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A la fin du tome 1, suite aux travaux de Silvio Zitelli et de son équipe, un enfant transgénique surdoué est né.
La méthode fonctionne et la mise au monde de tels enfants est mise en route grâce aux infrastructures de « La firme ». Cependant, des dissensions ne tardent pas à apparaître : le groupe des modérés d’une part et les adeptes de la théorie nazie d’Heinrich Himmler d’autre part, ceux-ci ayant pout but la création d’une race des seigneurs dans la pure tradition du national-socialisme.
Le lutte qui va éclater entre ces deux factions finira par conduire à un véritable drame humain dans la clinique de Steinhöring.
Ce drame ne mettra pourtant pas le point final à l’aventure qui continuera dans le tome 3 dans lequel les surdoués, devenus adultes, vont commencer à influencer le monde. Leur intelligence supérieure suffira-t-elle à maîtriser les nombreuses menaces qui pèsent sur la société ?
Découvrez le deuxième volet du thriller scientifique et dystopique GeneGenius !
EXTRAIT
Cette ville, associée dans son esprit à Adolf Hitler, n’était pas le but de son voyage ; rien à voir avec un pèlerinage. Il avait simplement voulu emprunter cette route, comme le font de nombreux touristes. Peut-être aurait-on pu trouver dans ces touristes quelques néonazis, mais ce n’était pas le cas de Silvio, même si le Führer avait toujours exercé sur lui une certaine fascination, comme pourrait le faire une attirante fleur du mal.
Il avait trouvé une chambre d’hôte bien aménagée dans une maison située entre le Königsee et Berchtesgaden, une maison tenue par monsieur et madame Ebner.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Louis Varetto, docteur en sciences, enseigne au sein d’une Haute Ecole. Lors de ses recherches, il a écrit plusieurs articles scientifiques dans des revues internationales comme
Journal of Theoretical Biology. C’est récemment qu’il s’est tourné vers la fiction en langue française. La trilogie
GeneGenius est son « premier roman ». Après « Couleurs Lila » tome 1, voici « Chrysanthèmes couleur Lila » tome 2.
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Seitenzahl: 386
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Un secret n’existe que s’il est connu de quelqu’un.
Silvio Zitelli avait accompli un exploit scientifique formidable, un exploit secret à bien des égards : un bébé transgénique surdoué existait. Son nom ? Arsène Bannermann. C’est du moins ce que croyaient, à l’époque, les dirigeants de la Firme.
Je l’ai raconté dans « Couleurs Lila », le premier tome de « GeneGenius », dans lequel commence aussi mon histoire, dont la première partie s’est étendue sur une période de deux ans et demi, de juin de l’année I à décembre de l’année III, il y a de cela près de 20 ans.
La destinée de ce bébé sera surtout marquée par la concrétisation de ses potentialités, au cours d’une partie acharnée dont les complexes enjeux verront la génétique mise au service d’un objectif quasi centenaire. En effet, dans le présent tome, « GeneGenius 2 » ou « Chrysanthèmes couleur Lila », de vieux démons collectifs s’échappent d’un enfer que l’on croyait muré de blocs indestructibles.
Mais rien n’est indestructible. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ; comme les chrysanthèmes.
À travers la baie vitrée, Manfred von Kehl regardait le lac. La neige tombait, à peine inclinée. Assis dans son confortable fauteuil, il ne se lassait pas du spectacle de l’eau tranquille et de tout son paysage montant vers le ciel à la rencontre des flocons.
Pourquoi Silvio Zitelli s’était-il soudainement volatilisé ? Voilà la question qu’il se posait à nouveau. Déjà une semaine que l’équipe d’enquêteurs de LBK tentait de le retrouver.
Le plus incompréhensible pour lui était que Zitelli avait disparu le jour même où le comité l’avait convoqué pour lui confirmer la réussite de ses travaux : l’enfant transgénique était très nettement surdoué.
Il fallait impérativement retrouver cet homme qui était devenu indispensable au sein de GERT Biotech, la société qui constituait la partie émergée de LBK.
Sous la surface de la mer, la partie immergée restait secrète pour le commun des mortels. Zitelli lui-même ignorait tout des objectifs cachés sous l’eau salée. On l’avait simplement autorisé une seule fois à y plonger la tête, en prenant soin de ne lui fournir ni masque ni tuba.
Les enquêteurs avaient découvert que Silvio avait loué une voiture pour une durée indéterminée, dans un petit garage de Constance dont le patron avait accepté un acompte substantiel en liquide. Comme le montant n’était pas loin de représenter la valeur de la voiture, cela semblait indiquer que sa disparition était volontaire, et qu’il voulait rester aussi discret qu’une carte de banque inutilisée.
Si le réseau des agents de LBK n’était pas très dense, il s’étendait à des degrés divers sur une bonne partie de l’Europe : Allemagne, Autriche, Pologne, Danemark, Norvège, Pays-Bas, Belgique, Grand-Duché de Luxembourg, France.
Tous les agents du réseau avaient reçu le signalement de Silvio Zitelli, mais jusqu’ici, sans résultats.
***
Ce même lundi de la mi-décembre, dans sa chambre, assis dans le petit fauteuil, il regardait tomber la neige sur la montagne. La fenêtre, tel un économiseur d’écran, lui renvoyait la chute quasi verticale des flocons sur le fond fixe du paysage.
Au loin, Silvio Zitelli apercevait le mont Kehlstein, situé à quelques kilomètres de Berchtesgaden.
Le dimanche brumeux où Gerda lui avait appris qu’il était convoqué par le comité de la Firme, il avait pris la décision de disparaître de la circulation pour un certain temps. Démoralisé, lassé parla pression exercée sur lui par ses nouvelles fonctions au sein de GERT Biotech, en plein doute quant à la voie qu’il suivait ou qu’on lui faisait suivre, il était parti de sa maison de Constance au volant d’une voiture de location.
Il avait choisi de faire la route allemande des Alpes, qui part de Lindau, au bord du lac pour s’achever dans l’extrême sud-est de l’Allemagne, à Berchtesgaden. Après s’être arrêté à Füssen pour visiter le château de Louis II de Bavière, le Neuschwanstein, il avait continué la route touristique qui bordait plusieurs lacs aux décors somptueux. Le Walkensee d’abord, ensuite, après la ville de Bad Tölz dans laquelle il passa la nuit, le Tegernsee, le Chiemsee et le Hintersee, un peu avant Berchtesgaden.
Cette ville, associée dans son esprit à Adolf Hitler, n’était pas le but de son voyage ; rien à voir avec un pèlerinage. Il avait simplement voulu emprunter cette route, comme le font de nombreux touristes. Peut-être aurait-on pu trouver dans ces touristes quelques néonazis, mais ce n’était pas le cas de Silvio, même si le Führer avait toujours exercé sur lui une certaine fascination, comme pourrait le faire une attirante fleur du mal.
Il avait trouvé une chambre d’hôte bien aménagée dans une maison située entre le Königsee et Berchtesgaden, une maison tenue par monsieur et madame Ebner.
Au sommet du mont Kehlstein était perché le bâtiment connu sous le nom de « Nid d’aigle » que Martin Bormann avait fait construire en 1937. Les autorités allemandes avaient soigneusement retiré de ce bâtiment tout ce qui aurait pu rappeler le personnage qu’était devenu l’artiste peintre raté d’origine autrichienne. De même, un peu plus loin ne subsistaient que quelques morceaux de mur de ce qui avait été sa seconde résidence, le Berghof de l’Obersalzberg. Le fantôme de Hitler planait comme un aigle sur cette partie des Alpes bavaroises.
À travers la vitre, Silvio eut soudain l’impression, bien qu’il n’y eût pas de soleil, de voir passer lentement l’ombre de ce fantôme, et il se fit la réflexion que Hitler avait lui aussi participé à la mise au point d’un système destiné à agir sur l’homme dans le but de le transformer. Certes, il n’y était pas allé par quatre chemins en ce qui concerne les moyens, et sa façon d’envisager la notion d’amélioration de l’homme était abominable. Mais la fin, qui avait justifié les atroces moyens que l’on connaît, n’était-elle pas, dans son esprit à lui et dans ceux de ses nombreux partisans, un objectif louable ?
Les images mentales peuvent voyager aussi vite que la lumière, aussi bien vers le futur que vers le passé, et celles de Silvio se retrouvèrent instantanément dans son nid à lui, du moins celui qu’il avait occupé en Belgique avant sa mort officielle. Il se revit dans son salon, devant sa bibliothèque et plus précisément devant le dos du livre de Werner Heisenberg, La Partie et le Tout. Il pénétra en pensées dans l’ouvrage de papier, le feuilleta jusqu’à ce qu’il retrouve le passage qu’il cherchait : « … j’avais appris qu’il ne fallait jamais juger un mouvement politique d’après les objectifs qu’il prétend se donner, et qu’il se donne peut-être vraiment ; et qu’il fallait le juger, au contraire, d’après les moyens utilisés pour la réalisation de ces objectifs. »
Silvio avait été troublé par cette idée qui allait à l’encontre de ce qu’il avait toujours pensé et de ce que pensent la plupart des gens.
Le communisme de Staline et le national-socialisme de Hitler s’étaient donné des objectifs complètement différents, sur lesquels pouvait porter le jugement des hommes. Bien qu’il n’ait jamais été vraiment intéressé par ces questions, Silvio avait toujours considéré comme fondamentalement louables les objectifs des communistes, contrairement à ceux des nazis, mais dès lors qu’ils avaient utilisé des moyens aussi inacceptables les uns que les autres, peut-être ne valaient-ils pas mieux les uns que les autres. Et surtout, il était possible que le défaut se trouve dans les objectifs eux-mêmes, que leurs partisans respectifs avaient accepté de rendre compatibles avec les moyens utilisés. Mauvais moyens, mauvaise fin ?
Pendant que les flocons ne tombaient plus, les pensées de Silvio gagnaient un endroit indéfini, sans lieu ni temps, dans lequel il se demanda si ces considérations pouvaient s’étendre en dehors du domaine de la politique, par exemple au domaine de la génétique.
Hitler, et surtout Himmler qui avait une formation d’ingénieur agronome, avaient utilisé les moyens de leur époque, comme le faisaient les biologistes ou les agriculteurs afin d’améliorer telle variété de végétal ou d’animal. Élimination des individus les moins conformes aux critères attendus, sélection et croisements des meilleurs.
Les scientifiques d’aujourd’hui utilisaient encore ces moyens, que l’on pouvait qualifier d’indirects, mais le développement extraordinaire de la biologie moléculaire au sens large, de la technique en général, de l’électronique et de l’informatique avait permis d’intervenir directement sur le matériel génétique.
Silvio, quand il s’appelait encore Romain, n’avait pas beaucoup hésité à utiliser des moyens très douteux, du mensonge à la fécondation forcée. La fin, qui était l’amélioration de l’homme par l’homme, ne contenait-elle pas en elle-même le défaut, pour avoir permis l’utilisation de tels moyens ? Mauvais moyens, mauvaise fin ? Lila Quantius, la femme qu’il avait aimée, n’avait-elle pas raison ?
Et pourtant, si les objectifs étaient atteints, si dans le futur émergeait un homme meilleur, ne pourrait-on pas considérer les moyens douteux utilisés dans le passé comme des dégâts collatéraux parfaitement justifiés ?
Vieux débat sans cesse recommencé le long de la flèche du temps, à titre individuel et à titre collectif.
Un bruit incongru provenant de son système digestif ramena Silvio dans son fauteuil, dans sa chambre, au pied de la montagne enneigée.
Le couple Ebner avait accepté de lui fournir le gîte et tous les repas. Il avait donc eu les moyens de ne presque pas sortir depuis qu’il était arrivé, une semaine auparavant. Juste quelques promenades dans les environs et une seule incursion en ville pour acheter des livres, de quoi faire encore des progrès dans cette langue allemande qu’il utilisait quotidiennement depuis qu’il vivait à Konstanz.
Aujourd’hui, il avait envie de bouger un peu, de voir des gens. Comme la visite du Nid d’aigle n’était pas organisée pendant la période hivernale, il décida de se rendre au Berghof ou du moins à l’endroit où le bâtiment se trouvait avant sa destruction complète en 1952. Depuis lors, un centre de documentation sur l’histoire du national-socialisme avait été construit à proximité.
Dans le fil d’une discussion avec monsieur Ebner, Silvio apprit que les autorités se gardaient bien d’indiquer le chemin vers les morceaux de mur qui restaient du Berghof, mais son hôte lui expliqua comment y accéder. En temps normal, il aurait regardé sur internet, mais cette fois, il était un touriste sans ordinateur, sans tablette, sans GPS. Il n’avait emporté que son téléphone portable, mais il ne l’avait pas allumé une seule fois.
Après le repas de midi, il prit la voiture et suivit l’itinéraire. Vers Berchtesgaden d’abord, et puis à droite vers l’Obersalzberg. La route, en forte pente, était très bien dégagée, malgré les récentes chutes de neige. Il gara l’Opel dans le parking, près du centre de documentation. Après avoir contourné le bâtiment, il suivit un chemin qui descendait dans les bois. Comme la neige recouvrait tout, difficile de trouver quelques murs dépassant du flanc de la colline et entourés d’arbres réduits à l’état de squelettes en cette saison. En avançant lentement, il finit par apercevoir les vestiges. En voyant le morceau de mur gris, il se remémora la conversation qu’il avait eue avec Gerda dans les rues de la vieille ville de Constance, à propos des oreilles et des yeux des murs. Il plaça son oreille droite contre le béton rugueux et froid, parsemé de mousses et de lichens.
— Dis-moi Le Mur, toi qui as des oreilles, et probablement aussi des yeux, raconte-moi ce qui t’est arrivé. Je m’appelle Silvio.
— Ah, Silvio, j’étais assoupi et le contact de ton oreille douce et chaude m’a réveillé. Tu es donc venu me parler ! Et tu veux que je raconte. Quel plaisir tu me fais, car quand quelqu’un passe ici, j’ai beau m’égosiller, personne n’entend ! La plupart des gens passent sans me voir, d’autres s’arrêtent et souvent je voudrais pouvoir fermer mes oreilles comme on ferme les yeux, pour ne pas entendre les bêtises qu’ils débitent. Mais trêve de stérile bavardage, je vais te raconter un peu ce que j’ai vécu, si tu as le temps.
— J’ai un peu de temps, mais il fait glacial ici.
— Si tu savais tout ce que j’ai vu, pendant mes années de gloire. Tu me vois aujourd’hui, perdu dans les bois, envahi par la végétation et réduit à la taille d’homme. Mais as-tu vu les films d’Eva Braun ? J’étais déjà là, partie intégrante d’une belle maison, et je pouvais contempler le magnifique panorama sur la vallée. Et surtout, je me souviens d’Adolf, si gentil avec les enfants, souriant et enjoué avec les personnalités qu’il recevait.
— Oui, Le Mur, je me doute que tu as vu beaucoup de choses, mais avec ton pied enfoncé dans le sol, tu es l’immobilité même, et tu n’as pas pu voir tous ces enfants envoyés dans les chambres à gaz.
— J’en ai entendu parler, mais je ne peux pas y croire. Si tu l’avais vu !
— Et pourquoi crois-tu que les Lancaster britanniques ont largué toutes ces bombes en 1945 ? Elles ont détruit bon nombre de tes copains, les autres murs du Berghof et des bâtiments environnants.
— Les misérables, ces mangeurs de grenouilles ! Détruire la maison de cet homme adulé de tous.
— Ta culture générale laisse à désirer, Le Mur. Ce sont les Français qui mangent des grenouilles, pas les Anglais !
— Tous dans le même sac, Silvio. Les Anglais avec leurs avions qui ont bien failli m’avoir et les Français qui sont arrivés ici les premiers et qui m’ont pissé dessus, les porcs, ces Schweinehunde.
— Un mur, c’est parfois fait pour ça, non ?
— T’es français toi ou quoi ?
— Non, je suis belge d’origine, mais il m’arrive aussi parfois d’uriner sur un mur. Excuse-moi, j’y penserai dorénavant.
— Bon, je te pardonne, ça fait tellement de bien de discuter avec quelqu’un qui me prête l’oreille.
— Et moi je t’accorde l’amnistie, vieux mur nazi, mais sache que bien d’autres murs auraient lancé toutes leurs pierres à ton faîte s’ils avaient entendu ce que tu viens de dire… Bon, j’ai l’oreille gelée, je vais te laisser.
— Prête-moi la gauche, s’il te plaît, que je puisse te raconter encore.
— Cela suffit pour l’instant, je te prêterai peut-être l’oreille gauche si je repasse ici, tout à l’heure, dit Silvio en s’éloignant sur le chemin. En tout cas, j’ai été enchanté de faire ta connaissance.
Il n’entendit pas la réponse, car, si les murs ont l’ouïe fine, leur voix ne porte qu’à quelques centimètres.
Silvio fit demi-tour vers le centre de documentation. C’était un bâtiment moderne, une espèce de grand chalet extrêmement vitré, à l’intérieur duquel tous les thèmes essentiels relatifs à la période nazie étaient abordés au moyen de documents, de photos et de films. Silvio prit le temps d’examiner l’ensemble, pas dans tous ses détails, mais attentivement pour ce qui concerne l’essentiel. Il visita ensuite rapidement la partie du bunker sous-terrain accessible au public, et alors qu’il achetait le fascicule intitulé L’Obersalzberg, la Maison Kehlsteinhaus et Adolf Hitler, il engagea la conversation avec la sympathique dame préposée au guichet. Il la félicita pour la qualité de l’exposition. Elle fit de même pour la qualité de son allemand.
En quittant le centre, il décida de retourner voir Le Mur, car il avait deux mots à lui dire, ou peut-être pas après tout. Qu’il garde ses illusions sur Adolf et sa clique. Arrivé au même endroit, il renonça à lui prêter l’oreille gauche. Au contraire, après un coup d’œil circulaire, il fit glisser vers le bas sa courte fermeture éclair et s’apprêta à se soulager sur la partie même où il avait peu avant placé l’oreille. Mais il se ravisa, fit volte-face et réchauffa le tronc d’un arbre voisin.
***
Manfred von Kehl allait avaler le contenu de sa première cuiller de potage lorsque le téléphone interne se mit à sonner. Il déposa l’objet en argent dans l’assiette en porcelaine, se leva et décrocha le cornet.
— Franz, j’espère que c’est important pour que vous me dérangiez à l’heure du repas.
— On a retrouvé Zitelli, Monsieur von Kehl.
— Vous avez bien fait de me déranger, Franz. Dites-moi.
— Un de nos membres l’a reconnu, au centre de documentation du Berghof.
— Zitelli à Berchtesgaden ! Il faut me l’amener !
— Oui, Monsieur von Kehl. Il occupe une chambre dans une maison d’hôte non loin du Königsee. Quelles sont vos instructions ?
— Qu’on l’embarque, Franz, mais sans faire de vagues. Pas de violence. Et essayez de savoir ce qu’il faisait là-bas. Que nos hommes se renseignent discrètement.
— Bien, Monsieur von Kehl, je m’en occupe.
— Merci, Franz.
— Bon appétit, Monsieur.
***
Silvio commençait à se sentir mieux dans sa peau. Son excursion au centre de documentation, la petite conversation qu’il avait eue avec la dame ainsi que la discussion avec Le Mur, qui lui semblait aujourd’hui si réelle qu’il se demandait si elle n’avait pas vraiment eu lieu, ces quelques activités l’avaient remis sur le chemin d’une vie normale, d’une vie avec les autres, après cette semaine pendant laquelle il avait pratiqué la spéléologie dans ses grottes mentales.
Certes, il n’avait pas résolu ses problèmes, mais il se sentait sur la bonne voie. Il avait presque digéré ses échecs et après tout, qu’Arsène ne soit pas surdoué était peut-être mieux. Il se rendait compte qu’il n’avait jamais pensé à l’enfant lui-même. Comment serait la vie d’un surdoué dans un monde composé d’une majorité de cons ? se demanda-t-il.
Silvio savait que les surdoués « normaux », les surdoués du hasard, ceux que l’on appelle volontiers les HP, « hauts potentiels », ont souvent des problèmes, notamment à l’école. Comment se comporteraient des surdoués transgéniques, surdoués par déterminisme ?
Silvio s’était mis sous le signe de l’espèce humaine, en oubliant les individus qui la composent. Au fond, sans approuver leur idéologie, il avait fait comme les nazis, dont il venait de voir retracer l’histoire près des restes du Berghof, à la différence énorme que les nazis s’étaient mis sous le signe de la seule race aryenne, qui n’est qu’une petite partie de l’humanité.
Pourtant, il se demandait encore si son projet ne pourrait pas trouver sa pertinence à plus grande échelle. Si les surdoués déterministes étaient plus nombreux, ils formeraient un ensemble qui pourrait déplacer légèrement la courbe de l’intelligence. Ils représenteraient une minuscule surface sous la queue de la courbe, mais peut-être pourraient-ils y vivre heureux pour le bien de tous. Pour cela, il devrait trouver la raison de son échec avec Arsène.
Silvio voulait trouver des réponses plus claires à ces questions, auxquelles il pensait encore consacrer quelques jours, après quoi il devrait prendre une décision. Retourner chez GERT Biotech, la queue entre les jambes, et voir ce que lui voulait exactement la Firme, ou bien laisser tomber tout ça et se refaire une troisième vie, mais laquelle ?
Il avait décidé de s’octroyer un deuxième jour de sortie, après sa période d’hibernation. Ce serait le Königsee et le parc National, ainsi que les mines de sel. Après un bon petit déjeuner, il s’habilla chaudement et prit le volant de l’Opel de location. Direction le « lac du roi ». Après environ un kilomètre, il s’arrêta au signal stop, au croisement de la petite route qui venait de la maison d’hôte et de la grand-route. Il allait redémarrer lorsque la porte droite de la voiture s’ouvrit brusquement. Un homme s’assit rapidement à la place du passager, clouant Silvio de surprise.
— Mais… que faites-vous ? s’écria-t-il.
— Restez tranquille, Monsieur Zitelli, je ne vous veux aucun mal.
Silvio, en entendant son nom, comprit immédiatement. Ils l’avaient retrouvé.
— Faites demi-tour, Monsieur Zitelli. S’il vous plaît.
Sans rien dire, Silvio s’exécuta docilement. C’est alors qu’il s’aperçut qu’il y avait une autre voiture.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il à l’inconnu.
— Je suis quelqu’un qui a pour mission de vous ramener à Konstanz, avec l’aide de mes deux amis qui nous suivent dans la Mercedes.
— Qui vous a confié cette mission ?
— Vous le saurez en temps voulu.
— Puis-je savoir où nous allons ?
— Certainement. Nous retournons d’où vous êtes parti tout à l’heure. Vous avez quelques bagages à récupérer, je présume, et un adieu à faire à vos hôtes. Ensuite, nous vous raccompagnons à Konstanz.
— Je suppose que toute résistance est inutile, demanda-t-il.
— Nous avons les moyens de vous forcer à nous accompagner, répondit l’homme en sortant un pistolet de la poche droite de son loden.
— OK, OK, ce ne sera pas nécessaire. Mais c’est bien regrettable, moi qui commençais seulement à profiter de mes vacances.
Ils arrivèrent à la maison. Silvio arrêta la voiture, se tourna vers l’homme et l’interrogea du regard.
— Vous pouvez sortir, lui répondit-il, je vous accompagne.
Ils sortirent de l’Opel, tandis que la Mercedes restait à quelque distance.
En entrant dans la maison, ils trouvèrent monsieur Ebner en train de trier les prospectus touristiques qu’il mettait à disposition de ses clients.
— Votre excursion s’est bien passée, Monsieur Zitelli ? plaisanta-t-il.
— Hélas, je dois m’en aller, Monsieur Ebner, je viens d’apprendre que mon père était très mal, un accident vasculaire cérébral.
— Oh, je suis vraiment désolé.
— Pouvez-vous préparer ma note, pendant que je rassemble mes bagages ?
— Certainement, je vais le demander à Hilde, c’est elle qui s’en occupe.
Un quart d’heure plus tard, Silvio réglait sa note, et après un au revoir chaleureux, il quitta monsieur et madame Ebner pour rejoindre l’Opel, toujours flanqué par l’homme au loden. Sur le siège arrière était assis un autre homme, noir de cheveux avec une petite moustache. La Mercedes avait disparu et Silvio n’avait pas pu voir qu’à son volant se trouvait la dame du centre de documentation, avec laquelle il avait discuté le jour précédent.
Le loden se mit au volant et programma son GPS en choisissant le chemin le plus rapide. Ils avaient un peu plus de 400 km à faire. Silvio fut invité à prendre place à l’arrière, à côté du moustachu.
Pendant le trajet, le moustachu et le loden n’échangèrent que quelques mots, dans un dialecte probablement bavarois auquel Silvio ne comprit goutte. Tout avait été prévu pour ne pas perdre de temps. Ils profitèrent d’un arrêt-pipi pour sortir une glacière du coffre, ce qui permit au trio d’assouvir sa faim et sa soif en roulant.
Silvio regardait le paysage, mais toutes les autoroutes du monde se ressemblent ; comme une impression de ne pas y être. À l’endroit où vous êtes, vous ne faites que passer. Même si vous vous arrêtez, vous n’y êtes toujours pas, vous vous trouvez hors du lieu. C’est pourquoi Silvio trouvait les autoroutes si ennuyeuses, il avait l’impression de rester toujours au même endroit, spectateur d’un road-movie.
Pourtant, cette trompeuse immobilité mena rapidement le trio en vue du lac de Constance. Alors, le loden quitta l’autoroute et entra en Bavière.
Il arrêta la voiture, sortit, referma la porte, s’éloigna un peu et joua du téléphone portable. Manifestement, la conversation concernait Silvio, car, à plusieurs reprises, le loden montra l’Opel du doigt, comme si son interlocuteur pouvait la voir. Après avoir réintégré le véhicule, le conducteur redémarra pour s’arrêter un peu plus loin, dans un parking. Il coupa le moteur. Silvio demanda s’il pouvait sortir se dérouiller les jambes, mais le moustachu refusa.
— Vous sortirez bientôt, précisa-t-il.
— On attend quoi ? demanda Silvio.
— La chute des feuilles, fit le loden. Et le moustachu de rire aux éclats.
Humour aussi savoureux que des gnocchis sans sauce pensa Silvio en souriant, pour faire plaisir.
Un quart d’heure plus tard, une Mercedes Vito vint se garer à côté de l’Opel. Le moustachu fit sortir Silvio pour le faire entrer dans la Mercedes. C’était un modèle à double cabine, celle de derrière possédant des vitres fortement teintées, de sorte qu’il n’était pas possible de voir du dehors ce qui se passait à l’intérieur. Quand il fut assis, le moustachu lui banda les yeux.
— Chouette alors, j’adore l’aventure et le mystère s’épaissit ! confia-t-il aux deux hommes.
— Ne faites pas le fanfaron, Monsieur Zitelli, vous plaisanterez moins dans quelques instants.
Nettement refroidi, Silvio se tut pendant tout le temps que dura le trajet. Se souvenant de certains romans policiers, il scruta son paysage auditif autant qu’il put, mais il ne repéra aucun son particulier. Aucune sirène de bateau, aucun signe d’un passage sur un pont de bois, rien que le bruit normal d’une circulation de fin d’après-midi.
Enfin, la voiture s’arrêta, après un bref passage sur des graviers. Il ne bougea pas ; sa porte s’ouvrit et la voix du loden lui ordonna de sortir. Il fut conduit dans ce qu’il supposa être un bâtiment. Plusieurs portes furent franchies. Finalement, on lui enleva le bandeau. En face de lui se tenait, debout derrière un grand bureau, un homme assez âgé aux cheveux blancs.
— Une cuiller pour Maman.
Antonin ouvrit une grande bouche déjà légèrement maculée et absorba un peu du contenu d’un petit pot de mélange de fruits avec biscuits.
— Une cuiller pour Sophie.
Arsène, qui avait déjà la bouche grande ouverte, reçut lui aussi sa cuillerée.
En ce samedi après-midi de décembre, Sam et Lila avaient confié leur petit Arsène aux soins de Stéphane et Sophie. Le jour de la corvée « cadeaux de Noël » était venu. Pour Sam, et aussi pour Lila, le plaisir de recevoir des cadeaux le jour de Noël était bien moindre que le désagrément de devoir se procurer ceux à offrir. Au fond, à l’époque où tout le monde vante les vertus du win-win, l’opération « cadeaux de Noël » était du lose-lose. Tout le monde est perdant, et pourtant tout le monde joue ! La pression mercantile est la plus forte, et honte à celui qui ne s’y soumet pas.
Cette année, le réveillon de Noël aurait lieu chez les parents de Lila. Avec Arsène gardé par Sophie, la corvée était plus légère. Pas de gymkhana avec la poussette dans la foule, dépassement aisé des chicanes mobiles comme les rares personnes qui prennent du plaisir à se trouver là et qui prennent bien leur temps, franchissement des chicanes fixes comme les petits groupes d’ados agglutinés au bon milieu du chemin autour de leurs trucphone ou machinpad.
Sam et Lila avaient proposé de s’occuper des cadeaux, histoire de winwiner quand même un peu.
Stéphane avait surveillé les deux nains une bonne partie de l’après-midi, et Sophie s’occupait à présent de leur collation.
En regardant les enfants manger, Stéphane ne voyait pas de différence entre eux. Pour la plupart des activités basiques, comme boire, manger, remplir leur lange, dormir, se déplacer, il n’y avait pas de grosses différences. Mais il y en avait une dans le jeu, et aussi dans l’attitude envers les autres enfants.
À la crèche, Antonin épuisait rapidement toutes les possibilités qu’un jeu pouvait offrir, si bien qu’il voulait passer à autre chose, ce qui ne laissait pas d’autre choix aux puéricultrices que de lui procurer un jeu pour enfants plus âgés. Antonin avait rapidement pris l’ascendant sur les autres enfants, en tant que maître des jeux. Mais c’était une ascendance bienveillante, naturelle, sans agressivité, parfois empreinte d’une certaine irritabilité, et limitée aux activités, disons intellectuelles. Avec Arsène, l’entente était parfaite, avec le même ascendant de la part d’Antonin dans certains domaines. Pourtant, Arsène avait aussi ses points forts. Par exemple, il se déplaçait plus rapidement. Parfois, Stéphane mettait les deux enfants en compétition dans le but de faire gagner Arsène. Ainsi, les petits jouant sur un tapis, Stéphane sortait de la pièce et y rentrait quelques instants plus tard en disant :
« Qui veut un biscuit ? » Tel un chat, Arsène passait de la position assise à la position quatre pattes en moins de temps qu’il ne faut pour retourner une crêpe. Antonin était littéralement laissé sur place tandis qu’Arsène se saisissait du biscuit. Antonin restait dépité quelques instants avant de recevoir lui aussi un biscuit.
Mais Antonin apprenait vite, et il comprit rapidement que, quel que soit son empressement, il aurait droit au biscuit, alors Antonin se pressait lentement. Stéphane était pris à son propre jeu et se trouvait dans l’obligation d’en chercher un autre.
De manière générale, ils essayaient d’agir, Sophie et lui, de manière à exploiter les conséquences positives des dons d’Antonin, et de limiter leurs conséquences négatives.
Les parents pouvaient agir ainsi, la crèche aussi, dans une certaine mesure, et la future école peut-être encore un peu, mais après ? Comment, dans le futur, éviter qu’il ne bascule du côté obscur de l’intelligence ?
Mais dans l’immédiat, il y avait la crainte, la crainte que la Firme retrouve Antonin. Stéphane ne savait que faire.
« Je vous prie de vous asseoir, Monsieur Zitelli », dit l’homme aux cheveux blancs, dans un français presque sans accent.
Ils s’assirent tous les deux, de part et d’autre du bureau, von Kehl dans un fauteuil ancien de style Biedermeier et Silvio sur une chaise du même style.
— Mon nom est Manfred von Kehl, et je suis le directeur de ce que vous appelez La Firme, Monsieur Zitelli.
— Je suis enchanté de faire enfin votre connaissance, répondit Silvio, un brin ironique.
— Nous avons fini par vous retrouver. Pouvez-vous m’expliquer les raisons de votre inattendue disparition ?
— Une envie soudaine et irrépressible de vacances, Monsieur von Kehl.
— Allons, allons, je n’aurai pas le goût de vous tirer les vers du nez. Exprimez-vous sans détour et gagnons du temps.
— D’accord, allons-y. Le jour où j’ai appris que j’allais être convoqué à propos du petit Arsène, j’ai ressenti une très grande lassitude. Toutes mes aventures depuis la Belgique, mon nouveau boulot chez GERT Biotech, la pression mise sur moi, toutes les questions que je me posais à propos de La Firme, et enfin cette convocation à me faire taper sur les doigts à cause de mon échec a été la goutte qui a fait déborder le vase. J’ai décidé de disparaître de la circulation un certain temps pour me retrouver seul avec moi-même, pour faire le point, pour réfléchir à mon avenir.
— Je vois… Mais dites-moi. Vous venez de parler de votre échec. De quel échec s’agit-il ?
— Arsène. Je suis allé le voir à la crèche en Belgique, il n’a rien de surdoué, c’est d’ailleurs ce que Sam Bannermann m’avait dit.
— Monsieur Zitelli. Nous avons fait tous les tests sur Arsène Bannermann et je vous prie de croire qu’il est vraiment surdoué.
— Comment ? Mais ce n’est pas possible, je l’ai vu comme je vous vois, et la puéricultrice m’a dit qu’il était normalement avancé pour son âge, rien de plus !
— Je vous assure, les tests sont formels, vous avez bel et bien obtenu un bébé transgénique surdoué. C’est pour vous féliciter que nous vous avions convoqué, et non pour vous taper sur les doigts, comme vous dites.
— Je n’y comprends rien, dit Silvio en se levant de sa chaise.
Les bras écartés, il fit quelques allées et venues dans le bureau, puis vint se rasseoir.
— Il y a quelque chose qui cloche, Monsieur von Kehl, je ne sais pas quoi, mais il y a vraiment quelque chose qui cloche.
— Excusez ma mauvaise pratique du français, mais je suppose que vous voulez dire qu’il y a quelque chose qui n’est pas normal.
— Oui, excusez-moi, c’est bien ce que je veux dire. Mais attendez… Parlons-nous bien du même bébé ? Je me demande si…
— Si quoi, Monsieur Zitelli ? J’ai ici plusieurs photos prises lors des tests. Voulez-vous les voir ?
— Certainement.
Manfred von Kehl sortit un iPad du tiroir de son bureau, tapota sur l’écran puis tourna la tablette vers Silvio.
— Ce bébé n’est pas Arsène, dit-il, en levant lentement son regard jusqu’à rencontrer celui de von Kehl.
Celui-ci tressaillit imperceptiblement.
— Il y a quelque chose qui cloche, Monsieur Zitelli.
***
C’est vers midi que Gerda reçut le coup de téléphone. On avait retrouvé Silvio, en bonne santé. C’est tout ce que Franz avait dit. Elle était convoquée à 18 heures 30 chez le patron.
Si elle s’était sentie heureuse en comprenant qu’il n’était rien arrivé de grave à Silvio, elle ressentait à présent une colère sourde. Pourquoi avait-il disparu sans rien lui dire ? Elle se demandait si elle était pour lui autre chose qu’un super coup au lit. Par contre, en retournant la question elle mesura son attachement pour cet homme, un sentiment qu’elle n’avait jamais ressenti auparavant.
Tout l’après-midi, elle essaya de rester concentrée sur son travail, mais sans cesse lui venait à l’esprit la perspective de son entrevue avec Manfred. S’il l’avait convoquée, ce n’était pas pour discuter de la neige et du beau temps. Il y avait du Silvio dans l’air. Elle s’en réjouissait et s’en inquiétait à la fois. À 18 heures 20, elle parcourait l’allée menant à la villa en bordure du rivage, à Hagnau am Bodensee. Elle fut accueillie par Franz qui la fit entrer à 18 heures 30 dans le bureau dont les murs intérieurs étaient encore imprégnés de la présence de Silvio Zitelli.
— Bonjour Gerda.
— Bonjour Manfred, comment ça va ? dit-elle en s’approchant de lui.
Il la prit par les épaules et ils s’embrassèrent une fois sur la joue, affectueusement.
— Pour un septuagénaire, je ne me porte pas mal. Et toi, contente qu’on ait retrouvé Silvio ?
— Tu te doutes, répondit Gerda avec un petit sourire, pendant qu’elle se débarrassait de son manteau.
— Je comprends qu’il te trouve à son goût, tu portes superbement la quarantaine, très chère enfant.
— Tu n’étais pas obligé de me rappeler mon âge, Manfred, mais merci pour le compliment.
— Tes cheveux blonds et ta robe blanche. On te cueillerait comme un edelweiss, si c’était la saison.
— Manfred ! Tu n’arriveras pas à me faire rougir, tu le sais bien, tu as essayé cent fois. Si tu me disais pourquoi tu m’as demandé de venir.
— Tu as raison, il faut bien en venir aux autres choses sérieuses.
Von Kehl s’installa dans son fauteuil et prit son temps avant de commencer.
— J’ai discuté avec Silvio… Il t’expliquera les raisons de sa disparition. On peut le comprendre, tu verras. En partant d’ici, va chez lui. Mais il y a autre chose, quelque chose qui cloche, dit von Kehl en français.
— Quelque chose qui cloche ? répéta Gerda. Ce sont les propres termes de Silvio, je suppose.
— En effet. Voilà : le bébé que nous avons testé n’est pas Arsène, le fils Bannermann, c’est un autre enfant.
— Comment ? Le surdoué n’est pas le fils de Sam et Lila ?
— Non. Silvio te donnera les détails. Veux-tu t’occuper de ce problème ? Vois avec Silvio, mais je ne veux pas de remue-ménage. Je veux simplement savoir qui est ce bébé, et surtout je voudrais être vraiment certain qu’il provient bien d’un embryon produit par Silvio.
— D’accord. Et en attendant, on continue le processus de sélection ?
— Je pense que oui, tu peux laisser faire Erwin pendant que tu t’occupes du problème de l’enfant.
— D’accord Manfred.
Après quelques secondes de silence, von Kehl ajouta :
— Il me paraît très bien ce Silvio. Nous avons discuté très librement de la transgenèse chez l’homme et je crois qu’il finira par nous rejoindre complètement.
Elle ne répondit pas à ces dernières paroles. Après avoir pris son manteau, elle contourna le bureau, embrassa Manfred et quitta la pièce.
— Au revoir Manfred, cria-t-elle, tandis que Franz faisait irruption dans le couloir pour lui ouvrir la porte d’entrée.
Quelques instants plus tard, les roues avant de la Mini creusaient deux traces profondes dans les gravillons, au grand dam de Franz qui s’en allait déjà quérir le râteau.
***
Silvio était de retour chez lui. Il s’était attendu à trouver une maison froide, et c’est avec surprise qu’il constata que le thermostat avait été réglé sur 20°. Gerda était passée par là ! Elle avait donc été prévenue immédiatement qu’on l’avait ramené à Constance et elle s’était arrangée pour faire chauffer le nid. Pris d’un pressentiment, il se dirigea vers la cuisine pour jeter un coup d’œil dans le frigo. Le surgélateur contenait deux lasagnes qui n’y étaient pas une semaine auparavant. Une bouteille de vin rouge se trouvait sur le plan de travail, du Chianti de Toscane.
Silvio n’en revenait pas. D’abord avec von Kehl, ensuite avec Gerda, son retour semblait plus triomphal que calamiteux.
Le patron de la Firme ne lui avait pas tenu rigueur de son escapade à Berchtesgaden. Il faut dire que von Kehl ignorait qu’une erreur sur le bébé avait eu lieu, ce qui ne remettait pas en cause la fabuleuse réussite de Silvio. Un bébé transgénique surdoué existait bel et bien. Une nouvelle formidable qui lui avait remonté le moral au zénith, mais une nouvelle qui allait impliquer des investigations non prévues et probablement désagréables. Il était clair dès à présent que ce bon Sam avait tourné casaque. Il lui avait carrément fait un enfant dans le dos ! Découvrir qui était le surdoué, voilà l’énigme qui restait à résoudre. Pour tirer cette histoire au clair, von Kehl lui avait demandé de travailler de concert avec Gerda.
Mais une autre ombre contribuait à ternir le tableau. Silvio n’avait rien appris de nouveau sur la Firme, à part le nom de son patron, Manfred von Kehl, qui lui avait simplement dit que Gerda lui révélerait certaines choses. Il devrait s’en contenter, le reste viendrait en son temps.
Silvio s’était servi un verre d’eau et paressait dans son divan, tout à ses pensées. Il glissait doucement vers l’endormissement lorsqu’il entendit le bruit d’une porte de voiture que l’on claque sans ménagement. Gerda ?
Le léger couinement de la porte d’entrée, le son bien connu des talons, tap tap tap tap, un arrêt au vestiaire, le boum boum caractéristique de ses propres ventricules, l’entrée de l’ange blond. L’ange ? Pas sûr. Un ange sans sourire, un ange sans ailes, un ange grave. Un ange passa.
Silvio se leva et fit deux pas dans sa direction. Elle restait immobile, dans une robe qu’il ne lui connaissait pas, une robe blanche. Il restait un pas pour cueillir l’edelweiss. Son parfum fleuri le pénétra lorsque leurs bras s’enroulèrent, d’abord doucement, ensuite avec force, comme pour emprisonner ce moment révélateur du manque dont ils prenaient conscience.
Ce mardi en début de soirée, Sam Bannermann commençait à lire un article dans son bureau lorsque l’ordinateur lui signala l’arrivée d’un nouveau message. Silvio ! Il s’empressa de lire.
« S. Il faut que l’on se parle, petit salopard ! Demain matin mercredi 9 heures en vidéo sur Skype, OK ?
S. »
Petit salopard ! Silvio ne l’avait jamais affublé de ce qualificatif, même pour rire. Aïe ! Le pot aux roses était-il découvert ? Vraisemblablement.
De toute façon, il fallait crever l’abcès. Sam envoya la réponse : OK, à demain.
***
— Je viens d’envoyer un email à Sam, dit Silvio à Gerda qui avait sorti deux assiettes de l’armoire de la cuisine, pour les lasagnes.
— Parfait, on va voir ce qu’il va répondre.
— Ah ! C’est lui, déjà… Attends… « OK, à demain. » Il n’a écrit que ça. Donc c’est bon pour demain matin, en vidéo sur Skype.
— Bonne idée, tu pourras voir sa tête !
— Et lui, la mienne.
Il y avait à peine une demi-heure que Silvio et Gerda s’étaient retrouvés. L’entrée un peu froide de l’edelweiss avait été suivie d’une étreinte interminable et silencieuse.
— Tu m’as manqué, finit-il par lui dire à l’oreille.
— Pourquoi as-tu disparu ainsi ? questionna-telle en se dégageant. Manfred m’a dit que tu m’expliquerais.
Main dans la main, ils s’assirent dans le divan.
— Tu l’appelles Manfred. Vous êtes assez intimes il me semble.
— Là n’est pas la question, je t’en parlerai aussi, mais d’abord à toi.
Silvio parla. Il répéta ce qu’il avait déjà expliqué à von Kehl, son besoin de réfléchir, etc., en ajoutant qu’elle devait lui pardonner de l’avoir laissée sans nouvelles de lui.
— C’était nécessaire, tu comprends ?
— Un peu, mais ça n’a plus d’importance. Tu es là maintenant et je t’ai manqué. C’est bien vrai ?
— Oui, tu m’as manqué, j’aurais voulu partager mes réflexions avec toi, mais il y a quelque chose dans notre relation…
— La confiance ?
— En quelque sorte, oui. Tu sais à peu près tout de moi, mais l’inverse n’est pas vrai. Tout un pan de ta vie reste caché, Gerda, et si je dois continuer chez GERT Biotech… et avec toi, il faudra que tu te dévoiles.
— En effet, je crois que c’est le moment, mais d’abord, j’aimerais que tu me confirmes l’avis que Manfred m’a donné à ton propos : tu serais disposé à marcher avec nous ?
— Mais Gerda, vous, c’est qui ? dit-il, un peu énervé. On tourne en rond ; nous nous reniflons le cul, la Firme et moi. Il faudra bien que quelqu’un fasse un 180°, mais tout le monde craint de se faire baiser dans cette affaire.
— Tu deviens vulgaire, mon cher.
— Oh, tu sais, même Gainsbourg a dit en public qu’il fuckerait bien Whitney Houston. Le pire côtoie le meilleur, que veux-tu.
— Je veux le meilleur.
— D’accord, Gerda, je vais baisser mon froc en premier.
Silvio se leva et en déambulant entre salon et cuisine il exposa son point de vue à la lumière des nouveaux éléments. Le fait qu’il ait effectivement obtenu un bébé surdoué modifiait sa vision des choses. À Berchtesgaden, il avait réfléchi à tout ça, mais maintenant, c’était plus clair. Obtenir de tels bébés à plus grande échelle pouvait avoir un sens. Probablement l’humanité pourrait-elle, dans un premier temps, bénéficier de quelques dizaines ou centaines d’hommes et de femmes qui contribueraient à mieux faire fonctionner le monde. Si les objectifs de la Firme n’étaient pas trop éloignés de cette vision des choses, alors oui, Silvio Zitelli serait disposé à marcher avec elle.
Il s’arrêta de parler. Manifestement, il attendait qu’elle s’y mette.
— Bon, si j’ai bien compris, à mon tour de baisser mon froc, mais comme je suis en robe…
Elle se leva à son tour, s’approcha de Silvio, glissa les mains sous sa robe blanche et lentement, en le regardant, elle souleva une jambe et puis l’autre pour faire glisser vers le bas un dessous chic et blanc. Comme elle n’avait pas de poches, elle vint tout près de Silvio et glissa la pelote de slip dans sa poche de derrière.
Il n’esquissa aucun mouvement. Sans émotion apparente, elle se tourna vers le four, en retira les lasagnes, les déposa sur le plan de travail et invita Silvio à disposer les assiettes et les couverts sur la table de la cuisine. Elle déplaça la bouteille de vin, sortit le tire-bouchon du tiroir et fit glisser les pâtes sur les assiettes. Comment faisait-elle pour vaquer sans culotte de façon aussi naturelle ?
Silvio s’assit devant son repas, mais n’arrivait pas à chasser une certaine image de Gerda. En apparence, rien n’était changé, sauf qu’il savait. Il savait que l’air empli d’effluves italiens la caressait sans entraves ; il imagina l’effet sur lui-même jusqu’à le ressentir presque physiquement. Heureusement, il n’eut pas à se mettre debout immédiatement. Tandis que Gerda s’était assise et commençait à raconter, il se relâchait, lentement.
— Comme tu le sais, je suis née en 1973, et mon père, Peter Pfalz, en 1944. Ce que tu ne sais pas, c’est qu’en 1945, mes grands-parents ont recueilli un petit garçon dont les parents avaient été tués dans un bombardement. Il s’appelait Manfred von Kehl.
Silvio ne dit rien. Gerda commença à trancher le pâteux parallélipipède et poursuivit, en alternant bouchées et phrases. Il ouvrit la bouteille et servit un verre à chacun.
— Manfred est donc en quelque sorte mon oncle. On lui a conservé son nom, mais il a été élevé comme s’il était le frère de mon père. Mais je ne vais pas raconter maintenant toutes les histoires de famille. Je dirai simplement, en faisant un grand bond dans le temps, que Manfred a un jour créé l’association LBK, que tu as appelée la Firme.
— Ah oui, LBK. C’est une association de personnes ?
— Je suis désolée, ce n’est pas de la mauvaise volonté de ma part, mais je ne peux pas t’en dire davantage sur ce qu’est LBK, parce que c’est à Manfred de le faire. Par contre, je peux te dire que LBK n’a que de louables objectifs, dont le principal est l’amélioration de l’humanité.
— De toute l’humanité ?
— À long terme, oui.
— Au moyen de la génétique ?
— Exactement. C’est la raison pour laquelle LBK s’est lancée dans la collecte des fameux génomes. Manfred savait qu’un jour il serait possible d’utiliser la collection.
— Et à présent, LBK compte sur moi et ma méthode pour aller de l’avant et créer une ribambelle de bébés surdoués. C’est bien ça ?
— Grosso modo, oui.
Ils terminèrent leur repas en silence, et la bouteille aussi.
— Gerda ?
— Oui ?
— As-tu déjà envisagé le fait qu’on pourrait avoir à nous deux un bébé surdoué ?
— Et toi ?
Il ne répondit pas, se leva et passa au salon. Reste là, j’arrive, dit-il.
Quelques bruits de chaussures et de vêtements plus tard, il revint dans la cuisine en brandissant son boxer.
Gerda se mit à rire, mais Silvio gardait tout son sérieux. Il empocha le slip et revint s’asseoir.
— Gerda, je suis très sérieux. Tu viens d’assister à la naissance de « l’allégorie du slip ».
— L’allégorie du slip ! Du sérieux ? Elle ne s’arrêta de rire qu’au moment où elle sentit un courant d’air se glisser entre ses cuisses et remonter par le centre sur son ventre jusqu’au nombril.
— Alors, es-tu prête à entendre ce que j’entends par « l’allégorie du slip » ?
— Mmm… oui, fit-elle en feignant l’impassible.
— Très chère Gerda, depuis que nous nous connaissons, nous sommes mentalement sur la défensive, alors que sur le plan sexuel, c’est plutôt le contraire, probablement par compensation.
— Ah bon ?
