Les blancs chrysanthèmes - Louis Varetto - E-Book

Les blancs chrysanthèmes E-Book

Louis Varetto

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Beschreibung

A la fin du tome 2, nous avons assisté à la catastrophe de Steinhöring...

55 enfants manipulés génétiquement, destinés à devenir des « surdoués », ont subit le sort cruel réservé pour eux par Andor Gulbrandsen, lequel a réglé le problème à la façon troisième Reich.
Le présent tome 3 raconte comment, au prix de négociations pleines de rebondissements avec de nouveaux groupes d’intérêt, un programme sera mis en place qui verra la naissance d’une nouvelle série de bébés surdoués.
Ceux-ci, devenant progressivement adultes, vont commencer à influencer le monde. Leur intelligence supérieure sera-t-elle, comme prévu, mise au service du bien, ou alors …?

Un dernier opus à rebondissements pour la saga de thrillers scientifiques et dystopiques GeneGenius !

EXTRAIT

Ange Garaffo se revoyait assis à son banc, dans la classe de quatrième année primaire, un vieux banc d’écolier en bois avec un trou pour l’encrier. Il pouvait encore sentir l’odeur de son index et de son majeur tachés par le porte-plume, l’odeur du savoir transmis par la main.
Le mardi matin – il se souvenait très bien que c’était le mardi matin –, son instituteur avait l’habitude de faire lecture de romans d’aventures. Théâtral et enthousiasmant, le maître enchantait la totalité de ses élèves, à tel point que la mémoire d’Ange lui renvoyait encore aujourd’hui de nombreuses images, comme celle d’Ivanhoé, du roman de Walter Scott.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Louis Varetto, docteur en sciences, enseigne au sein d’une Haute Ecole. Lors de ses recherches, il a écrit plusieurs articles scientifiques dans des revues internationales comme Journal of Theoretical Biology. C’est récemment qu’il s’est tourné vers la fiction en langue française. La trilogie GeneGenius, dont « Les blancs chrysanthèmes » est le tome 3, est son « premier roman ».

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Seitenzahl: 338

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture

Page de titre

Ils sont en vous et en moi. Ils nous ont créés, corps et âme, et leur préservation est l’ultime raison de notre existence. Ils ont parcouru un long chemin, ces réplicateurs.

On les appelle maintenant « gènes », et nous sommes leurs machines à survie.

Richard Dawkins, Le gène égoïste 1989

Début mars 2014, année V

Ange Garaffo se revoyait assis à son banc, dans la classe de quatrième année primaire, un vieux banc d’écolier en bois avec un trou pour l’encrier. Il pouvait encore sentir l’odeur de son index et de son majeur tachés par le porte-plume, l’odeur du savoir transmis par la main.

Le mardi matin – il se souvenait très bien que c’était le mardi matin –, son instituteur avait l’habitude de faire lecture de romans d’aventures. Théâtral et enthousiasmant, le maître enchantait la totalité de ses élèves, à tel point que la mémoire d’Ange lui renvoyait encore aujourd’hui de nombreuses images, comme celle d’Ivanhoé, du roman de Walter Scott.

Ange avait aussi régulièrement lu Les Histoires vraies de l’Oncle Paul dans les vieux Spirou de son propre oncle, classés sur plusieurs planches dans une grande armoire au deuxième étage de la maison de ses grands-parents, sur les hauteurs de Verviers, où il avait passé de nombreuses vacances à jouer les héros dans les terrains vagues.

Que de personnages extraordinaires ! Robert le diable, Gutenberg, Pasteur, Archimède, Henri Dunant, Pilâtre de Rozier, Guynemer, Mermoz, Amundsen, Guillaume Tell… La liste est longue.

C’est ainsi qu’il apprit, par expérience de lecture, que pour devenir un héros, grand ou petit, il fallait avoir de la chance et que les oubliés de la chance restent dans les oubliettes de l’histoire.

Grâce à des circonstances exceptionnelles, des concours favorables, d’heureux hasards, les héros le sont devenus, à l’encontre des probabilités.

Il est avéré qu’il n’eût suffi de presque rien pour que Napoléon soit resté un prénom inconnu ou de Gaulle une provenance régionale. Et même si ces « presque rien » n’arrivent pas souvent, ils sont innombrables, ces héros potentiels, virtuels ou morts avant d’avoir pu l’être dans la réalité.

C’est d’ailleurs de justesse que le modeste héros dont il va être question ci-après a échappé à ce répertoire inconnu, car le cahier contenant le récit de son histoire, après être resté caché pendant plusieurs dizaines d’années sous la selle d’une vieille motocyclette, venait seulement de tomber entre les mains d’Ange Garaffo.

C’était tout récemment, le 8 mars de cette année, soit 71 ans jour pour jour après la date indiquée par l’auteur à la première page du cahier retrouvé :

« Avant-propos

L’histoire que je vais vous conter commence 5 mois avant les faits relatés. Le 8 mars 1943, je reçois l’ordre des Allemands d’embarquer le 16 mars, à la gare d’Angleur, dans un convoi de déportés T.O. à destination de l’Allemagne… »

Assis dans son salon sur son divan de cuir, Ange tournait une nouvelle fois très délicatement les premières pages, manuscrites, chiffonnées comme les suivantes par l’usage peu orthodoxe qui en fut fait. Sur le papier jauni s’étendaient les lignes à l’encre délavée.

Le temps qui passe assombrit le clair et décolore le sombre, c’est l’effet qu’il a sur les objets, sur les corps et sur les souvenirs. Pourtant, certains événements ont la faculté de rendre à la lumière certains instants cachés. Ces feuillets contenaient de tels instants, couchés jadis par l’auteur et surgissant comme pour dire à Ange : « Tu nous as trouvés, recueille-nous et offre-nous à la mémoire du monde ».

Oui toi, Henri Sonnet, ayant vécu ces aventures et les ayant relatées, veuille quitter la liste des héros inconnus et sois le bienvenu dans celle des héros célèbres peu ou prou ayant réellement existé et dont les exploits sont racontés quelque part, à jamais accessibles au futur.

Ce cahier, aussi saugrenu que cela puisse paraître, Ange l’avait en sa possession suite à l’acquisition d’une vieille moto, une Gillet Tour-du-Monde fabriquée à Herstal en 1929 et ainsi nommée en référence au premier tour du monde en moto réalisé en 1926 par le journaliste globe-trotter Robert Sexé sur une machine du même type.

En tant qu’amateur d’ancêtres à deux roues motorisés, Ange est en quête perpétuelle de nouvelles vieilleries, par exemple une motocyclette « sortie de grange », remisée par son propriétaire depuis longtemps sous un monceau de paille sèche et préservative, la peinture protégée par la poussière accumulée et le moteur par une couche de cambouis d’époque. Une moto « dans un beau jus d’origine », comme ils disent.

C’était le cas de la Gillet, non pas remisée dans une grange, mais bien dans une cave depuis l’année 1949, c’est-à-dire lorsque son propriétaire, Jules Sonnet, le père d’Henri, habitant à Seraing, près de Liège, abandonna son usage au profit de celui d’une voiture, signe des temps meilleurs de l’après-guerre.

Au décès de Jules, en 1981, la moto fut conservée par son fils Henri.

Ange connaissait depuis longtemps l’existence de cet ancêtre, mais malgré plusieurs visites courtoises à son propriétaire Henri, jamais celui-ci ne se décida à la lui vendre.

Mais il y a quelques mois, en janvier dernier, Henri décéda à son tour, et son épouse Irène téléphona à Ange pour lui proposer d’acquérir la Gillet. C’est ainsi que la moto reprit la route, non par ses propres moyens, mais sur une remorque, car il ne faut procéder au réveil d’une vieille dame endormie depuis si longtemps qu’avec prudence et sans précipitation.

Sous l’épaisse couche de poussière, une peinture noire assez bien conservée. Pas complètement noire, car le réservoir d’essence a les flancs vieux mauve, un mauve de lavande ou de lilas, avec des filets dorés au traînard. Remisée dans d’excellentes conditions, seules quelques opérations furent nécessaires pour que cette Gillet de 1929 découvre l’odeur du bitume moderne, enfin du bitume présent aujourd’hui sur la plupart des routes des environs de Liège, un vieux bitume rapiécé de toutes parts. Ces opérations cosmétiques consistèrent à remplacer les pneus durcis par le temps, réviser les freins, inspecter l’allumage, nettoyer le carburateur et le réservoir d’essence et enfin introduire dans celui-ci quelques litres de mélange deux-temps. Alors, après trois et exactement trois coups de kick-starter le moteur 350 cm³ redonna de la voix.

Quelle émotion ! Ange était le Prince, la Gillet la Belle au Bois dormant. Non par un baiser – quand même –, mais par quelques soins attentifs bien qu’élémentaires, elle venait de revenir à la vie dans un monde qu’elle n’aurait jamais cru connaître.

En ces temps peureux d’aujourd’hui où les hommes sont progressivement conditionnés à craindre jusqu’à leur ombre, la pratique de la moto ancienne constitue un îlot de liberté, perdu dans l’océan des restrictions sécuritaires ou pseudo-écologiques qui pleuvent sur nos têtes.

C’est ainsi qu’Ange participa à son guidon au « Coup de kick de Val-Dieu », une balade organisée au départ de l’abbaye du même nom et mettant traditionnellement en vedette les motos fraîchement restaurées durant l’hiver.

La Tour-du-Monde fut unanimement appréciée pour son remarquable état d’origine. Pourtant, Ange trouvait que l’état défraîchi du cuir de la selle constituait, au point de vue esthétique, le point faible de l’ensemble. C’est pourquoi il décida d’en confier la réfection à un ami spécialiste de ce genre de travail. Pour ce faire, après avoir retiré la selle de la moto, Ange en détacha le cuir en soulevant les pattes métalliques servant à maintenir celui-ci sur l’armature. C’est alors qu’il découvrit le cahier, intercalé entre le cuir et les ressorts horizontaux qui confèrent à la moto une partie de son confort. Il est assez courant de trouver à cet endroit un morceau de feutre ou de fort carton, mais un cahier !

Voilà comment le journal d’Henri Sonnet est arrivé jusqu’à Ange Garaffo, après quelques centaines de kilomètres sous son postérieur.

Que faisait ce cahier à cet endroit ? Qui l’y avait mis ? Et quand ? Et pourquoi ?

Ces questions le préoccupèrent davantage encore après la lecture de ses trente pages manuscrites.

Une nouvelle fois, il se mit à relire l’avant-propos, textuellement rapporté ci-après1 :

« Avant-propos.

L’histoire que je vais vous conter commence 5 mois avant les faits relatés.

Le 8 mars 1943, je reçois l’ordre des Allemands d’embarquer le 16 mars, à la gare d’Angleur2, dans un convoi de déportés T.O. à destination de l’Allemagne.

À ce moment, avec ma mère, nous faisions partie de la Résistance depuis 1941, date de l’invasion de la Russie par les armées allemandes. Cette adhésion s’était opérée le plus simplement du monde lorsque, fin juin 41, le « petit Edmond » militant communiste que nous connaissions bien et qui était recherché par les Allemands est venu nous demander l’hospitalité pour quelques jours3.

Ainsi, petit à petit de fil en aiguille, ma mère a été amenée à héberger et nourrir pendant quelques jours, tantôt un communiste recherché, tantôt un juif quand ils ont été pourchassés à partir de 1942.

À cette activité s’est ajoutée la presse clandestine.

Nous avions en dépôt des centaines de journaux clandestins que les distributeurs, aussi des résistants, venaient enlever le soir par petits paquets.

Ajoutez à cela les petits colis que je livrais par-ci, par-là. C’était tout simplement des armes. J’avais 17 ans.

Il est aisé de comprendre pourquoi, en mars 1943, il n’était pas question de me rendre en Allemagne. Mon tour était venu d’entrer dans la clandestinité.

Ainsi, le 16 mars 1943 matin je suis parti de la maison, valise à la main, pour montrer au voisinage que je me rendais à la gare d’Angleur. Donner le change au voisinage était une nécessité si on voulait éviter les indiscrétions, les bavardages inconsidérés susceptibles de tomber dans des oreilles mal intentionnées.

Au lieu de la gare d’Angleur, je me suis rendu au cloître de l’église Sainte-Croix, au-dessus de la rue Haute Sauvenière à Liège où j’ai été, à mon tour, hébergé en attendant une autre destination clandestine.

Il allait en être autrement.

Le 18 mars, fin de la matinée, ma mère et mon oncle Joseph4 me rendaient visite. Ma mère pleurait en me présentant une lettre de l’autorité allemande, lui adressée, dans laquelle la famille au sens large était menacée de sanctions si je ne me présentais pas au prochain convoi pour l’Allemagne qui partait d’Angleur le lendemain 19 mars dans la matinée.

Mon oncle avait voulu que cette lettre me soit montrée.

J’avais 18 ans et la famille me demandait de choisir entre ma liberté et les sanctions auxquelles ma mère, ma tante, mon oncle, mon cousin Louis (médecin) et son épouse seraient soumis si je n’obtempérais pas aux injonctions de l’ennemi.

Le 19 mars 1943 au matin, je partais en convoi pour Stuttgart afin d’y travailler en qualité d’accrocheur de wagons à la gare de formation.

Plus tard, mon oncle m’a assuré n’avoir agi ainsi que par souci d’éviter mes reproches éventuels dans le cas où, ignorant cette lettre, il serait arrivé malheur à ma mère et à ma famille.

Était-ce vrai ? J’ai préféré le croire.

***

Pourquoi avoir écrit cet avant-propos ?

Dans l’après-guerre, il s’est trouvé de beaux esprits pour estimer que les juifs et les déportés au T.O. s’étaient, sans trop de résistance, rendus aux réquisitions de l’occupant.

Quelle sottise, car :

•ma petite histoire montre la complexité des situations générées par les ordres et réactions de l’ennemi ;

•la plupart des juifs et déportés ne savaient à qui s’adresser ;

•qui allait prendre en charge les dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui se seraient soustraits à l’ennemi ?

Je suis bien placé pour savoir à quel point il était très malaisé de trouver gîte et couvert pour les quelques milliers d’hommes et de femmes qui se sont soustraits aux Allemands. Seule l’obéissance forcée du plus grand nombre permettait de sauver les autres. »

Après cet avant-propos rapporté, répétons-le, mot à mot d’après le cahier, venaient les propos eux-mêmes, le récit d’une évasion mouvementée d’un camp de travail obligatoire en Allemagne.

Ange s’était d’abord demandé s’il devait montrer ce cahier à Irène, l’épouse d’Henri. La décision n’était pas facile à prendre, mais il savait déjà que la curiosité serait la plus forte, et qu’il ne tarderait pas à balayer les arguments s’opposant au fait de remuer le passé d’Irène. Et en effet, sans trop d’hésitation, il prit contact avec elle. C’est ainsi qu’un dimanche à 16 heures il sonna à la porte de sa maison, rue des Six Bonniers à Seraing.

Irène avait 84 ans et vivait à présent seule où elle avait vécu si longtemps avec Henri. C’était encore une belle personne, ses cheveux blancs éclairant un visage avenant creusé de rides affleurantes. En lui ouvrant la porte, elle portait un léger sourire, ainsi qu’un chemisier aux larges motifs géométriques dans les tons de gris, et une jupe également grise, foncée.

Elle le précéda dans le corridor au fond duquel s’ouvrait la porte de la pièce de derrière. Ils s’assirent face à face. Sur la table, Irène avait posé un petit plat contenant des pralines et un plateau sur lequel il y avait deux tasses fines en porcelaine.

— Ainsi, Ange, vous avez quelque chose à me montrer, dit-elle en versant délicatement le chaud breuvage dans les tasses.

Elle avait gardé cette habitude du vouvoiement, même envers les membres de la famille, habitude héritée du parler wallon, dans lequel le tutoiement est quelque peu grossier ou vulgaire.

— Merci, fit-il en tournant l’anse vers la gauche.

— Noir, votre café, si je me souviens bien ?

— Oui, vous avez bonne mémoire, dit-il.

— Et la moto de mon beau-père, l’avez-vous fait pétarader ? demanda-t-elle.

— Elle roule parfaitement, je viendrai d’ailleurs vous la montrer un de ces jours. Mais justement, c’est à cause d’elle que je suis venu aujourd’hui.

— À cause de la moto ? Elle n’est plus sous garantie, vous savez, plaisanta-t-elle.

En riant, il sortit le cahier de la serviette qu’il avait déposée à côté de sa chaise.

— J’ai trouvé ce cahier sous la selle de la Gillet. J’ai hésité beaucoup avant de me décider à vous le montrer.

Il lui tendit le cahier. Elle le prit d’un geste mal assuré et le déposa sur la table devant elle, comme s’il s’agissait d’une lettre à lire plus tard, en l’absence de témoin.

— Sous la selle ? Qu’est-ce que c’est ? lui demanda-t-elle.

Ange déglutit, un peu surpris par la question, s’étant attendu à ce qu’elle l’ouvre immédiatement.

— Il s’agit d’un récit écrit par Henri.

Elle le regarda et il put voir dans ses yeux deux points d’interrogation. Elle saisit sa tasse de café et en but calmement une gorgée, reposa la tasse, le regarda à nouveau. Dans ses yeux, deux points-virgules ; on va voir ; puis elle prit le cahier et l’ouvrit.

Gauche, droite. Son regard oscillait tandis qu’elle lisait les premières lignes de l’avant-propos. Arrivée au bas de la première page, elle regarda Ange à nouveau. Dans ses yeux, deux deux-points : il y a tout le reste encore. Le va-et-vient des globes oculaires reprit à la page suivante, jusqu’à la fin de l’avant-propos.

Elle referma le cahier, le posa sur la table, l’air énigmatique, à la Mona Lisa.

— Henri ne m’a jamais dit qu’il avait écrit ça.

Ange avait l’impression qu’elle regardait à présent dans le passé, à l’intérieur d’elle-même, à tel point que son visage semblait bénéficier d’une opération esthétique de lissage, ses rides déjà peu profondes pour son âge s’atténuant encore sous l’effet du temps reculant. Il la voyait de retour dans les années quarante.

— Il ne m’a jamais raconté son évasion en détail, il ne voulait pas en parler.

— Si vous voulez, Irène, je peux reprendre le cahier et vous laisser tranquille avec cette histoire. Je n’aurais peut-être pas dû ?

— Si, au contraire, Ange. Je crois qu’il est temps que je prenne connaissance des détails de ce qui s’est passé à cette époque, car, vous savez, toute la vie d’Henri en a été bouleversée, ainsi que la mienne.

Irène reprit le cahier, sans l’ouvrir, se leva et le mit dans un tiroir.

— Je le lirai à l’aise, si vous voulez bien. Mais dites-moi, ajouta-t-elle : le nom de… Nelly figure-t-il dans ce cahier ?

— Nelly ? Non. Non, pourquoi ?

1 L’extrait est tiré d’un récit de faits réels rédigé à l’intention de ses proches par mon père Henri Varetto, en 2007.

2 La gare d’Angleur était le lieu de départ des trains de déportés au T.O. (travail obligatoire) vers l’Allemagne. La vieille gare a été rasée. Il demeure toutefois la rampe d’accès qui joignait la rue aux quais. Une plaque commémorative y a été apposée.

3 Il sera abattu par les Allemands en 1942, près de la gare d’Ougrée, alors qu’il cherchait à échapper à un contrôle.

4 L’époux de la sœur de ma grand-mère, tante Constance. Il était l’homme de la famille. Mon père, qui n’avait jamais connu le sien, avait beaucoup de considération et d’affection pour son oncle.

Seraing, avril 1943

Le départ d’Henri pour le travail obligatoire en Allemagne avait laissé Nelly dans un grand état de tristesse. Elle avait dix-huit ans. D’une beauté discrète et d’un certain raffinement, de taille moyenne, mince, les yeux empreints d’une très légère espièglerie, un nez comme aurait pu l’avoir Cléopâtre, les cheveux bruns ondulés. Presque toujours gaie en public, mais disposée en privé à une légère mélancolie, elle habitait dans le même quartier qu’Henri, à quelques minutes. Ils se fréquentaient depuis quelques mois, rien d’officiel, toutefois, lorsque cet ordre de déportation pour le travail obligatoire était arrivé pour Henri. Personne ne pouvait rien y faire, et même s’ils étaient conscients qu’ils vivaient à une époque où l’échelle des malheurs comportait des barreaux situés bien plus haut que celui sur lequel ils se trouvaient, la perspective de la séparation était pour eux un déchirement.

Le dimanche 14 mars, deux jours avant le départ d’Henri, elle s’était donnée à lui, dans la petite chambre d’Émile, le fils des voisins, complice en cette histoire.

Nelly et Henri firent ainsi provision de sensations inoubliables, la passion décuplée par la perspective de l’absence et du manque.

La discrétion du petit Émile ne fut pas de longue durée et la nouvelle fit rapidement le tour du quartier, si bien qu’après le départ d’Henri, le prénom de Nelly revint plus souvent dans les conversations. Elle était donc le béguin du fils Sonnet ; suite de l’histoire au retour d’Henri ou… qui pouvait connaître l’avenir ?

***

Un jour d’avril 1943, elle se présenta, une petite valise à la main, au numéro 16 de la rue qui lui avait été indiquée, pour prendre en charge un colis. Elle était déjà venue deux ou trois fois à cette adresse, mais à peine eut-elle sonné que la porte s’ouvrit et, avant d’avoir pu esquisser le moindre mouvement, elle fut tirée à l’intérieur par deux inconnus.

Ayant immédiatement compris que le dépôt clandestin avait été découvert par les Allemands, Nelly tenta de faire l’innocente et joua le rôle prévu. Elle venait simplement prendre des nouvelles et rendre visite à madame Houyoux, la vieille dame qui habitait au rez-de-chaussée. Un des deux hommes ouvrit la valise. Elle ne contenait que quelques victuailles.

Néanmoins, soupçonnée de participation au transport de journaux clandestins, elle fut emmenée sans discussion et manu militari en vue d’un interrogatoire.

Dans l’immeuble du boulevard d’Avroy occupé par la Sipo-Sd, communément appelée Gestapo, Nelly était assise, seule dans une petite pièce. Malgré ses protestations, elle était maintenant aux mains des Allemands, dans un endroit de sinistre réputation, et elle attendait, rongée par l’inquiétude et changeant sans cesse de position sur sa chaise sans oser se lever pour se dégourdir les jambes. Après un temps qui lui parut être une éternité, la porte s’ouvrit et un civil entra. Nelly se mit debout, comme elle le faisait jadis en classe à l’entrée de l’instituteur.

— Je suis l’inspecteur Pfenningen. Asseyez-vous, Mademoiselle, dit l’homme.

Il s’assit lui aussi, de l’autre côté du bureau, et après un bref coup d’œil vers elle, il entreprit de parcourir le rapport qu’il avait à la main en entrant.

— Alors, vous transportez de la presse clandestine, fit-il.

— Il doit y avoir une erreur, inspecteur, j’allais simplement dire bonjour à une vieille dame de ma connaissance.

— Oui, naturellement, une erreur. Nous autres, policiers allemands, faisons parfois des erreurs, malheureusement. Je crois que nous allons vous fusiller par erreur, Mademoiselle… Nelly.

— Mais…

— Pas de mais ! Vous vous êtes rendue avec une valise à cette adresse qui était un dépôt de presse clandestine. L’Ouvrier Mineur, journal communiste. Verboten, Mademoiselle ! Interdit ! Vous comprenez ?

Et sans laisser à la jeune fille le temps de s’exprimer :

— Ja, je vois que vous prétendez avoir voulu rendre visite à une certaine madame… Houyoux, qui était à l’hôpital depuis une semaine !

— Mais…

— Vous ignoriez cela ? C’est très étrange, vous ne trouvez pas ?

Nelly était complètement prise au dépourvu. Pourquoi ne lui avait-on pas dit que madame Houyoux n’était plus chez elle depuis une semaine ?

— Inspecteur, il m’arrive parfois de passer chez elle à l’improviste, sans que je sois certaine qu’elle y soit.

Le policier ne répondit rien, les yeux rivés sur le rapport. Nelly ajouta :

— Je ne savais pas qu’elle était souffrante, voilà tout. Que lui est-il arrivé ?

— De toute façon, l’affaire n’est plus de mon ressort. J’espère que vous serez plus convaincante avec mes collègues d’en bas, dit-il à voix basse.

Nelly était pâle comme un linge lorsque l’inspecteur lui ordonna de le suivre, au fond d’un couloir mal éclairé, au sous-sol de l’immeuble, ce qui n’avait rien d’encourageant.

Il frappa à une porte en s’annonçant : « Otto Pfenningen ».

— Herein, dit une voix autoritaire.

Pfenningen fit entrer Nelly en la poussant dans le dos, fermement, mais sans brutalité.

— Ach so.

L’homme qui venait de prononcer ces mots était le commissaire Klaus Daube. Il se tenait debout derrière un bureau. De taille moyenne, ses cheveux noirs étaient coupés « à la Himmler », mais il n’avait pas de petites lunettes rondes. Nelly se fit la réflexion que cet Allemand sentait la Gestapo à cent mètres.

Manifestement, il s’apprêtait à dire au revoir à un officier allemand qui portait sur la manche gauche de son uniforme l’aigle de la SS.

— Je vous présente l’Obersturmführer Maximilian Wald, dit Daube à Pfenningen, en allemand.

— Celui-ci voulut serrer la main du lieutenant SS qui se borna à s’incliner légèrement. C’était un homme jeune, presque un jeune homme, d’une prestance certaine qui ne devait rien à l’uniforme.

Pfenningen déposa le dossier sur le bureau.

— Merci, inspecteur, dit le commissaire, vous pouvez nous laisser.

L’inspecteur quitta le bureau, comme s’apprêtait à le faire l’Obersturmführer. Pourtant celui-ci se ravisa. Il observa Nelly qui gardait la tête basse.

— Puis-je assister à l’interrogatoire, mon cher Daube ? demanda l’officier SS.

— Je vous en prie, répondit Daube en remettant à la disposition de Wald la chaise qu’il venait de déplacer.

Klaus Daube prit le temps de se laver les mains puis il ouvrit lentement le dossier. Pour lui, un document officiel était un objet précieux digne du plus grand respect. Ces documents devaient rester immaculés. Les seules taches qu’il admettait étaient celles des cachets laissés par les tampons de l’administration ou de la Gestapo. Il se délectait des caractères manuscrits, particulièrement ceux de l’écriture gothique, aux lettres brisées tracées par les plumes expertes de scribes appliqués. Daube avait d’ailleurs énormément regretté l’ordre du Führer de 1941 d’abandonner progressivement l’écriture gothique et de ne plus employer que l’écriture latine qui était considérée comme la Normalschrift ou écriture normale. Daube lui-même éprouvait les pires difficultés pour respecter cette directive et, lorsqu’il écrivait, ses lettres ne montraient guère la rondeur réglementaire, comme échappées du moule de la gebrochene Schrift, l’écriture brisée.

Il leva la tête et regarda Nelly, qui était toujours debout.

— L’Ouvrier Mineur ! s’exclama-t-il d’une voix forte. Presse syndicale communiste. C’est très grave, Fräulein.

Nelly leva les bras en signe d’ignorance.

— Je ne comprends pas. Je ne suis pas communiste vous savez et je n’ai rien à voir avec ce… journal. Je l’ai déjà dit à votre… – Vous mentez, Mademoiselle.

En effet, Nelly mentait. Et pourtant elle ne savait pas grand-chose. Elle faisait partie d’une petite équipe de trois personnes, dans une organisation très cloisonnée pour d’évidentes questions de sécurité.

— Je venais simplement dire bonjour à madame Houyoux, affirma-t-elle.

— Une amie ? demanda Daube, d’une voix presque douce.

— Une connaissance de ma mère. Elle se déplace difficilement et je lui apportais un peu de nourriture.

— Café, sucre et… tabac ! Pour la pipe de madame probablement ! s’exclama-t-il avec un rire hoquetant, se tournant vers le SS comme pour le prendre à témoin.

L’Obersturmführer resta impassible, ce qui sembla décevoir l’homme de la Gestapo.

— Vous connaissez les personnes qui habitent au premier étage, probablement ?

— Un peu, répondit-elle.

— Quel est leur nom, Mademoiselle ?

— Monsieur et madame Berleur, et leur fils Théo.

— C’est chez eux que vous deviez prendre le colis, n’est-ce pas ?

Nelly secoua la tête et regarda le policier.

— Quel colis, Monsieur le Commissaire ?

— Celui qui était préparé pour vous. Des dizaines d’exemplaires de l’Ouvrier Mineur.

Elle secoua la tête sans répondre.

— À quel endroit deviez-vous conduire ce colis ? Monsieur Berleur déclare ne pas connaître cette adresse, mais vous, vous la connaissez, forcément. Alors, Fräulein Nelly ?

En entendant le nom de Désiré Berleur, manifestement lui aussi aux mains de la Gestapo, Nelly accusa le coup, mais n’en montra rien.

— J’ignore tout des éventuelles activités de monsieur Berleur, déclara-t-elle sans sourciller. Je le connaissais à peine, comme voisin de madame Houyoux, c’est tout.

Daube décrocha son téléphone.

— Amenez Berleur dans mon bureau, ordonna-t-il, de nouveau en allemand.

Quelques instants plus tard, maintenu debout par deux soldats, Désiré Berleur fut amené. Son visage tuméfié était celui d’un boxeur à la fin d’un combat que l’arbitre aurait bien fait d’arrêter depuis longtemps.

— Monsieur Berleur ! s’écria Nelly en s’approchant de lui.

Un des soldats la repoussa.

— Nelly ? fit Berleur faiblement. Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Mais que lui avez-vous fait ? cria-t-elle.

— Oh, ce n’est rien du tout : tout au plus quelques ecchymoses. J’adore ce mot, ajoutat-il en s’adressant à l’Obersturmführer : « ecchymoses ». Joli, vous ne trouvez pas ?

— Je crains que ce monsieur ne partage pas votre avis, répondit Wald dans sa langue maternelle, en fixant le visage violacé de Désiré Berleur.

Daube éclata de rire et reprit :

— Monsieur Berleur, demandez donc à Mademoiselle Nelly à quel endroit elle devait conduire le colis qui contenait les exemplaires de L’Ouvrier Mineur trouvé chez vous.

Malgré les yeux presque fermés sous les paupières gonflées, Berleur soutint le regard de Daube.

— Je… je connais à peine cette jeune fille, elle n’a rien à voir avec L’Ouvrier Mineur, affirma-t-il.

— À votre aise, répondit l’Allemand. Ramenez ce terroriste dans sa cellule, ordonna-t-il.

Pendant que les deux soldats emmenaient Berleur, Maximilian Wald se tourna vers Daube et lui chuchota quelques mots à l’oreille. Le commissaire décrocha son téléphone. Quelques instants plus tard, un policier entra dans la pièce.

— Suivez-moi, ordonna-t-il à Nelly.

— À bientôt, Mademoiselle, fit Daube.

Le policier la reconduisit dans le bureau de l’inspecteur Pfenningen.

Celui-ci regarda Nelly, hocha la tête et dit :

— Vous êtes – momentanément du moins – sortie des griffes de Daube. L’Obersturmführer a intercédé en votre faveur. Vous avez de la chance, ajouta-t-il.

Nelly restait plantée au milieu du bureau et c’est Pfenningen qui lui demanda de sortir. Elle était libre.

Fin avril 1943

Nelly venait de descendre du tram vert, place de la République française. La Kommandantur était à deux pas, qu’elle franchit sans hésiter, tirée par la main invisible et inconnue qui avait signé la convocation. Elle sortit l’enveloppe de son sac à main et la présenta au planton de faction à l’entrée. Après un parcours complexe dans le dédale des couloirs elle fut introduite dans une petite salle où on la fit s’asseoir, sur un banc adossé au mur. Elle était seule, mais quelques minutes plus tard, un homme jeune, presque un jeune homme, entra, un civil. Il referma la porte, enleva son chapeau et regarda la jeune femme. À son entrée, Nelly s’était efforcée de garder les yeux baissés, n’apercevant de l’inconnu que les chaussures cirées et le bas du pantalon. Comme il restait planté là sans rien dire, elle finit par lever les yeux sur lui. Leurs regards se croisèrent, une nouvelle fois, comme l’autre jour dans le bureau du commissaire Daube. Nelly mit plusieurs secondes avant de pouvoir situer dans sa mémoire le lieu et le temps dans lesquels elle avait connu ce visage.

— Max ! dit-elle soudain.

Il la parcourut des yeux en souriant.

— Nelly.

Son premier réflexe fut de se précipiter vers lui pour l’embrasser, mais elle resta clouée sur place par l’image de l’uniforme qui se superposa immédiatement à celle du costume civil qu’il portait en ce moment. Elle venait de prendre conscience que Max et l’officier SS qui avait assisté à son interrogatoire dans les locaux de la Gestapo étaient une seule et même personne.

Elle se précipita sur lui, mais il para la gifle au dernier moment, lui enserrant fermement les poignets.

Les yeux de Nelly jetaient des éclairs, mais il la maintenait fermement. S’accompagnant d’une légère rotation des paumes, il lui croisa les bras dans le dos et l’attira contre lui. Comme elle se raidissait en tentant de se dégager, il la serra plus fort. Elle ressentit étrangement ce mélange d’odeurs qui émanait de lui, celle de l’étoffe de laine peignée et celle de Max lui-même. Maintenue immobile, elle se détendit progressivement et ne résista plus, la joue posée le long du col amidonné de sa chemise. Quand il ouvrit les mains, libérant ainsi ses poignets, elle décroisa les bras et les recroisa derrière son dos à lui, perdue dans l’entrelacs de ses sentiments. Max ! Comment était-ce possible ?

Une partie de sa vie défila à toute allure derrière ses yeux. Elle revoyait la rue principale de Noiseux, le village de la Famenne où elle passait les étés depuis son enfance, dans la ferme des cousins. C’est là qu’elle avait connu Max, en 1939. À cette époque, elle avait 14 ans et commençait à s’éveiller à certains mystères. Max était le fils de vieux amis des fermiers voisins. Il avait 18 ans et passait chez eux une bonne partie de ses vacances d’été depuis plusieurs années. Il parlait si bien français, et même wallon, qu’il était difficile de croire qu’il était allemand. Les années précédentes, Nelly n’avait pas prêté attention à ce garçon bien plus âgé qu’elle, et Max n’avait marqué aucun intérêt pour la petite fille qui venait en été chez les voisins.

Mais cette année-là, il en avait été autrement. Max l’avait regardée avec d’autres yeux. De son côté, elle n’avait pas été insensible au charme un peu maladroit, mais si touchant de ce jeune homme. Ils avaient partagé de nombreux moments de bonheur et quelques fois joué avec le feu dans le foin de la grange, des jeux à peine interdits, sans autres conséquences que des émois à souvenance.

***

Aujourd’hui, Nelly avait accepté l’invitation de Max, la mémoire des moments passés l’ayant emporté sur les faits nouveaux. Le rendez-vous était pris au Café anglais du Grand Hôtel Britannique, dont la plus grande partie donne sur la place de la République française.

Max était de nouveau venu en civil et Nelly en beauté ; un couple visuellement assorti, bien qu’absolument improbable, lui dans la SS, elle dans la Résistance, un couple interdit, lié comme une botte de paille.

Quand elle était entrée dans le bureau du commissaire Daube, au siège de la Gestapo, Max, qui se trouvait là par hasard, l’avait rapidement reconnue et l’avait tirée de ses griffes, sans quoi…

Nelly ne pouvait faire autrement qu’éprouver de la reconnaissance envers Max, malgré l’uniforme qu’elle avait vu sur lui.

Dans le café, elle l’interrogea à ce sujet, mais Max ne pouvait pas répondre simplement. Il lui jura qu’il n’avait jamais fait de mal à personne, que c’étaient les circonstances, la famille et la guerre qui avaient dicté les événements et fait de lui un officier SS, de l’Algemeine-SS, au sein de laquelle il n’exerçait que des tâches administratives, essentiellement juridiques en rapport avec les études de droit qu’il avait faites. Un jour, il lui expliquerait, mais en attendant, il lui demanda de se contenter de la version militaire de « l’habit ne fait pas le moine ».

De son côté, il la supplia de ne plus se compromettre dans des actions de résistance comme le transport de journaux clandestins, car si elle était prise à nouveau, il ne pourrait plus rien pour elle. Dorénavant, Klaus Daube l’aurait à l’œil. Elle devait se tenir tranquille, pour sa propre sécurité et celle de ses proches.

Nelly lui demanda alors s’il ne pouvait pas intervenir pour Désiré Berleur, mais Max leva les bras en signe d’impuissance. Berleur, contrairement à Nelly, avait été pris sur le fait. Daube avait pu libérer Nelly sans perdre la face, car aucun élément de preuve réel n’avait été obtenu contre elle, et de plus Daube était persuadé que Nelly ne tarderait pas à replonger et qu’il aurait l’occasion de la reprendre dans ses filets, mais pour Berleur, c’était trop tard, malheureusement. Daube le tenait, et il le tenait bien.

Nelly, assise sur la confortable banquette dans le fond de la grande salle du café, et Max sur la chaise cannelée de l’autre côté de la table aux pieds métalliques travaillés se regardaient. Ils avaient en tête les mêmes idées : le bonheur ressenti d’être ici avec elle, avec lui, aujourd’hui, et le malheur ressenti d’être ici avec elle, avec lui, dans le temps d’aujourd’hui. Ils trouvèrent alors la même solution pour éliminer ce temps si encombrant : se rencontrer en un lieu situé en dehors de l’époque guerrière actuelle, un lieu qui n’avait pas changé en quatre ans ou si peu : la campagne du côté de Noiseux, et les vélos.

Ils se promirent de s’y retrouver le dimanche suivant, comme avant, comme quand c’était le temps des vacances de leur enfance.

En sortant du café, il embrassa tendrement Nelly sur la joue et, en la soulevant, la posa sur la plate-forme du tram vert qui était en partance pour Seraing.

Un petit signe de la main tandis que le véhicule s’éloignait dans ses tintements caractéristiques. Maximilian Wald se dirigea alors vers son hôtel pour se remettre en uniforme. Sa journée n’était pas terminée.

***

Max et Nelly avaient mis pied à terre. C’était là, et rien ne semblait avoir changé. La ferme-château, séparée de la route qui menait au village par une longue allée gravillonnée, semblait les attendre depuis 1939. Quatre ans qui semblaient une éternité, entre paix et guerre.

Appuyés sur leur bicyclette ils se regardèrent et chacun vit dans le regard de l’autre le même étonnement de la continuité, le même trouble du temps retrouvé, le même désir à revivre.

« On va prendre par le petit chemin », dit Max simplement.

Enfourchant à nouveau les vélos, ils longèrent la route sur quelques centaines de mètres et empruntèrent, sur la gauche, le chemin qui conduisait vers un petit bois. Un peu moins praticable qu’autrefois, encombré de quelques branches ayant lentement troué l’espace qu’elles n’avaient eu à partager qu’avec de rares passants, le chemin se séparait en deux sentiers, l’un menant au bois, l’autre à l’arrière de la ferme. Il n’y avait pas âme qui vive en ce dimanche après-midi, du moins à l’extérieur du bâtiment. En conduisant les vélos à la main, Max et Nelly progressèrent vers la grange sans faire de bruit. Max préférait éviter toute rencontre. Les amis de ses parents habitaient-ils toujours la ferme ? De toute façon, il devait éviter d’être reconnu. Il était venu ici de nombreuses fois en ami, mais il était à présent un ennemi, pas seulement un Allemand, mais aussi un officier allemand, un SS allemand.

Nelly, l’esprit embrumé de sentiments amoureux, ne voyait en Max que l’homme, celui qui l’avait prise dans ses bras dans cette même grange. Elle avait mis de côté l’habit du moine, de l’ecclésiastique de l’Ordre nouveau à la croix un peu spéciale. Il n’était pas l’Obersturmführer Maximilian Wald, mais plutôt son ami Max dont les ondes sentimentales vibraient à l’unisson des siennes, comme les cordes d’un accord parfait.

Dans le foin, il suffit à Max de caresser doucement le corps de violoncelle de Nelly pour que les harmoniques s’élèvent en douces plaintes syncopées. Il y a quatre ans avaient résonné les petites notes et les soupirs de quelque sonatine, mais aujourd’hui la grange eut comme décor sonore la mélodie tendue d’une sonate à quatre mains.

Avril 2014, année V

Sur la table d’Irène, les deux tasses en porcelaine et les pralines.

— Voilà, dit-elle en déposant devant lui le cahier d’Henri. Je vous le rends. Il vous appartient puisqu’il faisait partie de la moto.

— Mais non Irène, gardez-le, ça me ferait plaisir.

Irène remplit les tasses en hochant la tête.

— D’accord, merci Ange.

Ils burent quelques gorgées en croquant une praline, savourant ainsi le délicieux mariage entre café et chocolat.

— Je crois que je dois vous parler de Nelly, dit-elle tout à coup.

Début août 1943

Max et Nelly n’offraient aucune résistance à la passion qui s’était emparée d’eux. Pour elle, le SS-Obersturmführer Maximilian Wald n’était décidément plus qu’une abstraction. Il n’y avait que Max, le grand garçon de la ferme voisine, son petit amour de gamine, amour rêvé, amour réalisé.

Max, de son côté, prenait à peine conscience des nombreuses implications de leur relation. Ils savaient qu’ils devaient se cacher pour s’aimer, mais malgré les précautions qu’ils prirent, un cousin de Noiseux les vit ensemble et la nouvelle se répandit rapidement, comme un bruit qui court, à la vitesse du son. D’abord diffuse et interpellante, la rumeur devint rapidement précise et accusatrice. On avait reconnu Max, et comme certains savaient ce qu’il était devenu…

Questionnée par ses parents, Nelly tenta d’expliquer l’inexplicable. Avoir des relations avec un officier SS était tout bonnement impensable, l’amour n’a pas toutes les raisons.

Elle se résigna à l’incompréhension, prépara un léger bagage et disparut pour rejoindre Max.

Il avait loué un petit appartement dans la périphérie de Liège et c’est là qu’elle vivait lorsque le 15 août 1943, Henri revint d’Allemagne, évadé.

Le ventre de Nelly commençait à s’arrondir, mais c’est l’enfant de Max qu’elle portait.

Alors qu’Henri vivait caché pour échapper aux Allemands, Nelly vivait discrètement chez l’un d’eux, fuyant ses proches.

Le destin avait commencé par avancer ses pions, et maintenant ses pièces commençaient à se déployer, annonçant les prémisses d’une partie longue et compliquée.

Évidemment, Henri avait immédiatement demandé des nouvelles de Nelly et lorsque ses parents le mirent au courant, il ne parvint que difficilement à se contrôler. Nelly fut traitée de « garce » et Henri demanda qu’on tire un trait sur elle. Pourtant, Jules et son épouse savaient qu’intérieurement leur fils encaissait le coup difficilement, et comme la nécessité de se cacher lui laissait de longues heures d’inactivité pendant lesquelles il était condamné à penser, les premières semaines furent très difficiles, la joie du retour masquée par la peine qu’il éprouvait à l’idée de Nelly.

Quand, trois ans plus tard, en 1946, il écrira le récit de son évasion, il ne fera aucune allusion à Nelly. Il n’écrira jamais qu’elle avait occupé ses pensées de prisonnier et que pendant qu’il s’évadait elle l’aida sans le savoir à supporter les attentes interminables, les courbatures douloureuses, la soif et la peur d’être repris.

La douche fut d’autant plus froide quand Henri prit conscience que les images qu’il s’était fait d’elle, les souvenirs si précis de ces merveilleux moments passés dans la chambre d’Émile, le petit voisin, étaient des images périmées. Comment résister pour ne pas l’imaginer dans les bras de l’autre – et quel autre – et pour ne pas nourrir à l’encontre de ce boche le sentiment meurtrier qu’il sentait monter en lui.