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Les mots nous manipulent en effet. Du "moteur de la consommation" aux "partenaires sociaux", des "agents économiques" aux "investisseurs", de l'"économie de marché" à la "société civile", de l'"Etat de droit" à la "communauté internationale", et des dizaines d'autres de la même farine : toute cette novlangue faite de clichés, de lieux communs, de non-sens et de contresens nous conditionne dans notre façon de penser et de réagir. La manipulation linguistique nous vient principalement des médias, de la publicité, mais aussi du monde de l'entreprise à qui l'on doit des perles comme les "ressources humaines", la "variable d'ajustement", le "coeur de métier" et les "charges sociales". les adeptes de la théorie du complot répètent du matin au soir qu'"on" nous manipule, en se gardant bien de préciser qui se cache derrière ce mystérieux "on". La démarche de ce livre est à l'opposé : montrer qui nous manipule à travers les mots... et à qui profite cette manipulation.
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Seitenzahl: 122
Veröffentlichungsjahr: 2019
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La bosse des maths est-elle une maladie mentale ? Éditions La découverte, 1984.
Comment apprivoiser son ordinateur sans le traumatiser - Éditions La découverte, 1995.
J’te raconte pas… (Les mots ont-ils encore un sens ?) - Éditions Balland, 2003.
Et si Marx avait raison ? Éditions L’Harmattan, 2010.
C’est prouvé scientifiquement - Éditions BoD, 2017
Site internet de l’auteur :
https://www.mwolf-sciences.fr
J’ai le complexe de la manipulation, mais ça ne prouve pas que personne ne me manipule
La grogne des ressources humaines
Le charme discret de la classe moyenne supérieure
La société civile va-t-elle supplanter la classe politique si vile ?
L’État de droit, pour ceux qui peuvent se le payer
Vous reprendrez bien un peu de libéralisme avec votre économie de marché
Pendant les réformes, la manipulation continue
La mondialisation a bon dos
Le Bisounours : à manipuler avec précaution
Des conditions de manipulation souvent difficiles
Comment les mots nous manipulent
Lexique du parfait manipulateur
Je sais ce que vous allez penser en lisant le titre de ce livre : encore un qui voit de la manipulation partout ! Encore un de ces adeptes de la théorie du complot, qui croit dur comme fer que la Terre est plate, que Barack Obama est un reptilien et que la Révolution française était une conspiration ourdie par les Francs-Maçons et la secte des Illuminati. Sans compter que derrière tout ça, il y a les Juifs évidemment.
Je m’empresse donc de mettre les choses au point : il y a effectivement des Juifs qui complotent contre moi. Ils font même partie de ma famille. Mais je m’en occupe.
Cela dit, rejeter la théorie du complot n’épuise pas le sujet pour autant. Jules César, à en croire les historiens, est mort assassiné, et dans son cas la thèse du complot ne peut être écartée. À sa suite, nombre d’empereurs romains ont voulu l’imiter, après avoir eux-mêmes trucidé leurs prédécesseurs. Chez nous, en Gaule, mais beaucoup plus tard, le bon roi Henri IV a été poignardé par un dénommé Ravaillac. D’autres souverains de France et de Navarre, et même d’autres royaumes, ont connu ce genre de désagrément – et à chaque fois voilà la théorie du complot qui revient sur le tapis.
Pour éviter aux rois d’être assassinés, on a fini par instaurer la République dans un certain nombre de pays, mais la solution n’a fait que repousser le problème. Le président américain Abraham Lincoln est tombé sous les balles d’un sudiste en 1865, cinq jours après la fin de la Guerre de sécession. John F. Kennedy a subi le même sort en 1963 à Dallas, dans un univers impitoyable. L’année précédente, en France cette fois-ci, De Gaulle échappait de justesse à un attentat, après avoir déjà failli être renversé par un quarteron de généraux qui voulaient garder l’Algérie française. Un autre quarteron de généraux a comploté contre la République espagnole en 1936, avec les conséquences que l’on sait.
Ce qui vaut pour la théorie du complot s’applique pareillement au complexe de la manipulation, une forme de paranoïa assez répandue ces derniers temps. « On nous manipule », dénoncent les victimes de cette persécution, sans jamais préciser qui se cache derrière ce « on ». Ils n’ont pas complètement tort malgré tout, et il arrive même qu’on puisse mettre un nom sur le coupable, comme dans le scandale Cambridge Analytica, cette entreprise proche de Donald Trump qui a siphonné les données de 87 millions d’utilisateurs de Facebook pour influencer le vote des électeurs américains en novembre 2016.
Donc, la manipulation existe, je l’ai rencontrée – et vous aussi.
Elle ne prend même pas toujours la peine de se cacher. Le III° Reich avait ainsi son ministre de la propagande, Goebbels, connu pour sa manie de sortir son revolver quand il entendait parler de culture. Grâce à ce revolver, il a fait croire à des millions d’Allemands qu’Adolf Hitler était un grand blond aux yeux bleus (et intelligent de surcroit). À la même époque et par des méthodes similaires, Staline a manipulé des millions de Soviétiques pour les convaincre qu’il était « le petit père des peuples » (ce que les analyses ADN ont démenti par la suite).
En France, il n’y a jamais eu de ministère de la propagande, tout juste un bureau de la censure pendant les deux guerres mondiales. Pour éviter la censure, durant ces périodes, la presse remplissait son devoir d’information en recopiant consciencieusement les communiqués d’état-major. À partir de juin 1940, ce ne fut plus le même état-major, certes. Mais la presse française n’en a pas moins continué à remplir son devoir d’information, toujours aussi consciencieusement.
Plus près de nous, en 2002-2003, les médias du monde entier nous ont abondamment informés, « preuves » à l’appui, des armes de destruction massive que Saddam Hussein avait en sa possession. Ces mêmes médias, par la suite, affirmèrent tous, la main sur le cœur, qu’eux-mêmes avaient été manipulés ; ils s’étaient donc contentés de répercuter cette manipulation, en toute bonne foi et sans rien y ajouter, ils n’avaient fait une fois de plus que leur métier, « dans des conditions souvent difficiles ». Et d’ailleurs, il a fallu que George W. Bush organise une expédition militaire contre le régime irakien pour qu’on puisse finalement vérifier que ces armes de destruction massive n’existaient pas.
Tout cela, c’est de l’histoire ancienne, venons-en à l’instant présent. À l’heure où les guides touristiques vous tuyautent sur la meilleure glace de Paris, ou la meilleure crêpe de Saint-Malo, vous brûlez surement de savoir où trouver la meilleure manipulation pour satisfaire vos besoins en ce domaine.
Tout dépend de la nature de ces besoins.
Il y a les inconditionnels d’Internet d’un côté, qui ne jurent que par les réseaux sociaux et vous certifient que nulle part la manipulation ne se porte mieux. D’un point de vue purement quantitatif, ils ont raison. Le volume de manipulation qui circule sur le Web a de quoi laisser admiratif. Le Web est le dernier salon où l’on manipule, le rendez-vous de tous les manipulomanes en état de manque.
Mais pour ce qui est de la qualité, c’est une autre affaire. Car que mange-t-on dans cette cantine ? Des fake news, des fake news, et encore des fake news. De la théorie du complot en veux-tu en voilà. Des histoires à jouer du piano debout. Des histoires, surtout, auxquelles croient ceux qui ont envie d’y croire. La Terre est plate, les attentats du 11 novembre 2001 n’ont jamais eu lieu, une femme accouche après quatorze mois de grossesse, des extraterrestres viennent enlever nos enfants pour les emmener sur Mars…
Si vous avez des goûts plus délicats, laissez tomber le Net. Écoutez tranquillement la radio en faisant votre cuisine, ou regardez le journal télévisé à l’heure du dîner. TF1, France 2, BFM TV, LCI, CNews, RTL, Europe 1, France Info, vous n’avez que l’embarras du choix. « Chacune a quelque chose pour plaire, chacune a son petit mérite », aurait dit Brassens1.
Prenez France Info, par exemple. On y trouve un brief et un débrief, qui vous permettent de vous repérer dans le temps si vous n’avez pas de montre : vous savez tout de suite si on est le matin ou le soir. Le brief du matin distribue des bonnes et des mauvaises notes aux hommes et aux femmes politiques – mais vous en faites ce que vous voulez. Le débrief du soir vous dit ce qu’il faut retenir de la dernière réforme mise en chantier par le gouvernement – mais libre à vous d’en retenir autre chose, bien entendu.
Le brief du matin est suivi d’un décryptage éco à l’intention des nuls que nous sommes, nous qui ne comprenons rien aux questions économiques.
Toutes les radios ont leurs JGV (Journalistes à Grande Vitesse) qui suivent un entrainement spécial pour parvenir à caser leur flash d’information dans « le peu de temps qui nous est imparti » (et le peu de temps dont disposera l’auditeur pour réfléchir à ce qu’il entend). Ils sont passés maitres, également, dans l’art d’enchainer les sujets en supprimant la ponctuation inutile : « Affaire Lactalis de nouvelles plaintes ont été déposées à Pyeongchang une nouvelle médaille pour la France ».
Dans les journaux télévisés également, l’enchainement sans transition est devenu un sport (particulièrement prisé de certains présentateurs vedettes).
Sur les chaînes télé d’information en continu comme CNews ou BFM TV, l’actualité est une partie de ping-pong entre présentateur et présentatrice, avec en prime le bandeau qui défile et où les grands titres reviennent en boucle – ce que voient vos yeux n’ayant du coup aucun rapport avec ce qu’entendent vos oreilles.
Que ce soit à la radio ou à la télé, et toujours en raison du temps qui nous est imparti, les chiffres dont on nous bombarde sont toujours donnés brut de fonderie et suspendus dans le vide. Un déficit de 4 milliards, c’est un déficit de 4 milliards. Qu’il représente un pour cent ou vingt pour cent, quel intérêt pour le grand public ?
Les questions économiques sont d’ailleurs souvent sous-traitées à des intervenants extérieurs, les fameux experts. Ils répondent à toutes les questions en commençant par « Pour faire simple » et en terminant par « C’est mathématique ». Parfois, pour varier, ils commencent par « Pour faire court » et terminent par « Voilà l’équation ».
Experts ou pas, on n’est pas obligé de préciser de quelle couleur politique sont les intervenants, on ne le fait donc pas, surtout dans le peu de temps qui nous est imparti. Qui se soucie de la tendance du journal L’opinion lorsqu’il est l’invité de France Info le matin à 8 h 30 ?
Cela dit, comme nous n’avons pas de ministère de la propagande, la plupart des radios et des chaînes de télévision prennent soin de leur neutralité apparente. Leurs journalistes se la jouent volontiers « rebelles », avec un art consommé de l’impertinence sur la forme pour mieux faire passer un message conformiste sur le fond.
Mais il est une autre source à laquelle notre soif de manipulation peut s’étancher : le vocabulaire dans lequel nous baignons.
Les mots ne sont pas neutres. Ils conditionnent nos raisonnements, orientent nos pensées, nous transmettent les valeurs et les préjugés de la société dans laquelle nous vivons.
Il en a toujours été ainsi, et la langue d’aujourd’hui a conservé des traces des préjugés d’hier. Un gentil, au Moyen Âge, c’était un noble (gentilhomme), et un vilain, un paysan. Ignoble signifiait tout simplement « non noble ». Mesquin vient de l’arabe meskin, « pauvre », et populace de l’italien populaccio, « bas peuple ».
Avec le passage au capitalisme, nous nous sommes habitués à des phrases telles que « le patron donne du travail à l’ouvrier », qui expriment à peu près le contraire de ce qui se passe en réalité : c’est l’ouvrier qui donne son travail. Ce que « donne » le patron, ce sont des outils de travail. Mais il nous faut un effort de réflexion pour retrouver le sens réel des relations dans notre société. Et ça ne s’est pas arrangé ces derniers temps, bien au contraire.
L’expression « coûts salariaux », que l’on entend du matin au soir dans les médias, nous enfonce dans le crâne que le salarié coûte à son employeur (sans rien lui rapporter). Le mot employeur lui-même semble avoir été inventé à la seule fin de présenter le patron comme un brave type qui ne vit que pour créer des emplois. Et créer des emplois, à son tour, est une de ces métaphores qu’on a fini par prendre pour argent comptant, comme si le fait d’embaucher un salarié créait quelque chose.
Ces quelques exemples constituent en quelque sorte le b-a-ba de la manipulation linguistique à laquelle nous sommes soumis. Mais on pourrait en dérouler une liste interminable, comme celle des conquêtes de Don Juan dans l’opéra de Mozart. Du moteur de la consommation aux partenaires sociaux, des agents économiques aux investisseurs, de l’économie de marché à la société civile, de l’État de droit à la communauté internationale, et des dizaines d’autres de la même farine – sans oublier les premiers de cordée qui viennent de se hisser jusqu’au sommet du tas : jamais encore on n’avait rassemblé un tel amoncellement de clichés, de lieux communs journalistiques, de non-sens et de contresens !
Cette manipulation linguistique, il n’y a pas que dans les médias qu’elle est à l’œuvre. Un autre de ses vecteurs est le monde de l’entreprise (expression qui est elle-même un spécimen de manipulation lorsqu’elle est utilisée dans les chroniques économiques, où elle doit être interprétée comme « le monde des dirigeants d’entreprise »).
C’est à ce « monde de l’entreprise » que l’on doit des perles comme les ressources humaines, la variable d’ajustement, le cœur de métier et les charges sociales. C’est dans ce monde-là qu’on solutionne (au lieu de trouver bêtement une solution), qu’on est proactif mais surbooké, qu’on a une deadline mais qu’on doit envoyer son reporting ASAP.
C’est à lui encore que l’on doit la communication, le grand Machin de la fin du XX° siècle, pour lequel on a même créé des écoles spécialisées – car il faut des années d’étude pour devenir un communicant.
Toute entreprise de taille notable se doit aujourd’hui d’avoir sa Direction de la Communication, ou DirCom pour les intimes. Le rôle de cette DirCom est de remplir l’espace de vibrations sonores et la mémoire des ordinateurs de 0 et de 1. C’est également la DirCom qui a en charge la réclame, un terme tombé en désuétude depuis qu’on lui a préféré celui de publicité.
Mais comme notre époque est riche en inventions, elle a accouché d’une nouvelle forme de manipulation, à laquelle on n’avait pas encore pensé précédemment : la manipulation par soi-même.
Les adeptes de l’automanipulation prennent soin de toujours faire trois choses à la fois, comme réserver un billet d’avion sur leur ordinateur en même temps qu’ils envoient un SMS sur leur smartphone, tout en écoutant un rappeur sur leur iPad. Ce fonctionnement en mode multitâches leur permet de percevoir les échos du monde de façon assourdie et de suivre l’actualité sous une forme synthétique. Leur capacité d’absorber de la manipulation n’en sera que meilleure.
Beaucoup d’entre eux maudissent le pays de merde dans lequel ils vivent, et jurent à qui veut les entendre qu’ils iront s’installer aux States dès qu’ils le pourront. Mais ils le peuvent rarement.
Ils ont un riche vocabulaire, dont les mots qui reviennent le plus souvent sont j’hallucine et voilà.
Ils tiennent souvent un journal intime (que tout le monde peut consulter sur Facebook), dont il ressort principalement qu’ils ont envie d’être eux-mêmes. Quand ils sont adolescents, ils disent aussi que leurs parents ne les aiment pas. Ceux, en revanche, qui sont devenus adultes ne s’en sont jamais rendu compte. Et le reste du monde non plus.
Après ce bref compte-rendu sur La manipulation, de la Préhistoire à nos jours
