Cinq mois au Caire et dans la Basse-Égypte - Gabriel Charmes - E-Book

Cinq mois au Caire et dans la Basse-Égypte E-Book

Gabriel Charmes

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Beschreibung

L'auteur le dit lui-même, il n'est ni historien, ni amoureux des vieilles pierres. Obligé pour sa santé de passer l'hiver au soleil, mais curieux de nature, il se passionne vite pour l'Égypte. Pays paradoxal, de population arabe allogène mais d'administration ottomane, l'Égypte est alors sous une forte influence intellectuelle et culturelle européenne, en particulier française et anglaise. Tout en bas, à l'écart, démuni de tout, méprisé, écrasé de travail et d'impôts, vit le fellah. C'est dans ses veines que coule encore le sang de l'ancienne Égypte. Un témoignage rare sur un pays qu'on n'en finit pas de découvrir. (Édition annotée)

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Seitenzahl: 438

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Cinq mois au Caire

et dans

la Basse-Égypte

Gabriel Charmes

(Édition annotée)

Fait par Mon Autre Librairie

À partir de l’édition G. Charpentier, Paris, 1880.

Couverture : David Roberts

https://monautrelibrairie.com

__________

© 2020, Mon Autre Librairie

ISBN : 978-2-491445-66-9

Table des matières

À M. Jules Bapst

Chapitre I. – De Marseille à Alexandrie

Chapitre II. – Alexandrie

Chapitre III. – Le canal Mahmoudieh. – L’herbe. – Les jardins d’Égypte. – D’Alexandrie au Caire

Chapitre IV. – Le Caire

Chapitre V. – Le Caire (Suite)

Chapitre VI. – Le Caire (suite)

Chapitre VII. – Boulacq. – Les bains. – Les fellahines. – Les enterrements. – La circoncision et le mariage

Chapitre VIII. – Les tombeaux des kalifes

Chapitre IX. – Les mosquées

Chapitre X. – Promenades autour du Caire. – Ânes et âniers. – Ghizeh. – Fostatt. – Matarieh. – Héliolis. – Les Pyramides. – Saqqarah. – La pluie

Chapitre XI. – La vie du Caire. – L’esclavage. – Mohamed-el-Hindy. – La vie parisienne en Égypte sous Ismaïl Pacha. – Les arts

Chapitre XII. – La tolérance. – Les derviches

Chapitre XIII. – Le retour du tapis de la Mecque. – Le Dosseh

Chapitre XIV. – L’anniversaire de la mort d’Hussein

Chapitre XV. – La nature en Égypte. – Le Nil

Chapitre XVI. – Syout

Chapitre XVII. – Ismaïlia. – Le désert. – Arrivée chez le cheik Séoud

Chapitre XVIII. – Une nuit sous la tente. – Sân. – Lac Menzaléh. – Port-Saïd

Chapitre XIX. – Le fellah

Chapitre XX. – Une plantation en Égypte et un village arabe

Chapitre XXI. – Le gouvernement. – La classe dominante

Chapitre XXII. – Les Européens

Chapitre XXIII. – Les écoles

Chapitre XXIV. – La mosquée d’el-Azhar

Chapitre XXV. – Le départ

À M. Jules Bapst

Directeur du Journal des Débats

C’est vous, mon cher Directeur, qui m’avez donné le conseil et inspiré le désir d’aller en Égypte ; ce sont vos récits qui m’ont engagé à entreprendre ce charmant voyage. Il est donc juste de vous dédier le livre où j’ai tâché de peindre à mon tour ce que j’ai vu, et d’exprimer ce que j’ai senti au Caire et dans la Basse-Égypte, les seules parties de ce beau pays que je connaisse jusqu’ici. Vous y trouverez, je l’espère, vos propres impressions et vos souvenirs, et, s’ils ne vous paraissent pas trop affaiblis, je croirai avoir réussi à faire ce que je voulais faire : ce sera pour moi le plus précieux des succès. Dans tous les cas, je suis heureux de vous offrir ce faible témoignage de reconnaissance et d’affection. Après avoir inspiré mon livre, vous en avez publié, dans le Journal des Débats, la plupart des chapitres. Il est donc à vous de plein droit. En le mettant sous votre patronage ce n’est pas un don que je vous fais, c’est une restitution que j’accomplis.

Gabriel Charmes

Le Caire 1880.

Chapitre I. – De Marseille à Alexandrie

Pour qui n’est point sujet au mal de mer, la traversée de Marseille à Alexandrie est une véritable partie de plaisir. Elle dure six jours à peine, et se divise très nettement en deux périodes. Les trois premiers jours sont charmants : le bateau longe les côtes de la France et de l’Italie, traverse le détroit de Messine, et reste longtemps en vue des côtes de la Calabre, dont les formes variées et les belles couleurs laissent dans l’esprit la plus agréable impression ; le soir du troisième jour, l’Etna se perd à l’horizon dans une lumière dorée, et durant les trois derniers jours de la traversée on se trouve en pleine mer : tout au plus aperçoit-on, lorsque le temps est très pur, la silhouette vaporeuse de Candie,1 semblable à un gros nuage sombre perdu entre le bleu du ciel et le bleu des flots. On arrive en Égypte presque sans apercevoir la terre, tant le sol de cette admirable contrée est peu élevé au-dessus du niveau de la mer.

Mais, pour jouir des agréments de la traversée, il ne faut pas avoir le mal de mer : or, presque tous les récits de voyages en Égypte que j’avais lus avant mon départ, depuis le Nil, de M. Maxime Du Camp, jusqu’au Fellah, de M. About, débutaient invariablement par la description plus ou moins originale des souffrances de passagers qui ne pouvaient résister au mouvement des flots, au terrible roulis, au tangage plus terrible encore. Je ne saurais suivre cet usage littéraire qu’en racontant ce que j’ai vu, à défaut de ce que j’ai ressenti. Lorsqu’on quitte Marseille, le pont du bateau est couvert d’une foule considérable : parents, amis, simples connaissances viennent serrer une dernière fois la main aux voyageurs prêts à partir ; on croirait qu’on va faire voyage avec une multitude de compagnons de route émus, alertes et affairés. Mais à peine le bateau se met-il en branle, que le vide se fait comme par enchantement ; il ne reste plus autour de vous qu’un petit nombre de personnes qui attachent une dernière fois leurs regards involontairement attendris sur le rivage de la patrie ; peu à peu ces personnes elles-mêmes semblent éprouver une certaine agitation, qui n’a rien de commun avec une émotion morale ; leur visage pâlit, mais ce n’est pas de tristesse ; leurs traits s’allongent, mais ce n’est pas de regret ; dès qu’on a dépassé le port de la Joliette, on les voit descendre une à une pour se retirer dans les cabines ; bientôt on reste seul, ou presque seul, sur le pont, à contempler le tableau de Marseille assise au bord de la Méditerranée, au pied d’une chaîne de collines d’un aspect déjà tout oriental.

Il est fâcheux qu’un pareil tableau soit admiré par un si petit nombre de spectateurs ; car cette grande ville de Marseille, dominée par Notre-Dame-de-la-Garde, dont la Vierge dorée brille dans l’espace comme une sorte de phare, resserrée entre les deux forts Saint-Jean et Saint-Nicolas, débordant l’anse de la Réserve et se prolongeant jusqu’au promontoire de Pharo, est cent fois plus belle à contempler de la pleine mer que des points les mieux choisis de la côte. On salue en passant le faubourg des Catalans et le château d’If, que le roman a illustrés tout autant qu’aurait pu le faire l’histoire ; on double l’île de Mairé, dont les rochers déchiquetés, recouverts de l’écume blanche des vagues, offrent un aspect triste et sauvage ; puis on s’élance en pleine Méditerranée, en suivant de loin la merveilleuse côte de la Provence, dont les plis et les replis, les collines bleuâtres, les sommets abrupts, les pentes rougies par le soleil, les anses gracieuses, les caps élégants, découpent et ferment longtemps l’horizon. Rien n’est plus beau que cette côte de la Provence et celle qui la suit jusqu’à Nice, Vintimille et Gênes. Sauf au golfe de Naples, il ne faut pas s’attendre à trouver avant Alexandrie de plus charmants effets de couleurs et de plus délicates combinaisons de lignes.

Bientôt le soir tombe, l’heure du dîner arrive. C’est là surtout qu’on peut reconnaître et mesurer les effets du mal de mer. Au son de la cloche, la table se garnit d’un nombre respectable de passagers ; mais aussitôt les verres s’agitent, les lustres se balancent au plafond, la ligne horizontale de la mer monte et descend à travers les sabords, l’air paraît lourd, toutes les têtes prennent une expression indéfinissable, et, lorsqu’on relève les yeux autour de soi, on s’aperçoit tout à coup que les bancs se sont vidés, que le capitaine, le médecin et quelques vieux habitués de la mer ont seuls résisté à cette première attaque, où les cœurs délicats ont défailli. Le pont se remplit de nouveau de personnes étendues sur des chaises longues et cherchant à lutter contre l’indisposition qui les tourmente. Le grand air est le meilleur des remèdes ; mais il faut encore avoir le courage de supporter le grand air ! La plupart des passagers s’enferment dans leurs cabines d’où ils ne bougent plus. En arrivant à Alexandrie, on est tout surpris de rencontrer une foule de visages inconnus et décomposés, qui semblent surgir de dessous l’eau. Il y avait donc autant de monde que cela dans le bateau ? On ne s’en serait jamais douté.

Le matin du second jour, c’est en face de la Corse qu’on se réveille. Lorsque je m’y suis trouvé, au mois de décembre dernier, les montagnes de l’île étaient couvertes de neige que rougissaient d’une teinte pâle et pudique les premiers rayons d’un soleil d’hiver. La Corse est charmante sous cette draperie blanche, qui va se perdre dans de légers nuages également blancs, en faisant saillir les pentes sombres de la côte, qui lui servent en quelque sorte de frange. Arrivé à la hauteur du cap Corse, une magnifique baleine, projetant devant elle deux jets d’eau effilés et soulevant au-dessus des vagues son long corps noirâtre, suivit quelque temps le bateau. Il paraît qu’elle est fort connue des matelots, car elle vit depuis bien des années dans les mêmes parages, où beaucoup de voyageurs la rencontrent comme moi. Peut-être y a-t-elle été placée à dessein, en manière de réclame, par la Compagnie des Messageries maritimes. J’étais tout fier d’avoir vu une baleine dans la Méditerranée, à une si petite distance de la France ; mais puisque tout le monde peut l’y voir !... Après la Corse, on passe à côté de l’île d’Elbe et du rocher nu de Monte-Cristo. Ici l’histoire et le roman se regardent. Lequel des deux est le plus fabuleux ? La fortune du héros de Monte-Cristo, commencée sur la roche stérile qui s’élève isolée du milieu des flots de la Méditerranée n’est pas plus étrange, plus féerique, plus remplie de péripéties prodigieuses, que celle de l’homme extraordinaire dont la destinée, qui faillit s’achever à l’île d’Elbe, alla s’éteindre à l’autre extrémité de l’Afrique, dans la direction même où son petit-neveu, le dernier héritier de sa gloire et des chances fatales attachées à son nom, vient de succomber à son tour sous la flèche inconsciente d’un sauvage !2

Le matin du troisième jour se lève aux abords du golfe de Naples. On entrevoit de loin une masse énorme et indistincte ; en se rapprochant, on reconnaît Ischia, dont les côtes tombent presque perpendiculairement dans la mer. Si beau que soit le golfe de Naples, vu de Naples même, je ne sais s’il ne paraît pas plus admirable encore lorsqu’on le découvre ainsi peu à peu en suivant une à une ces belles îles d’Ischia, de Nisida, de Procida, si souvent chantées par les poètes. Les rares passagers qui restent encore sur le pont plaignent vivement leurs compagnons de route enfermés dans les cabines, lesquels ne songent pas un instant, en présence de ce magnifique tableau, à murmurer entre leurs lèvres décolorées :

Combien de fois près du rivage

Où Nisida dort sur les mers,

La beauté crédule ou volage

Accourut à nos doux concerts !3

Et pourtant, dès qu’on arrive en face de cette chaîne brillante d’îles poétiques, la mer semble changer de couleur ; tandis que les collines de l’horizon, que le Pausilippe, qu’à l’autre extrémité du golfe de Naples le Vésuve, revêtent des nuances d’un bleu éclatant, la Méditerranée s’étend au loin comme une immense nappe d’un vert émeraude parsemée des taches blanches que répandent dans toutes les directions les voiles des pêcheurs ! L’entrée dans le port se fait au milieu du bruit assourdissant d’une multitude de petites embarcations, qui viennent s’attacher aux flancs du bateau. Ce sont des marchands, des musiciens, des acrobates, et jusqu’à des plongeurs, qui s’enfoncent au fond de la mer – en plein mois de décembre ! – pour y chercher les sous qu’on leur jette. On séjourne cinq ou six heures à Naples ; il est donc possible de descendre à terre et de parcourir rapidement la ville. Les plus hardis vont jusqu’à Pompéi, dont ils reviennent essoufflés. Les plus sages se contentent de monter au monastère de San-Martino, afin de contempler quelques instants le panorama du golfe dont on vient d’admirer les principaux détails. L’ascension n’est pas longue, quoique la route suive une pente d’une roideur extraordinaire. Cette route est bordée des deux côtés de genêts en fleurs et d’arbustes verdoyants. Je ne décrirai pas, après mille autres, le délicieux spectacle qui s’offre aux regards lorsqu’on est arrivé à San-Martino et qu’on se promène sur les remparts du monastère. Qui donc peut l’avoir admiré, ne fut-ce qu’une fois, ne fut-ce que quelques minutes, mais en laissant aller son âme aux impressions douces et profondes qu’il inspire, aux sentiments invincibles qu’il fait naître ou qu’il développe, sans en conserver un ineffaçable souvenir ?

Quand je suis reparti de Naples la nuit était venue, et, pour la première fois depuis mon départ de Marseille, le ciel était sans nuages. Le Vésuve cependant restait enveloppé d’une sorte de brouillard, qui le rendait aux trois quarts invisible ; le sommet seul était découvert, et la lave qui en sortait formait comme un immense ruban de braise déroulé au milieu des étoiles. Cette sorte de voie lactée, d’un rouge étincelant, produisait un effet difficile décrire. La vue de Naples la nuit, en pleine mer, est d’ailleurs singulièrement belle : la ville et tous les villages qui s’étendent le long du golfe, depuis Castellamare jusqu’au Pausilippe, étant remplis de lumières, on dirait à distance un immense fer cheval de feu. Placez au-dessus de ce demi-cercle lumineux un ciel semé d’étoiles et rayé par la longue traînée sanglante du Vésuve ; écoutez le bruissement des vagues, qui viennent se briser contre les parois du bateau ; plongez-vous par la pensée dans cet immense mystère de la nuit, des vents et des flots ; et vous aurez l’idée d’une de ces scènes sublimes de la nature, dont le charme s’impose aux imaginations les plus rebelles et remue les cœurs les plus froids !

Quinze heures environ après avoir quitté le golfe de Naples, on arrive au détroit de Messine. Ce détroit est si resserré qu’on en distingue parfaitement les deux rives, la rive italienne et la rive sicilienne ; les maisons, les jardins, les arbres, les personnes même y apparaissent dans leurs véritables proportions. La côte d’Italie est la plus basse et la moins mouvementée des deux ; elle se compose de rangées de collines nues qu’interrompent de distance en distance des torrents, ou plutôt des lits de torrents, de la plus grande dimension, mais qui ne sont remplis que les jours d’orage ou à la fonte des neiges. On distingue très nettement le chemin de fer de Reggio, jolie petite ville située presque en face de Messine. La côte de la Sicile, beaucoup plus élevée, beaucoup plus tourmentée que la première, est formée de montagnes tailladées dans tous les sens par des cascades et des torrents, et couverte de bois d’une verdure intense. L’Etna la domine tout entière, et sa croupe imposante et gracieuse, avec ses neiges plus ou moins immortelles, est d’un aspect réellement superbe. Au sommet du volcan, le cratère, qui fume à peine, ressemble à une couronne noire posée sur un immense manteau blanc. La traversée du détroit de Messine dure deux heures, deux heures pendant lesquelles on ne se lasse pas d’admirer. C’est tout au plus si l’on remarque en passant Charybde et Scylla, si fort redoutés des anciens ! Ce souvenir de terreurs classiques ne dissipe point la douceur tranquille que la vue d’un aussi charmant détroit suscite infailliblement. Quand on l’a quitté, on aperçoit longtemps encore les côtes bleues de la Calabre noyées dans la plus pure des lumières ; enfin l’Etna lui-même s’abaisse à l’horizon, et l’on tombe dans le paysage monotone, étroit, j’allais dire mesquin de la pleine mer. On ne le quitte plus jusqu’à Alexandrie. Quoi qu’en aient prétendu certains voyageurs, la pleine mer est fastidieuse et fatigante ; elle ne donne pas l’idée de la grandeur, au contraire : l’horizon y semble bien plus rapproché du spectateur que lorsque la terre, et surtout les montagnes, aident l’œil à mesurer la distance. Les trois derniers jours de la traversée seraient donc assez tristes sans les levers et les couchers de soleil. Mais, à mesure qu’on se rapproche de l’Orient, la lumière du levant et du couchant prend des tons d’une merveilleuse chaleur ; le ciel devient vert foncé, comme dans les tableaux de certains peintres orientalistes, et des nuages rouge-sang le parsèment de longues lignes, que les rayons du soleil traversent de flèches dorées.

Après avoir suffisamment contemplé la nature durant les trois premiers jours du voyage, les trois derniers peuvent servir à faire connaissance avec ses compagnons de route. Tous ceux qui ne sont pas voués au mal de mer à perpétuité sont sur pied ; les premières atteintes du mal une fois passées, ils se sont remis, et l’on cause. Quelques-uns ont longtemps habité l’Égypte ; leurs récits vous donnent un avant-goût du pays que vous allez voir. Préoccupé, par métier, de la question politique, j’ai consulté plusieurs passagers français établis depuis longtemps au Caire ou à Alexandrie sur les réformes que la France et l’Angleterre entreprenaient, au mois de décembre 1878, dans la vice-royauté d’Ismaïl Pacha. Tous ou presque tous, je dois le dire, m’affirmaient avec une inébranlable conviction qu’aucun progrès ne serait possible si le khédive restait sur son trône. Je les trouvais bien violents ; j’accusais en eux la légèreté française : j’ai dû avouer plus tard qu’ils avaient raison. La présence d’un fils d’Ismaïl Pacha, le prince Hassan, généralissime des armées égyptiennes, que nous avions pris à bord en quittant Naples, ne gênait en rien ces conversations. Comme tous les Orientaux, le prince Hassan était très liant ; on le voyait sans cesse causer avec les matelots et les passagers de troisième classe. Sa suite était peu nombreuse ; elle comprenait deux ou trois personnes, parmi lesquelles un jeune pacha qui semblait être le type accompli du gentleman européen : nature fine, nerveuse, intelligente, on l’aurait pris, et je le prenais pour un des produits les plus raffinés de notre civilisation. Grattez le Turc européanisé, vous retrouverez l’Oriental avec tous ses caractères ! Ce pacha avait été un des instruments les plus dociles du khédive ; c’est même lui qui avait servi de geôlier à ce malheureux ministre des finances, Ismaïl Sadyk, qui, comme on le sait, n’est jamais sorti de prison ! Je n’ai appris cela qu’en arrivant à Alexandrie. J’avais donc eu sans m’en douter, sur le bateau même, non seulement un échantillon du ciel, mais un échantillon des hommes de l’Orient : tant il est vrai qu’une traversée un peu longue prépare toujours à la connaissance des pays que l’on va visiter !

L’entrée du port d’Alexandrie est singulièrement difficile : aucun Français n’a le droit de l’ignorer, puisque c’est ce qui a provoqué le désastre d’Aboukir. Une tempête violente soufflait en pleine mer lorsque nous avons aperçu, au loin, comme une aiguille presque imperceptible dressée à l’horizon, le phare d’Alexandrie. Ce n’était pas tout que d’entrevoir le phare ; par une mer aussi furieuse, pourrions-nous entrer dans le port. La question était fort douteuse, et, sans le prince Hassan, elle aurait certainement été résolue par la négative. Mais que ne fait-on pas, en Orient surtout, pour épargner à un prince quelques heures désagréables ? Nous craignions de n’avoir aucun pilote ; nous en eûmes deux, plus un grand bateau remorqueur. C’est avec cette escorte que nous sommes entrés dans le grand bassin d’Alexandrie.

Il faut être tout près de ce bassin pour distinguer la côte qui s’élève à peine, je l’ai dit, au-dessus de la mer. Cette côte, d’ailleurs, n’a rien de remarquable : à droite s’étend une série de monticules de sable couverts de moulins à vent, puis une immense construction qui a servi de palais à Saïd Pacha. Alexandrie occupe le centre de la ligne de flottaison. À gauche, Ramlé, petite station de plaisance où les Alexandrins vont prendre des bains de mer et se réfugient en été pour éviter la chaleur accablante de la ville, étale ses murs blancs ou grillés par le soleil. Ce qui frappe dans ce spectacle peu remarquable en lui-même, c’est la tonalité nouvelle du ciel, de la terre, des arbres et des maisons. À la vue de ces vieilles murailles cuites et recuites par la chaleur, dont les teintes rouges rappellent les tableaux de Marilhat, on reconnaît l’Orient. L’entrée du grand bassin est imposante : elle l’était particulièrement le jour de mon arrivée. Tous les forts qui couvrent la plage tiraient des coups de canon. Les vaisseaux étaient pavoisés ; les matelots hissés sur les vergues faisaient entendre des hourras enthousiastes ; les musiques militaires lançaient au loin quelques notes qui se perdaient dans le tumulte général ; une centaine de petites barques, remplies d’Arabes vêtus de costumes multicolores, suivaient le bateau en nous acclamant. Il n’aurait tenu qu’à moi de me persuader que tout ce cérémonial était en mon honneur ! Il paraît si étrange à un Français habitué à la vie casanière de Paris de se trouver tout à coup transporté en plein Orient, qu’il lui serait facile d’admettre que l’Orient se mît un peu en frais pour le recevoir. Mais, hélas ! si cette petite vanité avait pénétré dans mon âme, elle n’y aurait pas séjourné longtemps. À peine étions-nous arrêtés, qu’un bataillon égyptien, conduit par un général portant d’énormes épaulettes, la plaque du Medjidié sur la poitrine, un sabre à poignée damasquinée au côté, un képi tout couvert de galons dorés sur la tête, vint saluer le prince Hassan et se mettre sa disposition pour retirer ses malles. Le prince parti, le général s’occupa, en effet, des bagages comme un simple commissionnaire. En le voyant, le bulletin en main, travaillant à faire monter sur le pont et à reconnaître les colis du prince, que ses officiers et ses soldats emportaient ensuite, force me fut bien d’avouer que ce n’était pas pour moi qu’Alexandrie s’était pavoisée et avait tiré le canon. Je n’avais pas un général pour retirer ma malle ! En revanche, j’avais à la défendre contre une nuée de grands diables noirs, bronzés, jaunes, couverts de costumes aussi éclatants en leur genre que l’uniforme du général, ou de haillon mille fois plus pittoresques. Tous voulaient s’en emparer, soit pour me conduire dans leur barque, soit pour me mener à un hôtel particulier. À peine arrêté dans le port, le bateau est littéralement pris d’assaut par cette avalanche d’indigènes criant, riant, gesticulant, se bousculant les uns les autres et écrasant les voyageurs. Je croyais les Orientaux réservés et silencieux : cette première épreuve m’a montré que les Égyptiens du moins étaient prodigieusement turbulents et communicatifs. C’est une impression dont j’ai continuellement, par la suite, constaté la justesse. Enfin, je me suis livré à un nègre magnifique, d’une taille imposante et d’un regard presque féroce. C’est sous sa garde que je suis entré à Alexandrie. Sans doute ma vanité aurait été plus flattée si un général recouvert de ses insignes avait porté ma valise ; mais dans un pays d’inégalité on prend ce qu’on trouve, et, à défaut d’un général doré sur toutes les coutures, on se contente d’un nègre noir comme l’ébène et fort comme Hercule !

Chapitre II. – Alexandrie

En arrivant à Alexandrie, la plupart des voyageurs – surtout quand les fatigues de la route les ont disposés aux réflexions philosophiques – frappés du caractère tout moderne, et du peu d’étendue de cette ville jadis si célèbre, écrivent quelques pages éloquentes sur les changements des choses humaines et sur les révolutions violentes qui détruisent les temples, les palais, les gymnases, les bibliothèques, pour les remplacer par des maisons européennes d’assez mauvais goût. Jamais sujet, il faut en convenir, n’a mieux prêté aux développements de ce genre. Pour peu qu’on ait l’imagination peuplée d’histoire, de philosophie, d’art et de politique, les souvenirs d’Alexandre, d’Ammonius, de Plotin, de Porphyre, d’Amrou,4 d’Omar, etc., sans oublier ceux de Cléopâtre et d’Antoine, bourdonnent dans la mémoire dès qu’on aperçoit Alexandrie. Voilà donc ce qu’est devenue cette ville qui passait dans l’antiquité pour la plus belle du monde ! Elle était encore admirable lorsque Amrou y conduisit son armée victorieuse. « J’ai conquis la ville de l’Occident, écrivait-il à Omar, et je ne pourrais énumérer tout ce que renferme son enceinte. Elle contient quatre mille bains et douze mille vendeurs de légumes verts, quatre mille Juifs payant le tribut, quatre mille musiciens et baladins. » Utile duclci !5 Il y avait autant de Juifs payant le tribut que de musiciens et de baladins aidant à le dépenser. Les choses ont bien changé ! Aujourd’hui les Juifs, pour peu qu’ils soient européens ou protégés par un consulat européen quelconque, ne paient plus rien du tout. Il en résulte que les musiciens et les baladins ont également diminué en nombre et en importance. Quant aux marchands de légumes verts, j’ignore s’ils ont subi la même loi de décadence ; mais on peut se rassurer : ce ne sont évidemment pas les légumes qui manqueront jamais en Égypte !

Amrou avait de bonnes raisons pour admirer Alexandrie ; il ne l’avait pas prise sans coup férir ; il avait même failli en payer la conquête de sa vie. Tombé dans un assaut aux mains de l’ennemi avec son lieutenant Mouslemeh ben Mokhallad et son affranchi Ouerdan, le patrice de la ville les fit venir tous trois devant lui. « Vous êtes mes prisonniers, leur dit-il, apprenez-moi ce que vous vouliez faire de nous, et pour quel motif vous nous faites la guerre. » Mahométan intransigeant, Amrou lui répondit : « Nous voulons ou vous convertir à l’islamisme, notre religion, ou vous soumettre à nous payer tribut ; et nous ne cesserons le combat que lorsque les ordres de Dieu auront reçu leur entière exécution. » Amrou était un brave, mais il manquait de prudence. Frappés de la fierté de son langage, les Grecs, qui ne savaient pas quels étaient leurs prisonniers, comprirent qu’ils avaient affaire à autre chose qu’à de simples soldats. « Cet homme, dit le patrice se tournant vers ses gardes, ne peut être qu’un des principaux chefs de l’armée musulmane : qu’on lui coupe la tête ! » Mais Ouerdan connaissait la langue grecque ; il avait entendu et compris les ordres du patrice. Aussitôt, tirant Amrou avec violence et le frappant durement : « Qu’est-ce, s’écria-t-il, et que signifient ces paroles ? Toi, l’un des moindres de notre armée, tu oses expliquer les intentions de tes chefs ; tais-toi, et laisse parler ceux qui sont au-dessus de toi. » À ce spectacle, le patrice, changeant d’opinion sur le rang supposé d’Amrou, révoqua son ordre. Ce fut au tour de Mouslemeh de parler. « Notre général, dit-il, est prêt se retirer, mais il voudrait établir une conférence entre les principaux de chaque armée pour régler les conditions de son départ ; nous lui ferons connaître votre humanité à notre égard, et cette considération ne contribuera pas peu à la détermination qu’il va prendre. » Le patrice tomba dans le piège ; il rendit la liberté à Amrou et à ses compagnons, qui rentrèrent bientôt en vainqueurs dans la ville dont ils s’étaient évadés en prisonniers par un procédé légèrement jésuitique.

Amrou avait raison d’appeler Alexandrie « la ville de l’Occident. » La civilisation grecque, d’où est née la civilisation occidentale, y avait brillé d’un dernier et encore charmant éclat. Les Arabes allaient hériter de cette civilisation et la porter, sur les bras de leurs soldats victorieux, jusqu’au cœur de l’Espagne ; mais le principe fatal de l’islamisme ne devait pas leur permettre d’en accepter les dernières conséquences, et c’était, en somme, un germe de mort qu’Amrou introduisait dans Alexandrie, lorsqu’il y fit son entrée triomphale au milieu d’un enthousiasme universel, le premier vendredi du mois de Moharrem de l’an 20 de l’hégire, tandis que la prière solennelle des musulmans s’élevant vers le ciel rendait grâces à Allah d’un aussi brillant succès.

Ce germe de mort s’est singulièrement développé depuis. Alexandrie n’est plus aujourd’hui qu’une petite ville sans caractère, ni européenne ni arabe, mais tenant un juste milieu entre l’Occident et l’Orient. Elle est le centre du commerce et des affaires de toute l’Égypte, et, si elle n’en est point la capitale officielle, puisque le vice-roi réside au Caire, elle est du moins la capitale réelle des colonies européennes, qui sont en train de faire par infiltration la conquête de cette riche et féconde contrée aussi sûrement peut-être que les Arabes l’ont faite jadis par les armes. C’est là que réside la Cour d’appel de la nouvelle organisation judiciaire, c’est-à-dire, en définitive, la plus grande force politique de l’Égypte contemporaine. C’est là aussi que les grandes maisons de banque, que les courtiers de toutes sortes, que les entrepreneurs de commerce et de contrebande, etc., ont établi leur centre d’opération. D’immenses fortunes s’y sont faites dans ces dernières années ; on y voit briller un grand luxe, plus européen, d’ailleurs, qu’oriental. Plusieurs rues ressemblent étonnamment à nos rues françaises : quand on s’y promène, pour se rappeler qu’on est en Égypte, il faut détourner ses regards des maisons et considérer seulement la foule bariolée des passants. Ces rues portent des noms, et chaque maison a son numéro, ce qu’on ne voit nulle part ailleurs en Égypte. Au Caire, par exemple, si vous demandez l’adresse d’un particulier, on vous apprend pour toute indication qu’il demeure près de tel ou tel personnage connu. C’est à vous de trouver sa demeure sur ce renseignement sommaire Cette besogne demande parfois des heures entières de recherches. Il va sans dire qu’avec un pareil système il ne saurait y avoir de facteurs de la poste. Chacun réclame ses lettres au bureau, en invoquant ses noms, prénoms et qualités. Comme les Arabes s’appellent presque tous Mohamed, Mahmoud, Hussein ou Hassan, le problème est pour eux singulièrement compliqué, et bien des lettres s’égarent. De plus, les rues d’Alexandrie sont pavées, chose tout à fait spéciale à cette ville, ou plutôt à certains quartiers de cette ville. Dans les autres, et même au Caire, la poussière et la boue règnent sans entraves. Mais on aurait tort de croire que ce soit l’administration égyptienne qui ait fait les frais du pavage : ce sont les négociants et les Européens qui, fatigués de transporter leurs marchandises sur des chemins presque impraticables, se sont réunis un jour pour mener à bonne fin cette grande entreprise. Cela n’a point été aussi facile qu’on pourrait l’imaginer. Il fallait se mettre d’accord avec l’autorité compétente ; or quelle était cette autorité ? Nul ne le savait. Les négociants européens se sont d’abord trouvés en face d’une sorte de commission municipale ; tout à coup cette commission a disparu, et c’est avec le gouverneur général d’Alexandrie qu’ils ont dû traiter ; mais le gouverneur s’est effacé à son tour, et l’on a vu renaître subitement la commission. Au milieu de toutes ces révolutions administratives, les négociants européens ont poursuivi leur œuvre, avec ténacité ; ils ont formé un comité, qui a payé la moitié de l’ouvrage, les propriétaires des maisons ont payé l’autre moitié. Mais il y avait une maison où habitait un santon : un saint ne pouvait pas être soumis à la loi commune ! Les négociants européens se sont cotisés pour exempter le saint de tout sacrifice matériel. Les musulmans ne sauraient souffrir qu’un santon acquittât un impôt quelconque. Comme le rat de La Fontaine, les choses d’ici-bas ne le regardent point. Les malheureux fellahs versent les contributions qu’ils doivent et celles qu’ils ne doivent pas sans proférer le moindre murmure ; mais une révolution a failli éclater récemment, dans un district de la Haute-Égypte, parce qu’un percepteur réclamait sa quote-part à un santon ! Il eût été fâcheux de soulever pour quelques pavés une émotion de ce genre à Alexandrie. Qu’on n’aille pas du reste admirer outre mesure la générosité des Européens ! Ce qu’ils ont donné au santon ne compense certainement pas ce que les indigènes leur donnent chaque jour. Les Européens ne paient aucune contribution municipale, aucun impôt sur leurs maisons, écuries, jardins, etc. ce sont les indigènes qui sont obligés de fournir à toutes les dépenses pour l’entretien et l’embellissement de la ville. Dieu sait cependant combien ils en profitent peu ! Que leur importent les larges boulevards, les rues bien pavées, l’éclairage au gaz, etc. ? À tous ces raffinements d’une civilisation avancée, ils préféraient de beaucoup leurs ruelles étroites d’autrefois, à moitié enfouies sous les moucharabiehs, que le soleil et la chaleur ne pénétraient jamais et où l’on pouvait, au besoin, se coucher pour dormir à l’ombre et au frais, sans être écrasé par le carrosse d’un Européen lancé à fond de train.

Tout est changé ! Alexandrie est aujourd’hui remplie de voitures, voitures de maîtres et voitures de louage, qui ressemblent fort à nos fiacres. Les différences sont à leur avantage : elles sont admirablement bien tenues et elles ont pour conducteur, à la place d’un cocher laid et grossier, un bel Arabe vêtu d’une longue robe blanche ou bleue, la tête couverte d’un tarbouche écarlate, qui vous invite à prendre place avec une prodigieuse volubilité de discours séduisants. J’ai dit déjà combien j’avais été surpris du caractère bruyant des Égyptiens. Les Italiens ne se donnent pas la moitié autant de mouvement ! Ils ne profèrent pas le quart des paroles que ceux-ci débitent en l’espace d’une minute ! C’est dans les rues et sur les places publiques un va-et-vient, un tumulte et des cris étourdissants. En me promenant, le jour de mon arrivée, dans un grand jardin entouré de hautes murailles, je m’étonnais du bruit qui s’élevait autour de moi et qui ne s’arrêtait jamais : on eût dit que les vagues de la mer venaient se briser avec fracas contre les murs ! À la vérité, les Arabes restent des heures entières accroupis et silencieux ; ils travaillent toute la journée dans les bazars sans ouvrir les lèvres. Mais comme ils prennent leur revanche dès qu’ils se trouvent réunis ou qu’ils sont en présence d’étrangers ! Les marchés du Caire et d’Alexandrie retentissent sans cesse du vacarme le plus affreux. La langue arabe, avec ses sons rauques et durs, contribue peut-être à produire cette impression tapageuse. Dans la bouche des enfants, mais surtout dans celle des femmes, elle prend des tons si aigus et si criards qu’on a de la peine à les supporter. Jamais les Halles de Paris et les bateaux de blanchisseuses de la Seine, chantés par M. Zola, n’ont assisté à des rixes pareilles à celles qui se produisent tous les jours sur les places publiques du Caire et d’Alexandrie ! Il n’est pas rare d’y rencontrer deux mégères, plus hideuses cent fois que les sorcières de Macbeth, s’injuriant avec de véritables hurlements de bêtes fauves, s’arrachant les cheveux, se couvrant le visage de boue, déchirant l’unique chemise qui leur sert de costume, au risque de montrer aux regards un spectacle dont le plus déterminé des naturalistes aurait quelque peine à être charmé.

Quoique à demi européenne, la ville d’Alexandrie donne cependant un avant-goût très fidèle de l’Orient. La place des Consuls, les principales rues, mais surtout les quartiers populaires, sont remplis d’Arabes, de fellahs, de Grecs, d’Albanais, de Nubiens, de nègres de toutes sortes. Cette foule bigarrée offre un coup d’œil délicieux sous les rayons du soleil. Déjà se présentent les principaux types, les principaux costumes qu’on rencontrera plus tard en pénétrant dans l’intérieur de l’Égypte. Tout cela grouille, s’agite et bruit dans un étrange tumulte de sons et de couleurs. On commence à admirer aussi les diverses variétés de haillons, qui, sous la grande lumière de l’Égypte, ont un aspect si pittoresque, parfois si imposant ! Je me rappelle un beau garçon, âgé d’une vingtaine d’années, coloré d’une teinte indécise entre le jaune et le marron, qui se promenait fièrement sur la place des Consuls, portant pour tout habit une sale guenille fendue du haut en bas, par devant et par derrière, et qui formait seulement deux longues épaulettes descendant sur ses bras. Il n’avait pas l’air de se douter qu’il eût été préférable, du moins dans nos idées européenne, de mettre son costume en sens inverse, comme une sorte de chasuble. Chaque pays a ses coutumes !

Le véritable intérêt d’Alexandrie, ce sont les colonies européennes qui l’habitent. Il y a deux manières d’observer ces colonies. Si l’on est un moraliste sévère, si l’on éprouve une invincible répulsion pour les spéculations et les spéculateurs, si l’on se méfie des affaires et de ceux qui en font de trop productives, la société des colonies européennes devient aisément fatigante ; mais, si l’on est tout simplement un voyageur qui veut s’amuser et rapporter de son voyage des impressions agréables, c’est tout différent ! Alors, les colonies européennes sont charmantes, et l’on ne saurait les fréquenter avec trop d’assiduité. Les hommes, à dire le vrai, y sont beaucoup trop occupés du prix du coton et du cours de l’Unifiée6 pour y être toujours amusants ; mais les femmes y sont adorablement belles ! Peu de villes contiennent d’aussi jolies femmes qu’Alexandrie. La sortie de la messe catholique et de la messe grecque sont célèbres : on loue des chaises pour assister au défilé presque interminable de visages d’une perfection accomplie qui s’y déroule tous les dimanches. Les Grecques surtout sont admirables ; elles deviennent très rapidement un peu grosses, mais c’est le sort commun des femmes en Orient, et l’on y prise fort d’ailleurs ce genre d’agrément. Leurs yeux sont d’une grandeur et d’un éclat incomparables ; leurs traits, d’une régularité antique ; leur teint mat fait ressortir la beauté de leur type, que la moindre coloration gâterait ; il ne leur manque que cette grâce particulière de la démarche, ce je ne sais quoi de fin et de léger qui semble être réservé à l’Occident, sans doute en compensation du manque d’embonpoint ! Au reste, Alexandrie est d’une intarissable gaîté. Les réunions, les bals, les parties de campagne s’y renouvellent sans cesse ; la danse, la musique, tous les plaisirs s’y pressent. J’en parle par ouï-dire, n’ayant passé que quelques jours à Alexandrie ; mais tout le monde en Égypte m’a donné les mêmes renseignements sur l’entrain, la bonne humeur, l’esprit accueillant de cette aimable ville. Elle a conservé, à travers les siècles, un vague reflet de la vie inimitable que Cléopâtre y faisait mener à Antoine, et que le bon Plutarque lui-même, tout moraliste qu’il fût, ne raconte pas sans émotion.

C’est en vain cependant qu’on y chercherait encore, quand le soir vient, les deux héros de cette vie extraordinaire, habillés en esclaves, courant les rues, s’arrêtant aux portes et aux fenêtres pour se moquer du monde, bravant dans de folles équipées les injures et les coups de la canaille, ne songeant qu’à l’amour, à l’esprit et au plaisir. Tout cela a disparu avec les merveilles de l’antique Alexandrie ; avec les Juifs, les baladins et les marchands de légumes verts d’Amrou ; avec la civilisation arabe elle-même, qu’Amrou avait apportée et qui, comme le reste, a fui pour toujours ! Il faut une bien vive imagination pour ressusciter, la nuit, dans la moderne Alexandrie, les souvenirs d’un monde évanoui. Partout de petits marchands forains étalent des comestibles de toutes sortes, des nougats rouges et blancs, des gâteaux fumeux, des dattes et des confitures. De grands falots font briller leur figure bronzée et souriante. Bientôt les couleurs s’éteignent ; les costumes, si variés le jour, sont noyés dans une teinte sombre et uniforme ; les portes se ferment ; seuls, les cafés arabes et européens, les tripots et d’autres établissements plus que suspects restent ouverts, bruyants et lumineux. Ce qui frappe le plus les regards, c’est de voir le long des murs, près de chaque magasin, des Arabes étendus, à peine défendus contre le vent par un débris de caisse d’emballage et contre le froid par une légère couverture. Ils sommeillent à demi, mais ils lèvent la tête à la moindre rumeur. Ce sont des gardiens chargés de préserver les marchandises contre les voleurs : précaution qui n’a, paraît-il, rien d’inutile ! De quart d’heure en quart d’heure, ils poussent un cri que chacun d’eux doit répéter après celui qui le précède, et qui, se prolongeant tout le long de la rue, gagne la rue voisine et se répand dans tout le quartier. C’est par ce moyen que les gardiens prouvent qu’ils sont éveillés. Un cheik, qui préside leur corporation, passe à des intervalles inégaux et administre de grands coups de courbache à ceux qu’il trouve endormis. Ces bruits, qui se succèdent régulièrement jusqu’au matin, produisent dans le silence de la nuit une mystérieuse impression. Aussi un journaliste, venu en Égypte pour l’ouverture de l’isthme de Suez, ne mit-il pas en doute que les rumeurs qui troublaient son sommeil étaient le chant des muezzins appelant les fidèles à la prière. Il s’empressa d’écrire à son journal, qui défend la cause catholique, que les musulmans étaient beaucoup plus dévots que les chrétiens, attendu qu’ils priaient toute la nuit ; et il ajouta à cette réflexion morale cette circonstance curieuse que les muezzins, qui montent sur les minarets durant la journée, se couchent la nuit le long des trottoirs dans des caisses d’emballage, coutume qui, d’après lui, restait encore à expliquer au point de vue religieux. Que d’écrivains ont donné sur l’Égypte des renseignements du même genre, et dans des sujets plus sérieux !

Chapitre III. – Le canal Mahmoudieh. – L’herbe. – Les jardins d’Égypte. – D’Alexandrie au Caire

La rive gauche du canal Mahmoudieh est la promenade favorite des habitants d’Alexandrie. Il serait difficile d’en trouver de plus pittoresque et de plus charmante. Le canal Mahmoudieh a été creusé sous le règne de Méhémet Ali, de 1819 à 1820 ; il a coûté 7.500.000 fr. ; 25.000 ouvriers y ont été employés. Il rattache Alexandrie au Nil et au Caire, et sert de voie au commerce intérieur de l’Égypte. Assurément, peu d’œuvres ont été plus utiles que celle-là ; mais elle a été exécutée, comme tout ce qui s’est fait depuis le commencement des siècles dans cet infortuné pays, au prix des plus cruelles souffrances. Alexandrie avait besoin d’un canal. Méhémet Ali n’a pas hésité : des milliers de fellahs conduits sous la courbache ont dû en creuser un de leurs mains, emportant dans leurs tuniques bleues la terre que leurs doigts roidis avaient arrachée, et poussant ce douloureux travail jusqu’au bout sans avoir un instant le droit de s’arrêter, de se reposer ou de se plaindre. Méhémet Ali était un grand homme, mais un grand homme d’Orient ; il ne comptait pour rien la vie de ses sujets ; peu lui importait l’effort, pourvu que le but fût atteint.

On ne songe guère d’ailleurs, lorsqu’on se promène aujourd’hui près du canal Mahmoudieh, à se livrer à des regrets philanthropiques et à déplorer l’infortune de ceux qui l’ont creusé. Rien de plus gracieux que le spectacle de ce canal, qui donne pour la première fois au voyageur fraîchement débarqué à Alexandrie l’impression déjà complète de l’Orient. Sur la rive qui sert de promenade, une superbe avenue d’acacias et de sycomores longe une série de maisons de plaisance et de jardins ; ces maisons aux fenêtres grillées, aux murs élevés, aux couleurs ardentes, rouges, jaunes et bleues, appartiennent pour la plupart à de riches pachas : ce sont les premiers harems que l’on rencontre en Égypte ; et, si disposé que l’on soit à ne pas se laisser aller aux émotions vulgaires, il est difficile de ne pas éprouver une sensation particulière en face de ces asiles mystérieux, étranges, pleins de surprises et d’illusion pour les imaginations européennes. Les jardins, d’ailleurs, sont admirables ; le jardin de Moharem Bey, qui appartient aujourd’hui à Nubar Pacha, le jardin Pastré, le jardin Antoniadis, couverts de palmiers, de bananiers, de cactus, d’aloès, de bambous, de daturas, de mimosas à fleurs jaunes, d’euphorbes rouges, de figuiers bengalais, dont les longues tiges, partant du tronc et des branches, viennent s’implanter dans le sol et y former de nouveaux arbres, bordent la longue avenue où les dimanches et les vendredis se presse la société élégante, chrétienne et musulmane, d’Alexandrie. Il faut visiter ces jardins en détail, si l’on veut connaître la variété et la puissance de la végétation égyptienne. De merveilleuses allées de sycomores, qui étendent sur la tête des promeneurs une voûte épaisse et profonde, procurent l’ombre et la fraîcheur, si nécessaires en un pareil pays. Çà et là s’élèvent des massifs d’arbustes tellement serrés les uns contre les autres que l’œil a de la peine à y pénétrer : sur ce fond de verdure sombre, de larges feuilles d’un rouge écarlate ressemblent à de grandes gouttes de sang ; et, comme nous sommes tout près des harems, rien n’empêche les personnes douées d’une forte sensibilité d’imaginer à ce spectacle je ne sais quelles tragédies orientales, qui auraient à coup sûr beaucoup plus de rapport avec le roman qu’avec la réalité.

L’autre rive du canal Mahmoudieh, bien moins brillante, est encore plus intéressante pour des regards européens. C’est le commencement de l’Égypte. De pauvres villages construits en limon du Nil s’étalent de distance en distance : les cabanes des fellahs, espèces de cubes de terre d’une couleur grisâtre, recouverts, pour toute toiture, de feuilles desséchées de sorgho, y sont groupées dans un inexprimable désordre. Des femmes vêtues d’une longue chemise bleue, comme dans les tableaux de Fromentin, viennent remplir avec l’eau du canal de lourdes amphores qu’elles posent ensuite légèrement sur leur tête par un mouvement plein d’élégance. Autour d’elles des enfants nus ou à demi-nus jouent dans la poussière ou dans la boue ; des chiens étiques fouillent la terre pour y trouver quelques débris de nourriture. Au delà de ce tableau à la fois pittoresque et sordide, s’étend, comme fond de toile, l’immense campagne toute verte de l’Égypte, qui va rejoindre dans le lointain un ciel d’un bleu transparent. Le canal est rempli de bateaux, de canges, de chaloupes, remorqués par des chameaux ou traînés lentement par des fellahs. Quelques têtes de buffles endormis sous l’eau apparaissent à la surface ; un pélican nage à quelque distance ; des nuées d’oiseaux traversent l’espace. On se sent enfin dans un monde nouveau, et, si ce n’étaient les élégantes calèches ou brillent les dernières toilettes de Paris, on se croirait réellement transporté dans ce milieu vague et délicieux des Mille et une Nuits dont le rêve ne cesse de poursuivre les voyageurs les moins poétiques.

J’avais pour compagnon de route un voyageur peu porté à la poésie. Homme très aimable et très spirituel, d’une humeur toujours gaie, fertile en saillies heureuses et en boutades amusantes, il était venu chercher en Égypte, non des contes à la manière de Schéhérazade, non des souvenirs historiques, non des impressions d’art, mais, le devinerait-on ? une espèce particulière d’oie sauvage qui ne se trouve, paraît-il, que sur le Haut Nil. Naturaliste très distingué, il m’a été, je dois en convenir, d’une grande utilité ; car sans lui je n’aurais jamais soupçonné la bonne moitié des productions naturelles de l’Égypte dans le règne animal et dans le règne végétal. Hélas ! je ne puis pas me vanter de lui avoir rendu, dans un autre ordre d’idées, un service du même genre. Malgré mes efforts pour lui faire admirer les monuments égyptiens et arabes, je ne suis jamais parvenu à le détourner de sa constante préoccupation. Les merveilleuses mosquées du Caire lui paraissaient de misérables ruines, sales et infectes. « Je n’aime les ruines, me disait-il, que quand elles sont recouvertes d’une belle végétation qui me les cache. » Aux Pyramides, tandis que j’évoquais le souvenir des quarante siècles, il causait gravement avec un groupe d’Arabes pour s’informer des animaux curieux qui se rencontraient dans les environs ; mais comme la langue de ces Arabes est un mélange d’anglais, de français, d’italien, de grec et de tous les dialectes indigènes, peu s’en est fallu que la science n’eût encore à enregistrer une de ces erreurs formidables dont elle a tant de peine à se débarrasser ensuite ! Mon compagnon croyait qu’on lui proposait une chèvre sans cornes, ce qui lui paraissait fort curieux. Il s’agissait, au contraire, d’un chat sans cornes, en d’autres termes, d’un lynx des plus ordinaires. Avant de dissiper cette méprise, que d’interminables discussions ! Les Arabes ne comprenaient pas qu’un chat sans cornes pût exciter autant d’étonnement ; mon compagnon, de son côté, s’expliquait mal qu’on lui parlât d’une chèvre sans cornes comme d’une bête fort commune. Il se voyait sur le point de faire une belle découverte qui compenserait l’insuccès de son voyage ; car, ô déception ! la fameuse oie sauvage pour laquelle il avait traversé la Méditerranée ne s’est trouvée nulle part. Je me trompe : on la reconnaît très distinctement sur de vieux hiéroglyphes au musée de Boulacq. Pour la première fois, mon compagnon de route a compris l’intérêt des antiquités. – « Puisque je suis à Saint-Pierre, dont la description peut se lire dans beaucoup de voyages, disait Duclos dans le récit de son propre voyage en Italie, je me contente d’y renvoyer ; je me bornerai à une réflexion sur la différence du caractère des papes avec celui des autres souverains. » – « Puisque nous sommes à Boulacq, dont les momies ressemblent à toutes celles que vous avez déjà vues au Louvre et ailleurs, m’aurait dit bien volontiers mon compagnon, admirez enfin le portrait véritable de l’oie que je suis venu chercher jusqu’au pied des Pyramides et qu’hélas ! je n’y ai pas rencontrée. » D’autres hiéroglyphes représentaient des singes dont il m’indiquait exactement la famille. Les chiens, les bœufs, les ânes de l’époque des Pharaons offraient aussi des particularités remarquables. Décidément, les hiéroglyphes avaient du bon ; on pouvait y faire un cours d’histoire naturelle rétrospective. Or, il n’y avait pas moyen de regretter une traversée de six jours et un voyage de deux mois lorsqu’on était arrivé à déterminer très exactement quelle race d’animaux florissait sous telle ou telle dynastie. Si mon compagnon de route n’a pas eu son oie, il a du moins rapporté d’Égypte un hérisson d’une espèce particulière et une jeune négresse, sans oublier quelques scarabées plus ou moins authentiques qu’il comptait distribuer à ses amis. « Que voulez-vous ? me disait-il, il faut bien céder aux préjugés. J’achète des scarabées, mais je regrette mon oie ; et sans mon hérisson et ma négresse, mon voyage serait assurément perdu ! »

Je dois à ce compagnon d’un esprit original d’avoir visité en détail tous les jardins intéressants du Caire et d’Alexandrie. La première chose qui m’a frappé chez un horticulteur d’Alexandrie, c’est une magnifique rangée de pots qui semblaient admirablement entretenus et qui ne contenaient que de l’herbe. Que faisait là cette herbe ? On n’a pas tardé à m’expliquer qu’aucune plante n’était plus rare en Égypte, et qu’on l’y cultivait avec des soins tout particuliers. Ismaïl Pacha a fait des dépenses extraordinaires pour chercher à entretenir dans ses jardins des pelouses de gazon : il n’y est jamais parvenu. La couche de terre est tellement peu profonde en Égypte que le soleil l’a tout de suite desséchée, et que l’herbe, à moins d’y être sans cesse submergée, y jaunit et y dépérit immédiatement. Ce n’est pas la chaleur toute seule qui produit ce résultat, car il y a de très beaux gazons sous les tropiques ; mais la chaleur combinée avec le peu d’épaisseur de la terre rend tout à fait impossible la culture de l’herbe en Égypte. C’est à peine s’il en pousse pendant l’hiver quelques pieds isolés le long du Nil et des canaux ; ils disparaissent dès le printemps, en sorte que partout où finissent dans la campagne les cultures artificielles commence le désert sec et nu. Les pelouses des jardins publics et particuliers sont exclusivement formées de Zapania nodiflora