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Les rencontres et les épreuves de la vie sont comme des fleurs sauvages. Elles surgissent là où on ne les attend pas, sèment leurs graines partout où elles peuvent germer.
Ils sont sept. Trentenaires.
Il y a Aurore qui trouve sa vie insipide depuis qu'elle a revu Xavier. Puis Natacha, qui surmonte un deuil douloureux.
De son côté, Claire, que rien n'arrête, entreprend un projet ambitieux avec Xavier, l'éternel enthousiaste. François, lui, frôle l'interdit et se mure pour garder le contrôle. Il y a aussi Anne-Cécile, qui cherche une issue à sa solitude, et Gabriel, qui aimerait retrouver l'étincelle dans son couple.
Entre eux, les liens se tissent et se délitent.
« Comme des fleurs sauvages » est une histoire de destins croisés, de vies prêtes à basculer.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Romancière et poétesse,
Sophie Selliez a publié des livres pour la jeunesse "Zak et Anouck" et plusieurs ouvrages aux Editions Glyphe, dont "Les mois d'août à Gardincourt", son dernier titre. Elle anime également des ateliers d'écriture dans le nord de la France.
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Seitenzahl: 309
Veröffentlichungsjahr: 2025
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« Juste en soi trouver l’autre. »
Martine Delerm
– Bonjour mademoiselle ! Vous n’auriez pas une petite pièce pour que je m’achète à manger, s’il vous plaît ?
Aurore ricochait dans ses pensées lorsqu’un homme dépenaillé l’aborda, au milieu de la rue commerçante où elle terminait ses emplettes.
– Désolée monsieur, je n’ai pas du tout de monnaie, lui répondit-elle machinalement, un sourire gêné sur les lèvres, les bras sciés par des sacs pleins à craquer de vêtements neufs.
Hypocrisie banale dans cette société de consommation. On dépensait des fortunes en futilités mais on rechignait à donner un euro à un sans-abri. Aurore chassa cette pensée embarrassante et reprit son chemin en direction du parking où elle était stationnée, cinq cents mètres plus loin. Cette virée en solitaire lui avait fait un bien fou ! Elle était amusée qu’on l’appelle encore mademoiselle à tous les coins de rue : elle était en réalité passée de l’autre côté de la barrière, rangée dans la case des femmes mariées. Gabriel, son premier amour, du moins, le premier qui fût sérieux et avec qui elle vivait depuis dix ans, lui avait passé la bague au doigt. Aurore se disait que paraître un peu plus jeune que son âge avait l’avantage de toujours attirer les sympathies. Elle prenait un malin plaisir à brandir sa carte d’identité aux gens qui doutaient de son âge, quand elle achetait de l’alcool par exemple, alors qu’elle avait vingt-neuf ans, laissant derrière elle des interlocuteurs gênés par leur indiscrétion. Trop honnête, jamais elle n’osait toutefois profiter de cette zone de flou pour bénéficier des tarifs étudiants au cinéma ou chez le coiffeur. Elle acceptait cet entre-deux bâtard, cette fin de vingtaine où l’on n’est plus assez jeune pour avoir droit aux avantages, mais pas encore assez vieux pour faire valoir sa maturité.
Elle avait pris quelques heures de congé pour se balader seule, se vider la tête, ce qui était devenu rarissime depuis qu’elle avait décroché son emploi, trois ans plus tôt, alors que Gabriel et elle s’engageaient par la même occasion dans l’achat et la rénovation d’une maison. Ils avaient tracé leur route, portés par l’entrain des projets de couple, happés aussi par une routine confortable. Depuis plusieurs mois toutefois, ils essuyaient des essais bébé infructueux. Un grain de sable s’était coincé dans les rouages. Le moral d’Aurore, déjà fluctuant par nature, commençait à en pâtir. Leur vie avait pris désormais des allures de vaste échange logistique : leurs principales conversations tournaient depuis des semaines autour du prix des plaques de plâtre et des jours d’ovulation.
Il faisait doux, avril avait décidé d’être clément. Aurore savourait les premiers rayons du soleil, alors qu’au même moment, ses collègues des services administratifs de l’Éducation Nationale assistaient à une réunion des plus ennuyeuses dans le lycée où elle travaillait en tant que secrétaire.
À quelques mètres de son véhicule, elle sentit qu’un regard se posait sur elle. C’est un peu fou cette sensation d’être dévisagé, quand on y pense. Un regard ne fait pas de bruit, ne brasse pas de vent, pourtant nous sommes nombreux à percevoir quand l’un d’eux se pose sur nos épaules. Comme si chaque centimètre carré de peau balayé par des yeux étrangers frissonnait sous l’effleurement invisible. Aurore tourna la tête au ralenti. Elle se retrouva alors nez à nez avec celui qu’elle n’avait, évidemment, pas oublié.
– Eh… Aurore… dit-il doucement. Aurore Robillard !
– Aurore Delers, maintenant, corrigea-t-elle en lui montrant son annulaire gauche et en haussant des pommettes instantanément rougies.
Le hasard de cette balade l’avait conduite pile-poil devant Xavier, un ancien amoureux. Ou plutôt un amant. Une sorte d’amourant : une liaison non légitime, non consommée, qui n’avait mené à rien de concret à l’époque. Un monsieur tourbillon qui lui avait appris pourtant qu’il est possible d’aimer deux personnes en même temps, même si ça fait s’ébouler les montagnes, même si ça déchire les entrailles. Ils ne s’étaient plus vus depuis six ans. C’est long, six ans, quand on commence sa vie d’adulte. On enchaîne les projets, on a envie de refaire le monde ou on le parcourt, des envies plein le cœur. Selon les choix que l’on fait, on fait basculer notre existence dans l’un des multiples possibles qui en découlent, on opte pour la sécurité ou l’aventure, pour le modèle de papa et maman ou pour le contre-pied, on cligne des yeux, on se retrouve sans crier gare au volant d’un monospace avec des taches de lait sur l’épaule, globe-trotteur, pilote d’avion avec une hôtesse dans chaque aéroport, mère célibataire, propriétaire d’un charmant trois-pièces, thésarde, contrôleur des impôts, imitateur de Patrick Sébastien à la fête du saucisson, conseiller municipal, quoi d’autre encore ?
Xavier, en chair et en os, se tenait à trente centimètres d’Aurore. Quel chemin avait-il emprunté, lui ?
Ces six années n’avaient creusé que de minuscules sillons sur ses traits, elle eut l’impression de l’avoir embrassé la veille. Sa tignasse frisottante et blonde de surfeur, un vélo d’occasion, une chemise aux manches retroussées, des bottines usées, tout était conforme à la photo que son esprit avait prise de lui autrefois. À son tour elle le balayait du regard, elle effleurait de ses yeux chaque parcelle de son visage et retrouvait, dans tel pli du sourire, dans telle courbe du sourcil, des détails familiers qu’elle croyait avoir oubliés. Que penserait-il d’elle ? Avait-elle vieilli ? Paraissait-elle posée ? Paumée ? Excitante ? Insipide ?
Ils s’étaient quittés sur un trottoir, le jour des 23 ans d’Aurore, sans se douter que cette entrevue serait la dernière. La vie entremêle parfois de façon extravagante les parcours des uns et des autres et elle seule détient les clés du gigantesque trousseau des coïncidences et des distances. Tout au long de ces années où leurs routes ne s’étaient pas croisées, Aurore avait pensé à ce jour où, peut-être, ils se reverraient, et déjà elle avait imaginé son cœur dévalant l’escalier de sa cage thoracique, esquivant un à un ses papillons dans le ventre, en grand moteur interne de son éternelle maladresse dans les situations fortes en émotions. Son esprit romanesque était adepte des histoires à l’eau de rose et il avait eu tout le temps d’échafauder des plans sur la comète et des fantasmes lunaires. La réalité lui revint bientôt en pleine face. Le temps s’était écoulé, et il avait fait son travail.
Tous deux avaient quelques heures à tuer, ils décidèrent de déjeuner ensemble. Attablée face à lui dans une petite cantine familiale où elle mangeait parfois, Aurore écoutait Xavier. Enfin, l’écoutait-elle vraiment ? Elle l’entendait. Il lui parlait de ses voyages, de ses aventures ‒ il avait donc opté pour la découverte ‒ et elle, comme quand elle était adolescente, se trouvait paralysée par une espèce de pudeur et de faible estime d’elle-même. Ils auraient pu discuter de tout et rien avec enthousiasme, comme autrefois. Au lieu de cela, Aurore s’enfermait dans des « ah bon » et des « d’accord » entre deux fourchettes de quiche aux poireaux. Les mots de Xavier glissaient sur sa repartie tétraplégique. Pendant tout le déjeuner, Aurore se vendit comme une fonctionnaire de base à la vie plan-plan qui n’avait qu’une hâte : avoir un enfant. Cliché de la jeune épouse qui démontre par A + B que sa vie est tout bonnement inintéressante. Voilà, elle avait choisi un avenir comme papa et maman. Ses amours ? Eh bien toujours pareil, le même gars depuis dix ans. Son boulot ? Un concours de la fonction publique passé à l’issue de sa formation universitaire quand elle avait constaté qu’elle savait parler de la traduction des nouvelles d’Edgar Poe par Baudelaire mais qu’elle n’avait appris aucun métier. Bref, elle lui servit sur un plateau tout ce qu’il avait toujours fui. Autodestruction maximum, comme si elle avait craint qu’une lueur ne renaisse dans ses yeux et que l’équilibre de sa vie rangée ne soit à nouveau mis à mal.
Et puis, comme pour enfoncer le clou, il lui parla alors de sa compagne, sa belle, qui allumait les pleins phares dans ses yeux.
– Moi j’ai l’impression de me heurter à la vie. De grimper la vie. D’escalader la vie. Elle, elle traverse la vie. Oui, elle la traverse. Elle s’appelle Claire, et avec elle, tout est clair… conclut-il.
Aurore se sentait à côté de la plaque. Elle pataugeait dans une espèce de crise identitaire subite qui la glaçait. Elle aurait pu lui dire les beaux projets qui l’avaient portée ces années durant. Ses toiles et ses esquisses, véritable passion, son joyeux mariage, l’envie de fonder une famille qui les animait, Gabriel et elle, leurs coups de tête un peu fougueux qui les avaient amenés à déménager deux fois en peu de temps… tous ces événements qui avaient rythmé ces six années d’émotions et d’adrénaline. Elle aurait pu lui dire le bonheur d’être épouse, la douceur d’une vie simple. Or, elle restait là, silencieuse. Ses projets lui semblaient soudain ridicules et dénués de sens face à un Xavier qui parlait humanitaire et misère du tiers-monde. Peut-être avait-elle aussi tout bonnement accepté de ne plus faire briller le regard de ce vieux prétendant. Peut-être avait-elle enfin fait le deuil de leur relation, embryon de relation, fantasme de relation. Ne plus rien attendre de lui, ne plus avoir envie de lui livrer des parts d’elle. Ne garder que les jolis souvenirs et clore ce chapitre de leurs vies. Est-ce que c’est ça, la nostalgie ? Regarder les jours passés dans le rétroviseur, les yeux mouillés et attendris mais le cœur résigné ?
Xavier avait croisé la route d’Aurore alors qu’ils intégraient le même Master. Elle se rappelait parfaitement la première fois où elle l’avait vu. C’était la rentrée, le maître de conférences avait commencé son cours et Xavier s’était fait remarquer en arrivant en retard, sourire aux lèvres et vêtu d’une chemise mal repassée dans une tentative d’élégance. Elle avait tout de suite remarqué son charme, d’autant que les garçons se comptaient sur les doigts d’une main au sein de leur promotion. Le hasard avait bien fait les choses en laissant une place vide à côté d’elle en amphithéâtre le lundi suivant. Xavier était de nouveau arrivé en retard et s’était glissé à côté d’elle. Cela avait marqué le début de conversations, de plus en plus complices, lesquelles avaient mené petit à petit à ce qui devait se passer, ou presque. Car c’était un leitmotiv : Xavier était arrivé en retard dans la vie d’Aurore. À l’époque, elle était déjà engagée dans une relation amoureuse qui lui semblait inébranlable. Elle n’était pas disponible, mais Xavier aimait ça, les filles indisponibles, il aimait les défis et déployait une créativité inégalée en matière de séduction, se prouvant qu’il pouvait plaire. Leur douce complicité avait laissé s’ouvrir une brèche. Aurore néanmoins lui avait donné du fil à retordre. Sur la réserve, elle avait mis des mois à entendre ce qu’il avait fini par énoncer clairement, mais trop tard encore : il était amoureux.
Leur relation suspendue n’avait duré que quelques jours et n’avait même pas été consommée. Une amourette de préadolescents, en quelque sorte. Aurore n’était pas parvenue à étouffer la culpabilité ni à se vouer à une idylle qu’elle savait sans avenir, alors que son cœur battait aussi, sûrement, assurément, et depuis longtemps pour Gabriel. Elle garderait pourtant longtemps en mémoire cet après-midi où, assis dans la pelouse de la fac près d’un bel arbre en fleurs, ils avaient regardé les nuages, en s’effleurant sans vraiment parler. Deux heures hors du temps pendant lesquelles Aurore luttait. Le vent encore un peu trop frais, le soleil dans ses cheveux en bataille, ses petits ongles rongés qu’elle cachait maladroitement, le sourire à la fois pudique et dévorant de Xavier, ses bras l’enrobant tout entière. Elle n’avait rien oublié.
À la fin du déjeuner, elle salua Xavier et le remercia dans la plus grande courtoisie, mais sans chaleur. Elle fut envahie, outre une petite pointe de nostalgie au coin du cœur, par une grande sérénité. Xavier avait été. Xavier avait instillé son enthousiasme dans la façon qu’elle avait de voir le monde, mais ce qu’elle en avait fait ensuite lui appartenait. Elle approchait doucement de la trentaine et elle avait le sentiment, tout de même, d’avoir construit des choses. La parenthèse Xavier avait eu un sens. Mais elle s’était refermée, sans faire de bruit.
Gabriel posa sa taloche. Il avait enduit un mur, ce serait très bien pour aujourd’hui. Les travaux n’avançaient jamais assez vite au goût d’Aurore, mais il donnait son maximum. Ce week-end-là, il voulait terminer les murs de ce qui leur servait de chambre d’ami. Ils n’en avaient jamais discuté franchement, mais tout portait à croire que le jour où ils auraient un enfant, cette pièce deviendrait la chambre du bébé. Ce bébé qui ne venait pas.
Deux ans plus tôt, ils y avaient cru, pourtant. Aurore avait oublié de prendre sa contraception, elle avait eu un retard de règles, avait attendu quelques jours : rien n’arrivait. Elle s’était mis en tête qu’elle était enceinte. Elle avait listé les symptômes de grossesse, certaine de les avoir tous, et s’était décidée à acheter un test à la pharmacie. À peine l’avait-elle payé qu’elle ressentait des maux de ventre. Le test était resté dans l’armoire de la salle de bains. Aurore avait été terriblement déçue, beaucoup plus que ce qu’elle imaginait.
Quand elle s’était rendu compte de son oubli de pilule, elle avait d’abord eu peur. Peur de la réaction de Gabriel, peur que ce ne soit pas le bon moment ‒ elle venait tout juste d’être titularisée à son poste et ne se voyait pas annoncer un congé maternité à ses patrons. Mais y a-t-il seulement un bon moment pour avoir un enfant ? Étonnamment, Gabriel n’avait pas eu l’air effrayé. Lui, le rabat-joie de service, la raison incarnée, les pieds sur terre et les mains dans le plâtre, il avait eu l’air heureux et serein. Pendant ces quelques jours d’attente, ils avaient eu l’impression de flotter un peu. Leurs corps étaient physiquement présents au travail, dans le train, en voiture, au supermarché, mais leurs esprits couraient éperdument derrière eux, la tête coincée dans les nuages.
Quand Aurore avait finalement eu ses règles, elle avait eu l’impression d’avoir perdu un enfant qui pourtant n’avait jamais existé. Dans sa tête, ce bébé, elle l’avait déjà imaginé, et voilà qu’il se volatilisait aussi vite qu’il n’était pas apparu. Gabriel avait toujours trouvé que sa femme allait trop vite en besogne. Il fallait toujours qu’elle projette, qu’elle pense à l’« au cas où », qu’elle s’emballe. Aurore appelait cela l’enthousiasme, Gabriel y voyait plutôt une folle énergie perdue.
À partir de ce non-événement, ils avaient tous deux envisagé de fonder une famille : cette idée motiva Aurore à s’investir davantage dans des nuits endiablées. La routine et les déceptions avaient toutefois eu rapidement raison de sa fougue. Aurore était une romantique, Gabriel un sanguin. Quand l’une avait envie de mots doux, de conversations et d’attentions quotidiennes pour allumer la flamme, lui avait besoin que le feu soit allumé pour dispenser sa tendresse et ouvrir son cœur. Le serpent qui se mord la queue.
Obsédée par l’idée de tomber enceinte, Aurore s’évertuait désormais à tout calculer. Elle aurait aimé retrouver la naïveté des étreintes spontanées, mais s’il y avait un espoir que cela fonctionne naturellement un jour, elle devait mettre toutes les chances de leur côté. Courbes de température, nombre de jours depuis ses dernières règles, tout était savamment observé pour faire l’amour au bon moment. Il ne leur restait que quelques mois avant d’envisager une consultation en PMA. Elle ne savait pas ce qui coinçait, et ça la rendait folle.
Peu de gens savaient que Gabriel et Aurore essayaient d’avoir un enfant. Aurore avait bien évoqué le sujet avec ses amies les plus proches les premiers temps, puis elle avait arrêté d’en parler. Intérieurement, elle se sentait comme une moins que rien. Elle en voulait à son corps qui ne daignait pas fonctionner normalement. Elle était persuadée que le problème venait d’elle. Imprégnée de la morale judéo-chrétienne de ses parents et d’une origine sociale modeste qui induisait une gêne d’exister presque congénitale, elle était habituée à porter symboliquement tous les maux de la Terre.
Elle enrageait de presque tout avoir pour être heureuse : un mariage, un boulot chacun, une maison qui pouvait accueillir une famille nombreuse. L’enfant aurait dû suivre, naturellement.
Elle commençait à éprouver de la colère contre le monde entier. Elle fulminait contre ces êtres qui lui semblaient de plus en plus caricaturaux : à ses yeux, des cas sociaux qui accumulaient les allocations grâce à un bébé pondu par an, ou des femmes enceintes mièvres qui rêvaient de layette nuit et jour et ne lui renvoyaient que l’image de son ventre vide. Leurs proches lui devenaient aussi insupportables dès qu’ils lançaient des insinuations quand elle refusait un verre d’alcool. Sans parler des voisins qui lui demandaient pour quand était le bébé quand ils la croisaient avec ses neveux. Elle aurait voulu leur hurler à tous :
« NON ! JE NE SUIS PAS ENCEINTE PARCE QUE MON PUTAIN DE CORPS N’EST PAS FOUTU DE FABRIQUER UN EMBRYON ! »
Mais ça ne sortait pas de sa bouche, ça pourrissait à l’intérieur, comme une moisissure sournoise qui attaque une charpente. Ses idées noires allaient si loin parfois qu’elle se disait que la nature n’avait pas misé sur elle pour la survie de l’espèce, qu’elle n’était qu’un être inutile, sans même un infime but biologique dans la course du monde.
*
Gabriel était sous la douche quand il entendit la porte d’entrée claquer. Aurore venait de rentrer de sa promenade en ville. Il se lava rapidement, essuya le miroir de la salle de bains avec une serviette et se trouva l’air fatigué. De ses mains abîmées par les travaux, il s’aspergea le visage de lotion. Sa barbe hirsute, parsemée de poils bruns, roux et blancs, commençait à le gêner, mais il repoussait sans cesse le jour où il la taillerait. À trente-deux ans, on lui en donnait facilement cinq de plus. Ses cheveux bruns s’étant tout à coup clairsemés sur le coup de la trentaine, il avait décidé de les couper très court, il les rasait même complètement parfois et commençait à assumer sa calvitie naissante. Il avait les sourcils froncés et la mâchoire crispée, ce qui lui donnait un air fermé et sévère. Pourtant, il avait toujours été un animal social, un type qui s’entend bien avec tout le monde et qui amuse la galerie.
Aurore repensait souvent à leur rencontre avec nostalgie : ils avaient animé ensemble une colonie de vacances et elle était tombée sous le charme de ce petit brun, qui, physiquement, se fondait dans la masse, mais qui était extrêmement drôle. À l’époque, il jouait de la guitare pour emballer les filles, comme beaucoup de jeunes hommes et arborait souvent un sourire malicieux et enfantin qui l’avait fait fondre. Gabriel était de ces gens d’esprit qui savent rebondir à tout propos par un jeu de mots, il ne manquait jamais une occasion de plaisanter, mais il était aussi un homme cultivé, passionné d’histoire. Aurore adorait qu’il lui raconte des anecdotes sur les grands personnages : elle avait ainsi des occasions d’étaler sa « culture confiture » lors des réunions de famille et des dîners où, en bon cheveu sur la soupe, elle ne savait habituellement jamais quoi dire. Alors, elle embrayait sur Henri IV qui faisait porter une ceinture de chasteté à sa maîtresse, madame de Verneuil, quand il s’absentait, ou sur Marat, assassiné dans sa baignoire à cause d’un eczéma.
Gabriel n’avait pas entendu les pas de chat d’Aurore dans l’escalier et fut surpris de voir son reflet derrière lui dans le miroir. Elle était aussi grande que lui, sur sa silhouette très fine se déployait en cascade une longue chevelure ondulée d’un doux blond vénitien. C’était lui qui sortait de la douche, mais c’était elle, la Vénus sortant des flots. Il la prit dans ses bras, elle protesta un peu parce qu’il était encore humide et qu’il venait de mouiller son chemisier, il sentit qu’elle se tendait.
– Comment s’est passée ta journée ?
– Hmm, bien, très bien. J’ai acheté quelques fringues…
– Et ?
Gabriel avait perçu un petit suspens : les yeux noisette un peu fuyants de sa femme confirmèrent son intuition.
– Et… je suis tombée sur Xavier. Tu sais… Xavier…
– Oui, oui, je sais, Xavier.
Ils répétaient ce prénom comme pour conjurer le mauvais sort.
– Il était midi, alors on a mangé ensemble.
Elle se hâta d’ajouter :
– Mais tu sais, en fait, on n’avait pas grand-chose à se dire, j’ai un peu perdu mon temps… Enfin… voilà, j’espère que ça ne t’embête pas…
Bien sûr que ça l’embêtait, évidemment, que ça l’embêtait !
Gabriel détestait ce Xavier, car à part peut-être l’humour, il était tout ce que lui-même pensait ne pouvoir offrir à Aurore : un physique solaire à faire craquer toutes les filles et un grain de folie qu’il trouvait ridicule mais qui semblait avoir un fort potentiel d’illumination des visages féminins. Quand Gabriel avait découvert qu’Aurore flirtait avec lui, il en était devenu fou. Cet épisode avait détruit une part de la confiance qu’il avait placée en elle, comme quelques pages d’un livre qu’on aurait arrachées, auxquelles on ne fait pas plus attention que cela quand le livre est rangé dans la bibliothèque, mais qui sont embarrassantes quand on veut se replonger dans l’histoire. En cachant son attirance pour Xavier, Aurore avait sans le savoir déchiré des pages de Gabriel. Puis en lui avouant peu à peu ses doutes quant à un choix sentimental, elle en avait fait des confettis et les lui avait soufflés au visage.
Gabriel serra Aurore contre lui, pour la rassurer il aurait voulu l’encercler avec douceur de son amour mais, au lieu de cela, il sentit que ses bras la ceinturaient juste un peu trop fort pour être tendres.
– Trente-trois ans, ma pauvre fille ! Trente-trois ans. Et personne ne t’attend…
Anne-Cécile pestait en rangeant machinalement sa tenue de vigile dans l’armoire. Un treillis noir informe qui cachait à merveille la culotte de cheval qu’elle entretenait à coups de pizzas englouties devant l’intégrale en DVD de Buffy contre les vampires. Un blouson multipoche tout aussi disgracieux. Des rangers. Panoplie complète.
Il était déjà 7 heures, elle sortait d’une nuit de surveillance. Une rapide douche, puis elle s’écroula dans son lit glacé sans même avoir le courage d’enfiler un pyjama.
Quand elle émergea vers midi, Anne-Cécile s’empressa d’ouvrir en grand la fenêtre de son studio : elle avait besoin d’air. La solitude et le travail de nuit lui donnaient l’impression d’être en décalage complet vis-à-vis du monde qui défilait sous ses yeux. Du quatrième étage sous combles, elle inspirait à pleins poumons l’air encore frais d’avril en contemplant les chevauchements géométriques des toits. Soudain, elle fit demi-tour et bondit vers l’armoire à pharmacie. Antihistaminiques ! Pour elle, printemps rimait avec nez bouché et yeux qui pleurent. Fichus pollens. La journée s’annonçait suffisamment éprouvante, il n’était pas question de pleurer tout de suite.
Ce furent des habits noirs qu’elle enfila à nouveau, le treillis laissant toutefois la place à un pantalon sobre et à un pull-over réconfortant qui boulochait. Impossible d’avaler le moindre aliment malgré ses intestins qui se tordaient de faim. Elle chercha quelle veste enfiler. Il fait toujours froid, dans les églises, une veste de tailleur ne suffirait pas. Elle mettrait sa doudoune grise, ce serait très bien. Des mouchoirs, surtout ne pas oublier d’emporter des mouchoirs. Elle sortit le faire-part de décès du tiroir, vérifia l’heure de la cérémonie, bien qu’elle l’eût déjà fait la veille.
Toucher le papier, relire les noms.
Famille Leroux-Walerowski.
Thomas et Guillaume, ses frères…
Anne-Cécile glissa le document dans le tiroir qu’elle referma brusquement. La mort de Stéphanie était devenue palpable.
*
Elle entra dans l’église, la foule était déjà installée, elle se glissa au bout de la file d’attente pour bénir le corps. Son tour arriva.
Elle se trouvait face à un cercueil de bois clair entouré de silhouettes effondrées, elle ne leva pas les yeux, prit le goupillon et réalisa un signe de croix maladroit avant de se diriger lentement vers le dernier banc libre. Adresser un regard à cette mère en sanglots, à ce père pétrifié, à ces frères livides, aurait dynamité les dernières barrières qui la protégeaient encore de pleurs non maîtrisables.
Anne-Cécile et Stéphanie avaient été comme des sœurs. Elles s’étaient rencontrées à l’école maternelle. L’une à la tignasse noire frisée, l’autre aux cheveux blonds et raides comme des baguettes. Elles avaient passé toute leur scolarité dans la même classe, s’étaient disputé des cœurs, avaient inventé des jargons indéchiffrables par les parents, s’étaient confié des secrets. Physiquement, elles ne se ressemblaient pas du tout, mais les passants les prenaient parfois pour des sœurs, tant leurs esprits s’accordaient et tant les expressions de l’une s’étaient diluées dans celles de l’autre à mesure qu’elles s’étaient fait goûter leurs cornets de glace et qu’elles avaient barbouillé ensemble des cahiers de coloriage. Anne-Cécile, fille unique, s’enivrait de l’ambiance familiale qui régnait à la table des Leroux chaque semaine, comme si elle avait été l’une des leurs. Et Stéphanie prenait un plaisir fou à l’y accueillir, elle qui n’était encadrée que d’un frère aîné trop protecteur et d’un second, plus jeune et gringalet, cadet à protéger, mais d’aucune oreille confidente. Bien que séparées par quelque six cent quatre-vingts kilomètres depuis plusieurs années ‒ Stéphanie occupait un poste d’ingénieur à Lyon avant d’être percutée à bord de son véhicule lors d’un accident de la route ‒, elles avaient continué à se téléphoner régulièrement et à se voir une fois par an, pour ressusciter leur légèreté adolescente. Elles n’étaient plus séparées ce jour-là que par cinq mètres et quatre planches, elles ne ressusciteraient plus jamais rien. Anne-Cécile enterrait sa seule amie, trois mois après avoir mis sous terre son père malade, dix ans après avoir retrouvé sa mère suicidée aux antidépresseurs. Elle était l’héroïne d’un mauvais téléfilm… Elle allait bientôt retrouver une vraie vie, non ? Assise sur son banc, non plus d’école mais d’église, en pleines funérailles, elle avait quatre ans dans son cœur et se sentait la plus misérable des orphelines.
Anne-Cécile fut tirée de ses mornes pensées par les premières notes d’Enjoy The Silence, qu’une jeune femme entonna religieusement. Elle reconnut le titre instantanément, et pour cause. Ce tube de Depeche Mode, Stéphanie et elle l’avaient chanté à tue-tête, l’avaient massacré dans un anglais approximatif de collégiennes, l’avaient hurlé, assises dans le bus, vautrées dans leurs chambres, excitées lors des boums, tantôt en se partageant les écouteurs d’un Walkman à cassettes, tantôt en tournant à fond le bouton de la chaîne hi-fi des Leroux. Enjoy the silence… L’air froid de l’église qui pénétrait ses poumons depuis dix minutes irradiait maintenant dans tous ses muscles et lui dressait les poils, sous le molleton d’un pull qui n’avait soudainement plus rien de réconfortant. Deux larmes roulèrent de ses pommettes aux commissures de ses lèvres, lesquelles goûtèrent le prix salé d’une perte inestimable.
Assis sur ce vieux banc poussiéreux qui ne devait recevoir les fesses des fidèles qu’à l’occasion des mariages et des enterrements, Gabriel pianotait les semelles intérieures de ses bottines du bout des orteils pour lutter contre le froid qui remontait du sol. Ils en étaient à l’offrande, ce moment un peu longuet où le défilé des péquins vêtus de noir permet de faire l’inventaire des présents. Max Pasquier, Cheng Pi, Arnaud Lesart, Juliette Fachaux, Anne-Cécile Dupont, Gino Garelli, Thomas Lebert, Blandine… C’était comment, déjà, le nom de Blandine ? Qu’importe… Ils pouvaient refaire bon nombre de leurs photos de classe. Sur chacune d’elles, il manquerait Stéphanie.
À la fin de la célébration, ils se retrouvèrent tous sur le parvis de l’église, se demandant un peu ce qu’ils foutaient là, ironisant, pour camoufler leur peine, sur le fait qu’on revoyait toujours des gens perdus de vue, dans les enterrements.
Ils décidèrent d’aller boire un verre tous ensemble, au café d’en face. Ils firent tinter leurs chopes à la mémoire de leur amie, et eurent tous, sans doute, ce petit pincement au cœur en trouvant leurs potes un peu vieillis, et un peu ‒ trop ‒ rangés. Avec Stéphanie, ils enterraient aussi les boulettes de papier balancées sur le prof de sciences physiques, les albums Panini, le jeu de Caps en soirée, les Reebook Pump, les vestes à capuche Schott®, les fêtes où ils se déhanchaient sur Free from Desire ou Zombie des Cranberries, les graffitis sur les portes des toilettes du collège, les Dr. Martens®, les posters de Tony Vairelles en tenue du RC Lens et tous ces jalons de leurs années d’école et d’adolescence.
Gabriel se retrouva assis à côté d’Anne-Cécile et c’est aussi ensemble qu’ils regagnèrent leurs véhicules, garés un peu plus bas dans la rue. Anne-Cécile avait été le premier grand amour de Gabriel. Ils avaient commencé à flirter en classe de troisième. Gabriel, qui roulait des mécaniques ‒ et quelques patins ‒ dans l’enceinte du collège, était en fait un grand sensible et s’était épris de cette jolie camarade discrète et bonne élève qui avait été élue déléguée de classe avec lui pour l’année.
Anne-Cécile Dupont était première en tout, mais pas l’intello de service pour autant. Elle possédait une console de jeux, crapotait de temps en temps, portait des baskets à la mode et avait approché un petit groupe de filles populaires, véritable pass VIP pour les rencards avec les plus beaux mecs de l’école. Elle avait d’ailleurs mis le grappin sur Gabriel après la représentation du Misanthrope donnée par le club théâtre, auquel elle s’était inscrite juste parce que lui aussi s’y était inscrit. Subtile adolescence… Prise à son propre piège, Anne-Cécile avait craqué pour Gabriel. Il avait réussi à l’embobiner dans les ficelles de son humour décapant et de ses traits d’esprit. Et du premier baiser, ils en arrivèrent bientôt à leur « première fois », qui les amena à se présenter leurs parents respectifs et à projeter une relation à long terme.
Leur histoire avait duré un peu plus de trois ans, le temps de leurs années lycée, puis s’était effilochée à mesure que leurs vies d’étudiants, dans deux facs différentes, leur avaient ouvert les portes de nouveaux cercles d’amis et de perspectives opposées. Gabriel avait un peu tâtonné. Fac de psycho, puis finalement histoire-géo, alors qu’Anne-Cécile redoublait sa première année de médecine, s’enfonçant dans une retraite studieuse pendant que son petit copain animait des colonies de vacances. Leur relation s’était élimée au point qu’ils ne parlaient plus la même langue, Anne-Cécile s’était amourachée d’un futur neurochirurgien raté à double nationalité qui allait finir par mettre des biscottes en rayon chez Auchan. Gabriel épousait sa guitare et draguait les animatrices autour des feux de camp, n’allant jamais plus loin qu’une promesse de se donner des nouvelles après un retour en autocar.
Gabriel était arrivé devant sa voiture. Il sentait qu’Anne-Cécile avait le cœur lourd et s’arrêta un moment pour ne pas la laisser partir ainsi.
– Ça fiche un coup, ces moments…
– Ouais… Tu pars bosser le matin, comme tous les jours, et un stupide accident de voiture fout ta vie en l’air. C’est tellement injuste.
– Tu l’avais revue, dernièrement, Stéphanie ?
– Elle était revenue dans le Nord pour Noël, comme tous les ans. On s’était fait notre petite soirée rituelle du 29, c’était son anniversaire. Je ne réalise pas, tu sais. On ne meurt pas à trente-trois ans. C’est dégueulasse…
Sa voix tremblait de colère et de douleur.
– Et toi, comment tu vas ?
– Oh, eh bien, toujours pareil tu sais. Je bosse encore pour la même boîte de sécurité. Rien de neuf sous le ciel gris.
– Tu n’envisages pas de reprendre tes études, ou un boulot dans le médical ?
– Non. Le médical, ce n’est pas pour moi. J’ai vu mon père sombrer pendant quatre ans à cause de son cancer, je ne pourrais plus bosser dans un hôpital. Je ne supporte plus la souffrance des autres. Peut-être parce que j’ai besoin d’écouter un peu la mienne aussi. Pour l’instant j’ai un boulot, certes, pas très épanouissant, mais je m’en satisfais. Le plus pesant, c’est d’être seule, et toujours en décalage. J’ai des horaires de merde. Alors, sauf si je me trouve un vigile aussi décalé que moi, je ne risque pas de me marier dans l’année, tu vois.
– Ça ne veut rien dire. La vie, c’est con, parfois. Une occasion, une rencontre.
– Ouais, sûrement. Quand on en vient à se consoler avec ce genre de banalités, tout est dit. Je n’ai jamais été très perspicace dans mes choix, de toute manière…
– Tu fais allusion à Doug Ross ?
Gabriel avait souvent tourné en dérision Karl, le bel étudiant franco-allemand qui lui avait plus ou moins piqué Anne-Cécile. Que ce crâneur fini qui se prenait déjà pour un ponte de la chirurgie soit devenu vendeur de supermarché lui avait bien fait plaisir, à une époque. Il le surnommait depuis lors « Doug Ross », comme le personnage de la série Urgences incarné par Georges Clooney, ce qui avait le don d’agacer son ex. Anne-Cécile venait d’ailleurs de lever les yeux au ciel.
– Oui, Doug Ross… Ce n’était pas l’idée du siècle. Mais c’est loin derrière nous maintenant. En ce qui te concerne, tu as l’air heureux avec Aurore, vous êtes mignons tous les deux. Un beau mariage, une maison, vous formez un joli petit couple.
– Je n’ai pas à me plaindre.
– Tu as l’air convaincu, ça fait peur.
– C’est comme pour tout le monde, tu sais. Il y a la version parfaite sur le papier, et puis il y a la pratique.
– Et en pratique, ça cloche ?
– C’est compliqué… On n’est pas trop en phase, Aurore et moi, en ce moment.
– Vous avez peut-être juste besoin de vous retrouver un peu. Vous partez en vacances quelque part cet été ?
– On n’a rien prévu. D’abord, j’enchaîne des corrections de brevet, puis je pars dans le Var, je suis directeur d’une colo.
– Ah bon ? Tu en animes encore ?
– Ouais, je n’ai jamais pensé à arrêter, j’ai le virus ! Ça me donne l’impression d’être encore jeune !
– Ah ah, ça doit être ça. Qu’est-ce que je devrais dire, moi ? Trente-trois balais, toujours célibataire.
– Allez, positivons. Tu connais l’adage ! Quand la vie te donne des citrons, fais-en de la limonade !
– En attendant, ça pique vachement, les citrons. En tout cas, ça m’a fait plaisir de parler un peu avec toi, Gab. Il y avait bien trop longtemps qu’on ne s’était pas donné de nouvelles. Il faudrait qu’on prenne le temps de boire un coup en ville un de ces quatre, qu’est-ce que tu en dis ?
– Pourquoi pas, mais je ne suis pas sûr que ça enchante Aurore, tu vois.
– Fais comme tu veux.
– Je m’arrangerai.
– Je te dis à bientôt alors.
– Tu pourras me redonner ta recette du déodorant en baume, tu sais, celui qui marche super bien, avec de l’huile essentielle de… De quoi, déjà ?
– De Palmarosa.
– Ah oui c’est ça, Palmarosa. Il faudrait que je le note, je n’arrive jamais à le retenir.
Claire butinait ses pensées pour alimenter la conversation.
– Au fait, j’ai pris rendez-vous chez le tatoueur pour le lendemain de notre représentation au Théâtre municipal. J’aimerais bien ajouter une étoile sous l’aubépine de mon épaule gauche. Un peu comme les coureurs avec leurs marathons, tu vois ? Eh bien moi ce sera avec les spectacles que j’aurais montés. Je m’étais dit, pourquoi pas un masque, pour symboliser le théâtre, mais c’est tellement téléphoné ! Non, c’est bien, une étoile. C’est la victoire qui importe, pas le sujet.
Claire bavardait, mais son esprit était tout à la glaise qu’elle modelait de ses doigts graciles, sous le grand saule pleureur du jardin familial. Entre ses mains prenaient forme des silhouettes élancées et poétiques : elle était douée pour donner vie à la matière en lui insufflant un mouvement, une direction, une intention. Elle parlait à sa sœur sans la regarder, mais elle devinait très bien que Natacha était ailleurs.
– Ah et puis je ne sais plus si je t’ai dit, c’est décidé, cet été, on part à Prague… On va essayer de covoiturer. Idéalement, on voudrait faire quelques haltes en Allemagne… Stuttgart, Leipzig… On verra bien ce qu’on peut faire…
Derrière les rideaux de feuillages, installées sur le salon de jardin en fer forgé, elles avaient délocalisé leur traditionnel modelage dominical en extérieur, profitant des premiers rayons du soleil.
– J’ai vu qu’à Prague il y avait une espèce de pont des arts, pour les amoureux… Il faudra que je prenne un cadenas… Je ne me vois pas chercher une quincaillerie pour en acheter un en parlant tchèque !
Natacha sourit. Sa sœur était du genre à partir barouder avec sa petite culotte pour seul bagage, sans avoir rien planifié, mais elle s’inquiétait d’un tel détail. Du Claire tout craché.
– J’ai lu aussi que pas loin de là, il y avait un mur dédié à John Lennon… Après sa mort, des gens ont tagué les briques en son hommage…
