Un peu plus loin - Marie CLAUDE - E-Book

Un peu plus loin E-Book

Marie CLAUDE

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Beschreibung

Une paire de baskets, un camel-back et une lampe frontale : voici la façon dont Agathe est équipée pour réaliser une balade longue de 200 kilomètres à travers les montagnes vosgiennes. Un philosophe d'entreprise un peu contrariant, un délégué du personnel légèrement hargneux et une hiérarchie impitoyable : voilà la recette pour semer un joyeux bordel au sein d'une équipe déjà en ébullition. Partez à la rencontre de deux mondes contrastés qui se mêlent, s'emmêlent, s'agitent, se bousculent puis finalement se confondent. Découvrez deux univers où les événements s'enchaînent à une cadence (presque) infernale.

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Seitenzahl: 353

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Un peu plus loin

MarieCLAUDE

Du même auteure:

La courteéchelle

Copyright © 2021 - Marie CLAUDE

Tous droits réservés dans tous pays

N° ISBN : 978-2-9570350-4-5

Aux cinq doigts de lamain

Les personnagesprincipaux

Agathe, la directrice de filiale obstinée etintransigeante ;

Fernand, le chef d’équipe sur qui l’on sait pouvoircompter ;

Simone, lafemme de ménage poète à ses heuresperdues ;

Baptiste, le philosophe d’entreprise à la hauteur de vuerassurante ;

Antoine, le directeur général délégué qu’on adoredétester ;

Olivier, le directeur général toutcourt ;

Patrick, le délégué syndical au tempéramentombrageux ;

Nicolas, Grégory et Alexandre, le trio de choc qui trimballe quelquescasseroles ;

Stéphane, l’ultra-traileurNormand.

Chapitre1

« J’arrive sur la course pleine de confiance en moi, en mes capacités à aller au bout. Je me connais, je suis entraînée au mieux, je suis prudente, je suis têtue, je sais que je vais réussir et que je vais me régaler. »

– MurielleBourbao

Vendredi 13 septembre 2019 à 23 h 00 – Saint-Nabord (stade des Perrey)

Agathe a essayé de dormir, mais n’est pas parvenue à trouver le sommeil. Un mélange d’excitation et d’empressement l’a en permanence maintenue dans un état d’éveil. Elle jette un œil sur sa montre et, tel un automate, bondit de son lit puis saisit les affaires qu’elle a préparées quelques heures plus tôt.

Alors qu’elle se vêtit, chacun de ses gestes trahit une forme d’urgence. Elle a répété sa partition des dizaines de fois. Ce morceau-là ne laisse aucune place au hasard et la pousse à exécuter machinalement ses gestes.

En dépit des prescriptions figurant sur le plan établi par la naturopathe consultée spécialement pour l’occasion, la jeune femme ne veut rien avaler maintenant. Elle connaît son métabolisme par cœur. De plus, il est temps d’y aller : le moindre retard pourrait remettre en cause ce pour quoi elle s’est préparée depuis des mois. Assurée de disposer de tout ce dont elle a besoin, elle ne vérifie pas le contenu de ses sacs. Elle les endosse, se dirige vers la porte, tourne deux fois la clé dans la serrure, laisse sa grande maison vide, puis monte dans son véhicule.

Arrivée à destination, elle regarde autour d’elle avec une certaine impatience. Le stade des Perrey situé à Saint-Nabord constitue le lieu de rendez-vous de tous les participants.

Il est temps de commencer les chosessérieuses.

Les conditions météorologiques annoncées pour le week-end sont mitigées, mais pour l’instant, seule une brise fraîche vient caresser ses cheveux blonds coupés court. Agathe les coiffe d’un bandeau afin de s’en protéger. La nuit est claire et le ciel étoilé et, même à cette heure tardive, les températures font preuve de clémence. Ces prédispositions célestes ne peuvent être que de bon augure.

Lors du retrait des dossards, quelques heures plus tôt, ce microcosme installé spécialement pour les besoins de cette manifestation revêtait une autre allure. Peut-être la tension dégagée par les participants charge-t-elle l’atmosphère, ou la nuitl’opacifie-t-elle ?

— Allez déposer vos sacs de délestage et venez manger un morceau ! lui propose un bénévole en la dirigeant sous l’un des chapiteaux en toile.

Les sacs en question sont ceux qui seront acheminés vers les points de la course appelés les bases de vie, dans lesquelles les coureurs pourront notamment retrouver leurs affaires (vêtements de change, alimentation…).

Après s’en être dessaisie, elle se dirige vers la table contenant les victuailles, une collation étant offerte par l’organisation. Agathe observe les quelques coureurs déjà installés, mais n’y aperçoit aucun visage connu. La plupart des bancs sont inoccupés.

Un buffet s’étend sous ses yeux : thé, café, croissants et autres viennoiseries… Un véritable petit-déjeuner. Excepté qu’il est bientôt minuit.

— Qu’est-ce que je vous sers ? lui demande un membre de l’organisation.

Elle hésite un instant : aucun des aliments proposés ne lui fait réellement envie.

— Une part de brioche, s’il vous plaît.

Qu’importe : il ne s’agit pas d’éponger une quelconque faim, mais davantage de profiter de la présence d’autres participants, de la lumière, des rires des bénévoles qui plaisantent entre eux. Dans quelques heures, elle se retrouvera seule dans la nuit noire. Autant s’envelopper autant que possible de chaleur humaine.

Une dernière formalité à accomplir et elle pourra rejoindre le sas de départ. Agathe se dirige vers un autre chapiteau et se plante devant l’un des organisateurs.

— Nom et prénom ? l’interroge celui-ci.

— Agathe Bertin.

Il vérifie la liste qu’il tient sous ses yeux, et coche le nom correspondant.

— Vous connaissez la plaisanterie du voleur et du champion de course àpied ?

— Ditestoujours…

— Un voleur s’enfuit avec le portefeuille d’un champion de course à pied. Un passant s’offusque « Vous n’avez pas pu le rattraper ? » s’étonne-t-il. « Bien sûr que si », répond le coureur. « Je l’ai doublé, mais lorsque je me suis retourné, il n’était plus là ! »

— Vous la faites à tous les participants ? le défie-t-elle, rieuse.

— Bon courage, Agathe.

— Merci, lui répond-elle simplement.

Enfin, elle rejoint la raquette de départ. La voilà sur le point de partir. Plus que quelques minutes de patience, et il sera temps de s’élancer. Elle gesticule et ne tient plus en place, n’aspirant qu’à donner la réplique à ses muscles enébullition.

Certains ont laissé l’anxiété les gagner, d’autres font des selfies, les plus précautionneux examinent une dernière fois le contenu de leur sac de course tandis que les plus chanceux embrassent leur moitié. Elle regarde ces couples, esquisse un sourire, puis se place légèrement en retrait.

S’adossant à une barrière, Agathe ferme les yeux afin de ne pas se laisser asphyxier par l’angoisse des autres coureurs.

— On est mieux ici, pas vrai ? lui demande l’und’eux.

Elle le détaille rapidement. La quarantaine, mal rasé, un 1 m 70, une silhouettefine.

— Je m’appelle Stéphane,ajoute-t-il.

Un air plutôt sombre, mais serein malgré lescirconstances.

Pourquoi faudrait-il faire connaissance maintenant ? Les participants sont nombreux et les probabilités qu’ils se recroisent sur le parcours paraissent infimes.

— Moi, c’estAgathe.

Elle échange un sourire avec lui puis fixe la bannière contre laquelle il est adossé et sur laquelle figure le nom de l’entreprise qui sponsorise l’opération des « dossards solidaires de l’Infernal » : « Madame ». Le but affiché est, comme souvent, de réunir des fonds pour financer la recherche liée à une maladie. Cette année, l’argent récolté sera reversé à l’association « Vaincre la fibromyalgie ». Afin de marquer son soutien, Agathe a collé l’autocollant correspondant sur son sac de course. De la même manière que la plupart des coureurs présents ici avec elle.

Alors qu’elle réprime un sourire à l’idée que cette opération soit devenue la mascotte de cette édition 2019, le speaker leur demande à tous de s’approcher.

Commence un briefing de quelques minutes sur les différents types de balisage, et, bien sûr, l’obligation de ne rien jeter dans la nature. Chacun écoute attentivement sonallocution.

Pourquoi y a-t-il besoin de rappeler annuellement l’obligation pour chaque coureur de remporter ses déchets avec lui ? se demande Agathe. Le pire, c’est que, malgré cette mise en garde, l’organisation devra tout de même assigner à quelques bénévoles la mission de nettoyer les sentiers après lacourse.

Puis, de la sono, s’élèvent les premières notes de la musique, annonçant ainsi l’imminence du départ. Les visages se tendent, les sourires s’effacent et l’angoisse devient palpable. La mélodie a pour effet de quadrupler la pression ressentie par chacun des coureurs et de charger cet instant d’avant-départ d’une intensité telle qu’il est difficile de résister.

Agathe se rend totalement perméable à cette effervescence, prend de grandes inspirations pour s’emplir d’oxygène et regarde le ciel comme pour ne faire qu’un avec la nature qu’elle va défier pendant quelques heures.

Des frissons la parcourent et des micro décharges électriques éveillent chacun de ses membres.

La coureuse n’a ni envie de se mesurer aux autres dans un esprit de compétition ni besoin de les jauger dans le but de les défier. Ici et maintenant, il ne s’agit pas d’identifier lequel d’entre eux réalisera la meilleure performance. Au contraire, ils sont là, ensemble, l’esprit tourné vers un même objectif et cherchant les uns chez les autres le courage qui leur manque.

Enfin, l’ultime décompte commence pour un départ prévu à minuit.

Agathe fixe l’écran géant et les nombres qui y sont affichés.

DIX.

Le speaker égrène lentement les quelques chiffres qui la séparent du départ de la course.

NEUF.

Elle fixe ses chaussures…

HUIT.

… allume safrontale…

SEPT.

… ajuste soncamel-back…

SIX.

Au-dessus des coureurs, sur un talus, des lettres s’enflamment les unes après lesautres…

CINQ

Jusqu’à ce qu’Agathe puisse lire distinctement le nom de la course à laquelle elle a choisi de participer.

QUATRE.

« L’INFERNAL ».

TROIS.

Un feu d’artifice illumine le ciel étoilé, mais elle se sent tellement déterminée à partir qu’elle n’y prête que peu d’attention.

DEUX.

Le moteur du quad qui ouvre la course vrombit.

UN.

Si elle suit son plan de course, elle franchira la ligne d’arrivée dans quarante-huit heures.

ZÉRO.

Après avoir parcouru 200 kilomètres dans les montagnesvosgiennes.

Chapitre2

« Si l’on veut devenir numéro un mondial en trois ans, on est contraint de faire appel au marché par le biais des bourses et des fonds d’investissement. Ceux-là réclament beaucoup de revenus sous forme de dividendes. Vite et beaucoup. Ce qui active des valeurs de puissance, de rapports de force et justifie une prédation presque sanslimite .»

– EmmanuelDruon1

Janvier 2019 – dans l’entreprise, quelques mois avant le départ de l’Infernal

Agathe s’apprête à franchir la porte qui la mènera dans la salle de réunion où Olivier Toursel, le président-directeur général de la structure, a convoqué un conseil d’administration.

Ce mois-ci, ce dernier a lieu au sein de la filiale dirigée par la jeunefemme.

Celle-ci connaît chacun des membres qui y siègent et, quel que soit l’ordre du jour, elle se trouve en terrain conquis. Cette cheffe d’entreprise a réussi à se faire une place dans ce milieu masculin, s’érigeant en directrice de filiale obstinée et, à bien des égards,intransigeante.

La salle de réunion n’est séparée du reste de l’usine que par une grande cloison en verre. Une façon de signifier que les réunions de la direction n’incarnent pas un univers cloisonné et déconnecté du reste del’usine.

Située à l’extrémité du bâtiment, la pièce donne sur une terrasse en caillebotis que l’on peut apercevoir depuis une large baie vitrée. Les quelques tables sont entourées de sièges bleus, jaunes et blancs auxquels sont assortis deux divans, ainsi que les quelques éléments de décoration posés ici et là. Un style épuré néanmoins coloré qui réchauffe l’ambiance de ces réunions dont les ordres du jour ne sont pas toujours hauts encouleur.

— Commençons sans plus attendre, dit Olivier en selevant.

Celui-ci se trouve à la tête du groupe depuis maintenant deux ans et n’a jamais caché ses ambitions, ses projets et son envie d’avancer. Il avait à peine eu le temps de découvrir le groupe et ceux qui y travaillent, qu’il déposait sur la table du conseil d’administration son package pourl’avenir.

Il se montre énergique et investi, à tel point qu’Agathe se demande s’il reste un espace disponible pour que le dialogue naisse, pour que les objections s’expriment, pour que la vision du futur soit façonnée à plusieurs mains.

Agathe observe son supérieur, puis chacun des participants assis autour de la table. Ils ne sont que cinq : outre Olivier y participent les directeurs des deux autres filiales du groupe ainsi que Patrick, qui assume la fonction de comptable au sein de sa filiale et qui y siège en sa qualité de délégué du personnel.

Étrangement, sans que la jeune femme puisse expliquer pourquoi, il lui semble que l’ambiance est chargée d’une certaine solennité. Pesante autant qu’elle est inhabituelle. Une chape de plomb plane dans l’atmosphère et elle se redresse afin d’écouter attentivement chacune des paroles prononcées par Olivier.

Scrutant la salle, elle note immédiatement la présence de deux chaises vides. Ces sièges gravitent ostensiblement autour du directeur général, à sa droite et à sa gauche. Pourtant, aucun des membres conviés à cette réunion ne s’est fait porterabsent.

— À moins que nous n’ayons des invités surprises, l’interrompt Agathe sur le ton de la plaisanterie, peut-être pourrions-nous occuper ces chaises-là ?

— Il se pourrait que nous en ayons, lui répond Olivier. C’est parti. Premier point à l’ordre du jour… reprend-ilprécipitamment.

Il aurait souhaité dissuader Agathe de poser davantage de questions qu’il n’aurait pas procédéautrement.

— Comme vous le savez tous, le fonds d’investissement « Odyssée » s’apprête à faire son entrée dans le capital de notre société.

Le fonds « Odyssée », bien sûr. Le principe est simple et élémentaire : il s’agit d’allier l’équipe dirigeante actuelle à un investisseur externe qui se verra ainsi offrir le contrôle économique de l’entreprise. Pour ce groupe non coté en bourse, l’appel à ce partenaire constitue un procédé efficace pour obtenir rapidement des fonds importants.

Le soutien financier est de taille pour cette entreprise spécialisée dans les produits destinés à l’hygiène intime des femmes et la participation convoitée par Olivier depuis sa nomination en tant que directeurgénéral.

— Cette campagne de financement est essentielle pour nous,poursuit-il.

Elle doit incarner une transition vers une position de leader sur le créneau qu’ils occupent : c’est ce que le directeur ne cesse de répéter comme un mantra au conseil d’administration dans le but de convaincre sesmembres.

« Pourquoi ? » lui avait encore demandé Agathe il y a seulement quelques semaines. « Recruter des talents, acheter des machines performantes, des bâtiments plus spacieux ! » lui avait-il répondu. Le projet est de performer dans le but d’accroître la valeur de l’entreprise.

Ces propos n’ont pas été suffisants pour convaincre la directrice de filiale qui refuse de faire de cet argent frais une fin en soi. Aussi, et malgré la détermination affichée par Olivier, ne peut-elle s’empêcher d’intervenir.

— À quel prix va-t-on écraser la concurrence ? lâche la directrice de filiale sans chercher à maquiller sa désapprobation. La santé financière de l’entreprise n’est pas en péril alors pourquoi faire entrer le loup dans la bergerie ? Personne ici n’ignore que les prétentions des actionnaires finiront tôt ou tard par aller à l’encontre de l’intérêt de noséquipes.

Depuis qu’il a entrepris de finaliser un partenariat avec ce fonds d’investissement, ses relations avec Agathe se sont détériorées, la directrice voyant d’un mauvais œil cet allié financier. Chacun est resté campé sur sa position et la directrice de filiale en fait désormais une question deprincipe.

— L’intérêt de l’équipe, c’est ce qui te préoccupe, bien sûr, ironiseOlivier.

— On dirait que tu en doutes. Pourquoi ça te fait sourire ? le provoque-t-elle.

— Parce que c’est le bordel dans ta filiale, Agathe ! s’énerve-t-il.

Tandis qu’un lourd silence enveloppe la salle de réunion, Agathe détache son regard de celui d’Olivier et fixe à nouveau les chaises vides. Si les deux invités mystères entretiennent un lien quelconque avec le fonds d’investissement, pourquoi n’interviennent-ils pas maintenant ?

— Il ne manquerait plus qu’un conflit social éclate chez toi et ternisse notre image auprès de notre investisseur, reprend Olivier.

Agathe en est convaincue : le directeur général est en train de grossir le trait dans le but d’amoindrir sacrédibilité.

— Tu ne crois pas que tu exagères un peu ? essaie de tempérerPatrick.

Cela fait maintenant des mois qu’Olivier essaie d’attirer l’attention des membres du conseil d’administration sur l’ambiance qui règne au sein de la filiale dirigée par Agathe, saisissant le moindre prétexte pour accabler la directrice. Jusque-là, la jeune femme n’a dû essuyer que quelques remarques assassines de la part du directeur. Mais, aujourd’hui, il semble bien décidé à aller un peu plus loin.

— Pour t’aider à régler tes problèmes relationnels, lui expose-t-il, nous avons fait appel à Baptiste qui est philosophe d’entreprise.

— Bonjour tout le monde ! dit celui-ci qui n’attendait que l’évocation de son prénom pour s’élancer vers le directeurgénéral.

Il traverse la pièce en trottinant, trébuchant au passage dans le pied d’une chaise. Il s’installe à côté d’Agathe et lui adresse un francsourire.

— Olivier m’a tout raconté, lui dit-il. Pas d’inquiétude, vos problèmes ne seront bientôt qu’un lointain souvenir.

Avec dédain, la cheffe d’entreprise détaille des pieds à la tête cet homme dégingandé, puis fixe son regard sur les lunettes posées de travers sur sonnez.

— Vous allez voir, on va bien s’amuser ! ajoute-t-il, dynamique et enthousiaste.

Il frotte ses mains l’une contre l’autre et lui adresse un clind’œil.

— Je suis grand seigneur, lui explique-t-il. Pour le premier jour, j’amène les croissants. Vous les préférez nature ou au chocolat ? En revanche, autant vous le dire, j’aime le bon café. Vous utilisez quoi comme cafetière ? Alors, quand est-ce qu’on commence ?!

— Dans un mois, déclareOlivier.

Songeant tout d’abord qu’il ne peut s’agir que d’une plaisanterie, Agathe ne réussit à opposer à cette intervention aucun argument crédible. Le directeur entretient-il une si mauvaise opinion de l’ambiance qui règne entre Agathe et son équipe ? Méprise-t-il à ce point sa façon de diriger safiliale ?

En même temps, désapprouver publiquement les décisions d’Olivier et le provoquer outrageusement n’était certainement pas à même de servir sa cause. Il était sans doute préférable de faire profil bas. Dans quelques minutes, ce conseil d’administration prendra fin, ce qui formera l’occasion d’initier un dialogue avec lui. Bientôt, elle aura relégué ce malentendu dans les entrailles du passé et pourra chasser cette espèce de clown amateur de café de ses pensées.

— Il me semble que nous avons un autre point à examiner avant de clôturer ce conseil d’administration ? intervientPatrick.

Le comptable triture son stylo et semble particulièrement embarrassé.

— Effectivement, affirme Olivier. Comme vous le savez, notre projet de croissance à long terme implique du temps et un investissement humain important, ce qui justifie que je ne puisse plus assumer seul la direction de l’entreprise.

Agathe avait pressenti que le directeur général ne tarderait pas à s’adjoindre une sorte de bras droit, mais, en dépit du fait qu’elle n’ait pas été mêlée aux tractations ni tenue au courant de son identité, cette dernière ne constitue pas vraiment un motifd’inquiétude.

— Aussi, ai-je pris la décision de m’appuyer sur un directeur général délégué que certains d’entre vous connaissent déjà, poursuit-il.

Quel qu’il soit, il ne fait aucun doute à Agathe qu’elle établira, sans délai, avec lui une relation sereine, ce renouveau constituant une chance pour cetteentreprise.

— Bonjour àtous.

Cette nomination incarne même l’occasion de construire une nouvelle collaboration avec la direction. Auprès d’un individu qui ne pourra que faire abstraction du passif social de sa propre filiale puisqu’il n’en aura précisément pasconnaissance.

— Quelle surprise ! s’exclament en chœur les deux autres directeurs de filiale.

Quelques applaudissements timides résonnent aux oreilles d’Agathe.

— Merci ! s’exclame-t-il.

Mais qui est donc cethomme ?

— Bonjour Agathe,appuie-t-il.

Elle lève les yeux vers celui qui la salue et, tout à coup, l’intervention d’un consultant dans son entreprise lui paraît insignifiante.

Une nouvelle difficulté se tient face àelle.

— ANTOINE ?!

Ce problème-là a un visage qu’elle ne connaît que trop bien et la dernière chose qu’elle a envie de lui répondre, c’est « Bienvenue chezMadame ».

1Citation tirée de l’ouvrage Ecolonomie, éditions ActesSud

Chapitre3

« Le ciel est étoilé et la pleine lune joue, selon l’axe de progression, les frontales d’appoint. Grand moment d’introspection et de solitude. La forêt prend une nouvelle dimension, amplifie et décuple les sensations au moindre bruissement oucraquement.»

– Christian Collet,ultra-traileur

Vendredi 13 septembre 2019 à 2 h 00 du matin – étape allant de Saint-Nabord au Syndicat (kilomètre 21)

Après avoir effectué le tour du stade accueillant la manifestation, les coureurs franchissent quelques prairies, puis un pont flottant spécialement aménagé sur la rivière de la Moselle.

Agathe aperçoit le photographe officiel de l’événement, posté à proximité du cours d’eau. De là, il peut prendre quelques clichés intéressants : il est encore temps d’immortaliser le long ruban lumineux formé par les frontales des participants avant que ces derniers ne se dispersent dans la nuit.

La jeune femme s’est volontairement placée en queue de peloton, parmi les derniers coureurs. Partir en tête ne présente aucune utilité, car elle se ferait rapidement dépasser.

Elle maîtrise la pratique autant qu’elle appréhende les difficultés de ce sport : l’ultra-trail, ainsi que l’on dénomme ces courses à pied de longues distances se déroulant en pleine nature.

La jeune femme sait que la stratégie qui consiste à débuter doucement et à grappiller des places tout au long de la course s’avère efficace.

Ce parcours aux dimensions impressionnantes à travers le massif des Vosges et l’Alsace l’a déjà accueillie lors de sa création en 2016. Aussi, cette traileuse chevronnée a-t-elle calculé ses temps de passage à chacun des quatorze points d’arrêt émaillant le tracé de la course en les calquant sur ceux de cette précédente édition.

*

Après trois kilomètres seulement, les traileurs entament une première ascension vers l’antenne-relais surplombant la ville de Remiremont.

Mais qu’est-ce que je fais ici, bordel ? s’interroge la traileuse qui songe au cheminement qui l’a conduit à aligner autant dekilomètres.

Elle se voit avancer dans la nuit, au beau milieu de la forêt, et la scène lui paraît tout à coup improbable. À cette heure-ci, elle devrait être au fond de son lit.

Puis, il lui semble entendre des coureurs arriver derrière elle. Elle ne distingue d’abord qu’un flot de paroles incessant puis entend leurs pas fouler l’humus et les feuilles mortes. Le groupe approche et la dépasse avec facilité. L’un d’eux parle sans discontinuer tandis que les deux autres restent silencieux. Ils semblent ignorer le concurrent bavard, tentant probablement de rester concentrés sur leur course. Ils la saluent du bout des lèvres, comme pour marquer leur volonté de ne pas interrompre leur camarade.

— Vous avez entendu parler de la dernière de chez Stoots2 ?

Les coureurs n’acquiescent même pas aux propos de leur compère. Pourtant, ils marchent sur un rythme égal, n’essayant pas de ledistancer.

— … plus légère… 300 lumens… une autonomie incroyable ! expose le concurrent en débitant ses paroles à une vitesse surprenante, meublant ainsi la nuit et habitant laforêt.

Le drôle de trio s’éloigne tandis qu’Agathe s’amuse à déchiffrer les paroles du coureur qui deviennent petit à petit inaudibles.

Puis le silence reprend ses droits et elle poursuit sa progression. Seule, car, déjà, la tête de course a pris la poudre d’escampette et la file des coureurs s’estdistendue.

Elle n’ose pas regarder sa montre GPS qui lui indiquerait le kilométrage parcouru : le chiffre serait beaucoup trop insignifiant au regard de la distance restant àcouvrir.

*

La traileuse repense à ses premières courses, d’une dizaine de kilomètres à peine et sur route exclusivement, puis songe à ses premiers marathons, à ses premiers trails... 15, 20, 50, 80, 100, 120, 150 kilomètres. Les montagnes pyrénéennes, les dénivelés alpins, et ses préférées, les délicieuses mais non moins exigeantes courbes vosgiennes. Toujours plus loin, toujours plus haut. Des courses différentes les unes des autres, mais dont l’épilogue qui les concluait était le même à chaque fois : « même pasfatiguée ».

Aujourd’hui, à 37 ans, voilà qu’elle affronte une nouvelle fois une distance dont beaucoup pensent qu’elle comporte un zéro de trop.

*

Après une courte descente, les traileurs remontent vers le Saint-Mont qui offre de jour un magnifique panorama sur la porte des Hautes-Vosges, mais qui, la nuit, ne leur livre que le spectacle des minuscules points lumineux qui émaillent la vallée en contrebas. Agathe y jette un œil puis se concentre à nouveau sur le mince faisceau diffusé par sa frontale.

— Agathe ! l’invective un coureur qu’elle vient de doubler. L’une des poches de votre sac est ouverte !

Il s’agit de Stéphane, aperçu lors du départ, qui descend en même temps qu’elle le chemin de pierre à bonne allure. Les coureurs sont facilement reconnaissables et identifiables grâce au dossard, sur lequel figurent leur prénom et un numéro. Raison pour laquelle il l’a immédiatement reconnue, même dans la nuit.

Comment a-t-elle pu commettre une telle erreur ? Elle s’empresse de saisir son sac et de refermer la poche ouverte.

Elle revoit tous ces coureurs agenouillés près de leur sac lors du départ de la course, vérifiant méticuleusement leur contenu. Elle n’a pas voulu prendre cette peine.

— Merci de m’avoirprévenue !

Pourvu qu’elle n’ait rien perdu enroute.

2Marque de lampe frontale.

Chapitre4

« Si on te chasse par la porte, reviens par lafenêtre. »

Proverbeturc

Janvier 2019

Agathe franchit la porte du service comptabilité puis vient se planter devant le bureau de Patrick. Le comptable a anticipé une visite de sa part et attend que la directrice ouvre les hostilités. Car il est certain que c’est ce dont ils’agit.

— Olivier me demande un point sur notre trésorerie, commence Agathe. « Odyssée » veut sans doute s’assurer qu’on a les reins solides pour rémunérer confortablement nos futurs actionnaires. Tu pourrais me tirer les extraits de compte d’ici la fin de la semaine ?

— Rassure-moi, quand Olivier te parle de son cher partenaire financier, tu te montres moins sarcastique ?

— Tu sais ce que je pense de ces types-là. Croissance, rendement, productivité, ils n’auront que ces mots-là à la bouche. Ils ne verront que les chiffres et oublieront les humains avec qui l’onbosse.

— Tu aurais pu dégoter un prétexte un peu plus crédible pour venir me trouver, affirme Patrick. Tu as tes propres accès aux comptes. Alors, qu’est-ce que tu veux vraimentsavoir ?

La jeune femme rassemble quelques mèches de cheveux derrière ses oreilles, réajuste les lunettes qu’elle porte, pose les deux poings sur le bureau de son collaborateur, puis le regarde droit dans les yeux.

— Tu savais qu’il allait revenir ? lui demande-t-elle.

— Qui ça ? Le projet de bilan déposé sur ton bureau la semaine dernière ? la nargue-t-il.

Elle n’a pas patienté une semaine après la tenue de ce fameux conseil d’administration. Celui au cours duquel Olivier lui a fait l’affront de lui envoyer un consultant pour l’aider à gérer son équipe et, surtout, celui au cours duquel elle a appris la nomination d’Antoine au poste de directeur général délégué. Il pensait qu’elle essaierait de le cuisiner de façon plus raffinée, mais c’est oublier que la subtilité n’est pas vraiment le point fortd’Agathe.

— Arrête de faire l’imbécile, s’agace ladirectrice.

Olivier l’a particulièrement contrariée car, depuis cette réunion, son humeur massacrante n’a échappé à personne. Et lorsque Agathe est en colère, elle ne se replie pas sur elle-même : elle déploie ses ailes de façon à ce que tout le monde le voie et afin d’importuner le maximum de monde.

— Je ne savais rien des projets d’Antoine, lui assurePatrick.

Agathe en est convaincue : son collaborateur ne pouvait l’ignorer. Pire, il s’est attaché à cautionner cette trahison.

— Vous êtes les meilleurs amis du monde ! s’esclaffe-t-elle.

— On était les meilleurs amis du monde, la corrige-t-il.

En dépit du calme et du détachement dont il fait preuve, la directrice le sent : le comptable lui menteffrontément.

— Je ne l’ai pas revu depuis que tu as décidé il y a un an qu’il ne devait plus faire partie des effectifs de cette entreprise, luiprécise-t-il.

Antoine occupait effectivement jusqu’alors, avec Patrick, les fonctions dévolues au service comptabilité. Ces dernières années, les deux compères avaient formé une équipe aussi productive qu’énergique puis noué une belle amitié. D’abord cantonnée à la sphère professionnelle et teintée de la réserve induite par le monde de l’entreprise, cette timide camaraderie avait rapidement laissé la place à une franchecomplicité.

Puis Antoine avait quitté l’entreprise. Pas dans les conditions les plus sereines qui soient. Patrick ne l’avait pas revu depuis, son ancien collègue ayant certainement voulu prendre ses distances avec cette entreprise et tout ce qui l’y rattachait.

— Nous avons d’un commun accord mis fin à notre collaboration, s’énerve la directrice de filiale qui croit utile de rappeler au comptable les circonstances dans lesquelles ils se sont séparés.

— Ne joue pas avec les mots. Il n’était pas nécessaire que ça se finisse comme ça, affirme Patrick sur un tonsec.

— Ça valait mieux pour tout lemonde.

— C’est faux. Vous formiez une équipe… Tu…

— Tu savais qu’il allait revenir et tu ne m’as rien dit ! le coupe-t-elle. On bosse ensemble depuis quinze ans, je te faisais confiance ! Tu m’as planté un couteau dans le dos !

Agathe n’est pas venue l’interroger, elle ne cherche aucune réponse. Apportant avec elle ses certitudes et ses présupposés, la jeune femme est là pour l’accuser et régler ses comptes. Elle présume que Patrick est le complice d’Antoine et rien de ce qu’il pourra dire ne sera suffisant pour la convaincre ducontraire.

— Non, lui répète-t-il malgré tout.Je…

Mue par la contrariété, la directrice est sortie de la pièce, sans même laisser à Patrick le loisir de finir sa phrase.

— Ça y est, la guerre est déclarée,murmure-t-il.

Vu la disposition d’esprit dans laquelle se trouve la directrice, les mois à venir promettent d’être tourmentés, pense le comptable.

*

Alors qu’elle quitte le bureau de Patrick, un signal sonore indique à Agathe la réception d’un SMS. Sur son portable s’affiche un message de Baptiste, le consultant qui interviendra dans quelques jours dans les locaux de sonentreprise.

Vous ne m’avez toujours pas répondu : nature ouchocolat ?

Rageuse, elle coupe son téléphone puis rejoint son propre bureau.

Antoine, Olivier, Baptiste.

Les noms tournent en boucle, s’entrechoquent et se mêlent à une colère noire. La jeune femme ne parvient pas à se départir de son animosité. Elle a la désagréable impression que tous les membres du conseil d’administration ont ourdi un complot contre elle. Ils lui ont tendu un piège et elle n’a pas été en mesure de l’esquiver.

Elle n’a pas tenté d’amorcer une négociation avec son directeur, Olivier, n’ignorant pas que si ce dernier a choisi Antoine, sa décision ne relève pas du hasard. Au contraire, et compte tenu des rapports électriques qu’entretiennent la cheffe d’entreprise et son ex-subordonné, le directeur a dû en mesurer les implications, ce qui induit qu’elle ne souffrira aucune discussion ni, a fortiori, aucune remise encause.

De plus, cela fait des mois qu’elle le provoque outrageusement, contestant son projet de partenariat avec Odyssée et emmenant ainsi leur relation à un point de non-retour. Comment espérer, dans ces conditions, le faire changer d’avis ?

Quant à la conduite d’Antoine, Agathe ne parvient pas à en appréhender les raisons profondes : n’aurait-il pas pu prendre la peine de l’aviser de sa nomination en tant que directeur général délégué ? Un mail, un coup de téléphone, un SMS. « Coucou, me revoilà ». Trois mots auraientsuffi.

L’ex-subordonné devient son supérieur hiérarchique et Agathe n’arrive pas à y déceler autre chose qu’une basse vengeance. Certes, sur le papier, la fracture entre eux a été négociée et a pris les traits d’une rupture conventionnelle. Mais Patrick a raison de le souligner : de contrat librement arrangé, elle n’a eu que l’apparence. Dans les faits, c’est elle qui, il y a un an, lui a demandé departir.

À partir de maintenant, elle va devoir lui dire bonjour, faire preuve de professionnalisme, lui rendre compte de sa gestion… Exécuter ses ordres ? se demande-t-elle. Pourrait-il aller jusqu’à contester ses décisions ? Ces seules pensées la crispent et dessinent une vilaine grimace sur sonvisage.

Et s’il avait accéléré le projet Odyssée ? Si c’était à son initiative que la signature du contrat de partenariat devenait tout à coup imminente ? Il n’approuvait pas le procédé il y a un an et faisait même partie de ses plus virulents détracteurs. Alors pour quelles raisons intégrer la direction aujourd’hui et s’engager à porter cette politique ? Olivier avait sans doute dû lui promettre monts et merveilles. Un salaire confortable avait pu le convaincre de s’asseoir sur certains de ses idéaux, le poussant ainsi à se laisseracheter ?

— Non seulement tu reviens dans cette entreprise sans m’en parler mais, en plus, tu me mets sur la touche. Je n’ai pas besoin qu’on m’aide à diriger mon entreprise ! Ce consultant va me faire perdre ma crédibilité auprès des gars ! avait-elle expliqué à Antoine à l’issue du conseil d’administration.

— Tu ne devrais pas le prendre comme ça, lui avait-il affirmé calmement. Je viens de prendre mes fonctions. Je n’y suis pourrien.

— C’est ça,oui !

Antoine revient.

Comment a-t-il pu accomplir ce coup-là ? Pourquoi n’a-t-il pas tourné la page ? Il aurait pu quitter la région, plus rien ne le retenait ici. Pour quelles raisons n’a-t-il pas choisi un poste à la mesure de ses ambitions ?

Aux yeux de la cheffe d’entreprise, son geste ne peut trouver qu’une explication crédible : son ex-collaborateur est là pour la mettre en difficulté et régler ses comptes.

Ainsi s’explique immanquablement la présence de Baptiste, lequel ne manquera pas de soulever des dysfonctionnements dont elle se verra, sans doute, imputer l’entière responsabilité.

Agathe en est convaincue : animé par un esprit revanchard, Antoine n’aspire qu’à lui faire payer son départ.

Il va lui falloir rester sur ses gardes.

Surtout avec Olivier auxcommandes.

Chapitre5

« Il faut être fort dans sa tête car de nombreux tronçons du parcours se font de nuit et en solitaire. Quant à la vigilance et la lucidité, elles sont mises en permanence à contribution dans un paysage souvent boisé afin de ne pas rater un changement dedirection. »

– Christian Collet,ultra-traileur

Vendredi 13 septembre 2019 – étape allant de Saint-Nabord (départ) au Syndicat (kilomètre 21)

Agathe court maintenant depuis deux heures et devrait rejoindre le premier ravitaillement d’ici une heure et demie environ. Celui-ci a été placé au centre de la commune du Syndicat et lui permettra de remplir ses gourdes et de grignoter quelques bricoles.

Étape par étape, c’est ainsi qu’elle raisonne. À ce stade de la course, il est prématuré de songer à la ligne d’arrivée, cette dernière constituant un objectif beaucoup trop lointain pour incarner la motivation tangible et évidente dont elle a besoin pouravancer.

La traileuse connaît cette première portion par cœur, celle-ci constituant son terrain d’entraînement. La maîtrise du parcours la dispense ainsi de se concentrer sur le balisage, ce qui lui apporte un certain confort, même de nuit.

Elle ne souhaite pas connaître son classement au fil de la course, mais surveille tout de même sa montre pour vérifier que son rythme correspond à ses prévisions, certaines des étapes de la course comprenant une barrière horaire, c’est-à-dire une heure d’arrivée à ne pas excéder sous peine d’être déclarée hors course. D’une part parce que, pour des raisons pratiques évidentes, la présence de bénévoles à chacun des points de passage doit être limitée dans le temps ; d’autre part parce que ce sont ces restrictions temporelles qui permettent de différencier l’ultra-trail de larandonnée.

Les premières barrières horaires étant les plus serrées, il lui faudra se montrer vigilante et s’en mettre à l’abri, d’autant qu’elle préfère commencer sa course sur un rythme tranquille afin de ne pas puiser immédiatement dans ses réserves. Il lui appartient juste de s’assurer que le « tranquille » en question ne se transforme pas en « disqualifiant ».

*

S’est-elle suffisamment entraînée ? Elle attaque seulement les premières ascensions que cette question ne cesse de l’assaillir. La jeune femme tente de se concentrer sur les cliquetis des bâtons du coureur qui vient de la dépasser mais chaque bruissement soulève une question, anime un doute ou remue une incertitude. Les halètements du concurrent en question paraissent, quant à eux, lui souffler d’une voix doucereuse que cette course ne ressemble pas aux précédentes et parviennent à ses oreilles comme autantd’avertissements.

Elle voudrait se mettre dans ses pas, parler des lampes Stoots, de n’importe quoi d’autre, ou ne rien dire du tout d’ailleurs. Juste avancer en compagnie de quelqu’un. Mais elle est trop lente et ne peut prendre le risque d’accélérer la cadence. Elle le laisse filer, à regret.

Pourquoi la solitude lui paraît-elle si pesante ?

*

La coureuse avance dans la nuit. Elle a appris à l’apprivoiser au fil des années. Désormais, elle ne prête plus attention aux ombres menaçantes formées par les montagnes amassées les unes sur les autres, ne sursaute plus au moindre bruit étrange et n’est plus gênée par l’humidité qui l’entoure. Elle se focalise sur les frottements de ses vêtements agissant comme une enveloppe protectrice, hume la forêt et en aspire des parcelles entières en pratiquant de grandes respirations. Ainsi, elle a le sentiment de se faire adopter par la nature qui ne se trouve jamais tout à fait en état desommeil.

*

Elle a déjà enchaîné plusieurs ultras cette année, qui pourraient rapidement rappeler à ses quadriceps que cette course supplémentaire était celle de trop. Il lui a fallu ralentir l’intensité de l’entraînement avant ses courses, soigner ses blessures après, et se ménager pendant afin de ne pas user une condition physique qui, bien qu’étant solide, n’est pas malléable à merci.

Alors que la jeune femme poursuit sa progression, elle aperçoit une paire d’yeux dans les buissons bordant le chemin forestier sur lequel elle évolue mais ne parvient pas à identifier de quel animal il s’agit. Entre cette créature inconnue et la coureuse qui chemine dans la nuit, baskets au pied et dossard accroché à la ceinture, difficile d’affirmer qui est le plus surpris des deux. Après tout, c’est bien elle qui vient troubler la quiétude de l’autre dans un environnement d’habitude sitranquille.

*

Fatigue, hydratation, alimentation, blessures, conditions météorologiques, profil de la course, ça fait beaucoup de variables à gérer,pense-t-elle.

S’est-elle suffisamment reposée durant les nuits précédant la course ?

N’est-il pas vain de se rejouer le film maintenant d’autant qu’il paraît indispensable de censurer ses doutes et d’opprimer ses hésitations ?

À chaque départ de course, les mêmes questions s’imposent mais ce n’est pas pour autant qu’elle ne franchit pas la ligne d’arrivée. La jeune femme est là pour faire sa meilleure course. La question n’est pas de savoir si elle la finira, mais en combien de temps elle laterminera.

Malgré tout, cette année, une angoisse supplémentaire la traverse. Aucune défaillance technique dans le matériel emporté avec elle, aucune douleur intempestive, prématurée ou inquiétante. Juste des ombres qui planent sur ce challenge-là. Comme des nuages dans un ciel bleu. Pas de ceux qui, pareils à des plumes, s’étendent au gré du vent, légers et agiles. Non. Ceux qui se dessinent sont gris et opaques, assombrissent l’atmosphère et annoncent l’imminence de violentes précipitations.

Elle essaie d’apaiser son esprit, mais, malgré cette mécanique d’autorégulation mentale, une interrogation s’impose à elle, aussi massive qu’elle paraît menaçante : pourquoi n’a-t-elle aperçu aucun visage connu au départ de cette édition ? Pour quelles raisons aucun des membres de son équipe n’était présent pour l’encourager ?

Agathe le sait : les évènements ne se sont pas déroulés comme prévu.

Il va pleuvoir sur sa course.

Au sens propre comme au figuré.

Chapitre6

« Tout ce qui est écrit continue de vivre dans l’absence. »

– LouisAragon

Janvier 2019

Après avoir terminé son entraînement nocturne, Agathe pratique un ultime détour par l’entreprise. Elle y est présente depuis huit heures ce matin et l’horloge affiche désormais vingt-et-une heures.

En même temps, comment occuperait-elle sa soirée si elle se trouvait chez elle ? Elle n’a ni enfants dont elle doit s’occuper ni mari avec qui partager du temps. Du moins, plus depuis qu’elle a divorcé. Alors plutôt que de traîner devant la télévision dans une grande maison vide, mieux vaut traiter quelques mails.

Justement, l’un d’eux attire plus particulièrement son attention. Il provient d’un office notarial et elle ne peut s’empêcher de s’arrêter longuement sur les trois mots formant son objet.

« Divorce Beauvais/Bertin ».

La jeune femme a aperçu cet intitulé des dizaines de fois pourtant, elle est persuadée de ne jamais pouvoir s’habituer à ces trois mots et à cette barre oblique dressée entre leurs deux noms.

Voilà ce que sont devenus Monsieur et Madame Beauvais, pense-t-elle. Deux individualités séparées par un mur qui la heurte à chaque fois.

Avant même qu’elle ait pu lire le contenu du message en question, un petit encart s’affiche à l’écran : « L’expéditeur de ce message a demandé une confirmation de lecture. Souhaitez-vous la lui envoyer ? ». Sans hésitation, elle clique sur la touche « non ».

Son divorce a été prononcé il y a déjà quelques mois mais son ex-mari et elle n’ont pu s’entendre sur les modalités de partage de leurs biens, raison pour laquelle le juge a commis un notaire pour y procéder. La liquidation des biens viendra donc clôturer une procédure qui a commencé il y a maintenant trois ans.

La jeune femme lit le courriel en diagonale…

Liquidation… partage des biens… avant-projet… à votre disposition pour répondre à vos questions…

… s’apprête à ouvrir le fichier .PDF attaché au mail puis y renonce.

Leur dossier ne présente aucun élément de complexité, l’essentiel de leur patrimoine se composant de leur résidence principale. Agathe refuse simplement d’y procéder. Leur maison est commune et ce terme la rassure. Il constitue la preuve qu’il existe encore, sur le papier, un élément tangible et factuel qui le relie à elle. Et cette main-courante vers ce qui a constitué leur vie de couple, elle ne veut pas la liquider, s’interdit de la chiffrer et refuse del’inventorier.

Maître Courtois, son notaire,patientera.

*

Alors que Simone se gare sur le parking de l’entreprise, elle constate que le vélo qu’Agathe utilise quotidiennement pour se rendre au travail s’y trouve encore.

Soit sa cheffe travaille encore, soit elle est partiecourir.

Le ménage dans les bureaux ne constitue pas vraiment une vocation pour cette cinquantenaire : ce poste est simplement le produit d’un reclassement lié à la fibromyalgie qu’on lui a diagnostiquée il y a trois ans. Souvent caractérisée par de la fatigue, des douleurs chroniques et des troubles du sommeil, cette maladie invalidante l’empêche aujourd’hui d’exercer une activité professionnelle à temps plein. Dans deux ans, sa carrière sera terminée, lui laissant ainsi la possibilité de profiter d’une retraite bienméritée.

Elle pénètre dans l’entreprise, observe les lignes de production et savoure le calme qui se dégage de cet endroit, ne connaissant que trop bien le vacarme provoqué par les machines en état demarche.

Il n’est pas rare que la femme de ménage croise Agathe et ce chassé-croisé forme souvent l’occasion de discuter quelques minutes avec elle. Jour de soleil ou jour de pluie, Simone se plaît à découvrir dans quelles conditions le capitaine du navire avance et à consulter le bulletin météo de la croisière. À cette heure tardive, l’entreprise s’est transformée en un lieu déconnecté de toute la complexité qui la caractérise habituellement, la privant ainsi de la possibilité de sonder les entrailles de l’embarcation sur laquelle elle se trouve depuis maintenant vingt-cinq ans. Alors que les frustrations sommeillent et que les crispations dorment, Agathe forme le trait d’union entre Simone et ce qui s’y trame lajournée.