Colons à Palestro - Louis de Keller - E-Book

Colons à Palestro E-Book

Louis de Keller

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Beschreibung

Domenico Bassetti originaire de Lasino (Trentin italien) et une cinquantaine de nos aïeux construisaient un "nouveau monde" à Ben-Hini. Il prendra le nom de Palestro en référence à une bataille de la seconde guerre d'indépendance italienne à laquelle Domenico avait participé en 1859. Nos héros succombèrent dans d'affreuses conditions à l'issue d'un combat inégal, durant l'insurrection de la Kabylie en 1871. Par leur résistance de quelques jours dans des refuges de fortune, ils empêchèrent les insurgés d'atteindre l'Alma et la Mitidja. Durant notre jeunesse nous avons côtoyé le monument construit en leur mémoire, qui ne prit sa vraie dimension qu'à sa démolition par la nouvelle Algérie en 1962. En 2015, à partir d'une vieille photo, la municipalité de Lasino reconstruisit ce monument en souvenir de l'enfant du pays. N'ayant pu assister à son inauguration, nous fûmes invités à une nouvelle cérémonie l'année suivante. A cette occasion, voulant témoigner de cette page d'histoire dont nous étions les héritiers, j'ai essayé de retracer, en étant le plus factuel possible, notre présence sur ce coin de terre.

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Seitenzahl: 132

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C'est un peu dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné.

Terre des hommes- Antoine de Saint-Exupéry

Table

Avant-propos

Retour aux sources

Naissance du village

Palestro renaît de ses cendres.

Palestro, le chaos

Un espoir s’esquisse

Au bord du Rubicon

L’exode

Le migrant devient immigrant

Les vivants avaient dû partir, maintenant les morts disparaissaient

Quand l’Algérie nous poursuit

Nous voilà, quelques enfants de Palestro,

Plans, notes et illustrations

Avant-propos

C’est par un article de Mr Gian Antonio Stella publié dans Corriere della Sera : « Bassetti et les martyrs d'Algérie » que nous apprenions la reconstruction à Lasino dans le Trentin italien, d’un monument que nous avions côtoyé toute notre jeunesse à Palestro et qui avait pris encore plus de sens après sa démolition par la nouvelle Algérie de 1962.

Domenico Bassetti et une cinquantaine de nos aïeux qui construisaient un « nouveau monde » à Ben-Hini, qui deviendra Palestro, succombèrent dans d’affreuses conditions à l’issue d’un combat inégal durant l'insurrection de la Kabylie en 1871. Par leur résistance de quelques jours dans des refuges de fortune, ils empêchèrent les insurgés d’atteindre l’Alma et la Mitidja.

Nous sommes nés et avons grandi dans ce village, comme 4 à 5 générations de nos aïeux qui, après ce massacre, l’avaient rebâti. Nous avons dû fuir, l’abandonner et devenir ce que l’on appellera des « Rapatriés ». Rapatriés dans une patrie que beaucoup ne connaissaient pas. Expatriés, réfugiés, exilés dans leur propre patrie, je ne trouve pas de mot approprié.

N’ayant pu participer, le 29 novembre 2015, à l’inauguration du monument dédié à la mémoire de Domenico Bassetti, nous nous étions promis de venir saluer cette initiative qui comme le disait si bien Gian Antonio Stella, nous rappelle « quand les immigrants c’étaient nous ».

Un monument pour se rappeler tous les émigrants d’hier et d’aujourd’hui forcés de quitter leurs terres pour des raisons politiques ou religieuses, un thème bien d’actualité disait si bien Mr. Eugenio Simonetti.

Mr. Eugenio Simonetti, maire de Lasino, nous avait aimablement invités, c’est son successeur Mr. Michele Bortoli qui nous a reçus le 23 septembre 2016 en compagnie d’habitants du village dont certains membres de la famille Bassetti. Ils nous attendaient au pied du monument, à l’entrée du parc public qui porte le même nom.

Ce fut une journée pleine d’émotions, tant par les souvenirs qui resurgissaient que par le chaleureux accueil de nos hôtes. Il fut beaucoup question de Domenico Bassetti, un enfant de Lasino. Un homme engagé, qui n’ayant pu vivre avec ses convictions dans le Trentin, était parti chercher un meilleur destin en Algérie. Il était à l’origine du centre de peuplement de Ben-Hini.

54 ans après notre exode, nous retrouvions un peu de leur héritage, un peu de leur sacrifice. Ce monument prenait une nouvelle dimension, il devenait pour nous celui de tous ces hommes qui disparaissent de nos mémoires, celui de toutes ces âmes errantes qui n’avaient que nos cœurs en refuge. Désormais c’est là que nous les retrouverons.

Après le dépôt d’une gerbe en leur honneur par la plus jeune d’entre nous, une « Pied-nu » représentant les descendants de la sixième génération et après le recueillement qui convient nous nous sommes retrouvés autour d’une bonne table dans une salle communale. Le vin de Lasino était aussi bon qu’il ne l’était à Palestro et nous avons trinqué aux futures vendanges de nos enfants et petits-enfants.

A l’occasion de cet événement, j’ai essayé de retracer l’histoire qu’ils ont incarnée et que nous avons vécue, en étant le plus factuel possible et en suivant la chronologie des événements.

Je tiens à remercier :

- les membres de notre petite communauté d’anciens de Palestro et plus particulièrement ceux qui ont participé à la rédaction de cette chronique,

- la ville de Lasino qui nous a si généreusement accueillis,

- Albert et Valérie Marsot, pour leur aide dans la recherche d’archives,

- Claudie Broussais pour ses nombreuses corrections,

- Jacqueline, mon épouse, pour avoir épousé aussi notre histoire et Frédérique, notre fille, pour sa relecture pertinente.

A toi qui priais à genoux, à chaque nouvelle alerte.

A tous ceux qui ne sont pas revenus.

A vous tous qui avez bâti ce pays.

A nous tous qui l’avons laissé assassiner.

Retour aux sources

L’avion qui nous menait à Lasino, survolait Palestro,

Jacques Cormery1 nous avait rejoints, dans la calèche qui roulait sur une route caillouteuse, nous l’emmenions prendre un verre de petit-lait à la ferme en contre-bas de la gare, à l’ombre des eucalyptus. Nous venions de traverser le passage à niveau, la carriole grinçait et de temps en temps une étincelle jaillissait sous le sabot de Bayard qui avançait vaillamment le poitrail en avant pour tirer la lourde charrette où nous étions entassés.

« Entrez » dit le grand-père après nous avoir écoutés sur la terrasse, « en somme, vous êtes en pèlerinage » nous dit-il, « entrez dans la salle à manger, c’est la pièce la plus fraîche »

Il disparut un instant et revint avec un plateau sur lequel il avait rangé quelques verres et une grande cruche pleine de ce breuvage, extrait de la baratte après la fabrication du beurre, au goût aigrelet mais si rafraîchissant.

« Si vous aviez tardé, vous auriez risqué de ne plus rien trouver ici, en tout cas, plus un Français pour vous renseigner ».

- Les Italiens nous ont dit que Dominique Bassetti, Nico comme ils l’appellent là-bas, avait une briqueterie derrière la ferme, juste au-dessus de l’Isser, entre la gare, le cimetière et le passage à niveau ? Il était de Lasino dans le Trentin, autrichien à l’époque.

- Je ne l’ai pas connu, je suis arrivé ici bien plus tard.

- Vous en avez entendu parler ?

- Un peu, mais puisque vous êtes du pays vous savez qu’ici, on ne garde rien. On abat, et on reconstruit. On pense à l’avenir et on oublie le reste.

- Bon, nous vous avons dérangé pour rien, merci pour le rafraîchissement.

- Non, dit le grand-père, ça fait plaisir et d’ajouter « vous savez, on ne voit pas grand monde ici, la région est devenue invivable, il faut dormir avec le fusil depuis que les fermes ont été attaquées, depuis qu’ils ont tué, massacré, hommes, femmes et enfants ».

- Que faites-vous ici ?

- Oh ! Moi, je reste et jusqu’au bout, quoi qu’il arrive, je resterai. J’ai envoyé ma famille à Alger et je crèverai ici mais personne au monde ne fera la loi chez moi. On ne comprend pas ça à Paris. A part nous, vous savez ceux qui sont les seuls à pouvoir le comprendre ?

- Les Arabes

- Tout juste, on est faits pour s’entendre, aussi bêtes et brutes que nous, le même sang d’homme, mais on va se tuer, se torturer un brin et puis on recommencera à vivre entre hommes, c’est le pays qui veut ça.

Avant de partir, nous lui demandions si quelqu’un d’autre dans le pays aurait pu connaître Nico.

« Non », selon le grand-père, ils étaient tous partis Dieu sait où, à tourner en rond dans un appartement moderne, éclairé au néon et protégé par du polystyrène. Un fils Lhérideau aurait épousé la fille Bassetti, c’est tout ce que l’on put savoir.

L’avion survolait maintenant la Kabylie, nous essayions de mettre de l’ordre dans nos souvenirs, de les revoir, de les imaginer, sans cesse ils disparaissaient dans le bruit assourdissant des réacteurs, fondaient dans l’histoire anonyme de ce village.

Ils rêvaient tous de la terre promise, les hommes surtout, les femmes avaient peur de l’inconnu. C’était le genre à croire au père Noël, pour eux il portait un burnous. Eh bien, ils l’avaient eu leur petit Noël ! Ils étaient partis, sous la bénédiction divine et les applaudissements des voisins, vers un village encore inexistant, qu’ils allaient créer par enchantement.

Il leur a fallu coucher sur des paillasses au fond des cales, malades à en crever, dans une frégate à roues qui les embarquait vers les moustiques et le soleil. A l’arrivée, la population sur le quai accueillait en musique ces aventuriers verdâtres venus de si loin avec femmes et enfants.

Ils étaient là, parmi les immigrants, à attendre que les palans descendent les pauvres meubles qui avaient survécu au voyage. Il leur fallait rejoindre Ben-Hini mais ce n’était pas la route que nous avions connue. Pas de route pour les immigrants, en convoi, encadrés par l’armée, les hommes souvent à pied, coupant à travers les plaines marécageuses ou le maquis épineux, jusqu’à ce qu’ils parviennent à leur affectation.

Et là, pas d’habitation, pas de lopin de terre cultivé, un plateau entouré de montagnes lointaines, couvert d’une poignée de tentes militaires couleur de terre, c’était pour eux l’extrémité du monde, entre le ciel désert et la terre inconnue et les femmes pleuraient alors dans la nuit, de fatigue, de peur et de déception.

Les maisons seraient pour plus tard, on allait les construire et puis distribuer les terres, le travail, le travail sacré qui sauverait tout.

A peine leur petite cagna (maison) terminée, ils eurent droit aux calamités naturelles. En 1865 la sécheresse avait touché quasiment toutes les récoltes. L’année suivante alors que celles-ci s’annonçaient belles, un sirocco apporta des nuées de sauterelles qui dévorèrent les blés jusqu’aux racines et donnèrent naissance à des légions de criquets qui dépouillèrent les arbres de leurs fruits et de leurs feuilles. En 1867 la sécheresse à nouveau, les troupeaux meurent de faim. Puis ce fut le choléra dans toute la région, on comptera plus de 10.000 victimes dans la subdivision de Dellys. Les médecins militaires étaient dépassés, les remèdes épuisés. C’est alors que germa l’idée de danser pour s’échauffer le sang … Et toutes les nuits, après le travail, les colons dansaient entre deux enterrements, ils transpiraient tout ce qu’ils pouvaient et l’épidémie s’arrêta. Ils dansaient autour d’une lanterne autour de laquelle tournillaient insectes et moustiques pendant que d’autres montaient la garde pour se défendre des animaux ou des voleurs de bétail.

Plus tard, on construira enfin Palestro, on leur donnera enfin des terres, des parcelles dispersées loin du village mais combien étaient morts sans avoir touché la pioche ou la charrue ?

L’avion entamait sa descente sur Marco-Polo et nous nous demandions : quelle est la patrie de ces hommes qui étaient allés là-bas, labourer, creuser des sillons de plus en plus profonds, bâtir des routes, des chemins de fer, des ports, des écoles, des églises, des mosquées, établir des cartes, un cadastre, donner un nom à ce pays. Ils avaient procréé et disparu et ainsi de leurs fils et des fils de ceux-ci et des petits-fils de ces derniers. Toutes ces générations, tous ces hommes venus de tant de pays différents, avaient disparu sans laisser de traces, refermés sur eux-mêmes. Un immense oubli, comme si l’histoire de ces hommes, s’évaporait sous le soleil incessant avec le souvenir de ceux qui l’avaient vraiment faite. Une histoire réduite à des crises de violence et de meurtres, des flambées de haine, des torrents de sang vite gonflés, vite asséchés, comme les oueds du pays.

Demain nous avons rendez-vous avec eux, dans ce lieu d’où les premiers étaient partis il y a cent cinquante ans.

Palestro n’est plus en Algérie, aujourd’hui c’est ici à Lasino

Nous nous sentons un peu chez nous ici, un peu dans notre Palestro, dont Nico, comme il est familièrement appelé, a été le premier maire. Nous passions aussi devant un monument pour aller à l’école, au marché le mercredi ou à l’église le dimanche ou tout simplement nous retrouver sur la place du village. Les anciens jouaient à la pétanque au pied de la statue, avec comme ici des montagnes pour horizon, Tigremount (Alt.1020), Djurdjura (Alt. 2200), Bouzegza (Alt.1030) et ces gorges creusées dans le calcaire par l’oued Isser ou par l’oued Keddara qui faisaient la renommée du village.

Sur le socle de la statue était gravé dans un marbre « Monument élevé par souscription publique, à la mémoire des victimes du massacre de Palestro le 21 avril 1871 ». Il y avait deux monuments aux morts au village, celui des grandes guerres et celui-là. Personne ne parlait de ce dernier, ni à l’école, ni à l’église, ni entre nous. Les fleurs, les marseillaises, les discours étaient toujours pour les grandes guerres, jamais rien pour les petites guerres ? Il a fallu que chacun apprenne ce qui s’était passé ces 20 et 21 avril 1871, qu’il sache qu’il s’agissait d’une guerre civile dont les protagonistes vivaient côte à côte, chrétiens et musulmans, européens et kabyles, victimes et assaillants, avant de pouvoir comprendre qu’aucune cérémonie n’était possible.

Un monument à la douleur de ces hommes partis chercher un meilleur destin, en fuyant un régime politique ou une situation économique difficile et qui, abandonnés à leur sort, ont dû défendre leurs familles au prix de leur vie.

_____________

1 Albert Camus dans « Le premier homme »

Naissance du village

« Les établissements français de l’Afrique du Nord ».

C’est ainsi qu’étaient désignés ces territoires quand le mot Algérie n’existait pas encore et que la France cherchait à les peupler, alors que la majorité des émigrants européens se dirigeaient vers les Etats-Unis. « Plus proche, il ne faut que deux jours de voyage en bateau à vapeur pour y aller, le climat y est agréable et sain, l’accueil est assuré par les autorités en place … » était-il dit.

Hélas, il en a été parfois bien autrement, les conditions dans lesquelles les familles ont abordé cette terre inhospitalière pour en faire leur nouveau territoire, furent parfois dramatiques.

Le Djurdjura et la Kabylie ont toujours été un territoire hostile et d’un relief propice à chasser tout intrus. Les Turcs peinaient à relier Alger à Constantine. En 1815, stoppés sur le territoire des Aït-Khalfoun à Ben-Hini, ils avaient construit le pont du même nom, pour franchir l’Isser et un bivouac pour leur permettre d’assurer leurs communications vers l’Est.

Dans son rapport sur la tragédie qui nous occupe, Louis Rinn2 précise que « Palestro, créé par arrêté du 18 novembre 1869, avait été installé sur les terrains domaniaux entourant l’ancien gîte d’étape turc du pont de Ben-Hini, sur l’oued Isser et que les 546 hectares, sur lesquels ce village de 59 foyers avait été réalisé, n’avaient donc pas été pris, même par expropriation, aux tribus voisines, Ammal et Aït Khalfoun ».

Le centre de population de Palestro fut érigé en section distincte de la commune-mixte de Dra-el-Mizan le 17 mars 1870.

(Les tribus, situées à l’est de la Mitidja, ont été administrées jusqu’au 10/02/1879 par l’autorité militaire. Un chef de bureau arabe installé à l’Arba, et plus tard à Tablat, était chef de « l’annexe » d’Alger. En 1871, les Ammal et les Beni-Khalfoun relevaient de cette annexe)

L’histoire de nos héros est trop souvent occultée ou réduite à celle des grandes exploitations agricoles du colon, c’est pourquoi fiers de leur héritage, nous voulons les arracher à l’oubli en retraçant leur long cheminement.

C’était en 1871

… Mis en possession de ses lots, le titre de propriété n’était établi que 3 ans après que le concessionnaire ait réalisé les travaux prévus dans son bail, dans le cas contraire il était déchu de ses droits. Pour le village de Ben-Hini (premier nom du village) les concessions avaient été consenties par bail de un an seulement, s’achevant en octobre 1869.

Sous la présidence d’un vérificateur des domaines, une commission d’enquête fut créée en octobre 1869. En faisaient partie deux italiens et un espagnol : Bassetti Dominique, entrepreneur, Debernardi et Mayoral. Sur 46 familles admises, 14 n’avaient pas réalisé les travaux nécessaires pour pouvoir prétendre à en devenir propriétaires.

En décembre 1869 le Gouverneur Général de l'Algérie fixe les conditions et les coûts des actes de vente aux colons déjà installés au titre de locataires à Ben-Hini et qui ont fait preuve de la résolution de s’y fixer :

- les concessions comprenant un lot urbain et un ou deux lots ruraux au prix fixe de 150 francs quelle que soit leur contenance