Clopin Clopant - Marie Claude - E-Book

Clopin Clopant E-Book

Marie CLAUDE

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Beschreibung

À travers un roman poignant et lumineux, l'auteure tire sa révérence aux aides à domicile et rend hommage à la vieillesse. L'histoire est aussi l'occasion de rappeler les événements tragiques qui se sont déroulés à la Piquante Pierre, haut lieu de la Résistance vosgienne durant la guerre de 39-45.

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Seitenzahl: 475

Veröffentlichungsjahr: 2022

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ClopinClopant

MarieClaude

À notre quintette de choc

Avertissement

Gaston, Louis et Madeleine sont des personnages sortis de mon imagination. Les autres, cités dans la partie historique, ont réellement existé et apparaissent sous leur véritable identité. Les notes de bas de page vous permettront d’en apprendredavantage.

L’intrigue de ce roman est totalement fictive mais basée sur des faits qui, d’après ce que j’ai pu lire, auraient pu seproduire.

Chapitre 1

Au volant de sa voiture, François progresse dans lanuit.

Coupant les virages, il fait abstraction des limitations de vitesse sur une voie pourtant sinueuse et tourne la tête à gauche et à droite pour essayer d’apercevoir Joséphine. Sa démarche est aussi inefficace quedangereuse.

Tout en conduisant, il vérifie sur son téléphone l’absence d’appel manqué provenant de la jeune femme, compose son numéro et se fait une énième fois accueillir par samessagerie.

— Joséphine, c’est François. Rappelle-moi, s’il teplaît.

Si son téléphone est éteint, le monde ne tourne plus rond,pense-t-il.

— Je m’inquiète, ajoute-t-il avant deraccrocher.

La route bitumée sur laquelle il se trouve laisse place à une piste forestière plus étroite et moins praticable sur laquelle il éprouve quelques difficultés à repérer les ornières qui font sursauter et tressaillir sonvéhicule.

Le conducteur parvient au col de Menufosse et gare sa voiture en hâte sur un petit parking situé à l’orée du bois. Il jette son portable sur le siège passager, se munit d’une lampe frontale et se dirige vers le site de la Piquante Pierre. Il ne lui reste que quelques centaines de mètres à parcourir avant d’y parvenir et il est convaincu de la trouverlà-haut.

Si seulement il avait compris plus tôt que Joséphine pouvait tomber aussi bas. Pourquoi ne l’a-t-il pas laissée s’approcher ? Plutôt que de lui proférer des leçons de morale et d’être sans cesse sur la défensive. Sa volonté de la maintenir à distance était trop grande pour qu’il lui permette une quelconque proximité. Préférant ériger des barrières autour de lui, il n’a pas arrêté de la rejeter et s’est montré trop dur envers elle. Il aurait pu empêcher ça et s’en veutterriblement.

François a appelé la directrice de l’agence d’aide à domicile où la jeune femme travaillait jusqu’alors, mais son interlocutrice ignore l’endroit où Joséphine se trouve. Cette dernière a quitté l’association il y a quelques jours maintenant, pas étonnant que son interlocutrice n’ait pas pu l’aider, mais il n’a voulu ignorer aucune piste. Louis, Madeleine et Gaston, les « vieux » de Jo comme cette dernière aimait les appeler demeurent, eux aussi, sans nouvelles de la jeunefemme.

François a adopté auprès de Louis un ton qui se voulait neutre et détaché, glissant même une plaisanterie dans la conversation. Inutile d’alarmer le vieil homme d’une nature déjà siinquiète.

A-t-il vraiment faitillusion ?

Puis Madeleine l’ainterrogé.

« Que se passe-t-il ? » lui a-t-elle demandé sur un tonferme.

François a reconnu la poigne de la vieille dame et a cherché à mettre fin à laconversation.

« Ne me racontez pas d’histoires, François. Il est plus de 22 heures. Expliquez-moi immédiatement ce qui justifie votreappel ! ».

Elle a perçu l’inquiétude dans la voix de son interlocuteur et a voulu en apprendre davantage. Preuve d’un attachement sincère à son ancienne auxiliaire de vie malgré le malheureux enchaînement desévénements.

Gaston, lui, n’a pas décroché. François lui a laissé un message vocal afin de lui expliquer la situation, en espérant qu’il en prenne connaissance le plus rapidementpossible.

Joséphine, je t’en supplie, aide-moi, pense-t-il. Donne-moi une idée, un truc, un indice, n’importequoi.

La voiture de Joséphine est garée chez François et il l’a aperçue dans le studio qu’il lui louait jusqu’alors aux alentours de 16 heures. Si elle avait voulu s’éloigner, elle aurait forcément pris son véhicule. Cette pensée l’apaise. Un instant seulement, car le champ des possibles resteimmense.

Combien de kilomètres a-t-elle eu le temps de parcourir en l’espace de sixheures ?

C’est sans doute la dernière personne que Joséphine a envie de voir, mais peu importe. Cette dernière doit savoir qu’elle a de l’importance pour quelqu’un et qu’elle ne sera pas laissée-pour-compte. Pas une nouvelle fois. François se fiche de la voir partir, il a été trop con pour la retenir, tant pis pour lui. En revanche, il est hors de question qu’elle se perdeelle-même.

Il balaie le bord du chemin à l’aide de sa lampe tout en essayant de maintenir une cadencerapide.

— Joséphine !hurle-t-il.

Pour toute réponse, une brise froide balaie son visage et une fine pluie se met à tomber. Il tend l’oreille dans le but de percevoir la voix de Joséphine, mais le calme le plus complet règne sur cetendroit.

Il rêverait de l’entendre susurrer quelques mots d’une voix faible, mais il ne perçoit que le murmure duvent.

Déjà, le chemin forestier sur lequel il se trouve le mène au plateau qui surplombe la commune de Planois et qui, de jour, offre un superbe panorama sur les Hautes Vosges. Il aimerait se trouver là pour admirer le paysage, et non parce que ce site isolé incarne le spot parfait pour mettre à exécution un funesteprojet.

C’est là-haut qu’ils étaient montés tous les cinq. François, Joséphine, Gaston, Louis et Madeleine. Et, pour d’autres raisons, ce lieu revêt une signification particulière pourelle.

Il passe et repasse plusieurs fois au même endroit. Envain.

À cette heure-ci, une grande nappe de brouillard recouvre la vallée en contrebas. Une couche de brume aussi dense et aussi épaisse que celle qui nimbe sonesprit.

Il perçoit du mouvement dans un buisson, mais ses espoirs sont rapidement déçus. Ce n’est qu’un renard sans doute pressé de rejoindre ses compères. L’animal s’enfuit à toutes jambes, se demandant probablement qui est la furie armée d’une lampe frontale en train de hurler le prénom d’une femme à cette heure avancée de lasoirée.

— Joséphine ! crie-t-il ànouveau.

Il se remémore la conversation au cours de laquelle Joséphine lui a énoncé qu’elle n’était « que de passage ». Qu’avait-elle voulu dire exactement ? Avait-elle pressenti que certains de ses choix n’étaient peut-être pas les meilleurs et que le vent allait tourner ? La jeune femme avait-elle prévu que les choses dégénèrent à cepoint ?

Et si elle se trouvait au beau milieu de la forêt ? se demande-t-il. À partir de la Piquante Pierre, elle aurait pu partir dans n’importe quelle direction. Il aperçoit les petits panonceaux matérialisant le balisage des sentiers. À cet endroit, les itinéraires de randonnées sont nombreux et les chemins partent dans tous les sens. L’hypothèse lui paraît néanmoins peucrédible.

Ils avaient parlé de la mort ensemble et, une fois encore, elle s’était insurgée. Ce coup-ci, elle avait raison. Elle savait, sans doute mieux que personne, ce que signifiait « ne pas tenir à la vie ». Il se souvient de la lueur incandescente qu’il avait alors lue dans son regard. S’il avait su à quel point elle s’était familiarisée avecl’idée.

François décide de rejoindre son véhicule à grandes foulées, se tord la cheville en posant son pied sur une pierre et manque de perdre l’équilibre. Certaines branches, chahutées par le vent, débordent sur le sentier et lui fouettent levisage.

Il rejoint le parking et, par mesure de précaution, jette un dernier coup d’œil dans l’abri de randonneur situé à proximité. Il n’y a pas âme qui vive à l’intérieur. Il remonte dans sa voiture, allume le contact, mais réalise qu’il ignore dans quelle direction il doit désormaispartir.

Les instants où il aurait pu essayer d’entrer dans son monde ont été nombreux. Tellement nombreux. Joséphine lui aurait ouvert la porte. Doucement, tout doucement, un pas après l’autre, elle lui aurait fait découvrir son univers. Et tout aussi délicatement, il aurait pu la ramener vers lui. Il lui aurait lancé une bouée de sauvetage et sans qu’elle ne se rende compte de rien, il l’aurait tirée de toutes ses forces vers le rivage. Il aurait fourni tous les efforts et elle n’aurait eu qu’à se laisserporter.

Il tape plusieurs fois sur son visage du plat de sa main, autant pour remettre ses idées en ordre que pour extérioriser sa contrariété, l’imagine en train de rendre son dernier souffle, puis chasse cetteidée.

Il n’est pas l’heure d’imaginer le pire, il est juste temps de la retrouver pour lasauver.

Joséphine a dû choisir un lieu chargé de symboles pour elle. Elle est attachée aux signes et ne peut se trouver que dans un endroit lié à Lui. Camille. Cet homme qu’elle a tant désiré et qui a occupé une telle place dans sa vie. Mais que sait-il de lui exactement, en dehors du fait qu’il est employé au garage Renault situé au centre de la commune deVagney ?

Il a peu de temps devant lui. Joséphine a quitté la maison depuis plusieurs heures maintenant, il n’y a plus une minute à perdre. Le temps joue contrelui.

François se remémore leurs dernières conversations et, soudain, une idée lui traverse l’esprit. La jeune femme a évoqué avec lui la cachette qu’elle utilisait pour regarder Camille sortir de son lieu de travail. Un genre de cabanon laissé à l’abandon par son propriétaire, situé à proximité du garage. Cet endroit est forcément devenu, sinon un refuge, du moins un endroit qui revêt une sorte d’importance pour elle. Pourquoi ne pas y avoir pensé plustôt ?

Il y a sept milliards d’êtres humains sur terre, Joséphine, pense-t-il. Sept milliards, bon sang ! Ne fiche pas ta vie en l’air pour un seul d’entre eux. Aucun homme ne mérite que tu t’en prennes à ta vie. Tu n’as pas été aimée par celui-là, ça ne signifie pas que tu ne seras plus aimée parpersonne.

Il enclenche la marche arrière et effectue précipitamment la manœuvre qui lui permet de rejoindre la route menant àVagney.

Au volant de son véhicule, les minutes lui paraissent interminables. Ses gestes sont brusques et saccadés. La pluie rend la route glissante et réduit considérablement sa visibilité. Les essuie-glaces ont toutes les peines du monde à évacuer l’eau sur lepare-brise.

Et s’il arrivait trop tard ? Il n’a plus vraiment conscience des dangers que représente sa conduite, car un plus grand péril guetteJoséphine.

Le conducteur ferme les yeux et essaie de garder son sang-froid. La voiture mord le bas-côté et il donne un grand coup de volant afin de redresser levéhicule.

Concentre-toi, bordel ! s’invective-t-il. Ce n’est pas le moment deflancher.

Madeleine l’a déjà rappelé quatre fois, Louis, deuxfois.

Regarde bien ces appels en absence, Joséphine, songe-t-il. Ça fait six bonnes raisons de ne pas te foutre en l’air. Arrête tes conneries, tu es en train d’inquiéter tout le monde. Tes vieux pensent à toi. Tu n’es pas seule et tu comptes pournous.

Gaston ne l’a toujours pas rappelé. Pas plus queJoséphine.

Arrivé au centre de Vagney, il gare son véhicule à proximité du garage et en sort précipitamment. Il regarde à droite et à gauche puis aperçoit le cabanon dont Joséphine lui a parlé. Il se rue dessus et tire sur la porte d’un coupsec.

Elle est là. Étendue sur le sol.Inconsciente.

25 ans, c’est décidément trop jeune pour crever sur un sol poussiéreux au bord d’une route peufréquentée.

Il s’agenouille immédiatement auprès d’elle. Elle est pieds nus et ses jambes sont écorchées. Elle ne porte qu’un tee-shirt et une jupe légère et ses vêtements lui collent à la peau. Combien de kilomètres a-t-elle ainsi parcourus, trempée et transie defroid ?

— Joséphine ! hurle-t-il comme si la puissance de sa voix et la gravité de son timbre étaient suffisantes pour la tirer de là où elle est.Réveille-toi !

D’ailleurs, où est-elle exactement ? Et qu’a-t-elle ingurgité ? Quelle substance a bien pu la mener jusqu’àl’inconscience ?

Il voudrait apercevoir le mouvement de son thorax, souhaiterait qu’elle ouvre les yeux, là, maintenant. Il voudrait qu’il suffise d’un léger claquement de doigts pour la faire revenir à elle. Il lui dirait que le cauchemar est terminé, elle lui répondrait qu’elle respire, qu’elle a froid et qu’elle grignoterait bien un petittruc.

Un malaise vagal, c’est ça, ce n’est peut-être qu’un malaise vagal. Elle a peu mangé, elle a beaucoup marché, elle s’est évanouie et s’est écrouléelà.

François voudrait n’avoir qu’à envelopper son corps dans une couverture pour la ramener à la maison, au coin du feu. Il lui préparerait une soupe. Pas la soupe de légumes de Gaston. La soupe de légumes de Louis. Avec de la crème et du beurre salé dedans. Comme les Bretons. Il lui dirait « Allez, on rentre tous les deux. Je vais prendre soin de toi et tout va bien aller ». Si seulement il pouvait résoudre l’équation à lui toutseul.

— Jo, je t’en supplie ! murmure-t-il à son oreille en espérant la faire revenir en usant d’une familiarité dont il détestait se montrercoutumier.

Il voudrait une baguette magique pour pouvoir lui commander de sourire et de danser à nouveau, souhaiterait la voir virevolter dans son salon et entendre son flot ininterrompu de paroles. Elle le questionnerait et il répondrait à chacune de ses questions. Sansexception.

Il aimerait lui enfiler une paire de baskets pour la faire courir et la laissergagner.

— C’est promis, Joséphine, je te laisserai gagner cette fois-ci, chuchote-t-il à sonoreille.

Si elle arrivait de nouveau à Planois, il ne lui demanderait pas de baisser le volume de son autoradio. Il lui dirait « Bonjour, je m’appelle François et je suis enchanté de vous connaître. Si l’on exécutait trois pas de danse, là, au bord de la route, à la vue de tous les cyclistes qui se lancent à l’assaut de l’ascension du col de la croix des Moinats, comme si le monde n’appartenait qu’ànous. »

Faisant appel à ses souvenirs pour repousser l’horreur de la situation face à laquelle il se trouve, il perd le fil et ses pensées deviennent complètementincohérentes.

François essaie de sentir son pouls, mais il a perdu tout sang-froid. Sa main tremble et il ne parvient pas à ressentir la moindre palpitation. Soit il s’y prend mal et ne pose pas ses doigts au bon endroit, soit il n’y a plus de pouls dutout.

— Pourquoi Joséphine ? Pourquoi avoir voulupartir ?

Il lui caresse la joue, le front, les cheveux, prend sa main dans la sienne et la serre aussi fort qu’il lepeut.

Puis il se résout à appeler les pompiers. Ses mains sont saisies de tremblements incontrôlés et il a toutes les peines du monde à taper les bons chiffres sur le clavier de son téléphone et à expliquer calmement la situation. Il devrait sélectionner les informations importantes et les formuler dans l’ordre chronologique, mais tout s’embrouille. Déjà, il s’énerve ets’impatiente.

— Vous avez envoyé quelqu’un ? Dépêchez-vous, bon sang ! Qu’est-ce que vous n’avez pas compris quand je vous ai dit que j’étais agenouillé auprès d’un corpsinerte ?

— Calmez-vous et expliquez-nous ce qui s’est passé ! lui ordonne soninterlocuteur.

Il fait tous les efforts du monde pour canaliser ses pensées et délivrer aux pompiers les élémentsdécisifs.

— Quand l’avez-vous vue pour la dernièrefois ?

Il voudrait fermer les yeux quelques instants car il lui est impossible de se concentrer avec la vue du corps de Joséphine étendu là sur le sol. Pourtant, il ne peut s’empêcher de la regarder fixement. Au cas où elle se réveillerait, au cas où l’un de ses doigts ou l’un de ses musclesbougerait.

Mais la jeune femme reste là, figée et parfaitementimmobile.

Un nœud lui étreint la gorge et aucun mot ne veut plus sortir de sabouche.

— Vers 16 heures, cet après-midi, réussit-il àarticuler.

— Vous ne bougez pas, on vous envoie une équipe desecours.

— Faites vite,murmure-t-il.

Il s’agenouille à nouveau pour être auprès d’elle et reste là, muet etstatique.

Il imagine les secouristes arriver, effectuer les vérifications d’usage, regarder leur montre et dresser le constat de son décès. Il est tellement perdu dans ses pensées que la notion de temps l’abandonne quelquesinstants.

Il reprend contact avec la réalité lorsqu’il perçoit le son de la sirène au loin, puis distingue le gyrophare du camion d’assistance auxvictimes.

Très vite, les secouristes s’affairent autour du corps de Joséphine. Leurs gestes paraissent sûrs et précis. Leur assurance contraste avec sa propre impuissance. François a l’impression de leur laisser la charge de réparer des erreurs qu’il aurait pu éviter, se sent parfaitement inutile et reste là, comme un con, sur letrottoir.

— Elle n’estpas…

Il veut s’assurer qu’elle est en vie sans pourtant parvenir à extérioriser la fin de sa question. C’est comme si les mots lui brûlaient lalangue.

— Elle est inconsciente, lui assure lesecouriste.

Joséphine est vivante, songe-t-ilimmédiatement.

— Est-ce que vous savez ce qu’elle a avalé ? lui demande l’un despompiers.

— Non.

— Ça nous faciliterait la tâche. Vous êtes sûr de ne pas avoir une petiteidée ?

— Oui, j’en suis sûr, luirépond-il.

— Vous savez, les tentatives de suicide par prise de médicaments sont les plus fréquentes, mais ce sont aussi celles qui échouent le plus souvent, lui dit le secouriste afin de se montrerrassurant.

Pourtant, François connaît la détermination et la dose d’obstination dont peut faire preuve la jeune femme. Cette dernière est capable du pire comme du meilleur, mais, bonne ou mauvaise, une fois que sa décision est prise, elle fonce et ne recule devantrien.

Tandis que les pompiers déposent son corps sur la civière, François insiste pour monter dans le camiond’assistance.

— Vous êtes de la famille ? luidemande-t-on.

— Un peu… oui… pas vraiment…non…

Les secouristes le repoussentgentiment.

— Appelez l’hôpital demain, on vous donnera de sesnouvelles.

François lui répond par un simple hochement detête.

— Il faut faire vite, ajoute le pompier à l’attention de soncollègue.

— Vous allez la sauver, n’est-ce pas ? lui demande François avant qu’il ne monte dans lecamion.

— C’est trop tôt pour ledire…

Il regarde le véhicule s’éloigner, sirène hurlante, vers l’hôpital de Remiremont, situé à une vingtaine de minutes du village deVagney.

Ça y est, Joséphine a disparu. Les événements se sont enchaînés à une vitesse ahurissante. Tout est allé tropvite.

Il n’a même pas pris le temps de lui dire « aurevoir ».

Après tout, il ne sait pas vraiment ce qu’il aurait dû lui déclarer. « À bientôt », « on se revoit très vite », « bonne continuation ». Les mots s’entrechoquent dans sa tête sans qu’il parvienne à trouver la formuleadéquate.

Malgré la confusion qui règne dans son esprit, il éprouve tout à coup une forme de soulagement. Joséphine a été prise en charge et se trouve désormais entre de bonnes mains. La jeune femme s’est volontairement plongée dans l’inconscience, mais les médecins vont pratiquer les examens d’usage et la tirer de ce mauvais pas. Il ira la voir dès demain. Il s’en fait la promesse : il sera à côté d’elle dès sonréveil.

Il respire longuement et retrouve un semblant decalme.

Joséphine a lancé un appel au secours. Elle a besoin d’être soutenue et a voulu lui signifier à quel point elle avait besoin d’aide. Désormais, il a compris. Sa présence ne sera pas suffisante. Peut-être même ne la jugera-t-elle pas souhaitable. Mais, avec ou sans lui, elle va s’en tirer. Elle varebondir.

Parce qu’elle dispose de ressources incroyables, Joséphine, serépète-t-il.

Il reste prostré, sur le trottoir, perdu dans sespensées.

Jusqu’à ce que la sonnerie de son téléphone retentisse dans lanuit.

— François ? C’est Gaston, lui dit le vieilhomme.

Il écoute attentivement le vieil homme, mais ses paroles lui font l’effet d’une interminable chute dans le vide et ses mains se remettent à trembler. Les mêmes tressaillements que ceux qui l’avaient saisi lorsqu’il avait composé le numéro dessecours.

— Vous faites peut-être erreur, tente de tempérerFrançois.

Il aurait voulu ne pas entendre le vieil homme et aurait souhaité que cette conversation n’ait pas eulieu.

— Non, lui assureGaston.

Il aurait envie de lui dire de se taire et voudrait hurler au vieil homme qu’il s’agit d’un malentendu, d’une méprise, d’une confusion et qu’il subsiste une chance, une toute petite chance qu’il ait commis uneerreur.

Gaston s’est emmêlé les pinceaux, voilà tout,songe-t-il.

— Vous êtes sûr de vous ? insisteFrançois.

Répondez-moi que vous avez mal compté, que vous avez une nouvelle fois vérifié le contenu de votre armoire à pharmacie et que vous vous êtes trompé, le supplie-t-ilintérieurement.

— Oui, je suis sûr demoi.

Mais l’assurance et le ton employé par le vieil homme ne laissent place à aucuneéquivoque.

— Appelez l’hôpital tout de suite. Il n’y a pas une minute à perdre, conclut le vieilhomme.

François met fin à sa conversation avec Gaston, compose le numéro du centre hospitalier et demande à être mis en relation avec le médecin-urgentiste afin de lui délivrer les informations en sapossession.

Il raccroche et, de rage, jette violemment son téléphone contre lemur.

Puis, en désespoir de cause et de façon presque mécanique, il pose ses genoux à terre et ses deux mains à plat sur le sol pour sentir la présence du corps inerte de Joséphine sur le bitume. Il fait mine de pratiquer des pressions semblables à celles exécutées par les secouristes pour effectuer un massagecardiaque.

Il continue encore etencore.

Comme s’il s’agissait désormais de sa seule chance de la fairerevenir.

Chapitre 2

Huit mois plus tôt, enoctobre

Plus que trois kilomètres et Joséphine parviendra àdestination.

Elle regarde le GPS et l’inscription qui y estaffichée.

« Planois — arrivée à15 h 32 ».

Les paysages qui défilent sous ses yeux sont tellement différents de ceux qu’elle connaît. Ici, elle n’aperçoit ni les voiles des bateaux ni les plaques « 29 » portant le numéro du Finistère ni les autocollants « À l’aise Breizh » sur les pare-brise des véhicules. Elle ne respire aucun effluve iodé et n’entrevoit aucune immense étendue d’eausalée.

La jeune femme a déjà oublié l’air maussade de son père. Celui qu’elle a entrevu la dernière fois qu’elle l’a aperçu. « À bientôt », lui a-t-elle affirmé, débitant là un énorme mensonge. Elle a l’intention de ne faire qu’un aller simple. Quelle que soit l’issue de cette aventure, la fin de celle-ci n’aura pas la Bretagne pour théâtre. Joséphine n’y remettra jamais les pieds, elle s’en fait lapromesse.

Elle n’est attachée qu’à ce après quoi elle court, raison pour laquelle, malgré cet arrachement à ses racines, Joséphine n’a pas la sensation de se trouver en territoire hostile. Au contraire, cette contrée ne cherche qu’àl’accueillir.

La jeune femme a beaucoup roulé et n’a qu’une envie : parvenir à destination. Son empressement et son excitation la poussent à augmenter encore un peu plus le volume de la musique crachée par son autoradio et tandis qu’un large sourire se dessine sur ses lèvres, elle tapote le volant du plat de sa main pour battre lamesure.

Tout en cheminant vers Planois, la jeune femme lit les panneaux indicatifs des lieux dits qui défilent sous ses yeux. Le Cutié, Pubas, Trougemont. Leur mélodie est si différente des noms d’origine bretonne, ils chantent déjà à ses oreilles. Ils forment un air qu’elle connaît déjà par cœur et qu’elle pourrait chanter acappella.

À droite s’étalent des montagnes à perte de vue. À gauche apparaissent des prairies abruptes et des petits chalets à flanc de coteau. Elle n’y prête que peu d’attention : elle a la vie devant elle pour lesadmirer.

Elle plisse les yeux afin de ne pas se laisser éblouir par le soleil. Inutile de fouiller dans son sac à main pour en sortir ses lunettes de soleil. Le panneau signalant l’entrée d’agglomération apparaît dans son champ de vision et, selon les indications de son GPS, la maison de François, son futur propriétaire, ne doit plus se trouver qu’à une centaine demètres.

Elle réduit légèrement sa vitesse. Légèrement seulement tant elle a hâted’arriver.

« Vous êtes parvenue àdestination. »

Joséphine gare en hâte son véhicule devant l’immense bâtisse, dont elle constate que l’extérieur est proprement entretenu. La façade de la maison a dû être ravalée récemment et les pierres de grès qui entourent les portes et fenêtres lui confèrent un certain cachet. En effectuant un rapide calcul du nombre d’ouvertures qu’elle comporte, Joséphine se demande immédiatement combien de personnes cette maison peut accueillir et le nombre de voisins avec qui elle va pouvoir faireconnaissance.

Un petit sentier de pierres blanches mène jusqu’à une large porte cochère et des jardinières colorées ornent les bordures du chemin. Un petit portillon en bois mène vers ce que Joséphine suppose être un grand jardin situé à l’abri des regards, derrière lamaison.

L’ensemble est conforme à ce qu’elleattendait.

Apercevant un homme sur le perron, la jeune femme sort précipitamment de sa voiture sans prendre la précaution de couper l’autoradio qui rejette encore le son de lamusique.

— Bonjour. Je m’appelle Joséphine, mais vous pouvez m’appeler « Jo », lui dit-elle tout sourire. Je suis votre locataire ! Je suis ravie de vousconnaître.

Elle suppose qu’il doit s’agir de François et constate qu’il paraissait plus jeune sur la photo qu’elle a aperçue lorsqu’elle a procédé à la location dustudio.

— Jolis parterres de fleurs ! On dirait que vous avez la main verte ! ajoute-t-elle en désignant les bacs de fleurs posés à terre. Vous faites bien de rentrer ces géraniums, ils détestent lefroid !

À première vue, il doit avoir la quarantaine. Peut-être le collier de barbe qui lui entoure le visage lui donne-t-il quelques années de plus ? Son tee-shirt laisse apparaître une large carrure. Il adopte une posture droite, mais ses épaules sont légèrement voûtées. Comme s’il devait porter quelque chose de plus lourd que sonpoids.

— Ce ne sont pas des géraniums, ce sont des dahlias, lui répond-il tout en essuyant ses mains pleines de terre sur son jean. Mais avant toute chose, coupez votre radio ! lui enjoint-il sur un ton chargé de reproches. On ne s’entendpas !

Joséphine le fixe un instant et découvre ses yeux ronds couleur vert-de-gris, son nez légèrement retroussé et ses lèvres charnues. Ses sourcils sont si froncés qu’ils sont ramassés l’un surl’autre.

Plutôt bel homme, songe-t-elle, loin d’être perturbée par l’accueil qui lui estréservé.

— Désolée ! s’excuse immédiatement Joséphine. Je me suis laissée emporter par cette mélodie si entraînante ! Vous ne trouvez pas qu’elle est entraînante ?! lui demande-t-elle tout en claquant desdoigts.

S’il n’affichait pas une moue aussi réprobatrice, Joséphine exécuterait trois pas de danse là, sur le perron, juste pour le plaisir d’embarquer son corps dans cette aventuremusicale.

— Si entraînante que vous n’avez pas vu que vous entriez dans un village et que la vitesse était limitée à 50 ?rétorque-t-il.

— Je ferai attention à l’avenir, luipromet-elle.

François détaille rapidement sa nouvellelocataire.

D’abord, sa peau aussi noire que l’ébène, son visage fin, son nez minuscule, ses oreilles légèrement en pointe, ses cheveux crépus coupés très court et ses yeux en amande, si étirés qu’ils lui donnent une allureféline.

Puis ses grandes boucles d’oreilles, composées d’un mélange de plumes et de perles et assorties au collier accroché à soncou.

Sa tenue, enfin, composée d’une robe seyante aux couleurs vives et de bottes à talons laissant deviner des jambes galbées. Quant à son imperméable léger, il se montre inapproprié à ces températures automnales et impropre à la protéger du froid qui règne malgré l’ensoleillement caractéristique de ce moisd’octobre.

L’ensemble fait apparaître une ligne sculptée et son style est coloré, sansexcentricité.

Peut-être est-il tout de même légèrementdétonnant ?

— Je vous montre le studio ?l’interroge-t-il.

— Allons-y !

François la conduit à l’intérieur de la bâtisse et, alors qu’elle pénètre dans son salon, elle marque un tempsd’arrêt.

En scrutant attentivement la pièce, Joséphine est saisie de l’étrange impression de réaliser un immense bond dans le passé. Ici, tout est vieux. Il n’y a pas d’autre mot pour ledire.

De toute évidence, aucun meuble n’a été déplacé de cette maison depuis au moins trenteans.

La pièce à vivre bénéficie de peu de lumière naturelle et la faible hauteur sous plafond lui donne encore un peu plus l’effet d’une pièce tassée surelle-même.

À la cuisine, la jeune femme aperçoit une table en Formica et elle en déduit que les quelques éléments qui l’entourent doivent avoir le même âge qu’elle. Un morceau de lino, dont on peut se demander quelle en était la couleur originaire, a été posé sur le sol de la cuisine et est craquelé à certainsendroits.

Il se dégage de la pièce une légère odeur de renfermé, comme si l’air, suivant le reste des éléments, refusait de serenouveler.

Au milieu de la pièce trônent une immense table en chêne et, à côté d’elle, un poêle à bois. Au mur, elle entrevoit une hideuse tapisserie à fleurs dont certains morceaux sont arrachés — un effet de l’usure du temps probablement — et au sol, des tomettes anciennes de couleurocre.

— Vous n’avez jamais pensé à abattre cette cloison ? lui demande Joséphine en tapotant sur l’un des murs. D’après vous, c’est un mur porteur ? Attendez, je vérifie ! Si ça sonne creux, ça n’en est pas un. Si ça sonne plein, c’en est un ! Toc, toc, toc ? s’exclame-t-elle en joignant la parole à son geste. Ça sonne creux ! Ce n’est pas un mur porteur ! s’exclame-t-elle. Vous pourriez l’abattre et déplacer votre bibliothèque de l’autre côté de la pièce. Ça vous ramènerait un peu de lumière. Le sud se trouve par ici, n’est-cepas ?

Les espaces salon et salle à manger ne sont pas clairement délimités. Pourtant, la superficie de la pièce offre de beaux volumes et permettrait aisément de les séparer. La maison est encore dans son jus et il s’en dégage une atmosphère froide etvieillotte.

François paraît assez mal à l’aise et le silence s’installe entreeux.

Joséphine espère que le studio ne sera pas à l’image du reste de la maison. Ce n’est a priori pas le cas puisqu’elle en a aperçu quelques photographies avant de procéder à lalocation.

— J’ai terminé la rénovation du studio il y a trois semaines, lui précise-t-il comme s’il avait lu dans ses pensées. Vous êtes ma premièrelocataire.

Ouf, pense immédiatement Joséphine. Le studio a été rafraîchi. Elle a tellement hâte d’investir sa nouvelle maison. Non pas que la partie habitée par son propriétaire soit sale ou encombrée. C’est juste que, chez François, une page d’histoire refuse obstinément de setourner.

— J’espère que vous vous y sentirez bien,ajoute-t-il.

— Je n’ai aucun doute là-dessus. Je suis sûre qu’il sera parfait. Depuis combien de temps êtes-vous installé ici ? Je n’ai jamais mis les pieds dans les Vosges. J’aimerais beaucoup que vous m’aidiez à les découvrir ! Vous êtes de la région ? Vous avez toujours vécu dans ledépartement ?

— Ça fait beaucoup de questions d’un coup, lui répond le propriétaire,laconique.

— Pardon, s’excuse-t-elle. On va cohabiter, on aura le temps d’en discuter ! Vous n’auriez pas un truc à boire, par hasard ? ajoute-t-elle. Je suisassoiffée !

— Hum… Probablement… Voyons voir… Limonade, jus de pomme, jus depoire ?

— Une bière ? ose hasarderJoséphine.

— Non.Désolé.

— Alors, un jus de pomme, ce seraparfait !

Alors qu’il se dirige vers le réfrigérateur, Joséphine fait le tour de la pièce àvivre.

— Est-ce que vous connaissez les associations d’aide à domicile du secteur ?l’interroge-t-elle.

— Pourquoidonc ?

— C’est mon métier. J’aimerais trouver un emploi assezrapidement.

— Ce n’est pas pour une opportunité professionnelle que vous êtes venue dans lesVosges ?

— Pas le moins du monde, lui dit Joséphine en souriant. Mais je ne me fais aucun souci, le secteur recrute sans arrêt. J’irai voir les associations du coin dès demain, je suis persuadée de pouvoir commencer à travailler la semaineprochaine.

— Vous avez de la famille dans la région ? laquestionne-t-il.

— Non.

— Une connaissance ?insiste-t-il.

— Nonplus.

François marque un temps d’arrêt puisajoute :

— Si je comprends bien, vous avez pris votre véhicule, vous avez roulé et vous avez atterri à l’autre bout dupays ?

— C’est un peu l’idée, oui. Ça paraît un peu dingue, n’est-cepas ?

— Oui.

— Il ne vous est jamais arrivé de prendre des décisions qui semblent n’avoir aucun sens tout en étant convaincu que vous faites le bonchoix ?

— Non, lui répond-il, sûr delui.

Tout en sirotant sa boisson, Joséphine continue à tournoyer dans lapièce.

— Que faites-vous dans la vie ? l’interroge-t-elle. Laissez-moi deviner, vous avez une immense bibliothèque, lui dit-elle en désignant le grand meuble qui occupe toute la largeur d’un mur. Vous vous intéressez à tout, mais apparemment un peu plus à l’histoire locale qu’à autre chose, en examinant un rayonnage entier du meuble. Historien ? Sociologue ? Anthropologue ? Non, je sais ! s’exclame-t-elle.Instituteur !

— Bien vu. Je suis professeur d’histoire. Mais ce ne sont pas plutôt les copies posées sur la table qui vous ont mis sur lavoie ?

Joséphine s’approche des polycopiés enquestion.

— Aïe, aïe, aïe… Il y a beaucoup de rouge sur cescopies !

— Une classe compliquée à gérer, luirépond-il.

— Vous avez mis un 2 à Théo ?! s’exclame-t-elle avant que François ne range les feuillets en question dans unesacoche.

Elle effectue trois pas supplémentaires dans la pièce àvivre.

— Vous aimez aussi les policiers apparemment, lui affirme-t-elle en examinant de nouveau les rayonnages de labibliothèque.

— Trèsjuste.

— Le dernier étage est apparemment réservé aux grimoires. Vous étudiez les hiéroglyphes à vos heures perdues ?plaisante-t-elle.

— Trèsdrôle.

— Vous avez quel âge ? Laissez-moi deviner. 41... non… 47… non… 45 ? 45, vous avez45 ans !

— Vous aimez faire les questions et les réponses ? lui rétorque-t-ilsèchement.

François note que Joséphine tient fermement son portable à la main alors pourtant qu’elle dispose d’un sac àmain.

Les jeunes et leur téléphone,pense-t-il.

— Vous aimez aussi la géographie ? l’interroge-t-elle en apercevant une carte IGN dépliée sur le coin de latable.

— Non, je préparais unitinéraire.

— Vousmarchez ?

— Il m’arrive decourir.

— Incroyable ! Moi aussi, je cours ! s’exclame-t-elle en mimant des petites foulées et en feignant l’essoufflement. Vous pourrez me faire découvrir larégion ?

— Vous n’aurez pas besoin de moi pour ça. Le Club vosgien fait ça très bien, vousverrez.

— Le Club vosgien ? s’étonne-t-elle. Il faut faire partie d’un club pourcourir ?

— Non, pas nécessairement. Ce sont eux qui balisent les sentiers, voilà tout. Bon… Je vous aide à décharger vos valises ?s’impatiente-t-il.

— Ce ne sera pas nécessaire, je n’en ai qu’une, lui dit-elle, en tapotant sur son seul et uniquebagage.

Signe d’un départ aussi précipité qu’audacieux,songe-t-elle.

— Vous n’avez emporté qu’une valise avec vous ?s’étonne-t-il.

— À quoi bon s’encombrer ? lui répond-elle du tac au tac. Le studio est meublé, n’est-cepas ?

— Oui, tout à fait. Vous connaissez la durée de votreséjour ?

Lorsqu’elle a pris contact avec François, Joséphine lui a précisé qu’elle souhaitait séjourner dans les Vosges pour plusieurs semaines. Depuis, elle s’est accommodée de ce déracinement et, de temporaire, sa décision a pris une alluredéfinitive.

Joséphine a décrété qu’il n’y aurait pas de retour enarrière.

— Indéterminée, lui répond-elle, sûred’elle.

François lève un sourcil, signe d’un certainétonnement.

— Vous n’avez pas loué le studio à quelqu’un d’autre au cours des prochains mois ? lui demande immédiatementJoséphine.

— Non, la rassure-t-il. Restez autant que vous le souhaitez. Votre studio se trouve par ici, ajoute-t-il en l’invitant à sortir de lapièce.

Ses parterres de fleurs, son métier, sa passion pour la lecture, ses activités sportives, la rénovation du studio, l’aménagement intérieur de sa maison… Joséphine a posé beaucoup de questions, mais son interlocuteur ne semble pas disposé à partager sonenthousiasme.

C’est comme si François voulait à tout prix marquer immédiatement le « chacun chez soi » et éviter que la discussion ne prenne un tour pluspersonnel.

— Je vous y conduis par là, mais le studio possède une entrée indépendante, lui explique-t-il, tout en la conduisant à travers un dédale de couloirs et decorridors.

— La maison comporte d’autres logements ? l’interroge Joséphine en examinant le nombre de portes qui s’étale devantelle.

— Il y aurait de la place pour en faire plusieurs. La maison est une ancienne ferme. Mais pour l’instant, je n’en ai aménagé qu’unseul.

Alors qu’il sort un trousseau de clés de sa poche, Joséphine le retient denouveau.

— Une dernière chose, lui dit-elle. Pouvez-vous me dire où se trouve la Piquante Pierre ? J’aimerais y allercourir.

— Pourquoi la Piquante Pierre en particulier ? lui demande-t-il,intrigué.

— J’en ai entendu parler, il paraît que c’estjoli.

— Vous avez entendu parler de la Piquante Pierre ? Depuis laBretagne ?

— Je me suis rancardée sur la région avant de venir, luiexplique-t-elle.

Joséphine ou l’art de la sémantique. Ce faisant, elle ne maquille que plus ou moins lavérité.

— C’est un endroit magnifique. Et chargé d’histoire qui plusest.

— Vous m’en dites un peu plus ? luidemande-t-elle.

— Je vous laisserai en juger parvous-même.

François se tient déjà sur le pas de laporte.

— On peut peut-être se tutoyer ?ajoute-t-elle.

Elle perçoit une sorte de gêne dans l’attitude deFrançois.

— Je vous laisse vous installer,conclut-il.

Il s’apprête à ajouter « Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas », mais s’abstient de le faire. Déjà, il referme la porte derrière lui et la laisseseule.

Plus qu’une bricole à régler et je me sentirai chez moi, penseJoséphine.

La jeune femme consulte son téléphone, hésite un instant puis compose le numéro de son père. Elle est soulagée de tomber sur sa messagerie. Adoptant un ton neutre et détaché, elle lui assure qu’elle a fait bonne route et qu’elle est bien installée. Elle raccroche, en espérant qu’il ne rappellepas.

Elle reste un instant plantée sur le seuil de la porte, pour s’imprégner de l’atmosphère dégagée par lelieu.

Entre le studio qu’elle occupe et la partie habitée par François, le contraste est saisissant. Idéalement orienté, son appartement a été rénové avec goût. Les larges ouvertures qui y ont été pratiquées donnent sur le jardin situé à l’arrière de la maison et, plus loin, sur les montagnesenvironnantes.

La couleur du parquet massif en chêne clair est semblable à celle des poutres apparentes qui traversent la pièce sur toute sa longueur. Le coin cuisine, séparé du reste de la pièce par des lames de claustra, fait face à un pan de mur revêtu d’un parement composé de pierres en granit, de taille et de formedisparates.

La teinte beige du lustre et des appliques murales est assortie à celle desrideaux.

Joséphine s’en approche, les ouvre en grand afin de baigner la pièce de lumière et les ramasse sur les deux extrémités des fenêtres grâce à de finescordelettes.

La décoration se résume à quelques pièces posées ici et là : un globe terrestre, une malle de voyage de couleur marron foncé, un grand miroir en osier, un vase et une paire de bougeoirs. Compte tenu de leur âge, ces objets ont dû être chinés, ou peut-être François les a-t-il récupérés dans son propre salon. Néanmoins, ces éléments, quoique peu nombreux, confèrent à l’ensemble un style authentique etélégant.

Joséphine s’installe sur le lit en adoptant la position de l’étoile de mer, pratique de grandes inspirations puis sent aussitôt quelque chose se libérer enelle.

Les dernières chaînes qui l’étreignaient viennent dedisparaître.

Elle se sent déjà chez elle et ne peut plus s’arrêter desourire.

Ça y est, elle est arrivée àdestination.

Nouveau départ, nouvellevie.

La jeune femme se relève, s’étire puis va ouvrir savalise.

Elle saisit sa trousse de toilette, en sonde le contenu puis attrape la plaquette de médicaments qui s’ytrouve.

Elle fait une nouvelle fois le tour de la pièce, vient se figer devant le miroir et examine le reflet de son visage souriant. Ce dernier n’inspire pas seulement la gaieté : il s’en dégage un véritablerayonnement.

Joséphine regarde longuement les comprimés, hésite, puis les jette à lapoubelle.

Chapitre 3

Camille,

Ça y est, je suis arrivée dans lesVosges.

Pardon de ne pas être venue plus tôt ! Pourquoi n’y ai-je pas pensé avant ?! J’aurais dû prendre cette décision il y a des semaines. Quand je pense à tout ce temps qu’on a perdu toi et moi, ça me rend totalement folle. Mais peu importe, désormais, je suis là, près detoi.

Je suis installée dans un studio situé non loin de la Piquante Pierre. J’ai hâte de découvrir cet endroit que tu affectionnestant.

Le propriétaire du gîte s’appelle François. Il ne paraît pas très volubile. Pour ne pas dire légèrement sur la défensive. Il semble si droit et si carré ! Il paraît mener une vie si bien rangée ! Cet homme respire la demi-mesure. Qu’à cela ne tienne, je composerai avec son tempérament et je m’adapterai. Sa neutralité compensera mes propres excès et l’on arrivera às’entendre.

Ce n’est pas pour lui que je suis venue ici, mais c’est important pour moi. J’ai envie d’apprendre à le connaître. Ces rencontres forment le matelas de cette nouvelle vie et j’ai envie de faire de mon existence une immense bataille de polochons ! Je veux découvrir chacune des personnes qui se trouvent sur mon chemin et apprivoiser quiconque voudra bien s’approcher. Je veux saisir chaque occasion pour m’enenrichir.

J’ai hâte d’en apprendre davantage à son sujet, je suis sûre qu’il regorge d’histoires et d’anecdotes sur la région… Il a tellement à me fairedécouvrir !

Sans compter qu’on va pouvoir sillonner la région ensemble. Sa carte IGN était dépliée sur le coin de la table et j’ai vu une paire de Salomon sur son étagère à chaussures. Partager une session de sport, c’est aussi un bon moyen de faire connaissance ! Si ça se trouve, vous vous connaissez tous lesdeux !

Il me suffit de trouver la recette d’une cohabitation réussie. Je suis la spécialiste de la tambouille, j’arriverai à dégoter les ingrédients pourl’assaisonner.

Si tu savais comme je suis heureuse de t’avoir rejoint ! C’était devenu intenable de vivre si loin de toi. La mer, les vagues et les goélands ne m’appartenaient plus parce que rien ne les rattachait à toi. Ils étaient devenus sinistres, hostiles et menaçants. Ces montagnes vosgiennes me sont étrangères. Pourtant, elles font tellement partie de ton environnement que je m’y sens déjà chez moi. L’inconnu ne me fait paspeur.

En m’approchant des Vosges, j’ai senti les verrous sauter les uns après les autres puis, une fois parvenue à destination, je me suis sentie comme l’alpiniste qui découvre l’immensité du paysage après une dure et longueascension.

C’est comme si l’on m’avait placée en apnée pendant des semaines et qu’enfin, je retrouvais de l’air. Grâce à toi, je respire à pleinspoumons.

Plus les semaines passaient, plus je m’enfonçais. La situation me paraissait sans issue. Je retournais le problème dans tous les sens et je ne voyais que desimpasses.

Enfin, c’est un boulevard qui m’est apparu. Une avenue longue de millekilomètres.

Quand on n’arrive plus à sortir la tête de l’eau, c’est qu’il est temps de s’éloigner des flots, n’est-cepas ?

J’ai quitté le port pour trouver un nouvel ancrage. Et cet ancrage, c’est toi. Sans remords, sans regret. Juste armée de la conviction de prendre la bonnedécision.

Elle ne sera pas du goût de tout le monde. Je suis partie précipitamment et, à l’heure qu’il est, Papa me croit en vacances. Je n’ai pas eu le courage de lui révéler le caractère définitif de mon voyage. Chaque chose en son temps. Inutile de lebrusquer.

Je me suis sentie vaguement coupable durant les trois premiers kilomètres du trajet. Je me suis trouvée apaisée durant les sept cent quatre-vingt-dix-sept autres. Après tout, combien d’enfants vivent loin de leursparents ?

Désormais, mon bonheur ne dépend plus que de toi. De toi, de moi, denous.

Le temps défilait tellement lentement là-bas. Cette distance entre nous était devenue insoutenable tandis que cette nouvelle proximité me rassure. Près de toi, je suis en sécurité. À l’abri destourments.

J’ai besoin de marcher sur tes pas, de sentir ta présence, de respirer ton air et d’évoluer dans ton univers. Je ne peux plus vivre sans toi. Ça me paraît tellement évidentmaintenant !

Je suis arrivée dans ta région un jour de grand beau, ça ne peut que présager de magnifiques surprises. Cette nouvelle vie ne peut être faite que de beaux cadeaux, j’en suisconvaincue.

Personne ne me fera renoncer à toi. Ni la chimie, ni rien ni personned’autre.

Je suis arrivée jusqu’àtoi.

La vie estbelle,

Tendrement,

Joséphine.

Chapitre 4

Cherjournal,

J’ai accueilli aujourd’hui ma première locataire. Elle s’appelle Joséphine. Elle est âgée de24 ans.

Elle a atterri ici, sans y avoir aucune attache et sans que je comprenne bien ni comment ni pourquoi. Elle m’a avoué n’avoir dans le secteur ni boulot, ni famille, ni connaissance. Bien sûr, elle est jeune et l’inconnu ne lui fait pas peur. Mais, tout de même, n’est-ce pas un peuétrange ?

Je me suis dit qu’elle pourrait pallier un peu la solitude et briser le calme qui règne dans cette si grande maison. J’ai pensé qu’offrir la location du studio serait un bon moyen de faire un pas vers quelqu’un, de tisser des liens et de renouer un peu avec le mondeextérieur.

Mais lorsqu’elle a franchi le seuil de la porte, je me suis dit que j’avais commis une erreur… Je ne suis pas prêt àça !

Je l’ai entendue arriver avec sa musique à tue-tête et, dès qu’elle a pénétré dans cette maison, elle m’a fait l’effet d’un raz-de-marée. Voilà, c’est exactement ça ! Joséphine est un coup de vent qui a voulu souffler sur des choses qui n’avaient pas bougé depuis quarante ans. C’est comme si elle avait voulu tout bousculer en l’espace de dixminutes.

Si je ne l’avais pas arrêtée, elle m’aurait fait une danse du ventre et aurait couru un marathon au milieu du salon. En l’espace de cinq minutes, nom deDieu !

Dans sa lancée, elle aurait aussi abattu une cloison. « Pour ramener un peu de lumière ». J’ten foutrais moi de la lumière ! Je ramène ce que je veux chez moi. Est-ce que je lui demande d’apporter la tempérance et lamesure ?

Elle m’a posé des tas de questions, en souriant et en virevoltant à travers la pièce comme si elle connaissait les lieux depuistoujours.

« On va cohabiter, on aura le temps d’en discuter ! » m’a-t-elle affirmé le plus naturellement dumonde.

Et puis quoi encore ?! Elle dit ça comme si l’on allait passer nos soirées à refaire le mondeensemble !

Je lui offre un toit sur la tête en échange d’un loyer. Un point c’est tout. On va aller bosser toute la journée, on va rentrer le soir, chacun dans nos logisrespectifs.

« Bonjour », « bonsoir », nos échanges se limiteront àça.

J’ai vite coupé court à la conversation, vivant chacune de ses questions comme uneintrusion.

Est-ce elle qui est bien trop volubile ou moi qui ne suis qu’un vieux loupsolitaire ?

Et qu’est-ce que c’est que cette histoire de Piquante Pierre ? Elle n’a jamais mis les pieds dans les Vosges, elle me l’a avoué. Comment peut-elle connaître ce lieu ? Dans le département, on est fiers de nos trésors, mais, enfin, soyons raisonnables. Elle vient de Tréguennec. Il est strictement impossible qu’elle en ait entenduparler.

J’ai été saisi d’une sensation étrange lorsqu’elle a prononcé le nom de celieu.

Parce que je revois mon père, cet émérite professeur d’histoire-géographie que tous les élèves appréciaient au collège de Vagney, emmener une fois par an ses élèves là-haut pour leur expliquer les événements tragiques qui s’y étaient déroulés. Il était tellement doué pour attiser la curiosité de ses élèves et leur transmettre son savoir ! L’aura de René Receveur est exactement celle dont je ne suis pas en mesure d’envelopper cette classe de 3eC avec qui j’ai le sentiment que l’année va êtrelongue…

La dernière chose dont j’avais besoin, c’est cette présence brusque, cavalière et désinvolte dans mon salon. Je réalise maintenant à quel point je n’y étais paspréparé.

Joséphine est arrivée avec une valise seulement, donnant l’impression de ne pas avoir de passé et de sortir de nulle part. C’est comme si elle avait été parachutée ici en laissant ses souvenirs loin d’elle. N’y a-t-il plus que le présent et l’avenir qui comptent pourelle ?

Moi je suis attaché aux souvenirs. Trop, peut-être ? Je vis au milieu d’eux. C’est peut-être la raison pour laquelle la conduite de ma locataire me paraît siétrange.

Je ne suis pas professeur d’histoire pour rien… Je n’ai pas osé enlever un seul des meubles qui ornait la maison de mon père depuis son décès. D’une certaine manière, cette maison est encore la sienne et je n’ose pas m’approprier les lieux. Lorsqu’il est décédé il y a cinq ans, j’avais des tas de projets. Puis j’ai fini par m’habituer et j’ai tout laissé en l’état. J’aurais mieux fait de rénover ma cuisine, mon salon et ma salle de bains. Mais pourquoi ai-je préféré transformer le grenier en studio ? Quelleidée ?!

Est-ce que je vais réussir à m’entendre avec elle ? Joséphine semble tellement…différente.

Je regrette d’avoir posté cette annonce delocation.

Elle a quitté la Bretagne pour les Vosges et m’a indiqué qu’elle séjournait ici pour une durée indéterminée. Autant dire qu’elle a traversé la France pour arriverjusqu’ici.

Il y a forcément un motif qui l’a conduite dans ce petit village perdu au milieu des Hautes Vosges. J’en suis convaincu. Mais quel qu’il soit, il va falloircomposer.

J’ai vu dans cette cohabitation une belle occasion de bousculer un peu mes habitudes, mais, désormais, j’ai peur de chambouler ma vie toutesimple.

Et si j’avais commis la plus grosse erreur de mavie ?

François.

Chapitre 5

Joséphine a dit vrai à François : le secteur de l’aide à domicile embauche sans cesse, raison pour laquelle elle n’a éprouvé aucune difficulté à décrocher unemploi.

Il a suffi d’un coup de fil à une association d’aide à domicile. La première de laliste.

— Vous pouvez commencer dès demain ? lui avait demandé la directrice de l’agence.

La pénibilité de ce métier rend le secteur coutumier des arrêts de travail. « Plus que dans le BTP ! » s’était exclamée son interlocutrice. Par conséquent, cette nouvelle recrue est la bienvenue pour soulager des salariées à bout de souffle et alléger des planningssurchargés.

Déjà, la liste de ses interventions s’affiche sur le téléphone deJoséphine.

Sa première bénéficiaire s’appelle Madeleine. Elle habite Planois elle aussi et Joséphine ne rencontre guère de problèmes pour trouver sa maison puisqu’elle a pris le temps d’aller repérer les lieuxavant.

L’association lui a donné assez peu d’indications concernant la situation de la vieille dame. Joséphine sait simplement qu’elle ne souffre d’aucune pathologie lourde. « Âgée de 90 ans — GIR 4 1 ». Voilà ce qu’on lui a indiqué. Ce qui signifie que Madeleine a conservé la faculté de se déplacer dans son logement et n’a besoin que d’une aide ponctuelle pour certains actes de la viequotidienne.

Joséphine aurait bien aimé en savoir davantage sur cette fameuse « Madeleine ». Sa situation familiale, son parcours de vie, son état de santé, son tempérament, les difficultés qu’elle rencontre auquotidien…

Sur le papier, la mission d’une auxiliaire de vie consiste à aider les personnes âgées dans les actes de la vie courante. Dans les faits, il lui appartient aussi et surtout de s’adapter aux personnes dont elle s’occupe, de s’accommoder de leur tempérament et de respecter leurs façons de vivre. C’est ce qui est le plus complexe quand elle débarque chez uninconnu.

Après tout, le sens de l’adaptation doit être une seconde nature quand on exerce ce métier. Lorsqu’on est confrontés à l’humain dans toute sa diversité, il faut savoir être flexible. Et même si l’association lui avait donné de plus amples indications, rien ne remplace la rencontre et la phase d’apprivoisement qui en découle. Il faut apprendre à se connaître pour que la confiances’installe.

Aujourd’hui, Joséphine a pour mission d’aider Madeleine à faire satoilette.

Elle sort de son véhicule, vérifie qu’elle se trouve à la bonne adresse puis sonne à laporte.

— J’arrive, j’arrive, claironne une voix chantante depuis ce que Joséphine suppose être levestibule.

Madeleine apparaît toutsourire.

— Bonjour ! C’est l’association « Du côté de chez vous » qui m’envoie, lui explique la jeune femme. Je suis votre nouvelle aide à domicile. Je m’appelleJoséphine.

— Tiens donc ! Joséphine, comme l’ange gardien ?! s’exclameMadeleine.

— Comme l’ange gardien,oui.

— Ça alors, c’est merveilleux ! Entrez, entrez, ne restez pas dehors, vous allez attraperfroid !

D’emblée, Joséphine apprécie le ton protecteur et maternant que la vieille dame emploie avecelle.

Sa bénéficiaire conduit l’auxiliaire de vie à travers un couloir particulièrement encombré et, alors qu’elles pénètrent toutes deux dans la pièce principale, Joséphine reste parfaitementstatique.

La jeune femme croit voir le salon de François, mais en dix fois plus saturé. L’intérieur est propre et paraît bien entretenu, mais Madeleine semble profondément conservatrice. Exagérémentconservatrice.

À droite, elle aperçoit un immense bahut en bois sombre, sur lequel elle ne dénombre pas moins de quatre lampes d’appoint de toutes couleurs et de toutes formes, deux chandeliers, trois vases, une Vierge fluorescente, une immense pile de journaux et de magazines, plusieurs peluches et poupées et ce qui ressemble à une collection de boîtes de biscuits enfer.

À gauche, la jeune femme ne peut que deviner le contenu d’une grosse armoire car ses portes ne sont qu’entrouvertes. Mais, de toute évidence, il y règne un bazar semblable à celui qui est amassé sur le bahut. Les deux meubles de rangement se font face et semblent se toiser, se demandant probablement qui ploiera lepremier.

Le parquet doit se poser des questions sensiblement identiques car, en matière de concentration élevée d’objets en tout genre, les imposants meubles sont loin de détenir unmonopole.

Une guitare à qui il manque trois cordes est posée à même le sol, à côté d’une roue de vélo, d’un ballon de foot, d’une boîte à outils, d’un escabeau et d’une pile de cartons traduisant un minuscule effort de rangement etd’organisation.

Sur le dos d’un grand chien en bronze ont été posés une caisse enregistreuse, un vieux téléphone et une petite horloge comtoise. Derrière cet assemblage dont l’équilibre semble pour le moins précaire, Joséphine croit même deviner la présence d’une pompe à eau en fonte semblable à celles que l’on trouvait autrefois dans lesvillages.

Un grand fauteuil vert olive semble avoir du mal à trouver sa place dans cet ensemble. Il doit chercher une position confortable depuis plus d’un siècle. L’un des accoudoirs a lancé un ultime appel au secours en se désolidarisant du reste de l’armature. Malgré l’amputation, rien ne s’est produit. Voyant que rien ne se passait, il a abdiqué et reste là, tassé sur lui-même, un morceau de lui enmoins.

Un pan de mur entier est recouvert de photographies. Certains des clichés sont en noir et blanc, d’autres sont jaunis par le temps, les derniers semblent plus beaucoup récents. Certaines photos ont été aimantées sur d’autres, plus anciennes. L’auxiliaire de vie en déduit que Madeleine doit être entourée par une grandefamille.

— Où est-ce que je peux poser mon sac à main ? demande Joséphine à la vieilledame.

— Posez-le donc où vous voulez ! Enfin… Où vous pouvez plutôt. Comme vous le voyez, j’accumulebeaucoup.

Joséphine s’en dessaisit et le glisse entre un panier rempli de pelotes de laine, de patrons, d’aiguilles et de tricots entamés, et un canapé sur lequel ont été posés des coussins aux couleurs dépareillées ainsi que deux claviers d’ordinateur et une antiquetélévision.

— L’huile de moteur, c’est mon petit-fils qui l’a oubliée ici la semaine dernière, lui explique la vieille dame en désignant la bouteille d’un geste de la main, comme si cette dernière constituait le seul élément qui devait ne pas se trouver dans lapièce.

Madeleine fait le tour de la table, mais il y règne un tel désordre qu’elle disparaît un instant du champ de vision de l’auxiliaire devie.

Pourvu qu’il ne faille pas faire la poussière sur chacun des bibelots, pense immédiatementJoséphine.

— Vous êtes nouvelle à l’association ? l’interroge la vieille dame. Je ne crois pas vous avoir déjàvue.

— Je suis arrivée dans les Vosges la semaine dernière, et vous êtes ma premièrebénéficiaire !