Cave Baestiam - Ted Schweik - E-Book

Cave Baestiam E-Book

Ted Schweik

0,0

Beschreibung

« Dimanche 25 août 2019 - Stade Marcel-Michelin. Fin de la rencontre entre l’ASM Rugby et La Rochelle. Constance, Franck, Gladys et Damien ne se connaissent pas, mais tous les quatre ont loué les services de Roland pour rentrer chez eux. En chemin, un incident force le chauffeur à s’arrêter. Le piège se referme.

Pris en otage et conduits dans une maison abandonnée à la réputation sinistre, ils doivent obéir aux exigences de leur kidnappeur pour espérer survivre. Mais au fil des heures, les langues se délient et des connexions inattendues entre les captifs émergent. Sont-ils vraiment de parfaits inconnus ?

Une nuit de tortures et d’humiliations se profile, mais un retournement de situation fait naître une lueur d’espoir. Celle-ci sera de courte durée. Un ennemi invisible hante les couloirs de la vieille bâtisse, traquant impitoyablement ses proies. Le groupe plonge dans l’enfer d’une chasse à l’homme, où chacun devient une menace potentielle…

Un thriller captivant qui vous tiendra en haleine jusqu’à la dernière page.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Né en 1966 à Chambéry, Ted Schweik poursuit des études d'horlogerie avant de se consacrer pleinement aux métiers d'art, notamment en tant que tatoueur depuis 2007. Passionné d’écriture depuis l’adolescence, il se lance dans la rédaction de nouvelles, poésies noires et romans. Après un premier ouvrage d’héroic-fantasy terminé en 1990 (non publié), il écrit en 2004 le roman policier La Lumière du Crépuscule. En avril 2019, son thriller Clémence est publié chez Art En Mots Éditions, suivi en juillet 2019 par Aeterna Noctis. En plus de l’écriture, Ted Schweik est également musicien et artiste peintre à ses heures perdues.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 339

Veröffentlichungsjahr: 2022

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Cave Baestiam

Thriller

Ted Schweik

Thriller

Illustration graphique: Ted

Editions Art en Mots

PROLOGUE

Automne 1999

— Tu crois que ce sera comment les années deux mille ?

Nadège tira une bouffée du cône avant de recracher la fumée par la vitre entrouverte de la Ford Fiesta.

— J’en sais rien, répondit-elle, mais à mon avis ce ne sera pas très différent de ce qu’on vit aujourd’hui. Pourquoi tu me poses cette question ?

Aurélien rétrograda en seconde pour attaquer la côte et appuya sur l’accélérateur.

— Comme ça… Je me demande ce qu’on va bien pouvoir inventer de plus, c’est tout. Tiens… passe-moi le joint, que je taffe.

— En tout cas, j’en ai rien à foutre, reprit-elle, du moment qu’on peut boire, fumer et baiser. Le reste, c’est bon pour les cons dans leurs clapiers.

Elle émit un rire bête.

— T’as raison, mais y a le fric aussi, argumenta-t-il en lui faisant un clin d’œil.

— Yeahhh…

Nadège se retourna pour vérifier que le sac de sport se trouvait bien sur la banquette arrière. Elle serra les poings et hurla sa victoire à la face du monde. Une heure auparavant ils dévalisaient un bureau de tabac de la banlieue clermontoise et s’enfuyaient avec un butin constitué d’une maigre recette, de dizaines de cartouches de tabac, et de bandes entières de jeux à gratter.

— On est les Bonnie and Clyde modernes mon Chou…

— Mais ouais… carrément !

— À nous la belle vie !

La voiture filait à vive allure vers l’Est, traversant Courpière en direction d’Aubusson-d’Auvergne.

— Ça te fait quoi d’être en cavale ?

Il grimaça une expression inquiète et répondit, joviale :

— J’ai peur…

Puis il éclata de rire.

— J’te parie que la vieille est encore en train d’expliquer aux flics ce qu’il s’est passé. Le temps qu’elle retrouve ses esprits et qu’elle arrive à nous décrire, on sera en Corse.

Nadège écrasa le mégot et attrapa une bière.

— N’empêche que les flics sont sur les dents à cause des récents enlèvements. T’en veux une ?

— Et comment ! À mon avis, c’est juste des petites connes qui ont fugué, c’est tout ! Pas la peine de s’en faire, elles reviendront vite chez papa-maman quand elles auront faim ou froid.

Elle décapsula deux Kro.

— Tu crois ? J’avais entendu dire qu’un pervers rôdait dans le coin.

— Des conneries de journalistes. Les vrais gangsters, c’est nous !

— De toute façon, le premier qui essaye de me violer, je lui arrache les couilles.

— Ça vaut pour moi aussi ?

— Pour toi aussi, connard !

Ils éclatèrent de rire en jetant leurs canettes vides par la fenêtre.

— Envie de pisser ! dit-elle soudain en roulant un nouveau joint.

— Fais chier… Tu peux te retenir quelques kilomètres ?

— Ouais ! Mais si tu continues à conduire aussi mal, je vais finir par inonder tes sièges.

— Tiens le coup, j’ai une petite idée sympa.

— J’te préviens que si t’as envie de me sauter, faudra le mériter.

— Arrête… t’es dingue de ma queue, tu peux pas t’en passer.

Nadège pouffa, éparpillant du tabac sur ses genoux.

— Où tu vas ? s’inquiéta-t-elle en voyant Aurélien changer d’itinéraire.

— Tu verras quand on sera arrivés…

La route serpentait à flanc de colline.

Nadège se retenait, contraignant son corps et son esprit. Les cahots du trajet, provoqués par l’état de la chaussée, la torturaient depuis dix grosses minutes lorsqu’Aurélien bifurqua sur sa droite pour s’engager sur un chemin caillouteux. Les derniers soubresauts achevèrent la fugitive qui débarqua du véhicule en courant pour s’accroupir derrière des buissons.

Aurélien coupa le contact.

— Putain ! Ça fait du bien, soupira-t-elle en réajustant son jean. C’est quoi cet endroit ?

— Une surprise.

— Merde, c’est moche ! On s’croirait dans un film d’épouvante.

Il la prit par le bras.

— Tu ne crois pas si bien dire…

— En tous cas, c’est bien glauque.

— C’est normal, la baraque est hantée.

Nadège gloussa :

— Et ta grand-mère, elle est hantée ?

— J’te jure !

— Inutile d’essayer de me faire flipper, j’crois pas à toutes ces conneries !

— Alors pourquoi t’hésites ? la provoqua-t-il. Viens !

— Pff ! Même pas peur ! ricana-t-elle en haussant les épaules.

Ils approchèrent avec prudence du portail délimitant l’accès à la propriété. Le soleil couchant auréolait le parc d’une ambiance incandescente. Les branches des marronniers, secouées par une brise automnale, se délestaient déjà de leurs feuilles mortes. Les graviers crissaient sous leurs pas, annonçant leur arrivée aussi tel le clairon d’une charge de cavalerie.

— Quel tordu peut habiter ici ? s’interrogea Nadège.

— Personne ! C’est à l’abandon depuis des années. Les dernières familles à avoir vécu ici sont mortes assassinées.

— Brrr… Par qui ?

— Les fantômes, pardi !

— N’importe quoi !

Ils avancèrent.

— Et au fait, pourquoi tu m’emmènes ici ? Tu t’es dit : tiens, après avoir braqué une vieille, j’vais lui faire visiter un manoir de film d’horreur !

— Je suis comme toi, j’crois pas à toutes ces foutaises, alors j’ai pensé que ce serait cool de passer la nuit ici.

— T’es maboule ! T’as pas autre chose à m’offrir que cette ruine ? Y a pas un hôtel plus confortable dans le secteur ?

— C’est pour le fun… Et qui te parle de dormir ?

— Désolé Chou, mais j’ai oublié ma planche Ouija !

Ils s’esclaffèrent et franchirent les derniers mètres les séparant du perron.

— En route pour le grand frisson !

— T’es bien sûr qu’on est seuls ? J’ai l’impression qu’on nous surveille.

— Ah, tu vois ? Tu commences à sentir la présence maléfique, ironisa Aurélien.

— Idiot ! Y a peut-être des squatteurs…

— Impossible ! Tout le monde fuit cette baraque. Y a que des tarés pour franchir la grille. Même les animaux se font rares et discrets.

— À cause des meurtres ?

— Mouais, en partie. Et probablement à cause des rumeurs aussi. Les gens du coin pensent vraiment qu’un esprit malin hante cette maison, et que même si elle était démolie, le terrain resterait maudit.

— Quelle bande de ploucs ! On va bientôt entrer dans le vingt et unième siècle et il y a encore des demeurés qui croient aux fantômes. J’hallucine…

Nadège et Aurélien contournèrent le bâtiment à la recherche d’une entrée, repérant une ouverture derrière un volet cassé.

— On va passer par-là !

— T’es chiant, on va se couper avec les débris de verre.

— Amène-toi ! lui ordonna-t-il en franchissant l’obstacle.

Une forte odeur de renfermé leur sauta aux narines.

— Beurk, ça chlingue !

— L’odeur du souffre… Prête pour unenuit en enfer ?

— Je suis ok, mais uniquement s’il y a George Clooney qui m’accueille, rétorqua-t-elle en saisissant l’allusion au film de Robert Rodriguez.

— Ah d’accord ! Moi je m’occuperai de Salma Hayek.

Nadège lui flanqua un coup de coude accompagné d’un regard sombre.

— Ben quoi ? s’offusqua-t-il.

— Avance au lieu de dire des conneries.

Les immenses fenêtres, sur lesquelles pendaient mollement de vieux rideaux déchirés, diffusaient une clarté suffisante. Le savant mariage du bois sombre et de la pierre offrait à l’ensemble l’élégance des vieilles demeures bourgeoises du début du siècle. Une épaisse couche de poussière grise recouvrait le sol, tandis que d’antiques toiles d’araignée flottaient au gré des courants d’air.

— C’est franchement dégueu !

— Le charme de l’ancien.

— Le charme de se prendre le plafond sur la gueule oui…

À peine avait-elle terminé sa phrase qu’un craquement sec retentit au-dessus de sa tête.

— On ferait mieux de sortir avant d’avoir un accident, prévint-elle.

— Y a rien à craindre…

— C’est en ruine, on va se rompre les os si on continue.

— Mais non, c’est du solide, sinon y a longtemps que ce ne serait plus qu’un tas de gravats.

Ils progressèrent à l’intérieur.

— Regarde cette porte comme elle fait flipper ! s’enhardit soudain Aurélien. Je suis sûr que ça mène à la cave ! Viens, on va y faire un tour, j’te parie que c’est là que les manifestations sont les plus présentes.

— T’en as pas marre ? Vas-y si tu veux, moi je vais me trouver un endroit pour t’attendre, et après je retourne à la bagnole.

— T’es pas drôle ! Attends-moi si tu veux, je fais un tour avant qu’il fasse totalement noir.

Nadège s’éloigna tandis que le jeune homme s’engageait dans l’étroit escalier menant au sous-sol. Les marches en bois claquaient sous ses pas. D’étranges grattements provenaient de la masse noire devant lui. À mesure qu’il s’enfonçait dans les ténèbres lui parvenaient des relents âcres.

— Merde… J’vois que dalle ! Qu’est-ce que ça pue ! C’est vraiment craignos… Y a sûrement des charognes qui pourrissent là-dessous.

Repoussé par le manque de lumière et l’odeur infecte, il renonça à son expédition pour remonter au rez-de-chaussée. Des martèlements se répercutaient par intermittence contre les cloisons fissurées, semblables à une communication secrète frappée en morse contre des tuyaux.

— C’est quoi ce bordel ? Y a quelqu’un ?

En rejoignant le hall, il crut distinguer une ombre fuyant à l’intérieur d’une chambre.

— Nadège ? C’est toi ?

Aucune réponse.

Il réitéra :

— Nana ? T’es où ?

Aurélien se dirigea vers la sortie. Nadège était-elle déjà remontée dans la voiture comme elle l’avait laissé entendre ? À travers le carreau cassé, il apercevait l’habitacle peu éclairé par la lune montante ; personne ne semblait s’y trouver. Inquiet, il se retourna, devinant un frôlement derrière lui.

— Nadège ? appela-t-il en haussant le ton. Allez… fais pas ta maligne, je sais que t’es là. Inutile de vouloir me faire peur, ça ne marchera pas. C’est plutôt toi qui vas avoir la frousse de ta vie si tu continues. Nanaaaaa…

Aurélien se prit au jeu et modifia sa voix pour la rendre sadique, prospectant au hasard des salles et des couloirs, imitant Jack Nicholson dans le film Shining.

— Nanaaaa… Nanaaaa… Où te caches-tu ? Je vais te trouver tu sais… et tu seras punie !

Le garçon s’amusait de son rôle.

Ses pieds raclaient le sol pour feindre une démarche traînante, ses intonations montaient dans les aigus, il ouvrait et refermait les portes, prêt à surprendre quiconque se serait dissimulé derrière le panneau de bois. Quand il ne lui resta plus guère que l’étage à inspecter, il grimpa avec précaution pour déboucher sur un corridor cendreux plongé dans l’obscurité. Copiant encore l’acteur américain le temps de deux ou trois répliques, il se lassa vite en s’agaçant de l’absence de réponse.

— NADÈGE !

La plaisanterie ne le distrayait plus.

Une nuit dense venait d’ensevelir la région sous sa coupe opaque ; plus aucune lumière ne filtrait de nulle part. Errer en aveugle au cœur de cette bâtisse en mauvais état s’avérait hasardeux et dangereux.

— Allez, j’en ai marre, j’me casse ! Rendez-vous à la bagnole ! annonça-t-il à la volée en guise d’ultimatum.

Aurélien rebroussait chemin lorsqu’un cri retentit.

Il stoppa net, incapable d’en identifier la provenance. Persuadé que Nadège se complaisait à le mener en bateau, il guettait une répétition lui permettant de le guider sur une piste. Le second hurlement fut si effroyable qu’il en trembla de terreur, reconnaissant un gémissement de douleur.

Sa raison vacilla.

— Nadège ? Nana… T’es où, bordel ?

Isolé, Aurélien sentait l’affolement le gagner. Redescendant les marches à tâtons, il manqua de peu de trébucher et terminer sa course en s’affalant sur les dalles, mais se récupéra de justesse en s’agrippant à la rampe. Reprenant son souffle, ainsi que son équilibre, il tendit l’oreille mais plus aucun son ne troublait le silence angoissant. Prudent, il reprit sa progression. Alors qu’il parvenait au pied de l’escalier, un rire narquois l’accueillit.

Nanaaa… Nanaaa… se moquait le ricanement vicieux.

— Y a quelqu’un ? gueula Aurélien. Fais gaffe connard, je suis armé !

Il espérait que son bluff suffirait à créer le doute, mais le murmure persiffleur se joua de nouveau de lui.

Nanaaa… Nanaaa… Nanaaa…

— Montre-toi, espèce de trouillard !

Seuls des pleurs lui firent écho.

— Nadège ? T’es où ? Qu’est-ce qui se passe ?

Aurélien tournait en rond, hésitant entre inspecter l’intégralité de la maison ou fuir à grandes enjambées jusqu’à son véhicule. Il n’imaginait pas Nadège pousser le canular à ce paroxysme ; la panique obstruait ses sens.

Les jambes flageolantes, le jeune homme se réfugia à l’angle d’un mur, se prenant la tête entre les mains. Ayant perdu de sa superbe, il se recroquevilla en priant qu’aucune entité maléfique ne vienne le déloger. Des complaintes déplaisantes se mêlaient maintenant aux pleurs.

Il beugla à son tour.

Son cri se répercutait encore dans les recoins obscurs de la maison lorsqu’un flash puissant vint lui éclater les rétines. Il se releva d’un bond mais un choc violent le projeta de nouveau à terre. Sa joue gauche s’enflamma. Le goût ferreux du sang envahit sa bouche. Il voulut se redresser, mais un nouvel impact sur l’oreille droite le déstabilisa. Tétanisé, Aurélien rampa sur un mètre avant qu’une force surhumaine ne le soulève et le propulse à travers la pièce. En s’écrasant au sol, son bras gauche courba contre nature, son coude cédant dans un effroyable craquement d’os brisés, sa tête heurtant l’arête de la première marche d’escalier. Son hurlement de douleur mourut en même temps qu’il perdait connaissance.

Nanaaa… Nanaaa… Nanaaa…

PREMIÈRE PARTIE

CHEMIN FAISANT… DESTIN SANGLANT !

« Quand on pleure les morts trop longtemps

Ils nous emmènent avec eux. »

Mayans M.C.

CHAPITRE I

JOUR DE RUGBY

Dimanche 25 août 2019 – 18 h 45

La clameur s’éleva du stade Michelin, saluant dans une vénération populaire intense la victoire des Jaunards sur les Rochelais, clôturant ainsi la première journée du Top 14. Roland, fidèle à l’ASM depuis plus de trente ans, avait apprécié le spectacle, malgré la chaleur accablante de cette fin août. Trois essais des Clermontois pour entamer le championnat, voilà qui augurait d’une année riche en émotions. Remisant son drapeau en quittant les tribunes, il marchait à présent en direction du bar situé devant l’enceinte. Les plus fervents supporters s’y agglutinaient les soirs de rencontre pour refaire le match et boire quelques bières à la victoire des leurs. Roland y rejoignait toujours ses amis avant de reprendre la route. Sérieux et conscient des dangers, il ne s’autorisait qu’une pinte, la dégustait tout en devisant de l’avenir du club, des transferts de joueurs, de la saison à venir, espérant très vite retrouver son équipe au plus haut sommet. Mais en ce dimanche 25 août, une tout autre mission l’attendait.

En retraite anticipée des transports en commun de la ville de Clermont-Ferrand, Roland passait le plus clair de son temps à maintenir son jardin en état, quand il ne s’adonnait pas à de longues journées de pêche dans l’Allier, non loin de la falaise de Malmouche. Ses maigres revenus ne lui octroyant que le strict droit de ne pas mourir de faim, il complétait ses fins de mois avec de petits boulots afin de les rendre moins difficiles. Parfois, une société privée l’embauchait pour pallier l’absence de l’un de leurs chauffeurs, mais la plupart du temps Roland convoyait des clients pour son propre compte. N’ayant plus l’autorisation de conduire des véhicules supérieurs à neuf places, il s’était offert, deux ans auparavant, un minibus qu’il bichonnait comme sa première mobylette. Il promenait depuis quantité de touristes charmés par le calme et la beauté de l’Auvergne, ainsi que des locaux désireux de se rendre dans les communes avoisinantes ou les centres commerciaux, sans se soucier du trajet. Mais parmi toutes ces activités, celle qui l’enthousiasmait se trouvait sans conteste être les déplacements sportifs les jours de match. Rares étaient les week-ends qu’il ne passait pas en compagnie d’une poignée d’aficionados à hurler dans les tribunes pour soutenir « son » Quinze, en défiant du chant et des couleurs les adversaires du Stade Français, du Lou ou encore du Racing 92. Sans parler des éternels rivaux du Stade Toulousain, détenteurs actuels du fameux Bouclier de Brennus. Il faut dire que Roland gardait un souvenir amer de la finale perdue, estimant que l’arbitre avait fait preuve de faiblesse en n’accordant pas l’essai de pénalité à Clermont après un placage sans ballon de Kolbe. Mais à râler pour râler, le match n’en avait pas été rejoué pour autant, aussi, il ne lui restait qu’à rêver d’une revanche.

Très bientôt.

Roland tapotait des doigts sur son volant, impatient d’effectuer le trajet pour se caler dans son canapé. En cette fin de dimanche, il patientait en attendant que ses ouailles quittent les tribunes et rejoignent le minibus. Les réservations du retour avaient été effectuées par l’intermédiaire d’une application téléphonique. Ne les ayant pas pris en charge à l’aller, il ne connaissait aucun d’entre-eux.

En bon auvergnat qui se respecte, Roland n’appréciait guère les nouvelles têtes, ni les surprises de dernière minute. Quand ses amis ne squattaient pas les places mises à leur disposition, il subissait donc les aléas des inscriptions d’inconnus. Cette conjoncture s’avérait aussi exceptionnelle qu’un gain conséquent au Loto, mais lorsque ces maudites planètes décidaient de s’aligner pour le contrarier, nul ne pouvait prétendre contrecarrer leur volonté.

En résumé, il n’aimait pas convoyer des étrangers.

Et ceux-ci tardaient à se présenter.

Les travées du stade se vidaient sans heurt.

Les chants des supporters résonnaient encore çà et là. La place, où trônait l’imposante statue du club, se vidait des milliers de spectateurs rejoignant leurs domiciles. Le brouhaha de la foule s’amenuisait ; Roland guettait l’approche de ses clients.

Il en attendait cinq : un couple, une journaliste venue rédiger un article sur la rencontre, un homme d’une cinquantaine d’années et un étudiant ayant obtenu un ticket d’entrée à l’occasion d’une loterie radiophonique. D’ordinaire, il s’accordait le temps des présentations, mais aujourd’hui, il ressentait le poids de sa journée et ne désirait qu’une chose : rentrer au plus vite.

Il espérait qu’ils ne le feraient pas poireauter jusqu’à point d’heure.

Dix minutes s’écoulèrent avant que la jeune pigiste ne se présente.

Mignonne, blonde, élancée, le regard vert pétillant d’insouciance, elle grimpa dans le bus d’une foulée alerte, y déposant les effluves d’un léger parfum musqué. Son sourire charmeur éclaira son visage d’ange avant qu’elle ne se présente :

— Constance Brechet. J’avais réservé une place.

Roland cocha le nom sur sa liste en acquiesçant d’un hochement de tête.

— Installez-vous !

Elle prit place à l’arrière.

— Voilà, j’ai tout ce qu’il me faut, déclara-t-elle en brandissant un petit carnet rose fluo. J’ai passé une super soirée.

— Ça vous a plu ? questionna Roland, plus pour meubler que par réel intérêt.

— Oui ! Enfin, je ne suis pas une grande fan, mais j’ai bien aimé l’ambiance. C’est étonnant cette ferveur populaire. On la ressent. Il y a beaucoup de bienveillance par rapport aux joueurs, y compris pour l’adversaire. C’est assez curieux, j’avais un peu d’appréhension en entrant dans le stade, mais j’ai très vite été en confiance. C’est rassurant, non ?

— C’est la première fois que vous assistez à une rencontre de rugby ?

— Oui ! Mon père m’emmenait au foot quand j’étais petite. On habitait Auxerre et on allait voir les matchs de l’AJA. Ça fait un bail…

— Qu’est-ce que vous me chantez là ? Vous êtes toute jeune.

— C’est gentil, mais pas tant que ça ! J’ai déjà vingt-huit ans, minauda-t-elle.

Quelques secondes de silence accompagnèrent sa réponse. Nerveux, Roland tournait les clés dans sa main.

— Vous travaillez pour un journal ? reprit-il.

— Pour un blog sur le Net. Ce n’est pas vraiment un travail. Disons que ça ne paye pas mon loyer, si vous voyez ce que je veux dire. Et puis je fais des piges pour le quotidien local.

— Ah !

Roland considérait l’Internet comme un ennemi à la vie sociale et n’entendait rien à ces technologies proliférant en virus du monde moderne. Il préférait de loin la lecture d’un journal à l’indigestion d’infos plus ou moins vérifiées foisonnant sur la toile. De la vieille école, Roland n’admettait pas qu’on puisse s’avilir à préférer la facilité de quelques lignes mal orthographiées à la rédaction d’un article en bonne et due forme. Un bon journaliste est un journaliste qui s’informe, vérifie ses sources, argumente et rédige son texte en connaissance de cause. Par malheur, les nouvelles générations s’orientaient droit vers un déclin intellectuel, car d’aucuns préféraient aux efforts la simplicité d’un guidage formaté.

— Vous le lirez ?

— Certainement pas mademoiselle, je n’aime pas Internet.

— C’est dommage, j’aurais aimé avoir votre avis de spécialiste.

— Et bien, Constance, désolé pour votre travail, mais je crains de ne jamais lire votre article.

— Au moins vous êtes franc. D’autres m’auraient dit le contraire juste pour me faire plaisir ou me séduire.

— J’ai passé l’âge.

— Si vous saviez… Vous êtes marié ? Oui, vous êtes marié, vous portez une alliance, déclara-t-elle, fière d’avoir remarqué ce détail avant qu’il ne lui réponde. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre d’hommes mariés qui m’envoient des messages ou qui me draguent dans la rue.

— Je suis veuf !

— Ah ! Pardon, je ne savais pas.

— Comment auriez-vous pu le savoir ?

La conversation fut interrompue par l’arrivée du couple.

— Roland ? questionna la femme. C’est vous qui nous ramenez ?

— Affirmatif !

Elle tendit la main.

— Gladys Lornac, et voici mon mari.

— Enchanté, renchérit ce dernier.

— Installez-vous, commanda Roland, je n’attends plus que deux passagers. J’espère qu’ils ne vont pas tarder.

— Merci, conclut Gladys.

Alors qu’il se dirigeait vers le fond du minibus, le regard du mari s’attarda sur les courbes de Constance.

— Tu veux que je t’aide ? grommela sa femme en lui décochant un regard assassin.

Le couple s’installa sur la banquette arrière.

Il rougit et se tassa sur son siège.

— Vous voyez, murmura Constance, qu’est-ce que je vous disais ? Si sa femme n’était pas là, je vous parie qu’il se serait assis à côté de moi. Tous les mêmes…

Roland ronchonna une approbation inintelligible.

Cela ne l’intéressait pas. Il ne désirait que rouler et rentrer chez lui. Une légère et incompréhensible angoisse, accompagnée d’une petite fièvre, lui comprimait l’estomac, comme s’il s’apprêtait à vivre des moments difficiles. Cela lui arrivait de sentir ces choses-là.

Et ce soir, cette présence l’incommodait.

Les derniers clients se présentèrent au bout de vingt minutes.

— C’est pas trop tôt, ne put-il s’empêcher de râler.

— Désolé, s’excusa aussitôt l’étudiant en s’installant sur la première banquette à sa disposition. Moins d’une seconde plus tard, il plongeait le nez dans son téléphone. Plus rien d’autre n’existait.

— Quelle bande de cons, ricana le second en montant sans se presser.

Petit, la cinquantaine dégarnie, le teint cireux, l’homme marmonnait toujours en prenant place derrière Constance.

— C’est pas possible d’être aussi bête, réitéra-t-il en secouant la tête pour appuyer ses dires.

— Vous parlez de qui ? s’étonna la journaliste en se retournant pour lui faire face.

— De tous ces crétins qui s’agitent dans les tribunes à attendre qu’un ballon même pas rond passe une ligne. Vous trouvez ça intéressant ? Moi pas !

— Ben qu’est-ce que vous foutez là ? s’insurgea Roland en démarrant.

— Mon bon monsieur, je me le demande encore, rétorqua l’individu. Pour tout vous avouer, j’ai voulu comprendre ce que recherchaient les gens en s’entassant comme des sardines dans ces arènes. Je n’en saisis d’ailleurs toujours pas le sens. Quel intérêt peut-on trouver à gueuler des chants débiles, en tapant sur des tambours, pour trente barbares écervelés qui se ruent les uns sur les autres ? C’est violent, disgracieux, et ça pue la testostérone.

— La passion du jeu, la camaraderie, la convivialité, oublier les soucis du moment, voilà ce qu’on peut y trouver, argumenta Constance, mais visiblement ce sont des notions qui vous échappent.

— Oublier les soucis ? Et ensuite, lorsque vous quittez le stade, ne reviennent-ils pas en force ? Le monde actuel n’est qu’un amas de déceptions, une gangrène permanente qui ronge l’esprit. Ces futiles évasions ne vous servent à rien, sinon à prendre conscience de leur futilité. Vous vous réunissez dans ces temples sportifs pour fuir votre quotidien, mais l’effort est vain, car vous n’êtes que des prisonniers. Les seules véritables certitudes terrestres sont la naissance et la mort. Entre les deux il n’y a qu’une obscure agitation dont vous ne maîtrisez pas le mécanisme.

— Vous êtes déprimant mon pauvre, soupira Constance, personne ne vous a obligé à venir, alors soyez plus respectueux.

— Vous m’avez posé une question, je vous réponds.

— Et bien gardez le silence à présent, vous nous ferez des vacances.

— Dit-elle du haut de ses vingt ans ! Qu’est-ce que vous connaissez de tout ça ? Savez-vous ce qui vous attend vraiment ? Je suis sûr que vous croyez encore à l’Amour, au Prince-Charmant, à la vie à deux, au beau roman, à la belle histoire comme dit la chanson… Tout n’est qu’illusoire. Vous vous rendrez vite compte que le miel et le rose bonbon de vos utopies se couvriront d’un linceul noir.

— Ce n’est pas parce que votre existence est un désastre que celle des autres l’est aussi. Ne prenez pas votre cas pour une généralité.

— Vous avez tort ! Tout n’est que généralité. Un individu, même exceptionnel, fait partie d’une généralité. Nous sommes tous des pions sur un échiquier, et nous attendons que la main du destin nous guide vers une destination plus ou moins enviable. Nous ne contrôlons rien.

— Brrr… Vous me faites froid dans le dos, un vrai glaçon. En définitive, je me demande si je ne préfère pas la compagnie des hommes mariés qui me flattent, rigola Constance.

— Je n’énonce que des vérités.

— VOS vérités, pas les miennes ! Permettez-moi au moins ce choix.

— Je ne sais pas ce qui pourrait vous rendre plus intelligente ?

— Il me semble que cesser de discuter avec vous serait un bon début.

Un long moment de silence enveloppa les passagers, chacun s’absorbant dans ses pensées pour éviter de reprendre une quelconque conversation. Constance observait le paysage. Roland baillait. La route défilait, monotone. Le bus s’éloignait maintenant de Clermont-Ferrand pour rallier les campagnes alentours jusqu’au premier arrêt. Il lui tardait de plus en plus d’en finir avec ce covoiturage. Sa clientèle lui pesait. Il n’arrivait pas à leur trouver le moindre charme, s’en voulant presque d’avoir accepté leur argent. Le dialogue désespérant entre la Belle et le Maudit l’avait conforté dans sa décision de ne plus jamais s’autoriser à convoyer des « inconnus ». Dorénavant, seuls ses amis bénéficieraient de ce privilège, et tant pis pour le salaire.

Il n’était pas coincé à ce point.

La nuit tombait.

Le minibus sillonnait les départementales. Roland avait déjà déposé l’étudiant au pied de son immeuble et filait vers sa prochaine destination. L’atmosphère lourde rendait le trajet ennuyeux. La lueur des écrans des téléphones se reflétait dans les vitres. Les paupières lourdes, Constance luttait contre l’endormissement. La semaine éprouvante qu’elle venait de subir la taraudait encore. Des centaines de questions parasitaient son cerveau. À l’inverse de ce qu’affirmait plus tôt son triste interlocuteur, elle ne s’embarrassait pas d’illusions, n’idéalisait pas ses élans affectifs et n’anticipait pas davantage le ravissement d’un mariage conventionné, ses précédentes relations confirmant les difficultés d’une extase conjugale. Papillonnant un temps entre amourettes et plans cul, Constance avait depuis six mois jeté son dévolu sur un homme ordinaire, très éloigné de ses idéaux masculins, mais qui rendait son quotidien moins morose. Son attachement s’affirmait de jour en jour, même si elle se refusait à l’admettre. Méfiante, elle craignait d’être déçue une nouvelle fois en ouvrant son cœur à une personne dont la passion ne se verrait pas réciproque. Alors elle réfrénait ses ardeurs, refoulant ses pulsions avant que celles-ci ne prennent le dessus, progressant à pas de velours pour enfin s’épanouir le moment venu.

Aujourd’hui, elle déchantait.

La cruauté de la vérité lui provocant des ondes de douleur, tel un incessant larsen vrillant ses tympans.

Roland fixait la ligne discontinue éclairée par les phares. De sournois maux de tête l’assaillaient depuis sa précédente halte. Ce voyage lui paraissait de plus en plus pénible. Les lumières l’agressaient. Par chance, personne ne lui causait ; il aurait de toute façon été désagréable dans ses réponses. Le trajet n’en finissait plus. La route semblait s’allonger à mesure qu’il engrangeait les kilomètres. Bientôt il déposerait le couple, puis la jeune fille, et surtout le quinquagénaire aigri et bougon. Enfin, il savourerait un retour au bercail avec, en ligne de mire un antalgique, son lit et une grosse nuit de sommeil pour évacuer. Les virages s’enchaînaient, laborieux. Une crampe au mollet droit le contraignit à retirer son pied de l’accélérateur, engendrant une conduite hésitante. Il suait. Une buée dense recouvrait ses lunettes. Il les essuya avec difficulté en tenant le volant d’une main. Les cahots de la chaussée défoncée secouaient le minibus.

— Faites gaffe ! maugréa le déprimé. Je sais que nous ne sommes que des poussières dans l’immensité de l’univers, mais j’aimerais bien arriver entier chez moi.

— Fermez-la où je vous dépose en pleine forêt, gronda Roland. Croyez-moi, j’en suis capable.

À peine sa phrase terminée qu’il heurtait un obstacle, le déviant de sa trajectoire. Frôlant un arbre en bordure de route, Roland rétablit la course du véhicule en donnant un violent coup de volant vers la droite, vers les barrières de sécurité. Le choc ralentit la vitesse. La journaliste hurla, quand, dans une dernière embardée, le minibus se stabilisa au milieu de la voie.

— Putain, c’est quoi ce bordel ? tempêta le chauffeur.

— J’ai vu un truc en travers sur la route avant qu’on roule dessus, précisa Constance.

— Quoi ? Qu’est-ce que vous avez vu ? s’enquit l’homme derrière elle.

— Je ne sais pas, avoua-t-elle, mais on aurait dit un corps…

— Un corps humain ?

— J’en suis pas sûre !

— Faudrait peut-être aller voir, non ? osa Gladys en s’approchant.

Ils se dévisagèrent un instant.

— J’y vais, proposa Roland, ne bougez pas.

CHAPITRE II

AMOUR… PAS TOUJOURS !

Une semaine auparavant.

Patrick fit glisser la bretelle du soutien-gorge le long de l’épaule, dévoilant la rondeur d’un sein qu’il emprisonna dans sa main. Voilà une semaine qu’il attendait ce moment. Son impatience le torturait depuis la minute où ils s’étaient quittés, se promettant des retrouvailles torrides. Son cœur tapait dans sa poitrine. Il respirait la peau de sa partenaire comme on hume l’épice d’un grand cru, couvrant de baisers son corps dénudé, s’attardant sur les zones érogènes pour en décupler le plaisir. Ne souhaitant pas gâcher l’instant par une précipitation de mauvais goût, il profitait, se retenant d’approfondir ses caresses. Constance gémissait sous ses doigts, abandonnée aux effleurements délicats. Ses ongles griffaient son dos, y creusant des sillons sauvages. Quand ils furent nus, leurs corps s’unirent en un ballet humide, prolongeant l’acte sexuel à son paroxysme. Leurs langues se mêlèrent, leurs fluides s’échangèrent dans des contractions musculaires spasmodiques, ne maîtrisant plus leur jouissance sismique. Enfin, allongés, main dans la main, côte à côte sur les draps moites de leur amour consommé, ils reprenaient leur souffle en contemplant le plafond. Patrick hésitait à allumer une cigarette mais se retint devant la pâleur du cliché de roman de gare. Il ne manquerait plus qu’il prononce la réplique assassine « alors, heureuse ? » pour que le tableau soit complet.

Une soif terrible le tenaillait.

— T’as pas un verre d’eau ? se résolut-il à demander alors que Constance se redressait.

— Dans la cuisine, répondit-elle sans bouger.

Patrick se leva, épongea son visage avec un t-shirt et trottina jusqu’à l’évier.

— Tu m’aimes ? entendit-il alors qu’il revenait dans la chambre.

— Bien sûr que je t’aime, la rassura-t-il en lui tendant son verre.

Elle accepta et but à grandes gorgées.

Ils restèrent ainsi de longues minutes, savourant en silence les délices de leur alchimie bestiale. Des projections exquises germaient dans l’esprit de Constance. Des idées d’union, de couple. Pourquoi pas de mariage et d’enfants ? Elle s’imaginait plus vieille d’un an, au bras de son mari, profitant des beaux jours dans leur toute nouvelle maison. Lui rentrant du travail, harassé par une dure journée, elle se languissant de son retour pour l’étreindre avec passion en l’entraînant sur le lit.

Des rêves de petite fille.

Un scénario à l’eau de rose pour midinette sentimentale.

— Tu lui as dit ?

La question brisa le charme.

Patrick s’assit sur le lit et saisit la main de Constance.

— Non, pas encore. J’ai pas pu, tu comprends…

— Tu m’avais promis, s’agaça-t-elle en retirant sa main.

— Je sais, mais ce n’est pas si facile. Je voudrais qu’on fasse les choses bien, sans heurt, en adulte, tu vois ce que je veux dire ? J’attends le bon moment.

— Je crois surtout que t’as peur.

— Pas du tout ! C’est compliqué. Je te demande juste encore un tout petit peu de patience, que je mette de l’ordre dans mes idées, que j’organise ça, au calme. Ce n’est pas en me mettant la pression que ça va aller plus vite.

— Il n’y a rien de compliqué, il te suffit juste d’être honnête.

— Il y a des paramètres que tu ne maîtrises pas. Je t’expliquerai tout, mais je t’en prie, ne précipite pas les choses, ça me mettrait dans la merde.

— Et moi ? Qu’est-ce que je suis censée faire en attendant ?

— Rien ! On continue à se voir, et quand tout sera terminé on pourra vivre librement. Qu’en penses-tu ? Ce n’est pas si horrible, non ? Et puis, faut voir le bon côté de notre histoire : on se fait plaisir sans contrainte.

Il voulut l’enlacer, mais elle se dégagea.

— Deux malheureuses heures par semaine, trois si j’ai de la chance, et encore à la sauvette en se cachant comme des criminels. Belle vision du couple. Ce n’était pas l’idée que je me faisais de notre relation.

Elle se leva.

Nerveuse, Constance tournait dans la chambre en se rhabillant. Ses illusions de bonheur conjugal s’évanouissaient chaque fois qu’elle évoquait le sujet, Patrick bottant en touche à chaque rappel, lui débitant des sornettes pour endormir ses velléités.

— Je suis quoi pour toi ? Un jouet sexuel, c’est ça ?

— Tu es ma chérie voyons…

— Sérieusement !

— Mais bien sûr ! Je t’ai toujours dit la vérité, tu comptes beaucoup pour moi. Combien de fois on en a parlé ?

— Oui, tu dis beaucoup de choses, mais tu n’agis pas ! Ça fait bientôt trois mois que tu me promets de quitter ta femme, mais tu ne le fais pas. Je me demande si je compte tant que ça.

— Mais bien sûr que si ! affirma-t-il en voulant la serrer dans ses bras.

Elle le repoussa avec autorité.

— Alors parle à ta femme !

— Je le ferai, je te le jure, mais sois indulgente, tout ne peut pas se faire du jour au lendemain, comme ça, en claquant des doigts. Je t’ai dit que je lui parlerai.

— Quand ?

— Bientôt ! Dans quelques semaines, un mois au pire. Elle n’est pas très en forme en ce moment, je ne voudrais pas rajouter du malheur à sa santé, ce ne serait pas correct. Je ne veux pas la faire souffrir, elle ne mérite pas ça.

— Bien sûr, ironisa Constance, la pauvre…

— Je t’en prie, essaye de me comprendre.

— J’essaye… mais je n’y arrive pas ! Quand on s’est rencontrés, tu m’as d’abord caché ton mariage, et maintenant je te vois hésiter, alors je me pose des questions.

— Tu te serais intéressée à moi si t’avais su que j’étais marié ?

— Non ! Et ça aurait peut-être été mieux d’ailleurs.

— Ne dis pas ça, on est bien ensemble. Ce n’est qu’une question de timing, fais-moi un petit peu plus confiance.

Constance se planta devant la fenêtre pour observer la nature. Une envolée de moineaux attira son attention. Les frêles volatiles ne se souciaient guère de ce genre de tracas et poursuivaient une existence basique, dénuée de raisonnements complexes.

— Je ne te crois plus.

Patrick la rejoignit.

— Écoute…

— Non, toi écoute ! J’ai beaucoup de boulot cette semaine, y compris dimanche prochain, alors je te laisse jusqu’à la fin du week-end pour clarifier la situation, sinon c’est moi qui m’en chargerai.

— Tu peux pas faire ça, le délai est trop court. Laisse-moi gérer à ma façon sinon on s’en sortira pas. La solution c’est de ne pas brusquer la décision parce que ça ne ferait que créer des problèmes supplémentaires.

— Bien sûr que non ! Et je ne te prends pas en traître, je te laisse le choix : soit tu avoues tout à ta femme, soit nous deux c’est terminé.

— Tu parles d’un choix !

— C’en est un, affirma-t-elle en se plantant face à lui. C’est clair, non ?

— Très ! Alors dans ce cas…

— Attends ! Ne te prononce pas trop vite, je n’ai pas fini. Car si tu comptais fuir pour échapper à la situation, sache que j’irai quand même voir ta femme pour lui apprendre à quel point son mari la respecte. J’ai imprimé tous nos SMS, des fois qu’elle ne veuille pas me croire.

— Mais c’est dégueulasse !

— Pardon ?

— Non, je disais : tu me mets dans une impasse. Comment veux-tu que je m’en sorte avec ton ultimatum ? Elle va me tuer…

— Fallait y penser avant, chéri. Tu voulais pimenter ta vie, je t’offre l’occasion de le faire. Mais ne me prends pas pour une écervelée. J’ai beau avoir moins d’expérience que toi, je ne suis pas idiote.

— Jamais je ne…

— Arrête ! Tu t’enfonces ! Il te reste huit jours pour t’accorder avec elle. Je ne te demande pas de vivre tout de suite avec moi, mais je ne veux plus me cacher. T’auras qu’à prendre un appartement, et on se verra aussi souvent que tu le désires. Ça devrait te convenir, toi qui répètes sans arrêt que tu ne penses qu’à moi tous les jours.

— T’es folle !

— C’est tout ce que tu trouves à me dire ? Ton amour me sidère…

— C’est pas ça, mais je ne pourrai pas cette semaine, je te l’ai déjà dit, c’est pas possible avec sa maladie.

— Huit jours, pas un de plus. Je suis trop jeune pour jouer les doublures.

CHAPITRE III

L’ACCIDENT

Dimanche 25 août 2019 – Sur la route

Roland avançait à tâtons, s’enfonçant dans les ténèbres. Son véhicule, garé sur le bas-côté, ne lui prodiguait pas l’aide escomptée par les phares ; seule la faible lueur rouge des feux arrière scintillait sur la chaussée. Une légère brise soufflait dans les branches, secouant les feuilles s’accrochant, en cette fin d’été, à leur dernier sursaut de vie. Plusieurs mètres le séparaient de « la chose ». Roland l’apercevait au loin, immobile au milieu de la chaussée. Incapable de l’identifier avec certitude, il s’enhardit pour répondre à ses interrogations. Désireux de se rassurer, il se convainquit que lorsqu’il avait roulé dessus, elle se trouvait déjà là, et qu’il n’avait a priori renversé personne.

Se retournant pour évaluer la distance parcourue, il surprit plusieurs éclats à l’intérieur du minibus ; ses clients tentaient de percer le mystère à l’aide de leur téléphone ou filmaient la scène pour leurs réseaux sociaux.

Il haussa les épaules.

Ce monde moderne lui échappait.

Avide de malheur à diffuser sur les écrans, chacun se muait aujourd’hui en reporter, à l’affût du scoop qui le ferait briller sur la toile mondiale devenue le monstre putassier que l’on côtoie à présent. Roland ne cautionnait pas cette surenchère morbide ; la jeunesse d’aujourd’hui s’y complaisait sans en avoir conscience, depuis bien trop longtemps formatée par des médias responsables de cet engrenage infernal. Il savait qu’il n’en sortirait rien de bon, mais que pouvait-il faire ?

À chaque génération son chemin de croix.

Ses pas crissaient sur l’asphalte.

Combien de voitures empruntaient cet itinéraire ?

Il n’aurait su le préciser, mais il s’interrogeait de plus en plus sur la probabilité qu’un autre véhicule ait percuté l’obstacle avant lui. L’objet non identifié gisait en travers de la route sans qu’aucune trace de freinage visible, ni d’accident plausible, ne soit à déplorer. Et, à moins que celui-ci ne soit tombé du ciel, Roland se demandait comment il avait bien pu atterrir ici.

Un piège ?