Couleur Lila - Louis Varetto - E-Book

Couleur Lila E-Book

Louis Varetto

0,0

Beschreibung

Romain est un chercheur brillant spécialisé en génétique.

Lorsqu'il fait une importante découverte et parvient à créer des souris surdouées, la tentation est grande de braver l'interdit en passant de la souris à l'homme. Prêt à toutes les transgressions afin d'atteindre son but, il va rapidement franchir la ligne rouge.

Mais alors que sa passion pour Lila le fait douter, une firme aux intentions mystérieuses prend contact avec lui.
Romain apprendra alors que l’on ne joue pas à l’apprenti dieu sans conséquence...

Un thriller scientifique où l’éthique, la passion et la raison forment un triptyque explosif.

EXTRAIT

Ils s’étaient rencontrés une semaine auparavant, chez des amis. Une fille différente, s’était-il dit alors qu’ils prenaient l’apéritif et que les conversations ne s’étaient pas encore dispersées en séries de dialogues. Ils avaient été présentés, mais comme d’habitude, le nouveau nom avait quitté son esprit sans s’y arrêter, non par indifférence, mais comme si l’image et le son ne pouvaient s’imprimer simultanément.
Le hasard n’avait pas mis pas longtemps pour unir à nouveau le nom et le visage de la jeune femme.
— Lila, un petit verre ? proposa Martine, l’hôtesse de la soirée, s’adressant ainsi à l’inconnue.
Ah oui, Lila, il se souvenait à présent du prénom à la prononciation solfégienne. Dore, remi, misol, solla, lasi, sido,… Lila. C’est joli Lila.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Louis Varetto, docteur en sciences, enseigne au sein d’une Haute Ecole. Lors de ses recherches, il a écrit plusieurs articles scientifiques dans des revues internationales comme Journal of Theoretical Biology. C’est récemment qu’il s’est tourné vers la fiction en langue française. La trilogie GeneGenius, dont « Couleurs Lila » est le tome 1, est son « premier roman ».

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 442

Veröffentlichungsjahr: 2018

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Couverture

Page de titre

À Julien et Denis, mes fils uniques et préférés.

Qu’est-ce qu’un roman ?

Très simplement un récit d’événements fictifs.

André Maurois,

Cette histoire, dont je suis moi-même un personnage, est un récit d’événements vrais. Bien que l’on puisse en fixer le début aussi loin que l’on veuille dans la suite des causes et des effets, je placerai significativement son commencement un peu avant ma naissance.

En quelle année ? Qu’il suffise de dire que les premiers véritables faits se produisirent le 6 juin de l’année I, comme nous le verrons ci-après.

Si je n’ai écrit le présent texte que bien plus tard, c’est-à-dire aujourd’hui, c’est premièrement parce qu’il me fallait attendre l’âge adulte et l’acquisition des facultés nécessaires à la réalisation d’un médiascrit digne d’intérêt, et deuxièmement parce que vous savez tous comme moi comment a évolué la société qui nous entoure, dans le bien et dans le mal, et si chacun connaît les grandes lignes de cette aventure humaine, le point de vue d’un témoin aussi privilégié que je le fus devrait éclairer d’une lumière nouvelle les scènes et les plateaux du monde actuel et futur.

Pour raconter ces quelques années, j’ai choisi la forme romanesque, pas vraiment pour pouvoir m’affranchir de la réalité des faits, mais plutôt pour avoir la possibilité de les enrober à ma façon et de les présenter non pas toujours comme je les appréhendai via les cinq sens de mon instrument de mesure, mais parfois comme je les prélevai de mon imagination.

Vous recevrez donc cette histoire comme je l’ai vue, entendue, goûtée, sentie et touchée du doigt, ou alors, pour ce qui concerne les faits qui furent pour moi inobservables, je raconterai ce que l’on me raconta, ou ce que j’inventai chaque fois que l’écrin venait à se refermer, faisant place nette non plus à la résultante de mes sens, mais à leur origine, mes pensées.

Lundi 17 janvier, année II

Cet homme avait laissé en elle des marques qu’elle croyait effacées. En ce jour d’hiver, contre son gré, les souvenirs revenaient, si douloureusement incisifs malgré le temps écoulé depuis l’accident si particulier qui avait vu disparaître l’apprenti-dieu.

Alors, pour renvoyer Romain dans les contreforts de l’Olympe, Lila se mit au clavier devant l’écran.

***

Pseudonyme : Flowerine

Mot de passe : ••••••

Clic sur « Connexion ».

La procédure pour se connecter au site de rencontre pour célibataire. En ce début janvier, elle avait choisi, comme ça, un des sites qui proposaient un avenir radieux à deux.

Jusqu’ici, rien de probant. Des annonces bidon, des profils trop beaux pour être vrais, ou trop vrais pour être beaux, quelques-uns dignes d’intérêt, mais rien de suffisant pour donner l’envie de partir à la rencontre d’un personnage de l’envers de l’écran.

Mais qui sait ? Derrière le pixelisé miroir d’Alice se cachait peut-être un roi de cœur ?

Dimanche 6 juin, année I

Au sixième étage, la serrure reçut sa clé avec une facilité inhabituelle. Romain pénétra dans son appartement, déposa sa serviette dans le petit hall, entra dans le salon et comme d’habitude observa le quai d’en face avec ses marronniers. Ce soir, ballet d’étourneaux de l’autre côté de l’Ourthe, dont le confluent avec la Meuse signifiait la fin, quelques centaines de mètres plus loin.

Il inséra un CD dans le lecteur et bientôt s’éleva la voix chaude de Sade.

Pas trop envie de cuisiner. Une boîte de raviolis, du parmesan, un verre de vin rouge, et Lila vint lui caresser la mémoire.

Ils s’étaient rencontrés une semaine auparavant, chez des amis. Une fille différente, s’était-il dit alors qu’ils prenaient l’apéritif et que les conversations ne s’étaient pas encore dispersées en séries de dialogues. Ils avaient été présentés, mais comme d’habitude, le nouveau nom avait quitté son esprit sans s’y arrêter, non par indifférence, mais comme si l’image et le son ne pouvaient s’imprimer simultanément.

Le hasard n’avait pas mis pas longtemps pour unir à nouveau le nom et le visage de la jeune femme.

— Lila, un petit verre ? proposa Martine, l’hôtesse de la soirée, s’adressant ainsi à l’inconnue.

Ah oui, Lila, il se souvenait à présent du prénom à la prononciation solfégienne. Dore, remi, misol, solla, lasi, sido, … Lila. C’est joli Lila.

— Oui, oui, pas trop.

— Du cocktail, tu prends ?

— Oui, répondit-elle en tendant son verre.

Le liquide bleu de la boisson à la mode commençait à réchauffer l’ambiance. Les éclats de voix et les rires se faisaient plus nombreux et atteignaient les oreilles de Romain comme les maxima d’une sinusoïde. Il regardait Lila qui leva les yeux. Une crispation au fond du thorax, la sinusoïde au minimum.

Elle tourna la tête vers son voisin pour lui dire manifestement quelque chose, n’importe quoi qui justifierait le détour des yeux.

Il y avait quelque chose de changé dès cet instant, et la soirée allait avoir un pôle autour duquel tourbillonneraient les autres personnages dans le flou de leur mouvement. À chaque parole dite, à chaque idée venue, à chaque mouvement serait attaché un fil ténu, virtuel dans les faits, mais bien réel dans l’imaginaire de Romain.

Qu’elle est grande, cette chance de ressentir cette impression a-lamartinienne « qu’un seul être est là, et tout est dépeuplé. » Lila est là, et tout est dépeuplé.

S’était-elle assise intentionnellement sur ce canapé bleu qui s’harmonisait parfaitement à la teinte de sa robe mi-longue toute simple ? Ses genoux joints sur lesquels elle posait les coudes, légèrement penchée en avant, tournant sa tête brune tantôt à gauche vers Paul ou à droite vers le caoutchouc séparant le salon de la salle à manger, interlocuteur végétal parfaitement discret dont on ne distinguait que de brèves oscillations au gré du passage des invités à sa proximité.

Elle semblait prendre autant attention à ce que lui murmurait la plante qu’aux histoires de voitures qui passionnaient son voisin.

***

Sade s’était tue et c’est le silence qui tira Romain de ses rêveries.

Il se mit alors à sortir les livres, articles et notes nécessaires à la préparation de son exposé.

Périodiquement, il devait rendre compte de l’état d’avancement de ses travaux. Romain était chercheur, project manager, chez Geno-Arrow Project, une boîte de génétique à la pointe de la technologie moderne, située dans un parc scientifique assez récemment aménagé au sud de la ville de Liège. L’endroit était idéal, presque la campagne et encore un peu la ville.

Le fait de pouvoir manipuler la nature lui procurait un plaisir certain. Transformer des organismes, aussi micro soient-ils, auxquels il imposait des comportements sur mesure, à sa mesure à lui, le transformait un peu en créateur. Une revanche de créature ?

À ses débuts en génétique, à l’Université, il jouait avec plasmides, enzymes de restriction et micro-organismes. Ils lui obéissaient, non sans résistance, mais presque toujours. En composant un peu, ils finissaient par se plier à ses exigences, sans commentaire aucun, sans reproche ni acrimonie, en silence.

Ils avaient leurs caprices, préféraient tel ou tel milieu pour donner ce que l’on attendait d’eux, changeant parfois d’avis sans prévenir, sans raison apparente.

Il fallait apprendre à les connaître, à ne pas se formaliser outre mesure de leurs facéties. Les récalcitrants étaient abandonnés sur place sans qu’aucune plainte ne s’échappe de leur prison de plastique, ou bien on les forçait à avouer leurs secrets dans des manipulations dénaturantes, bombardés d’ultraviolets ou de rayons X, analysés par ordinateur ou figés en postures cristallines.

Romain jouait avec le matériel immémorial, le code resté secret pendant des siècles révélait peu à peu ses mystères pour en apporter d’autres dont la ressource semblait inépuisable, de quoi chercher jusqu’à la nuit des temps, de quoi trouver jusqu’à l’éternité.

Depuis qu’il était entré chez Geno-Arrow Project, il avait commencé à travailler sur des cellules végétales, puis animales, domaine dans lequel il fallait avancer sur des œufs. Il s’était spécialisé dans la transgenèse, c’est-à-dire l’opération qui consiste à introduire dans le génome d’un organisme un gène étranger ou à remplacer un gène par un autre gène.

Confidentialité, concurrence, éthique aussi, étaient des leitmotive dans sa vie professionnelle.

Ainsi avait-il entrepris, ce soir-là, de remettre en ordre ses résultats accumulés, ainsi que les comptes rendus du congrès de Genève auquel il venait de participer, pour en faire la synthèse, pour en extraire le suc.

Séries de lettres, graphiques de toutes sortes s’alignaient sur ses deux écrans tandis que son vieux lecteur de CD promenait son rayon laser qui connaissait Mozart.

***

Les écrans, la souris et le clavier avaient tenu Lila au loin quelques heures.

Il songeait à nouveau à leur première soirée. Ils ne s’étaient parlé qu’assez tard, après qu’ils eurent passé tout le temps du repas assez éloignés l’un de l’autre et que les petits groupes se furent reformés autour du cognac, du marc de Bourgogne ou des tasses de ceux qui ne voulaient pas pousser leur café. Elle avait pris la même place, et Romain celle de Paul.

La conversation avait pris une tournure à la Claire Bretécher, dans « Les Frustrés », une des bandes dessinées préférées de son père, qu’il avait appris à apprécier lui aussi.

Poussant le jeu dans ce sens sans que les autres invités s’en rendent compte, car même si les albums de Bretécher se trouvent encore sur les rayons des grandes librairies, il est fort peu probable qu’elle fasse aujourd’hui partie du conscient collectif des invités à cette soirée, relativement jeunes. Romain croisait sa jambe gauche sur son genou droit dans une pose canapé décontractée, l’air pourtant très inspiré. Lila souriait à sa droite. Les échanges verbaux initialement consacrés par ici aux divers types de whiskies, par là aux débats télévisés et aux hommes politiques, se muèrent en dialogue entre Paul et Sylvain qui monopolisaient l’attention, car ils parlaient haut, clair et sans temps mort, de sorte que tous finirent par les écouter.

Avec un tel débit, il se trouvait forcément dans leur conversation des incohérences que Romain ne manquait pas de relever et qui servaient de point de départ à la conversation qu’il avait avec Lila.

La fin de la soirée arriva sans qu’ils s’en aperçoivent, enrobés qu’ils étaient dans la toile naissante tissée par un sentiment débutant.

Lila était venue avec Martine, mais elle repartit avec Romain, et quand il la raccompagna devant chez elle, trop troublé pour être vraiment lui-même, il ne trouva rien d’autre qu’un bref baiser sur les lèvres qu’elle reçut avec un léger recul, mais sans se dérober.

***

Dès le lendemain de leur rencontre, Romain avait dû partir à un congrès sur la transgenèse des mammifères, à Genève.

Le soir précédent, il avait quitté Lila du bout des lèvres sans avoir évoqué l’avenir, certain de la retrouver bientôt.

À l’aéroport de Zaventem, Romain appela Martine pour lui demander les coordonnées de Lila. D’une voix complice et après quelques manipulations d’un écran tactile, Martine les lui donna, non sans lui avoir fait remarquer qu’elle avait bien observé un certain manège près de son caoutchouc. Amusé, il la remercia et mit fin à la conversation.

Dans l’avion vers Genève, il se demandait quel serait le meilleur moment pour contacter Lila.

Le soir même, dans le petit hôtel qu’il avait réservé pour les six jours du congrès, il composa le numéro qu’il avait enregistré dans son portable.

— Allô.

— Bonjour, Lila, c’est Romain.

— Ah, oui. Romain. Mon petit flirt d’hier soir, comment ça va ?

— Bien, bien, je te téléphone de Genève, je suis ici pour un congrès qui commence demain.

— Ah bon, à Genève ? Un congrès ?

— Oui, un congrès de génétique, je bosse dans une boîte de génétique et, tu vois, parfois j’assiste à des congrès pour mon boulot. Et toi, au fond, on n’en a pas parlé hier soir, qu’est-ce que tu fais ?

— Tu sais, moi je suis une littéraire et les boulots, ça va, ça vient. Depuis peu, je suis directrice d’une bibliothèque, à l’Université, c’est pas mal.

— Je suis content d’entendre ta voix. On pourrait se voir, à mon retour ?

— Oui, pourquoi pas, j’ai passé une très bonne fin de soirée avec toi.

— Et moi donc… Bon, je te recontacte dès mon retour. À bientôt, et… je t’embrasse.

— Oui, bisou.

Au congrès, Romain assistait à presque toutes les conférences, surtout à celles qui concernaient de près ou de loin les techniques permettant de modifier le matériel génétique d’un animal. Beaucoup de participants étaient des inconnus pour lui, mais il retrouvait fréquemment les mêmes personnes, celles qui travaillaient dans le même domaine que lui, et qui, quelques fois par an, parcouraient le monde au gré des villes choisies par les organisateurs. Cette fois, c’était Genève, cela aurait pu être Los Angeles.

Dans ce domaine de la génétique, il y avait le problème éthique, car il était évident que l’animal pouvait être un point de passage vers l’homme. Et l’homme a-t-il le droit de se modifier lui-même ? Romain était chimiste au départ, mais il n’avait pas tardé à se tourner vers la biochimie et enfin la génétique. Il s’était aussi fortement intéressé à l’informatique, pas tellement à l’aspect programmation, qu’il maîtrisait moyennement, mais surtout à ses aspects conceptuels plus profonds.

Il connaissait donc ce qui peut se produire lorsqu’un système agit sur lui-même. Les théories de Gödel, notamment, l’avaient montré en mathématiques. L’autoréférence mène souvent à des paradoxes et à des contradictions de nature profonde, tourbillonnante, presque magique.

Mais il savait aussi que jamais l’homme n’avait pu résister à cette force puissante qui est la soif de connaissances, le désir de comprendre, le besoin de créer. Dès qu’il en avait trouvé les moyens, l’homme ne pouvait s’empêcher de les utiliser, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire, parfois en évitant le pire, mais inexorablement.

Et Romain sentait qu’il procédait lui-même de cet élan universel.

Il était à un tournant de ses recherches, un moment où il pressentait qu’allaient se rejoindre les affluents longuement écoulés de leur source lointaine, un moment où émergerait peut-être un nouveau principe génétique qu’il entrevoyait dans les vagues du confluent naissant.

Et si cette nouveauté était un moyen plus efficace pour intervenir sur le génome, il comprenait qu’il ne pourrait éviter sa mise en application, quelles qu’en soient les conséquences, comme s’il suivait un chemin sans alternative. En sciences, l’horizon recule perpétuellement et Romain était sur le point de franchir la dernière montagne visible, mais s’il avait vu se profiler le nouveau paysage dissimulé à ses yeux, probablement aurait-il marqué une hésitation, peut-être aurait-il rebroussé chemin, car dès la descente entamée, il serait trop tard.

***

Le CD de Mozart s’était tu depuis longtemps et la nuit était déjà bien avancée quand Romain, les yeux fatigués par les écrans et la tête aux mors d’un étau décida de se confier aux bras de Morphée, en songeant aux bras de Lila, et peu avant de sombrer, au visage, aux seins devinés et aux fesses enrobées de bleu de Lila.

Quand il se réveilla, il fut surpris de ne pas avoir rêvé d’elle, mais il savait que les rêves ne se commandent pas. Ils viennent et s’en vont, souvent délirants, et il se gardait bien de tenter de les interpréter. Après tout, ne pas avoir rêvé de Lila n’avait aucune signification.

Par contre, il se promit de l’appeler, même s’il ressentait une légère appréhension à l’idée d’elle, à l’idée de sa voix, à l’idée de sa présence, à l’idée de son idée.

Quand il franchit la porte qui s’ouvrait dans le hall de Geno-Arrow Project toute pensée étrangère à son travail s’évanouit.

À midi, à la cantine où se retrouvent les chercheurs, les techniciens, et parfois le grand et les petits chefs, il avait l’habitude de prendre son repas avec son ami Stéphane.

Stéphane Grünberg était, comme Romain, project manager, et si l’on peut dire, chercheur de gènes. Il essayait de trouver quels étaient les morceaux de matériel génétique qui se trouvaient à l’origine de telle propriété macroscopique observable chez les humains, ou de telle maladie qui frappait les humains.

— T’as l’gène ? demanda Romain.

Stéphane sourit, car cette question était devenue un jeu entre eux.

— Eh bien, figure-toi que je suis sur une bonne piste.

— Ah, dis-moi, c’est dans le genre gène de la connerie ? Ce serait bien si tu pouvais le trouver.

— La connerie ? Codée par un seul gène ? Il y a tellement de cons différents qu’il doit exister un ensemble très complexe de gènes là-dedans. Par contre, tu brûles ! Mais ce n’est pas encore le moment d’en parler, c’est trop tôt.

— Mmmm, petit cachottier.

— Et toi, rien de neuf, Prométhée de mes deux ?

— Ah, Prométhée, supposé avoir créé les hommes à partir d’eau et d’argile. Mais moi je suis seulement Romain, supposé éventuellement les remodeler un peu, les hommes, bien que mon labo ne soit pas un atelier de poterie.

— Évidemment… Et les amours, toujours nombreux et courts ?

— Là, je crois que je suis sur un coup, mais ce n’est pas comme les autres fois, il y a quelque chose de différent.

— Tu serais vraiment amoureux ?

— Trop tôt pour le dire, je la connais à peine, mais… il y a quelque chose. Je te tiendrai au courant, pipelette de mes deux.

Sur ce, Romain se leva sur un « salut et à demain » et il retourna à ses travaux.

Vers dix-neuf heures, il reprit son Alfa au garage et rentra chez lui. Ce soir, la serrure était récalcitrante et il fut obligé de bien s’appliquer pour que la porte daigne s’ouvrir.

Il n’avait jamais été à l’aise avec le téléphone, et il aimait réfléchir un peu avant de donner un coup de fil, mais cette fois il se décida immédiatement et, assis dans son canapé, il appela Lila.

— Allô…

— Bonjour, c’est Romain.

— Ah salut, tu es donc rentré, ça s’est bien passé ?

— Oui, oui, très bien, très instructif, merci… Euh, j’ai souvent pensé à toi pendant ces quelques jours et…

— Et tu aimerais qu’on se voie, c’est ça ?

— Tout à fait !

Après un petit rire et un petit silence, elle répondit.

— Ce soir, j’ai invité un couple d’amis pour une petite bouffe, tu pourrais faire le quatrième si tu veux.

— Super, pourquoi pas, à quelle heure ?

— Ils devraient bientôt arriver, alors tu peux venir dès que tu peux, je n’ai qu’à rajouter un couvert.

— D’accord, je me fais tout beau et je suis là.

— On t’attendra pour l’apéro.

— Je fais vite et j’arrive.

Lundi 7 juin, année I

Lila habitait en ville, une rue tranquille de Liège un peu éloignée du centre, dans laquelle il était encore possible de garer sa voiture sans faire cinq fois le tour du bloc.

Le clac du verrouillage central. Sur la sonnette du n° 26, on pouvait lire : Liliane Quantius.

Liliane ! Évidemment. Lila, diminutif de Liliane, c’était ça. Romain se dit qu’il pouvait comprendre qu’elle préfère Lila à Liliane et même Lila à Lili, plus courant et bien moins elle.

Un dring. Il sentit son cœur battre. La porte s’ouvrit. Ils se regardèrent un moment en souriant puis s’embrassèrent, comme des copains, sur la joue droite, une seule fois, comme on fait ici.

— Entre. Mes amis sont en retard.

Elle portait un jean. Comme elle le précédait, il se revit le soir précédent, songeant aux fesses de Lila enrobées de bleu. Ce n’était plus le même bleu.

Il lui remit la bouteille de Bordeaux qu’il avait apportée. Avec le même petit rire, elle le remercia. À peine s’étaient-ils assis que la sonnette émit son ding-dong. Elle se leva, et tandis que Romain parcourait les lieux du regard, elle fit entrer ses amis.

— Romain. Je te présente Audrey et Axel.

— Bonjour, dit-il en embrassant Audrey.

Il tendit la main à Axel, car il n’était pas très bisou-bisou avec les hommes.

Ce fut une soirée agréable quoiqu’un peu particulière, car Axel et Audrey s’étaient demandé ce que ce Romain inconnu faisait là. De plus, Lila sortait avec Luc, normalement.

Étrange, étrange au point qu’à une heure qui n’était pas très avancée, le couple d’amis sentit le besoin de laisser Lila et Romain, et sous le prétexte d’une journée très chargée pour Axel le lendemain, ils remercièrent leur amie et saluèrent son mystérieux invité-surprise.

Lila protesta pour la forme en les reconduisant, tandis que Romain, un peu décontenancé par la tournure des événements, sentait poindre en lui une impression connue, comme celle qu’il avait ressentie juste avant son premier vol en solo sur son ULM, après ses heures d’écolage, à l’instant où l’on se rend compte qu’il n’y a personne d’autre aux commandes que soi-même.

Quand elle revint dans le salon, il se leva. Ils restèrent face à face un instant, puis il la prit doucement dans ses bras et l’embrassa. Elle répondit à son baiser et le couple enlacé, titubant, se laissa glisser sur le grand canapé.

Romain était aux commandes, Lila était aux commandes, et des gestes de chacun résultaient tangage, roulis et lacet.

Regards, baisers et promenade des mains. Pour Romain, le vol était parfait, il était au sixième ciel et ne voulait pas tirer sur le manche ou pousser son triangle au risque de décrocher. Pour Lila, le vol était parfait, mais la destination inconnue. Ce soir-là, elle aurait visité tous les ciels avec lui, mais comme s’ils avaient davantage de choses à dire que de choses à faire, ils se rassirent et se racontèrent.

***

Elle raconta sa vie à reculons, son travail actuel, les quelques intérims qu’elle avait effectués, ses études d’histoire. Il posa la question de son prénom, et lui dit qu’il croyait se souvenir d’un livre dans lequel un des personnages principaux s’appelait Lila.

« Tu veux peut-être parler de la Lila du livre de Romain Gary, « Les cerfs-volants ». Mes parents l’ont lu quand j’étais toute petite et voilà, ils ont commencé à m’appeler Lila et non plus Lili ou Liliane, ou mon chou. »

Il lui raconta sa vie à reculons, son travail actuel, son doctorat, ses études de sciences. Elle ne posa pas la question de son prénom, mais lui demanda s’il était avec quelqu’un.

Il n’était avec personne. Il n’avait jamais eu que des relations amoureuses de courte durée, quelques mois tout au plus, mais il n’était pas contre le fait de vivre le grand amour. Il n’avait tout simplement pas encore rencontré « la » bonne personne.

Il lui demanda si elle était avec quelqu’un. Elle était avec quelqu’un, avec Luc, mais elle avait rompu récemment. Il ne lui demanda rien de plus.

Un long silence s’installa et tandis qu’ils restaient simplement enlacés, il l’embrassa longuement. Comme s’il avait son compte d’émotions et de sensations, il sembla peu à peu sortir de son éblouissement, se mit debout doucement, la remercia pour cette merveilleuse soirée et la quitta lentement.

Malgré son départ, Lila se sentait heureuse et satisfaite. S’il l’avait voulu, elle aurait fait l’amour avec lui, mais c’était très bien comme ça aussi.

Elle avait souvent ressenti que la promesse d’un bonheur est parfois meilleure que le bonheur, et la menace du malheur plus douloureuse que le malheur.

Le bonheur, ce sera peut-être pour demain, se dit-elle avant de s’endormir, sans songer aux fesses de Romain.

***

Le lendemain, de bonne heure, Romain se rendit à son laboratoire, au sein de Geno-Arrow Project. Il avait eu au petit matin une idée soudaine concernant certaines propriétés des spermatozoïdes et des ovocytes de souris, et il voulait rapidement vérifier sa validité. Ce genre d’idée vient d’on ne sait où, comme la conséquence du mûrissement de fruits inconnus. L’impression qu’il avait eue à la fin du récent congrès de Genève, cette impression d’être au confluent d’un faisceau de données expérimentales et de concepts issus de ces données semblait se concrétiser. Peut-être Lila avait-elle repoussé en eaux tranquilles les agitations désordonnées de ses torrents mentaux. Alors, de cette eau étale avait émergé l’idée, comme un bout de rocher d’un grand lac.

Lorsqu’il effectuait des manipulations génétiques sur les souris, le taux de succès de la production d’animaux qui possédaient le profil génétique désiré était très faible. Que ce soit par la micro-injection dans des embryons ou par le transfert de gènes dans les spermatozoïdes, les résultats étaient loin d’être maîtrisés et de plus les animaux transgéniques créés pouvaient souffrir d’effets imprévus comme des malformations ou des tumeurs.

Il voulait tester son idée. Son premier plan était d’éliminer un doute. Si la première étape était un échec, alors tout ce qui suivrait serait inutile à tenter. Toute la journée, il prépara la manipulation qu’il pensait effectuer le lendemain. Il devait toutefois être prudent, car il voulait garder son idée secrète, du moins pour le moment, ainsi que ses possibles conséquences.

Il rassembla le matériel et les produits nécessaires, fit trois commandes en urgence à trois fournisseurs habituels pour éviter les recoupements éventuels, en

« oubliant » le double obligatoire destiné à l’administration de Geno-Arrow Project.

Pour gagner du temps, il s’était préparé un sandwich qu’il mangea dans son bureau.

Son ami Stéphane, étonné de son absence à la cantine vint frapper à sa porte.

— Alors, tu boudes ou t’as l’appétit coupé par l’amour ?

— Par l’amour ? Pas du tout, mais ma journée sera longue et je me suis dit que j’allais gagner un peu sur mon temps de midi.

— OK, j’ai compris, monsieur est occupé. Je te laisse. Salut.

— Ciao.

Vers dix-neuf heures, il avait terminé et tout serait prêt pour le lendemain, pourvu que ses commandes arrivent assez tôt le matin.

Il repensa à Lila. Toute sa vie semblait se précipiter. Une nouvelle femme et une nouvelle idée, aussi riches en promesses l’une que l’autre, mais aussi incertaines l’une que l’autre. Pour l’une et l’autre, les jours qui viendraient seraient déterminants, mais Romain ignorait encore à quel point son idée et Lila se trouveraient entremêlées dans la même histoire.

À peine rentré chez lui, la sonnerie de son fixe retentit, c’était elle.

— Salut, Lila.

— Bonjour, Romain, tu vas bien depuis hier ?

— Oui, merci. Beaucoup de boulot, mais ça marche.

Un bref silence et Romain proposa :

— Un petit resto ce soir, ça te dit ?

— Oui… bonne idée.

— Un nouveau chinois vient d’ouvrir, pas loin,

« La Petite Muraille », t’y es déjà allée ?

— Non, jamais. On peut essayer si tu veux.

— Extra. Je réserve deux couverts et je passe te prendre ?

— D’accord.

— Dans une bonne demi-heure ?

— Parfait, je serai prête, à tout de suite

Trois quarts d’heure plus tard, il sonnait au numéro 26. Elle était prête. Souliers plats, jean, petite veste en cuir, cheveux faussement décoiffés. Lui aussi avait fait un petit effort vestimentaire, pantalon léger beige, chemise bordeaux, veste casual chic, cheveux bien coiffés.

Cette fois ils ne s’embrassèrent pas sur la joue. Il lui prit la main et l’emmena jusqu’à sa voiture.

La route n’était pas longue jusqu’au restaurant et dans l’Alfa ils ne dirent que quelques banalités sur la journée qu’ils venaient de passer.

C’était un restaurant au décor de pacotille, pas vraiment le genre de chinois qu’il préférait, mais bon. Lila pensait la même chose. Ce chinois-ci au moins, c’était une première pour elle et pour lui. Ce repas à deux était aussi une première, et sans rien se dire qu’un regard, ils pensèrent qu’il était fort probable qu’il y aurait une autre première, après le resto.

Il n’est pas nécessaire de rendre compte en détail de leur conversation. Ils étaient d’horizons différents, ils avaient une formation universitaire différente, mais apparemment beaucoup de points communs. Surtout, il y avait l’attirance de l’un pour l’autre, une espèce de coup de foudre au ralenti, dont les zébrures les laissaient éblouis.

Au retour, elle se laissa conduire et quand elle s’aperçut qu’il ne la ramenait pas chez elle, elle lui mit la main sur la cuisse comme pour dire « je te suis ».

L’ascenseur entouré de murs bleu pâle, la serrure récalcitrante, l’appartement de Romain.

Le divan de Romain, le cognac de Romain, le lit de Romain, le corps de Romain le corps de Lila, Lila sous Romain, Romain en Lila, Lila sur Romain, Romain autour de Lila jusqu’au petit matin.

***

Le lendemain était un vendredi. Il se réveilla et regarda Lila endormie. Il la trouvait belle. Son léger maquillage de la veille s’était un peu étendu dans les ébats de la nuit et il s’émut de la voir ainsi, abandonnée, ses cheveux courts vraiment décoiffés, les seins à demi découverts et les pieds dépassant du bout de la couette.

Il contempla le tableau un bon moment. Mais lentement, l’expérience qu’il avait programmée dans son laboratoire finit par le mettre debout. Il fit très doucement, pour ne pas la réveiller.

Il croqua deux en-cas, but une tasse de café et prépara un petit déjeuner sur un plateau : céréales, tranches de pain, confiture, lait, café.

Comme il entrait dans la chambre, elle s’éveilla. Clignement des yeux, froncement des sourcils, petit sourire, grand sourire, remontée de la couette jusqu’au cou, inspiration profonde.

— Le p’tit déj au lit, comme c’est gentil !

— Je ne sais pas ce que tu manges d’habitude, ça ira avec ça ?

— Super, je vais prendre des céréales, dit-elle en cherchant son body. Quelle heure il est ?

— Presque huit heures.

— J’avale ça vite fait et je me lève.

Une fois prêts, il la reconduisit chez elle. Avant d’ouvrir la porte de la voiture, elle l’embrassa et lui dit qu’elle avait passé une soirée extra, et une nuit à l’avenant. Il lui retourna le compliment, la prit par le cou et l’embrassa à son tour. Lila ferma la porte et Romain s’en fut vers Geno-Arrow Project.

Mardi 18 janvier, année II

Pseudonyme : Jeangenie23

Mot de passe : •••••••

Clic sur « Connexion ».

La procédure habituelle pour se connecter au site de rencontre pour célibataire.

Aucun nouveau message. Visites sur votre profil : deux nouvelles visites.

Clic sur le premier pseudo : Cumulus2010. Âge 28. Profession : psychologue.

Sam fronça les sourcils. Une psy, a priori il n’aimait pas. Il en avait connu une ou deux, mais elles étaient restées des copines. Et puis après tout, ce n’était pas ce qu’il cherchait.

Clic sur le deuxième pseudo : Flowerine. Âge, 30. Profession : historienne.

Historienne, c’est pas une profession, ça ! Pas de photo disponible. Voyons le profil.

Profil général

Couleur des yeux : noisette

Couleur des cheveux : bruns

Enfants : pas d’enfant

Tabac : non-fumeur

Alcool : un verre de temps en temps

Religion : athée

Bon, bon, du banal tout ça, voyons plus loin.

Opinions générales

Importance de la fidélité : grande

Expériences nouvelles : oui, mais pas essentiel

Goût du luxe : non

Créativité : important

Confort matériel : il faut un minimum

Aspects intellectuels : très important

Type d’alimentation : normale

Animaux domestiques : non, mais pourquoi pas ?

Attitude face aux achats : la qualité, le prix

Entretien des lieux d’habitation : en ordre, mais pas maniaque

Ville/campagne : ville et campagne

Relations amoureuses

Ce que je recherche chez un partenaire : l’humour, l’intelligence, la tendresse, l’ouverture aux autres.

Ce qui fait qu’une relation soit durable : l’attirance réciproque, la confiance, l’honnêteté, un minimum de choses à partager.

Qu’est-ce qu’un premier rendez-vous réussi ? C’est quand on a envie d’un deuxième rendez-vous.

Il aima cette réponse.

Style de vie

Les sports que j’aime pratiquer : randonnée, vélo, ski de fond, tennis.

Les vacances que j’apprécie : visiter des lieux touristiques, vacances sportives.

La cuisine que j’aime : française, chinoise ou vietnamienne, indienne, italienne…

Bien, pas besoin d’aller plus loin pour l’instant, si c’est pas du bidon, c’est pas mal du tout et cela pourrait correspondre. Faudrait que je voie sa photo, mais quel message écrire pour lui demander ?

Cliquer sur « Demander de voir ses photos » ? Même si elle a visité mon profil, cela ne donnera rien, il faut que j’écrive un message neutre.

Sam dirigea le pointeur de la souris sur « Envoyer un message » puis rédigea sur le clavier :

« Bonjour Flowerine, votre profil semble compatible avec le mien, seriez-vous d’accord de faire plus ample connaissance ? Jeangenie23. »

Après une brève hésitation, il envoya le message.

Vendredi 11 juin, année I

Aussitôt arrivé chez Geno-Arrow Project, Romain commença par vérifier qu’il avait bien reçu les colis commandés. Trois paquets à son nom se trouvaient à la réception. Paula, la réceptionniste, venait de les ranger dans son box. Romain les emporta en signalant à Paula que c’était un back order, qu’il avait déjà signé le bon avant-hier sans s’apercevoir que ces trois colis manquaient et que par conséquent tout était en ordre. Paula n’émit aucune objection. Ce n’était pas la première fois que Romain Valescure signait un bon sans tout contrôler.

Une fois dans son bureau, il refit en imagination tout ce qu’il avait prévu pour ce vendredi.

Il fallait que ça marche, ça devait marcher.

Méthodiquement, il lança son expérience, sans négliger le moindre détail, en prenant toutes les précautions.

Un peu avant midi, un automate devait prendre le relais, une machine programmée pour aspirer et dispenser des liquides, mesurer des volumes, exécuter un programme de températures, et toutes ces choses que l’homme peut confier à des mains artificielles qui étaient rarement maladroites. Il ne pouvait rien faire d’autre qu’attendre la fin du cycle programmé et se dirigea vers la cantine.

Son ami Stéphane Grünberg était déjà attablé et lui fit un grand signe.

Romain se servit sans véritablement choisir ce qu’il prenait et rejoignit Stéphane.

— Et quoi, Stef, t’as bien l’air excité.

— Moi ? J’ai l’air excité ? Mouais, c’est bien possible, c’est parce que ma piste se confirme.

— T’as un bon gène ?

— Un bon gène ? Une petite bande de vachement bons gènes on dirait !

— Et ils font quoi tes gènes ?

— Je n’en suis encore qu’au début, mais on dirait qu’ils fabriquent des souris vachement futées.

— Tu rigoles !

— Non, non, c’est marrant, c’est justement l’inverse du gène de la connerie dont tu me parlais l’autre jour.

— Les fameux gènes de l’intelligence, là tu me fais marcher !

— Chuuut ! Motus ! Je te le dis à toi qui es mon ami, mais faut pas que ça s’ébruite. D’abord confirmer, mais pour le moment, secret absolu, d’accord ?

— Je serai muet comme la tombe du chercheur inconnu. Mais j’y pense, certains n’ont-ils pas déjà obtenu des souris plus intelligentes en coupant un gène en deux ?

— T’as raison, mais mon approche est complètement différente, il s’agit pour moi d’identifier des gènes « normaux », si l’on peut dire, mais qui seraient impliqués dans les mécanismes de « l’intelligence ».

— OK, je vois… Mais je pense à un truc, si mes essais fonctionnent, on pourrait faire un sacré tabac à nous deux. Mais c’est comme toi, d’abord je dois confirmer une manip en cours et puis on verra.

— À nous deux ? Tu m’intrigues.

— On verra, mais… si on parlait d’autre chose.

— Oui, de tes amours par exemple !

— Mes amours ? Je me demande si je ne devrais pas dire mon amour ?

— Ou hou, c’est à ce point là ! Romanus beatus est !

— C’est même fou, jamais connu ça.

— Elle s’appelle comment ?

— Liliane.

— Liliane. Je suis un peu déçu. Ce n’est pas fort à la mode en ce moment, à part chez les copines de ma mère, hi, hi. Oups, désolé.

— Oui, mais tout le monde l’appelle Lila.

— Ah, Lila, c’est joli, Lila, comme dans le bouquin de…

— Oui, je connais !

— OK, OK, je n’insiste pas… Allez, j’retourne bosser.

— C’est ça, retourne bosser, j’y vais aussi d’ailleurs.

Ils quittèrent la cantine de concert puis leurs chemins se séparèrent dans les couloirs de Geno-Arrow Project.

L’automate du labo de Romain avait terminé son travail. Il prit le temps nécessaire pour faire tous les contrôles et pratiqua les injections.

Les résultats, ce serait pour lundi. Les cellules allaient se débrouiller seules, placées dans les conditions idéales, mais préparées toutes selon… son idée.

Il allait quitter son bureau lorsque son GSM sonna. Le nom de Lila s’afficha.

— Allô, Lila ?

— Coucou, oui c’est moi.

— T’as passé une bonne journée ?

— Oui et toi ? Écoute, je voulais te prévenir que je passe le week-end chez mes parents. Mon père a téléphoné, ma mère ne va pas très bien et j’ai promis d’y aller.

— Oh, ce n’est pas trop grave au moins, tu y vas quand ?

— Non, un petit coup de blues je suppose, mais je pars là, maintenant, je prends la voiture et j’y vais.

— On ne se verra pas…

— Oui je sais, mais je rentre dimanche soir. Tu m’appelles quand tu veux. Je t’embrasse très fort. Passe un bon week-end.

— Je t’embrasse aussi. À bientôt ?

— À bientôt.

***

C’est vraiment déçu que Romain rentra chez lui. Décidément, il lui faudrait patienter. Attendre Lila et attendre les résultats de son idée.

La météo sur internet prévoyait un week-end passable, sans pluie, et Romain se dit que finalement ce serait un week-end propice pour un petit vol. Quand il était là-haut, il oubliait bien des choses et le temps passait si vite.

Samedi matin, il entreprit de vérifier son matériel. L’appareil occupait une partie de son emplacement, dans un des coins du garage du parking souterrain. La cellule tricycle avec le moteur à l’arrière duquel se trouvait l’hélice. Un siège solide et léger, des petits carénages qui englobaient partiellement les roues. Quelques instruments dans un tableau de bord : altimètre, boussole, compteur de vitesse, compte-tours et jauges de température de culasse.

L’aile, repliée soigneusement à la fin du vol précédent, reposait le long du mur, tandis que dans le coin une armoire métallique contenait des jerricans pour l’essence et des bidons d’huile deux-temps ainsi que divers outils. Romain pouvait facilement emporter le tricycle sur une remorque moto légèrement modifiée et l’aile repliée sur le porte-bagages de l’Alfa.

Le réservoir était presque vide et il prépara du mélange deux-temps, suffisamment pour un vol de bonne durée. Normalement, il irait le lendemain dimanche, si le temps se confirmait.

Ensuite il fit quelques emplettes et, dans l’après-midi, il se remit à la préparation de son exposé. C’était pour le jeudi suivant et il avait encore beaucoup à faire.

Évidemment, il n’était pas question de mentionner son idée. Il devait arrêter le temps un peu avant le congrès de Genève, quand ses recherches suivaient leur cours normalement, comme celles d’un bon chercheur, qui cherche beaucoup et trouve parfois. Depuis qu’il travaillait chez Geno-Arrow Project, il obtenait des résultats que son patron trouvait plus que satisfaisants. Quelquefois, celui-ci le félicitait pour son imagination, et aussi pour sa capacité à regarder les choses en se plaçant à l’extérieur du problème, ce qui lui donnait plusieurs points de vue. C’est comme s’il formait une petite équipe à lui tout seul.

Il faisait pourtant partie d’une véritable équipe, une équipe à plusieurs, comme il disait parfois, et chaque membre de l’équipe, chaque chercheur avait l’obligation de communiquer, de faire un séminaire pour que les plusieurs de l’équipe soient au courant de l’essentiel du travail des autres. C’était donc son tour. Au début, il considérait ces obligations comme une perte de temps, mais il s’aperçut assez rapidement que la perte de temps n’était qu’apparente, qu’en réalité le fait d’expliquer ses recherches aux plusieurs l’amenait vers un plus haut degré de compréhension. Il avait déjà compris depuis longtemps quel profit pouvait retirer celui qui explique.

C’est donc avec un fatalisme choisi qu’il commença à rédiger les premières pages de sa présentation. Il se disait qu’après tout il avait eu le choix de ne pas l’avoir, au début.

Une nouvelle fois, livres, articles récents sur le sujet, cahier de laboratoire, exposé précédent couvraient son grand bureau autour du PC et des deux écrans.

Il ne fut dérangé par personne. Aucun appel via les appareils fixes et portables, ni via les ondes sonores de la sonnette de l’immeuble. Un jour sans appel, se dit-il, en découvrant a posteriori le double sens de cette phrase seulement pensée.

Le soir, il se fit un repas consistant : steak champignons, sauce au poivre, frites, bière.

Ensuite, il jeta un œil sur les programmes TV, mais rien ne l’attirait vraiment. Il zappa, s’arrêta sur quelques chaînes de sport puis décida qu’il était temps d’aller se coucher, car il appréciait le début du jour pour voler.

Avant de s’endormir, il revit Lila de haut en bas. Cela lui fit un certain effet et sa main gauche caressa Lila qui n’y était pas. Il ferma les yeux juste au moment où le marchand de sable passait.

***

À sept heures, le radio réveil se mit fidèlement à révéler sa présence. Quelques minutes pour émerger, sortir les jambes du lit, un coup d’œil dehors d’entre tentures. Le temps annoncé semblait au rendez-vous. Quelques petits cumulus et huit dixièmes de ciel d’un bleu très pâle.

Une heure plus tard, l’attelage quittait la ville. L’Alfa, avec l’aile sur le toit et la remorque garnie, prit l’autoroute vers l’aérodrome. Une bonne demi-heure de trajet jusqu’à ce que la manche à air bien connue se laisse apercevoir. Ce jour-là, elle pendait mollement dans une direction presque aléatoire. Pas de vent ou quasi.

Romain gara la voiture derrière un hangar sur un petit parking en bord d’herbe sur lequel s’affairaient déjà François, un grand blond, et sa compagne Michèle, une brune de taille moyennne.

— Salut, vous deux !

— Salut, Romain, répondit le couple.

— Mais c’est tout nouveau cet engin ! Un biplace !

— Eh oui, j’ai décidé madame, et je pense bien que madame soit conquise, n’est-ce pas madame ?

— Madame confirme !

Romain inspecta le bel oiseau rouge.

— Ton moulin, c’est un 582, non ?

— Tout juste, avec 64 bourrins bien dressés et hélice quadripale spéciale nuisances sonores.

— Super, mais bon, je suppose qu’on se voit à midi au bar. J’aurai tout le loisir d’examiner la bête ; en attendant, je décharge et je monte mon petit mono.

— Un coup de main pour l’aile ?

— D’accord.

— Si tu veux, on t’attend et on vole ensemble.

— Vous comptiez faire quoi comme tour ?

— Autoroute par-là, dit-il en levant le bras vers le nord-ouest. Ensuite, remontée de la vallée, virage le long du chemin de fer et on redescend vers l’autoroute. Mais rien n’empêche d’improviser en route.

— Bien, bien, j’accompagne.

Pendant que François poussait son pendulaire vers le lieu de décollage, Romain fit glisser son chariot sur l’herbe et commença à monter son aile avec l’aide de Michèle. Une vingtaine de minutes suffirent pour que l’appareil de Romain soit près pour la visite pré-vol.

C’était un monoplace un peu ancien, assez basique. Le moteur, un Rotax 447 de quarante chevaux était au contraire très récent et parfaitement entretenu.

Placés l’un devant l’autre et un peu décalés latéralement, les deux ULM étaient prêts pour le décollage.

Romain vit François écraser la pédale et l’oiseau rouge accéléra. En quelques secondes, il fut propulsé dans les airs. Au moment où le biplace quittait le sol, le monoplace s’élança à son tour. Quelques dizaines de mètres dans l’herbe rase et une légère pression sur la barre suffit pour que le tricycle soit soulevé par l’aile. Avec la barre ramenée presque sous le menton, l’engin grimpa à pleine puissance.

Après avoir réduit un peu les gaz, Romain retrouva une assiette plus horizontale. Le biplace était un peu plus loin et plus haut, déjà en position de suivre l’autoroute. L’air était calme. Il remit un peu de gaz, jeta un œil sur les instruments et se rapprocha.

C’était une balade qu’il connaissait bien, et pourtant c’était toujours différent. L’heure de la journée, l’ensoleillement, la force du vent et sa direction, le paysage fait de champs, de petits bois qui, lorsqu’ils étaient couverts de feuillage, rendaient l’air comme plus pesant, l’autoroute qui au contraire soulevait l’air sous le soleil, les petites voitures d’en bas, les gens qui souvent regardaient passer ces grands oiseaux, petits aéroplanes des temps d’aujourd’hui.

En suivant le gracieux biplace rouge, il repensa à ce vieux film qui était l’un de ses préférés, « Ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines », mettant en scène des personnages truculents, mais très caricaturaux comme ce militaire allemand qui savait tout faire, y compris piloter une machine volante, pourvu qu’il dispose du manuel !

Bercé par le ronronnement du moteur, le bruit de l’hélice et celui du vent relatif, ainsi que par le lent défilement du paysage, Romain pilotait en mode automatique, n’ayant besoin que de petites corrections latérales. Son cerveau conscient était comme éteint, et cet effet lui plaisait, comme si ses soucis restaient dans le sombre isolé du monde.

Quand un événement survenait, il se rallumait, instantanément.

Ce fut le cas lorsqu’il vit François changer de cap pour remonter la vallée, à l’endroit où un grand pont haubané franchissait la rivière. Il le vit entamer un virage à gauche au-dessus du pont. Romain le suivit. Ils firent un grand cercle et Romain se dit que cette boucle était probablement une suggestion de Michèle qui voulait observer l’ouvrage vu du ciel. Peu après, ils reprirent le cours de la vallée et Romain son mode automatique.

La rivière serpentait langoureusement, le long de laquelle filait une route très peu fréquentée à cette heure relativement matinale du dimanche. Il sourit à l’idée de cette rivière mobile et lente et de cette route immobile et rapide.

Comme le biplace avait pris de l’altitude, il fit de même en poussant le moteur avec un œil sur son compte-tours. Il indiquait 5.500 tours, son altimètre 1.500 pieds, et son indicateur de température de culasse 200°C.

Tout était bien. Un peu plus loin, ils bifurqueraient le long de la ligne de chemin de fer qui franchissait aussi la rivière, un pont dont la grande arche centrale lui murmurait « allez, viens, passe par ici ! ». Mais aujourd’hui, pas question de se laisser tenter et il passa raisonnablement, par-dessus le pont, déjà prêt pour virer à droite.

Mais au lieu de suivre le chemin de fer, François continua tout droit, au-delà des rails. Un peu plus loin se trouvait un très joli château, connu sous le nom de « Château de Karls », et Romain comprit que c’était le but du petit détour. En effet, François décrivit de nouveau un cercle, au-dessus du château. Tout près, il y avait un petit aérodrome peu fréquenté sur l’herbe duquel Romain faisait de temps en temps une petite halte, par exemple pour remettre du carburant.

Aujourd’hui, il n’y avait que peu d’activité. Un multiaxe à aile basse était en train d’y prendre son envol.

Romain accompagna sa montée du regard puis s’aperçut que François avait repris la direction de la voie de chemin de fer. Un virage serré pour s’amuser et la balade reprit son cours prévu. En général, ils faisaient un détour pour ne pas passer au-dessus des villages, car il était inutile de provoquer l’ire des habitants. Les tondeuses à gazon étaient en général interdites le dimanche et certaines personnes qui prenaient les ULM pour des tondeuses volantes ne comprenaient pas pourquoi ce genre de tondeuse était autorisé. Mais cette sorte de gens était toujours encline à limiter la liberté des autres, et c’était les mêmes qui laissaient leurs canettes et leurs emballages du déjeuner sur les aires d’autoroute sans passer par la poubelle, ou qui prenaient littéralement la route, dans le sens d’en prendre possession. En pensant à tout cela, Romain avait laissé son cerveau conscient sur ON. Il allait repasser sur OFF quand l’aile rouge changea de nouveau de cap vers l’autoroute, par-dessus les champs.

Ici, nul repère naturel ou artificiel, seulement des champs, des bois et quelques maisons. Alors, comme il n’avait pas de GPS, il fallait utiliser la boussole, ou connaître la région par cœur, mais c’est souvent difficile de s’y retrouver à vue, et cette bonne vieille boule qui avait appris le nord oscillait dans son liquide, obstinée, fiable et rassurante.

Le double ruban d’asphalte se profila de nouveau à l’horizon et dès lors, il suffisait à François et à Romain de le suivre pour revenir au point de départ.

Un coup d’œil sur la manche à air, personne dans le circuit. Ils suivirent la procédure d’atterrissage. En approche, Romain réduisit très fortement les gaz, tira fermement sur la barre et un peu avant de toucher l’herbe il fit un arrondi parfait. En quelques mètres il était au ralenti un peu derrière le biplace. Ils rangèrent leurs appareils au bord de la piste et se regardèrent. Que du bonheur ! Comme on dit.

Michèle quitta son siège et s’adressant à François :

— C’était vraiment super, dit-elle en l’embrassant, visières respectives à nonante degrés.

— On a bien vu le château ! Pas mal, hein, vu d’en haut ?

— Extra, c’était extra !

Romain s’approcha de l’aile inclinée.

— Vraiment joli joujou, je crois que je vais chercher un bon biplace d’occase.

— Un biplace ? Mais tu sais que c’est pour voler à deux, normalement.

— Tout à fait ! dit-il en pensant à Lila et en se demandant si elle aimerait ça.

Ils se dirigèrent vers le bar pour boire un verre et discuter ULM : moteurs, chariots et leur aménagement, sécurité, temps de décollage et performances diverses.

François et Michèle avaient apporté un casse-croûte, mais Romain avait seulement prévu de voler le matin. À trois, le repliement de l’aile et le chargement du tricycle sur la remorque furent vite terminés. Il dit au revoir à ses copains de vol et démarra doucement vers son garage et son appartement.

En rentrant, il rangea l’aile à son emplacement le long du mur et la remorque avec le chariot le plus près possible du fond pour laisser la place pour la voiture.

Il passa de nouveau l’après-midi aux alentours de son ordinateur et réalisa plusieurs pages de sa présentation.

Vers dix-huit heures, il envoya un SMS à Lila « tu me téléphones quand tu rentres ? big bisou » et continua son travail.

Une demi-heure plus tard, sa sonnette de palier grésilla. Romain pensa que son voisin avait besoin d’un petit service. Avant d’ouvrir, il regarda par l’œilleton et son cœur s’accéléra en découvrant le visage de Lila. Il ouvrit la porte, la regarda brièvement, un grand sourire, et la prit dans ses bras.

— Tu es venue.

— Oui, j’ai eu ton SMS et je suis passée directement par ici. J’ai profité de l’entrée d’un locataire pour te faire la surprise, j’ai bien fait ?

En guise de réponse, il lui prit la main, la fit entrer et l’embrassa, debout dans le petit hall.

Il lui proposa un apéritif. Elle prit un verre de vin rouge, et lui aussi, accompagnés de quelques dés de fromage.

Romain demanda.

— Alors, tes parents ?

— Très contents de me voir, surtout ma mère. Elle n’a vraiment pas le moral, mais avec moi, elle a fait bonne figure, c’est du moins ce que mon père m’a dit. Ils ont aussi trouvé que j’avais l’air particulièrement en forme, mais je ne leur ai encore rien dit à ton sujet.

— Je comprends. Tu attends de voir si le ramage vaut le plumage !

— Et le fromage ! dit-elle en piquant son bâtonnet dans un cube, avec le petit ricanement qu’il commençait à connaître. Et toi, le week-end s’est bien passé ?

— En gros, samedi j’ai bien avancé dans mon exposé pour jeudi prochain, et ce matin j’ai volé sur mon ULM avec un couple de copains qui venaient d’acheter un magnifique biplace.

— Ah bon, ça se pratique aussi à deux ces trucs-là ?

— Oui, c’est chouette en solo, mais quand on est deux, c’est bien aussi. Tu vois, l’ULM, c’est comme la moto, mais dans les trois dimensions, et je te jure que la troisième fait la différence !

— Je veux bien croire que ça doit donner des sensations, mais n’est-ce pas dangereux ?

— De toute façon, tout est dangereux. Sortir de chez soi est déjà dangereux, tu peux te faire agresser ; faire cinquante kilomètres en voiture, c’est dangereux, tu peux te faire emboutir par un abruti. Au moins, en ULM, tu es responsable, alors, si tu fais gaffe, le danger devient très limité. Ne pas voler par gros temps, contrôler le matériel plutôt deux fois qu’une, respecter les codes et les procédures pour la sécurité de tous. En général, les pilotes d’ULM sont des défenseurs d’une certaine liberté, mais pas seulement de la leur, de celle des autres aussi. Finalement, il y a très peu d’accidents graves. Et puis ce que j’apprécie c’est que c’est un rare domaine de l’aviation où tout n’est pas encore encadré, certifié, réglementé. C’est un domaine où la responsabilité individuelle et la liberté peuvent coexister. L’ULM, c’est une certaine conception de la vie, finalement.

— Oui, c’est pas mal comme vision des choses. Liberté et responsabilité, c’est vrai que ce sont des mots et que la réalité est bien différente, je le vois bien dans mon boulot, mais… si on parlait de notre soirée !

— T’as raison, la vie est à nous et profitons-en. Toi, t’as pensé à quelque chose pour ce soir, pas vrai ?

— Ben je me disais qu’on pourrait se faire une petite soirée chez moi par exemple, une petite paella surgelée, t’es pas contre ?

— Va pour la paella, mais je la préfère dégelée.

— Et même bien chaude qu’on va la faire.

— En effet, je les préfère bien chaudes… les paellas.

— Ah, les hommes, tous les mêmes, dit-elle en se serrant contre lui.