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Peu de spectacles donnent au même degré que les ruines de Carthage l’impression de l’oubli qui recouvre les grandeurs du passé. Nulle part le Delenda Carthago ne vous saisit comme une aussi poignante réalité. Les Romains se sont acquittés en conscience de leur œuvre, et la civilisation a achevé ce que le fer des vainqueurs avait épargné. Les pierres de Carthage, après avoir été réemployées dans la ville romaine, ont servi et servent encore tous les jours à édifier les maisons de Tunis ; les marbres de ses colonnes ornent les cathédrales de l’Italie et celles du midi de la France.
Du promontoire d’où l’on découvre au loin la baie de Tunis et la belle ligne des montagnes qui la ferment du côté du sud, le regard se promène sur des mouvements de terrain dans lesquels un œil exercé peut seul reconnaître l’emplacement de l’ancienne Carthage. Pas même de ruines. Assez loin, du côté de Tunis, brillent au soleil deux flaques d’eau que l’on appelle les ports de Carthage et qui en formaient sans doute l’arrière-port. Les trous des grandes citernes, le cirque et l’amphithéâtre, tous deux d’époque romaine, et le long alignement des aqueducs qui fuient dans la direction de Zaghouan, voilà tout ce qui reste de Carthage. Non loin de la mer, se dresse sur la colline que l’on croit avoir été Byrsa, au milieu d’un terrain acheté par la France, la basilique de Saint-Louis, où ont été recueillies successivement les antiquités trouvées à Carthage, et qui en a été le premier musée et le seul, jusqu’au moment où René de La Blanchère eut aménagé le palais de la Manouba pour y réunir les résultats des fouilles de la direction des Antiquités en Tunisie.
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Seitenzahl: 128
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Carthage et son histoire.
Carthage et son histoire
Carthage est là ! Prends la pioche dans ta mainEt frappe n’importe où cette terre trop mûre :Punique, chrétien, romain,Le sang des siècles sortira de la blessure.Carthage est là ! Prends garde aux spectres !...
Silence sur mer et sur terre !Carthage est morte à tout jamais...
Les fouilles de Carthage{1}
Depuis quelque temps, Carthage, qui semblait avoir été si bien détruite par les Romains que ses ruines mêmes avaient disparu, attire de nouveau l’attention publique. Il n’est guère de semaine où les comptes rendus de l’Académie des Inscriptions ne nous apportent le récit de nouvelles découvertes faites dans ses nécropoles par le zèle infatigable du Père Delattre.
L’intérêt provoqué par cette résurrection du passé a franchi le cercle du monde savant ; les touristes s’empressent d’aller assister à l’ouverture de ces tombes, dans l’espérance de voir reparaître à la lumière quelques débris contemporains des Magon, des Hamilcar et des Hannibal. L’administration supérieure, elle aussi, a compris l’importance de ces découvertes pour l’histoire de la Tunisie. Sous le patronage éclairé de notre résident général, et grâce aux subventions du ministre de l’Instruction publique et de l’Académie des Inscriptions, M. Paul Gauckler, directeur du Service des Antiquités et des Arts en Tunisie, a ouvert un chantier à côté de celui du Père Delattre, et, dans la prolongation même des fouilles qui lui avaient donné de si heureux résultats, du premier coup de pioche, il est tombé sur une mine plus riche que toutes celles que l’on avait exploitées jusqu’alors.
Sous une première couche byzantine, il a découvert un petit sanctuaire souterrain d’époque romaine, soigneusement muré, où l’on avait entassé, sans doute en attendant des temps meilleurs et pour les préserver contre le zèle de la nouvelle religion, les listes des prêtres, des ex-voto, groupes mithriaques, tête de taureau portant entre les cornes une inscription votive à des dieux demi-barbares, enfin des statues de marbre, dont plusieurs sont dignes de figurer à côté des œuvres de la grande époque de la Grèce classique. Puis, sous cette couche romaine, il a rencontré la couche des tombes puniques, déjà étudiée par le Père Delattre, avec la même architecture et le même mobilier funéraire, mais des tombes singulièrement riches, renfermant des bagues, des bracelets, des colliers en or, de vrais trésors qui auraient fait tressaillir le cœur de Dureau de La Malle et de Beulé.
Chaque jour amène ainsi à la lumière des antiquités qui surpassent en richesse et en intérêt artistique celles que l’on connaissait auparavant ; et, si Carthage ne nous a encore livré que des tombes, ces tombes fournissent à celui qui sait les interroger des lumières inattendues sur ce que furent la civilisation et l’art puniques, avant que la reine des mers n’eût été renversée par les Romains.
I.
Peu de spectacles donnent au même degré que les ruines de Carthage l’impression de l’oubli qui recouvre les grandeurs du passé. Nulle part le Delenda Carthago ne vous saisit comme une aussi poignante réalité. Les Romains se sont acquittés en conscience de leur œuvre, et la civilisation a achevé ce que le fer des vainqueurs avait épargné. Les pierres de Carthage, après avoir été réemployées dans la ville romaine, ont servi et servent encore tous les jours à édifier les maisons de Tunis ; les marbres de ses colonnes ornent les cathédrales de l’Italie et celles du midi de la France.
Du promontoire d’où l’on découvre au loin la baie de Tunis et la belle ligne des montagnes qui la ferment du côté du sud, le regard se promène sur des mouvements de terrain dans lesquels un œil exercé peut seul reconnaître l’emplacement de l’ancienne Carthage. Pas même de ruines. Assez loin, du côté de Tunis, brillent au soleil deux flaques d’eau que l’on appelle les ports de Carthage et qui en formaient sans doute l’arrière-port. Les trous des grandes citernes, le cirque et l’amphithéâtre, tous deux d’époque romaine, et le long alignement des aqueducs qui fuient dans la direction de Zaghouan, voilà tout ce qui reste de Carthage. Non loin de la mer, se dresse sur la colline que l’on croit avoir été Byrsa, au milieu d’un terrain acheté par la France, la basilique de Saint-Louis, où ont été recueillies successivement les antiquités trouvées à Carthage, et qui en a été le premier musée et le seul, jusqu’au moment où René de La Blanchère eut aménagé le palais de la Manouba pour y réunir les résultats des fouilles de la direction des Antiquités en Tunisie.
Il faut le dire hautement : c’est au cardinal Lavigerie que revient en grande partie le mérite de ces découvertes. Depuis l’époque où Dureau de La Malle refaisait, sans y avoir jamais été, la topographie de Carthage, et cherchait à fonder une société pour l’exploration de ses ruines, et celle plus récente où Beulé y promenait le regard investigateur de son œil d’artiste et d’archéologue, il est le premier qui ait compris la nécessité de faire des fouilles suivies à Carthage et d’y entretenir une mission permanente.
Auparavant déjà, l’Académie, préoccupée de réunir les matériaux du Corpus inscriptionum semiticarum, avait chargé M. de Sainte-Marie, drogman du Consulat de France à Tunis, d’une mission à cet effet. En peu de temps, il eut recueilli plus de deux mille stèles votives, d’une monotonie fastidieuse, mais prouvant que le sol de Carthage cachait encore des antiquités puniques. M. de Sainte-Marie avait aussi trouvé un assez grand nombre de morceaux d’architecture, de statues ou de fragments de statues, tous d’époque romaine. Il vient de mourir au moment où s’achevait la publication des textes qu’il a donnés à la science. Après son départ de Tunis, les fouilles furent reprises par MM. Reinach et Babelon, et l’on peut dire que les recherches provoquées par la publication du Corpus inscriptionum semiticarum ont donné la première impulsion au mouvement que nous voyons se développer aujourd’hui sous nos yeux.
Le cardinal ne recula devant aucun sacrifice, payant les fouilles de ses deniers, et plaidant la cause de son musée avec cette ardeur persuasive qu’il portait en toutes choses. Il a eu le bonheur d’avoir pour bras droit en cette affaire le Père Delattre, dont la physionomie énergique et ouverte, la longue barbe blonde et la robe blanche sont populaires parmi tous ceux qui ont visité la Tunisie. Installé depuis longtemps au cœur de la place, connaissant les lieux et les gens, le Père Delattre était mieux placé que personne pour recueillir des renseignements de la bouche des indigènes et pour savoir aussi de quels côtés devaient porter ses recherches.
Ses fouilles, d’abord très restreintes et faites un peu au hasard, prirent une autre tournure à la suite d’un voyage du marquis de Vogué, qui mit gracieusement à sa disposition une somme devant lui permettre d’aller de l’avant. Dès lors, sa résolution fut prise et il conçut le plan d’explorer la nécropole creusée dans les flancs de la colline Saint-Louis. Presque en même temps, un ingénieur français dont il faut rappeler le souvenir, M. Vernaz, en reconnaissant le canal souterrain qui part des grandes citernes pour aboutir à la mer, rencontrait sur son passage les premières tombes de la nécropole punique de Bordj Djedid, traversée par l’aqueduc romain.
L’Académie, tenue en quelque sorte jour par jour au courant des découvertes du Père Delattre par M. Héron de Villefosse, qui avait assisté à ses premières fouilles et s’est fait auprès d’elle son avocat, ne lui a ménagé ni ses subsides ni ses encouragements, et c’est ainsi que peu à peu, en passant d’une tombe à l’autre et d’une nécropole à une autre, il est arrivé à déterminer l’emplacement de trois grandes nécropoles puniques.
Ces nécropoles s’étendent le long des collines qui vont de la chapelle Saint-Louis à la mer, formant un demi-cercle qui entoure le cœur de la cité comme dans les cornes d’un croissant. La vieille ville était-elle tout entière comprise dans cette enceinte ? Elle aurait été de fort petites dimensions ; mais la Rome primitive était, elle aussi, bien peu étendue, et les sept collines sont noyées aujourd’hui dans la masse des rues et des édifices qui forment le centre de la ville moderne. Peut-être aussi s’est-il passé là ce qui se passe pour nos cimetières de Paris, qui, d’abord établis en dehors de la ville, ont fini par y être englobés, sans qu’on cessât pour cela de les utiliser.
Toutes, en tous cas, n’ont pas la même antiquité. La plus ancienne, celle de Douimès, ainsi appelée du nom du terrain qui la recouvre, occupe le point le plus éloigné de la mer, non loin des citernes de la Malga. Elle remonte certainement au VIè et même au VIIè siècle avant notre ère. On peut en juger par la présence de ces beaux vases corinthiens, que l’on peut dater à un siècle près, ainsi que par la forme de certaines poteries, en particulier des lampes, encore tout à fait primitives, qui ressemblent à des soucoupes dont on aurait pincé les deux bords de façon à former un conduit pour la mèche. La découverte d’un pendant de collier en or, de la grandeur d’une pièce de dix francs à peine, mais qui porte une légende admirablement gravée en caractères phéniciens du type le plus archaïque, confirme bien cette manière de voir.
À mesure qu’on s’éloigne du centre, les nécropoles deviennent plus récentes. Celle qui forme l’extrémité de la demi-lune, à l’endroit où les collines qui marquaient l’enceinte de la ville du côté du Nord viennent aboutir à la mer, près du fort turc de Bordj Djedid, est beaucoup moins ancienne, mais encore antérieure à la fin des guerres puniques, intéressante surtout par la richesse de son mobilier funéraire, où prédomine l’influence de l’art grec, et par les restes de ces hommes, contemporains de la lutte suprême de Carthage.
Les tombes sont formées le plus souvent d’une ou plusieurs chambres funéraires, reliées par un puits vertical. Elles étaient enfouies profondément dans le sol, dans le flanc même de la colline, sous une épaisseur de huit, dix, et jusqu’à quatorze mètres de terre. Pour y parvenir, il a fallu déblayer des puits comblés, au milieu des éboulements, faire des conduits souterrains afin d’accéder d’une tombe à l’autre, contourner les obstacles, déplacer souvent ou faire sauter de larges dalles de pierre pour pénétrer dans les chambres funéraires, au prix de mille dangers et de difficultés dont pouvait seule triompher une énergie stimulée par l’espoir de la découverte.
L’une des plus belles tombes de la nécropole de Douimès est celle que le Père Delattre a appelée la tombe de Iadamelek, à cause de ce pendant de collier en or, trouvé auprès d’un des squelettes, et qui portait en caractères phéniciens microscopiques, mais d’une netteté parfaite et de la plus belle antiquité, une dédicace à Astarté-Pygmalion, suivie du nom de son propriétaire.
Le Père Delattre a décrit le spectacle qui s’offrit à ses yeux, quand, après avoir fait un trou dans la dalle de pierre, longue de trois mètres sur cinquante centimètres d’épaisseur, qui recouvrait la sépulture, il pénétra, sous neuf mètres de terre, dans cette chambre encore intacte : « Les parois et même le dallage inférieur avaient été enduits de stuc. Ce stuc, excessivement fin et dur, avait la blancheur et l’aspect cristallin de la neige. La flamme de nos bougies le faisait étinceler en mille points lumineux. Une partie de cet enduit s’était détachée et était tombée en larges plaques sur les squelettes ; une autre partie, ayant conservé toute sa hauteur, demeurait inclinée, semblable à une grande feuille de carton bristol. La densité de ce stuc était telle que, sous les moindres coups, il rendait un son métallique. »
L’enduit n’atteignait pas le sommet de la chambre. Il restait, entre la partie qui était revêtue de stuc et les grandes pierres qui recouvraient le caveau, un espace libre de 19 centimètres, occupé jadis par une corniche de bois et par un plafond de même matière qui avaient disparu. L’empreinte encore visible de leurs fibres et même des lambeaux de bois demeurés attachés à la pierre ne peuvent laisser aucun doute à ce sujet. Un filet rouge, tracé au cordeau, à o centimètres de l’arête des pierres et qui a dû servir à placer de niveau les pièces de la corniche et du plafond, prouve avec quel soin ce tombeau avait été exécuté jusque dans les moindres détails. Et, dans le silence de cette chambre funéraire, au milieu du mobilier ordinaire de ces sépultures, les squelettes de deux Carthaginois, le mari et la femme, gardant encore des restes des bijoux dont ils avaient été revêtus.
Le mobilier funéraire varie beaucoup d’une tombe à l’autre ; mais toutes, à peu de chose près, offrent certains menus objets qui devaient en former la partie obligatoire et rituelle : près de la tête ou dans une petite niche creusée dans la paroi, deux petites fioles, toujours les mêmes ; une lampe encore noircie de fumée, qui a dû brûler auprès du mort après la fermeture du tombeau ; puis souvent, à ses côtés, une cassolette qu’il devait tenir à la main et qui a roulé à terre dans l’écroulement des os.
Le mort lui-même n’est pas déposé dans une niche latérale, comme dans certaines autres nécropoles, mais sur le sol même de la tombe, au milieu de tous les objets dont la piété des siens l’avait entouré. Pas de cercueil. Il était descendu dans le puits au moyen de cordes, sur une planche qui lui servait de lit funèbre. Des anneaux rivés en queue d’aronde et de grands clous de cuivre attestent encore la façon dont ces pièces de bois étaient ajustées.
Parfois il paraît avoir été recouvert de deux planches qui formaient toit au-dessus du corps. Dans les sépultures plus récentes, de grandes amphores pointues et des coffrets en pierre contiennent des os calcinés ou des cendres ; souvent même, squelettes et urnes cinéraires se rencontrent dans la même tombe : c’est l’incinération qui peu à peu se substitue à l’usage plus ancien de l’inhumation.
À côté de la partie fixe du mobilier funéraire, on trouve, appuyés contre la paroi ou déposés sur le sol, des vases de formes et de dimensions très différentes : tantôt unis, tantôt décorés de torsades et de lignes circulaires rouges ou noires ; vases de terre noire de Rhodes couverts de frises d’animaux ou de scènes empruntées à la mythologie, vases en forme de biberon appelés bazzoula
