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Début du XXIIe siècle.Dans ce deuxième volet des « Chroniques de la Cité-Monde », nous retrouvons le lieutenant Smog et son ancienne indicatrice, l’androïde parahumaine S’hin, affectée autrefois à la prostitution et désormais libre.Une nuit, S’hin assiste accidentellement à l’assassinat d’une femme au pied d’une mégatour de la ville. La victime s’apprêtait à rendre publique une immense fraude financière impliquant la municipalité. Smog mène l’enquête sur ce crime, mais, du jour au lendemain, les cadavres s’accumulent. De hauts dirigeants de la finance, soupçonnés d’être les organisateurs des malversations, trouvent la mort dans des circonstances aussi mystérieuses qu’inexpliquées. Avec l’aide de l’inspecteur Tcho et du lieutenant Jairie Skye, Smog entreprend alors de faire la lumière sur cette étrange affaire, tout en s’efforçant de protéger S’hin, son unique témoin, dont l’existence est soudain menacée.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Fabrice Defferrard est maître de conférences à la Faculté de droit de Reims où il enseigne les sciences criminelles. Membre de la Société des Gens de Lettres, il est l’auteur d’œuvres de fiction et de plusieurs essais, dont Le droit selon Star Trek (Prix Olivier Debouzy 2015.blog : https://fabrice-defferrard.over-blog.fr
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Seitenzahl: 405
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Fabrice Defferrard
La Machine à fabriquer
du silence
Chroniques de la Cité-Monde II
Roman
ISBN : 979-10-388-0454-8
Collection Atlantéïs
ISSN : 2265-2728
Dépôt légal : novembre 2022
© couverture Ex Æquo
© 2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières Les Bains
www.editions-exaequo.com
C’était une petite sphère ovoïde qui tenait dans le creux de la main, comme un fruit. De couleur translucide, elle se logeait dans le compartiment central de l’appareil, un bloc en fibroplastique rigide. L’ensemble reposait sur trois pieds en forme de boule, placés à égale distance l’un de l’autre, ce qui en assurait la stabilité, y compris sur des surfaces pentues ou accidentées. Sur la partie supérieure, Grant avait fixé un plateau convexe en métal brossé. Il y avait incorporé un pavé numérique et un groupe de touches tactiles aux pictogrammes mystérieux, uniquement sensibles à ses empreintes digitales. À la base du plateau, dans une alvéole aisément accessible, il avait également installé une petite batterie à électrolyte solide et à haute densité. Sans raccordement à une centrale énergétique, l’ellipsoïde pouvait ainsi fonctionner pendant quatre à cinq heures sans interruption, selon l’intensité des ondes émises et les conditions atmosphériques. Le tout pesait moins de huit cents grammes et pouvait se glisser à l’intérieur d’un sac à dos.
Grant était assis sur un banc du jardin public qu’il avait sélectionné et procédait aux derniers réglages. Après trois ans et demi de recherches au laboratoire de neuro-acoustique de l’université Berghreene, qui dépendait du département des sciences neuronales, il aboutissait enfin à un résultat tangible. Du moins l’espérait-il pour aujourd’hui. Dans l’intervalle, il avait vécu à peu près toutes les étapes douloureuses qui peuplent l’existence ordinaire d’un chercheur : le doute, la lenteur, le découragement, l’échec, puis l’embellie, l’excitation, le vertige, chaque stade étant répété un nombre incalculable de fois, avec de temps à autre un répit ou un bref apaisement, mais pas toujours. Les tests effectués avec les deux premiers prototypes qu’il avait mis au point s’étaient finalement conclus par des résultats très décevants, ce qui justifiait à ses yeux de n’en parler à quiconque, y compris à son patron de thèse, le professeur Mandnor. Pour l’essentiel, c’était à cause du manque de synchronisation des ondes entre elles, une fois celles-ci expulsées du noyau vers l’extérieur. Grant n’était parvenu à rien qui demeurât stable dans le temps et l’espace. Dès qu’elles pénétraient l’air, les ondes se déplaçaient aussitôt de manière désordonnée, partant dans toutes les directions de manière chaotique. De ce fait, elles perdaient rapidement de leur vélocité et de leur puissance absorbante. Répandues ainsi dans la nature, elles ne servaient à rien, ne produisaient aucune force véritable et finissaient par se disperser, alors que son objectif, pourtant réaliste, était de les réunir pour former un nuage ondulatoire dont il aurait la maîtrise à distance via les commandes de sa machine.
Au cours d’une période de fort abattement, il avait craint de ne pouvoir achever sa thèse de doctorat et d’aboutir à une impasse qui signerait la fin de sa carrière universitaire avant même qu’elle ait commencé. Heureusement que son directeur de thèse l’avait toujours soutenu dans la poursuite de ses travaux. Le professeur Mandnor avait eu l’intuition que lui, son meilleur étudiant, était sur la bonne voie, bien qu’il fût le seul dorénavant à comprendre la complexité de ses calculs et de ses expérimentations. Grant s’était donc obstiné. Il savait que pour produire des ondes adéquates et les diriger dans l’espace, la solution passerait par la production d’un champ électromagnétique qui permettrait, en quelque sorte, d’en discipliner les mouvements pour les soumettre à sa volonté. Cependant, après l’échec des deux premiers prototypes, il lui avait fallu encore près d’une année de recherches supplémentaires, suivie de centaines de tentatives avortées ou peu satisfaisantes, avant de parvenir à une issue prometteuse. À présent, sa machine fonctionnait et produisait l’effet voulu dans les programmes de simulation par ordinateur qu’il avait élaborés. Grâce à son noyau intérieur équilibré, la sphère était capable d’émettre des ondes harmonieuses à travers la surface poreuse dont elle était recouverte, avant de se diffuser presque uniformément dans l’air. Ces ondes étaient ensuite contenues au moyen de ce qu’il avait baptisé un «filet électromagnétique» dont il pouvait contrôler les mouvements en temps réel, avec une grande fluidité de réponse aux instructions. Les toutes dernières simulations avaient donné des résultats plus qu’encourageants. Malgré tout, Grant restait frustré par les tests virtuels, en dépit de leur extrême fiabilité. La théorie ne suffisait pas. Cela ne pouvait plus suffire. Pour tout véritable chercheur, la confrontation au réel demeurait le seul horizon admissible, le lieu et l’instant de vérité.
Le moment de cette confrontation était venu. Il tenait sur ses genoux un appareil fonctionnel dont les performances, il en était convaincu, ne pourraient qu’être améliorées. Plus tard — c’était inévitable —, il concevrait la génération qui lui succéderait. Sa technologie ne pourrait qu’avancer, s’accroître, se dépasser constamment et trouver mille et une utilités pratiques. Peut-être même devrait-il en repenser la conception primaire, voire la forme structurale. Mais il n’était pas pressé. Cette machine venait de lui, de son travail, de sa persévérance. Il ne la ferait connaître que le jour où une certaine perfection serait atteinte, où les éventuelles critiques seraient balayées avant d’avoir germé dans l’esprit des détracteurs patentés qui finissent toujours par sortir de leur tanière. Il n’avait plus qu’à boucler sa recherche par une somme d’applications de terrain, soutenir sa thèse devant un jury prestigieux et décrocher un poste à Berghreene ou ailleurs, ce n’étaient pas les universités ni les laboratoires qui manquaient dans son domaine. Ensuite, il poursuivrait ses travaux. Il en était certain. Il obtiendrait des financements, on lui confierait des équipes de chercheurs. Il éprouvait un sentiment de profonde gratitude envers le professeur Mandnor, son inspirateur initial, son mentor. Mais par-dessus tout, il se rendait compte qu’il avait du temps devant lui dorénavant.
Beaucoup de temps.
Il avait réfléchi plusieurs jours à l’endroit le plus approprié pour un premier essai grandeur nature. Un lieu clos ou un espace dégagé? Fortement peuplé d’humains ou plus disparate, avec la présence d’androïdes de plusieurs catégories, d’animaux et de végétations? Après une première sélection, il avait retenu, parmi les choix pertinents, une station aérienne du métro hyper-express, une galerie marchande souterraine, un jardin public et un terrain sportif polyvalent. Mais pour ce qui relevait de la qualité de son test, aucune de ces localisations ne se distinguait des autres et n’avait sa préférence. Il en tira donc une au sort et ce fut le jardin public.
En dépit d’une concentration urbaine quasiment étanche d’un quartier à l’autre, la municipalité maintenait encore des jardins et quelques parcs, avec des étangs à poissons rouges et jaunes, des bosquets d’aubépines et de thuyas au milieu de pelouses mi-naturelles. Selon les saisons, des marchands de glaces ou de marrons chauds s’installaient sur les allées proprettes au pavage de granit, et on donnait parfois un concert new age lorsqu’il y avait un kiosque à musique. En général, ces lieux étaient sponsorisés par des cabinets d’assurances-divorces, des agences de voyages écolo-hygiénistes ou des offices de profilage, ce qui permettait à la ville de limiter les coûts d’entretien. Afin d’éviter la présence de racailles et de sans-logis, on ne pouvait y accéder qu’en justifiant d’un crédit social de niveau 2 minimum devant l’androïde d’accueil de l’une des entrées.
Par commodité, Grant avait choisi le jardin Görttner, du nom d’un ancien maire de la ville, qui s’étendait à environ huit cents mètres à pied de la maison Cisterce, un cloître résidentiel au sein duquel il s’était installé au tout début de ses recherches. Ce petit coin de verdure, il le connaissait sur le bout des doigts pour l’avoir arpenté à de nombreuses reprises, et il savait exactement sur quel banc s’asseoir pour lancer le protocole expérimental. Quant à l’heure, le milieu de l’après-midi en semaine se présentait comme une période standard, de ce fait propice à un test initial. Ce serait donc celui d’aujourd’hui, un mercredi.
Le banc faisait face à un vaste parterre de gazon bien entretenu. Des bouleaux génétiquement modifiés sur la droite qui résistaient à la pollution et, au centre, légèrement en contrebas, un plan d’eau. Des moineaux picoraient à la lisière de l’allée. Parmi ceux qui parvenaient à survivre, on avait introduit des répliques de synthèse à l’identique, ce qui donnait l’illusion d’une petite vie foisonnante et inoffensive.
Cet après-midi-là, il n’y avait pas trop de monde, des personnes âgées seules ou flanquées de leur androïde d’accompagnement, quelques grappes d’enfants se chamaillant sous surveillance d’adultes perdus dans leurs pensées, des gens promenant leur chien organique ou artificiel... Grant déposa sa machine à sa droite sur le banc, puis l’orienta. Pour l’expérience, il prévoyait de couvrir un volume d’environ quatorze mille mètres cubes sous la forme d’un nuage, soit environ cinq mètres de hauteur sur un rayon de trente mètres, lui-même se trouvant au centre de la base.
Il faisait un temps léger, avec assez de soleil pour ne pas être saisi par la fraîcheur ambiante de cette fin d’automne. Grant mit en marche l’appareil et, après une respiration, pressa la touche préprogrammée. L’idée était de produire un ensemble d’ondes absorbantes qui occuperait rapidement tout l’espace sélectionné, mais dont l’intensité se développerait de manière progressive, afin que son organisme puisse s’habituer au fur et à mesure. Il y eut un début de chuintement émanant de l’ellipsoïde, dont les parois semblèrent s’animer d’une luminescence opaque. Puis, cela commença. En l’espace de quelques secondes, tous les sons extérieurs commencèrent à s’estomper, à la façon d’un bruit de moteur qui s’éloigne à l’horizon pour finalement disparaître. Grant ne faisait pas qu’entendre cet affaiblissement inexorable des sonorités et de leurs échos; il le ressentait dans tout son corps comme quelque chose qui l’enveloppait. Il fut soudain pris d’une grande excitation. Ça marche! songea-t-il. C’est extraordinaire! Il répéta à voix haute : «Ça marche! C’est extraordinaire!»Mais alors, aucun son ne fut capté par ses oreilles. Il n’entendit pas ce qu’il venait de dire. La machine ne se contentait pas de s’emparer des bruits pour les rendre inertes et imperceptibles; elle fabriquait de puissantes ondes de silence qui occupaient tous les espaces de l’air, autrement dit les gaz et la vapeur d’eau qui le composaient. À mesure que l’expérience se prolongeait, Grant se sentait de plus en plus envahi et même absorbé par ce silence. Il goûtait une sérénité physique et psychique inédite, une forme de complétude.
«C’est extraordinaire!»,cria-t-il sans rien entendre.
Ses années de recherches et d’efforts, les raisons pour lesquelles ils les avaient entreprises, les buts qu’il s’était assignés, tout cela aboutissait enfin, à cet instant.
Il songea à ce qu’avait été sa vie jusque-là et aux changements qui allaient advenir. Enfin, il était parvenu à chasser le boucan qui le martyrisait depuis qu’il avait une dizaine d’années. Enfin, il n’y avait plus cette incessante cacophonie de hurlements, de sonneries, de crissements, de battages, de râles, de sifflements et d’explosions produits sans cesse dans cette ville surpeuplée par une activité humaine aussi furieuse qu’indifférente. Enfin, il quittait cet infernal maelström, cette déflagration permanente de bruits artificiels qui vrillaient ses tympans, qui provoquaient en lui des palpitations cardiaques et des acouphènes. Enfin, il quittait cette colère du bruit.
Dans la cité, il était presque impossible de trouver un lieu paisible, un lieu qui aurait pour seul paysage sonore le bruissement du vent dans les arbres ou le chant des oiseaux. Même les jeux vidéo à totalité immersive auxquels il avait accès dans les métavers du Réseau social universel ne produisaient que du raffut, un tumulte qui ne s’arrêtait jamais. Rien n’était imaginé sans qu’il n’y eût des cris, du tapage, de l’hystérie. Le vacarme était l’unique occupation mentale disponible, la seule permanence accessible aux habitants d’un monde qui le leur imposait de gré ou de force. Les casques antibruit, les bouchons d’oreilles et les appareillages audio se résumaient à de tristes prothèses qui tentaient d’empêcher les intrusions blessantes, mais ils étaient toujours insuffisants. Ils ne généraient aucune harmonie, aucun véritable apaisement.
La disparition définitive de cette fournaise n’était pas réaliste, Grant en était conscient. Cependant, avec sa machine, il pourrait à l’avenir exercer un certain contrôle sur son environnement immédiat. Ce travail de recherche, il l’avait d’abord mené pour lui, avec l’espoir de rendre son existence moins douloureuse. Il était désormais capable de fabriquer du silence, d’en produire à volonté. Plus tard, il découvrirait le moyen d’introduire dans son dispositif des sons de la nature dont il maîtriserait le timbre et la durée, ceux des forêts disparues, des vagues répétées de l’océan et des rivières qui s’écoulent, ceux des vrais feux de cheminée, des pluies et des orages et jusqu’aux étranges musicalités du cosmos. Il trouverait. Ce serait facile. Il se ferait une carapace des sonorités qui ne brûleraient pas son esprit, qui le réconforteraient par leurs vibrations. Il romprait avec cet abrutissement généralisé qui écrasait l’imaginaire de ses semblables.
Depuis quelques minutes, Grant avait fermé les yeux. Il n’entendait absolument plus rien. À travers ses paupières ne passait qu’une faible lueur, largement atténuée par le voile noir que lui offraient ses lunettes connectées photochromiques. Il s’imaginait baignant au milieu d’un cocon au liquide moelleux, dans un état de pure apesanteur organique. Il ressentait un calme merveilleux, presque un début d’hypnose. Puis, peu à peu, de nouveaux sons émergèrent à ses oreilles : la longue déglutition de la salive dans sa gorge, les battements de son cœur, le passage de l’air dans ses poumons, la légère vibration de ses paupières fermées, les gargouillis de son estomac... Des sonorités jamais perçues à cause des bruits ambiants qui les recouvraient en permanence. À un moment, il fit jouer ses poignets et il perçut le craquement des articulations. Jamais il ne s’était autant entendu. C’était un nouveau monde qui apparaissait, étrange et cependant familier. Mais cela ne dura pas. La minute d’après, il n’y eut plus rien. La machine avait encore gagné en intensité, annihilant toutes les manifestations sonores de son métabolisme.
Avec effort, Grant entrouvrit alors ses paupières et jeta un coup d’œil à l’indicateur horaire que projetait la face intérieure de ses lunettes. L’expérience durait maintenant depuis une vingtaine de minutes et il estima que cela suffisait pour une première fois. Il appuya sur une touche qui interrompit les ondes émises par la sphère, avant de couper l’alimentation-batterie de l’appareil. Aussitôt, les sons et les bruits envahirent de nouveau son espace immédiat, provoquant un vertige et un très léger début de migraine. Il nota mentalement que c’était un problème sur lequel il devrait se pencher : la sortie du silence et le retour au réel, trouver un dispositif neurologique pour éviter les effets indésirables.
Il se redressa. D’un mouvement délicat des mains, il glissa l’appareil dans son sac à dos et, après s’être mis debout avec lenteur, s’assurant de son équilibre, il s’éloigna vers l’une des sorties du jardin. Il avançait d’un pas tranquille, dans un état de profonde harmonie intérieure. Il semblait que rien ne pût encore l’atteindre. Grâce aux caméras panoramiques embarquées sur ses lunettes connectées, il avait pris soin d’effectuer un enregistrement vidéo de l’espace tout autour de lui. Il le visionnerait plus tard dans sa chambre de la maison Cisterce et pourrait en tirer des conclusions pour la suite, en fonction de la fréquence et de l’intensité des ondes émises par la machine.
Alors, il pourrait voir. Il pourrait contempler ce que les caméras avaient capturé avec un luxe de détails au cours de ces vingt minutes passées dans le nuage de silence : les pépiements soudainement effarouchés et ininterrompus des petites troupes de moineaux, les aboiements apeurés des chiens de compagnie, bondissant en tous sens et tirant jusqu’à s’étrangler sur leur laisse magnétique, les cris et les mouvements de la panique qui avait saisi leurs maîtres, les déplacements anarchiques de certains androïdes, les groupes d’enfants venus jouer là et d’un seul coup frappés de terreur…
Un affolement général.
Inaudible.
Oui, dans une certaine mesure, il pourrait entendre avec clarté le silence total qui avait soudainement pétrifié puis désarticulé la raison de toutes ces créatures.
L’éclairage de la lampe à semi-conducteurs tombait derrière l’écran, diffusant une auréole de lumière douce. Laugrùn Dølsen examina une nouvelle fois sur l’écran translucide de son unité-cloud les fichiers rassemblant l’ensemble des opérations. Elle accordait une attention particulière à l’historique établi depuis le tout début, il y a trois ans, ainsi qu’à la succession des flux financiers via les blockchains à cryptographie quantique. Tout était là, clair et précis, sans plus aucune ambiguïté. Un profane n’y comprendrait rien, même armé d’une bonne formation en comptabilité analytique. Si des enquêteurs spécialisés ou des juges étaient saisis un jour de cette histoire, ils auraient très certainement beaucoup de difficultés à comprendre, eux aussi. Ils ne discerneraient pas immédiatement ce qu’elle avait découvert depuis que les premiers soupçons lui étaient venus. Elle avait dû fouiller dans les dossiers de longues semaines durant, afin de rapprocher tant bien que mal des opérations similaires et répétitives, mais noyées au milieu de milliers d’autres. Il lui avait fallu bien des efforts pour croiser des données en apparence dépourvues de liens entre elles et, de cette façon, trouver un fil conducteur. Elle ne comptait plus le temps passé ni les obstacles de toutes sortes qu’elle avait dû surmonter pour identifier les donneurs d’ordre, puis la longue procession des prête-noms, mandataires fantômes ou commissionnaires interposés et, enfin, les bénéficiaires effectifs. Mais tout ce minutieux travail d’investigation lui avait permis de mettre à jour ce qu’elle avait désormais sous les yeux : un schéma criminel cohérent. L’algorithme de détection des fraudes qu’elle avait installé sur son unité-cloud à l’insu du cabinet, même si la version était ancienne, l’avait bien secondée. À présent, elle «voyait». Cela formait un canevas, presque une cartographie du plan élaboré depuis le commencement, mais l’ensemble demeurait si mobile et embrouillé qu’un kaléidoscope hypnotique eût bien mieux décrit la situation. L’une des complications venait des sociétés-écrans. Elles se succédaient par centaines depuis qu’il était devenu possible d’en modifier le nom, le numéro de matricule et le siège social chaque semaine de manière automatique, tout en maintenant les désignations antérieures. Par ce biais abusif dont tout le monde était conscient, les opérations financières suspectes se fondaient dans un imbroglio juridique indéchiffrable. Les comptes bancaires bénéficiaient de la même technologie : les numéros faisaient l’objet d’un recryptage permanent par randomisation, à l’instar d’un compteur alphanumérique qui tournerait sans cesse. L’argent sale ou détourné qui circulait par ces comptes était si volatile qu’on ne pouvait pas le marquer.
Elle disposait de tous les détails techniques : chaque transaction identifiée individuellement, l’habillage juridique qui l’accompagnait et le montant des sommes d’argent en kerts qui transitait par son intermédiaire. Deux axes assez nets apparaissaient, bien qu’ils soient entremêlés : les faux prêts bancaires et les détournements de fonds publics, d’un côté, et les opérations de blanchiment d’argent sale, dont une partie en cryptomonnaies, de l’autre. Parmi des dizaines de noms et de multiples sociétés, trusts et fondations, quatre entités revenaient sans cesse, suggérant leur implication directe : un pool d’établissements financiers, un fonds spéculatif prédateur établi outre-ville, une fondation caritative et un cabinet d’avocats d’affaires qui supervisait les opérations. C’est précisément dans ce cabinet, J&G consulting, que Laugrùn Dølsen exerçait les fonctions de secrétaire générale, ce qui lui avait donné accès à tous les dossiers en cours sans les restrictions du secret professionnel.
La dissimulation était construite sur deux niveaux institutionnels au moins : d’abord, les sociétés impliquées, ensuite le cabinet d’avocats. Les faux crédits portaient sur des sommes colossales, plusieurs milliards de kerts prêtés au service des Infrastructures et des Transports de la municipalité. Cet argent était destiné au financement de lourds travaux de rénovation du second port marchand de la ville, de sections vieillissantes des autostrades et de bâtiments publics, dont plusieurs écoles et des hôpitaux. Près de 60 %, en l’état de ses recherches, avaient été détournés. Sans se douter de rien, les opérations étant certifiées conformes par le département d’audit financier et d’expertise comptable de J&G consulting, le Sénat municipal avait voté le remboursement des prêts en ignorant qu’ils déboucheraient sur des travaux moins ambitieux que prévu, mais dont ils auraient, en toute bonne foi, approuvé le cahier des charges. On en trouverait la trace légale dans des contrats «ajustés» dans ce sens par le cabinet d’avocats, ainsi que dans la comptabilité imaginaire qui s’y rapportait. C’était le passage obligé pour donner à l’ensemble des actes toutes les apparences de la légalité : il fallait s’offrir l’expertise de juristes et de comptables, deux professions qui faisaient preuve de «créativité», chacune à sa manière, en particulier lorsqu’il était question de faire s’évanouir des fonds publics.
Parallèlement, à un second niveau, les sommes d’argent détournées devaient être blanchies pour pouvoir être réinvesties légalement. Laugrùn Dølsen savait que, dans ce cas, les opérations de blanchiment portaient sur des montants presque impossibles à établir avec précision. Elles s’imbriquaient dans l’entreprise de fraudes, de corruptions et de trafics d’influence, un classique dans ce domaine. De manière tout aussi classique, le cabinet J&G consulting avait participé aux manœuvres comme intermédiaire, en utilisant les facilités que lui procurait la profession d’avocat pour bâtir un camouflage juridique et faire en sorte que l’argent sale, résultat du détournement des prêts, soit blanchi par son introduction dans l’économie ordinaire de la cité. Une fois devenu propre et récupéré légalement, cet argent serait d’abord utilisé en pots-de-vin et en rémunération de faveurs locales. Il servirait ensuite à maintenir le financement de l’activité invisible de ces diverses organisations et, bien entendu, à soutenir le train de vie discret, mais dispendieux, de ses dirigeants. Enfin, une partie substantielle de l’argent serait employé pour permettre à ces organisations de se développer encore, pour investir de nouveaux marchés, qu’ils soient licites ou interdits. Dans ce domaine, l’immobilier et les titres financiers anonymes demeuraient toujours très attractifs, mais ce n’était rien en comparaison de ce que rapportait le trafic de drogues et de médicaments, la traite des êtres humains, le vol d’organes, le commerce des données privées ou la revente d’espèces végétales ou animales en voie de disparition. Laugrùn Dølsen estimait, mais sans certitude, que les sommes blanchies étaient d’un montant quasiment identique aux milliards de kerts détournés, lesquelles s’évanouiraient selon les mêmes process. Pour une analyste chevronnée, ce que Laugrùn Dølsen était indiscutablement, cela signait de nouveau l’existence d’une vaste entreprise criminelle, sans nécessiter de preuves supplémentaires.
Cependant, elle ne se berçait guère d’illusions. Elle soupçonnait d’instinct que ses découvertes n’étaient que partielles et que les preuves amassées depuis plusieurs mois resteraient incomplètes. Les fraudes et les détournements étaient conçus comme une mise en abyme. C’était une succession d’opérations en miroirs qui s’enchaînaient les unes après les autres, mais avec des miroirs sans tain, chacun d’entre eux dissimulant le suivant selon des procédés toujours plus opaques et complexes. Ce qu’elle mettrait à jour ne constituait probablement qu’une fraction d’un complexe dont elle ne connaissait pas les frontières.
Elle détacha ses yeux de l’écran, soudain prise d’un haut-le-cœur. Cela ne prévenait jamais. Les joues et le cou tuméfiés de sa fille Tiah à la morgue de l’hôpital lui bondirent au visage. Cela faisait déjà trois ans. La roue avant de sa moto s’était encastrée dans l’un de ces nids-de-poule qui grêlaient par centaines les vieilles autostrades de la cité. Elle ne l’avait pas vu. Devenu incontrôlable, l’engin avait fait un looping avant d’éjecter Tiah du siège et de venir s’écraser sur son corps juste après, brisant sa colonne vertébrale en deux endroits. Son casque intégral avait été pulvérisé. Elle était morte sur l’asphalte avant d’avoir rendu son dernier souffle. L’argent qui était normalement destiné à la rénovation des chaussées devait travailler quelque part sur un compte fiduciaire d’outre-ville, être investi dans la profondeur des marchés immobiliers ou servir au financement d’un trafic quelconque.
La respiration de Laugrùn Dølsen s’accéléra un moment, avant de recouvrer son rythme habituel. Les nausées, comme toujours, finissaient par s’estomper, jusqu’au prochain assaut. Elle regarda l’écran de l’unité-cloud qui téléchargeait les fichiers sur une clef Shot à haute vélocité. Dans moins d’un quart d’heure, elle aurait quitté les locaux de J&G consulting, mais son plan n’était pas encore bien arrêté. Que faire de toutes ces données? À qui transmettre les preuves pour qu’elles aboutissent à de vraies poursuites criminelles, à la condamnation des responsables, et non à des compromis négociés avec la Commission des irrégularités financières de la ville?
L’unité-cloud émit un discret signal sonore. Le téléchargement était achevé. Laugrùn Dølsen récupéra aussitôt la clef Shot. Les haut-le-cœur et les nausées partis, restait quand même le dégoût, qui ne s’éloignait jamais. Elle revoyait la silhouette de son patron, ses costumes impeccables, son absolu contentement face à une criminalité invisible qu’il faisait prospérer avec des états d’âme qu’avait amortis il y a bien longtemps le chiffre de ses comptes bancaires personnels. Il y avait aussi tous les autres du cabinet, de jeunes diplômés pour la plupart, qui s’engouffraient en meute dans son sillage, avides d’arracher le plus gros morceau de viande de la prochaine carcasse. Il fallait que ça s’arrête.
Laugrùn Dølsen était consciente de ce qui allait advenir d’elle une fois révélés les détournements et les malversations. De secrétaire générale d’un prestigieux cabinet d’avocats, elle plongerait dans un trou noir, avec peu de chance d’en sortir un jour. Il existait une marge sociale énorme entre le fait d’être simplement crue par les autorités pour leur avoir révélé des faits criminels et celui de s’en sortir avec les honneurs aux yeux de l’opinion générale. Dans l’intervalle, la chute paraissait inévitable. Les personnes comme elle étaient toujours vouées au mépris, suivi du bannissement qu’on réserve d’ordinaire aux balances, quelles qu’aient été leurs motivations. Elle perdrait donc son emploi et deviendrait une paria dans sa spécialité. Une partie de ses proches se détournerait d’elle, ne serait-ce que par précaution, comme on s’éloigne d’une substance radioactive. Le Réseau social universel dépècerait sa réputation et dévorerait la plus infime parcelle de ce qui lui resterait d’intimité et de dignité. On la menacerait de partout, on l’insulterait. Elle envisageait déjà d’avoir à vendre son appartement, à quitter la ville pour une autre, le plus loin possible, avec peut-être une nouvelle identité. Repartir de zéro. Il n’y avait pas moyen d’échapper à la chute. Mais cela n’avait plus d’importance. Il fallait mettre un coup d’arrêt à tout ça. Trop de gens perdaient la vie, trop de corps étaient martyrisés. Il y aurait toujours le visage de sa fille Tiah, son corps livide étendu sur une table métallique de la morgue. Le souvenir de ce corps serait une force qui la porterait, une force indestructible.
Après avoir éteint l’unité-cloud et la lampe à semi-conducteurs, Laugrùn Dølsen attrapa son sac à main. Elle fit le tour de la pièce, s’assura qu’elle n’oubliait rien. Son bureau était situé au 58e étage de la mégatour qui abritait un centre d’affaires, dont J&G consulting. Jamais elle n’y remettrait les pieds. Elle sortit, laissa la porte se verrouiller automatiquement. Dans le couloir qui menait aux ascenseurs, elle croisa deux robots d’entretien qui s’écartèrent à son passage avec un léger ronronnement de servomoteurs. Une caméra murale pivota sur son axe pour la suivre, avant de revenir à sa position normale une fois qu’elle eut quitté le corridor. Parvenue au rez-de-chaussée, dans une semi-pénombre, elle traversa le vaste hall rectangulaire au sol de marbre qui donnait sur une dizaine de couloirs, des escaliers en colimaçon et des espaces ouverts agrémentés de plantes d’intérieur. Elle pensa tomber sur l’un des androgardiens de nuit qui patrouillaient dans les étages pour assurer une surveillance physique, mais il n’y avait personne. Elle actionna le sas transfluidique et passa à travers.
Dehors, l’obscurité n’était brisée que par un lointain éclairage public à une trentaine de mètres. Les autres réverbères, qui pourtant auraient dû se mettre en marche par simple contact d’un pied sur le trottoir, ne semblaient pas fonctionner. Laugrùn Dølsen calcula qu’il lui faudrait une dizaine de minutes pour rejoindre la station Avalon 5-2 du métro hyper-express. À ce moment de la soirée, il n’y avait plus beaucoup de monde et, dans moins d’une demi-heure, elle serait chez elle, la clef Shot à l’abri et un verre de vodka dans sa main. Sans doute prendrait-elle une douche rapide. Puis, ce serait comme d’habitude, une nuit de mauvais sommeil comme toutes les autres nuits, les unes après les autres, les mêmes nuits depuis que Tiah était partie.
Elle s’avança dans le noir sur le grand escalier de granit qui montait jusqu’à l’entrée de la mégatour, ses hauts talons claquant sur le pavage.
Moins d’une demi-heure…, songeait-elle.
Elle accéléra le pas, sa main droite enfermant la clef Shot. Elle avait hâte de s’éloigner, de mettre une distance physique. Cet immeuble, ces bureaux où elle avait travaillé pendant toutes ces années lui inspiraient une profonde répugnance, comme si l’air des pièces empestait, pollué, intoxiqué qu’il était par les crimes commis entre ses murs. Oui, il était temps d’en finir.
C’est à ce moment qu’elle vit l’ombre se jeter sur elle, accompagnée d’une voix sourde et menaçante dont elle ne comprit pas un mot. Elle tenta d’échapper à l’emprise, mais la lutte ne dura pas dix secondes, l’agresseur étant d’une force physique impressionnante. Laugrùn Dølsen se mit à respirer bruyamment et par saccades, écrasée par l’ombre qui la dominait. Sous le poids, ses genoux cédèrent et elle s’affaissa avant de sentir, un très court instant, la lame pénétrer dans son abdomen. Elle cria, mais la main plaquée sur sa bouche emprisonnait sa voix dans un cocon mortel. De nouveau, il y eut la lame presque au même endroit, quelques centimètres à côté, un coup sec en profondeur.
Elle sentit qu’on lui arrachait son sac à main d’un geste sec, puis elle perdit tout contact avec le monde.
Son corps glissa au sol, une nappe de sang se répandit autour d’elle. L’ombre se pencha de nouveau, visa et plongea le couteau droit dans son cœur avant de se redresser pour disparaître dans un souffle.
À moins de vingt mètres, en position immobile, S’hin était accroupie derrière le véhicule garé juste en face de l’escalier de granit, sa vision focale parfaitement ajustée. En dépit de l’obscurité, pas un seul détail ne lui échappait. L’androïde disposait d’éléments suffisants pour mener une analyse éclair et aboutir à une conclusion exacte et précise de l’événement auquel elle assistait. Cependant, ses processeurs n’avaient pas encore décidé de ce qu’elle était sur le point de faire.
À six heures trente précises, fixé au mur à environ un mètre au-dessus de la tête de lit, le réveil vapo-sensitif se déclencha. Aussitôt, l’appareil commença à inonder la chambre de sonorités et d’odeurs qui stimulèrent les ondes lentes produites par le cerveau de Smog. Après quelques minutes, il ouvrit les yeux, s’arrachant avec peine d’un long sommeil narcotique commencé la veille à son retour du commissariat central. La pièce, bien que plongée dans un noir total depuis pratiquement vingt-quatre heures, se teintait peu à peu d’une aura lumineuse qui s’insinuait par les interstices des deux fenêtres blindées. À ce moment de la journée et à cette hauteur, les encadrements faisaient encore face au scintillement lointain d’un soleil levant que la pollution avait rendu opaque. Smog ouvrit la bouche comme pour articuler une phrase, frotta d’une main ses joues rugueuses, étira ses membres avec paresse. Comme à chaque fois, la pilule doublée d’un épais fond de scotch avait fait son effet en dix minutes : un coup d’assommoir et presque une journée entière de néant sur son matelas, sans le moindre rêve et donc sans cauchemars. Il renifla l’air, huma le neuro-parfum qui baignait la pièce. Ce n’était pas tellement un parfum d’ailleurs, plutôt une sorte d’effluence douce et très légère, essentiellement perceptible par les cellules cérébrales, mais pas désagréable à respirer. Il se retourna, s’accorda quelques minutes encore dans cet espace obscur et silencieux.
La traque avait duré trois jours sans presque aucun temps mort. L’inspecteur Tcho et le lieutenant Vedev étaient aussi exténués que lui au moment de faire leur rapport au capitaine Bohrns. Trois jours de pistage d’un petit groupe de quatre hommes qui avaient enlevé des nourrissons dans une maternité de l’un des ghettos autogérés, celui situé au nord du district. Selon un mode opératoire bien rodé, ils devaient les livrer ensuite à un gang spécialisé dans ce trafic au cours d’un rendez-vous fixé à l’autre bout de la ville, à près de cinq cents kilomètres de là. Après deux longues journées de planque au pied d’un immeuble isolé du ghetto, Smog et ses collègues avaient accroché les ravisseurs à leur sortie d’un parking souterrain ceinturé par un éclairage au néon. Ils les avaient suivis à très grande distance grâce à des méta-jumelles que le commissariat venait de recevoir en dotation et dont Smog s’était déjà servi dans une précédente affaire{1}. Cela avait duré jusqu’au lendemain matin. Vingt-quatre heures à courir la ville, ses petites rues au pavage humide engoncées entre les mégatours et les térabuildings, ses avenues larges et bouillonnantes comme des fleuves, ses artères aériennes, ses tunnels interminables où grouillait une vie sans identité. Toutes les deux à trois heures, les suspects changeaient de véhicule, passant avec leur butin d’un modèle terrestre à un appareil sol/air, empruntant des voies très fréquentées et des hubs aériens aussi denses que des nids d’abeilles. Cela aurait pu durer encore plusieurs jours si, brusquement, les choses ne s’étaient accélérées.
Les policiers se trouvaient dans l’un de ces tunnels à voûte désaffectés de l’hyper-express, dont l’éclairage mauvais dissimulait des petites communautés de sans-logis et des revendeurs de métaspeed. Ils voulurent établir un contact visuel direct avec les ravisseurs, mais une fois suffisamment proches, à une cinquantaine de mètres, ils furent repérés. Aussitôt, comme pris de panique, les suspects ouvrirent le feu dans leur direction. Smog et ses équipiers ripostèrent avec leurs armes à propagation électrique dont les ogives, quel que soit le point d’entrée dans le corps, et même par simple effleurement de l’épiderme, provoquaient une mort instantanée par foudroiement. L’échange de tirs dura moins de dix secondes. Smog fit mouche deux fois, Tcho et Vedev une fois, et ce fut tout. Les ravisseurs ne seraient pas jugés, mais cela faisait longtemps que plus personne ne s’en émouvait, hormis quelques indignés professionnels du Réseau social universel. Une fois le calme revenu, les policiers s’avancèrent avec prudence. Devant les corps inertes, grillés de l’intérieur, Smog effectua un scannage facial pour s’assurer d’une identité qui, de toute façon, ne faisait aucun doute. Puis il fit appeler une unité d’enlèvement qui transborderait les corps pour autopsie échographique jusqu’à la morgue du district, au 8e sous-sol du commissariat central. Dans la foulée, Tcho demanda une ambulance sol/air pour les nourrissons, quatre au total, deux filles et deux garçons qui ne devaient pas cumuler huit ou neuf mois d’existence. Glissés dans des sacs isothermes comme n’importe quelle marchandise périssable, ils étaient déshydratés, avec des tuméfactions sur le corps, mais semblaient finalement en bonne santé. Aucun n’avait été atteint par les tirs, ce qui était providentiel. Ils vivraient donc encore un certain temps.
Smog s’étira dans la semi-pénombre de la chambre, émit un grognement, suivi d’un soupir qui tenait davantage du râle que du souffle épuisé. Cette fois, l’enlèvement s’était provisoirement bien terminé. On rendrait bientôt les bébés à leurs parents s’ils étaient identifiés et s’ils en voulaient. Mais rêver ne faisait pas partie de l’équation. Sur ce sujet, les statistiques hospitalières n’étaient pas favorables. Afin de lutter contre les infanticides et les accouchements clandestins, les maternités des ghettos n’enregistraient presque jamais l’identité de la mère ni celle, éventuellement, du père ou du parent qui se présentait avec elle. Par conséquent, les nouveau-nés ne disposaient pas souvent d’un état civil. On leur attribuait un numéro d’attente et au bout de quelques semaines, sans nouvelles ou manifestation familiale, ils étaient remis au service de l’Enfance de la municipalité, en vue de leur adoption, la seule chance pour ces petits êtres de sortir un jour du ghetto. C’était en général à ce moment-là que les trafiquants agissaient. La procédure de remise au service de l’Enfance et la phase d’adoption créaient un espace-temps assez long qui attisait la convoitise. Parce qu’ils n’étaient rien, les petits se volatilisaient facilement, avec un faible espoir d’être retrouvés. Des affaires presque ordinaires au service des Rapts & Homicides…
Smog regrettait parfois l’époque où il était en poste aux Andromœurs, une administration encore jeune qui était née avec l’interdiction de la prostitution humaine et son remplacement par un service public d’androïdes parahumains. L’ambiance y était brutale, avec une clientèle souvent déglinguée, mais sans le côté sordide des histoires de gosses. Au sein de cette unité de la police, il ne s’était jamais impliqué, ne s’était jamais posé de questions à propos des machines affectées à cette tâche dans les quartiers réservés, celles qu’on nommait les androputes dans le jargon. Il n’avait pas une fois souffert dans ses tripes face aux violences et aux perversions de ses semblables. Les rapports tarifés entre les humains et les robots androïdes avaient toujours eu pour lui quelque chose de neutre, avec un certain degré d’abstraction et d’indifférence. La criminalité qui en découlait demeurait supportable. Il s’en était donc accommodé pendant des années, jusqu’à ce qu’un jour, nouvellement affecté aux Rapts & Homicides, il croise la route de S’hin-6-M au commissariat central. Elle était installée patiemment sur une chaise devant son bureau à l’étage des inspecteurs, dans une tenue provocante de cowgirl… S’hin l’andropute au corps parfait, à la voix suave et au visage d’une douloureuse beauté… S’hin et l’étrange vallée de son caractère…
Smog se redressa sur les coudes. Le capitaine Bohrns lui avait accordé deux jours de décrochage, à lui et à son équipe. Il les avait quasiment passés à dormir. Dans l’ensemble, il n’était pas de grande humeur, de sorte qu’il éprouvait une certaine hâte à se replonger dans le travail. C’était la meilleure consolation disponible. Il avait envisagé de faire un passage au commissariat en fin d’après-midi, mais tandis qu’il dormait encore, un message du capitaine Bohrns, via le dispatching, lui était parvenu. Il devait se rendre à son bureau avant la fin de la matinée, sans autre explication. Smog grogna pour la forme, traversa le living/cuisine et se dirigea vers la salle d’eau. Une demi-heure plus tard, après un thé brûlant et une barre alimentaire, il se retrouva au rez-de-chaussée de son immeuble devant la porte à tambour blindée qu’il empruntait habituellement.
Il gagna la rue et prit la direction de la station Tierney 8 du métro hyper-express. Comme les rames circulaient à haute vitesse par lévitation magnétique, il lui faudrait vingt minutes tout au plus pour être déposé une centaine de kilomètres plus loin, à deux pas du commissariat. Il faisait chaud, avec un fond lourd d’humidité qui recouvrait l’air comme une nappe de pétrole. Smog ne regretta pas la chemise légère sous son cuir. Il se voyait déjà dans le bureau du capitaine Bohrns : une convocation pour une nouvelle affaire? Ou alors une réunion des enquêteurs du service sur les dossiers en cours?... Avec un peu de chance, Tcho serait de la partie, peut-être aussi Vedev s’il était parvenu à s’arracher à temps de son canapé.
Le sas transfluidique d’entrée du commissariat s’ouvrit à son approche, le capteur mural ayant détecté le code «police» implanté dans la puce d’identification de son avant-bras. Il fit un rapide salut à l’officier Mirjam qui tenait le comptoir d’accueil.
— Ah, vous voilà, lieutenant! le stoppa-t-elle. J’attendais votre arrivée. Le capitaine Bohrns me fait dire qu’il vous attend au 4e, dans la salle des briefings.
Smog remercia l’officier Mirjam d’un petit signe. Il ignora les ascenseurs et se dirigea vers les escaliers en fonte qui débouchaient quatre étages plus haut sur la salle en question. Son regard parcourait les murs défraîchis, les écailles du revêtement, les éraflures, les inscriptions obscènes, les traces douteuses. L’art abstrait du commissariat…
À chaque palier, c’était toujours la même interrogation. Il ferait peut-être mieux de tourner les talons, de retourner chez lui le plus vite possible et de se glisser à nouveau sous cette couette miraculeuse qu’il venait d’acquérir, dont la texture soyeuse s’adaptait en continu à la température de son corps. Il était encore accablé. Les disparitions d’enfants ou d’adolescents, le trafic des corps, des organes, de la sexualité, il ne s’y faisait pas. Descendre les types qui consommaient les gamins comme un produit de boucherie, ça allait, cela ne lui posait pas de problème moral. Mais ramasser les victimes, les auditionner quand elles étaient encore en vie et avaient l’âge requis par la loi, ça le brisait. Même si la dernière affaire s’était plutôt bien conclue, il envisageait de demander sa mutation dans un autre service de la Police prévôtale. Il pourrait toujours revenir aux Andromœurs, une unité qu’il connaissait bien et au sein de laquelle il avait gardé des amis. Ou alors demander les Vols & Fraudes. C’était un service moins exposé aux cris et au sang qui pulsaient sans cesse des millions de murs de la cité comme autant d’hémorragies artérielles.
Il parvint à l’étage où se trouvait la salle des briefings. La porte à double battants était grande ouverte. Du monde s’agitait à l’intérieur. Smog traversa le couloir pour s’approcher. Il tomba sur le commandant Eleven, son ancien patron auquel avait succédé le capitaine Bohrns l’année précédente. Que diable faisait-il ici? Étant en poste à l’état-major de la Police prévôtale, il n’avait guère vocation à se déplacer dans un bâtiment de district, fût-il le commissariat central.
— Lieutenant Smog! Enfin, vous voilà! Vous vous faites désirer!
— Commandant… Qu’est-ce qui…
Eleven le prit par l’épaule et l’entraîna à l’intérieur de la salle. Smog reconnut son capitaine, Tcho, Vedev, d’autres inspecteurs comme Tasja, Coss et Jamez. Il y avait aussi Scarlyle du bureau du légiste, des membres du personnel administratif, un type de Com’Pol, le service médias de la Police prévôtale, et d’autres gens qui ne lui disaient rien, au total une bonne quinzaine de personnes, peut-être vingt.
— Nous n’attendions plus que vous, le héros du jour! lança Eleven à la cantonade.
Il y eut des applaudissements. Sur l’une des tables, des amuse-gueules bigarrés, des mini-sandwiches et un alignement de boissons sans alcool autour d’un biogâteau, le tout conforme aux idéologies alimentaires du moment. Ne manquaient plus qu’une banderole suspendue, des ballons multicolores et des guirlandes à pavillons, mais heureusement, le budget du commissariat ne le permettait pas. Smog commençait à comprendre le traquenard dans lequel il venait de tomber et se reprocha à nouveau de n’avoir pas fait demi-tour dans les escaliers quand il en était encore temps.
— Lieutenant, venez parmi nous! poursuivait Eleven. Vos complices sont déjà là! Lieutenant Vedev, inspecteur Tcho. Allons, ne soyez pas modestes!
Le type de Com’Pol avait fait un signe à l’androïde qui se chargeait de filmer. La machine commença à tourner dans la salle et à enregistrer via son œil à focale variable. Smog soupira.
— C’est trop, commandant…
L’heure suivante fut l’occasion de célébrer la victoire du service et de ses hommes dans le sauvetage des quatre nourrissons. Comme Smog s’en doutait, le commandant Eleven avait été mandaté par le superintendant de la Police pour faire un discours et distribuer les bons points. Il était si rare que les enlèvements de nourrissons dans le cadre de trafics humains s’achèvent aussi bien; d’ordinaire, les victimes disparaissaient à jamais ou étaient tuées. Leur récupération saines et sauves valait donc au service les félicitations du maire, du Sénat municipal et de la firme AndroCorp qui parrainait une Fondation pour l’enfance. Le procureur municipal avait également fait part de sa satisfaction. Même le Réseau social universel s’y était mis, alors que, pour une fois, la vie gagnait plutôt que la mort.
Le commandant Eleven se lança dans une homélie millimétrée que des algorithmes narratifs avaient probablement élaborée ou corrigée, afin qu’il n’y eût aucun oubli ni la moindre parole publiquement non admise. Le discours n’avait pas de style, aucune saveur, et il suait l’ennui à pleines phrases, mais il échapperait aux critiques et aux indignations habituelles du Réseau lorsque la vidéo serait diffusée sur l’une des chaînes de la Police prévôtale.
— Comme vous le savez, mes chères et chers collègues, concluait enfin Eleven, la société AndroCorp soutient très généreusement la Fondation pour l’enfance. Je me suis entretenu avec leurs responsables ce matin. Ils sont très admiratifs du travail de nos officiers, en particulier de vous, lieutenant Smog, qui avez supervisé cette enquête, et ils ont raison. C’est pourquoi la Fondation a tenu à vous offrir une gratification à tous les trois en reconnaissance pour votre flair et votre dévouement dans cette terrible affaire. Même si ce n’est pas dans nos usages, le superintendant de la Police a donné son accord.
Eleven reprit sa respiration.
— Lieutenant Vedev et inspecteur Tcho, vous êtes les heureux gagnants d’un séjour d’une semaine tous frais payés, avec la personne de votre choix, dans l’un des multiples complexes hôteliers de détente d’AndroCorpResorts!
Applaudissements.
— Quant à vous, lieutenant Smog, vous avez gagné le jackpot et je vous envie déjà! Une semaine dans la toute nouvelle station spatiale touristique Odysseus 4, en classe SpacePremium, vols aller et retour compris. Vous recevrez bientôt les bio-passes magnétiques. Félicitations!
À nouveau, des clameurs et de l’exaltation. C’était donc ça, la convocation du capitaine Bohrns?… Un séjour gratis dans l’espace pour service rendu?… La luxueuse station Odysseus 4 sur un plateau?… Smog accusa quand même le coup et se sentit obligé de lâcher quelques mots de remerciements après le speech de son ancien patron. Il répondit avec le même enthousiasme aux questions du type de Com’Pol qui préparait un sujet sur cette histoire. Quant à Vedev et Tcho, ils ne savaient plus où se mettre.
La petite fête battait son plein depuis une demi-heure lorsque le commandant Eleven prit congé. On l’attendait à l’état-major. Il accéléra les salutations, mais au moment de quitter la salle, il attira Smog à l’écart :
— Je crois que ça se passe bien avec mon successeur, dit-il.
— Oui, commandant. Il tient la barre.
— Bon, bon... Et vous?
— J’ai toujours préféré un mauvais homicide à un bon enlèvement, vous le savez.
— Oui, je vois ce que vous voulez dire. Écoutez, vous êtes dans les bonnes grâces de la hiérarchie avec cette affaire. Demandez votre mutation dans un autre service si vous en avez votre claque, on vous l’accordera sans discuter. C’est peut-être le moment. Ou alors, essayez un poste à l’état-major… Enfin, dans l’hypothèse où vous seriez fatigué du terrain.
— J’y pense, commandant. Mais pas à l’état-major. Je suis encore à peu près valide et, tant qu’à faire, je préfère encore être branché sur le terrain, sur son côté électrique.
Eleven sourit.
— Oui, je vous comprends, Smog... Toujours les doigts enfoncés dans la prise...
— Je voulais vous dire aussi… Ce séjour en orbite sur Odysseus 4… Ça me fait très plaisir, mais n’est-ce pas un peu exagéré? Je ne voudrais pas faire le difficile... C’est un miracle que les gosses aient survécu, ça s’est joué à presque rien...
— Ne cherchez pas à comprendre, lieutenant. Depuis que la Police existe, elle a toujours fait étalage de ses succès ou de ses exploits. Ce n’est rien d’autre que du marketing.
— Si je pouvais éviter d’être mêlé à…
— Cette pantomime, comme disait mon arrière-grand-mère? Écoutez, ils ont décidé ça au cabinet du maire et chez AndroCorp. Chacun de ces congratulateurs ignore quasiment tout de ce genre d’affaires et de celle-ci en particulier, mais cela n’a aucune importance. Il n’est pas nécessaire de savoir quoi que ce soit sur un sujet pour communiquer à son propos et en tirer un bénéfice politique ou commercial, vous saisissez? Le superintendant a validé, donc vous êtes très honoré et parfaitement heureux. C’est un ordre.
— Bien, commandant.
— Profitez simplement du voyage et de la vue.
Bien qu’il fût sur le départ, Eleven entraîna encore Smog un peu plus loin dans le corridor.
— Dites-moi… Plus sérieusement et avant d’y aller… je voulais savoir… votre amie androïde affectée à la prostitution… celle qui partageait votre vie quand j’étais dans le service…
— S’hin.
— Oui, c’est ça. Elle est toujours…?
— Oui, commandant… Mais on ne peut pas vraiment dire qu’elle partage ma vie. Pas au sens où les gens l’entendent habituellement.
— Bien entendu, lieutenant, c’est votre vie privée…
Eleven secouait lentement la tête, comme s’il était brusquement rattrapé par des souvenirs.
— Quelle étrange créature que cette petite tout de même… Ainsi, elle est donc encore active?
