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Que feriez-vous si un commissaire de police, un jardinier au coeur d'or et une vieille dame aux chapeaux colorés venaient tour à tour vous emprunter votre machine à laver, votre potager et votre monospace ? Alors qu'ils frappent successivement à sa porte, Hélène, dépassée par les événements depuis qu'elle élève seule se enfants, ne s'aperçoit pas immédiatement qu'ils pourraient incarner un hasard providentiel. Heureusement, Charlotte, Inès et Jeanne, ses trois petites filles, ne partagent pas cette certitude et sont déterminées à les laisser entrer dans une maison d'ordinaire si calme. Trop calme. Laissez-vous attraper par cette histoire drôle et émouvante mais ne vous y trompez pas, grâce à des personnages attachants et une héroïne des temps modernes, l'auteure entend bien insidieusement nous amener à une réflexion plus profonde sur notre empreinte environnementale.
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Veröffentlichungsjahr: 2021
La courte échelle
Marie CLAUDE
Copyright © 2019 — Marie Claude
Tous droits réservés dans tous pays
ISBN : 978-2-9570350-5-2
Editeur : Marie Claude
Mise en page et couverture : Anne Guervel
Charlotte, Inès et Jeanne patientaient devant la chambre de leur mère où le sommeil semblait vouloir jouer lesprolongations.
Jeanne, la plus matinale, ayant, du haut de ses cinq ans, entrepris la préparation de son petit-déjeuner, elle avait assez maladroitement essayé d’ouvrir un litre de lait, qui lui avait immédiatement fait comprendre qu’il n’aimait pas être malmené de bon matin. Elle avait ensuite voulu ajouter quelques Chocokrispys qui, eux non plus, ne semblaient pas disposés à vouloir coopérer. Elle avait donc attrapé une paire de ciseaux afin d’éventrer le sachet au milieu de la table de la cuisine puis, jugeant que le taux de glucose de son premier repas de la journée n’était pas suffisamment élevé, elle avait ajouté à son frugal déjeuner quelques cuillères de confiture. Une fois rassasiée, elle avait constaté l’étendue des dégâts et décidé, avec la naïveté propre à son âge, d’accuser Pistache, le félin des voisins. En tout état de cause, qui oserait reprocher à un enfant d’avoir voulu étancher sasoif ?
Quant à Charlotte et Inès, respectivement âgées de dix et huit ans, elles avaient laissé en paix la gelée de mûres et les céréales au chocolat pour étudier leurs tenues. Tandis que la première optait pour une combinaison d’hiver, un bonnet et des moufles, la seconde enfilait une robe pailletée bleue à fines bretelles, retournant le dressing par la même occasion. Ni l’un ni l’autre de ces affublements ne s’accordaient tout à fait aux prévisions météorologiques de la veille : en plein mois de septembre au beau milieu du massif vosgien, les matinées restaient fraîches sans toutefois nécessiter un telaccoutrement.
Lorsque Hélène sortit de sa léthargie quelques minutes plus tard, elle ouvrit lentement les yeux et aperçut ses trois filles dans l’embrasure de laporte.
L’abominable homme des neiges a déserté le Tibet, un petit rat s’est échappé de l’Opéra de Paris et je distingue un troisième être dont j’ignore s’il tient plus d’un bocal de marmelade géant ou d’une petitefille.
— Maman, dit doucement Jeanne, je crois qu’il est temps que tu telèves.
Elle jeta un coup d’œil rapide vers son réveil, s’aperçut qu’il était déjà huit heures et comprit alors qu’il ne lui restait que quelques minutes pour préparer et amener les filles àl’école.
Garder son calme et définir des priorités. Déjeuner, s’habiller, se brosser les dents, se coiffer, monter dans la voiture et aller àl’école.
Ce que Hélène n’avait pas inclus dans ce timing serré, c’est le temps qui lui avait été nécessaire pour nettoyer la table de la cuisine après que l’ouragan Harvey lui soit passé dessus et la longue conversation menée avec Inès au sujet du risque d’attraper une broncho-pneumonie lorsqu’on avait décidé de mettre sur son dos une tenue totalementinappropriée.
Le reste ne fut que cris et pleurs et Hélène fixa l’apothéose de ce grand moment à peu près à l’instant où, dans la précipitation, elle coinça le petit doigt de Jeanne dans le siègeauto.
Lorsqu’elle arriva à l’école, haletante, les cheveux en pétard, son pied droit chaussé d’une pantoufle, le gauche, d’une basket usée, elle trouva les portes closes et alors qu’elle embrassait Charlotte, cette dernière eut la délicatesse de lui murmurer àl’oreille :
— Maman… ta voix, elle sent pasbon !
Certes, mais c’est grâce à moi que la température de ton corps ne va pas atteindre 40°C à larécréation.
— Bonjour madame Bergeron, on ne vous attendait plus, lui dit la directrice qui était venue leur ouvrir laporte.
L’année scolaire débutait seulement et cet incident se produisait déjà pour la quatrièmefois.
— Bonjour, madameBousquet
— Bonjour Maîtresse, commença Jeanne. On s’est brossé les dents ce matin mais on n’a pas mis de dentifrice ! Maman a dit que l’essentiel, c’était defrotter !
Traître ! Qui a ri comme une hyène tout à l’heure parce qu’elle n’était pas obligée d’utiliser l’infâme dentifrice à lafraise ?
Madame Bousquet adressa à Hélène un regardassassin.
Puisque l’éducation nationale et moi-même n’avons pas la même conception d’une bonne hygiène bucco-dentaire, je vais vouslaisser.
Lorsque Hélène rejoignit son domicile quelques minutes plus tard, elle constata qu’en plus du désordre ambiant qui régnait dans la cuisine et le dressing, les pièces de la maison dans lesquelles les filles avaient essentiellement concentré leurs efforts, Patapouf, le doudou de Jeanne, gisait sur le canapé. Peluche sans laquelle elle n’avait aucune chance de trouver le sommeil cet après-midi. Sachant que la moitié de son auriculaire droit gisait dans le siège-auto, il était, de toute façon, inutile de songer qu’elle puisse emmagasiner un peu de repos durant lasieste.
Désolée, Patapouf, tu vas passer ta journée avec moi. Je vais pleurer un peu, ensuite, c’est promis, on ira faire les courses et j’essaierai de faire un repas qui ne soit pas à base de riz ou decoquillettes.
Elle se dirigea vers la salle de bains, releva les yeux et se toisa dans le miroir. Elle n’avait pas eu le temps d’arranger ses cheveux coupés courts avant de partir et essaya de discipliner les quelques mèches qui se dressaient en épis au-dessus de sa tête. Elle passa de l’eau froide sur son visage cerné et entreprit d’aller ranger ledressing.
Son regard fut cette fois-ci attiré par le reflet de sa silhouette dans la porte-fenêtre de la chambre à coucher. Rien ne l’obligeait à passer devant. Elle pouvait ouvrir le volet, tirer le rideau ou continuer son chemin. Mais comme si le spectacle de son teint terne et de ses cheveux désordonnés n’avait pas suffi à la convaincre qu’elle ne prenait plus soin d’elle, elle s’en approcha et se regarda quelques secondes. Elle avait irrémissiblement besoin de focaliser son attention sur l’image que la vitre lui renvoyait. Incapable de bouger, elle voulait mesurer à quel point elle s’étaitoubliée.
Son jean ample et sa polaire élimée contribuaient à la faire paraître plus petite encore que ce qu’elle n’était vraiment et cachaient sa silhouette pourtantfine.
Partagée entre le désarroi et la consternation, elle éclata ensanglots.
*
Lorsque Charlotte franchit le pas de la porte quelques heures plus tard et interrogea sa mère sur la consistance du dîner, celle-ci lui réponditdoucement :
— Pâtes, jambon,gruyère…
Aucun incident notable ne fut à déplorer pendant ledîner.
Forcément, lorsqu’on achète le silence de ses enfants avec un gratin demacaronis.
À l’heure du coucher, Hélène alla embrasserCharlotte :
— Bonne nuit mapuce.
— Bonne nuit Maman…tu n’as pas eu le temps d’aller faire les courses pour ajouter quelque chose de vert dans le repas de cesoir ?
Note pour moi-même : faire en sorte que le concept espace-temps reste flou pour l’enfant le plus longtempspossible.
Elle pénétra ensuite dans la chambred’Inès :
— Je te t’aime comme un rhinoféroceMaman.
Le cœur d’Hélène fondait à chaque fois et, face à cette manifestation de tendresse aussi spontanée que touchante, elle ne trouvait jamais le courage de corriger ces affronts à la languefrançaise.
— Je te t’aime comme dix néléphants, luirépondit-elle.
Pardon Madame Bousquet. À l’heure du coucher, je n’inculque ni la grammaire, ni le vocabulaire. À neuf heures le matin, vous ne leur enseignez rien non plus d’ailleurs, parce qu’elles ne sont pas encore arrivées àl’école…
— Maman… Tu n’oublieras pas ton réveildemain ?
Elle finit par se rendre chezJeanne.
— Tu t’es bien occupée de Patapoufaujourd’hui ?
Tu m’étonnes ! Une journée sur le canapé à méditer sur le sens profond de la vie. Mais pense peut-être à lui remonter lemoral…
— Oui, ma puce, on a bien rigolé tous lesdeux…
— Tu peux demander pardon à mondoigt ?
Sinon quoi ? Tu vas memordre ?
— Pardon,chérie…
Pardon d’avoir torturé ton petit doigt. Pardon d’être incapable de me tenir à 8 h 30 devant la grille de l’école. Pardon de ne pas inviter les mamans de tes copines à boire un thé pour leur raconter la façon dont j’ai obtenu ma dernière promotion. Tu sais, celles qui arrivent à l’heure, maquillées, coiffées, et juchées sur des escarpins. Le fond de teint et les chaussures qui claquent ne font pas vraiment partie de l’idée que je me fais du bonheur, mais ça a l’air de réussir auxautres.
— … Bonne nuit monange !
Pardon d’avoir perdu le goût de vivre. Pardon d’êtremoi.
C’est quatre ans plus tôt que leur vie avait basculé, lorsque Hélène avait suivi l’intuition qui l’avait poussée à prendre l’appel provenant d’un numéro non identifié. « Nathan Leroy… accident de voiture… mort ». Elle avait eu beaucoup de difficultés à articuler un mot et une fois qu’elle eut raccroché, les quelques phrases échangées avec l’agent de police avaient résonné dans ses tempes comme un écho lointain. Elle tentait de les répéter afin d’en comprendre la portée exacte, comme on pourrait relire cent fois une énigme pour essayer d’en saisir le sens. Les termes employés ressemblaient à ceux d’un banal fait divers, de ceux qu’on lisait de temps en temps dans les journaux pour les oublier aussitôt et vite reprendre le cours de sa vie. Elle devinait que, derrière des sordides nouvelles comme celles-ci, se cachaient des vies brisées mais n’intégrait pas encore que la sienne était, cette fois-ci, devenue la victime de ce violent séisme et allait en subir lesrépliques.
La semaine suivante, elle avait retenu ses larmes, muselé sa peine et étouffé son chagrin. Elle était allée faire ses courses au marché comme chaque semaine, avait astiqué la maison du sol au plafond, cuisiné des plats raffinés. Elle avait presque machinalement fait face aux quelques formalités supplémentaires qui s’étaient imposées à elle, de l’organisation des obsèques de Nathan à l’accomplissement des tâches administratives à effectuer en cas dedécès.
Elle voulait immédiatement se confronter au défi qui l’attendait et qui consistait à marcher seule, avec ses filles, sur le chemin de la vie. Mais pour Hélène, il ne s’agissait plus d’un sentier sur lequel elle pourrait un jour encore flâner paisiblement : elle avait désormais l’impression de se trouver au milieu d’un échiquier sur lequel chaque faux pas pourrait lui coûter sonroi.
Tandis qu’Hélène lui murmurait des réponses évasives en la serrant dans ses bras, Charlotte, l’aînée, alors âgée de six ans, l’interrogeait, voulant à tout prix découvrir où se cachait son papa. Bloquée au check-point du déni et immobilisée à la frontière avec la réalité, la vérité ne franchissait pas la barrière qui la séparait de son esprit. Après quelques jours, Charlotte avait fini par en tirer ses propres conclusions et lui avait demandé si son papa reviendrait un jour à la maison. C’est à ce moment-là qu’Hélène s’était effondrée et les médecins ayant jugé son état plus que préoccupant, elle avait séjourné un mois dans un hôpitalpsychiatrique.
Une fois qu’elle fut de retour à la maison, sa famille et ses amis lui avaient naturellement proposé leur aide, ce qu’elle avait d’abord accepté. Puis chaque coup de main ayant entaillé un peu plus la maigre estime qu’elle se portait à elle-même, elle avait petit à petit refusé les plats de lasagnes que sa tante lui apportait, ajourné le grand ménage de printemps entrepris par ses cousines et renvoyé à l’expéditeur les chèques de sa mère. Elle avait prétexté des virus hivernaux improbables pour échapper aux invitations à dîner, étant même trop lâche pour avouer qu’elle n’avait plus envie. Face à cette recrudescence inopinée de maladies infantiles, ils avaient compris le message et n’avaient plus voulu lui imposer une présence qu’elle ne jugeait manifestement passouhaitable.
Elle s’était coupée de tout le monde et en premier lieu d’elle-même, ne devenant ainsi qu’une simple spectatrice de son existence. En se convaincant de ne plus inspirer que la pitié, elle se tenait à l’écart de la vie, comme si son désespoir l’avait propulsée dans un univers parallèle où il lui était impossible d’agir sur le cours des choses. Elle avait fini par faire de sa douleur un monstre qui ne se nourrissait plus que de la croyance erronée selon laquelle le monde se portait mieux sanselle.
Nathan avait été son amour de jeunesse. Ils s’étaient rencontrés lorsqu’ils avaient vingt ans, sur les bancs de la faculté de droit où ils étudiaient tous les deux, et ne s’étaient plus quittés depuis. Leur histoire relevait à la fois de la banalité et de l’évidence et les maillons de sa chaîne s’imbriquaient parfaitement les uns avec les autres dans une irrécusable simplicité. Ils avaient d’abord flirté puis, jugeant que la présence de l’un était indispensable à l’autre, avaient emménagé ensemble. Une fois leurs études terminées, ils avaient regagné leurs Vosges natales où ils avaient chacun obtenu leur premier emploi. Un poste de directeur des ressources humaines pour lui, un poste de notaire collaboratrice pourelle.
Ils jouissaient d’un train de vie relativement confortable et, ce faisant, avaient fait l’acquisition de ce qui allait devenir leur maison familiale. Quelques années plus tard, Hélène était tombée enceinte. Neuf mois après, Charlotte venait au monde, après une grossesse qui n’avait connu aucune complication majeure, puis Inès et Jeanne avaient suivi. Très peu confrontés au deuil et à la maladie, Nathan et Hélène se trouvaient eux-mêmes en parfaite santé. Leur vie se déroulait sans obstacles ni embarras et leur destin était aussi net que le tracé de l’autoroute A7 à qui on aurait enlevé la gare de péage de Vienne-Reventin et le tunnelSaint-Antoine.
En dépit de cette apparente simplicité, Hélène devait néanmoins reconnaître que l’arrivée de Jeanne avait bouleversé leur vie plus qu’elle ne voulait bien l’admettre. La promesse de ne jamais se quitter fâchés avait volé en éclat depuis sa naissance car la fatigue et les réveils nocturnes les avaient rendus tous deux plus irritables et plus fragiles qu’à l’accoutumée. D’une nature perfectionniste, cette mère de famille aimait planifier les événements et ne laisser aucune place à l’imprévu, Charlotte et Inès cherchaient à trouver leur place à leur manière et Nathan réclamait légitimement lui aussi de l’attention. Hélène cherchait à donner un peu de son temps à chacun, tout en gardant la maison impeccablement propre et rangée et en participant à l’organisation de la kermesse annuelle de l’école. Elle se sentait débordée et avait temporairement mis sa vie de couple entreparenthèses.
Chaque matin, elle établissait la liste de toutes les tâches qu’elle s’obligeait à accomplir durant la journée et chaque soir, elle culpabilisait parce qu’elle n’avait pu rayer de son catalogue qu’une partie des corvées qu’elles’imposait.
15août
Ranger le dressing (celui qu’on a rangé le moisdernier)Passer l’aspirateur au rez-de-chaussée (pour qu’on puisse manger par terre, on ne saitjamais)Prendre rendez-vous chez le médecin pour Jeanne (ne pas oublier le carnet de santé afin de lui laisser une chance de voir un jour la courbe de croissance de son périmètrecrânien)Étendre la lessive de blanc, repasser celle de noir, ranger celle decouleurCirer les pompes de Charlotte (au sens propre comme aufiguré)À faire depuis le 1er octobre de l’année précédente : mettre les pneusneige.Un matin, Nathan avait ajouté sur son post-it : « Ne pas oublier dem’aimer ».
Lorsqu’il en faisait le reproche à Hélène, et lui affirmait que deux centimètres de poussière sur les meubles et un plat préparé n’avaient jamais décimé une famille entière, elle lui répondait qu’ils avaient toute la vie devant eux. C’était vrai. Sauf que sa vie à lui n’avait duré que trente-cinqans.
Lorsque Nathan avait quitté la maison, elle lui avait demandé pourquoi il avait laissé la lessive de la veille dans le tambour de la machine à laver. Il lui avait justerépondu :
— Je t’aimeHélène.
Elle l’avait laissé partir, non sans lui avoir adressé un regard chargé de reproches, et depuis, elle ne cessait de se répéter qu’elle aurait pu façonner l’histoire autrement. Elle aurait pu sortir de la maison, le rattraper en courant, et lui susurrer que leur amour valait bien plus que l’immense boule de papier mâché qui gisait dans lelave-linge.
Hélène aimait croire qu’elle se trouvait placée sous la protection d’une bonne étoile mais s’interrogeait souvent sur la justesse du sort qui s’acharnait parfois sans relâche sur certains et laissait les autres en paix. Intimement convaincue de l’existence d’une sorte d’ordre préétabli en vertu duquel les épreuves s’abattaient sur les plus forts d’entre nous parce qu’ils étaient capables de les surmonter, elle en déduisait logiquement que sa faiblesse la mettait à l’abri des tourments de la vie. C’est la raison pour laquelle il lui avait fallu du temps pour accepter que c’était bien elle, Hélène Bergeron, qui était devenue veuve à l’âge de trente-cinq ans et qui se retrouvait seule pour élever trois petites filles. Elle ne comprenait pas pourquoi le destin de toute leur famille avait chaviré, alors, comme pour défier la bonne étoile qui l’avait abandonnée, elle ne s’était jamaisrelevée.
Quatre ans plus tard, elle en était toujours au mêmepoint.
Pourvu qu’elles n’y pensent pas, pourvu qu’elles n’y pensentpas.
— Pourquoi on n’a pas fait de gâteau d’anniversaire ? questionnaCharlotte.
Zut.
— Parce que la dernière fois que j’ai vérifié, on n’était pas le 20 septembre… hasardaHélène.
— Si, on est le 20 septembre ! Joyeux anniversaire Maman ! hurlèrent ses trois filles enchœur.
Ça me dépassera toujours : chaque soir, il faut leur rappeler de mettre du savon sur le gant de toilette si elles veulent avoir une chance de laver quelque chose mais chaque année, sans que je ne dise rien, elles pensent toutes les trois à monanniversaire.
— Zou Gelusta zil Glou… s’époumona Jeanne au beau milieu dusalon.
— Dans quelle langue est-ce que tu chantes,chérie ?
— En allemand, biensûr !
— Quelle langue veux-tu que ce soit ? la questionnaCharlotte.
Un dialecte tchécoslovaque oublié parlé par un Irlandais né en Républiquemoldave ?
— Que va-t-on cuisiner comme gâteau ? Une charlotte aux fraises ? questionnaInès.
— On ne va pas commencer à mitonner quelque chose à cette heure-ci. Il est déjà vingt heures et vous devriez être au lit. On va prendre ce dessert, et je vais souffler une bougie, affirmaHélène.
Éviter de prononcer le nom du dessert en question parce qu’il s’agit d’un yaourtnature.
— Il y a une bougie crapaud et une bougie princesse, tu veux laquelle ? la questionnaJeanne.
— La bougie crapaud ! intervint immédiatement Inès qui s’était presque ruée sur sasœur.
— Ce n’est pas parce qu’on utilise une fois la bougie princesse que tu ne pourras pas l’avoir à ton tour pour ton anniversaire, affirmaCharlotte.
Qui sait Charlotte ? La puissance de mon expiration va peut-être irrémédiablement l’endommager. À moins que le terrain dans lequel elle tient pour l’instant en équilibre précaire ne s’en chargelui-même.
Comme pour retenir en elle le bilan qu’elle tirait de cette nouvelle année écoulée, Hélène souffla tout doucement sur la bougie symbolisant les trente-neuf années de sa vie, faisant ainsi à peine vaciller la flamme. C’est en effet à cette date précise qu’elle était sortie de l’hôpital psychiatrique quatre ans plus tôt, se faisant la promesse qu’elle surmonterait cette épreuve et qu’elle reprendrait sa vie enmain.
Elle consulta rapidement son téléphone et constata qu’elle avait deux messages. Le premier venait de samère.
Joyeux anniversaire ma grande.Maman.
Le second provenait de son amieMarine.
Joyeux anniversaire mabelle.
Elles m’ont bienregardée ?
— On aurait quand même pu faire un gâteau, marmonnaCharlotte.
#Jenelâcherien.
— Est-ce que tu as assisté à la chute de l’Empire romain ? la questionnaInès.
Non mais j’ai côtoyéLucy.
— On cuisinait avant ! tempêta Charlotte. Tu disais que tu ne voulais pas nous donner de produits industriels sur-emballés bourrés d’additifs et deconservateurs…
J’ai domestiqué le feu et vous vous plaignezencore.
— Tiens ! poursuivit Inès. C’est de notre part à toutes les trois. C’est un cadeau faitmaison…
— Merci les filles, je suis vraimenttouchée.
— Tu noteras qu’on n’a produit aucun déchet pour le fabriquer ! ajoutaCharlotte.
Les filles avaient ramassé des feuilles d’automne qu’elles avaient collées sur un bristol blanc afin de former un cœur. Elles avaient ajouté des petites branches sur le pourtour, conférant ainsi un encadrement naturel à leur création. Elles avaient pris leur plus belle plume pour écrire « Joyeux anniversaire Maman ». Hélène reconnaissait les lettres cursives écrites des mains de Charlotte et Inès, puis l’écriture plus approximative deJeanne.
Même le papier cadeau répondait à cette logique de récupération dans la mesure où les filles avaient pris soin d’utiliser un vieux journal, qu’elles avaient peint en vert, ce qui se mariait parfaitement avec les couleurs des feuillesmortes.
— C’est important de sauver la planète, hein Maman ? murmuraCharlotte.
— Bien sûr,chérie.
— Bonjour Hélène ! Comment allez-vousaujourd’hui ?
— Bonjour, monsieur Demengel. Bien etvous ?
Ce n’est que le gérant de la boulangerie que l’on fréquente depuis quinze ans. Nathan et lui refaisaient le monde en buvant des bières. Ça n’aurait tenu qu’à lui, on aurait créé ensemble un habitat partagé. Moi, j’en suis toujours au stade du vouvoiement et je ne l’appelle même pas Marcel…
— Mon dos me fait souffrir mais on faitaller…
— Oh !
— Que vous fallait-ilaujourd’hui ?
Autre chose que la capacité à ne produire qu’une onomatopée lorsque vous me dites que vous avez mal quelquepart…
— Une baguette pas trop cuite, s’il vousplaît.
— Pour vous, je vais prendre la plus blanche que je puissetrouver !
Est-ce que cet homme tente de disserter sur mes habitudesalimentaires ?
— C’est gentil àvous.
— Vous ne réutilisez plus vos sacs à pain ? Vous étiez la première à le faire autrefois. Vous faisiez les gros yeux à mon employée à chaque fois qu’elle osait vous en mettre un alors que vous étiez venue avec le vôtre. Désormais, de plus en plus de clients adoptent cette pratique. Certains viennent même avec des sacs en tissu et d’autres nous en réclament. J’ai une pensée pour vous à chaquefois.
— C’est vrai, j’en ai un à la maison mais j’ai perdu cettehabitude.
J’aurais la possibilité de réduire le volume de notre sac jaune. Avant, ça me tenait à cœur. Maintenant, je m’en tape. De ça et de la vie tout court,Marcel.
— Ça prend du temps de changer nos habitudes… Dites, vous n’avez pas oublié votre parapluie aumoins ?
Si. Il fait une belote avec mon sac entissu.
— Belle journée à vous. À bientôt MonsieurDemengel.
Voyons voir, de quoi aurais-je pu discuter ce matin avec mon boulanger : ses problèmes de vertèbres, la cuisson du pain et les conséquences dramatiques que cela peut avoir sur le cours d’une soirée incluant un repas en famille, la sauvegarde de l’environnement et les nouveaux réflexes à acquérir avec les sacs en papier qu’on vous refile quotidiennement (parce qu’un déchet qui se recycle est toujours un déchet !). Et toujours en bonne place, la météo. Désolée Marcel, je n’ai pas trois heures de temps à tuer. Ahsi.
La face visible de leur couple s’était envolée avec Nathan. Naturellement doué pour nouer des relations et avide de contacts humains, il n’était guère étonnant qu’il ait embrassé une carrière professionnelle dans cedomaine.
Il se rendait au marché de producteurs, elle le retrouvait au milieu du rayon des légumes en train d’inviter le peintre qui avait refait leur salon cinq années plus tôt à boire un café. Il flânait à la bourse aux vêtements, elle l’apercevait sympathiser avec l’un des bénévoles dont il venait de découvrir qu’il était originaire du même village que lui. Il assistait à une conférence ayant trait à la réduction des déchets, elle le voyait dès le lendemain coanimer un atelier visant à fabriquer ses produits ménagers avec Mathieu, l’un des amis d’enfance qu’il y avait retrouvé parhasard.
— Comment la vaisselle a-t-elle atterri dans votre conversation ? l’avait interrogé Hélène, qui restait souvent enretrait.
— Tu ne laisses jamais aucune chance à personne de s’approcher de toi parce que tu te détestes, lui avait murmuré Nathan à l’oreille. L’important est de s’aimer soi-même pour mieux aimer les autres1. Tu devrais participer à ces ateliers. À vouloir jouer seule l’apprentie chimiste, tu vas produire une réaction en chaîne… l’avait-ilprévenue.
— Le bicarbonate de soude et moi, on a fait la paix, lui avait réponduHélène.
— Tu te souviens que la dernière fois que tu as fabriqué ta lessive, l’Etna a fait irruption au milieu de la cuisine ? Es-tu sûre qu’elle sera apte à faire partir les tâches avant d’en faire douzelitres ?
Hélène se méprisait, ce qui expliquait sans doute qu’une sorte de plafond de verre gouvernait son cerveau, ce qui l’entravait et l’empêchait de s’accomplir vraiment. « C’est l’image que nous avons de nous-mêmes qui fait notre destin », écrivait NathanielBranden.
Nathan l’avait bousculée, la poussant à se dépasser, cherchant ainsi à instiller en elle le changement qui devait la mener à s’affirmer et une solide croyance en ses propres aptitudes. Il avait été l’étincelle sans laquelle le feu ne peut s’embraser et le rouage sans lequel le mécanisme ne peut fonctionner mais elle avait cependant si peu de considération pour elle-même qu’elle pensait avoir fait de lui, non son complément, mais une véritablebéquille.
Hélène avait l’impression d’avoir perdu une partie d’elle-même et se pensait amputée d’un morceau dont elle avait fondamentalement besoin poursurvivre.
Sans lui, elle avait préféré fuir et aujourd’hui, il ne restait presque pluspersonne.
1Citation de Benoît Lacroix, prêtre, théologien etécrivain
Jeanne pénétra dans la chambre d’Hélène à pas de loup, se glissa sous la couette et se blottit dans les bras de sa maman. Hélène adorait partager ces moments complices avec sa fille, lorsque cette dernière évoluait encore entre un sommeil léger et un fragile éveil d’autant que par un dimanche matin, son réveil ne lui dicterait pas l’heure à laquelle il convenait de se lever. Elles se rendormirent ainsi, jusqu’à ce que Charlotte et Inès décident qu’il était temps d’allerdéjeuner.
Hélène voulait profiter de cette belle journée de début d’automne pour aller sepromener.
— Les filles, on va se balader ? cria Hélène depuis lerez-de-chaussée.
— Encore ! J’aime pas marcher ! lui réponditInès.
— Mes baskets sont trop petites ! s’exclamaJeanne.
— Moui, pourquoi pas une petite promenade, ajoutaCharlotte.
Manifestement, c’est elle la plus motivée destrois…
Une heure plus tard, en dépit du fait qu’elle ne parvienne pas à triompher des protestations d’Inès, elle avait fini par trouver des chaussures à Jeanne, les ballerines qu’elle venait de lui acheter pour le mariage de sa cousine qui aurait lieu dans quelques jours semblant être d’un gabarit qu’Hélène avait jugéapproprié.
*
Le site de Chèvre-Roche, localisé sur la commune de Vagney, à la lisière du massif des Hautes Vosges, offrait un panorama remarquable sur les reliefs vosgiens et pour s’y rendre, il convenait d’emprunter une voie dont on pouvait deviner qu’elle serpentait à travers les massifs et les prairies, pour mener jusqu’au sommet. Au fur et à mesure que l’on prenait de l’altitude, la route devenait plus étroite, si étroite que deux véhicules ne pouvaient plus s’y croiser à une allure normale, les espaces étaient moins densément peuplés, les lotissements cédaient leur place aux forêts, et aux pâtures encore verdoyantes, laissant ainsi entrevoir le spectacle d’une nature épargnée par l’urbanisation qui caractérisait la plaine. Les virages devenaient des épingles et on ne pouvait plus distinguer à présent que quelques fermettes disséminées ici et là, perchées à flanc de montagne, dont la plupart avaient été transformées en gîte ou en résidence secondaire. Leurs occupants les avaient désertées une fois la haute saison terminée et leurs volets étaient clos, comme si elles s’apprêtaient à dormir pendant l’hiver long et rigoureux quis’annonçait.
La route sinueuse se frayait parfois un chemin au milieu de grands sapins dominant des talus recouverts de givre. Ces tronçons se trouvaient à l’abri du soleil et, à cette heure encore matinale, cette pénombre plongeait presque l’habitacle du véhicule dans une soudainefroideur.
Puis, quelques mètres plus loin, les grands arbres laissaient place à des friches qui semblaient se prélasser au soleil et au-dessus desquelles on pouvait presque discerner la beauté du spectacle qui allait bientôt s’étendre sous les yeux des promeneurs. Le soleil venait alors brusquement frapper le pare-brise des véhicules de ses rayons, ôtant presque aux conducteurs toutevisibilité.
*
— Qu’est-ce qu’on va faire en forêt ? l’interrogea Inès engrognant.
Assigner un but à l’enfant pour vous laisser une chance de faire plus de 500mètres.
N’étant pas de ces enfants qui avaient spontanément le besoin de courir sans autre but que celui de se dépenser, la petite fille pouvait néanmoins se montrer passionnée et volontaire, pour peu qu’elle y voie unintérêt.
Naguère, avec Charlotte, Hélène jouait à cache-cache derrière les arbres, chantait en marchant, imaginait un défi dans lequel la gagnante était celle qui trouverait le prochain balisage ou écrivait au milieu du sentier la première lettre de son prénom avec des cailloux. Elle disposait de tant d’énergie qu’elle aurait pu organiser en deux heures de temps une chasse aux trésors dans lessous-bois.
Aujourd’hui, elle se disait que la beauté du paysage suffirait à rendre cet instant plaisant, sans autre sorte d’implication de sa part et se contenta ainsi d’énumérer quelques suggestions à Inès sur un ton si monocorde qu’on pouvait se demander si elle n’était pas en train de dépouiller les bulletins du dernier scrutinmunicipal.
— Tes sœurs sont là, tu pourras jouer avec elle, finit-elle parconclure.
*
Quelques places de parking avaient été aménagées au bord de la route pour les promeneurs et un écriteau indiquant les départs de randonnée avait été placardé sur un grand chêne. Plusieurs sentiers pouvaient les mener jusqu’au point de vue mais, dans tous les cas, il leur restait moins d’un kilomètre à parcourir pour arriver au sommet de cet immenseplateau.
*
Charlotte avait entrepris de prendre un chemin différent de celui qu’elles empruntaient habituellement et Hélène l’avait suivie, nonobstant un sens de l’orientation complétementdéfaillant.
— Les filles, je crois qu’on est perdues, hasardaHélène.
— Mais non, Maman, il suffit de prendre ce chemin-là, de tourner à gauche puis de suivre le balisage bleu, affirma immédiatementCharlotte.
Qui me parle ? Ma fille de dix ans ou le président du Club Vosgien ? Elle a greffé Visorando dans sa moufle ou elle sait réellement où onest ?
*
Il avait plu les trois jours d’avant et une légère brume tapissait encore le paysage, s’évaporant lentement pour laisser petit à petit entrevoir à ses occupants le spectacle d’une forêt à l’allure enchanteresse. Les arbres commençaient à se parer de leurs couleurs d’automne et si ce n’est le pépiement des oiseaux et le bruit de leurs pas sur les feuilles mortes, aucun son ne venait troubler cette apparentetranquillité.
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— On pourrait ramasser des feuilles, des branches et des brindilles afin d’en faire un bricolage d’automne, suggéra Charlotte àJeanne.
— On pourrait les coller pour en faire des cartes de Noël ! ajouta sa petitesœur.
— On n’est qu’en septembre ! Et à qui distribuerait on les cartes de toute façon ? On ne voit plus personne, rétorqua Charlotte en adressant cette fois-ci un regard appuyé àHélène.
À nous-mêmes, quelle question ! Tu n’oublieras pas d’en donner une à la bienveillance dont tu fais preuve à l’égard de notre viesociale…
Après tout, les jouets allaient bientôt faire leur apparition dans les rayons des supermarchés… Elles avaient confectionné ce genre de cartes lors de l’hiver dernier mais l’atelier avait pris plusieurs semaines et lorsque, au mois de mars, Hélène avait retrouvé les cartes au fond d’un tiroir, elle avait jugé qu’il n’était plus temps de souhaiter quoi que ce soit àquiconque.
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Le sentier qu’elles avaient emprunté faisaient apparaître ici et là quelques éboulis de grès. Par endroit, des blocs entiers s’étaient détachés pour venir rouler en bordure du chemin et, plus loin, d’énormes entablements rocheux épargnés par l’érosion dominaient les marcheurs de toute leur hauteur. Cette curiosité géologique attirait d’ailleurs des chercheurs sur le site, tant elle était emblématique de l’histoire de la formation du massif vosgien, si symptomatique même qu’un panneau expliquait comment les glaciations successives qui s’étaient produites il y a des millions d’années avaient façonné cerelief.
Sous l’énorme bloc de pierre, un abri naturel s’était formé dans la roche et offrait l’occasion de s’asseoir et de reprendre son souffle avant d’accéder ausommet.
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— Maman ! cria Inès. J’ai une écharde enfoncée à l’intérieur du pouce ! Est-ce que tu peux me l’enlever avec une pince àépiler ?
Au moins cette fois-ci, on ne m’accusera pas d’avoir malmené unsiège-auto…
— Bien sûr, chérie, je te donne ça tout de suite ! répondit Hélène. J’ai oublié de prendre vos bonnets et vos écharpes, tu penses bien que ce n’était pas pour prendre une pince àépiler.
— On peut rentrer ? Ça fait super mal ! continua Inès en se détournant de samère.
— Si tu ne viens pas à la nature, c’est la nature qui vient à toi… murmura Hélène alors qu’elles’éloignait.
Inès tentait désormais de trouver tous les prétextes pour rentrer à la maison et sa mère s’efforçait encore d’ignorer des plaintes qui ressemblaient à celles d’une petite souris contrariée à qui on venait d’enlever un morceau degouda.
De leur côté, Charlotte et Jeanne s’affairaient avec desbrindilles.
— Regarde comme elle est jolie Maman ! Elle a desmariticafions.
— Des RA-MI-FI-CA-TIONS, mapuce.
Satisfaite que sa fille se sente ainsi en parfaite osmose avec ses élans créatifs, Hélène détourna leregard.
Chouette. On va pouvoir souhaiter aux amis que nous n’avons plus un heureux Noël, une belle année, une joyeuse Saint-Valentin, une bonne fête de Pâques, un fantastique Halloween. Que sais-je encore ? La Chandeleur, l’Épiphanie, Carnaval, la Saint-Patrick, l’Assomption, la fête des mamies, la fête des papis, la fête des mamans, la fêtedes…
— Maman ! Patapouf est en train de se noyer ! cria Jeanne quelques minutes plus tard, qui se trouvait, avec son doudou, au beau milieu d’une flaque deboue.
Chaussée de ses petites ballerines blanches, la petite fille avait ses quatre membres attachés là, à perpétuelle demeure et ses genoux avaient manifestement eu envie de participer euxaussi.
Qui faut-il incriminer ? Les fabricants de prêt-à-porter qui commercialisent encore du blanc ou la mère de famille qui va balader ses enfants en forêt le lendemain d’un jour depluie ?
— Est-ce que je peux savoir comment tu es arrivée là ? lui dit Hélène qui l’aida péniblement à se remettredebout.
— J’ai voulu récupérer ma branche, répliqua Jeanne face au regard ébahi de samère.
Elle vilipenda Jeanne et fit remarquer à Charlotte qu’une surveillance plus étroite aurait peut-être pus’imposer.
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Un dernier sentier étroit et escarpé menait jusqu’au plateau, ensoleillé à cette heure de lajournée.
À plus de huit cents mètres d’altitude, cette vue saisissante ne pouvait que ravir les yeux des promeneurs et des parapentistes qui avaient fait de ce site le point de départ de leursexcursions.
Cet espace dégagé laissait apparaître en contrebas les milliers d’habitations qui avaient colonisé la vallée, laissant ensuite place aux massifs forestiers qui reprenaient leurs droits de part et d’autre, et dont les crêtes sombres se détachaient nettement du ciel bleuazur.
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Jeanne était quasiment couverte de boue de la tête aux pieds, Inès pratiquait la politique des petits pas et Charlotte enrageait d’avoir été ainsi prise à parti à cause des frasques de sasœur.
— Les filles, on fait une photo ? proposaHélène.
Souhaitant à tout prix rentabiliser l’instant, il lui fallait trouver un prétexte pour plaquer un sourire même factice sur le visage des filles et enregistrer un morceau de bonheur dans une cartemémoire.
— Non ! ronchonnaInès.
— Moi, je suis toute sale ! s’exclamaJeanne.
— Tu es sûre d’avoir pris l’appareil ? renchéritCharlotte.
Effectivement, Hélène ne l’avait pas emporté avecelle.
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Chaque colline cachait un mont, chaque mont dissimulait un ballon et l’ouverture du paysage était si spectaculaire que celui-ci s’étendait jusqu’à la route des Crêtes qui menait aux points culminants du massif vosgien. Le flot de véhicules qui circulait sur la large route départementale paraissait minuscule et silencieux, plongeant l’endroit dans une quiétude presquetotale.
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Tout à coup, Hélène, elle, n’entendit plus rien des oiseaux qui picoraient, en chantant, quelques miettes de pain sur une vieille table de pique-nique, elle ne perçut plus rien de la brise qui balayait les cheveux des filles ni des rayons du soleil qui éclairaient leurs visages, elle ne décela plus rien de la sérénité et de la beauté des lieux. Elle ne discerna plus que sondésarroi.
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Comment s’était-elle débrouillée pour saccager à ce point une tellejournée ?
En dépit d’une solide amitié, Hélène avait, comme avec les autres, usé de multiples stratagèmes pour éviter les invitations de Marine, l’amie qu’elle avait rencontrée au lycée et qu’elle n’avait jamais plus quittée depuis. Cette dernière s’était néanmoins accrochée, cherchant à parer le moindre de ses alibis, qu’il s’agisse de venir arracher Hélène de force de son canapé ou d’embrigader sa jeune cousine Margaux pour jouer la baby-sitter. Face à tant de détermination, Hélène avait compris qu’elle n’abandonnerait pas et, surtout, n’ignorait pas que Marine constituait son dernier rempart contre une parfaitesolitude.
— Les filles, je vais y aller. Vous me promettez d’être sage avecMargaux ?
— On est toujours sages avec elle, répliquaCharlotte.
— Ce n’est pas le premier qualificatif qui lui est venu à l’esprit la dernière fois qu’elle s’est rendue à lamaison.
— Bonne nuit, meschéries…
— Bonne soirée Maman ! lui réponditJeanne.
— Et on ne s’amuse pas à mettre le téléphone de Margaux en languehongroise !
Marine avait insisté pour que les rendez-vous avec Hélène aient lieu hors de samaison.
— Ta bicoque est comme toi, elle a perdu sa joie de vivre, lui avait-elle expliqué. Tu as gardé les affaires de Nathan dans le dressing, ce n’est pas sain. Il n’y a pas de plantes vertes, pas de fleurs, pas de tableaux, pas de photos et pas demojito.
— Tu sais que si c’est un rhododendron et une feuille de menthe dans un verre de rhum qui te manquent, je peux y remédier, lui avait répondu sonamie.
— Tout est beige, bleu marine ou taupe, ons’ennuie.
— Qu’est-ce que le navy blue t’a fait pour que tu le détestes à cepoint ?
— C’est mort chez toi, on ira dans unbar !
— Tu dis ça comme si on avait commis un triple meurtre à la maison. Et ce n’est pas parce que je refuse de hurler I will survive dans un micro qu’il faut en déduire que je n’aime pas lavie.
— Tout le monde aime GloriaGaynor.
— Je ne suis pas tout lemonde.
— Rendez-vous ce soir à 20 heures au Titi’s bar, lui avait dit Marine pour clore ledébat.
— Tu n’as pas trouvé un troquet avec un nom encore plusridicule ?
Peu à peu, Hélène avait assimilé ces rencontres avec Marine à de longues et calmes soirées d’hiver passées au coin d’un feu, un plaid en pure laine d’alpaga sur les genoux et une infusion au doux parfum entre lesmains.
Elles se retrouvaient toujours à la même heure, toujours dans le même bar, toujours à la même table. La table 12 du Titi’s. Marine n’avait admis aucune exception depuis quatre ans. Elle exerçait une activité de médecin, enchaînait des astreintes auprès des pompiers volontaires, et élevait deux enfants en bas âge. Sa vie ressemblait à une course perpétuelle mais elle était d’une ponctualité sans faille. Elle n’avait jamais manqué un de leur rendez-vous, ni n’était jamais arrivée enretard.
*
Le matin même, elle avait envoyé un message à Hélène pour être certaine que cette dernière n’allait pas encore essayer de se soustraire à leurrituel.
Toujours bon pour ce soir ? Épidémie de varicelle, planning chargé, mais je serailà.
Elle lui avait envoyé un second message cinq minutes plustard.
Je sais que les filles l’ont déjàeue.
Marine ne savait jamais comment elle allait retrouver Hélène, ni même si elle allait la retrouver. Il lui était déjà arrivé de ne pas venir, sans donner aucune explication, ni même prévenir Marine de son absence. Cette dernière ne l’interprétait pas comme de l’irrespect envers leur amitié : il s’agissait simplement de l’expression du sentiment qu’avait Hélène de ne plus compter pourpersonne.
Lorsqu’elle se donnait la peine de trouver une excuse, Marine savait qu’elle pouvait insister. Quand elle ne voyait plus la nécessité de donner signe de vie, c’est qu’elle était cloîtrée chez elle, de préférence au fond de son lit et qu’elle se préparait à passer la nuit à pleurer. Son amie débarquait alors à son domicile, s’allongeait à ses côtés et passait la nuit en sa compagnie. Elle n’essayait pas de faire de l’humour, elle ne tentait pas de lui changer les idées, elle lui offrait sa seuleprésence.
Elles avaient tant vécu ensemble qu’elle se savait capable de deviner ce dont Hélène avait besoin. Cette dernière représentait tout à la fois la compère qui avait insisté pour qu’elle poursuive ses études de médecine lorsque le découragement s’était emparé d’elle, la bienfaitrice qui l’avait habilement jetée dans les bras de Benoît devenu successivement son petit ami, son amant puis son mari, et l’amie qui avait poussé la porte de sa chambre à la maternité lorsque sa fille Anna était née, des larmes plein les yeux et des cadeaux plein les bras. Leurs souvenirs ensemble paraissaientinnombrables.
Aujourd’hui, c’est Hélène qui avait besoind’aide.
Marine l’avait empêchée de sombrer complètement après la mort de Nathan, l’avait poussée à sortir de l’hôpital psychiatrique pour s’occuper de ses filles et l’avait exhortée à arrêter lesantidépresseurs.
Elle avait veillé à ne pas la brusquer, pour ne pas se faire chasser de sa vie elle aussi. Elle ressentait pour elle une profonde affection, mais ignorait désormais ce qu’elle devait faire pourl’aider.
Elle ne voulait pas la bousculer en évoquant avec elle la possibilité de « refaire sa vie ». Que signifiait d’ailleurs cette expression qu’elle abhorrait ? Qu’il convenait de faire table rase de l’adversité, pour reconstruire son existence sur un terrain net de tout déboire ? On composait avec les épreuves, on s’accommodait des obstacles, on combinait son passé et son présent pour charpenter son futur. Mais on ne « refaisait pas sa vie ». De toute façon, la présence de Nathan semblait encore trop prégnante, pour qu’Hélène ne s’offusque pas de cette suggestion. Il lui fallait trouver un autre angled’approche.
Marine avait ouï dire qu’un office notarial situé à quelques kilomètres seulement du domicile de celle-ci recherchait des collaborateurs. Elle lui en parlerait ce soir. Ce travail formait l’occasion de renouer avec un semblant de vie sociale et réveillerait peut-être chez elle une véritable vocation. Si Marine avait échoué à se hisser au rang d’artisan de sa reconstruction, une activité professionnelle était peut-être à même d’en poser lesjalons.
Hélène finirait par rebondir, son amie en étaitconvaincue.
*
Hélène pénétra dans le bar avec un quart d’heure deretard.
Se frayant difficilement un chemin dans cette salle aux dimensions réduites, elle dépassa avec précaution un groupe qu’elle devina composé de collègues de travail, accoudés au comptoir, frôlant ainsi le mur en briques situé derrière eux. Quelques affiches annonçant les prochains événements y étaient accrochées, ainsi qu’une énorme horloge en métal, dont la couleur grise tranchait avec la blancheur artificielle conférée au mur, donnant à ce dernier un aspect plus doux et apportant à la pièce davantage deluminosité.
Elle aperçut Marine, lisant un livre, attablée à leur place habituelle. Son amie s’était installée dans un large fauteuil dont on se demandait comment il avait pu atterrir à cet endroit tant il détonnait avec la logique d’optimisation de l’espace qui gouvernait cette salle exiguë. Hélène ne savait pas ce qui l’étonnait le plus : qu’elle se montre aussi imperturbable malgré le brouhaha des conversations, qu’elle préfère la littérature au décryptage d’un compte Facebook, ou qu’elle paraisse si calme et si sereine malgré le galop effréné qui caractérisait chacune de ses journées. De sa main fine, elle tourna la page de son roman et Hélène la vit froncer les sourcils. Elle jeta un œil à la montre en plastique rose accrochée à son poignet – un cadeau d’Anna, qu’elle ne quittait jamais – puis son regard se dirigea verselle.
Hélène vint à sa rencontre etl’embrassa.
Vêtue d’un jean qu’elle portait avec des bottines à talons qui mettaient en valeur sa silhouette élancée, Marine avait relevé ses longs cheveux châtains en une queue de cheval, rendant ainsi apparentes des boucles d’oreilles fantaisie dont Hélène pouvait presque entendre le tintement à chaque fois qu’elle bougeait la tête. Elle avait noué un foulard fleuri autour de son cou, afin d’ajouter à sa tenue une autre touche deféminité.
— Je suis encore arrivée en retard à l’école, commença Hélène, impatiente de partager cet épisode avec sonamie.
— Salut Hélène ! Tu aurais pu me raconter cette histoire dans un SMS puisque je suppose que ton forfait téléphonique doit te permettre d’envoyer des textos… Mais j’y pense ! Pour cela, il faudrait ne pas être fâchée avec les interactionshumaines !
— Ta journée a été si pénible queça ?
— J’ai failli te proposer de venir boire une camomille cheznous…
— Pourquoi ne l’as-tu pasfait ?
— Anna a une gastro, elle vomit toutes les dix minutes à peu près. Je l’ai laissée entre les mains de mon bien-aiméBenoît.
— On parle bien de l’homme qui ne veut pas composter ses déchets parce que ça sentmauvais ?
— Celui-làmême !
— On aurait pureporter…
— Tu plaisantes ? L’occasion était trop belle pour medérober !
— Je te sers donc d’alibi, c’en est presque vexant. Tu sais que certains monnayent ce genre deprestations ?
— C’est moi quit’invite !
— Quand je dis « monnayer », je pense à davantage qu’un verre de vinblanc.
— En parlant de flouze, sais-tu sur qui je suis tombéeaujourd’hui ?
— La révélation d’une information à caractère secret par une personne qui en est dépositaire soit par état ou par profession est punie d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende. Tu es consciente qu’en poursuivant ta conversation, tu me rends complice de tesagissements ?
— Je suis persuadée que le profil d’une notaire collaboratrice qui connaît encore l’article 226-13 du Code pénal par cœur après quatre ans d’inactivité sera susceptible d’intéresser quelqu’un. Figure-toi que Maître Moret est à la recherche d’un notairesalarié.
— Oui, merci, ce n’est pas nouveau, il cherchait déjà des collaborateurs lorsque j’ai démissionné de l’étude concurrente. Il ne sait pas les garder plus de six mois parce qu’il gère son personnel n’importe comment. Et, soit dit en passant, les notaires qui connaissent le Code pénal sont ceux que l’on doit redouter. Pasembaucher.
Hélène jugeait étrange le fait que Marine aborde soudainement cette question avec elle, son amie n’étant pas de celle qui accordait de l’importance à la composition d’un plan de carrière. Elle se fichait éperdument de son statut, et du salaire qui allait avec. Elle ne jugeait pas ceux qui, à la question « Que faites-vous dans la vie ? », répondaient « rien » et admirait même ceux qui s’abstenaient de poser la question, préférant juger leur prochain sur la base d‘autres critères que celui du rangsocial.
Pensait-elle qu’elle pourrait s’épanouir davantage avec un revenu plus confortable ? S’inquiétait-elle de sa situation financière et de sa capacité à subvenir aux besoins de la famille ? Ces propositions ne paraissaient pas plussensées.
— Ce n’est pas un saint ce Maître Moret, reprit Hélène pour clore cechapitre.
Marine haussa les sourcils et elles éclatèrent bêtement de rire toutes lesdeux.
*
L’humour. Hélène l’utilisait à chaque fois qu’elle voulait sedérober.
Marine n’avait jamais abordé frontalement avec elle la façon dont elle concevait le futur. Ses questions auraient peut-être le mérite d’enclencher une dynamique dans l’esprit d’Hélène et de provoquer une réaction de sa part. Si au moins elle clamait haut et fort que le notariat ne se trouvait plus en phase avec ses aspirations, Marine saurait de quel côté elle devrait la pousser. Mais, même cette allégation, Hélène ne l’extériorisait pas. Elle ne devait rien en savoir elle-même, ne lui donnant pas d’autre choix que de faire des jeux de mots stupides lorsqu’on lui offrait l’opportunité de retravailler dans une étude. Marine le savait, l’ambiance qui régnait dans l’étude de Maître Moret ne constituait qu’unprétexte.
Elle trouvait insupportable de la voir se débattre ainsi avec son mal-être. Elle ne baisserait pas les bras mais elle se sentait lasse d’êtreimpuissante.
Il ne s’agissait pas de lui affirmer que le bonheur dépendait du versement d’un salaire mensuel. Marine voulait juste qu’elle envisage l’avenir et qu’elle s’invente un futur, même si elle le faisait au travers du prisme d’un métier qu’elle ne voulait plus exercer. Elle souhaitait lui laisser entrevoir le champ des possibles et lui montrer que leur amitié en constituait lesfondations.
Jusqu’à maintenant, elle n’avait été que la ride de l’océan s’échouant inéluctablement sur la plage de l’indifférence. Elle aspirait désormais à devenir le flot puissant qui guidait le petit bateau vers des rivages insoupçonnés malgré les ventscontraires.
Qu’Hélène le veuille ou non, Marine était décidée à la pousser dans ses propresretranchements.
— Blague à part, si tu n’envisages pas de retrouver un poste dans une étude, sais-tu ce que tu vas faire de ta vie ? laquestionna-t-elle.
— Tu aurais dû attendre le deuxième chardonnay pour commencer mon bilan decompétences.
— Je m’inquiète pour toi. Tu étais vraiment douée dans ce que tu faisais. Tu étais humaine et les gens t’appréciaient, poursuivit Marine,timidement.
— Tu prendras un deuxièmeverre ?
Prononçant ces derniers mots sur un ton sec et presque cassant, Hélène ne la regardait plus, fixant son sac à main posé sur le sol. Que se jouait-il en elle pour qu’elle réagisse de la sorte ? Elle devait forcément se méprendre sur ses intentions. Seul son bien-être lui importait et, de ce point de vue-là, notaire ou non, le compte n’y étaitpas.
— Si ça ne te tente plus, tu pourrais utiliser tes compétences pour faire autre chose. N’y a-t-il pas une autre voie qui te fasseenvie ?
— Si. Le chemin du pinotnoir.
— C’est comme si tu errais sansbut.
— Anna va guérir tu sais. Ce n’est pas parce qu’elle a les intestins en vrac qu’il faut te sentir obligée de me tailler leportrait.
