Chez les Goncourt - Maxime Benoît-Jeannin - E-Book

Chez les Goncourt E-Book

Maxime Benoît-Jeannin

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Beschreibung

Un polar historique au coeur du Paris du XIXe siècleParis. Vers le milieu du Second Empire. Un soir de novembre. Annabella Cruz, une jeune prostituée voisine d’Edmond et Jules Goncourt, est mystérieusement assassinée sur le palier des deux écrivains.Ce meurtre, dont on ne connaît pas l’auteur, va entraîner, avec l’intervention du commissaire Fenouil, une cascade d’étranges événements dans l’immeuble du 43, rue Saint-Georges, où résident les deux frères, ce soir où, précisément, ils reçoivent Théophile Gautier, Gustave Flaubert, et quelques commensaux — hommes et femmes — de moindre importance, mais qui constituent un échantillon de choix de la société artistique et littéraire de la seconde moitié du XIXe siècle, sans laquelle la modernité ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui…Les personnages réels et imaginaires de ce banquet épicurien sont les protagonistes d’une intrigue foisonnante et jubilatoire qui ne cesse de surprendre. Le jeune Léonce Jacquelain, qui vient de commettre un premier roman, La Passagère de La Méduse, « gueulé » par Flaubert à la fin du dîner, un temps soupçonné du meurtre d’Annabella Cruz, est en rivalité avec le grand romancier auprès de l’actrice rabelaisienne Suzanne Lagier, tandis qu’Edmond et Jules, qui inventent pour le débutant le Prix Goncourt, que l’aîné des deux frères ne fondera qu’à la fin du siècle, découvrent la scandaleuse double vie de leur servante dévouée, Rose Malingre… Et ce n’est pas fini… Ah ! il s’en passait de belles, on peut l’avouer maintenant, chez les Goncourt.Enquêtes policières, crimes, meurtiers ... quels sombres mystères pèsent sur les deux célèbres écrivains ? A vous de le découvrir !A PROPOS DE L'AUTEUR Maxime Benoît-Jeannin, biographe de Georgette Leblanc (1998) et d’Eugène Ysaye (2001), romancier de Mademoiselle Bovary (1991) et d’Au bord du monde, un film d’avant-guerre au cinéma Eden (2009).EXTRAIT À l’heure qui précédait le dîner et par n’importe quel temps, le jeune homme aimait se promener sur le boulevard Montmartre. Au crépuscule de cette fin de journée de novembre assez clémente pour la saison, il n’y connaissait encore personne et observait avec envie les rencontres entre amis et connaissances, ceux qui se contentaient d’un serrement de mains ou qui s’arrêtaient pour discuter un moment avant, parfois, de se diriger vers le café le plus proche, en se tapant sur l’épaule. C’était la vie de Paris telle qu’il l’avait rêvée à Gand, les foules sortant des passages, les discussions autour des affaires et des titres de journaux. Et les femmes, les Parisiennes, elles ne le décevaient pas. Toutes, dames du monde, ouvrières, actrices, lorettes, putains, il avait l’impression qu’elles lui donneraient sa chance pour autant qu’il sût leur plaire. Ses cheveux blonds, ses yeux bleus, son allure de dandy copiée sur Lucien de Rubempré dénotaient le provincial qu’une femme de trente ans accepterait sûrement de mettre à la page.

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Veröffentlichungsjahr: 2015

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CHEZ LES GONCOURT

DU MÊME AUTEUR

CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

Mademoiselle Bovary, roman, 1991

Ivresse dans l’après-midi,récit, 1991

Colonel Lawrence, biographie, 1992

Ton fils se drogue, récit, 1993

Le Choix de Satan, roman, 1995

Georgette Leblanc, biographie, 1998

Eugène Ysaye, biographie, 2001

La Corruption sentimentale, essai, 2002

Miroir de Marie, roman, 2003

Maxime Benoît-Jeannin

Chez les Goncourt

Roman

Catalogue sur simple demande.

www.lecri.be [email protected]

(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

ISBN 978-2-8710-6735-1

© Le Cri édition,

Av Leopold Wiener, 18

B-1170 Bruxelles

En couverture :Les frères Goncourt(graphisme).

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

Pourquoi ? Eh, que sait-on du

 pourquoi de ce qu’on écrit ?

Edmond et Jules de Goncourt

À l’heure qui précédait le dîner et par n’importe quel temps, le jeune homme aimait se promener sur le boulevard Montmartre. Au crépuscule de cette fin de journée de novembre assez clémente pour la saison, il n’y connaissait encore personne et observait avec envie les rencontres entre amis et connaissances, ceux qui se contentaient d’un serrement de mains ou qui s’arrêtaient pour discuter un moment avant, parfois, de se diriger vers le café le plus proche, en se tapant sur l’épaule. C’était la vie de Paris telle qu’il l’avait rêvée à Gand, les foules sortant des passages, les discussions autour des affaires et des titres de journaux. Et les femmes, les Parisiennes, elles ne le décevaient pas. Toutes, dames du monde, ouvrières, actrices, lorettes, putains, il avait l’impression qu’elles lui donneraient sa chance pour autant qu’il sût leur plaire. Ses cheveux blonds, ses yeux bleus, son allure de dandy copiée sur Lucien de Rubempré dénotaient le provincial qu’une femme de trente ans accepterait sûrement de mettre à la page. Il était prêt à se laisser aimer même par une plus très fraîche, à condition qu’elle fît de lui un fashionable. S’il avait eu le temps et le goût de l’introspection culpabilisante, il se fût admonesté : « Mais dis donc, tu ne serais pas un peu putain, toi aussi ? » Mais il n’était pas du genre à tomber dans ce genre de sermon. En fait, il avait déjà la réponse toute prête, si quelqu’un eût osé lui servir que ses ambitions sentaient un peu l’eau de bidet : « Pas moins que tous ceux qui débarquaient à Paris pour se faire un nom. » Il avait lu et reluLes illusions perduesmais se disait qu’il serait plus fort que Lucien parce qu’il n’aurait pas la malchance de rencontrer un Vautrin dans son ascension. D’ailleurs, est-ce que ces personnages existent dans la vie ? Et il lançait des œillades à droite et à gauche à toutes les femmes qu’il croisait. Il tenait un volume contre son cœur, comme un prêtre son bréviaire, son premier roman qu’il avait fait imprimer à Gand. Par instants, il le feuilletait nerveusement, à la recherche de l’ultime coquille qui tue, prêt à télégraphier pour que l’on recompose et imprime une centaine d’exemplaires s’il le fallait. Ce qu’il cherchait, c’était la première vraie lectrice, une femme du monde de préférence. Pour le moment, il l’avait donné à une de ses connaissances, une actrice de la Porte-Saint-Martin, qui ne l’avait pas encore ouvert. Il était clair que Suzanne Lagier n’y comprendrait pas grand chose car il avait tenté là comme une sorte de révolution qui le mettait hors de portée des simples lecteurs des petits journaux. Alors, une femme, qui n’était point de lettres mais de tréteaux… Enfin, qui sait, elle qui se targuait de connaître de grands esprits, allait peut-être, dès ce soir, lui tenir ouverte les portes de la gloire, le temps de se faufiler.

Un homme transportant un petit singe sur l’épaule l’aborda, alors qu’il se mettait en marche vers son rendez-vous. C’était au coin de la rue La Fayette. Habillé comme un peintre dans la dèche, avec des taches sur son paletot, coiffé d’un large feutre noir, une barbe de deux jours, la cravate pendant comme une ficelle autour du col gris de la chemise, le pantalon informe sur des chaussures poussiéreuses, il inspirait pourtant confiance par un regard et un sourire pleins de bonté.

— J’ai besoin de fumer, dit l’homme, et j’ai oublié mes cigares dans mon atelier, face à la toile inachevée, mon cher… En panne… Le besoin de fumer supérieur à celui de peindre… Dans ce cas, il vaut mieux aller faire un tour, sinon on gâche son pinceau…

Le jeune homme, qui avait de la considération pour les artistes de plus de quarante ans, voire qui les craignait un peu, lui offrit sans discuter un Londrès que le peintre dut disputer au ouistiti en lui tapant sur la main.

— Je n’ai pas de feu, s’excusa Léonce.

— Ce n’est rien. Merci.

Il alluma son cigare avec un briquet tiré de sa poche.

— Eh bien voilà, dit-il. Et vous ?

— Oh ! Je fumerai plus tard. Au vrai, j’ai rendez-vous avec une dame.

— Que lisez-vous de beau ?

— Un roman… qu’un ami m’a envoyé de Gand, dit-il timidement.

— Un roman belge ?

— C’est-à-dire…

— Et il vous demande… votre avis ?

— Euh… oui… en quelque sorte…

— Un conseil : ne lui dites pas ce que vous pensez… Aucun artiste, retenez bien ça jeune homme, ne supporte qu’on lui dise la vérité.

— Mais…

— Croyez-moi… Bon, je file… Mon modèle m’attend, vous savez… Et je ne suis pas encore rentré.

Il partit en biais, regardant par-dessus son épaule.

— Votre nom, monsieur…

Le jeune homme crut entendre « Pouthier », mais le quadragénaire était déjà loin dans la rue La Fayette. Cloutier, Égoutier, Moustiers, Routier ? Inutile de se tracasser pour un inconnu disparaissant dans l’anonymat du grand Paris.

I

Jules fumait dans son fauteuil, les pieds dans ses pantoufles, croisés sur le dessus de la cheminée, dans une pose de méditation et de repos, la main gauche appuyée sur le rebord de la bergère recouverte d’une housse à larges bandes, la droite tenant sa longue pipe. Il aimait le tabac et ses effets pacifiants sur l’esprit. Jules était vanné. Edmond et lui avaient beaucoup travaillé aujourd’hui. S’il n’y avait que cela : les refus qu’ils essuyaient continuellement, cette incompréhension entre eux, la presse et le public finissaient par leur taper sur les nerfs. Un peu de détente n’était pas superflu.

Une espèce de vocalise de contralto lui fit dresser l’oreille. Il regarda la pendule. Tout juste. Edmond et Maria étaient en train de conclure. Il avait reconnu le timbre chaud de Maria dans cette manifestation orale plus proche du râle que du cri. Elle jouissait ou elle faisait semblant, ce qui revenait au même, car si l’on en arrivait à se soucier de la sincérité de sa maîtresse, on ne banderait plus. Jules avait eu son tour, il y avait trente-huit minutes exactement, et elle avait modulé le même son prenant naissance dans le bas-ventre, passant par les poumons et étant filtré par la gorge. « Se pourrait-il que nous la fassions goder de la même façon ? Nous sommes donc pareils en tout. Rien ne nous différencie. Tant mieux, du reste. Edmond a tiré son coup et moi je tire sur ma pipe. » Jules lâcha un jet de fumée au-dessus de lui. « Et quand c’est moi qui baise, c’est Edmond qui fume, en attendant son tour. Quelle complémentarité ! »

Il était temps d’aller voir à la cuisine si Rose n’avait pas besoin d’un encouragement. Elle fatiguait depuis quelques mois. Et ce dîner n’était pas une mince affaire. Il se leva, éteignit sa pipe et la secoua sur le rebord de la cheminée.

Non, Rose s’en tirait fort bien toute seule. Elle n’eût pas supporté la présence d’une aide-cuisinière. À plus forte raison que l’on fasse monter des soupers de chez le traiteur d’en bas.Ces messieurs n’aiment plus ma cuisine ?Elle ne l’avait pas même entendu rentrer, tant elle s’affairait. Ils allaient être quatorze à table. Elle ouvrit la fenêtre et se pencha un instant dans la cour.

— Un peu d’air, dit-elle.

Elle se penchait encore.

— Attention, Rose,vous finiriez par tomber.

Et il la retint par les épaules.

Elle referma, tournant l’espagnolette pour laisser sortir la chaleur.

— Reposez-vous un peu, Rose… Nous avons le temps…

— Je me reposerai quand je serai morte, oui.

Il eût été du dernier mauvais goût d’insister tant elle avait le culte du sacrifice. Jules ressortit de la cuisine et décida qu’il était temps de se changer.

Son habit était étalé sur son lit. Il retira son ample veste, son pantalon d’intérieur et revêtit le costume noir de l’homme du monde. Un coup d’œil dans le miroir lui apprit que quelque chose n’allait pas. Son pantalon tombait mal et lui cachait les pieds. Jules avait gardé ses pantoufles. Il se déchaussa et enfila ses escarpins. Voilà qui était mieux ! Qu’en penserait la comtesse ? Lui écrire ? Pas ce soir en tout cas. On ne savait pas quand la soirée se terminerait. Et alors, si les invités ne s’en allaient pas trop tard, il faudrait tout transcrire dans le cher Journal. Cependant, dommage que la comtesse fût si surveillée. Il se revoyait la suivre rue Saint-Georges jusqu’à Notre-Dame de Lorette et, audace suprême, plonger en même temps qu’elle sa main dans le bénitier pour lui effleurer le bout des doigts. Cela avait commencé ainsi, bien chastement, pour finir par la purgation hebdomadaire…

Un cri l’arracha à sa méditation amoureuse. Cette fois, il ne s’agissait pas de Maria s’abandonnant encore au plaisir. Quoique… Que foutait Edmond ? Ça venait du palier. Le cri monta et s’amplifia. La comtesse qui se faisait dérouiller par son mari, cet imbécile vaniteux ? Dans ce cas, il monterait et lui casserait la figure tout bonnement… Après tout, cette femme lui plaisait. Ce n’était pas le grand amour mais… la dernière fois qu’elle l’avait sucé, elle lui avait témoigné par cet acte tant de bonté, tant de dévouement… Il est curieux d’ailleurs d’observer la réaction d’une femme lorsqu’elle s’apprête à goûter une pine pour la première fois. On lit sur son visage comme une hésitation, comme si elle évaluait la taille du membre, puis bravement sa bouche s’arrondit et elle vous donne le paradis.

Par la fenêtre donnant sur la cour, Jules regarda vers le haut et vit son visage sensuel de dame comme il faut, cependant curieuse, qui se penchait en avant, entre ses rideaux. Ils échangèrent un regard d’interrogation et de complicité.Bon, ce n’était pas elle. Elle ne souffrait pas à cause de lui.

Le cri se prolongeait. Jules traversa l’antichambre et courut à la porte d’entrée.Attends, de quoi te mêles-tu ?Mais la curiosité fut la plus forte et il tourna la poignée, lorsque le cri s’éteignit subitement. Puis il y eut une cavalcade dans l’escalier. La main de Jules retenait la poignée comme si elle était collée au cuivre.Qu’attends-tu ? Nom de Dieu !

Il entrebâilla la porte, puis l’ouvrit toute grande.

Le palier était vide, toutes portes fermées, excepté celle devant laquelle Jules se tenait, encore hésitant, n’osant faire un pas.

Enfin il sortit de l’embrasure et regarda dans l’escalier. Il vit d’abord une chaussure posée en équilibre sur le rebord du palier et deux jambes de femme entourées d’un bouillonnement de lingerie et de robes. Elle était découverte jusqu’au nombril. Il arriva au bord du carré d’où il dominait le corps jeté dans la volée de marches comme une poupée désarticulée par une fillette coléreuse. La femme, son chapeau ayant roulé au bas des marches, portait des rubans sous ses jupes et ses bas tenaient par des jarretières roses. Les cuisses étaient puissantes et brunes, franchement ouvertes. L’une toute droite. L’autre remontée, la jambe étant repliée et le bout du talon reposant sur l’arête d’une marche. La femme offrait à la vue intéressée de Jules son entrejambe velu. Il descendit l’escalier en s’appuyant sur la rampe. Le corps reposait sur le dos, le visage montrant son profil gauche, les bras épars de chaque côté comme cassés en deux, les mains semblables à des étoiles de mer, qui ne manquèrent pas d’évoquer pour Jules l’attitude d’une danseuse espagnole. Un ruisseau de sang coulait de la gorge ouverte. Jules reconnut la victime : la fille Cruz, leur voisine de palier, une putain… plutôt belle d’ailleurs cette Annabella avec ses longs et épais cheveux noirs et sa bouche rouge sous un nez mutin. Maintenant la bouche entrouverte montrait les dents : grimace de douleur et de terreur qui ne lui disait rien encore. Il était moins éprouvant de contempler sa chatte. Et dire que je ne l’aurai pas baisée ! Ah ! c’est trop bête ! Et il trempa sans le vouloir le bout de son escarpin dans le ruisseau de sang qui formait une flaque en bas des marches. Nom de Dieu ! La soirée commençait bien. Il avait hâte de rentrer et de prendre des notes. On devrait toujours avoir sur soi un carnet et un crayon. Il se voyait assis au bord du palier, en train de décrire comme un scribe d’amphithéâtre la couleur changeante des cuisses d’Annabella Cruz…

— Jules ? Que fais-tu dans l’es… ? Bon sang de bois !

Edmond en robe de chambre, les jambes nues s’était avancé sur le palier, dominant le corps déjeté. Jules se retourna.

— Reste où tu es !

— Bon Dieu ! que t’avait-elle fait ?

— J’aurais préféré la coucher dans son lit, celle-là, tu me connais.

— Encore une histoire d’amour qui a mal tourné…

— Si l’on peut dire… Un miché qu’elle a dû ruiner et qui s’est vengé… On ne sait pas…

— Annabella Cruz ?

— Elle avait le plus beau nom de l’immeuble, excepté le nôtre, je crois.

— Et le plus beau con. On lui a fait une fente supplémentaire. Tout de même, quelle façon ignoble de traiter une femme ! Et si c’était un crime d’amour, Jules ?

— Le cartomancien m’ayant prévenu de me méfier d’une femme brune, je l’évitais… Ce ne peut donc être moi… J’ai un alibi, mon frère, j’étais avec toi…

Il s’interrompit, ses yeux s’étant abaissés sur le visage grimaçant de la morte qu’il surplombait. Et alors il se rappela celui de la Méduse du Caravage peint sur un bouclier de parade qui se trouve à Florence. Les longs cheveux noirs touffus et frisés d’Annabella pouvaient évoquer les serpents qui se tordent sur le crâne de la Gorgone et la collerette de sang rouge autour de son cou la décapitation du monstre par Persée. Intéressant… En tout cas à noter. Il arrive que la vie se soumette humblement à l’art.

— Bon, rentre t’habiller, dit Jules. Je vais prévenir la concierge. Et puis, non, ça m’a retourné.

Jules remonta les marches en courant et faillit bousculer son frère.

— Dépêche-toi ! voilà que moi aussi, ça me prend, dit Edmond.

Quand ils furent devant le cabinet d’aisances, Jules, réprimant une grimace, s’effaça devant Edmond.

— Tu es l’aîné.

II

Un crime dans l’immeuble, 43, rue Saint-Georges, voilà du document humain de première. De quoi se lancer dans une étude sur la vie des putains autour de Notre-Dame de Lorette, dans la deuxième moitié duxixesiècle. Pensionnaire chez la Farcy, rue Joubert, il ne lui serait rien arrivé de fâcheux. Livrée à elle-même, isolée, elle avait été saignée comme une poulette. Ce n’était probablement pas un miché. Ils n’ont pas assez de cran. Ce devait être un amant rencontré à Bullier ou pire encore. Un mac ? Devant la concierge, Jules, désormais maître de ses intestins, avait pris une mine de circonstance, comme s’il était venu lui annoncer la perte d’une tante à héritage. Mais la réaction de la portière l’avait stupéfié par son manque de compassion. Il s’agissait après tout d’une locataire.

— Se faire suriner chez moi, dansmesescaliers, c’est un monde ! s’était exclamé la pipelette.

— N’exagérons pas, avait dit Jules.

— Elle me devait un loyer. Sa femme de chambre l’avait quittée. J’ai été trop bonne. Oh ! je sais qui a fait le coup ! Un miché qu’elle hébergeait et qu’elle a dû renvoyer. Je le sais, c’est moi qui lui ai remis son paquet. Quand je pense que je lui ai donné cinq sous parce qu’il m’avait rendu la clé ! Ah ! on est trop bonne !

Jules avait failli lui dire qu’elle se trompait. Le coupable ne pouvait pas être cet homme docile, mais il se retint à temps. La femme Arnaud n’avait pas à connaître ses pensées. Surtout qu’elle les répéterait sans se gêner au commissaire.

Après une dernière plainte en forme d’interrogation amère sur l’air de « Qui allait nettoyer ? Bibi ! », elle avait envoyé son fils, qui jouait aux billes dans la cour, prévenir le commissaire de police du quartier, rue Ballu. Tiens, c’est vrai, s’était dit Jules, en remontant l’escalier, la femme de chambre… Une belle fille elle aussi. Une blonde du Mans, d’après Rose, qui l’avait connue au marché et chez le boucher. Un soir que la Cruz était enrhumée et qu’il pleuvait, elle était venue frapper et avait emprunté quelques sous à Rose qui n’avait pas eu le cœur de refuser. Quand elle était sans une thune, la fille était capable de passer ses journées au lit, à dormir, à lire et à se branler. Sans doute que sa femme de chambre la gamahuchait. Elles vivaient dans la plus grande familiarité. Ce n’était donc pas étonnant. L’amie avunculaire la déshabillait, la lavait, l’aidait à s’habiller quand il s’agissait d’aller se faire un homme. Entre les valets, les bonnes et les maîtres, l’intimité allait parfois jusqu’à la promiscuité. Et alors… Le journaliste Gaiffe, rentré récemment de Londres, avait raconté partout que l’actuel prince de Galles était soupçonné d’avoir noué les relations les plus tendres avec son valet de chambre. Victoria en était, paraît-il, très malheureuse. Mais il est vrai que de nombreux Anglais de la bonne société ne pensaient qu’à s’enculer et à fouetter les petites filles.

Jules passa entre la rampe et le corps de la Cruz en évitant la flaque de sang maintenant coagulé. Il lui sembla que les cuisses de la fille avaient pâli et que sa vulve avait viré au gris. La belle plante était plus que morte, exsangue. Il aperçut au-dessus de lui, dans l’escalier qui descendait au troisième, la comtesse parfaitement livide, soutenue par sa femme de chambre, la belle Prudence.

— Ah ! madame ! Quelle affreuse chose que l’assassinat d’une fille, surtout le soir où nous recevons.

— Quand viendra-t-on l’enlever ? C’est indécent à la fin.

— Vous savez, madame, c’était une de ces femmes qui aiment tout révéler…

— Comment le savez-vous ?

— Par la rumeur publique…

Puis la comtesse commanda à sa femme de chambre de regagner l’appartement.

Dès qu’il la crut seule, Jules gagna l’escalier supérieur et tenta de prendre sa main.

— Vous n’y pensez pas !

Il l’attira contre lui et l’embrassa.

— J’aimerais moi aussi que vous me montriez tout, comme à votre mari, que votre chair n’ait plus aucun secret pour moi. Je voudrais vous déflorer chaque nuit, madame.

— Monsieur ! C’est insensé !

Mais elle ronronnait de plaisir à l’entendre divaguer pour elle.

— À bientôt, dit Jules. Je voudrais grimper chez vous par une échelle de soie. J’en serais capable, vous savez.

— Vous êtes un véritable polisson.

Et elle gravit à reculons et avec lenteur les marches vers son palier, afin de lui laisser le temps d’admirer sa poitrine qu’elle paraissait avoir en effet fort belle et haute sous la robe. Puis elle osa lui tourner le dos, manière de lui faire apprécier sa chute de reins, non sans lui faire face, par pudeur, une dernière fois. Et, dans un soupir :

— Délivrez-moi… Jules…

Mais Jules rentrait chez lui après un dernier regard jeté sur l’entrejambe velu d’Annabella Cruz, ce qui n’échappa pas à la comtesse. Elle remonta alors chez elle en vitesse et en bougonnant contre son chenapan de voisin.

Il frappa à la porte de la chambre d’Edmond.

— Entre !

Edmond finissait de s’habiller. Dans son habit noir, il avait un peu l’allure et la corpulence d’un officier de cavalerie.

— J’ai vu la comtesse, dit Jules.

— Tu sais que Gavarni la connaît ?

— L’aurait-il eue ?

— Je ne crois pas ou alors autrefois. Il ne s’intéresse plus qu’aux mathématiques maintenant. Attention ! tu vas mettre du sang partout !

Jules sortit de la chambre à cloche-pied et nettoya sa chaussure souillée dans la cuisine. Rose mettait la table dans la salle à manger. Autrement, il eût fallu lui raconter le meurtre. Que faire du chiffon ? Le garder en souvenir ? Il hésitait. Finalement, il saisit le tisonnier, retira la plaque de la cuisinière et jeta le chiffon sanglant au feu, le regardant un instant se tordre avant d’être consumé par les flammes. Il brûlait le sang d’Annabella Cruz. Une véritable cérémonie conjuratoire… Thésauriser ce fétiche leur eût porté malheur. Le fer à cheval et la patte de lapin conservés par Rose dans la cuisine eussent été impuissants à en détourner les maléfices. Son escarpin brillait. Le sang de putain, un encaustique ? Il revint dans la chambre d’Edmond :

— J’ai trempé le bout de mon escarpin / Dans le sang d’une putain / Égorgée dans l’escalier. / Elle continuait à montrer ses charmes déliés / Tandis que larigor mortisla saisissait. / Il n’y a qu’à Paris et non à Troyes / Que l’on peut voir de tels faits. / À Paris sous l’Empereur Napoléon III.

Voici ce que j’écrirais si j’étais poète, ajouta-t-il.

— Mais tu ne l’es pas, il te manque le rythme des vers, dit Edmond. Et puis la poésie, tu sais ce que j’en pense. Notre instrument aujourd’hui, c’est la prose. Pourquoi faire des vers ?

— Les vers, ils seront bientôt à la noce avec notre voisine.

— Garde tes fusées pour tout à l’heure.

Edmond souriait.

— La soirée commence trop bien, dit-il. Toi qui te plains qu’il ne nous arrive jamais rien…

III

Maria, en déshabillé, regardait par la fenêtre donnant sur la rue. Le crépuscule noircissait les façades des hautes maisons, transformant les passants sur les trottoirs et les voitures en taches noires. La lumière lugubre de la saison s’était retirée sur les toits et fuyait, mangée peu à peu par une ombre brumeuse.

— Eh bien, que se passe-t-il ? dit Edmond.

— Il y a un attroupement dehors, avec une voiture. On dirait le sapin.

— Fais voir…

Il se glissa derrière elle et, pour l’écarter de la fenêtre, la saisit sous les seins et effleura ses tétons. Elle se laissa pousser vers la droite et tomba dans les bras de Jules.

— Tu aurais pu prendre froid. On ne met pas le nez dehors dans cette tenue. Une blonde de Boucher comme toi, ma belle, ça doit facilement s’enrhumer. Imagine ton petit nez devenir tout rouge. Mais je te l’ai déjà dit…

Il lui bécota la joue.

— Cours t’habiller.

Elle s’esquiva.

Jules mit la main sur l’épaule d’Edmond. Ils contemplèrent le fragment de rue et se mirent à commenter.

— Ils l’emmènent, dit Edmond. C’est réglé.

— Et voilà : tout redevient comme avant. Les badauds vont retourner à leurs affaires.

— Mais pas tout de suite, tu vois, certains restent rêveusement au bord du trottoir.

— Quelque chose a eu lieu : un événement.

— Ils hésitent. Que faire maintenant ?

— Voilà, ils se détachent l’un après l’autre… Ils partent comme à regret.

— Regarde ces deux-là, ils se parlent.

— Ils lèvent la tête et paraissent étudier la façade de l’immeuble.

— Je voudrais bien connaître leurs spéculations.

Les deux frères ne parvenaient pas à s’arracher à la fascination de ce morceau de rue qui hébergeait ces quidams à chapeaux et parapluies. Et ils n’étaient pas loin de penser comme Descartes, mais simplement pour le plaisir d’imaginer une nouvelle, que sous les chapeaux et les parapluies avançaient des machines et non des êtres vivants réellement animés.

— Tiens, celui-là, qui s’en va, on dirait le père Théo. Ça lui fait quel âge, maintenant ?

— Attends… Il a vingt ans de plus que moi. Doit être dans la cinquantaine, ce vieux rescapé d’Hernani… Tu veux lui souhaiter son anniversaire ?

— Je demande l’âge des gens comme je demanderais l’heure dans un cimetière… C’est à cause du soir, j’ai l’impression que tout meurt quand la lumière s’en va. J’ai l’impression qu’on va tous dévisser son billard.

Le jour avait disparu au dessus des toits. La rue ressemblait maintenant à une crevasse de nuit. Un allumeur de réverbère passa.

— Éclairons, nous aussi, fit Jules, on n’y voit presque plus. On dirait qu’on va veiller une morte.

Les flammes de la cheminée jetaient des lueurs sur les verres de la table et les vases de cristal.

Jules et Edmond allumèrent le lustre et les candélabres de l’appartement et, bras dessus bras dessous, contemplèrent leurs meubles et leurs objets avec un sentiment de plaisir. La lumière des chandelles les mettait bien en valeur. C’était mieux que le gaz et son éclat aveuglant qui vous chauffait le crâne.

On sonna plusieurs coups à la porte d’entrée.

— Ils sont en avance, dit Edmond qui entra dans l’antichambre.

— Qui ça peut-il être ? dit Jules. Attends, va dire à Maria de rester dans sa chambre tant que nous ne l’inviterons pas à en sortir.

Il alla ouvrir.

Un monsieur habillé de noir ôta son chapeau pour le saluer et lui tendit sa carte. Jules lut : Commissaire André Fenouil.

— Ah bien, la police ?

— Oui, monsieur. À qui ai-je l’honneur ?

— Jules de Goncourt. Et voici mon frère…

Edmond était revenu et se tenait en retrait derrière Jules.

— C’est vous qui avez trouvé la fille Cruz…

— Mon Dieu, oui, monsieur, dit Jules.

— Auriez-vous quelques instants ? C’est juste la routine…

La routine, un vrai mot de policier. Ils font tout par routine, et c’est comme ça qu’ils vous envoient à la guillotine, parce que ça rime.

— Certainement, commissaire, dit Edmond, qui répondait en tant qu’aîné. Donnez-vous la peine d’entrer.

— Nous attendons des invités, dit Jules.

— Je ne serai pas long. Rassurez-vous.

Ils allèrent au salon. Et Edmond offrit au commissaire Fenouil de s’asseoir dans une bergère. Les deux frères s’installèrent sur le même divan, côte à côte. Fenouil tenait son chapeau sur ses genoux.

— Vous exercez donc la profession d’hommes de lettres.

— Hommes de lettres et rentiers, dit Edmond. Nous possédons des fermes en Lorraine.

— La terre, il n’y a que ça de vrai, dit Fenouil. Bel appartement… Compliments…

— Nous sommes ici depuis quatorze ans, monsieur. Le quartier nous plaît.

— Je sais.

Edmond et Jules ne relevèrent pas. Cette réponse sentait l’inquisition policière. On s’était donné la peine de vérifier. On supposait qu’ils devaient en connaître un bout sur les histoires de l’immeuble. Pourtant, la concierge avait déjà dû déballer ce qu’elle savait. La femme Arnaud occupait la fonction depuis trente ans. Que pouvaient-ils ajouter à ses dires ? Alors le policier voulait-il corroborer, confronter leurs déclarations précises à celles, divagatoires, de la concierge, vu que la vieille avait tendance à mélanger les biographies de ses locataires ? Ceci se passait, inutile de le dire, dans la tête des deux frères. Quand l’un interrompait une pensée, l’autre la continuait. On va me dire que c’est impossible à prouver. Eh bien, je le sais, c’est tout. Mais cela restait, comme de juste, opaque à l’entendement du commissaire qui ne semblait pas spécialement futé, encore qu’il y a des gens de police qui le sont plus que d’autres. Au reste, on trouve surtout dans ce corps des intelligences moyennes. Les génies et les imbéciles y sont très rares. Mais alors il y a quelque chose d’énorme dans leur génie ou leur stupidité.

— Vous permettez ? dit Edmond. Je vous laisse un moment avec mon frère.

— Je vous en prie, dit le commissaire. Alors, c’est vous qui l’avez trouvée, monsieur…

— Rose, quand vous aurez un instant, fermez les persiennes, dit Edmond par la porte de la cuisine.

Et il revint vite s’asseoir à côté de son frère, comme si le cadet avait besoin de sa présence.

— Certes, dit à ce moment seulement Jules.

— Et comment ?

— C’est simple. J’ai entendu un cri, puis une cavalcade dans l’escalier. Ça m’a inquiété, et je suis allé voir.

— Et vous, monsieur ?

— Moi ? dit Edmond. Je travaillais dans ma chambre. Je n’ai rien entendu.

— Et il était comment ce cri ?

— En fait, hurlement serait plus juste.

— Que faisiez-vous quand elle a hurlé ?

— Je rêvassais en fumant la pipe, attendant que mon frère ait fini son travail. Et je me préparais à m’habiller pour recevoir.

La première phrase qui lui était venue était : « Je rêvais qu’elle me taillait une pipe, juste après que mon frère eut fini de la sauter. » Heureusement, il avait choisi d’être convenable.

— Et vous, M. de Goncourt aîné, que faisiez-vous ?

— Je vous l’ai dit, Monsieur le commissaire, je travaillais dans ma chambre porte close.

— Pourquoi ?

— Pour ne pas être dérangé, évidemment.

— Ce qui fait que la porte étant fermée, vous n’avez rien entendu.

— Surtout que j’étais absolument concentré sur mon ouvrage.

Jules eut un sourire que le commissaire trouva niais.

— J’avais fait ma besogne. Et mon frère y allait de la sienne. Chacun son tour, c’est ainsi que nous travaillons.

— Toujours ?

— Cela dépend des sujets.

— Cela vous regarde, dit le commissaire. Revenons à la dame Annabella Cruz. Vous la connaissiez ?

— Nous étions voisins de palier, c’est tout, dit Edmond.

— Il nous arrivait de la croiser, concéda Jules.

— La concierge dit qu’elle recevait des hommes, dit Fenouil.

— Je crois qu’elle en sait plus long que nous sur ce point, Monsieur le commissaire, dit Jules. Forcément.

— Ce cri devait être puissant. Entre la porte et l’appartement proprement dit, il y a l’antichambre.

— C’est exact, monsieur. Tout le monde a dû l’entendre dans la maison.

— Je vérifierai. Quand vous êtes sorti, monsieur, vous n’avez donc rien vu.

— Pas une ombre. Juste la femme allongée de tout son long, la tête en bas.

— Vous avez regardé dans l’escalier ?

— Pourquoi ?

— Vous auriez pu apercevoir l’assassin qui fuyait. S’il portait, par exemple, une casquette ou un chapeau. Si c’était un ouvrier ou un homme du monde…

— Eh bien, je n’y ai pas pensé, Monsieur le commissaire. La scène était suffisamment captivante en elle-même pour que l’envie me passe de regarder par-dessus la rampe.

— Vous n’êtes pas vraiment un témoin, c’est fâcheux. Sans témoin, je ne vois pas ce que je peux faire.

— Nous en sommes désolés, dit Jules.

— Merci. Je crois que ce sera tout, messieurs.

Le commissaire Fenouil se leva.

— Je vous raccompagne, dit Edmond.

Un couple et deux petites filles se tenaient devant la porte.

— Vous permettez ? dit le commissaire.

Ils s’écartèrent.

La concierge attendait devant l’appartement de la défunte. Le commissaire la rejoignit.

— Ouvrez, dit-il.

Elle s’exécuta.

Le commissaire se tourna vers Jules et Edmond qui accueillaient leurs visiteurs :

— Sa porte n’était pas fermée à clé. Elle sortait donc de l’appartement. L’assassin devait la guetter…

— Ou venir comme elle de l’intérieur, dit Jules.

— Pas bête, dit le commissaire avant d’entrer chez feu Annabella Cruz.

IV

La porte de l’appartement des Goncourt se referma.

À l’entrée du salon, Edmond et Jules baisèrent la main d’Ernesta Grisi. Théo leur tendit sa dextre. On se la serra. Estelle et Judith, les petites Gautier, firent leur révérence.

— Croquemort, huissier, commissaire, envoyé du gouvernement ou de la Comédie française ? Vous avez la croix ou l’on vous prévient que l’on a accepté votre pièce ?

Ils s’installèrent au salon.

— Rien de tout cela, mon cher Gautier. Il s’agit seulement d’une voisine qui s’est fait saigner. Vous n’avez pas remarqué la tache de sang ?

— L’escalier venait d’être rincé, mais j’ai cru que c’était en notre honneur. Vous êtes soupçonnés ?

— Ça m’en a tout l’air, dit Edmond.

— Faites comme nous, habitez Neuilly, vous serez tranquilles.

— Une odeur de sang flottait dans l’escalier, il me semblait bien, dit Ernesta.

— Je n’ai rien senti, dit Gautier.

— Nous sommes les premiers, dit Ernesta. Avec les enfants, on est toujours obligés d’être en avance…

— Ne fatiguez pas nos amis avec vos considérations. Nous sommes là. Nous y sommes. Point.

— Vous êtes, en tout cas, les bienvenus, dit Jules. Cependant, trop en avance, vous eussiez assisté… J’en frémis…

— Ou nous eussions empêché… À quoi tiennent, parfois, les événements, dit Gautier.

Jules synthétisa l’histoire à mots couverts, « pour les enfants ». Ernesta prit l’air horrifié d’une cantatrice dans le quatrième acte deLucia de Lammermoor… Elle n’eut pas à se forcer. Si elle ne chantait plus, elle avait apparemment gardé le souvenir précis des mimiques qui indiquent la peur et l’horreur à l’opéra. Comme Gautier ressemblait de plus en plus à un lion fatigué — son feuilleton duMoniteurle tuait —, il commenta à peine le résumé de Jules et d’Edmond. La petite Judith s’y risqua :

— Qu’avait-elle fait, la dame ?

— Fait quoi, mon ange ? dit Jules.

— Pour qu’on la tue ?

— Elle n’a pas été sage, probablement, dit Edmond.

— Tant pis pour elle alors, dit Judith.

Jules et Edmond aimaient les petites jeunes filles, surtout quand elles étaient belles, mystérieuses et câlines. Judith, encore plus qu’Estelle, réunissait ces qualités. Les deux frères furent charmés. Judith et Estelle étaient un délicieux mélange de genres assez opposés en la personne de leurs parents. S’étaient-ils autant aimés qu’on le disait, alors que Gautier passait pour avoir été violemment amoureux de la danseuse Carlotta Grisi, sœur d’Ernesta ? On racontait qu’il s’était, une nuit, trompé de chambre, alors que les deux sœurs étaient en tournée, et qu’il n’avait pas vu la différence entre Carlotta et Ernesta. D’où, par la suite, Estelle et Judith… Des petites jeunes filles en train de muer, du reste, peut-être déjà formées… Et ça irait vite, la nature les prend par les cheveux et les entraîne, comme la marée, à la vitesse d’un cheval au galop.

Gautier caressa la chevelure de sa fille.

— N’est-elle pas adorable ?

Jules acquiesça d’un battement de cils et d’un sourire d’adolescent monté en graine. Puis refusa d’être davantage fasciné.

Edmond était déjà debout, Rose venant d’introduire un autre visiteur. À ses éclats de voix et sa gaîté qui résonnaient dans le couloir, tous avaient reconnu Flaubert. Gautier regarda un instant la pointe de ses chaussures. Le succès du nouveau venu l’irritait un peu. Lancé par un procès retentissant, il était en passe de faire paraître un nouveau roman — carthaginois, celui-là — qui promettait. Et puis, il jouissait d’une fortune personnelle — vingt mille livres de rente — qui le mettait à l’abri du journalisme dont vivotait Gautier. Bon, se dit-il, cesse d’être amer. Et il sourit au jeune romancier. Enfin, pas si jeune, il était entré dans la quarantaine et n’avait qu’un roman à son actif. Gautier avait été plus précoce et plus prolifique. Bon Dieu, c’était à vingt-quatre ans, songea-t-il, que j’ai publiéMademoiselle de Maupin! Et depuis, combien de romans, de poèmes et d’articles, un fleuve d’articles qui irait se jeter dans la mer de l’Oubli.

Le Normand de Rouen était devant eux : grand, gros et blond, la moustache viking, les yeux un peu globuleux. Jules lui avança un fauteuil dans lequel il cala son gros derrière.

— Ah ! je suis éreinté !

— L’escalier ? dit Edmond.

— Mais non, maSalammbô! Les épreuves, c’est affolant, mon cher, les épreuves ! Ça me donne envie de tout recommencer de A à Z, tiens ! J’aimerais me mettre de suite à un roman oriental mais contemporain, absolument contemporain, je vous assure… Les beys et les effendis seraient en habit noir et cravate… Ça se passerait à Stamboul ou au Caire…

Les filles de Gautier regardaient cet homme qui parlait d’épreuves comme un acteur dans le rôle de Jésus-Christ. Elles savaient déjà de quoi il s’agissait et trouvaient qu’il en faisait un peu trop dans le mélodramatique. Leur père n’était pas si théâtralement crucifié, quand il s’agissait de se relire.

— Toutes ces baisades m’ont épuisé, continua-t-il. Et puis, les massacres et les amours des mercenaires, vous n’avez pas idée…

— Mais si, dit Jules, vous nous en avez presque lu l’intégralité l’autre soir.

— Un fameux tour de force, dit Edmond.

— Plus que ça, dit Flaubert. L’histoire, l’aventure d’un roman, ça m’est bien égal. J’ai l’idée, quand je fais un roman, de rendre une couleur, un ton…

Théo croisait et décroisait les doigts. Jules s’en alarma. Il fallait à tout prix faire dériver la conversation, sinon ce bon Gustave n’allait pas arrêter de se répandre et on parlerait encore de son roman de Carthage à minuit. Et peut-être en réciterait-il, de mémoire, une tranche bien descriptive, avec ce souci du détail dont il avait le secret.

Ce fut l’arrivée de Suzanne Lagier qui s’en chargea. Elle déboula dans le salon, accompagnée d’un petit jeune homme blond à fines moustaches. Flaubert s’arrêta net en la voyant au milieu d’eux, la proue et la poupe provocantes, dans tout l’éclat charnel et peuple de ses trente ans. Du temps de Balzac, elle eût paru déjà mûre. Sous le Second Empire, la jeunesse des femmes avait gagné dix ans. Et puis, comme le visage des rondes, celui de Lagier gardait des traits d’enfance. Pas une ride de mauvais augure ne marquait ses joues et son front.

Les seins de Suzanne Lagier, Edmond rêvait d’y mordre, et voilà qu’elle les lui promenait sous les yeux. Les hommes aimaient bien Lagier, ce Rubens au parler dru, dont le cul promettait et tenait. Celle-là, quand elle vous coinçait entre ses cuisses, attention à ne pas décharger trop tôt, ça lui donnait des humeurs. Elle était capable de vous assommer d’un coup de poing.

Elle s’assit sur Jules, étalant sur lui sa chaleur postérieure. Elle en sentit immédiatement l’effet et sourit d’aise.

— Comment vas-tu ? Ça me fait plaisir de voir du si beau monde chez vous, les frangins. Oh, les petites filles !

Elle leur fondit dessus et les embrassa.

— N’oubliez pas le papa ! dit Gautier.

Elle se contenta de lui faire la profonde révérence qui dévoilait ses charmes.

— Ma femme, dit Gautier, désignant Ernesta.

— C’est bien de la sortir un peu, Théo, dit Lagier. Bonsoir madame, très honorée.

Ernesta battit des cils et agita son éventail.

— Ce soir, tournez votre langue sept fois dans votre bouche, Suzanne, dit-elle. Attention aux petites, s’il vous plaît !

— Mais oui, mon cœur. Si ça me démange trop, on les enverra se coucher. N’ayez crainte.

Et, à son oreille :

— Toi, je te ferais bien une langue !

Puis, à la cantonade :

— Ah ! je ne sais pas ce que j’ai, ce soir, je me sens comme une machine à vapeur !

— Ça promet ! dit Gautier.

Le jeune inconnu que Lagier avait amené ne disait rien et semblait attendre d’être présenté. Il essayait de ne dévisager personne mais on le sentait dévoré d’impatience.

— Allons, Suzanne, dit Jules, ne laissez pas votre ami en plan. Vous voyez bien qu’il n’en peut plus…

— Léonce Jacquelain, dit-elle. De Gand. Voilà !

— C’est tout ? fit Jules.

— Eh ! il n’est pas comme vous autres. Il débute.

— Vous êtes belge, monsieur ? dit Edmond.

— Non, monsieur, mes parents sont français, commerçants à Gand. Les Comptoirs du Nord, c’est eux. Je suis seulement à Paris depuis six mois. Je fais mon droit. Il faut absolument que j’étudie les plus beaux exemples d’éloquence. Alors, je vais au Palais et j’écoute… religieusement.

— Je l’ai recueilli à la porte de ma loge, dit Lagier.

— Je fréquente, en effet, la Porte-Saint-Martin…

— C’est une autre sorte de théâtre que le Palais de justice, dit Gautier.

— Avec Lagier, vous êtes lancé, dit Flaubert.

— Pour le moment, je n’écris pas pour le théâtre…

— Ah ! parce que vous écrivez ? Bienvenue, confrère. Il faut absolument travailler pour la scène, entendez-vous, si vous voulez toucher le public et que ça vous rapporte. Le roman, pfuii… Laissez-le aux vieux que nous sommes…

— C’est bien à vous de dire cela ! Vous avez vos revenus, que diable ! dit Gautier.

Puis :

— Néanmoins, il faut en croire Flaubert, mais on doit être rapide, mon jeune ami. Et lui ne l’est pas. Quant à l’amour-propre… Dites-vous bien que votre pièce, chacun voudra la tripatouiller… Ils mettront leur nez dans tous les recoins de votre scénario…Vous ne serez plus chez vous…

Cependant, le jeune Gantois n’écoutait plus Gautier. Le nom de l’auteur deMadame Bovaryl’avait mis dans tous ses états.

— Flau… Flaubert ? Le créateur d’Emma et de Léon ? Vous, maître ? Une œuvre qu’un client russe de mon père lit dans sa propriété près de Saint-Pétersbourg ?

— Eh bien quoi, qu’est-ce qui t’arrive, mon minet ? Tu deviens tout pâle… Tu perds tes bas ? Je t’avais bien dit que, chez les frères, il y aurait du beau monde. Tiens, ce monsieur-là, qui vient de te faire l’honneur d’une réplique, eh bien c’est ce bon vieux Théo Gautier. Les lettres, la danse, l’opéra, le théâtre, le feuilleton, c’est lui !

— Toutes les lettres françaises en un seul soir ! Merci ! Merci !

Il prit Lagier par la taille et l’embrassa sur les deux joues.

— Il est très chaud, ce garçon, si je vous racontais… Après qu’il s’est promené sur le boulevard Montmartre à tout reluquer… Mais non, il y a les petites. Vivement qu’elles grandissent, qu’on puisse parler entre femmes…

Et elle se mit à agiter son éventail.

V

Comme les deux frères n’attendaient plus que Saint-Victor et Lia Félix, sans oublier le Polonais Charles-Edmond et sa femme Julie, ils dirent, à un moment où la conversation mollissait, « Que font-ils, on n’attend plus qu’eux pour passer à table ? », car Rose avait fait savoir avec des mimiques anxieuses et quelque peu revendicatives que le repas était archiprêt, les deux couples arrivèrent avec deux minutes d’écart entre eux, Charles-Edmond et Julie battant dans l’exercice de la ponctualité Lia Félix et Saint-Victor. De toute façon, ils étaient en retard.

On appelait à la française le Polonais Chojecki de ses prénoms, son patronyme étant trop difficile à prononcer pour des Parisiens. Réfugié en France, auteur dramatique, journaliste, Charles-Edmond n’exerçait pas encore la charge de bibliothécaire du Sénat que ses relations finiraient par lui procurer. Il était lié à la coterie du comte Walewski, ancien ministre des affaires étrangères, fils naturel de Napoléon Ieret de la comtesse Marie. Sa femme était une ancienne exquise grisette, très proche du milieu des actrices, où sa grande amie, Gisette Desgranges, la maîtresse de Dennery, souvent en mal d’elle la réclamait ouvertement dans son lit. Julie travaillait bravement dans la mode. Edmond et Jules appréciaient les Charles-Edmond. Leur union était encore libre, elle avait la souplesse et l’élégance des couples illégitimes et néanmoins nécessaires. Jules regrettait cependant que Julie ne fût pas polonaise elle aussi : il aimait l’accent de Charles-Edmond. Un jour qu’il avait entendu parler une femme polonaise dans une taverne proche de la gare du Nord à l’enseigne orientale,Au jardin de Babylone, il s’était mis à bander instantanément. C’était un modèle — une blonde à la peau laiteuse et à la bouche rouge — qui posait pour les peintres. On l’appelait la Kristeva. Ce nom combinait en trois syllabes celui du dieu fait homme et de la première femme. Mais qu’avait-elle dit, qui avait déclenché chez Jules l’énergie foutatoire ?Un thé-citron. Rien que cela. Mais avec cet accent impossible à reproduire par écrit. Cependant si Julie, bien parisienne, ne s’exprimait pas avec ce divin accent slave, par ses mouvements et ses attitudes elle paraissait toujours s’offrir un peu à l’homme auquel elle manifestait une certaine sympathie. Elle aimait désorienter lorsqu’elle appuyait son sein contre la poitrine d’Edmond et de Jules et, comme par étourderie, leur effleurait les lèvres, sa bouche semblant par ailleurs s’appliquer uniquement sur leurs joues, dans un baiser fraternel et amical. Et chaque fois que cela arrivait, Edmond et Jules se sentaient allumés. Il n’était pas certain que Charles-Edmond se rendît compte du jeu émoustillant de sa charmante compagne. Tant mieux, du reste, car il l’eût sans doute priée de cesser d’affoler les sens de ses amis, ce qui eût été dommage, les amis préférant cette allure exquise de la femme inaccessible à son indifférence. Une femme défendue par les liens du concubinage et de l’amitié doit pourtant vous faire sentir que vous comptez un peu pour elle, ne fût-ce qu’en vous faisant regretter de n’être pas à vous. Julie, si elle ne pouvait séduire Jules, avait eu pourtant la gentillesse de faire son éloge auprès d’autres femmes disponibles, par exemple Alice Ozy, l’actrice des Variétés qui fut l’amante, entre tant d’autres, de Gautier, de Chassériau et du duc d’Aumale. Julie s’était entremise afin de faire rager Saint-Victor qui partageait alors les faveurs d’Ozy. Et Jules avait eu le plaisir de goûter à ce beau fruit mûrissant.

Lia Félix ne put réprimer un ricanement lorsqu’elle entra dans le salon, en constatant la présence de Lagier. Elle le transforma magistralement en rire bienveillant, mais sa consœur de la Porte-Saint-Martin ne s’y trompa pas. Elles s’embrassèrent néanmoins selon la coutume des théâtreuses avec une affection qui trompa, sinon tout le monde, du moins Léonce Jacquelain, Lagier poussant l’audace jusqu’à fourrer sa langue dans la bouche de Lia avant de s’en écarter.

— Oh ! mais tu veux me faire dégueuler ? dit Lia avec une surprenante douceur.

Saint-Victor fut peiné par cette réplique qui sentait si fort le théâtre des bas-fonds et des coulisses crasseuses. Elle lui rappelait trop combien sa femme et cette Lagier appartenaient à un monde si différent du sien.

— Je n’ai pas peur de la grêle, dit Lagier.

L’allusion à la peau trouée de petite vérole de Lia fit mouche. L’actrice et son compagnon se turent, pétrifiés. Toute allusion à sa peau grêlée rendait Lia folle de rage. Il ne s’agissait pas que les deux actrices en viennent aux mains. Et Saint-Victor les croyait capables de cela. La seule façon de les désarmer, c’était d’enchaîner, de changer de tableau comme au théâtre. Saint-Victor, en familier des lieux, entraîna Lia vers la salle à manger au prétexte d’en admirer la grande tapisseriexviiiesiècle couvrant largement l’un des murs, et la table artistement mise.

— Tu vaux mieux qu’elle, tu le sais, m’amour, dit-il à voix basse. Si nous étions chez nous, je la ferais jeter dehors.

— Chez nous ? Elle n’y entrera jamais !

— Bien sûr.

Proche de la quarantaine, Paul de Saint-Victor collaborait àLa Presseet auPays. On le disait épris de beau style, ce qui était assez naturel pour un fils d’hélléniste distingué. Ce qui l’était moins, c’était qu’il se fût épris de la cadette de MlleRachel au point, sans l’avoir épousée, de lui faire un enfant, la petite Claire, dont Edmond était le parrain. L’amour avait emporté tous les préjugés. Le couple avait lui aussi la liberté d’allure des amants qui ne sont pas doublement enchaînés par le maire et le curé. Edmond et Jules aimaient Saint-Victor. Un peu moins Lia qu’ils jugeaient pourtant une excellente femme. Car c’était aussi une actrice consommée, sans le génie de MlleRachel morte depuis peu et que ses sœurs ne remplaceraient jamais. On pardonne tout au génie, moins au talent qui n’est que la résultante d’une somme d’habiletés. Les actrices… Ils se méfiaient de cette espèce, quoiqu’elle les attirât, et qu’il y en eût de très surprenantes, surtout auxviiiesiècle. Cependant, il leur semblait que les chroniques de leur ami marquaient moins depuis qu’il s’était lié à la Félix. Mais après tout, se disait Jules, dans ses bons moments, est-ce la faute de Lia si Saint-Victor est moins exigeant envers lui-même et de plus en plus indulgent pour le goût du public ? Quoi qu’il en soit, les deux frères se félicitaient de ne pas être les esclaves d’une femme et du feuilleton comme la plupart de leurs amis, à l’exception de Flaubert dont ils se sentaient les plus proches.

Léonce, qui s’estimait déjà au Parnasse, considéra avec sang-froid Charles-Edmond et Saint-Victor, pour ne rien dire de leurs compagnes. Il mettait les moindres écrivains très au-dessus des journalistes, fût-ce les plus cotés. Il ne connaissait pas encore Paris. Charles-Edmond et Julie, c’était le théâtre et la mode. Saint-Victor et Lia, le haut journalisme littéraire et le théâtre. Très bien. Pas de quoi s’affoler. Il n’avait d’yeux que pour Flaubert et les curieux écrivains qu’étaient les Goncourt, tout en appréciant d’être, grâce à Lagier, de cet aréopage. Edmond avait cru bien faire en lui présentant Saint-Victor comme l’ancien secrétaire de Lamartine, en 1848. Léonce avait comiquement levé un sourcil, comme si Edmond avait évoqué les mânes de quelque poète duxvesiècle.

Jules installa les convives. Edmond présenta Maria comme une cousine de Bar-sur-Aube.

— Sans elle, nous eussions été treize, dit-il.

D’où l’absolue utilité de sa présence. Il cela ses autres qualités, qui relevaient effectivement de leur vie privée.

Il avait placé malicieusement Gautier face à Saint-Victor, la plume duMoniteur universelface à celle deLa Presseoù la première s’était activée longtemps, en espérant que de ce vis-à-vis naîtrait quelques étincelles d’esprit. Mais sans trop y croire. Saint-Victor, quoique plus jeune, paraissait encore plus vaincu que Gautier par la domination du feuilleton sur son intelligence. Il n’osait pas choquer le sens commun. À force de prendre des précautions avec le public, il se montrait aussi diplomate avec ses amis.

Le champagne fut servi. Jules veilla à ce que Estelle et Judith n’en fussent pas privées. Leur mère protesta que c’était leur donner de bien mauvaises habitudes. Désormais, elles en réclameraient à la maison à tous les repas. Elle les connaissait, ces filles. Le ménage, qui était pauvre, réservait le champagne aux grandes occasions.

— C’en est une, puisque vous êtes là, dit Jules.

Et il indiqua du doigt que la quantité versée ne risquait pas de leur tourner la tête.

Enfin, les sœurs Gautier purent trinquer comme les autres. Jules, qui était assis à côté de la plus âgée, Judith, l’entendit maugréer à voix basse contre sa mère et en des termes assez irrespectueux dans une aussi jolie bouche. Il en conçut une sorte d’attendrissement. Sa première impression avait été la bonne. En ce moment où elles luttaient, eût-on dit, pour rester enfants, alors que par en dessous, déjà, se levait la femme, les jeunes filles Gautier étaient adorables. Troublantes, elles le troublaient, et il ne se cachait pas de préférer leur compagnie à celle des adultes. Que l’on ne se méprenne pas pourtant : chez les préadolescentes, ce qui l’attirait était l’absence de sexualité exprimée, seulement sous-jacente, qui faisait de ces jeunes filles des êtres à part, tant par leurs comportement, attitudes et mimiques, que par leurs propos à la fois libres et innocents. Période unique dans la vie d’un être de sexe féminin, qui ne se reproduirait jamais plus. Jules imagina un lieu spécial, entre le bordel et le couvent, où on réunirait les plus belles pour passer ses soirées à les écouter et à les observer. Rien de plus. Il était assis entre Estelle et Judith qui savouraient leur champagne à petite gorgée, et il pensa à cet Anglais de Paris qui lui avait dévoilé ses goûts les plus dépravés. Comme il eût aimé, ce rosbif, caresser les cheveux des deux sœurs avant de les flageller et de leur enfoncer des aiguilles dans les fesses !

— Qu’est-ce que les bourgeois s’imaginent ? questionna subitement Gautier comme s’il se réveillait. Ils croient que je vends un volume cent mille francs ! Ah ! vraiment, c’est à vous dégoûter ! Pourquoi voyageons-nous en troisième, hein ? Pour venir de Neuilly, nous avons pris des troisièmes. N’est-ce pas, Ernesta ? Et j’ai publié quinze volumes ! Tenez, Edmond, resservez-moi un peu de cet excellent champagne.

Edmond regarda Maria. Elle saisit la carafe la plus proche et versa le breuvage encore pétillant au poète.

Gautier lui porta un toast et but.

— Alors comme cela, dit le jeune Léonce Jacquelain, votre voisine de palier a été assassinée ?

La question de l’Éliacin gantois prit tout le monde au dépourvu. Jules sursauta. À part Gautier et sa famille, personne n’était au courant. Et l’on n’en avait pas encore parlé à table.

— Vous êtes diantrement bien informé, dit-il. Vous débarquez de Gand et vous savez déjà… ?

— J’attendais madame Lagier devant chez vous, n’osant entrer sans elle, si bien que j’ai assisté à l’enlèvement du corps et au petit attroupement qui se forme toujours dans ces cas-là. Les gens bavardaient…

— Et que disaient-ils ?

— Qu’une jeune fille avait été violée et égorgée par son père…

— Rapide, la vox populi !

— Mais fichtrement inexacte, dit Edmond.

Flaubert s’écria :

— Mais voyons, parlez, les bichons ! Ne gardez pas tout pour votre prochain roman !

— Je les connais, ils attendaient que l’on fume pour tout raconter, dit Charles-Edmond.

— Un crime dans une maison bourgeoise. Nous en sommes là, dit pensivement Saint-Victor.

— Oh moi, dansLa tour de Nesles, j’ai l’habitude. Je suis Marguerite de Bourgogne, vous savez, dit Lagier.

— Moi, je ne supporte le crime qu’au théâtre, dit Lia. Et encore dans les tragédies de Racine, parce que ça ne se voit pas.