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Prononcées du 8 novembre au 5 décembre 63 av.JC et en partie réécrites par la suite, les quatre Catilinaires de Cicéron constituent l'un des sommets de l'art oratoire de la Rome antique.
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Seitenzahl: 86
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Cicéron
[1,1] I. Jusques à quand abuseras-tu de notre patience, Catilina ? Combien de temps encore serons-nous le jouet de ta fureur ? Jusqu’où s’emportera ton audace effrénée ? Quoi ! Ni la garde qui veille la nuit sur le mont Palatin, ni les forces répandues dans toute la ville, ni la consternation du peuple, ni ce concours de tous les bons citoyens, ni le lieu fortifié choisi pour cette assemblée, ni les regards indignés de tous les sénateurs, rien n’a pu t’ébranler !
Tu ne vois pas que tes projets sont découverts ? que ta conjuration est ici environnée de témoins, enchaînée de toutes parts ? Penses-tu qu’aucun de nous ignore ce que tu as fait la nuit dernière et celle qui l’a précédée ; dans quelle maison tu t’es rendu ; quels complices tu as réunis ; quelles résolutions tu as prises ?
Ô temps ! ô mœurs ! tous ces complots, le Sénat les connaît, le consul les voit, et Catilina vit encore ! Il vit ; que dis-je ? il vient au sénat ; il est admis aux conseils de la république ; il choisit parmi nous et marque de l’œil ceux qu’il veut immoler. Et nous, hommes pleins de courage, nous croyons faire assez pour la patrie, si nous évitons sa fureur et ses poignards ! Depuis longtemps, Catilina, le consul aurait dù t’envoyer à la mort, et faire tomber ta tête sous le glaive dont tu veux tous nous frapper. Le premier des Gracques essayait contre l’ordre établi des innovations dangereuses ; un illustre citoyen, le grand pontife P. Scipion, qui cependant n’était pas magistrat, l’en punit par la mort. Et lorsque Catilina s’apprête à faire de l’univers un théâtre de carnage et d’incendies, les consuls ne l’en puniraient pas ! Je ne rappellerai point que Servillus Ahala, pour sauver la république des changements que méditait Spurius Mélius, le tua de sa propre main : de tels exemples sont trop anciens.
Il n’est plus, non, il n’est plus ce temps où de grands hommes mettaient leur gloire à frapper avec plus de rigueur un citoyen pernicieux que l’ennemi le plus acharné. Aujourd’hui un sénatus-consulte nous arme contre toi, Catilina, d’un pouvoir terrible. Ni la sagesse des conseils, ni l’autorité de cet ordre ne manque à la république. Nous seuls, je le dis ouvertement, nous seuls, consuls sans vertu, nous manquons à nos devoirs.
[1,2] II. Autrefois un sénatus-consulte chargea le consul Opimius de pourvoir au salut de l’État. La nuit n’était pas encore venue, et déjà, vainement protégé par la gloire de son père, de son aïeul, de ses ancêtres, C. Gracchus avait payé de sa tête quelques projets séditieux dont on le soupçonnait ; déjà le consulaire M. Fulvius avait subi la mort avec ses enfants. Un décret semblable remit le sort de la patrie aux mains des consuls Marius et Valérius. S’écoula-t-il un seul jour sans que la mort et la vengeance des lois eussent atteint le tribun Saturninus et le préteur C. Servilius ? et nous qui avons reçu du sénat les mêmes armes, nous laissons depuis vingt jours s’émousser dans nos mains le glaive de son autorité. Car ce décret salutaire, nous l’avons aussi ; mais enfermé dans les archives publiques, comme une épée dans le fourreau, il demeure inutile. Si je l’exécutais, tu mourrais à l’instant, Catilina. Tu vis ; et tu vis, non pour déposer, mais pour fortifier ton audace. Pères conscrits, je voudrais être clément ; je voudrais aussi que la patrie, menacée de périr, ne m’accusât point de faiblesse. Mais déjà je m’en accuse moi-même ; je condamne ma propre lâcheté. Une armée prête à nous faire la guerre est campée dans les gorges de l’Étrurie ; le nombre des ennemis s’accroît de jour en jour ; le général de cette armée, le chef de ces ennemis est dans nos murs ; il est dans le sénat ; vous l’y voyez méditant sans cesse quelque nouveau moyen de bouleverser la république.
Si j’ordonnais en ce moment, Catilina, que tu fusses saisi, livré à la mort, qui pourrait trouver ma justice trop sévère ! Ah ! je craindrais plutôt que tous les bons citoyens ne la jugeassent trop tardive. Mais ce que j’aurais dû faire depuis longtemps, des motifs puissants me décident à ne pas le faire encore. Tu recevras la mort, Catilina, lorsqu’on ne pourra plus trouver un homme assez méchant, assez pervers, assez semblable à toi, pour ne pas convenir que ton supplice fut juste. Tant qu’il en restera un seul qui ose te défendre, tu vivras, mais tu vivras comme tu vis maintenant, entouré de surveillants et de gardes. Je t’en assiégerai tellement, que ton bras, armé contre la république, sera contraint de rester immobile. Des yeux toujours ouverts, des oreilles toujours attentives continueront, à ton insu, d’observer tes pas, de recueillir tes discours.
[1,3] III. Eh ! que peux-tu espérer encore, si les ombres de la nuit ne cachent point à nos regards tes assemblées criminelles ; si, perçant les murailles où tu la crois enfermée, la voix de ta conjuration éclate et retentit au-dehors ? Renonce, crois-moi, renonce à tes projets ; cesse de penser aux meurtres et à l’incendie ; tu es enveloppé de toutes parts ; tous tes desseins sont pour nous plus clairs que la lumière. Je peux même t’en retracer le fidèle tableau. Te souviens-tu que le douzième jour avant les calendes de novembre, je dis dans le sénat que le sixième jour après celui où je parlais, Mallius, le satellite et le ministre de ton audace, se montrerait en armes ? Me suis-je trompé, Catilina, sur un fait si important, si horrible, si incroyable ; et ce qui est plus étonnant, me suis-je trompé sur le jour ? J’ai dit aussi dans le sénat que tu avais fixé, au cinq avant les mêmes calendes, le massacre de ce que Rome a de plus illustre.
Aussi les premiers citoyens s’éloignèrent-ils de la ville, moins pour échapper à tes coups que pour préparer les moyens d’en garantir l’État. Peux-tu nier que ce jour-là même, étroitement gardé par ceux que ma vigilance avait placés autour de toi, tu frémis de ne pouvoir troubler la république ? Tu te consolais cependant du départ des autres, en disant que, puisque j’étais resté, ma mort te suffisait. Et le premier jour de novembre, lorsqu’à la faveur de la nuit tu croyais surprendre la ville de Préneste, as-tu remarqué par combien de précautions j’avais assuré la défense de cette colonie ? Tu ne fais pas une action, tu ne formes pas un projet, tu n’as pas une pensée, dont je ne sois averti ; je dis plus, dont je ne sois le témoin et le confident.
[1,4] IV. Enfin, rappelle à ta mémoire l’avant-dernière nuit, et tu comprendras que je veille encore avec plus d’activité pour le salut de la république, que toi pour sa perte. Je dis que l’avant-dernière nuit tu te rendis (je parlerai sans déguisement) dans la maison du sénateur Léca. Là se réunirent en grand nombre les complices de tes criminelles fureurs. Oses-tu le nier ? Tu gardes le silence ! Je te convaincrai, si tu le nies ; car je vois ici, dans le sénat, des hommes qui étaient avec toi. Dieux immortels ! où sommes-nous ? dans quelle ville, ô ciel ! vivons-nous ! quel gouvernement est le nôtre ? Ici, pères conscrits, ici même, parmi les membres de cette assemblée, dans ce conseil auguste, où se pèsent les destinées de l’univers, des traîtres conspirent ma perte, la vôtre, celle de Rome, celle du monde entier. Et ces traîtres, le consul les voit, il prend leur avis sur les grands intérêts de l’État ; quand leur sang devrait déjà couler, il ne les blesse pas même d’une parole offensante :
Oui, Catilina, tu as été chez Léca l’avant-dernière nuit ; ta as partagé l’Italie entre tes complices ; tu as marqué les lieux où ils devaient se rendre ; tu as choisi ceux que tu laisserais à Rome, ceux que tu emmènerais avec toi ; tu as désigné l’endroit de la ville où chacun allumerait l’incendie ; tu as déclaré que le moment de ton départ était arrivé ; que si tu le retardais, de quelques instants, c’était parce que je vivais encore. Alors il s’est trouvé deux chevaliers romains qui, pour te délivrer de cette inquiétude, t’ont promis de venir chez moi cette nuit-là même, un peu avant le jour, et de m’égorger dans mon lit. À peine étiez-vous séparés . que j’ai tout su. Je me suis entouré d’une garde plus nombreuse et plus forte. J’ai fermé ma maison à ceux qui, sous prétexte de me rendre leurs devoirs, venaient de ta part pour m’arracher la vie. Je les avais nommés d’avance à plusieurs de nos premiers citoyens, et j’avais annoncé l’heure où ils se présenteraient.
[1,5] V. Ainsi, Catilina, achève tes desseins ; sors enfin de Rome ; les portes sont ouvertes, pars : depuis trop longtemps l’armée de Mallius, où plutôt la tienne, attend son général. Emmène avec toi tous tes complices, du moins le plus grand nombre ; que la ville en soit purgée. Je serai délivré de mortelles alarmes, dès qu’un mur me séparera de toi. Non, tu ne peux vivre plus longtemps avec nous ; je ne pourrais le souffrir ; je ne dois pas le permettre. Grâces soient à jamais rendues aux dieux immortels, et surtout à celui qu’on révère en ce temple, à ce Jupiter qui protégea le berceau des Romains ! grâces leur soient rendues d’avoir tant de fois sauvé l’État des effroyables calamités dont le menaçait un monstre acharné à sa perte ? Il ne faut pas que le même homme mette une fois de plus la patrie en danger. Consul désigné, j’étais en butte à tes complots, Catilina ; et sans invoquer le secours de la république, j’ai trouvé ma sûreté dans ma propre vigilance.
Consul, tu as voulu m’assassiner au Champ de Mars, avec tes compétiteurs, le jour des derniers comices consulaires. Le nombre et le courage de mes amis ont repoussé tes efforts sacriléges, sans que Rome ait ressenti un seul instant d’alarmes. Mille fois menacé de tes coups, je m’en suis toujours garanti par moi-même, trop certain cependant que ma ruine entraînerait pour l’État de déplorables malheurs. Aujourd’hui, c’est à la république elle-même que tu déclares la guerre ; ce sont les citoyens dont tu veux la mort, les temples des dieux, les demeures des hommes, l’Italie tout entière que tu destines au ravage et à la dévastation.
Ainsi, puisque je n’ose encore prendre le premier parti que me conseille l’autorité dont je suis revêtu et les exemples de nos ancêtres, j’en prendrai un autre à la fois moins sévère et plus politique. Si j’ordonne ta mort, la lie impure de tes complices restera au sein de la république ; mais si tu pars, comme je ne cesse de t’y exhorter, avec toi s’écouleront hors des murs ces flots de conjurés, assemblage immonde de ce que Rome a de plus dangereux et de plus corrompu. Eh quoi ! Catilina, tu balances à faire pour m’obéir ce que tu faisais de ton propre mouvement. Ennemi de Rome, le consul t’ordonne, d’en sortir. Tu me demandes si c’est pour aller en exil ? Je ne te le commande pas ; mais si tu veux m’en croire, je te le conseille.
