Catherine et le Capitaine - Vivian Stuart - E-Book

Catherine et le Capitaine E-Book

Vivian Stuart

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Beschreibung

Le "Glaymore" quitte le port, destination Hong Kong. À son bord, chacun cache un secret, entretient un espoir... Deux jeunes femmes partagent la même cabine. Catherine Duncan, la célèbre championne de ski, tente d'oublier que son fiancé, Hugh, s'est tué en montagne. Léonie Grant, qui est médecin, part rejoindre au bout du monde celui qu'elle aime. Le capitaine est beau. Son charme glacé séduit les passagères. Catherine l'aperçoit, elle voudrait s'enfuir... Il s'appelle Robert Blake, il est le demi-frère d'Hugh. Après l'accident, il l'a accusée. Mais de quoi? Elle ne l'a jamais su. D'escale en escale, la jeune fille, horrifiée, s'aperçoit qu'elle tombe dangereusement amoureuse de cet homme impérieux, qui la méprise en haute mer, le danger est, partout : feu, tempête, naufrage... Dans l'épreuve, la jolie Catherine se révèle héroïque. Et le capitaine ?

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Catherine et le Capitaine

Catherine et le Capitaine

The Captain’s Table

© Vivian Stuart, 1953

© eBook: Jentas ehf. 2022

ISBN: 978-9979-64-607-5

This book is sold subject to the condition that it shall not, by way of trade or otherwise, be lent, resold, hired out, or otherwise circulated without the publisher’s prior consent in any form of binding or cover other than that in which it is published and without a similar condition, including this condition, being imposed on the subsequent purchase.

All contracts and agreements regarding the work, editing, and layout are owned by Jentas ehf.

CHAPITRE PREMIER

— Voici la liste pour la table du capitaine, dit Hogg en la posant sur le bureau du commissaire.

John Forbes examina attentivement la liste, remplaçant parfois un nom par un autre, avant d’interroger, en pointant son crayon sur l’un d’eux :

— Qui est cette miss Duncan ?

— Miss Duncan représentait la Grande-Bretagne aux jeux Olympiques d’hiver, Mr. Forbes, c’est une championne de ski. J’ai appris que le capitaine Blake s’intéresse aux sports d’hiver, coupa sèchement le commissaire en rendant la liste au steward chef qui lui présenta les autres.

Forbes les feuilleta rapidement et reprit la première.

— Qui est ce colonel Hart que vous avez mis à la table du capitaine ?

— Un jeune planteur de caoutchouc qui se rend à Pennang. Miss Duncan est jeune et miss Hope-Scott aussi... Lady Hope-Scott est la veuve de Sir Jasper Hope-Scott qui était gouverneur général. Je pouvais difficilement la placer à une autre table.

— Parfait. Voyons ma table, à présent.

Un sourire se dessina sur les lèvres du steward.

— Je pense que vous la trouverez... intéressante, monsieur.

Le commissaire la parcourut et rassembla les papiers qu’il passa à Hogg.

— C’est très bien, merci.

Le steward s’inclina. Le commissaire le regarda s’éloigner avec un amusement irrité. Ce garçon accomplissait presque trop bien sa tâche. Forbes soupira. Le nouveau maître du Glaymore justifierait-il la confiance que la Compagnie avait en lui ? Il était inhabituel de désigner le commandant d’un petit bâtiment de commerce pour commander un navire de ligne de 20.000 tonnes.

Certes, la nomination était temporaire. Le capitaine Blake devait remplacer le capitaine Maitland, foudroyé par une attaque la veille d’appareiller.

John Forbes soupira encore en bourrant sa pipe. Quelle que soit son habileté de marin, Blake n’était pas un officier de navire de ligne. Il n’allait pas trouver le voyage aisé...

Sa pipe allumée, le commissaire relut la copie de la liste que lui avait laissée Hogg et fronça les sourcils en lisant le nom de Catherine Duncan. Curieux qu’un marin s’intéressât aux sports d’hiver ! Brusquement, il se rappela : Blake avait eu un frère, de plusieurs années son cadet, qui s’était tué dans les Alpes suisses. Hogg n’avait peut-être pas eu autant de tact qu’il le pensait. Le capitaine Blake ne désirerait pas qu’on lui rappelât la tragédie. Forbes se leva, puis se rassit. Le premier soir, les passagers s’installaient où ils voulaient, et, de toute manière, la liste serait soumise au capitaine.

* * *

Sa liste à la main, Hogg heurta à la porte du salon du capitaine. Rickaby, un petit homme d’un âge incertain, aux joues semblables à des pommes ridées et aux yeux gris rusés, lui ouvrit.

— Voici la liste pour la table du capitaine, annonça le steward. Voulez-vous être assez aimable pour lui demander s’il l’approuve ?

— Certainement, Mr. Hogg.

Le steward chef jeta un coup d’œil à une belle pendule de voyage sur le bureau et fit un pas vers la porte quand ses yeux se posèrent sur une photographie dans un cadre d’argent. Elle représentait un jeune homme en costume de ski. Le visage était d’une intelligence et d’un charme indéniables. Hogg s’attarda à la contempler. Rickaby, suivant son regard, dit simplement :

— Son jeune frère, il s’est tué l’an dernier en Suisse.

— Je l’ai lu dans les journaux. Je me rappelle cette photo, elle a paru dans le Mirror. Ne s’appelait-il pas Kistler ?

— Vous avez bonne mémoire, Mr. Hogg. Mr. Kistler était le demi-frère du capitaine. La mort de ce garçon fut un rude coup pour lui.

Hogg murmura de façon inintelligible et se retira. Il oubliait rarement un nom ou un visage, mais en cet instant, quelque chose l’intriguait. Il avait vu récemment cette photo. Maintenant, il fouillait sa mémoire, incapable de se rappeler où il l’avait vue. Elle se trouvait dans un cadre de cuir. Marchant vivement dans la direction de la salle à manger, il se rappela. Peu après que le Glaymore eut levé l’ancre, il avait jeté un coup d’œil dans une cabine, il ne saurait dire laquelle, mais c’était celle d’une femme, parce qu’à côté de la photographie, un nécessaire de toilette féminin était ouvert.

Curieuse coïncidence !

Si on la rapprochait de la suggestion du premier officier de placer miss Duncan à la table du capitaine, elle devenait encore plus étrange. A moins qu’il ait vu la photo dans sa cabine ? C’était sans doute cela. Et cela expliquait la suggestion de Mr. Morley.

En entrant dans la salle à manger, Hogg souriait. Il avait placé, comme il convenait, les passagers du navire.

* * *

Catherine Duncan jeta un coup d’œil au nom gravé sur les luxueuses valises de peau de porc éparpillées sur le sol. Sa compagne s’appelait Dr L. R. Grant.

N’ayant pas envie de déjeuner, Catherine avait défait ses bagages pendant le repas, puis s’était installée sur le pont. A présent, le Dr L. R. Grant était, sans doute, allée prendre un bain et avait l’intention de revêtir la séduisante robe d’après-midi suspendue à la barre de la couchette supérieure.

La porte s’ouvrit brusquement. Une grande jeune femme blonde enveloppée dans une robe de chambre de soie bleu pâle s’arrêta devant Catherine et l’examina avec un intérêt non dissimulé.

— Vous êtes miss Duncan ! J’ai cru devenir folle en me demandant à quoi vous ressembliez. J’espère que vous ne ronflez pas ?

— Je ne pense pas, répondit Catherine en riant.

— Parfait, voilà un cauchemar dissipé.

Le Dr Grant déposa sa serviette de bain humide sur le lavabo et se jeta sur sa couchette.

— J’espère que cela ne vous ennuie pas que j’aie pris la couchette inférieure ? Quand j’ai fait mon choix, je ne vous avais pas encore rencontrée. Si vous objectez, je suis disposée à jouer à pile ou face.

Les lèvres de Catherine se plissèrent. Le Dr Grant possédait le sens de l’humour et un grand charme. Elle prendrait plaisir à sa compagnie. Dans son état d’esprit actuel, elle redoutait un long voyage. Pourtant effectuer une nette coupure avec les choses familières qui avaient constitué son monde et celui de Hugh lui avait paru la meilleure solution. Rien ne la retenait en Angleterre. Hugh était mort. Son père la réclamait, il était seul, lui aussi.

Catherine regarda la table de toilette, puis se rappela avec un serrement de cœur qu’elle avait remis la photo de Hugh dans sa valise. Elle ne désirait pas répondre aux questions de sa compagne, si elle se montrait indiscrète. Et, pour la centième fois, l’interrogation déchirante à laquelle il ne serait jamais répondu se présenta à son esprit.

La mort de Hugh était-elle accidentelle ?

Les chuchotements entendus après les funérailles étaient-ils fondés ? Hugh était un alpiniste si expérimenté. Pourquoi était-il tombé là où on l’avait trouvé ? Et cette lettre que son demi-frère lui avait écrite, à elle... les accusations qu’elle contenait... elle ne les comprenait pas, mais elles l’avaient terriblement blessée.

Des larmes piquant ses yeux, Catherine s’approcha du lavabo, déplaça la serviette du Dr Grant et, le dos tourné à sa propriétaire, fit couler l’eau pour humecter ses paupières.

Elle devait cesser de se torturer. Hugh l’avait aimée. Il lui avait demandé de l’épouser.

De sa couchette, le Dr Grant l’observait nonchalamment. Se levant sur un coude, elle déclara :

— Ne pensez-vous pas que, puisque nous allons partager cette cabine, nous pourrions être amies ? Mon nom est Léonie.

— Et le mien Catherine.

— Vous êtes Catherine Duncan ! s’écria Léonie en s’asseyant, surprise, déconcertée même. La championne de ski ! Que je suis stupide ! Votre visage m’était vaguement familier. Je vous ai vue à la télé. Mais... Vous vous rendez à Hong-Kong, vous ne pourrez pas skier, là-bas !

— Je sais, répondit Catherine d’une voix mal assurée. J’abandonne. Je vais tenir la maison de mon père.

— Oh ! je vois, dit Léonie avec embarras. Je ne voulais pas être indiscrète.

Elle balança ses longues jambes au galbe parfait par-dessus la couchette et mit pied à terre en ajoutant :

— Il est temps de s’habiller si le dîner est à huit heures.

Ses yeux posés sur le visage de Catherine brillaient d’une lueur qui était plus que de l’intérêt. Puis elle abaissa son regard sur une paire de bas qu’elle enfila. Elle choisit des souliers rouges. Pour rompre le silence, Catherine demanda :

— Aimez-vous votre profession ?

Elle ne parvenait pas à se représenter cette femme au milieu de malades. Dans un hôpital, par exemple, où des pauvres venaient suivre un traitement. Très occupée à se maquiller devant le miroir, Léonie, haussant les épaules, avoua :

— Je suis pathologiste. Je n’entre pas en contact avec les malades quand je peux l’éviter. J’ai étudié la médecine pour plaire à mon père, chirurgien à Londres. Après les deux premières années d’études, je m’y suis réellement intéressée. Je viens de passer une année à Bâle chez le professeur Liebermann.

Son regard rencontra celui de Catherine, mais comme cette dernière se taisait, elle poursuivit :

— Ce nom ne vous dit sans doute rien, mais Liebermann est une sommité.

Dans un haut-parleur, le gong retentit.

— Le dîner, dit gaiement Léonie. Le premier soir, nous jouissons d’une liberté totale. Restons ensemble, voulez-vous ? Et si nous découvrons des gens amusants, nous demanderons au steward chef de nous mettre tous à la même table. Connaissez-vous quelqu’un à bord ?

— Pas une âme, et vous ?

— Personne, mais nous ne tarderons pas à faire des connaissances.

La salle à manger était à moitié pleine, Léonie choisit une table de quatre couverts encore inoccupée. Un steward déposa le menu devant elle et elle commanda un potage, imitée par Catherine. Elles en étaient au second plat quand un couple d’un certain âge, un sourire figé sur des visages ingrats, prit place près d’elles. Durant tout le repas, ils se parlèrent à mi-voix.

— Ce n’était pas une de mes meilleures idées, remarqua Léonie. Peu importe, nous prendrons le café dans la véranda.

Léonie se leva et, désignant des passagers entourant une table où Hogg était assis, un plan de la salle à manger étalé devant lui, une pile de cartes à sa droite, elle dit :

— Peut-être ferions-nous bien de nous informer de notre table ?

Quand leur tour arriva, le steward chef demanda poliment :

— Votre nom, s’il vous plaît.

Léonie répondit pour elles deux.

— Nous aimerions être ensemble, ajouta-t-elle d’un ton persuasif.

— Vous êtes miss Duncan ? Le capitaine serait honoré si vous vouliez bien prendre place à sa table.

— Je ne suis pas miss Duncan, dit Léonie avec une légère pointe dans la voix, je suis le Dr Léonie Grant.

Elle se tourna vers Catherine :

— La servitude de la gloire, ma chère. Vous devez prendre place avec l’élite, tandis que moi, je serai sans nul doute reléguée à la table du cinquième ou sixième officier, n’est-ce pas, steward ?

— Je vous avais mise à la table du chirurgien du bord, madame, répondit vivement Hogg, mais si vous préférez être ailleurs, cela peut s’arranger.

— Non, merci, ça ira, dit Léonie en prenant sa carte.

Tournant les talons, elle laissa Catherine attendre la sienne.

Hogg la lui remit en souriant.

— C’est un privilège de vous avoir à bord, miss Duncan.

Catherine, embarrassée par les regards que ce petit échange avait attirés sur elle, remercia et se hâta de rejoindre Léonie sur le pont inférieur. Elle parlait avec un bel homme aux cheveux grisonnants, en uniforme d’officier. En voyant Catherine, elle agita la main.

— Le Dr Alfree, dit-elle. Docteur, voici miss Catherine Duncan qui partage ma cabine et dont vous avez, j’en suis sûre, entendu parler.

— Nous avons tous suivi vos exploits aux Olympiques d’hiver, miss Duncan, dit le médecin en tendant la main. J’ai persuadé le Dr Grant de venir prendre le café chez moi. Nous verrons ensuite si nous pouvons former une table pour le bridge. J’espère que vous vous joindrez à nous ?

Catherine voulut refuser, mais le médecin balaya ses excuses et escorta les jeunes femmes jusqu’au pont A, puis dans une coursive, barrée par un écriteau «Réservé aux officiers».

Le Dr Alfree donna un ordre au steward debout à l’extrémité de la coursive avant d’introduire ses invitées dans sa cabine.

Léonie regarda autour d’elle avec stupéfaction.

— Quel luxe ! J’aurais dû solliciter un poste de médecin à bord, au lieu de voyager en passagère.

— C’est la récompense de mes vingt années de service, dit en riant le Dr Alfree. Il désigna des fauteuils, tirant pour lui la chaise du bureau.

— Prenez place, servez-vous de cigarettes, dans cette boîte à côté de vous, miss Duncan. En vérité, nous sommes fiers de l’aménagement du bateau. Vous verrez mon infirmerie, c’est la plus belle que je connaisse.

Il continua à parler du navire jusqu’à l’arrivée du steward avec un plateau chargé.

— Higgins, voulez-vous demander au premier officier s’il veut venir prendre le café.

Il se tourna vers ses hôtes :

— Je suis sûr que vous serez heureuses de connaître Mr. Morley. Il est sur le Glaymore depuis plus longtemps que nous tous, à l’exception du capitaine que j’ai dû conduire à l’hôpital, il y a trois jours, atteint d’une hémorragie cérébrale. Comment aimez-vous le café ? Nature ou avec du lait ? Du sucre ? Etes-vous déjà allées en Extrême-Orient ?

Catherine répondit :

— Je suis née à Hong-Kong, mais cela ne compte pas car je m’en souviens à peine.

Le docteur énuméra ensuite les plaisirs qui les attendaient. Un heurt à la porte, et le steward réapparut.

— Je suis désolé, sir, le premier officier est chez le capitaine. Je lui transmettrai votre message dès qu’il reviendra.

— Inutile, nous descendons dans quelques minutes.

L’homme se retira, et après une petite conversation, le Dr Alfree jeta un coup d’œil à sa montre.

— Il nous faut y aller, si nous voulons trouver un quatrième.

Il ouvrit la porte de la cabine et fit signe à Catherine de le précéder. Dans l’étroit couloir, elle tomba presque dans les bras d’un homme aux cheveux noirs, sur les manches duquel trois galons brillaient faiblement à la lumière d’une lampe. Il bredouilla une excuse et poursuivit sa route sans un regard en arrière. Catherine fut choquée par l’expression de fureur qu’elle surprit sur le mince visage halé et étouffa un cri. Elle vit les sourcils du médecin se froncer et comprit qu’il avait, lui aussi, remarqué l’expression de l’officier. Mais, après une infime hésitation, il ne dit rien et les emmena au salon où il leur présenta quelques passagers avant de s’excuser.

— Désolé, mais j’ai un petit problème à régler. Formez une table, je vous rejoindrai plus tard, si je le puis.

En montant respirer un peu d’air sur le pont, Catherine vit sa haute silhouette disparaître dans la coursive conduisant au quartier des officiers. Son instinct lui dit que ce brusque changement dans les plans du docteur avait un rapport avec l’homme qu’elle avait heurté.

* * *

Quand le Dr Alfree rejoignit le premier officier, la colère avait disparu de son visage, le laissant tendu et blanc comme de la craie. A l’entrée du médecin, il leva les yeux et sourit tristement.

— Hello, Ted, buvez quelque chose !

Il tenait un verre à la main. Une bouteille de whisky, des verres et un pot d’eau étaient posés sur une table près de lui.

— Merci, dit le médecin.

Jamais Morley n’avait paru si vieux. Alfree, qui éprouvait pour lui de la sympathie, s’en inquiéta. Connaissant l’amertume qui rongeait son camarade, il dit gentiment :

— Dick, vous devriez vous dominer, vous savez.

Les lèvres de Morley eurent une expression amère.

— Je sais, mais...

Il vida son verre, le remplit et s’appuya sur le bras du fauteuil de son ami.

— Je suis douloureusement conscient de ma faillite. Je n’ai pas atteint le grade de capitaine et je ne l’atteindrai jamais. J’avais presque réussi à m’y habituer. Avec Maitland aux commandes, cela n’avait pas d’importance, il ne me le faisait jamais sentir. Vous et moi étions ses meilleurs amis. Sa maladie est... un coup terrible pour moi. Franchement, je n’espérais pas être désigné pour le remplacer, même provisoirement...

Il haussa les épaules. Alfree lui offrit une cigarette qu’il refusa.

— Non, merci, Ted. Mais avez-vous une idée de l’humiliation que j’éprouve à me trouver sous les ordres de Blake ? Il était enseigne quand j’étais déjà officier. J’ai dix ans de plus que lui.

Le médecin regarda le bout incandescent de sa cigarette comme s’il accaparait toute son attention.

— En vérité, je ne comprends pas pourquoi il a été désigné. Quels sont ses titres ?

— Des records sensationnels en temps de guerre et son sauvetage des passagers et de l’équipage d’un vaisseau-hôpital américain qui avait sauté sur une mine à Osaka. La presse américaine a écrit des colonnes dithyrambiques pour narrer cet exploit. Blake a eu de la chance et il en a profité. Je ne mets en question ni ses capacités, ni sa connaissance de la mer, ni son courage, je mets en question le fait qu’il ait été choisi pour ce commandement et je m’interroge sur ma pr re capacité à l’accepter comme supérieur.

Morley se leva et arpenta la cabine, continuant d’une voix âpre :

— Nous avons eu une discussion, ce soir. Je crains de m’être laissé emporter. J’ai été stupide, je n’aurais pas dû perdre mon sang-froid.

— C’est toujours une erreur, dit le médecin.

La colère brilla un instant dans les yeux de Morley, mais il se domina et dit :

— Pour l’amour du ciel, Ted, donnez-moi un calmant.

Le médecin vida son verre.

— C’est cela. Reposez-vous. C’est étonnant ce qu’une bonne nuit de sommeil peut faire. J’ai eu deux passagères pour le café ce soir, ajouta-t-il pour changer de sujet de conversation. J’ai envoyé Higgins vous prier de vous joindre à nous, mais vous étiez avec le capitaine. Deux charmantes femmes. L’une sera à ma table, l’autre est Catherine Duncan, la championne olympique.

— Qui ? interrogea le premier officier d’une voix rauque. Qui avez-vous dit ?

Le Dr Alfree le regarda avec étonnement.

— Catherine Duncan, elle est à la table du capitaine, je crois.

— A la table du capitaine, parfait ! Hogg a compris. Je lui ai dit que cela ferait plaisir au capitaine de la rencontrer.

— Vous croyez qu’il s’intéressera à cette jeune femme ? La connaissez-vous ?

— J’ai entendu parler d’elle, dit lentement Morley. Ma cousine accompagnait les jeunes espoirs du ski à Saint-Moritz l’an dernier, et Catherine Duncan se trouvait parmi elles. Je serais curieux de voir les réactions de Blake quand il la rencontrera.

Son ton contenait une vague menace qui intrigua son ami.

— D’après ce que m’a appris le commissaire, il s’écoulera un certain temps avant qu’il ne la rencontre, Dick. Hogg lui a dit que le capitaine avait l’intention de prendre la plupart de ses repas dans ses quartiers. Votre table sera le centre de la vie mondaine pendant cette traversée. Vous feriez peut-être mieux de prier Hogg d’y mettre miss Duncan ?

— Certainement pas, déclara le premier officier d’un air décidé.

Après un rapide coup d’œil, Alfree demanda :

— Pourquoi ? Quel rapport existe-t-il entre Catherine Duncan et le capitaine Blake ?

Morley sourit d’un air réjoui.

— Ils ne se sont jamais vus, mais il sait qui elle est. Elle était fiancée à son demi-frère, l’alpiniste Kistler qui s’est tué en Suisse l’année dernière. Le garçon s’entraînait pour l’ascension de l’Everest. J’imagine que le capitaine Blake sera désireux de faire la connaissance de cette jeune fille... étant donné les circonstances.

Le docteur ouvrit la bouche pour poser une question, mais Morley le conduisit vers la porte, une main ferme sur son bras.

— Sauvez-vous, Ted, allez jouer au bridge. Je vais suivre votre conseil et me mettre au lit.

Toujours intrigué, Alfree n’émit cependant aucune protestation quand Morley le poussa hors de sa cabine.

* * *

Réveillée à sept heures, Catherine se glissa avec précaution à bas de sa couchette. A travers le hublot, le ciel paraissait gris, mais la mer était calme. Elle fit couler de l’eau dans le lavabo, lava son visage et s’assit sur le seul siège de la cabine pour faire sa toilette.

Comment devait-elle s’habiller ? Sur le pont, le vent soufflait probablement. Un pantalon et un col roulé, avec sa veste de lainage lui parut le choix le plus sage. Pourtant... pour la table du capitaine, une jupe serait préférable.

Elle choisit un tweed brun qu’elle compléta par un pull brodé acheté en Autriche et allait nouer une écharpe sur ses cheveux quand la stewardess entra avec un plateau.

— Bonjour, miss Duncan. Voici votre thé. Je vous ai apporté une théière. Voulez-vous servir celui de miss Grant ?

— Volontiers, acquiesça Catherine, merci.

La stewardess tira des papiers de la poche de son tablier.

— Voici la liste des passagers.

Catherine versa le thé et porta une tasse à sa compagne.

— Léonie, réveillez-vous, voici du thé !

Léonie remua et bredouilla d’une voix somnolente :

— Je n’en veux pas, merci tout de même.

Catherine but avec plaisir sa pr re tasse, tournant les pages de la liste sans grand intérêt. Sur la dernière, il y avait le nom des officiers. Le Dr Alfree avait un assistant nommé Naylor. Et puis, avec un cri de surprise, Catherine remarqua que le nom du maître du bord avait été barré et remplacé par un autre : capitaine Robert Blake. Ce n’était pas possible ! Pourtant, il ne pouvait y avoir deux capitaines de navire du même nom. Hugh lui avait dit que son demi-frère commandait un cargo de la ligne australienne. De plus, il était trop jeune pour être le commandant suprême d’un navire comme le Glaymore ! Et cependant... le cœur de la jeune fille précipita ses battements. Supposons que ce soit le frère de Hugh ? Elle était placée à sa table, elle devait le rencontrer, lui parler !

Quelque chose qui ressemblait à de la panique la saisit. Elle ne pourrait pas faire face. Pas après la lettre qu’il lui avait écrite... Pourquoi avait-elle été placée à la table du capitaine ?

Le steward chef avait, sans doute, agi sur son ordre. C’était peut-être une manière de luimontrer qu’il ne pensait pas ce qu’il lui avait écrit dans cette lettre si cruelle ?

Catherine réprima un sanglot. Non, elle ne pourrait pas faire face. Cela rouvrirait la vieille blessure à peine cicatrisée. Supposons qu’il ressemble à Hugh. Ils avaient la même mère.

Pouvait-elle prier le steward de la placer à une autre table ? Non, ce serait admettre la défaite, admettre qu’elle avait peur de se trouver en sa présence.

Une voix ensommeillée interrompit ses réflexions.

— Voulez-vous être un ange et me donner une tasse de thé ?

Léonie la regardait avec des yeux de hibou, ses cheveux blonds emmêlés.

— Vous êtes habillée ! Ne me dites pas que vous êtes le genre de femme qui arpente six fois le pont avant le petit déjeuner, je ne pourrais pas le supporter !

Catherine réussit à sourire. Elle versa le thé et l’apporta à Léonie qui prenait son étui à cigarettes.

— Avez-vous une allumette ? Merci, vous êtes un ange, Catherine... Mais qu’avez-vous ? On dirait que vous avez vu un fantôme.

— Je dois m’être levée trop tôt, dit Catherine du ton le plus léger qu’elle put.

— Quel temps fait-il ? Pas mauvais, j’espère ?

— Je ne pense pas, nous entrerons dans le golfe cette nuit.

— Alors, je me mettrai au lit et j’y resterai jusqu’à ce que nous en soyons sortis, déclara Léonie. Je n’ai pas le pied marin. J’espère que vous ne m’abandonnerez pas tous les soirs. Il faut jouer au bridge, continua-t-elle. J’ai eu d’excellents partenaires hier. Un couple, et un drôle de petit Autrichien. Puis le Dr Alfree est revenu. Chérie, pensez-vous que vous pourriez encore extraire quelques gouttes de votre théière ? J’ai épouvantablement soif.

Catherine remplit sa tasse.

— Je crois que je vais faire l’effort de me lever, dit enfin Léonie. Il faut que je prenne au moins un repas avant le mauvais temps.

— Je vais faire un tour sur le pont, annonça Catherine.

— Nous nous retrouverons après le petit déjeuner, voulez-vous ?

Catherine gagna le pont. Il faisait frais, un vent violent lui fit baisser la tête. Elle réussit cependant à faire trois ou quatre tours avant que ne retentisse le gong.

La salle à manger était aux trois quarts vide. A part les deux médecins et le commissaire, aucun officier n’était présent, et à la table du capitaine une seule personne avait pris place, un petit homme obèse, le visage à moitié caché par des lunettes à l’énorme monture.

— Sir George Muir, murmura le maître d’hôtel. Miss Catherine Duncan, sir.

Il tira une chaise pour Catherine. Le petit homme s’épanouit.

— La skieuse ? Ma femme est l’une de vos ferventes admiratrices, elle vous a vue à la télévision. Elle sera ravie de vous rencontrer.

CHAPITRE II

Tony Hart ajustait son pied artificiel, une tâche délicate qui nécessitait toutes les réserves de son optimisme. Il détestait cette prothèse qui le rendait inférieur aux autres hommes, et multipliait les efforts pour masquer sa présence et la gêne qu’elle lui causait.