L'internat - Ted Schweik - E-Book

L'internat E-Book

Ted Schweik

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Beschreibung

Une intrusion va ramener Sylvie 36 ans en arrière, dans les souvenirs torturés de son adolescence...

Lorsqu’elle se réveille en cette nuit d’avril 2018, Sylvie Agnelli ne se doute pas qu’un infime détail va la replonger dans son passé douloureux, celui de ses années d’internat à Cluses, en Haute-Savoie. Mais qui est cet homme qui la retient prisonnière ? L’évocation de son nom fait ressurgir l’année scolaire 1981-82, lorsque Sylvie et ses amis David, Fabien et Valérie ont enduré l’enfer du pensionnat. Entre brimades, privations, intimidations et violences, ces quatre adolescents complices découvrent un secret qui les mène au cœur des plus sombres instincts humains.

Livrés à eux-mêmes, parviendront-ils à échapper au piège qui leur a été tendu ? Y survivront-ils ? La nuit cauchemardesque que Sylvie s’apprête à vivre en 2018 n’est que l’écho d’un voyage dans le passé, vers des souvenirs qu’elle aurait préféré oublier…

Un thriller intense qui vous plongera au cœur d’un véritable cauchemar !

EXTRAIT

Se déplaçant à la manière d’un chat prêt à surprendre sa proie, Sylvie glissa le long des murs et pénétra dans la cuisine. L’ilot central, avec ses plaques à induction et sa hotte d’aspiration ultra-moderne, lui faisait face. À gauche, un immense réfrigérateur de type « américain » se dressait ; à droite, des rangées de placards muraux brillaient de leur laqué rouge sang. Un plan de travail en marbre noir bordait les trois quarts de la pièce.

Ne voyant rien d’anormal, Sylvie s’apprêtait à rebrousser chemin lorsqu’elle se paralysa d’effroi. Elle voulut hurler, mais aucun son ne sortit ; son cri s’étrangla dans sa gorge. Son regard restait fixé sur un point précis. Comment avait-elle pu ne pas le voir plus tôt ? Une amulette, familière et sinistre, semblait la narguer, l’invitant à revivre un passé qu’elle avait presque oublié. Elle détourna les yeux, horrifiée, et c’est alors qu’elle aperçut une silhouette immobile dans l’encadrement…

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né en 1966 à Chambéry (Savoie), Ted Schweik a d’abord étudié l’horlogerie avant de se tourner vers les arts graphiques et le tatouage, qu’il pratique professionnellement depuis 2007. Musicien passionné, il joue de la guitare et chante dans divers groupes rock. Ted a commencé à écrire dès son adolescence sur une machine à écrire, et rédige son premier roman (non publié) en 1990. Aujourd’hui, il se consacre pleinement à l’écriture.

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Seitenzahl: 364

Veröffentlichungsjahr: 2020

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TED SCHWEIK

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’INTERNAT

Thriller

Editions « Arts En Mots »Illustration graphique : © Ted

 

 

 

AVANT-PROPOS

 

Lorsqu’en septembre 1981 j’intégrais le lycée professionnel de Cluses, et son internat, je n’imaginais pas que près de quarante ans plus tard cette expérience me servirait de support à une nouvelle histoire. Les moments décrits dans ce roman ne sauraient être un reflet strict de la réalité de ces années, mais je dois vous avouer que quelques parties autobiographiques se sont incidemment glissées au fil des pages.

À vous d’en déduire ce que vous voulez…

 

Entendons-nous bien : l’intégralité du texte est une fiction, ainsi que l’ensemble des personnages et des situations, même si j’ai pris un malin plaisir à imaginer leurs mésaventures, en les mêlant adroitement à des évènements et des rencontres vécus alors.

Qui n’a jamais rêvé de revivre son adolescence ?

Je me suis permis de me servir de la mienne pour rédiger les paragraphes et les chapitres qui vont suivre, et j’espère de tout cœur que vous prendrez autant de plaisir à les lire que j’en ai eu à les écrire.

Je vous abandonne à présent en bonne compagnie, car je sais que les péripéties de cette petite bande d’amis ne vous laisseront pas indifférents, et qu’elles sauront vous divertir en vous entrainant sur les traces laissées par les déboires de « mes pensionnaires » au tout début des années quatre-vingt.

En vous souhaitant une bonne lecture.

 

Ted Schweik.

 

PROLOGUE

 

La nuit venait de recouvrir la ville de son linceul opaque. Un ciel moucheté offrait son infini à quiconque levait les yeux pour en contempler la profondeur, et en cette fin août 1999 chacun y allait de ses vœux en observant les fréquentes pluies d’étoiles filantes. Le Nouvel An qui se profilait s’avérait tout autant festif que troublant, tandis que les journaux télévisés rabâchaient leurs sempiternelles recommandations pour « affronter » le bug de l’an 2000, divisant malgré elle la population entre sceptiques et convaincus.

 

Il faisait chaud.

Presque trop chaud même. Les terrasses des cafés affichaient complet, les marchands de glace vidaient leur stock pour la plus grande joie des petits et des grands, et chaque point d’eau se voyait pris d’assaut par toute une ribambelle de jeunes hétéroclites, n’hésitant pas à patauger dans la moindre fontaine.

 

Ceux-là ne l’intéressaient guère.

Leurs futiles divertissements ne trouvaient pas grâce à ses yeux. Il ne les considérait pas comme étant une valeur sûre pour le boulot qu’il avait à accomplir. Depuis quelques années déjà il arpentait les grandes agglomérations à la recherche de nouveauté ; c’était sonjob. Son avenir dans l’entreprise lui garantissait une évolution hiérarchique prometteuse, aussi prenait-il sa tâche très au sérieux, ne renâclant pas devant la pénibilité des kilomètres à parcourir, ni des conditions insalubres des logements qui lui étaient proposés.

Il faut dire qu’il n’avait pas vraiment eu le choix.

 

Détecté très jeune, il s’était petit à petit vu confier différentes missions, allant de la plus élémentaire, à la plus déroutante.

Lors de sa formation initiale, il avait dû subir une batterie de tests d’aptitudes, qui s’étaient tous révélés positifs. Le hasard avait voulu qu’il montre des signes avant-coureurs indiscutables, alors que rien ne le prédisposait à franchir les nombreux obstacles de la cellule de recrutement. Persuadés de tenir-là un futur candidat qui saurait faire prospérer la maison, les instructeurs avaient dès lors pris soin de parfaire l’enseignement de leur nouveau protégé, afin qu’il devienne opérationnel le plus rapidement possible.

Leur détermination portait aujourd’hui ses fruits.

 

Délaissant volontairement les artères marchandes encombrées de badauds bruyants et agités, il se faufila dans une ruelle plus glauque et moins fréquentée. Il n’avait pas de temps à perdre avant de satisfaire à son rendez-vous de la soirée.

Il connaissait les lieux.

Chaque fois qu’il avait été convié à l’une des réunions du groupe, il en était ressorti avec de nouvelles instructions, et de nouvelles directions à prendre. Cette fois-ci ne dérogerait pas à la règle ; on lui confierait une charge, qu’il honorerait dans le plus grand respect des institutions.

Il y prenait même un certain plaisir.

Rongé par une ambition débordante, il écrasait volontairement toute concurrence en priorisant le travail sur ses loisirs ; à la plus grande satisfaction de ses supérieurs, qui voyaient en cette opiniâtreté une forme d’obédience sous-jacente.

Qui forgeait, à terme, les plus redoutables chefs.

 

À minuit passé, les rues s’étaient vidées, les commerçants avaient tiré les rideaux, et les rares passants encore présents déambulaient nonchalamment sur le chemin du retour au foyer. Il croisa quelques couples arborant de larges sourires béats, se fit la réflexion que sa vie sentimentale ne décollait pas vraiment, et qu’à trente-trois ans il filait droit vers un célibat exigeant mais salutaire. Tout avait pourtant démarré de la plus rudimentaire des façons, son adolescence l’ayant naturellement guidé vers de brèves relations intimes, dont il avait su apprécier chaque instant ; fut-il de courte durée.

Il le regrettait parfois, quand, se morfondant dans une sordide chambre d’hôtel de banlieue, il se contraignait à avoir recours aux services tarifés d’une professionnelle du sexe.

Mais son devoir l’exigeait.

 

Ce soir était un grand soir.

Il venait d’accéder à l’avant-dernière marche du podium, et n’aurait plus à effectuer les redondantes tâches de subalterne. Dès le lendemain il sillonnerait les routes de France en compagnie du numéro 1 de la boite, œuvrant pour le développement de la marque, mais aussi pour son évolution personnelle. En tant que vice-président, il possédait désormais de conséquents avantages, et un salaire élevé qui lui permettrait de succomber à toutes ses envies, tout en restant anonyme.

Dominé par ses pulsions, il devait se méfier de tout, tout le temps.

 

Comme un symbole, la route de sa première virée le conduirait dans une ville peu ordinaire, chargée de souvenirs, dont il aurait été impensable qu’il y retourne un jour de plein gré. Pourtant, plus il y repensait, plus il se persuadait du bien-fondé de cette démarche, certain que cette destination n’était pas fortuite. Les flashs affluaient maintenant en masse. Les émotions, les douleurs, les moments de joie et de peine, les filles à peine pubères…

Il tâta son sexe, mal à l’aise.

Une solide érection lui comprimait le bas ventre.

 

Se saisissant de son moderne, et bien utile, téléphone cellulaire, il composa un numéro et s’entretint brièvement avec son interlocuteur, négociant le prix de la prestation. Avec l’avènement de ce nouveau type d’outil de télécommunication, les contacts se créaient plus rapidement, et plus discrètement.

Ce qui lui convenait.

 

Moins de trente minutes plus tard, deux jeunes filles frappaient à sa porte.

Il les invita à entrer.

Elles déposèrent leurs cartes d’identité sur la table de nuit, et empochèrent les billets tandis qu’il en vérifiait les informations. Il se retourna, satisfait, alors qu’elles débutaient un lent strip-tease aguichant.

Il sourit en mâtant vicieusement les petits seins à peine formés de la plus âgée, puis déboutonna son pantalon en s’allongeant sur le lit, conviant les deux jouvencelles à le rejoindre.

Moins de quinze ans toutes les deux…

C’est tout ce qu’il lui fallait !

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

RENTRÉE DES CRASSES

 

 

 

 

 

 

 

 

« Les souvenirs sont quelque fois une consolation, quelque fois une torture. »

Mayans MC

 

 

« Il n'y a pas de hasard... il n'y a que des rendez-vous qu'on ne sait pas lire. »

Jérôme Touzalin

CHAPITRE I

SEULE

 

Samedi 14 Avril 2018

 

Sylvie ouvrit les yeux.

Elle tâta machinalement à côté d’elle, s’attendant à trouver la douce tiédeur du corps de son mari, mais se rappela presque instantanément qu’il l’avait quittée deux mois plus tôt pour une jeunette, et qu’elle faisait désormais partie de cette catégorie de femmes divorcées, qui survivent seules dans leurs grandes maisons froides et vides, abandonnée de tous. Le lit nuptial, étant petit à petit devenu synonyme de solitude, elle n’y dormait que très rarement, lui préférant la dureté du canapé du salon, face au poste de télévision, ami de ses longues nuits de déprime. Il lui arrivait parfois de s’endormir habillée, ne s’astreignant pas à rejoindre l’étage, où séjournaient les fantômes de son bonheur. Les portes des chambres des enfants s’étaient refermées, tel le couvercle d’un tombeau, sur ce qu’avaient été les vingt dernières années de sa vie. Ses deux garçons avaient suivi leur père à plus de trois cents kilomètres, appâtés par les cadeaux superficiels de leur désormais belle-mère, ayant réussi le tour de passe-passe insolent d’envouter toute la famille. Sylvie ne les côtoyait plus guère qu’aux vacances, se lamentant secrètement de ce lien désormais rompu.

 

Cela faisait maintenant plus de huit semaines qu’elle trainait son ennui entre les cartons de déménagement et les meubles étiquetés au nom de son ex, coincée dans une spirale obsédante lui provoquant des migraines traumatisantes. Sans revenus fixes, elle devrait bientôt abandonner « sa maison » pour se retrouver recluse dans un petit deux-pièces-cuisine d’une zone urbaine mal famée. Malgré les prestations compensatoires, elle ne percevrait pas suffisamment pour prétendre à racheter les parts immobilières lui permettant de conserver sa superbe villa. Son architecte de mari l’avait fait bâtir moins de trois ans auparavant sur les hauteurs de la ville, dans un quartier résidentiel. Ils s’y étaient établis, entourés de leurs amis, et Sylvie y projetait déjà une vie digne de Gabrielle Solis, héroïne du feuilleton Desperate Housewives, faite de shopping et de Champagne millésimé. Tout se déroulait parfaitement bien, dans le meilleur des mondes.

Tout le monde était beau, tout le monde était gentil !

Elle réalisait à présent l’étendue de sa naïveté. La trahison gangrénait sournoisement son couple ; celle-ci prendrait incessamment l’allure d’une jeune blonde au décolleté vertigineux répondant au doux nom évocateur de Natacha.

Secrétaire attentionnée, s’il en était.

 

Les yeux encore englués de sommeil, Sylvie se redressa puis s’assit dans son lit. La détresse de sa situation lui martela aussitôt la tête plus durement qu’un coup ; des larmes montèrent lui brûler les paupières. Elle retint péniblement les sanglots qui tentaient de l’envahir. N'ayant pas clos les volets, elle constata avec amertume qu’il faisait encore nuit, puis jeta un regard furtif sur son téléphone. Surtout, détourner son attention des pensées morbides qui la taraudaient de jour en jour. Envisageant par trop de fois le pire, Sylvie s’obligeait à ne pas sombrer, même si elle refusait catégoriquement de se faire assister en cela par des psycho-charlatans, comme elle aimait à les nommer. Ses rares véritables amis ne demeuraient pas dans la région, elle s’était construit une existence en rapport avec les relations professionnelles de son mari ; qui l’avaient, bien entendu, snobée de la plus sommaire des façons une fois le divorce prononcé.

 

Sylvie se retrouvait à présent totalement démunie et désespérément séparée. Ses journées s’égrenaient en de longues heures de désœuvrement, clouée devant de sempiternelles séries télévisées ne lui arrachant ni le moindre sourire, ni la plus petite once de soulagement. Elle perdait également beaucoup de temps à s’abîmer dans la contemplation du néant des pages vides de sens de la plupart des réseaux sociaux, et rongeait son frein en découvrant finalement que les rapports virtuels entre les individus ne remplaceraient jamais la chaleur humaine d’un contact physique ; quand bien même fut-il de circonstance et non dénué d’intérêt.

Sylvie aurait cent fois signé pour un câlin plein de puces, plutôt que l’absence sidérale dont elle souffrait aujourd’hui.

 

Elle avisa la petite bouteille d’eau qui stagnait depuis plusieurs jours sur sa table de nuit, en but une gorgée, réprima une grimace, puis la reposa. Elle s’était réveillée en pleine nuit alors qu’elle prenait des anxiolytiques qui l’aidaient à trouver le sommeil, et savait qu’à partir de ce moment-là, elle n’arriverait plus à se rendormir.

Autant se lever et faire…

Faire quoi ?

Sylvie se posait réellement la question.

Que pouvait-elle bien envisager à trois heures du matin, dans une immense maison sans dessus dessous, rendue de semaine en semaine davantage inhospitalière ? La plupart de ses vêtements s’alignaient, soigneusement pliés dans le dressing. La vaisselle ne s’entassait pas dans l’évier – elle ne mangeait pour ainsi dire plus vraiment – et la poussière ne s’amoncelait pas autant que lorsque la vie de famille battait son plein. Elle ne s’imaginait d’ailleurs pas entreprendre un grand nettoyage, elle qui n’avait de toute façon jamais dû s’en préoccuper, l’aide-ménagère s’en chargeant quotidiennement.

 

Sylvie consentit à descendre.

Elle réintégrerait son canapé et allumerait la télévision. En zappant sur les centaines de chaînes câblées, elle dénicherait bien une niaiserie pour lui occuper l’esprit. Un bêtisier, un talk-show, ou même un antédiluvien Starsky et Hutch feraient bien l’affaire, pourvu qu’il ne soit pas question de couple, de trahison et de divorce. Mais, tel un fait exprès, la plupart des programmes s’ingéniaient à se délecter du sujet, comme si la Terre ne tournait désormais plus qu’autour de sa condition déplorable.

Les images se suffiraient à elles-mêmes.

Elle couperait le son.

 

Se faisant chauffer une tasse d’eau, elle contemplait le spectre lumineux de la ville lui faisant face en frissonnant. Il soufflait un air trop frais en cette nuit de printemps. La nature recouvrait peu à peu ses couleurs, mais l’on devinait bien que l’hiver n’avait pas rendu son dernier soupir, et qu’il pouvait ressusciter d’un moment à l’autre pour plonger la région dans une nouvelle vague de froid mordant.

Elle s’en contrefichait éperdument.

Emmitouflée dans son plaid à grosses fleurs jaunes, il pourrait bien neiger qu’elle n’y accorderait pas la moindre attention. Elle se surprenait même à penser que ce serait une bonne chose ; si tout pouvait se paralyser d’un coup elle en jouirait presque. L’agitation du quotidien lui donnait le tournis. Elle aurait volontiers plongé le monde dans un carcan de glace, à l’instar de cette Princesse de chez Disney qui se voyait punie d’avoir trop menti.

Car ce qui avait été le plus douloureux, c’est le mensonge.

 

Sylvie connaissait Natacha.

L’employée de son mari, comme dans le pire des vaudevilles, où même le plus débile des scénarii. Le truc auquel on ne croit pas une seconde.

Et pourtant !

Le grotesque de la situation lui avait échappé durant des mois ; à moins que ce ne fussent des années, car elle ne situait plus très bien la vérité. D’après les tourtereaux, il s’agissait d’une aventure récente, mais elle en doutait à présent. Il se pourrait bien que l’arnaque soit de plus ample envergure.

Mais avait-ce une importance ?

 

Le petit « bip » du micro-onde annonça la fin du réchauffement de son eau. Elle plongea le sachet de thé à la menthe dans la tasse bouillonnante, puis rejoignit son canapé en trainant les pieds. La lueur scintillante de l’écran projetait des ombres fuyantes sur les murs ; elle aurait presque pu se croire accompagnée d’une multitude de revenants.

En se vautrant sur les cousins, elle songeait à toutes ces années perdues, alors qu’elle avait tout sacrifié pour suivre son homme : sa région natale, son travail, ses amis, sa famille. Incarnant la plus parfaite et la plus docile des épouses, elle présentait une image à deux dimensions lors des ennuyeux congrès d’architectes auquel elle devaitimpérativement se rendre pour le glamour et le sexy. Toujours le sourire aux lèvres, la plastique d’un trophée de chasse idéal pour la photo dans le cadre.

Belle et agréable, mais surtout, silencieuse.

 

Cette projection théâtrale se fendillait dès lors qu’elle se retrouvait seule, tandis que Monsieur vaquait à de plus valorisantes occupations. Les heures d’ennui qu’elle comblait en faisant du lèche-vitrine n’égayaient pas son union maritale. Évidemment, elle aussi avait fantasmé qu’une aventure plus ou moins sexuelle pourrait pimenter un peu la fadeur de ses journées, consultant parfois les sites de rencontres fourmillant sur le Net. Sylvie y avait rapidement renoncé ; la plupart des inscrits étaient, soit mariés, soit tellement désespérés qu’elle préférait s’abstenir. Elle ne souhaitait pas tomber dans le piège d’une relation foireuse avec un « sérial baiseur » ou un « coincé du cul » qui ne l’aurait, de toute façon, pas satisfaite. Alors elle s’était renfermée sagement dans son rôle d’épouse fidèle et attentionnée, se persuadant qu’elle détenaitson Prince Charmant, et qu’avec ce dernier elle vivrait longtemps, heureuse, entourée de ses enfants.

 

Ce que les contes de fées pouvaient être outrageants.

Laisser croire aux femmes que leur destinée se résume en la douceur du foyer et l’amour sans bornes de l’époux rentrant éreinté de son travail, résultait d’un machiavélisme de haut rang. Sans prétendre que ce qu’elle subissait à présent se trouvait être la faute des Princesses de son enfance, elle s’avouait quand même que les histoires racontées aux petites filles ne favorisaient pas la prise de conscience de la réalité des choses.

Cependant, elle n’avait pas été une gamine modèle.

Loin de là.

 

À cinquante-deux ans, Sylvie n’avait dû survivre qu’une petite vingtaine d’années avec Jean-Pierre, son époux. Ils s’étaient croisés alors qu’elle venait de rompre d’avec un gars devenu agressif et violent, l’alcool et la drogue le rendant chaque jour un peu plus dépendant de sa condition d’esclave.

Elle aussi avait fréquenté les abymes noirs des substances chimiques qui la plongeaient dans des univers flous et euphoriques. Elle s’en était sevrée grâce à la patience de son mari ; elle pouvait, au moins, lui accorder ce bénéfice. Aujourd’hui elle se posait encore la question de ce qu’il serait advenu sans lui.

Tout le monde se pose, un jour ou l’autre, ce genre de question.

« Et si… ? »

Oui, mais avec des si, le monde nous apparaitrait bien différent : idyllique, propre, aseptisé.

Ennuyeux.

 

Ce qui fait la saveur des bons moments, c’est le contraste avec les mauvais. Cette réplique de la série Mayans MC s’accordait parfaitement avec son ressenti actuel : « faire des erreurs, c’est plus important que tout bien faire, parce qu’elles sont censées se produire. Elles nous conduisent vers la prochaine bonne chose »

Sylvie se l’était appropriée pour se dédouaner de ses choix d’adolescente. Son sulfureux passé l’avait irrémédiablement conduite vers ce qu’elle incarnait aujourd’hui. Du moins, ce qu’elle avait réussi à mettre en place avec Jean-Pierre, jusqu’à ce qu’une brindille blonde ne vienne se loger de travers au fond de sa gorge.

 

Sylvie regrettait son comportement irréprochable.

Qu’y avait-elle gagné ?

Une belle maison, qui ne deviendrait bientôt plus qu’un souvenir ? Une vie couple à la dérive ? Des enfants qui lui tournaient le dos, et aucun moyen financier de refaire sa vie ? Il ne lui restait guère que son physique pour attirer encore l’attention, mais à plus de cinquante ans, elle ne se faisait pas beaucoup d’illusions. Personne ne se retournait plus sur son passage pour mater son cul, quant à ceux qui le lorgnaient d’un rapide coup d’œil, ils ne trouvaient pas particulièrement grâce à ses yeux. Peu d’hommes se sentaient attirés par les femmes dîtes « d’âge mûr », à l’exception de quelques pervers en mal de sensation. Elle ne voulait pas non plus intégrer la famille des « cougars » que l’on dépeint comme des bêtes de foire. Les beaux mâles préférant la jeunesse, et les rondeurs fermes des petites allumeuses, elle détestait ses bourrelets disgracieux de mère de famille, fut-elle encore agréable à regarder. L’image permanente de la fille svelte et sportive squattant les moindres encarts publicitaires ne redorait, hélas, pas le blason des femmes en général. Le monde actuel se nourrissant de virtuel et de photos retouchées, comment pouvait-il en être autrement ?

 

Sylvie restait cependant une très belle femme.

D’origine italienne, elle en conservait ce port altier et cette prestance naturelle élégante. Elle ne passait jamais inaperçue dans les colloques qu’elle fréquentait jadis. Il était dès lors inconcevable qu’elle se rende à présent coupable de s’inscrire en femme désenchantée sur des sites de rencontres ignominieux.

C’en deviendrait une humiliation supplémentaire.

Finalement, sa vie rêvée de Desperate Housewife elle l’avait obtenue.

Les strass, les paillettes et les dollars en moins.

 

Le thé lui brûla la gorge.

Cela lui fit du bien. Malgré la chaleur émanant du foyer de cheminée, elle grelottait. La fatigue, la lassitude et les soucis, autant de facteurs qui l’épuisaient de jour en jour et l’affaiblissaient. Elle devait se remettre sur pied, trouver une raison de remonter à la surface et se battre, mais elle demeurait coincée dans un malström l’engloutissant chaque jour un peu plus au fond du trou de sa dépression.

Elle n’apercevrait pas de sitôt le bout du tunnel.

Pourquoi subsisterait-il une échappatoire ?

Tout ce qui régissait sa vie jusqu’ici avait subitement disparu, englouti par les sirènes arrogantes des dessous affriolants de la garce qui lui avait piqué son homme. À moins que cette dernière ne s’évanouisse subitement, Sylvie n’envisageait pas vraiment comment la situation pourrait évoluer.

 

Elle y avait songé.

Secrètement, le soir au fond de son lit, lorsque les heures mouraient tellement lentement que le temps se figeait, elle avait eu tout le loisir de gamberger. Bien sûr, des désirs meurtriers, elle en avait fomenté, ourdi des complots, élaboré des synopsis, échafaudant même des plans ingénieux pour commettre LE meurtre parfait. Elle se persuadait parfois de la pertinence de son acte, avant de s’avouer que les « meurtres parfaits » n’existaient pas.

À fortiori dans un cas comme le sien.

Assassiner la maîtresse de son mari équivaudrait à se passer elle-même la corde au cou. Alors elle pensait rapidement à autre chose. Une autre chose, gorgée de larmes et de replis sur soi.

Mais cette nuit, elle sentait une légère différence.

D’ordinaire, avec les cachets, elle ne se réveillait pas aussi aisément. Il avait dû se produire un évènement pour la tirer de sa torpeur.

Elle prit soudain peur.

« Il y a quelqu’un dans la maison ! »

Depuis qu’elle vivait seule, Sylvie se barricadait, en proie à une certaine appréhension de l’intrusion. Pas particulièrement anxieuse de nature, elle avait basculé dans la psychose par le simple fait de se retrouver retirée dans une grande bâtisse.

Cela l’avait soudain rendu paranoïaque.

 

Elle déposa sa tasse sur la petite table en verre, puis se leva discrètement. L’oreille aux aguets, elle épiait le moindre son, ne percevant que le ronflement régulier de l’aspiration d’air dans la cheminée, et le tic-tac lancinant de la grande horloge du salon. Les grandes baies vitrées étaient closes – elle le vérifiait vingt fois par jour – et l’entrée verrouillée depuis la récente visite du facteur lui portant un pli en recommandé provenant de son avocat.

« La porte de service, dans la cuisine ! »

Celle-ci débouchait sur le jardin se situant à l’arrière de la maison. Un individu aurait très bien pu se faufiler à travers le grillage bordant la propriété, et forcer l’accès sans qu’elle s’en rende compte.

Elle n’osait vérifier.

S’il se cachait là ?

Sylvie n’avait rien remarqué de suspect lorsqu’elle préparait sa tisane, mais un cambrioleur aurait facilement pu se dissimuler dans la maison à son insu. Peut-être même plusieurs malfaiteurs se camouflaient-ils actuellement dans les couloirs ?

S’abandonnant à son imaginaire débordant, elle craignait une agression subite.

 

Se déplaçant à la manière d’un chat qui veut surprendre sa proie, Sylvie glissa le long des murs, et pénétra dans la cuisine. L’ilot central, avec ses plaques à induction et sa hotte d’aspiration ultra-moderne, lui faisait face. À sa gauche se dressait un immense réfrigérateur de type « américain » ; sur sa droite des rangées de placards muraux brillaient de leur laqué rouge sang. Un plan de travail de marbre noir bordait le tour des 3/4 de la pièce.

Ne constatant absolument rien d’anormal, elle s’apprêtait à rebrousser chemin lorsqu’elle se paralysa d’effroi. Elle voulut hurler, mais le souffle lui manqua ; son cri s’étrangla dans sa gorge.

Elle fixait un point précis.

Comment avait-elle pu ne pas la voir plus tôt ?

Elle n’arrivait pas à détacher son regard d’une amulette qui semblait la narguer, l’invitant à une remontée dans le temps, vers une époque si lointaine qu’elle l’avait presque occultée.

Elle détourna les yeux, horrifiée.

C’est alors qu’elle aperçut la silhouette, immobile dans l’encadrement.

CHAPITRE II

JOUR DE RENTRÉE

 

Mardi 08 Septembre 1981

 

Le préau grouillait, envahi et bruyant.

Les dizaines d’élèves de première année s’agglutinaient devant les panneaux d’informations, créant par là-même une joyeuse bousculade allant de pair avec les inquiétudes de chacun quant à son affectation. La plupart des inscrits sortaient du collège et découvraient avec une certaine appréhension ce que deviendrait leur quotidien au sein de l’établissement. Quelques adultes tournaient encore çà et là, à la recherche d’un responsable, le cœur lourd d’abandonner leur chère tête blonde à la surveillance de l’administration scolaire. Ceux dont les parents avaient déjà quitté les lieux s’adonnaient sans retenue au plaisir de fumer une cigarette, tout à leur joie de n’être – enfin – plus sous la coupe de l’autorité parentale. D’autres, isolés et méfiants, patientaient fébrilement que la cloche sonne pour rejoindre leur classe et fuir cet environnement hostile et assourdissant. Ces derniers n’avaient pas vraiment choisi leur destin en se retrouvant à des centaines de kilomètres de chez eux pour le meilleur, et surtout pour le pire. Les plus matures, les redoublants qui allaient sur leur seize ou dix-sept ans, mataient en douce les filles qui rejoindraient bientôt les dortoirs du pensionnat.

Celles-ci demeuraient groupées, craintives.

 

Fabien Delorme attendait, adossé à un pilier.

Il venait tout juste de fêter ses quinze ans, et après avoir suivi un cursus scolaire traditionnel, sortait de 3ème avec un carnet de notes plutôt moyen, et des ambitions professionnelles proches du néant. Lorsque la conseillère d’éducation l’avait questionné sur ses choix en matière d’études, il avait rétorqué que si l’on distribuait des diplômes à ceux qui s’épanouissaient dans la pratique du babyfoot, il obtiendrait certainement une mention.

Il va sans dire que la plaisanterie ne fit rire que lui.

Et c’est un peu par hasard qu’il opta finalement pour un B.E.P. de micromécanique à Cluses, Haute-Savoie, se retrouvant ainsi parmi les nouveaux.

 

À la fin des années soixante-dix, et au début des années quatre-vingt, les adolescents se projetaient davantage musardant au guidon de leur Peugeot 103 SP, ou flânant dans les prés une guitare à la main, une couronne de fleurs plantée dans leur longue tignasse issue des décennies baba-cool, plutôt que sur les bancs défraichis d’un lycée quelconque. Malgré les résurgences « punk » venues d’Angleterre ou d’Allemagne, les sonorités « disco » envahissaient les ondes, avec l’avènement des premiers jeux d’arcade dans les bars, et l’élection de François Mitterrand à la tête de l’État français. Les radios libres émergeraient bientôt, la fête de la musique serait instaurée le 21 juin par le nouveau ministre de la Culture, Jack Lang, et tous ces élans de liberté fondraient sur la jeunesse comme un ouragan sur Stéphanie De Monaco.

 

Cette journée de rentrée n’accueillait que les élèves de première année.

Dès le lendemain se joindraient à ce brouhaha l’immense majorité de ceux qu’on appelait populairement « les deuxième année », qui ne manqueraient pas de faire valoir leurs droits à l’autorité sur les dorénavant bizuths. Bien qu’aucun ne sache vraiment à quoi s’en tenir, les rumeurs les plus folles courraient à propos des sévices endurés par les bleus à l’intérieur des murs du dortoir ou de la cantine. Certains appréhendaient même l’arrivée des plus âgés, se rassurant tant bien que mal en se répétant qu’ils ne subiraient pas la loi du plus fort, et qu’ils se défendraient becs et ongles pour survivre aux mauvais traitements.

Fabien ne s’en inquiétait pas outre mesure.

Il savait pertinemment qu’il réussirait à s’intégrer, malgré les questions qu’il se posait sur ses prochains jours en pareil endroit. Il n’avait, comme tous les autres, pas encore « visité » ses futurs « appartements », et ne savait évidemment pas à quelle sauce il allait être dévoré, mais quoi qu’il en soit, le simple fait que le bâtiment soit mixte le rendait déjà de relative bonne humeur. Cela ne s’avérerait pas si terrible ; les « deuxième année » ayant, par voie de conséquence, tous sans exception survécus à la première.

 

Lorsque la sonnerie retentit, garçons et filles se regroupèrent en rangées bien ordonnées. L’heure était venue de rejoindre les salles de classe, et d’affronter pour la première fois les enseignants. Fabien remarqua dans la file un gars qui suivrait les mêmes cours. Ce qui attira plus particulièrement son attention, c’était l’étalage des nombreux badges aux noms de groupes de hard-rock qu’il arborait sur sa veste en jean. Il décela tout de suite en ce quidam lambda un frère d’arme et cela le soulagea un peu. Au milieu de cette foule d’inconnus, il y dénichait cette oasis ; quelqu’un avec qui causer et qui, au moins, serait au fait de ses goûts musicaux. Car, il faut bien l’admettre, la majorité semblait beaucoup plus attirée par les rythmes afro-disco ou dance sévissant dans les boums ou sur les pistes du Macumba, que par les sonorités agressives des combos émergeant tels Ac/dc ou encore Scorpions.

Il s’approcha de lui.

— Fabien ! dit-il en lui tendant la main.

— Salut ! Moi c’est David…

Ils n’eurent pas le loisir de débattre davantage qu’une voix tonitruante s’éleva :

— Silence dans les rangs !

Le Directeur venait se présenter aux futurs internes. Non seulement il s’exprimait avec le phrasé chantant facilement identifiable des natifs de l’île de beauté, mais affichait fièrement ses origines sur un polo floqué de la tête de Maure. Pas bien grand, brun et barbu, il possédait le regard sombre des gens autoritaires qui savent se faire respecter en toutes circonstances.

— Je vais vous énoncer les règles de vie de l’établissement. Je veux que tout le monde soit attentif, je ne le répéterai pas, et je sévirai immédiatement à toute incartade.

Son fort accent donnait corps à son discours.

Le ton était donné.

Bien qu’il n’ait, bien entendu, jamais effectué son Service National, Fabien fit un parallèle évident avec l’armée, et apprit plusieurs mois plus tard que le Directeur sortait effectivement d’une longue carrière au sein de la grande muette.

— Extinction des feux à 20h30, et je ne veux pas voir de lampe de poche briller dans la nuit. Le réveil est à 06h30, le petit déjeuner 07h30. N’oubliez pas vos affaires, vous ne pourrez plus retourner en chambre une fois le petit déjeuner pris. Pour ceux qui le désirent, vous pouvez aller en étude à partir de 17h00. Vous n’avez pas le droit de quitter l’internat après les cours, sauf si vous avez une dérogation de vos parents ou de votre tuteur, et vous pourrez sortir en ville le mercredi après-midi uniquement. Est-ce bien clair pour tout le monde ?

Un silence pesant accompagna la question.

« Le corse » toisa les rangs et réitéra.

— Est-ce que tout le monde a bien compris ce que je viens de dire ?

Un murmure enfla sous forme d’approbation.

— Je considère donc que c’est un « oui » ! Si vous avez des questions, c’est le moment.

Il n’y en eut aucune.

Fabien reconsidéra sa première impression vis-à-vis de l’armée. Il basa plus volontiers cette nouvelle expérience comme celle d’un enfermement carcéral, si bien dépeint dans les morceaux du nouvel album de Trust : Répression.

Il fit un clin d’œil à David en lui murmurant à l’oreille : il tourne en des milliers de pas… Mesrine…

Ce dernier saisit immédiatement l’allusion ; ils échangèrent un sourire complice.

Une amitié indéfectible naquit dès ce moment précis.

 

Le Directeur présenta alors l’un des surveillants : un grand bonhomme tout sec, le visage taillé à la serpe, n’accusant pas plus de vingt-cinq ans. D’après les rumeurs, il officiait également comme videur au Macumba, et ne plaisantait guère. Avec lui l’autorité serait de mise ; il saurait garder un œil sur tout ce qui se trame à son étage.

Fabien priait de ne pas avoir à intégrer son dortoir, et fut soulagé d’apprendre qu’il logerait au premier, là où, en principe, ne se trouvaient que des « nouveaux ». Olivier – le pion – sévissait au troisième ; le deuxième étage étant réservé aux filles. Il se tourna vers David, qui lui, rejoindrait malheureusement le haut du bâtiment.

— Merde… t’as pas de bol !

— J’verrai bien… t’es dans quelle classe ?

— BEP micromécanique et toi ?

— Pareil ! On aura au moins ça en commun.

— Ouais ! Ben j’espère que tu vas pas trop en chier, y’a les deuxième année qu’arrivent demain, il parait qu’ils sont pas cool…

David haussa les épaules.

— J’ai pas le choix.

 

La journée se déroula au rythme des heures de cours.

Fabien fit connaissance avec ses professeurs de Français, de Mathématiques, et de Dessin Industriel. David et lui ne se quittèrent pas d’une semelle, passant le plus clair de leur temps à évoquer leur passion musicale commune, plutôt qu’à écouter ce qu’avaient à leur apprendre les enseignants.

L’année ne s’annonçait pas si terrible que ça.

Leur classe comptait vingt-quatre élèves. Hormis David, Fabien repéra également un autre élève à l’allure singulière, qui lui, s’exhibait en fan inconditionnel du chanteur Renaud. Il arborait au cou le fameux bandana rouge, et ne s’exprimait quasiment qu’en verlan ou en argot. Il fit rire toute la salle lorsqu’il épela son nom en imitant l’accent du titi parisien.

Lorsque la dernière heure eut sonné, les élèves, désertant rapidement les salles de cours, rejoignirent le foyer, lieu de détente réservé. Dans une petite pièce, constamment fermée à clé, un poste de télévision trônait sur un antique meuble en formica, tandis que dans un renfoncement situé un peu plus à l’écart, une vieille chaine Hi-Fi défraîchie permettait de diffuser de la musique à l’aide de cassettes audio. Dans un coin, quotidiennement pris d’assaut, souffrait un antique babyfoot, dont les ressorts usés grinçaient à chaque partie. Les candidats au jeu patientaient en attendant leur tour, matérialisant leur réservation en déposant une pièce de monnaie dans le cendrier jouxtant le comptage des points.

Fabien apprit très vite que l’ensemble des espaces récréatifs étaient contrôlés par les « deuxième année », et que s’il souhaitait y accéder au cours de l’année, il lui faudrait davantage qu’une pièce d’un franc.

 

Quand Fabien découvrit enfin « la chambrée » il fut surpris de constater qu’il ne s’agissait nullement de locaux individuels, comme il se l’était imaginé. Le dortoir s’étendait sur toute la longueur du bâtiment, découpé en plusieurs alcôves carrées, non fermées. Quatre lits, ainsi que quatre rudimentaires placards en bois, composaient l’essentiel de l’ameublement. Au centre se trouvaient les douches, lavabos et toilettes. Seule une petite pièce isolée aux abords de la porte d’entrée était réservée au surveillant.

Sa valise gisait sur l’un des lits du premier box.

 

C’est à ce moment très précis que Fabien réalisa qu’il venait d’entrer dans une nouvelle dimension, et qu’il pourrait amèrement le regretter durant d’interminables mois. D’un naturel méfiant, il se terrait le plus souvent dans un mutisme destiné à éloigner autant les opportuns que les mauvaises fréquentations. Il n’était pas du genre à s’extérioriser facilement, à l’inverse de son nouveau camarade David, qui lui semblait plus enclin à la déconnade, mais savait faire preuve de combativité lorsqu’il se retrouvait dans une situation embarrassante. Ses premières impressions se confirmaient d’heure en heure : il appartenait désormais à un univers autarcique étouffant.

Pourtant Fabien ne supportait pas l’emprisonnement intellectuel.

Qu’il soit parental ou professoral.

Son instinct en faisait un adolescent rebelle et révolté. Toujours en guerre contre l’autorité, il s’ingéniait à devenir provocant à la moindre occasion, n’hésitant pas à s’afficher avec des tenues vestimentaires outrageuses, une coupe de cheveux hirsute, et des goûts musicaux dérangeants. Le hard-rock lui allait bien. Les musiciens de ces groupes défrayaient la chronique, et véhiculaient des idéologies libertaires allant de pair avec leur image de voyous du rock and roll.

Cheveux longs, tatouages et vociférations « emmerdaient » la société.

Fabien jubilait.

 

Sa première nuit fut calme.

Épuisé, il sombra dans un sommeil réparateur dès l’extinction des pavés lumineux, et ce n’est que lorsqu’ils se rallumèrent sans prévenir au petit matin qu’il sentit une sourde angoisse le tenailler. L’avant-veille il se distrayait encore avec ses potes dans les bars de son quartier. Aujourd’hui il trainait en slip, perdu au milieu de dizaines d’autres gars tout aussi hébétés que lui, la cloche stridente annonçant déjà l’heure du petit déjeuner lui vrillant les tympans.

Jetant un coup d’œil par la fenêtre, il observa une troupe hostile s’amasser devant les portes. Les « deuxième année » investissaient les lieux, braillant des chants inamicaux à l’adresse des « nouveaux » qui passaient, penauds, devant eux. Certains recevaient même des petites claques derrière les oreilles, le tout accompagné du rire gras et indélicat des jeunes adultes boutonneux.

Fabien comprit alors que son année de pensionnaire débutait vraiment.

Elle allait s’avérer terrible.

 

CHAPITRE III

EN CHASSE

 

Samedi 14 Avril 2018

 

Il l’observait en silence.

Pour la première fois, il la voyait d’aussi près, et elle paraissait vraiment vulnérable. Pourtant, le moment d’intervenir n’était pas encore arrivé. Il fallait qu’il patiente encore, que tout soit parfait. Il n’avait pas envie de gâcher par sa hâte l’instant magique où leurs regards se croiseraient enfin. Car, et il le savait bien, rien ne saurait valoir plus que les premières secondes d’une rencontre. Dans ces moments-là, on sentait monter en soi cette délicieuse sensation que tout notre être réclame, ce fourmillement interne, l’essence même des sens. Précipiter le rendez-vous équivaudrait à se rendre coupable de frénésie, d’abandon du self-control, d’impatience, de convoitise exacerbée, or, il ne pouvait pas se le permettre.

Encore trop de choses à organiser, de dispositifs à peaufiner.

 

Reculant furtivement, il se détourna et s’éloigna.

Rien de prévu pour aujourd’hui ; elle n’était pas prête à le recevoir. Il fallait que tous les éléments concordent, malgré cette irrépressible envie de passer à l’acte qui le tenaillait. Il sentait ses muscles se crisper, ses veines gonfler, son appétit augmenter. Mais il respectait des directives, et il se devait d’en tenir compte, ne serait-ce que pour sublimer, le moment venu, l’acte libérateur. Lorsqu’il se remémorait ses plus anciennes confrontations, il se ressassait tous les bénéfices de la patience, ayant jadis par trop succombé à l’empressement. Apprenant de ses échecs, il freinait ses émotions pour structurer l'intervention. Cela lui permettait également de ne pas tomber dans les filets de la justice, car, au-delà des plaisirs de la chair qu’il s’octroyait volontiers, il ne lui déplaisait pas de contrecarrer les plans des autorités, mettant en rivalité son amusement avec leurs investigations.

Le plus élémentaire des jeux du chat et de la souris.

 

Le ciel d’avril parsemé d’étoiles présageait un bel été à venir. Quittant la maison, il longea les rues désertes afin de rejoindre son véhicule, garé un peu plus loin. Chemin faisant, il chassait les images torrides qui l’assaillaient, et qui auraient pu l’inciter à faire demi-tour. La première des règles de sécurité : ne jamais revenir en arrière, pour aucune raison.

Il s’obligea à respirer calmement, laissant s’échapper de petits nuages de vapeur à chaque expiration. Il marchait vite, trop vite. Il se força à ralentir. Quand bien même l’heure avancée de la nuit le protégeait, et qu’aucune lumière ne filtrait aux carreaux des fenêtres des habitations alentour, une rencontre fortuite n’était pas à exclure. Ne pas attirer l’attention. Être le badaud lambda qui rentre chez lui, naturellement. Une attitude singulière ne manquerait pas d’être remarquée, et, en cas de questionnement par les autorités, ce genre de petits détails ressurgissaient dans les mémoires.

Il se retrouva sur le parking.

 

Là encore il s’obligea plus que de raison à adopter un comportement naturel. Plusieurs autres voitures y stationnaient, un couple audacieux aurait pu s’y dissimuler pour quelques ébats délicieux. Il avait pris soin de se procurer une fourgonnette tout ce qu’il y a de plus ordinaire, comme il en circulait des centaines de modèles similaires. Il en changeait régulièrement, évitant de fournir des réminiscences trop nettes dans les souvenirs collectifs. Pour passer inaperçu, rien ne valait mieux que d’être le plus confondu dans la masse.

 

Lorsqu’il s’installa enfin derrière son volant, il démarra et s’engagea en direction de la voie rapide contournant la ville, sifflotant sans s’en rendre vraiment compte les notes naïves d’un tube des années 80. Il s’octroyait enfin des minutes de détente, loin des préparatifs minutieux que nécessitait son œuvre. Son esprit vagabondait sur des terrains chargés d’effluves émotionnels qui le mirent en joie. Une fois de plus il avait bien choisi sa cible. Elle semblait parfaite. Pas encore tout à fait mûre, mais idéalement placée dans le viseur de ses pulsions. Il n’avait plus qu’à se retenir encore un peu, terminer d’accomplir les petites tâches qui rendraient la confrontation sublime, et alors il pourrait tout entier se livrer à sa totale jouissance.

Bientôt.

CHAPITRE IV

PREMIERS ÉMOIS

 

Lundi 21 Septembre 1981

 

Deux semaines.

Voilà près de deux semaines que Fabien n’avait pas mangé correctement. Ni le matin, ni le midi, et encore moins le soir. Son estomac roulait dans son ventre comme s’il y grondait un orage intérieur. L’établissement scolaire ne possédait pas même un distributeur de friandises pour couper un peu la faim qui le tiraillait. Il faudrait qu’il se rende en gare, mercredi après-midi, pour satisfaire son envie, ou qu’il se décide à entrer dans une boulangerie pour y quérir un morceau de pain. Peu riche, il comptait franc par franc, espérant pouvoir garder assez pour se payer le billet de train du retour lors des prochaines vacances de la Toussaint. Il se disait que dans son malheur, il ne subissait pas seul le mauvais traitement réservé aux bizuths, et savait que David se trouvait encore plus mal traité que lui au troisième étage.

Les anciens s’ingénièrent dès le premier jour à faire régner un régime de terreur, allant des privations nutritives, aux sanctions physiques à l’encontre des plus faibles. Les repas devinrent vite une prohibition, menant à la diète ceux dont les places se situaient trop loin des gamelles. Les surveillants, complices, fermaient les yeux ; quand ces derniers n’abandonnaient pas leur poste pour couvrir les actes malveillants des pensionnaires plus âgés.

Mais la vindicte ne concernait pas que la nourriture !

 

Les nuits passaient, plus oppressantes encore.

Du moins celles des victimes désignées par le sort. En ce sens, Fabien avait eu beaucoup de chance en se retrouvant logé uniquement avec des nouveaux, ce qui lui réservait des soirées bien plus agréables que celles de David. Lorsque parfois ils échangeaient sur le sujet, il lui montait des envies de meurtre. Il ne faisait pourtant pas partie des souffre-douleurs attitrés, les proies sélectionnées étant souvent celles dont le caractère ne permettait pas de s’opposer ; une aubaine dont il mesurait l’étendue de jour en jour. Certains tentèrent bien de se révolter, mais la force du nombre des bourreaux se trouvant supérieure, les rébellions furent vite matées dans une violence couverte par l’autorité du dortoir. Soir après soir, dès que les lumières s’éteignaient, leur calvaire commençait.

 

On ne comptait parfois pas plus de dix minutes pour que cinq ou six patibulaires ne viennent redresser un lit verticalement contre le mur du box. Cette technique portait le doux nom de « lit en cathédrale » et devenait une pratique pour le moins régulière, pour ne pas dire quotidienne. Le malheureux ciblé, prisonnier de ses draps, se débattait alors, coincé entre le lit et le mur, la tête en bas, et devait espérer – parfois des heures – qu’on veuille bien le délivrer. Bien évidemment, ce petit jeu cruel se pratiquait aussi en pleine nuit, au cœur du sommeil. Cet exemple ne représentant là que les prémices des « réjouissances » que subiraient bientôt les nouveaux martyrs lors des premiers mois au sein de l’établissement.

 

En ce lundi soir, Fabien trainait son ennui au foyer.