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Un road trip vers l’enfer : quand la musique tourne au cauchemar...
Greg, Julian, David, Quentin, et Chris, cinq jeunes musiciens de hard-rock, s’apprêtent à parcourir plus de 500 km pour jouer sur la scène d’un festival à Hirson. Mais une panne en plein trajet les oblige à demander l’aide de Clémence, la sœur de Greg, qui les accompagne malgré la réticence de son frère. Ce qui s’annonçait comme une aventure musicale tourne rapidement au drame. Une fête trop arrosée prive le groupe de concert, et les tensions montent lorsqu’une sombre vérité éclate : David et Quentin ont commis un meurtre quelques mois auparavant. Les choses empirent lorsqu'ils font halte dans une ancienne carrière pour se reposer et sont pris en otage par deux malfrats violents. Julian est assassiné sous leurs yeux, et les cinq survivants sont emmenés dans une ferme isolée où commence un jeu cruel et sadique orchestré par leurs ravisseurs. Piégés dans un cauchemar sans fin, les jeunes gens sont confrontés à des choix terrifiants pour tenter de survivre, mais les meurtres s’enchaînent inexorablement. Seule Clémence parviendra à rester en vie, mais la découverte qu’elle fera dans les derniers instants la poussera au bord de la folie.
Un thriller sombre et haletant où chaque moment pourrait être le dernier. Découvrez un voyage sans retour où le danger, la trahison et la folie règnent en maîtres.
EXTRAIT
Comment tout a commencé ?
Je ne saurais exactement le dire. Je pense que cela a été une succession d’événements, glissant sur une pente savonneuse. À l’image d’une boule de neige dévalant une pente, grossissant et accélérant, mue par une force incontrôlable, qui allait tout dévaster sur son passage. Ce que je peux affirmer, c’est que lorsque tout a débuté, rien ne me prédisposait à ce qui allait suivre. Je n’étais pas programmée pour suivre cette route. Ma destinée a basculé dès lors que j’ai été mise sur les rails de ce train fou qu’allait devenir ma vie.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né en 1966 à Chambéry (Savoie),
Ted Schweik s’est d’abord orienté vers des études d’horlogerie avant de se consacrer aux arts graphiques, en particulier le tatouage, qu’il pratique depuis 2007. Musicien passionné, il joue de la guitare et chante dans divers groupes rock. Écrivant depuis son adolescence, Ted a rédigé son premier roman en 1990 et se consacre désormais pleinement à l’écriture.
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Seitenzahl: 400
Veröffentlichungsjahr: 2019
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CLÉMENCE
TED SCHWEIK
Thriller
Editions « Arts En Mots »Illustration graphique : © Ted
CLÉMENCE
PROLOGUE
Nous croyons tous en l’absolue originalité de nos vies ; qu’elles soient discrètes ou publiques, enivrées, mornes, joyeuses ou tristes. Nos existences se déclinent selon les codes préétablis des diktats de nos siècles respectifs, ou, à plus court terme, de nos décennies d’allégeance. Nous essayons tous de nager la tête hors des eaux troubles, créant des liens, des affects, des amours, au gré des rencontres, aux frontières de nos sensibilités, de nos affinités – ces fameux atomes crochus – qui définissent que l’on est quelqu’un de bien – de fréquentable – ou à l’opposé le vilain petit canard auquel il ne faut surtout pas prêter attention. Des « t’es qu’une patate pourrie » de la cour de récréation à l’attitude plus sournoise et déguisée des adultes bien-pensants, il est des victimes et des bourreaux par centaines de milliers.
Un couple assis à la terrasse d’un restaurant. Ils se butinent du regard – elle est une abeille lui dit-il – et dialoguent de poncifs gluants sur les méfaits de leurs précédentes relations conjugales. Tous deux divorcés ils se forcent à croire, au firmament de leur histoire commune, qu’ils sont dans l’exactitude née des erreurs passées. Lui, intarissable de bavardages financiers qui ont régi sa vie de couple en assurances-vie et autres capitaux d’investissement ; elle buvant ses palabres monétaires avec le sourire niais qu’ont les femmes d’un certain âge quand elles sont amoureuses. Communiant de ces instants de vie, ô combien merveilleux – mielleux ? - tel le partage d’un dessert – avec deux couverts s’il-vous-plait – et savourant l’instant sacrifié sur l’autel du redondant matrimonial.
« Tu sais que tu es quelqu’un de bien ! On te l’a déjà dit ça ? »
Sûr que son ex-femme avait dû lui dire en son temps. Vous savez, le temps des premières heures, le temps des « papillons dans le ventre », le temps où chaque phrase, chaque mot est un enchantement émotionnel, où chaque situation, même la plus banale, se revêt d’un habit de lumière, strass éphémère qui mène à l’ennui, la jalousie, la morosité conjugale, l’adultère.
« Tu sais que tu es quelqu’un de bien ! On te l’a déjà dit ça ? »
Il a plongé sa fourchette « deux couverts s’il-vous-plait » pour récupérer un peu de crumble aux pommes et a continué sa litanie financière…
«… ça a fait des petits… et là… tac-tac-tac… le compte bancaire : boum ! »
Elle a souri. Vous savez, ce sourire niais qu’ont les femmes d’un certain âge à qui on a envie de dire : Mais bordel, barre-toi ! Fais-lui un chèque et casse-toi !
Mais n’a-t-elle pas, au fond, que ce qu’elle mérite ? Que ce que la vie lui promet de par ses choix, ses rencontres, ses affinités, ses sensibilités ?
Nous naissons tous égaux devant la sage-femme mais ne grandissons que par rapport aux « codes » que l’on nous dicte au sein de la famille, de l’école, de la société dans laquelle nous évoluons. Nous nous forgeons alors une personnalité et nous croyons dur comme fer que nous sommes uniques et que personne avant nous n’a emprunté le même chemin de comportement.
Notre vie nous appartient ! Du moins, c’est ce que nous voulons croire.
Dès lors que nous sommes en présence de situations « codées » nous adoptons, par pur réflexe, de par le « conditionnement » à notre façon d’agir, des stratégies d’attitude qui régissent nos vies et nos interactions avec autrui. D’aucuns diraient qu’à l’instar des fourmis nos phéromones nous guident. Instinct animal.
Ne sommes-nous pas tous nés avec le même génome ?
D’où cette troublante ressemblance entre les Êtres et les comportements.
Croyez-vous que l’Homme du XIXe siècle soit fondamentalement différent de l’Homme des années 2000 ? Si tant est que le crumble aux pommes ait eu une existence en 1830, mon banal et ennuyeux petit couple, assis à la terrasse d’un restaurant, haut de forme et redingote pour lui, corset conique et décolleté « bateau » - qui laisse deviner les épaules - pour elle, n’auraient-ils pas pataugé dans la même alvéole mielleuse ? Et reproduit à l’identique ce foutu code de comportement que nous avons pu observer en 2018 ?
Que se passerait-il alors, si d’un coup, à la fracture d’une situation, nous devions agir à l’inverse de tous ces codes ? De façon irrationnelle ? Tourmenté par la peur ? Guidé par la survie ? Balayant tous les principes moraux ?
Quels troubles envahiraient nos sens ?
Serions-nous dès lors aussi prévisibles ou agirions-nous en animal traqué, en créature dégénérée ? Quelle différence ferions-nous entre le Bien et le Mal si nous devions survivre en milieu hostile, à la fois prédateur et proie ? Si toutes les règles étaient transgressées, les dés pipés et les cartes truquées ? Si la frontière entre l’Homme et la Bête devait être effacée.
Si d’aventure nous nous trouvions à table, à la terrasse d’un restaurant, à partager un crumble aux pommes avec la Mort ?
« Avec deux couverts s’il-vous-plait »
Chapitre I
DÉBUT D’UNE FIN
Quelque part, un jour quelconque.
Ce que je vais vous raconter n’a rien de banal.
Pourtant tout est entièrement vrai, et si je désire tant que cette histoire ne reste pas anonyme, c’est que j’ai des raisons d’espérer que la vérité éclatera au grand jour. Que tout ce qui m’est arrivé ne sera pas oublié. Que le grand voile noir qui recouvre les histoires de chacun pour les ensevelir à tout jamais ne viendra pas éteindre la flamme qui anime ma requête. Il faut que le monde sache. Pour mes parents, pour mes proches, pour tous ceux que j’aime et qui m’aiment, je me dois d’entamer ce récit et d’avoir la force le mener à son terme.
En aurai-je le courage ?
Je suis animée d’une solide volonté, mais aurais-je l’énergie et le temps nécessaire pour narrer la suite d’évènements qu’ont été ces jours derniers ?
Jusqu’alors, ma vie n’avait été qu’une succession de bonnes ondes, et je poursuivais mes études avec autant d’ardeur que je pouvais me le permettre. Bien sûr, tout ceci était parsemé de loisirs aussi divers que variés, allant de la musique rock que j’écoutais avec beaucoup de ferveur, mais aussi le sport – je pratiquais la natation – et les sorties ciné avec les amis. Le contexte familial était plutôt positif, et même si je vivais encore sous le toit de mes parents, je ne me languissais pas de la situation et n’étais pas pressée de quitter ce cocon protecteur. Mon espace vital était confiné mais sain. Ma petite chambre en sous-pente protégeait de la faune extérieure mes secrets, mes joies et mes peines ; mes amours et mes envies. Comme un journal intime dont le cadenas-cœur aurait été la porte en bois blanc que je refermais le soir derrière moi pour m’abandonner à mes rêves doux. Mon nid douillet m’accueillait alors. Il était peuplé de nombreuses peluches qui montaient la garde en silence, leurs yeux d’ambre scrutant la nuit, lorsque toutes les lumières étaient éteintes, et que les monstres nocturnes sortaient de sous le lit.
Et je m’y sentais bien.
Ici, rien ne pouvait m’arriver.
Le panneau Do Not Disturb sur la porte éloignait les importuns autant que les incessants appels aux tâches quotidiennes dont était coutumière ma mère. Certes, vivre dans l’environnement de ses parents avait des inconvénients – ils se multipliaient à mesure que l’on prenait de l’âge – allant du dressage de la table, à la vaisselle et autres ravitaillements au supermarché du coin les samedis après-midi. Une vie ne peut décemment pas être remplie de contraintes professionnelles et d’obligations ménagères. Pourtant, c’est ce que semblaient vivre bon nombre de parents. Ce qui n’engageait évidemment pas à vouloir s’émanciper et fonder une famille trop rapidement, il faut bien l’avouer. En définitive, une petite chambre de neuf mètres carrés sous un toit, étouffante l’été et glaciale l’hiver, n’était pas un si lourd fardeau.
Les soucis étaient peu nombreux, hormis ceux liés aux résultats scolaires, tandis que le reste du temps n’était que festivités et amourettes.
Comment tout a commencé ?
Je ne saurais exactement le dire. Je pense que cela a été une succession d’évènements, glissant sur une pente savonneuse. À l’image d’une boule de neige dévalant une pente, grossissant et accélérant, mue par une force centrifuge incontrôlable, qui allait tout dévaster sur son passage. Ce que je peux affirmer, c’est que lorsque tout a débuté, rien ne me prédisposait à ce qui allait suivre. Je n’étais pas programmée pour suivre cette route. Ma destinée a basculé dès lors que j’ai été mise sur les rails de ce train fou qu’allait devenir ma vie.
À mon âge, tout m’était permis ; aussi bien les espoirs les plus fous, que les perspectives d’avenir les plus ambitieuses. Ayant grandi dans ce que l’on pourrait appeler un environnement favorable, je n’imaginais pas ma vie autrement que prospère en découvertes et totalement débridée. Mes parents n’étaient pas riches, mais pas pauvres non plus. Nous faisions partie de cette classe dite « moyenne » avec suffisamment de ressources pour ne pas être contraints à envisager les fins de mois difficilement. Et sur mon piédestal, je me croyais indéniablement invincible aux tracas de la vie quotidienne.
Comment ne pas se sentir invulnérable lorsque l’on ne marque au compteur des années qu’une petite vingtaine de printemps d’existence ? La défaite, la ruine, la dépression, la chute ou encore la mort ne sont que des mots ; des définitions littéraires dans le grand dictionnaire de la vie. Il ne nous est pas donné d’imaginer que ces mots puissent devenir des réalités. Des compagnons sur le chemin du foudroiement final. Qu’au terme d’une jouissance parfaite de la santé physique et morale nous puissions, nous aussi, nous débattre dans la fange des sourires oubliés et des êtres torturés.
Il ne m’apparaissait pas à ce moment-là que toutes ces altérations puissent devenir miennes. Que sur le jet d’un pile ou face existentiel, la pièce retomberait du mauvais côté. Comme si le lanceur avait calculé son coup et régit mon devenir à l’instant même où mon téléphone avait sonné.
Le destin se résume en peu de chose.
Que l’on choisisse de répondre ou non à un appel téléphonique en fait partie. La présence ou l’absence. Une route plutôt qu’une autre. Une heure, un lieu, un choix. Une crevaison. D’aucuns résumeraient ça en karma, certains de l’absolue connexion de toutes choses ; nous ne serions en quelque sorte que les maillons d’une même chaîne et ne choisirions pas notre destinée.
Je suis plutôt pragmatique et s’il m’est autorisé de croire en quelque chose, au-delà de toutes considérations théologiques, c’est plutôt en ce satané – est-ce théologique de s’exprimer ainsi ? - effet papillon. Nos actions entraînent des réactions. Nos choix, d’autres choix qui s’enchaînent à l’infini jusqu’à l’épuisement de l’Être. Un autre le remplace et le cycle se perpétue indéfiniment.
À l’heure où je vous narre ce récit, mes choix sont désormais très limités.
Ceux que j’ai faits auparavant me paraissaient être les bons, sans quoi, pourquoi les aurais-je faits ? On ne va délibérément pas se jeter dans la gueule du loup, à moins d’être totalement irresponsable ou fondamentalement masochiste. Il se peut aussi qu’une parfaite innocence nous guide sur la voie des échecs. L’aventure de la vie est faite d’expériences, qui, menées à bout, constituent de lourds bagages à porter mais aussi une solide maîtrise dans la gestion des situations. Errare humanum est, perseverare diabolicum, comme dit le proverbe. L’erreur est humaine, persévérer dans ses erreurs mène à l’échec. L’entêtement dans le mauvais choix conduit sur des routes de plus en plus chaotiques.
La mienne, aussi courte fût-elle, avait été dans un premier temps un joli chemin champêtre fleuri, et s’était transformée, au fil des kilomètres parcourus, en un étroit sentier caillouteux et hostile. Bien qu’il me soit difficile d’admettre que je fus au bout du chemin, je distinguais mal les embranchements qui pouvaient m’être proposés. Si l’on considère que chaque ligne d’arrivée franchie mène à un aiguillage proposant de multiples solutions de direction, la perspective que j’avais aujourd’hui ne m’offrait pas quantité de routes.
Quand je dis plus haut que ce récit n’a rien de banal, je me demande si c’est exactement la formule qui convient. Disons que, sans être banal, il ne saurait être non plus extraordinaire. Les protagonistes étant eux-mêmes tristement banals. Ce ne sera finalement qu’une succession d’évènements qui nous conduiront dans les affres de la tragédie. Et, à l’instant T où tout basculera dans le néant, il n’en restera qu’une infime trace. Cette trace que vous parcourrez assidûment sans vraiment savoir où elle vous mènera. C’est tout l’intérêt de mon récit. Suivre les pas que j’ai laissés derrière moi pour m’accompagner jusqu’au bout de l’aventure.
Il me faut pour cela remonter quelques jours en arrière.
Le jour où tout a commencé.
Je m’appelle Clémence Constand.
Je vais vous raconter comment je suis morte.
Chapitre II
SUR LA ROUTE
Samedi 10 juin
Le van noir filait à vive allure sur l’autoroute A6 en direction de Villefranche-sur-Saône.
Greg se souciait peu des radars automatiques qui jalonnaient le trajet et s’en remettait à l’observation des panneaux indicateurs le prévenant de la présence de ces yeux inquisiteurs, gouffre à pognon des contribuables. Bien sûr, il n’était pas à l’abri d’une patrouille mobile de Gendarmerie qui aurait pu le flasher à n’importe quel moment, mais il se disait que le risque en valait la chandelle. Bien que le véhicule soit assez ancien et qu’il accuse pas loin de deux-cent mille kilomètres au compteur, le moteur tournait rond et le vieux diesel poussait la carcasse à près de cent-soixante-dix km/h sur le long ruban d’asphalte. Depuis qu’il avait rejoint l’autoroute à hauteur de Lyon, Greg n’avait plus lâché la pédale d’accélérateur, et comptait bien qu’il en soit ainsi durant les 500 kilomètres qui les séparaient, son groupe et lui, de la ville d’Hirson dans le département de l’Aisne.
Les accords lourds du Black Album de METALLICA accompagnaient la petite troupe qui suivait scrupuleusement le rythme en secouant la tête et en imitant les instruments de musique, vociférant parfois les paroles des chansons dans un anglais approximatif que les musiciens nomment yaourts1. Le volume tourné à fond, les enceintes crachaient leurs décibels qui couvraient allègrement le ronronnement agressif du moteur poussé à bout. Chacun y allait de sa gestuelle particulière, mimant le plus précisément possible les riffs de guitare ou les roulements de batterie. C’était d’ailleurs certainement le propre des musiciens que de vouloir toujours, et dans n’importe quelle situation, singer les instruments de musique au fur et à mesure que ceux-ci intervenaient dans une chanson. Et à ce petit jeu-là, il faut avouer que Julian, le batteur du groupe, se défendait pas mal.
— Ça me donne soif tes conneries !
À la droite de Julian, se trouvait Quentin, l’un des deux guitariste avec Chris.
— T’en veux une ?
Il tendait devant lui une cannette de Kro qu’il venait de décapsuler. Julian la récupéra et porta immédiatement le goulot à ses lèvres.
— Qui en veut une ? Reprit Quentin en plongeant la main dans la glacière qui se trouvait devant ses pieds.
Tout le monde se porta volontaire, hormis Greg qui déclina et resta concentré sur sa conduite.
Il lui arrivait parfois d’être raisonnable ; ce qui était pour lui un effort considérable. Comme il était le plus âgé du groupe, il se considérait être un exemple pour les autres, mais son attitude variait en fonction de la situation. Tantôt droit et respectueux lorsqu’il n’avait pas trop bu ou fumé d’herbe, il pouvait être parfaitement odieux et autoritaire. D’ailleurs le surnom dont il avait hérité en disait long sur son caractère. Dans le groupe, bien que ce sobriquet ne lui fasse pas plaisir, on s’ingéniait à l’appeler « le chef ». C’était surtout lorsque les répétitions ne se passaient pas comme prévu et que Greg piquait alors l’une de ses légendaires crises d’autorité en considérant ses copains comme des employés tout entiers acquis à la cause du groupe.
Perfectionniste ?
Greg l’était sans doute. Mais la perfection ne s’obtient pas lorsqu’il s’agit de créations artistiques. Au plus, il est donné de côtoyer le précis, le professionnel – le carré dans le jargon musical – mais la perfection, non. D’autant que si perfection il devait y avoir, il aurait fallu que les autres membres du groupe s’accordent au diapason des ambitions de Greg, ce qui n’était évidemment pas le cas. Tout au plus y mettaient-ils de la bonne volonté et un certain savoir-faire – Julian prenait des cours dans une école de batterie réputée – mais cela ne restait pour eux qu’un loisir, un passe-temps ; un piège à gonzesses. Concernant ce dernier point, ce n’est certainement pas Julian qui dirait le contraire, lui qui mettait tout en œuvre afin de réussir l’exploit de prendre dans ses filets la belle Clémence, joyau convoité et inaccessible de la totalité des membres du groupe. Une perle dans un écrin qui ne demandait qu’à être mise en valeur, seulement voilà, Clémence était la petite sœur de Greg. Ce qui rendait la tâche beaucoup plus compliquée. Car, malgré l’amitié qui les liait tous, s’il y avait bien un sujet sur lequel Greg ne plaisantait pas, c’était bien celui-là.
De deux ans sa cadette, Clémence, surnommée Clem par la bande, était une sublime blondinette, élancée et raffinée. Passant la majeure partie de son temps le nez dans des bouquins, elle assistait parfois – lorsque son frère le voulait bien – aux répétitions du groupe, qui s’en trouvaient dès lors très perturbées. À l’instar de Julian qui en était tombé fou amoureux, il faut avouer qu’elle ne laissait pas les autres membres du groupe indifférents. Vous savez ce que c’est, une fille, qui plus est superbe, au milieu d’une bande de copains à peine sortis de l’adolescence, et vous avez là le cocktail idéal pour créer des tensions et des convoitises.
Clémence le savait, bien sûr.
Elle en jouait même. Lorsqu’elle se pointait en répet elle prenait toujours un soin particulier à choisir la tenue la plus sexy de sa garde-robe et le maquillage légèrement provocant qui allait de pair. Les phéromones faisaient le reste. Les fausses notes et les « absences » étaient alors nombreuses, jusqu’au moment où Greg claquait la porte, intimant l’ordre à sa sœur de le suivre. La repet se terminait alors dans la confusion et les rires. Julian, des rêves érotiques plein la tête, et même s’il avait joué de la batterie comme un pied, les répet avec Clem étaient, de loin, les meilleures qui soient. Du moins, celles dont les effluves le suivraient jusque tard dans la nuit. Celles dont les images d’une poitrine gonflée sous un t-shirt Aerosmith faisaient naître en lui des désirs inavoués, qu’il soulageait d’une main tremblante le soir au fond de son lit.
Avant de prendre la route, Julian avait eu la chance de manger chez Greg ; en présence de Clémence. Ce qui l’avait plongé dans un abîme de rêveries dont il subsistaient encore quelques bribes qui l’accompagnaient en sirotant sa bière. Elle était assise sur le canapé et il l’avait rejointe discrètement, une envie brûlante de lui passer la main autour des épaules lui contractant l’estomac. Elle lisait. Il pouvait se remémorer chaque mot de leur brève conversation :
— C’est drôle ton bouquin ?
— Pas vraiment. C’est l’histoire d’un écrivain qui est séquestré et torturé par une vieille folle.
Julian pivota la tête en direction de la tranche du livre : Misery
— Et c’est bien ?
— Oui ! Enfin, c’est du Stephen King. C’est toujours bien à condition que l’on soit réceptif à son univers.
— J’crois que j’ai vu le film un jour.
Elle ne rétorqua pas.
Julian ne pouvait pas comprendre. Les seuls livres qui trouvaient grâce à ses yeux étaient ses Mangas favoris, tels Kuroneko ou encore Midnight Secretary. Qu’il trouvait diablement bien illustrés, avec des héroïnes sexy et des histoires érotiques.
— Pourquoi tu rigoles alors ?
— C’est toi qui me fais rire, gros malin.
Comme tous les garçons, Julian était plutôt long à la détente. Il ne comprenait pas les allusions, pas plus que les insinuations.
Le « grouille-toi, on n’a pas que ça à foutre ! » que Greg avait prononcé à ce moment-là avait mis un terme à la conversation et rompu définitivement le charme.
Quentin referma la glacière.
Les cannettes vides trouvèrent leur place dans un grand sac poubelle et il reprirent leurs mouvements mécaniques accompagnant les notes lourdes de Sad But True. Le van tanguait. Ils ne s’en apercevaient pas, mais les instruments de musiques, batterie et autres amplis calés à l’arrière du véhicule, s’entrechoquaient brutalement à chaque embardée. Greg ralentit un peu et tenta de stabiliser le van, mais ce dernier semblait ne plus vouloir répondre à ses commandements.
Il coupa brutalement la musique.
— Qu’est-ce qui se passe ? Demanda Chris.
Chris n’était certes pas le garçon le plus attirant de la bande, mais il jouait bigrement bien de la guitare. D’ailleurs il jouait bigrement bien de tout. Musicien accompli, Chris avait ce don pour « comprendre » chaque instrument dès qu’il en avait un entre les mains. On lui aurait donné une cornemuse, qu’il en aurait tiré des sons harmonieux. C’est en grande partie pour cette raison qu’il avait été engagé dans le groupe. À l’époque de son recrutement, la formation ne comptait qu’un seul guitariste, mais les aspirations musicales de Greg prévoyaient des rythmiques composées pour deux instruments, ainsi que des duels de solo qui devraient harmoniser le tout. Après quelques essais avec de nombreux prétendants, le choix s’était porté sur Chris assez facilement.
— J’en sais rien. Je n’arrive pas à rouler droit.
— T’es bourré ?
Un éclat de rire général inonda le véhicule avant qu’une secousse plus violente ne fasse taire tout le monde.
— Merde… Ma batterie…
Julian se retourna sur son siège et inspecta comme il le put les flancs de sa grosse caisse qui heurtait de temps à autre le corps rugueux d’un ampli Marshall.
— Fais gaffe, merde… Tu vas tout bousiller.
Greg faisait gaffe.
Concentré au maximum, il tentait tant bien que mal de stabiliser la van qui changeait de trajectoire inopinément.
— Va falloir s’arrêter… dit-il contrarié.
La première aire d’autoroute se trouvait quelques kilomètres plus loin d’après le panneau qu’il venait de dépasser.
— Je vais essayer d’aller jusque-là, reprit Greg. Sinon je serais forcé de m’arrêter sur une bande d’arrêt d’urgence…
— La poisse, grogna Julian.
Greg décéléra et maintint une allure aux alentours de 80 km/h qui lui permettait de rouler sans trop tanguer. Plusieurs camions lui firent des appels de phares avant de le doubler dans un fracas épouvantable de coups de klaxon et de déplacement d’air. Il savait qu’il gênait la circulation et qu’il risquait à tout moment de se faire emboutir, mais il n’avait pas le choix. Rouler plus vite aurait été dangereux. Le van pouvait se renverser et créer un accident effroyable. La station-service n’était plus très loin. Avec un peu de chance, ils y arriveraient en vie et pourraient faire face à la situation.
Les kilomètres qui suivirent furent les plus longs de leurs vies.
Les poids-lourds les frôlaient selon un rythme tellement rapide que Greg en arrivait à se demander si ce n’était pas plutôt un train de marchandises qui les doublait. En tout cas, l’effet était similaire. Dans le van, personne n’osait prendre la parole. Même David, frère ainé de Quentin et bassiste du groupe, d’ordinaire plus exubérant et démonstratif n’osait dire un mot. Ils subissaient tous la situation, sachant que le moindre écart pouvait leur être fatal ; et il ne pouvait rien faire d’autre.
Non seulement le véhicule tanguait, mais des soubresauts de plus en plus violents provenant de l’arrière se faisaient sentir. Comme si une main géante retenait le van par le pare-chocs et le secouait.
Greg ralenti encore.
La voie de décélération était en vue.
Tel un mirage dans le désert, elle semblait s’éloigner à mesure que l’on s’en approchait, mais Greg finit par s’engager et put se garer sur une place de parking avec un soulagement non feint. Il soupira bruyamment et coupa le moteur. A l’arrière du véhicule les quatre compères firent de même.
— Bon ! Fit Greg. Je vais voir ce qu’il se passe. Restez-là.
Malgré la recommandation qui venait de lui être faite, David ouvrit la porte latérale du van et sortit. Il avait mal aux fesses d’être resté trop longtemps assis et voulait se dégourdir les jambes. Chris lui emboita le pas en ouvrant la portière côté passager, bientôt rejoint par Quentin qui descendit en même temps la glacière. Seul Julian resta sagement dans le fourgon. Il était plongé dans ses pensées. Les quelques kilomètres qu’ils venaient de parcourir dangereusement l’avaient fait se terrer dans un mutisme apeuré et il avait du mal à s’en remettre.
Greg fit le tour de son van et constata les dégâts lorsqu’il s’arrêta devant la roue arrière droite. Le pneu était lacéré et il ne restaient que quelques lambeaux de caoutchouc autour de la jante. Il s’en était fallu de peu que celle-ci ne soit touchée à son tour. Il se demanda même comment il avait fait pour rouler avec une roue dans cet état. Pas étonnant que le van ait fait des embardées ; à l’allure à laquelle il roulait, ils auraient dû se retourner s’écraser contre les barrières de sécurité, les tuant tous sur le coup. Il en avait des sueurs froide rien qu’à l’évocation de cette perspective.
Les autres s’étaient postés en cercle autour de lui et observaient le pneu déchiré en silence. Ils devaient se faire la même remarque et étaient sans doute soulagés que le sort n’ait pas été contre eux lors de ces derniers kilomètres.
Greg n’avait certes pas imaginé les choses sous cet angle lorsqu’il avait reçu la confirmation de leur participation au Festival. C’était il y a quelques semaines de ça, au lendemain d’une nuit torride dont il se souviendrait longtemps. Mais pour l’heure, il devait se concentrer sur la situation et une terrible angoisse était en train de le saisir.
Personne ne lui pardonnerait jamais son erreur.
Chapitre III
UNE BONNE NOUVELLE
Jeudi 18 mai
La chaleur de la fumée lui glissa le long de la gorge et il manqua de s’étouffer tant la taffe était longue.
— Putain ! Il arrache.
— Parce que c’est du bon !
L’extrémité du joint rougeoya à nouveau. Ses poumons s’emplirent de drogue. Il prit une grande inspiration et ferma les yeux. Tout son corps semblait flotter. Il ne sentait plus le poids de ses bras, ni de ses jambes. Il tenta de se lever du gros fauteuil en cuir déchiré, tituba, et retomba assis, comme mû par une force invisible qui l’aurait tiré en arrière.
Il partit d’un fou rire idiot.
Il se voyait cerné de ballons de baudruches multicolores qui l’enveloppaient et le faisaient « flotter » au gré des volutes de fumée dans la petite chambre. Il faut dire qu’il n’en était pas à son premier pétard de l’après-midi et ses idées étaient de plus en plus confuses. Il n’arrivait même plus à se souvenir comment il avait fini par se rendre ici. Mais l’endroit était accueillant et chaleureux. C’est tout ce qui comptait pour le moment.
Il aspira de nouveau goulûment la petite cigarette roulée.
Il se sentait tellement à l’aise qu’il se demandait comment il pouvait encore supporter de porter des vêtements. Son corps tout entier avait envie de s’émanciper et de s’envoler avec lui. Il lui semblait que son cerveau s’était détaché de son enveloppe charnelle et qu’il voyait le monde d’un peu plus haut ; du moins, pas plus haut que le plafond, où son regard venait de se perdre à déchiffrer les méandres des fissures qui le zébraient.
Il baissa enfin les yeux et s’aperçut qu’il ne portait qu’un caleçon.
Hallucination ou réalité ?
Il repartit d’un fou rire gras qui se termina en quinte de toux.
Faisant un rapide tour d’horizon, il balaya la pièce d’un regard embrumé et s’arrêta plus longuement sur la créature qui se trouvait en face de lui. Sa vue n’était pas nette. Il avait besoin d’une paire de lunettes. Il cligna des yeux pour faire la mise au point et corrigea son appréciation ; il n’avait pas besoin d’une correction visuelle, c’était ses terminaisons nerveuses qui ne répondaient plus à ses injonctions mécaniques.
— Je t’aime ! souffla-t-il dans une brume grisâtre chargée de cannabis.
Elle se mit à rire à son tour.
— Tous les garçons aiment les filles dans ces moments-là ! rétorqua-t-elle.
Nouvelle taffe.
— J’crois que je suis complètement défoncé ! avoua-t-il. J’vais être incapable de rentrer chez moi.
— T’as qu’à rester dormir ici. Ma mère est au boulot ce soir, pis de toute façon, elle s’en fout.
La mère de Carla, infirmière de nuit, avait depuis longtemps « baissé les bras » en ce qui concernait l’éducation de sa fille. Résolument décidée à ne rien foutre, Carla traînait dans les bars de la ville où se réunissaient la plupart de ses potes. Elle y passait la majeure partie de son temps, entre bières et clopes, à disserter sur tel ou tel groupe de musique, les concerts à venir, et, bien sûr, les aventures sexuelles des uns et des autres. Pas farouche, Carla avait déjà conquis plusieurs de ses copains, avec qui elle ne restait en général que très peu de temps, se lassant vite. Ce qui l’attirait le plus, c’était la surprise de la découverte. Elle n’était pas faite pour des relations durables et compliquées. Elle aimait trop son indépendance. Pour peu qu’un gars lui propose un semblant de vie commune qu’il était aussitôt relégué au rang d’ex-petit ami.
— J’peux pas. J’ai plein de trucs à faire demain.
Il essayait de se convaincre, mais la proposition était trop tentante.
Il reprit une bouffée avant de tendre le joint à Carla.
— Bah ! Pourquoi pas. Après tout, c’est pas comme si j’allais au boulot.
Il se mit à rire et s’écroula sur le tapis de la chambre. Son caleçon ayant mystérieusement disparu, il se retrouva nu, parcouru de mille frissons qui excitèrent sa libido. La fumée et les caresses habiles de Carla venaient d’avoir raison de ses dernières volontés.
Il ne rentrerait pas chez lui.
Il passa le reste de la soirée dans une sorte de brouillard artificiel, aux relents multiples de sexe et de drogue ; manqua de vomir, mais ravala au dernier moment les remontées acides qui lui déchiraient l’œsophage. Il avait la gorge sèche ; les yeux brûlants. Se levant péniblement au milieu de la nuit, il voulut boire, mais ne trouva qu’une canette avec un fond de bière chaude qui hébergeait leurs derniers mégots de cigarette. Le contact sur ses lèvres lui provoqua un haut-le-cœur qui lui retourna l’estomac. Voulant prendre appui sur ce qui lui semblait être une table de chevet, il chavira et se retrouva à quatre pattes. Il pesta avant de tenter de se remettre debout, puis retomba lourdement.
Il bascula en arrière.
Sa tête heurta le montant du lit dans un éclair de douleur.
Il reprit connaissance vers 11 heures, le lendemain matin.
Carla n’était plus dans la chambre. Il régnait dans la pièce un chaos indescriptible. Des canettes renversées, des cendriers pleins, une forte odeur âcre de tabac froid et plusieurs préservatifs usagés jonchaient le sol. Surtout, ce foutu mal de crâne qui ne le lâchait pas depuis qu’il avait ouvert les yeux. La lumière du jour lui perforait les globes oculaires pour s’en venir le frapper avec une violence inouïe. Assis au bord du lit, il contemplait le désastre d’un regard vitreux. Certes, il avait déjà picolé comme un salaud et fait des teufs d’enfer, mais ce matin il était dans un état de délabrement particulièrement avancé.
Ma tête va exploser.
Il se leva, tituba jusqu’au petit bureau encombré de feuilles et de tabac à rouler, récupéra son téléphone et fit une grimace en voyant l’heure avancée.
Putain, bientôt midi.
Il tâta son front et grogna. Non seulement il avait des maux de tête épouvantables mais il venait de constater que le mal avait également poussé sur son front. Il alluma son téléphone, appuya sur l’icône « appareil photo » puis le configura en mode selfie pour observer son visage comme s’il s’était agi d’un miroir. Il constata alors qu’il avait abondamment saigné et que le sang séché lui faisait un masque d’épouvante sur toute la partie droite, de son œil à sa bouche. Les coulures rouge brun lui conféraient désormais une ressemblance à s’y méprendre à l’un des zombis de la série Walking Dead.
Putain, mais qu’est-ce que j’ai foutu hier soir ?
Il se posait encore la question en s’observant attentivement lorsque Carla ouvrit la porte et pénétra dans la chambre.
— T’es réveillé mon chou ? se moqua-t-elle.
Il tourna la tête dans sa direction, ce qui lui demanda un effort de concentration important. Il avait l’impression d’avoir rouillé durant la nuit. Sa nuque émettait des craquements inquiétants à chacun de ses mouvements.
— T’as vu ma gueule ? explosa-t-il.
Elle partit d’un petit rire étouffé tout en refermant la porte derrière elle.
— Oui ! Cette nuit, tu t’es mangé l’angle du lit. J’ai voulu te soigner mais t’étais tellement défoncé que j’ai rien pu faire. Si tu veux te laver, y’a la salle de bains au fond du couloir, mais fais pas de bruit, ma mère dort.
Sa mère dort !
Il accusa le coup, se rendant compte de son état et de l’effet qu’il pourrait faire à toutes les personnes qui croiseraient sa route à cet instant.
— Merci. Juste histoire d’enlever le sang. Si je sors comme ça…
Il laissa sa phrase en suspension.
Elle hocha la tête.
— Faut que je file, dit-elle. Quand t’as fini t’as qu’à claquer la porte derrière toi.
Il fit signe qu’il avait compris.
En descendant les escaliers du petit immeuble de cinq étages – elle habitait au quatrième – il sourit à l’évocation de la soirée qu’il venait de passer. C’était sa toute première nuit en compagnie de Carla, et elle avait été torride. Du moins, selon ce dont il pouvait se souvenir ; ce qui devait osciller entre vingt et trente pour cent. Et même avec un si faible pourcentage, les images qu’il avait en tête lui promettaient que les moments occultés avaient dû être d’un niveau riche en sensations.
Il connaissait Carla depuis quelques années déjà, ils avaient flirté quelques fois, mais ce n’était jamais allé plus loin. Il l’avait par contre très souvent vue se réfugier dans les bras de nombreux potes, mais il s’était toujours défendu de croire qu’un jour ce puisse être son tour. Il n’avait pas envie de fantasmer outre mesure.
La journée d’hier avait balayé tous ses doutes et ses frustrations.
L’air frais du dehors lui fit du bien.
Il tâta les poches de son jean et y trouva un paquet de cigarettes écrasé. Il en sortit une, la redressa un peu et l’alluma à l’aide du briquet Guns n’Roses que sa précédente copine lui avait offert pour ses vingt-quatre ans. Retrouvant peu à peu ses esprits, il se remémora le pourquoi il était venu chez elle en premier lieu, avant d’être invité à faire des galipettes toute la nuit. Fouillant de nouveau son jean, il y dégotta ce qui était caché si profondément. Le sourire sur ses lèvres s’agrandit. Il déplia le petit paquet enveloppé de papier d’aluminium et en renifla son contenu, comme pour vérifier qu’il s’agissait bien de ce qu’il était venu acheter la veille, puis le replia délicatement avant de le glisser de nouveau au plus profond de sa poche. Carla était, en dehors d’un bon coup au lit, son fournisseur officiel en cannabis.
Le week-end s’annonçait bien.
Il consulta sa montre : 13h15
Il avait toute l’après-midi pour glander avant de rejoindre ses potes et leur annoncer la bonne nouvelle : Ils étaient retenus pour jouer au Deathstorm Festival2le dimanche 11 juin en ouverture de la deuxième journée. Une opportunité qui s’était offerte à eux alors qu’ils avaient concourus parmi des centaines d’autres groupes.
Le début de quelque chose de grand.
Il mit ses oreillettes, fouilla les nombreux MP3 de son smartphone, opta pour un album de MEGADETH et se décida à flâner en ville, s’arrêtant parfois devant une vitrine, mais le plus souvent maugréant devant l’apathie des badauds qui sillonnaient les rues comme des âmes en peine. Il se demandait comment on pouvait passer d’une adolescence rebelle et tourmentée à cet état végétatif dont souffraient bon nombre de citoyens. Métro-boulot-dodo selon la formule consacrée. Ce devait être la posologie pour une vie sans saveur, harassée par les dettes et les crédits à la consommation. Chronométrant au fil des mois les jours qui séparaient l’usine des cinq semaines légales de congés payés.
De cette vie-là, il n’en voulait pas.
Et pour ne pas plonger dans ces affres prolétaires, il devait tout faire pour que ça marche. Et ne pas avoir à bosser huit heures, comme le vociférait si bien Bernie dans le premier album de TRUST ; à rentrer le soir, vidé, et s’affaler sur un canapé Ikea – en quatre fois sans frais – devant une émission débile du câble dont l’animateur vedette se prenait pour le centre du monde et riait à ses propres blagues.
Gerbant.
En croisant Monsieur-tout-le-monde il se surprit à grimacer.
Il avait envie de leur foutre des coups de pied au cul pour les faire réagir, mais la drogue dont ils étaient dépendants était bien plus addictive que n’importe quel joint qu’il pouvait fumer le soir. Ce qui l’agaçait le plus, c’est que ce Monsieur-tout-le-monde devait penser exactement la même chose de lui en voyant sa dégaine hirsute de tatoué et percé. Il devait se dire qu’il était un rebut de la société, une sorte de punk-à-chien traînant devant les supermarchés pour faire la manche.
Triste réalité d’opposition d’opinion.
Qui avait raison ?
Sans doute personne ; ou les deux à la fois. Pas étonnant que bon nombre de citoyens dits « modèles » se réfugient alors dans l’alcool, cette douce descente aux Enfers, légalisée par les pouvoirs publics, linceul des vies conjugales au profit des brèves de comptoir chères à Jean-Marie Gourio.
Bah ! Chacun sa merde. Après tout, cette vie de zéro ils l’ont choisie3, chantonna-t-il.
Il était heureux et profitait des moments de bonheur que lui offrait l’existence, sans se douter un instant, que tous ses rêves allaient se transformer en cauchemars.
Chapitre IV
SOLUTION DE RECHANGE
Samedi 10 juin
Des lèvres sucrées s’écrasèrent contre les siennes.
Il goûta au long baiser comme s’il s’agissait d’une friandise de gamin. Il sentit alors ses propres lèvres s’entrouvrir alors que leurs langues se mêlaient dans un ballet voluptueux et humide. Tout son corps répondait à la caresse buccale et des frissons lui parcoururent l’échine. Ses mains s’agrippèrent aux hanches de sa partenaire, la tirant contre lui, voulant la retenir pour que cet instant magique ne trouve pas de terme. Il se délecta de la douceur de ses seins se posant sur sa poitrine ; de la chaleur de son pubis s’écrasant sur sa cuisse et ne put retenir un râle de plaisir. Les mains de sa partenaire lui griffaient tendrement le dos, descendant le long de sa colonne vertébrale pour aller mourir sur le haut de ses fesses. Elle devait certainement sentir sa solide érection et il rougit, mal à l’aise. C’était la première fois qu’il osait se mettre nu devant une fille, et ce n’était pas une fille quelconque. Il ressentait à la fois de la peur et de l’envie. Ce mélange de sentiments qui le poussaient à agir autant qu’ils le freinaient. Ses mains désiraient parcourir ce corps soyeux à la découverte de l’interdit, mais ses gestes étaient maladroits, robotisés. Elle devait s’en rendre compte, aussi le guidait-elle doucement, proposant les caresses pour mieux le faire se détendre. Il ferma les yeux et se laissa faire, tous les sens en alerte. Mais un petit cri lui échappa, figeant l’instant et rompant le charme.
Clémence se détacha et lui sourit.
Des hurlements retentirent alors.
Il ne les perçut pas tout de suite, trop occupé à glisser ses mains le long du corps musclé de sa belle.
« Attention au camion… »
Son corps flotta un moment dans un semi-brouillard. Il ouvrit lentement les yeux, s’attendant à voir le doux visage de Clémence mais fut aveuglé par deux phares immenses surgissant de la nuit.
« Attention… Jul… Le camion… »
Les deux globes lumineux fonçaient sur lui à vive allure.
Il poussa un rugissement effroyable et bondit avec la violence d’un diable à ressort qui jaillit de sa boîte. Se recroquevillant en position fœtale, il attendit le choc effroyable qui allait indéniablement le propulser dans un monde fait de ténèbres et de silence. Il revit ses dernières heures comme si l’on passait un film en mode accéléré dans sa tête, puis entendit de nouveaux cris ; plus distincts, moins effrayants, familiers.
Des rires ?
La lumière du jour l’aveugla. Les ombres autour de lui ne semblaient pas hostiles.
Au contraire.
Ses potes se foutaient de sa gueule !
Il se releva, des bourdonnements dans les oreilles et vit Greg, deux lampes de poche en main refaire le mouvement des phares arrivant sur lui. Les autres pleuraient de rire.
— Vous êtes cons ! J’ai failli me pisser dessus…
— Fallait te sortir de ton cauchemar, répondit Greg. Tu poussais des cris de pucelle.
Julian repensa soudain au rêve délicieux qu’il venait de faire et maudit son pote de l’avoir tiré si brutalement des bras de Clémence. Il se garda pourtant bien de trahir le secret de son songe érotique, sachant qu’il se ferait d’autant plus railler s’il se confiait à ce sujet. Sans parler du fait qu’il s’agissait, entre autres, de la sœur du Chef. La douleur qui émanait de son entrejambe était cependant bien là pour lui rappeler qu’un jean trop étroit n’est pas compatible avec les pulsions sexuelles d’un homme, fussent-elles provoquées par des images mentales sur la banquette arrière d’un van.
Il grimaça un rictus à l’adresse de ses compagnons de route.
L’aire d’autoroute était déjà bien envahie alors qu’on était encore qu’à la toute fin du printemps ; les beaux jours s’étaient installés depuis quelques semaines et les touristes affluaient de toute l’Europe en direction du sud de la France. Les nombreux couples dont les enfants n’étaient pas encore en âge d’aller à l’école profitaient des prix bas du début de saison pour aller voir la mer ; les retraités fréquentaient eux aussi les stations balnéaires, hors du rush des juillettistes et des aoûtiens tandis que bon nombre de Hollandais, Belges et autres Allemands traversaient également l’hexagone à bord de leurs puissantes berlines. Il semblait d’ailleurs que ces chanceux étrangers soient toujours en vacances à en croire le nombre important de véhicules de ces pays circulant en France à n’importe quelle période de l’année.
— Et t’as pas de roue de secours ? s’étonna Julian.
Il faisait le tour du van, consterné.
— Ben non… Figure-toi que pour ranger toute ta batterie, il a fallu faire de la place. C’était la roue de secours, ou ta putain de grosse caisse.
Greg s’agaçait un peu des remarques de Julian.
— On aurait dû prendre deux bagnoles, râla le batteur. Et tu vas appeler une dépanneuse ?
— T’es fou ! Ça va nous coûter un max. J’ai pas les thunes. Et puis après, on fait quoi ?
— C’est juste un pneu, ça va pas nous immobiliser longtemps.
— Tu ne connais pas les services autoroutiers ? Ils vont nous remorquer et nous larguer dans un garage du coin puis basta. Sans compter que nous sommes samedi et que nous serions coincés tout le week-end. En plus, personnellement je ne laisse pas le matos dans le van…
— Ouais, moi non plus ! renchérit Chris.
Ils furent tous d’accord sur ce dernier point.
Pourtant, concernant le matos, il leur faudrait bien un véhicule pour le transporter.
— Du coup ? T’as une solution ? reprit Julian.
— Oui ! Je vais appeler ma frangine. La roue de secours est dans notre garage, elle n’a qu’à la récupérer et nous l’amener. On la change et on repart comme s’il ne s’était rien passé. On aura juste perdu un peu de temps. J’ai regardé le trajet, si on ne s’arrête pas trop, on sera à l’heure pour le concert…
Greg avait terminé sa phrase dans un silence de cathédrale, tout le monde étant attentif à ce qu’il proposait, mais Julian avait décroché dès la deuxième phrase. Son regard s’était embrumé et il avait l’air béat des contemplatifs qui se projettent dans l’un de leurs mirages. La perspective de voir Clémence après le songe érotique intense qu’il venait de faire n’était sûrement pas due à la coïncidence. Il croyait aux signes du destin. Si la jolie blonde venait ici, c’est que hormis les obligations pragmatiques de Greg, un fatum inéluctable planait sur lui ; même si Greg continuait ses explications dans un monologue explicatif.
— On n’est qu’à cent bornes de la maison, elle n’en aura pas pour plus d’une heure de route. On n’a qu’à patienter en l’attendant. Profitons de cette pause forcée pour faire le point sur notre setlist4 et jouir du soleil…
Pour une fois que Greg prenait les choses avec philosophie, personne ne se fit prier et ils convinrent du choix et de l’ordre de passage des morceaux qu’ils allaient jouer, tout en décapsulant les dernières cannettes encore fraîches.
La petite Fiat punto rouge de Clémence – dont Jul connaissait le numéro d’immatriculation par cœur – se gara à gauche du van une heure et dix minutes après la première bière entamée. Greg se rendit directement au coffre et y récupéra sa roue de secours avant même que Clémence ait arrêté son moteur. Il avait mis à profit l’heure du trajet pour tout préparer afin de perdre le moins de temps possible. Le van était déjà relevé sur son cric ; la roue crevée avait été démontée et posée à côté. Il n’eut plus qu’à engager la nouvelle, revisser les écrous et ranger le matériel.
L’opération n’avait pas duré plus de cinq minutes en tout.
Une vraie manœuvre digne d’un retour au paddock de Formule 1.
Entre-temps, Clémence était sortie de sa voiture.
Elle était uniquement vêtue d’un mini-short en jean, qui laissait apparaître ses longues cuisses blanches, et d’un t-shirt noir sobrement floqué Rock n’Roll. Une tenue minimaliste qui ne manqua pas d’attirer les regards des membres du groupe, qui s’attardèrent un peu plus que de raison sur la plastique de la jeune femme. Quelques rires gras fusèrent à l’évocation de plaisanteries douteuses, avant que Greg ne fronce les sourcils, signifiant sa désapprobation.
Elle s’approcha du petit groupe d’amis, récupéra et décapsula une bière.
— Ai-je le droit à un peu de réconfort ? demanda-t-elle sans vraiment attendre de réponse. La route m’a desséché le gosier.
Elle porta le goulot à ses lèvres, et dans une attitude qu’ils considérèrent à l’unanimité comme sexy, but de longues gorgées du liquide houblonné.
— Bon ! On va y aller, trancha Greg, comme pour démystifier l’instant. On a déjà perdu pas mal de temps et je ne voudrais pas qu’on soit obligés de foncer comme des tarés pour rattraper le retard.
Ce qui fit tiquer les autres membres du groupe, car ils ne voyaient pas bien comment le van aurait pu aller plus vite que lors des premiers kilomètres parcourus.
— Je finis ma bière et je vous suis, répondit Clémence.
Greg, qui était en train de monter tiqua, puis revint vers sa sœur.
— Tu nous suis ?
— Ben oui ! Je vais au concert aussi. Avec vous quoi…
— Il n’en est pas question ! s’énerva Greg. Tu rentres à la maison. Les parents…
— Ils sont au courant, le coupa-t-elle. Je leur ai dit que je vous rejoignais et ça leur faisait même plaisir. Je crois qu’ils ont envie de se retrouver seuls pour un week-end, conclut-elle avec un clin d’œil.
Il grogna une réponse inaudible puis fit signe qu’il s’en moquait.
— J’te préviens, on t’attend pas ! Nous, on file… Si tu te perds je m’en fous.
Joignant le geste à la parole, il grimpa dans son véhicule, intimant l’ordre aux autres membres du groupe d’en faire autant.
