout juste sorti de l’école de police, va s’employer à découvrir la vérité tout en évitant les tentations réconfortantes des boissons al-coolisées.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Titulaire du DESS « action artistique et politiques culturelles » de l’IUP Denis Diderot de Dijon, élève et prof à la rue Blanche (ENSATT), Gérard Linsolas, auteur de théâtre, a obtenu le prix ARDUA en 2008 et le Grand Prix ANRAT lors de l’Opération Molière 2023. "Carnets de mal" est son premier roman.
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Seitenzahl: 172
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Gérard Linsolas
CARNETS DE MAL
Roman policier
ISBN : 979-10-388-0796-9
Collection : Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal : février 2024
© couverture Ex Æquo
© 2024 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite
À
— Parlez-moi de votre père.
In petto je me dis que c’est la question la plus conne que j’ai jamais posée de toute ma carrière de flic. Et mon bureau n’a rien à voir avec le cabinet d’un psy. Y’a même pas de canapé. T’imagines si je devais prendre les dépositions des témoins en position allongée ! C’est pour le coup que l’expression « s’allonger devant les flics » prendrait tout son sens ! Quoique celle-là, même allongée, j’aurais du mal pour me la faire. Elle n’a rien qui pourrait attiser la flamme. Même après un tour du monde en solitaire et sans escale, je ne sais pas si j’pourrais. Et pourtant, vu ma tronche et le physique que je me paye, j’ai pas de quoi jouer les difficiles. Mais là… Des cheveux blonds filasses, un regard torve à te faire détester les huîtres. Et pas de seins. Tu me diras : on est plus près du cœur quand la poitrine est plate. Mais moi, contrairement au maréchal Ney, c’est pas le cœur que je vise. De toute façon, je suis déjà en main. Avec Nadia. Je crois qu’elle m’arracherait les yeux et tout le reste si je m’avisais d’aller faire du gringue à une autre nana. Mais comme dit le poète : « Dans cet immense jardin qu’on appelle le Monde, chaque fleur a droit au coup d’œil de l’amateur ».
Merde ! Elle a parlé.
Je reviens au bureau.
— Excusez-moi. Vous pouvez répéter. Je n’ai pas bien entendu.
Le tout enveloppé dans un sourire le plus faux-cul possible. Et pour donner plus de poids à mes propos, je me lève pour fermer la fenêtre du bureau mettant fin au brouhaha du périphérique qui passe non loin de là. Vive le triple vitrage.
Elle ne sourcille même pas. Le dos bien droit. Les deux mains crispées sur son sac comme si elle voulait en protéger la vertu. L’échancrure de son imperméable de La Redoute laissant apercevoir deux genoux cagneux collés l’un contre l’autre. Même le mobilier de mon bureau aimablement fourni par l’administration est franchement plus rigolo que la fille Duleu.
— Mon père était un… original solitaire. Un gentil loser. Un écrivain raté doublé d’un indécrottable optimiste. Trente-cinq ans dans la même boîte. Quelle ambition ! C’est pour ça que ma mère est partie. Elle croyait avoir épousé Rastignac, elle se retrouvait avec Charles Dubarry.
Madame a des lettres.
Si elle croit m’impressionner avec l’étalage de sa culture.
— Je vois, lui dis-je.
En fait, je ne vois rien du tout. Depuis que le boss m’a refilé cette affaire, c’est-à-dire hier, date où j’ai repris mon service, je suis dans le brouillard total.
Un modeste employé d’une compagnie d’assurances trucidé vendredi soir dans son pavillon de banlieue. Selon les premières constatations, un cambriolage qui a mal tourné. Pourquoi pas ?
Après tout, pourquoi je devrais me faire chier pour ce pauvre petit minable d’Albert Duleu tel que le décrit sa fille ? Oui, mon zigouillé du Plessis-Robinson s’appelle Albert Duleu. Soixante et un ans. Né à Châteaudun, Eure-et-Loir. Qui peut bien se soucier de savoir pourquoi il est mort, hein ? Quelques lignes dans la rubrique des faits divers de l’édition départementale du Parisien Libéré, une brève dans le journal télévisé de France 3 région Île-de-France, et puis ? Et puis plus rien. Basta. On passe à autre chose. Un coup de tampon, une signature au bas d’un rapport qui va me prendre vingt minutes et hop ! Affaire classée. Au suivant !
Ce serait tellement simple si je n’avais pas cette foutue démangeaison derrière le crâne. Tu sais, celle qui fait te gratter la nuque en te disant « Y’a quelque chose qui cloche. ». Je ne sais pas encore quoi, mais mon instinct me trompe rarement. Pourtant c’est une affaire facile. En tout cas, c’est ce que m’a dit le boss en me tendant le dossier.
— Tenez mon p’tit Gégé.
Je m’appelle Jérôme Bourruy, mais pour lui je serai toujours son p’tit Gégé, va savoir pourquoi, même si aujourd’hui je dépasse allégrement la cinquantaine. Enfin, « allégrement », façon de parler. Ce n’est pas de prendre de l’âge et tous les petits désagréments qui vont avec qui me préoccupe, mais le chemin parcouru pour arriver jusque-là. Pas de quoi pavoiser.
— Une affaire facile pour vous remettre en selle, me dit-il avec un sourire fatigué.
Il y avait aussi un peu de commisération dans le ton de sa voix.
— J’ai convaincu le substitut du Procureur de vous la confier.
Après six mois d’absence, on m’avait déclaré apte pour reprendre le boulot. Mais le boss ne voulait pas brusquer les choses. Il m’avait évité la mise à la retraite d’office. Il avait insisté auprès de la hiérarchie pour me conserver dans son service. En prenant le dossier, j’ai lu dans son regard une sorte d’injonction : « Déconnez pas. Prouvez-moi que je ne me suis pas trompé. »
Je reviens à mon audition.
— Où étiez-vous, vendredi soir ?
— Vous me soupçonnez d’avoir tué mon père ?
Elle commence à me gonfler la fille Duleu. Respire. Calme. Et arrête de jouer avec cet élastique.
— Simple question de routine. Je me dois de vérifier toutes les possibilités… afin de vous éliminer au plus vite.
— M’éliminer ?
— Je veux dire : vous écarter au plus vite de la liste des suspects.
Putain ! Qu’est-ce qui se passe ce matin ! Tu les accumules ! Concentration !
— Ah ?... J’étais à mon cours de cuisine végane.
Je comprends mieux son teint pâlichon. Carence en fer et manque de vitamine D.
— Quand avez-vous vu votre père pour la dernière fois ?
— À Noël. Comme chaque année.
— Comme chaque année ?
— Oui. C’est devenu un rituel. Sauf accident, nous nous voyons une fois par an pour le repas de Noël.
Le réveillon de Noël au tofu et carottes râpées ! Le tout arrosé d’un grand verre de lait de soja ! Youpi !
— Repas à midi pile. Petits cadeaux au dessert. Promenade digestive à quatorze heures afin d’être de retour à seize heures pour écrire ses foutus romans. Je n’ai jamais pu le faire déroger à ce… protocole !
Elle sourit à contrecœur.
— Et depuis six mois, pas de coup de fil ? Pas de SMS ?
— Mon père n’utilise pas ces nouveaux moyens de communication. Il a bien un téléphone portable, mais il s’en sert… enfin, il s’en servait uniquement pour téléphoner. La dernière fois qu’il m’a appelée, c’était pour me dire qu’il avait un nouveau sujet de roman.
— Ça remonte à quand ?
— Deux mois environ.
— Il vous a dit de quoi ça parlait ?
— Non. Mais il était très excité. Comme à chaque fois.
Elle a un pincement des lèvres qui se veut être un sourire désabusé, mais qui laisse percevoir le peu d’estime qu’elle a pour les talents littéraires de son paternel.
— Dans quelques mois, il m’aurait laissé un message pour me dire que le roman était terminé et qu’il l’avait envoyé à tel ou tel éditeur.
— Et ça marche ? Je veux dire… il a été publié ?
— En trente ans, jamais.
— Il devait être déçu… amer ?
— Lui ? Oh, non ! À chaque fois il me disait : « Princesse… »
— Princesse ?
— Oui, il m’a toujours appelée comme ça. Pour lui, j’étais sa petite princesse. Je n’ai pas le souvenir qu’il m’a un jour appelée par mon prénom.
Je jette un coup d’œil sur ma fiche : Jeanine Duleu. Trente-huit ans. Infirmière. Habite Orléans.
— « Princesse, le prochain sera le bon. Ils vont se battre pour l’avoir. »
— Avait-il d’autres activités ?
— Non. Il ne vivait que pour ses livres et son travail.
— À votre connaissance, avait-il des ennemis ? Quelqu’un qui aurait pu lui en vouloir ?
— Comment ça ?
— Un écrivain jaloux à qui il aurait piqué une idée de roman.
Elle balance la tête en arrière avec un haussement de sourcils et un petit rire qui se voudrait sardonique, mais qui lui vaudrait de se faire recaler au concours d’entrée du Conservatoire d’Art Dramatique.
— En dehors de son travail, mon père ne fréquentait personne. Et puis, des idées de roman il en avait une par minute ! Si on avait dû piquer des idées, comme vous dîtes, ce serait plutôt les siennes. Pour ce qu’elles valaient !
J’imagine la scène. Duleu, assis à son bureau uniquement éclairé par la grosse lampe en acier brossé noir posée dessus. En amorce, premier plan, de dos, un type dans la pénombre dont on ne distingue que bras tendu vers Duleu, un calibre à la main. « Donne-moi une idée de roman ou je te bute ! ». Non. Pas crédible. Même pour une série B d’une chaîne d’Ouzbékistan.
— Une maîtresse ?
— Mon père !
— C’est un homme, après tout !
— Quelle femme aurait voulu d’un type comme lui ?
Eh bien ! La Princesse à son papa, elle ne lui fait pas de cadeau ! Qui a dit qu’une fois morts, tous les mecs sont des braves types ? Son rictus qui accompagne cette sentence me rend le père Duleu un peu plus sympathique.
— Même en payant ?
— Une prostituée !!
Je lui aurais dit qu’il faisait un pok tous les jeudis soir avec Lucifer qu’elle n’aurait pas été plus révulsée.
— Ça fait vingt-cinq ans que ma mère l’a quitté et je ne lui ai jamais connu d’aventures sentimentales. Tarifées ou non.
Tarifées ! Qu’en termes galants ces choses-là sont dites.
— Je vais donc exclure le crime passionnel… pour le moment, lui dis-je avec ce ton du fonctionnaire de police zélé et besogneux qui note tout pour suppléer à d’éventuelles défaillances de mémoire.
— Votre père gardait-il de l’argent chez lui ?
— Vous voulez dire : des lingots d’or ? Des choses comme ça ?
— Pas nécessairement. Vous savez, pour quelques petits voyous, un simple billet de vingt euros est déjà une bonne prise pour acheter leur dose de crack.
— Mon père n’a jamais pu mettre un euro de côté. Et ce n’est pas avec son petit salaire minable de petit employé minable qu’il aurait pu y arriver. Même s’il l’avait voulu. Alors, s’il a été tué pour l’argent qu’il pouvait avoir dans son portefeuille, ce ne devait même pas être un billet de vingt euros.
Fermez le ban ! S’il n’avait pas déjà son manteau en sapin qui l’attend chez Borniol, voilà le père Duleu habillé pour l’hiver.
— Eh bien, je vous remercie, Madame Duleu…
— Mademoiselle ! dit-elle en rajustant une mèche de ses cheveux filasses derrière l’oreille.
J’incline la tête comme pour rendre hommage à tant de vertu, mais c’est surtout pour dissimuler un début de fou rire que je camoufle par de petits toussotements distingués et de bon aloi.
Je me lève. J’évite son regard de peur d’éclater pour de bon. Je me dirige vers la porte. Je n’ai pas le temps de saisir la poignée qu’elle l’a déjà ouverte et qu’elle est sur le seuil.
— Une dernière question mademoiselle Duleu.
J’aime bien faire mon inspecteur Colombo de temps en temps. Elle attend, les deux mains cramponnées à l’anse de son sac.
— Avez-vous les clefs de chez votre père ?
— Non. Pourquoi ?
— Pour rien. Merci mademoiselle Duleu. Je vous tiens informée des suites de l’enquête.
Je la laisse partir avec ce point d’interrogation et je referme la porte.
Enfin seul ! Mon royaume pour une simple pinte de bière !
*
Vincent est un jeune inspecteur — pardon, lieutenant — frais émoulu tout juste sorti de l’ENSP alors que moi, je suis un commandant rance et moulu après vingt-cinq ans de service, tout juste sorti d’une cure de désintox. Bien coiffé, bien habillé sans être fashion victim, il serait un gendre idéal si j’avais une fille à marier. Il a une licence de sociologie et il pense déjà au prochain concours pour devenir capitaine. Grand, la musculature harmonieuse sous une chemise Charvet, des cheveux châtains abondants domestiqués par un brushing impeccable, il a ce sourire espiègle de ces jeunes gens à qui tout réussit et qui rêvent de changer le monde. L’avenir lui appartient et il a la vie devant lui. Jusqu’à ce qu’elle le baise en canard, la vie. J’étais comme lui. Arrogant, rempli de certitudes et de fatuité. Ignorant tout de la vie, mais sachant déjà tout sur le Monde ! J’étais un crétin. Un crétin sympathique, au demeurant, mais un crétin tout de même.
Vincent est de cet acabit. Mais je l’aime bien. Je me retrouve un peu en lui, quelques années et quelques kilos en plus. Il est arrivé dans la boîte pendant mon « absence ». Je ne sais pas ce que les autres lui ont dit, mais il ne m’a pas encore posé de questions sur les causes de cette « absence ». Je lui sais gré de cette discrétion. C’est notre première journée de travail ensemble vu qu’hier, j’ai passé la matinée à remplir les formalités suite à ma reprise et l’après-midi à lire le rapport des premières constatations rédigé par la police municipale du Plessis-Robinson.
— On a les premiers résultats de l’autopsie. Duleu est mort entre vingt heures trente et vingt-trois heures d’un coup violent derrière la nuque, provoqué par un objet lourd avec des arêtes.
— Un thon ?
Sa bouche entre-ouverte et son regard interrogatif me font comprendre que nous n’avons pas le même sens de l’humour. A-t-il seulement de l’humour ce brave Vincent ?
— Tu peux me conduire chez Duleu ?
— Vous voulez voir la scène de crime ?
— Oui. Si la scientifique n’a pas tout mis sous scellés.
Il se dirige vers son bureau et prend son arme de service dans le tiroir du bas. Il s’aperçoit que je quitte la pièce les mains vides. À son regard interrogateur, je réponds :
— Je n’ai pas encore repassé les tests d’aptitude.
Il hoche la tête en guise de compréhension.
— S’il y a du grabuge, je ferai les sommations et toi, tu tires.
Son regard est éloquent. Nous n’avons pas le même sens de l’humour.
Dans la voiture, Vincent, attentif à la circulation, parle peu. Ça m’arrange. Je ne suis pas très causant. Mais la route est longue jusqu’au Plessis-Robinson. On est mardi et ça bouchonne un peu.
— L’enquête de voisinage ?
— Personne a rien vu, rien entendu. Un type discret. Il ne recevait personne. C’est le genre de quartier où les gens se croisent pendant dix ans sans se connaître.
— Un peu comme dans tous les quartiers. Tu as interrogé la femme de ménage ?
— Ouais.
— Alors ?
— Rien de plus que ce qu’elle a déclaré aux collègues du commissariat du coin. Comme tous les samedis matin elle s’est pointée chez Duleu pour faire le ménage et elle l’a trouvé dans le bureau la tête fracassée dans une mare de sang.
— Hum. Encore un coup du colonel Moutarde avec le chandelier, dis-je en faisant semblant de fumer une pipe imaginaire, façon Maigret.
Devant son absence de réaction, j’en déduis qu’il n’a jamais joué au Cluedo. Bon, faut que j’arrête de faire des blagues à deux balles. Je n’ose même pas croiser son regard. Pour me donner une contenance, je sors mon carnet pour faire semblant de prendre des notes.
— Vous savez que vous pouvez vous servir de votre téléphone pour faire ça.
— J’écris plus vite avec un stylo qu’avec deux doigts. Et puis, le clavier est trop petit.
— Inutile. Vous avez juste à parler. L’appli enregistre et écrit automatiquement. Ensuite vous n’avez plus qu’à le relier à votre ordinateur et vous transférez le fichier. Ça va plus vite pour rédiger les rapports.
— Ah ! fais-je d’un air entendu.
Mais le vieux dinosaure que je suis n’est pas près d’abandonner son calepin et son stylo.
Nous voilà arrivés à la maison sanglante comme aurait pu l’écrire à une autre époque un journaliste de l’Illustration. Une construction d’avant-guerre en petites briques rouges. Une marquise métallique et en verre martelé coiffe un perron de quatre marches. De petites rambardes en fer forgé aux fenêtres dont les volets à persiennes ne sont pas fermés. Une porte en chêne avec son gros bouton de laiton jaune en son centre en guise de poignée. Nous y pénétrons après avoir fait sauter les scellés. La porte résiste un peu en frottant sur le sol. Le couinement du bois résonne dans le vestibule car il n’a pas les dimensions requises pour être qualifié de hall d’entrée.
Déjà une sorte de mélancolie m’envahit. Tout est gris, terne. On est en juin et pourtant, dès nos premiers pas dans le pavillon, on se croirait en novembre.
Un couloir carrelé dessert à gauche une salle à manger et le salon, à droite la cuisine. Face à nous un escalier monte à l’étage. Au bout du couloir une porte vitrée donne sur l’arrière de la maison. Sous l’escalier on devine un accès à la cave.
— Il a été tué au premier, me dit Vincent.
Nous montons. Tontaine et tonton, aurais-je pu chantonner. Mais je ne suis pas d’humeur. Cette maison me déprime. Elle me rappelle trop mon propre appartement.
Depuis le palier on distingue la salle de bains et deux pièces mansardées : la chambre et le bureau. Vincent me désigne cette dernière pièce en disant :
— C’est là qu’on a trouvé le corps.
J’entre.
C’est un bordel sans nom. La pièce est sens dessus dessous. Visiblement le ou les assassins cherchaient quelque chose. Les petites frappes des quartiers vont à l’essentiel. Ils entrent, ouvrent deux ou trois tiroirs, parcourent rapidement la chambre à coucher et repartent aussi vite qu’ils sont entrés avec ce qu’ils peuvent facilement transporter et refourguer sur le Bon Coin. Et s’il y a du cash, c’est jackpot ! Là, apparemment, on cherchait quelque chose de précis. À moins que ce ne soit une mise en scène pour maquiller un assassinat.
Des étagères Ikea, dont les bouquins sont à terre, parcourent les murs. Un bureau style Empire qui détonne. Une copie certainement. Un tapis sans âge avec une large tache brune : le sang séché de Duleu. Un fauteuil Louis XVI avec un dossier médaillon et les pieds cannelés. Il ne craignait pas le mélange des styles le père Duleu. Des cartons d’archives éventrés. Des feuilles dactylographiées répandues sur le sol. Des manuscrits à spirale un peu partout. Dans un coin une machine à écrire. Je m’approche. Je ne sais pas si la femme de ménage venait tous les samedis, mais il y a belle lurette que la poussière n’a pas été faite sur cette machine. Oh putain ! C’est pas de la poussière. C’est de la poudre dactyloscopique pour relever les empreintes laissée par nos amis de la scientifique. Même un bleu-bite ne ferait pas une erreur pareille ! Un frisson me parcourt l’échine. J’aurais pas dû reprendre. Allez, rideau. On remballe et on s’en va. Jusqu’au prochain bistrot et jusqu’au dernier verre. Comme ça, ils auront une bonne raison pour me virer.
— Ça va ?
La voix de Vincent me ramène dans la pièce sombre chichement éclairée par un vasistas. Étrange capharnaüm où, si ce n’était le bazar, tout transpire la joie rachitique, le plaisir mesquin et l’amour desséché.
— Je disais que Duleu devait être assis là, à son bureau. Il tournait le dos à son agresseur. Il n’a pas vu venir le coup.
— Mais il a dû le sentir.
Incorrigible ! Mais c’est plus fort que moi. Dès qu’il y a une connerie à dire, je suis là. Vincent a le bon goût de ne pas relever.
— Tu me récupères les rubans de la machine et tu les fais analyser.
— Pardon ?
— Les rubans encreurs… De la machine à écrire… là…
Et soudain je pige qu’il n’a jamais vu de machine à écrire de sa vie. Je lui fais une démo rapide.
— Le ruban encreur comme son nom l’indique permet d’imprimer sur une feuille de papier que tu glisses, là, chaque caractère que tu frappes, là, pendant que le ruban avance d’un quart de poil après chaque frappe.
— Une sorte de disque dur ?
— Si tu veux. Sauf que là, le ruban, il est souple… Laisse tomber. Si le ruban n’a pas été utilisé trop souvent, on peut, en le déroulant, reconstituer les mots qui ont été écrits.
— Lettre après lettre ?
— C’est ça.
— Ça va être long.
— Dans notre métier, il faut savoir être patient.
