Comme meurent les papillons - Pablo Behague - E-Book

Comme meurent les papillons E-Book

Pablo Behague

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Beschreibung

Une sinistre malédiction s’abat sur les nourrissons d’un bourg vosgien. Les habitants plongent alors dans le désespoir et l’incompréhension, tandis que résonnent dans les rues les paroles déchirées de bébés que rien ne peut apaiser.
Dans l’espoir de sauver leurs petits frères et petites sœurs, Tommy et sa bande tentent de résoudre le mystère qui accompagne ce phénomène. D’où viennent ces papillons noirs inconnus ? Qui sont ces deux silhouettes encapuchonnées, actrices d’un rituel satanique, épiées dans le cimetière ? La mystérieuse inconnue qui se confesse au cœur de la nuit est-elle vraiment à l'origine du mal ?
Les adolescents entrevoient une sombre magie, qui fissure leur innocence, tandis que le récit délirant de l’étrange visiteuse fait vaciller la foi du curé. Entre cauchemar et folie, désespoir existentiel et chaos philosophique, l’ombre qui s’abat sur Chaudrillon ne laissera que peu de lumière à ceux qui y survivront.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Né en 1991, Pablo Behague vit dans les Vosges. Fasciné par la nature, il a été botaniste, avant de devenir professeur d’Histoire. Son univers est constitué d’une réalité trompeuse, enchantée et sombre, dans laquelle les détails troublants de l’existence sont autant de passages secrets vers l’angoisse.

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Seitenzahl: 491

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Pablo Behague

Comme meurent les papillons

Roman fantastique

ISBN : 979-10-388-0379-4

Collection Atlantéïs

ISSN : 2265-2728

Dépôt légal : juillet 2022

© couverture de Lucine Ricq pour Ex Æquo

© 2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

Préface

Une nouvelle pépite rejoint la collection ! Près de deux ans après avoir repris la direction d’Atlantéïs, je continue de m’émouvoir du bouleversement et de la nouveauté qu’apportent les auteurs, inconnus ou non, à cette collection par leur originalité et leur talent.

Ici, Pablo Behague n’en est pas à son coup d’essai. Botaniste puis historien, il est déjà l’auteur du roman Les Disparus de Darlon auquel il a glissé quelques références dans les pages qui suivent. Il infuse ses connaissances dans ses histoires et ses personnages, pour un résultat savamment angoissant.

Retour aux racines d’Ex Æquo et de la collection avec ce récit en plein cœur du massif vosgien. Ce thriller fantastique, presque enfantin de prime abord, se révèle à la fois sombre, théologique et progressiste. Son atmosphère oppressante nous saisit au cœur et à l’âme, à l’instar du mal qui plonge ce village vosgien dans la folie.

Même après des dizaines d’heures de travail sur le texte, d’inquiétantes images et des pensées aliénées me hantent à chaque lecture. Isolement, ésotérisme, interrogations existentielles et folie, Pablo Behague a réuni tous les éléments pour graver son texte dans nos esprits. Alors, bonne lecture et… faites de beaux rêves !

Faustine Galicia

Directrice de la collection Atlantéïs

Chapitre 1La première confession de la femme au châle

La femme au châle était venue lui parler pour la première fois quatre jours après ce qu’on appelait, dans la presse comme dans les discussions de voisinage, la nuit des bébés possédés. Ce jour-là, cependant, ce n’était pas encore pour se confier.

C’était un dimanche après la messe, mais une messe bien particulière étant donné les circonstances. Contrairement à d’habitude, les bancs de l’église s’étaient révélés tout juste suffisants pour accueillir la foule de fidèles, venus se presser autour de l’autel sacré comme des mouches sur un morceau de sucre. Alors que le père Van Zyn devait généralement faire face à un auditoire clairsemé — des grenouilles de bénitier et des vieillards, pour l’essentiel, auxquels venaient s’ajouter occasionnellement quelques scouts poussés par leurs parents —, il y avait à cette cérémonie quantité de visages inconnus, ou oubliés depuis longtemps par sa mémoire de quadragénaire. Outre les journalistes, venus prendre quelques images de la « première messe de Chaudrillon après l’horreur » et récolter quelques témoignages émouvants, le père Van Zyn avait reconnu d’anciens fidèles, qui avaient depuis longtemps déserté la foi, ou en tout cas la maison de Dieu. Un peu amèrement, il avait constaté que la tragédie était parfois le meilleur des chemins de Damas, parfois même le seul chemin permettant aux brebis de retrouver leur berger. Mais combien d’entre eux seraient encore là dans un mois ? Combien mettraient réellement leur vie en conformité avec les enseignements du Seigneur ? Le père Van Zyn n’était pas dupe. Leur foi, bientôt, serait de nouveau balayée par la société moderne, tombant sous les coups des enseignes lumineuses et des codes-barres, clés diaboliques ouvrant la porte du péché avec une facilité déconcertante.

S’adaptant aux circonstances, il avait ce matin-là récité un sermon sur le sacrifice et l’épreuve. Il avait insisté sur la confiance sans faille qu’il fallait donner à Dieu, et sur les parcours individuels qui devaient chacun être considérés comme des chemins de croix menant à la grâce. Il n’y avait nul mal sur cette Terre, seulement des marches à franchir. La souffrance n’existait que comme épreuve : elle était l’œuvre de Dieu, nécessaire à la compassion, et constituait donc finalement la clé du paradis. Enfin, il avait lu un passage de l’Épître aux Hébreux relatant la ligature d’Abraham et avait conclu par ces mots : « Nos enfants désespérés sont, tous à leur façon, de nouveaux Isaacs. Dieu nous met à l’épreuve. Ou alors il nous punit… De cela, chacun devra en juger en son cœur, dans l’intimité de son âme, durant cet examen de conscience que tous (il avait appuyé sur le mot en balayant l’assemblée d’un regard accusateur) nous devons effectuer. Que la paix soit avec vous, mes frères. Au nom du père… ».

Pendant que l’assemblée reprenait en chœur, le père Van Zyn s’était rendu compte que jamais il n’avait à ce point prononcé un discours auquel il ne croyait pas. Il avait beau blâmer la foi vacillante de ses semblables, la sienne l’était au moins autant. L’affaire des bébés avait révélé au grand jour ce dont il se doutait depuis longtemps déjà — ce qu’il redoutait —, à savoir que le mal existait bel et bien en tant que tel, indépendamment de Dieu et de ses épreuves. Le Tout-Puissant ne l’était peut-être pas tant que ça, finalement, et il n’était en tout cas pas seul à tirer les ficelles de l’Univers… Il avait un ennemi, un ennemi juré, que faute de mieux on appelait parfois abstraitement le Diable, mais qui disposait pourtant d’une existence bien plus concrète et bien plus réelle que la sienne. Une existence qui parfois se matérialisait par des centaines de bébés hurlant à la mort.

Le père Van Zyn pensait à tout cela sur les marches du parvis, saluant d’un air absent les fidèles qui s’éloignaient de la place par petits groupes, fébrilement, et se prenaient parfois dans les bras comme lors des enterrements. Son regard s’en détacha progressivement pour suivre l’un de ces gros papillons noirs apparus depuis quelques semaines, qui flânait au-dessus des parterres de fleurs. Il songeait au péché. Il songeait au mensonge et au Jugement dernier, mais un journaliste à l’air idiot le ramena à la réalité. Il agitait un micro devant son nez et, à sa bouche qui s’ouvrait comme celle d’un oisillon affamé, le curé comprit qu’il lui posait des questions.

— Non, pas d’interview, désolé, finit-il par répondre d’une voix cassante.

Il tourna les talons et regagna le narthex. Une femme y pleurait toutes les larmes de son corps, consolée par quelques individus qui l’entouraient en lui tapotant les épaules. En dressant le cou, le père Van Zyn parvint à reconnaître madame Noudier, mère d’un des bébés touchés par le tragique phénomène. Il s’apprêtait à aller la réconforter lui-même quand son regard tomba sur son autre enfant : Sarah, douze ans, qui attendait que sa génitrice se calme avec des écouteurs plantés dans les oreilles. Il la connaissait bien grâce au catéchisme et savait par conséquent qu’il s’agissait d’une gamine particulièrement turbulente… Et intelligente, ce qui posait parfois des problèmes pour un tel enseignement. C’était le genre d’emmerdeuse qui remettait tout en cause et posait sans cesse des questions sur tel ou tel épisode de la Bible qu’elle jugeait incohérent. Malgré tout, le père Van Zyn était persuadé que, derrière son apparente désinvolture et malgré son regard sans cesse levé au ciel, Sarah aimait beaucoup apprendre… même si son intérêt était de toute évidence davantage porté sur l’Apocalypse que sur la vie de Jésus, sans doute insuffisamment épique à son goût. Le curé s’approcha d’elle et lui posa une main sur l’épaule ; ce qui ne la fit aucunement sursauter, mais seulement lever vers lui des yeux désabusés. Il constata alors que ces derniers étaient cernés d’un mascara sombre qui s’accordait parfaitement avec le noir habituel de sa tenue.

— Comment vas-tu, Sarah ?

— Très bien, merci.

Pendant un instant, le père Van Zyn ne sut pas comment embrayer la discussion, perdu dans les yeux verts étonnamment pénétrants de la gamine.

— Qu’écoutes-tu donc comme musique ? demanda-t-il finalement, persuadé pourtant qu’il y aurait eu meilleure question à poser.

— Un groupe dont le nom ne vous dirait rien si je vous le donnais.

— Ah… On ne sait jamais. Tu sais, derrière mon costume de prêtre se trouve aussi un homme. Qui parfois écoute de la musique…

— Siouxsie and the Banshees, ça vous parle ?

Le père Van Zyn secoua négativement la tête.

— C’est bien ce que je pensais.

Il sourit à la gamine avec indulgence. Cette dernière usait d’un ton insolent qu’il n’aurait peut-être pas accepté d’habitude, mais étant donné les circonstances, il lui semblait malvenu — et même indigne — de la gronder. Bien qu’elle ne laissât rien paraître, Sarah venait de voir sa petite sœur Emmeline sombrer dans la folie.

— Tu tiens le coup ? lui demanda-t-il d’un ton doux.

Elle hocha la tête sans élever la voix, et c’est alors que sa mère l’attrapa par la main et la tira vers les grandes portes ouvertes. Le curé les regarda s’éloigner, jusqu’à ce que leurs silhouettes disparaissent à l’angle de la place pavée, puis regagna la nef.

Cette dernière était désormais presque vide. Ne se trouvaient plus que quatre personnes assises sur les bancs, en train de prier en silence avec la tête baissée. Parmi eux, le curé reconnut Sylvie Martin, la bibliothécaire de la ville. Elle ne faisait pas partie des chrétiens les plus assidus de Chaudrillon, mais il l’apercevait malgré tout régulièrement lors des offices. Les notes de l’orgue, qui continuaient de résonner dans l’église comme des brames affligés, lui indiquaient que Louis était lui aussi toujours là, perché sur son balcon et sans doute perdu dans ses rêves autistiques. Enfin, en tournant la tête à gauche, il constata qu’une dizaine de personnes attendaient en file indienne devant le confessionnal en bois.

Se rappelant la promesse qu’il avait émise en début de sermon d’écouter les brebis égarées après la messe, il souffla un grand coup et se dirigea vers eux d’un pas traînant. Une fois les pécheurs salués d’un vague hochement de tête, il passa le rideau et s’assit sur le banc à l’intérieur de la cabine. Puis il retira la plaque qui cachait l’autre côté du box et toqua pour annoncer qu’il était prêt.

Les hommes et les femmes se succédèrent alors dans l’isoloir, se confiant à lui en toute confiance par le biais de la petite grille en bois. La première femme lui parla du mal de son bébé — le même qui avait touché tous les autres — et lui demanda si la jalousie dont elle faisait preuve vis-à-vis d’une de ses collègues avait pu en être la cause. C’était absurde, évidemment, et le père Van Zyn la rassura à ce sujet en levant les yeux au ciel. L’homme qui la suivit se jugeait également coupable, car il avait eu le malheur de tromper son épouse deux ans plus tôt. Il n’avait pas d’enfant, mais le fils de sa sœur, un bébé de quatre mois nommé Téo, souffrait lui aussi du phénomène diabolique. Les fidèles suivants lui confièrent des tracas du même acabit, tous plus insensés et ridicules les uns que les autres. Parfois, le curé avait l’impression que ses ouailles confondaient le confessionnal avec un cabinet de psychologue. Le Seigneur n’avait souvent rien à voir avec les futilités qu’on lui racontait… Il se trouvait certes en toute chose — du moins théoriquement —, mais était-il pour autant nécessaire de l’invoquer pour une histoire de haie de voisin mal taillée ou de double part de gâteau au chocolat ? Dieu avait-il vraiment le temps de se pencher là-dessus ? L’affaire des bébés n’était quant à elle pas anodine, indéniablement, mais elle ravivait chez ses paroissiens des culpabilités qui elles l’étaient, du moins de son point de vue. Leurs péchés n’étaient pas là où ils l’imaginaient ; ils se nichaient dans leur existence même, dans cette modernité obscène au sein de laquelle ils se vautraient comme des porcs et que jamais ils ne remettaient en cause.

Enfin, il crut apercevoir le bout du tunnel quand madame Dujardin, qu’il reconnut à sa voix geignarde malgré l’obscurité du confessionnal, quitta sa place sans que plus personne n’entre derrière elle. Il sombra alors dans ses pensées, caressant la couverture de sa Bible en fermant les yeux, savourant enfin un instant de repos bien mérité. Il songeait à sa jeunesse, à l’époque des premiers séminaires auxquels il assistait avec des étoiles plein les yeux, et se demandait si un jour sa foi pourrait réapparaître comme elle l’était à l’époque : étincelante, chaleureuse, le guidant dans la noirceur de la modernité, torche parmi les torches dans l’enfer de son âme. Peut-être la foi agissait-elle finalement comme le Messie, espérait-il parfois. Elle arrivait anonymement, sans un bruit, semblait mourir puis revivait miraculeusement… avant de se cacher à nouveau jusqu’à un retour glorieux ; la Parousie des âmes en quelque sorte. Mais comment pourrait-il la faire rejaillir des cendres froides de son cœur ? L’affaire des bébés ne lui montrait-elle pas, au contraire, que Dieu était définitivement mort, piétiné par le Mal ?

— Bonjour, murmura soudain une voix féminine dans l’obscurité du confessionnal.

Il sortit de ses pensées et rouvrit les yeux en sursautant.

Derrière le grillage en bois, il percevait désormais la silhouette d’une femme. Le père Van Zyn ne l’avait pas entendue entrer, mais le rideau immobile lui laissait supposer qu’elle se trouvait là depuis déjà quelque temps. De ce qu’il parvenait à distinguer, elle portait un châle autour de la tête, noué au niveau du menton, duquel dépassaient des mèches épaisses qui tombaient lâchement sur ses épaules. Le fin trait de lumière qui passait entre le rideau et la paroi faisait briller ses yeux comme deux perles au fond d’une mare, mais l’obscurité du confessionnal empêchait de la reconnaître.

— Bonjour, finit par répondre le père Van Zyn après un temps démesurément long.

La femme recula sur son banc, la pénombre engloutissant par la même occasion le scintillement de ses iris.

— Je suis venue vous voir, mon père, car j’ai des agissements à confesser. Ce sont des agissements vraiment graves. Je sais que vous êtes habitué à entendre des confessions futiles à longueur de journée… Mais la mienne ne l’est pas, je vous le garantis. J’ai pêché mon père, mais j’ai fait bien plus que cela… J’ai… J’ai tout bonnement invité l’horreur dans notre monde… Je lui ai ouvert tout grand la porte.

— Allons bon, lui répondit le père Van Zyn d’une voix lasse en levant à nouveau les yeux vers le ciel, plus exaspéré que jamais. Je vous écoute mon enfant.

À ce moment-là, le curé était certain de se trouver une fois de plus confronté à une banalité de l’existence ; une dispute de couple ou un adultère, tout au plus. Mais ce qu’ajouta son interlocutrice le convainquit qu’il n’en était rien, et que cette fois les choses étaient peut-être un peu différentes.

— Il m’est impossible de me confier ici, pas en pleine journée. Trop d’oreilles traînent en ces lieux… J’ai attendu que les autres aient terminé leurs confessions pour entrer, mais je crains que des gens prient encore sur les bancs. Et quelqu’un d’autre joue de l’orgue. Je ne peux me permettre de prendre le risque d’être entendue… Ce que j’ai à vous révéler est de la plus haute importance, croyez-moi.

— Que voulez-vous donc, alors, si ce n’est vous confier à moi ?

— Pourrions-nous convenir d’un rendez-vous nocturne ? J’aimerais venir à une heure où l’église est déserte et où personne ne risque d’entrer.

Le père Van Zyn se gratta le menton. Il n’avait pas pour habitude d’offrir des passe-droits à ses fidèles, encore moins quand il s’agissait de femmes. Que diraient les habitants de Chaudrillon, si la rumeur se répandait qu’une dame se glissait dans son église en pleine nuit ? C’était toujours mieux qu’un enfant, certes, mais cela suffirait néanmoins à ruiner sa réputation.

— S’il vous plaît, mon père… implora la voix chuchotante. Personne ne me remarquera, je vous le jure. La discrétion m’est aussi nécessaire qu’à vous, ainsi que vous le comprendrez bien assez tôt. Je vous en prie.

Il finit par s’avouer vaincu. Dans la voix de la femme se décelait une pointe de désespoir qui l’incitait à penser que ce qu’elle avait à dévoiler sortait effectivement de l’ordinaire. Peut-être serait-il enfin confronté à l’épreuve de Dieu. Peut-être allait-on enfin lui redonner l’occasion de retrouver la foi…

— Très bien, finit-il par se résoudre. Mais vous passerez par la porte annexe, celle qui se trouve dans la ruelle à droite du parvis. Aucune fenêtre ne donne dessus, ce sera donc plus sûr pour tous les deux. Quand souhaitez-vous venir ?

— Je crois que le plus tôt serait le mieux. Ce soir, est-ce possible pour vous ?

— Ça l’est.

— Je viendrai à minuit. Cela vous convient-il ?

— Oui.

— Alors à ce soir.

La femme sortit sans rien ajouter, silencieusement, laissant seul dans le confessionnal un père Van Zyn quelque peu hébété. Il ferma les yeux et tenta quelques instants de prier ; en vain.

Lorsqu’il tira finalement le rideau et regagna le cœur de la nef, il ne restait plus personne sur les bancs. Louis descendait les escaliers conduisant à l’orgue en le fixant de son habituel air béat.

— Tu as très bien joué aujourd’hui, Louis, bravo, l’encouragea-t-il alors qu’il n’avait pourtant pas une seule seconde prêté attention à ses mélodies.

— Merci, M’sieur Van Zyn.

— Appelle-moi père Van Zyn, Louis, comme tout le monde.

— Dites-moi… Père Van Zyn…

— Oui, Louis ?

Le jeune homme souffrait d’une légère déficience intellectuelle, mais il l’aimait bien. Il était toujours prêt à rendre service et lui, au moins, ne semblait jamais douter de sa foi. Elle guidait chacun de ses gestes, portait chacune de ses paroles ; berger d’âme triomphant que le père Van Zyn aimerait bien pour sa part retrouver un jour.

— Cette histoire de bébés… Cela ne peut être que l’œuvre de Dieu, n’est-ce pas ?

— Bien sûr, Louis, comme je l’ai expliqué lors du sermon.

— Ah oui… Comme je jouais sur l’orgue du Seigneur, je n’ai pas tout entendu.

— Ce n’est pas grave.

— Dieu va tous nous sauver alors, non ? Il est tout-puissant, il va régler cette histoire, comme il règle toujours tout.

— Bien sûr, fiston, bien sûr.

Encore une fois, le père Van Zyn avait menti. Mais était-il vraiment à un péché près ? Le joueur d’orgue émit en tout cas un rire parfaitement niais, puis sortit de l’église en trottinant. Il regagna les rues de Chaudrillon, ville vosgienne encaissée dans la vallée de la Noure au sein de laquelle il avait toujours vécu, mais qui venait de vivre un drame que personne pour l’instant — ni scientifique ni théologien — ne savait expliquer. Des cris de bébés se laissaient entendre au loin, balayés par le vent chaud de cette fin d’été, et quelques grands papillons noirs continuaient de voler paresseusement au-dessus des bancs de la place.

***

Le réveil du père Van Zyn sonna à 23 h 30 et le tira d’un cauchemar au sein duquel des nourrissons pleuraient au cœur d’une sinistre friche. Il y en avait par centaines, éparpillés au milieu des ronces, des orties et des chardons, errant à quatre pattes en secouant la tête de douleur. Leurs voix stridentes fondaient sur lui et faisaient vriller ses oreilles de façon insupportable. Il voulait leur porter secours, mais quelque chose l’en empêchait ; une main peut-être, ou du moins un membre ressemblant vaguement à une main cadavérique, qui était posée sur son épaule et le retenait d’avancer. Celui ou celle à qui elle appartenait riait dans son dos, et l’éclat de sa voix semblait se fondre dans le tonnerre qui grondait au-dessus de sa tête, là où d’épais nuages charbonneux s’amoncelaient en se tordant les uns contre les autres. Ce n’était finalement que quand le moi de son rêve s’était retourné qu’un éclair avait soudain jailli, l’éblouissant dans la douleur et l’empêchant de distinguerqui se tenait là.

Il s’était alors réveillé en sursaut, tremblant et serrant son coussin contre lui, en même temps que la sonnerie monotone de son horloge retentissait dans la minuscule chambre. La vue du crucifix — celui qui était accroché sur le mur en face de lui, entre la photographie de ses parents et la longue fissure qui courait sur le plâtre — ne l’avait aucunement réconforté ; en fait, il avait même meurtri encore un peu plus son cœur, en lui rappelant que même Dieu ne pouvait plus venir à son secours désormais.

Et le voilà en train d’enfiler sa soutane, s’observant dans le miroir en songeant à la femme au châle. Qu’allait-elle donc pouvoir lui raconter de si important ? Malgré le sentiment qui l’avait gagné quelques heures plus tôt — celui d’être enfin confronté au caractère crucial de l’existence, d’être enfin capable de contempler de ses propres yeux le Christ et l’Antéchrist —, il ne pouvait s’empêcher en cet instant de douter à nouveau. Ce serait pourtant le comble qu’il se soit levé au milieu de la nuit pour écouter une histoire de carême brisé ou quelque potin à l’eau de rose sans intérêt.

Après avoir englouti un café froid dans la cuisine du rez-de-chaussée, il remonta l’escalier, s’empara de sa sacoche et sortit dans le jardin du presbytère, par lequel on pouvait gagner une porte latérale de l’église. Sa demeure étant construite à flanc de colline, c’était en effet par le premier étage que l’on accédait à l’espace intérieur. Sa soutane battant dans le vent, le père Van Zyn traversa donc l’herbe mal tondue, puis passa sous les branches tortueuses du vieux tilleul qui se dressait là, avant d’enfoncer sa clé dans la serrure.

Comme il s’y attendait, la nef était déserte, et complètement baignée dans la pénombre une fois que la porte se fut refermée derrière lui. Il s’empara d’un cierge pascal qui traînait au pied d’une colonne et l’alluma à l’aide d’une allumette. Ensuite, quand ses yeux se furent suffisamment habitués à l’atmosphère de l’endroit, il s’engagea sur les dalles du transept, marchant lentement comme s’il redoutait de réveiller des fantômes. En réalité, il craignait plutôt de renverser une chaise, ou simplement de sursauter à la vue d’une souris passant entre ses souliers. L’écho de ses pas lui paraissait toujours démesuré en ces lieux, quand il les arpentait seul, mais la sensation était encore accentuée cette fois-là en raison de l’obscurité, qui n’offrait à son esprit rien d’autre auquel s’accrocher.

Tandis qu’il approchait de son pupitre, par le transept, il remarqua la lueur sphérique de la lune. Elle brillait à travers le vitrail central, au-dessus du chœur, précisément à l’endroit où la Vierge Marie ouvrait ses mains tendues vers le ciel, offrant alors l’illusion qu’elle portait la sphère blanche à bout de bras au-dessus de sa tête, telle l’espérance des hommes sur le point de choir. Un instant, il resta immobile, les yeux levés en une attitude de béatitude extatique en tentant de se convaincre qu’une telle image prouvait l’existence de Dieu… Il n’y parvint pas, néanmoins. La lune avait toujours existé, tout comme ce vitrail, et ce qu’il voyait n’était, rationnellement, que l’expression d’une heureuse coïncidence, perdue entre des milliards de non-coïncidences. Quoi qu’il en soit, le père Van Zyn ne put s’empêcher de regretter son vieil appareil photo, qui était tombé en panne le mois dernier. L’image de la lune, brillant telle la lumière divine dans les mains de la Vierge, sur le vitrail poussiéreux de cette église gothique, était tout à fait digne d’une carte postale de Lourdes, ou du calendrier du Secours catholique.

Sortant de ses songes, il atteignit le couloir latéral et gagna finalement le confessionnal. Une fois installé, il jeta un coup d’œil à travers le grillage en bois, mais ne trouva personne de l’autre côté. Il était encore un peu trop tôt. Il était volontairement arrivé en avance afin de ne pas voir entrer la femme au châle. C’était son obligation de respecter l’anonymat des personnes se confiant à lui, et l’individu en question semblait y tenir particulièrement. La foi du curé était certes vacillante, mais cela ne devait pas l’empêcher de s’acquitter de ses devoirs avec responsabilité et éthique. Du moins, il essayait de se tenir autant que possible aux principes qui étaient les siens quand il avait décidé de devenir prêtre, et qu’il s’était érigés comme règle de conduite depuis ce temps-là.

Pour patienter, il sortit sa vieille Bible de son sac et ouvrit une page au hasard, qu’il lut à la lumière du cierge. Coïncidence une nouvelle fois, sans doute, ses doigts l’avaient naturellement mené à l’épître de Jean, et plus spécifiquement au passage relatant la venue de l’Antéchrist.

— N’aimez point le monde… murmura-t-il, ni ce qui est dans le monde. Mes petits enfants, c’est la dernière heure. L’Antéchrist doit venir. Plusieurs Antéchrists. Ils sont sortis du milieu de nous, mais ils n’étaient pas des nôtres ; car s’ils eussent été des nôtres, ils seraient demeurés avec nous. Mais ils en sont sortis…

Il s’interrompit dans sa lecture en entendant soudain un souffle de l’autre côté du confessionnal. Un instant, il prit peur, imaginant qu’on l’avait peut-être piégé, et qu’un être diabolique allait s’emparer de lui et dévorer son âme, déchiqueter son cœur et ne laisser en cette église qu’un cadavre de prêtre sans foi ni rêve. Il ne pouvait distinguer à travers la grille qu’une forme vague, et il était même incapable d’affirmer qu’elle était celle d’un être humain. La respiration se fit plus rapide, en même temps que ses palpitations s’accéléraient, mais il parvint finalement à reconnaître la silhouette de la femme au châle ; cet étrange personnage avec qui il avait rendez-vous. Elle fit le signe de croix puis releva la tête. La pénombre empêchait cependant de distinguer le moindre trait de son visage.

— Bonsoir, mon père, dit-elle.

— Bonsoir, mon enfant, répondit le père Van Zyn dans un soupir tremblant qui fit s’éteindre son cierge. Je ne vous ai pas entendue arriver.

Dans le noir désormais complet, un temps passa, seulement brisé par les respirations légèrement saccadées du prêtre et de sa visiteuse. L’homme d’Église voyait se dessiner sa silhouette à travers la grille ; elle remuait parfois sur son siège, mais n’osait prendre la parole.

— Eh bien, qu’avez-vous donc de si important à confesser, ma fille ? finit-il par demander d’une voix qu’il voulut aimable et encourageante sans trop y parvenir.

— Ni plus ni plus moins que d’avoir saccagé l’âme de cent quatorze bébés.

Un nouveau silence s’installa, mais le curé ne souhaitait cette fois pas le briser. Il fallait que la femme se confesse d’elle-même, que le pas en avant soit effectué sans qu’elle y soit incitée.

— J’ai ouvert les portes de l’Enfer. J’ai brisé le mur séparant notre monde de celui des ténèbres. Et j’ai maudit des familles entières… me maudissant moi-même par la même occasion. Mon âme, à jamais, portera le sceau de mon infamie… et de mon égoïsme. Je ne demande pas à être pardonnée, oh non, ni qu’on m’offre une place au paradis : ce lieu n’existe pas, je le sais désormais, et quand bien même il existerait, il me demeurerait à jamais interdit.

— Que voulez-vous dire par « cent quatorze bébés » ? l’interrompit subitement le prêtre. Pourquoi ce chiffre ?

— Vous savez pertinemment à quoi correspond ce chiffre.

Elle avait raison, bien sûr. Les cent quatorze bébés ne pouvaient que faire référence aux enfants qui, depuis cinq jours maintenant, souffraient de cette mystérieuse folie.

— Vous insinuez donc être à l’origine de l’affaire des bébés possédés ?

La femme ne répondit pas, mais le curé devina qu’elle hochait la tête de l’autre côté de la paroi.

— Je ne vous crois pas, finit-il par répliquer de façon catégorique. Vous êtes sans doute perturbée par cet événement… Nous le sommes tous. Mais il est inutile de vous accuser de quelque chose dont vous ne pouvez être tenue pour responsable.

— Et pourtant, tout est de ma faute.

— Je crois que vous délirez. Ce mal, qui a touché des centaines de familles, ne peut être le fait d’un seul individu ni même de plusieurs… C’est vraisemblablement une étrange et terrible maladie, que nul ne parvient à expliquer pour le moment, certes, mais en aucun cas le résultat d’une action humaine.

— Ce n’est pas le fait d’une action humaine, je n’ai jamais dit cela. Je n’ai pas engendré ça moi-même, du moins pas toute seule. Mais c’est bien moi qui en suis à l’origine, et qui ai rendu cela possible…

Le père Van Zyn souffla ostensiblement pour montrer son agacement. La discussion prenait une tournure ridicule, même s’il ne pouvait s’empêcher de douter au fond de lui en percevant dans la voix de la femme ce désespoir qu’il avait déjà ressenti quelques heures plus tôt et qui l’avait fait accepter ce rendez-vous nocturne.

— Bon… reprit la femme d’une voix penaude. Je me suis apparemment trompée. Je pensais qu’un prêtre, en raison de sa foi et de sa propension à accepter l’irrationnel, serait une personne à même de me croire, et auprès de qui je pourrais me confier. Je m’imaginais trouver auprès de vous, père Van Zyn, que j’écoute proclamer des sermons depuis tant d’années, une oreille attentive. J’espérais pouvoir, sinon expier mes péchés, du moins faire un pas sur le long chemin de la rédemption. Je vois qu’il n’en est rien…

Le père se prit la tête dans les mains. Son interlocutrice venait évidemment de toucher le point sensible. Sa foi… voilà où était tout le problème, et il le savait. Autrefois, lorsqu’il était un jeune ecclésiastique tout juste sorti de l’école, plein de croyances en la magie du monde, il n’aurait pas balayé d’un revers de main les allégations d’une femme s’accusant d’avoir pactisé avec le Diable. Tout cela lui aurait paru crédible, être la marche normale des choses dans un univers où s’affrontaient jour après jour les forces du Bien et du Mal. Alors pourquoi refusait-il de croire aujourd’hui ? Pourquoi était-il devenu si terre à terre, si vide ? Il blâmait l’aveuglement de ses semblables, mais que dire du sien ?

— Écoutez… reprit-il. Je veux bien vous entendre. Racontez-moi donc ce que vous avez fait et je vous donnerai mon avis.

La femme, qui avait déjà commencé à se relever, se rassit dans l’isoloir.

— Vraiment ?

— Vraiment.

— Même si cela concerne la nuit des bébés possédés ?

— Oui.

Mais en même temps qu’il prononçait ce mot, le père Van Zyn se mettait à douter à nouveau en repensant à ladite nuit.

C’était il y a cinq jours, entre mardi et mercredi. Au petit matin, il avait été réveillé par des cris, déchirant son sommeil de toutes parts comme des griffes lui lacérant le cerveau. Il s’était précipité à la fenêtre de sa chambre et avait découvert l’aube rouge sang qui se dessinait devant lui, barbouillant la figure de la lune pleine par-delà les montagnes boisées. En contrebas, des hommes et des femmes couraient dans la rue, affolés, au milieu des papillons noirs qui volaient nonchalamment autour des lampadaires.

Il repensa alors aux témoignages qu’il avait lus dans la presse depuis, ainsi qu’à ceux qu’on lui avait confiés personnellement en sa qualité de prêtre, et se dit que la foi serait bien difficile à reconquérir. Comment une femme à la voix si douce pourrait-elle être à l’origine d’une telle abomination ?

C’était inconcevable. Mais ce qui était arrivé cette nuit-là l’était tout autant.

Chapitre 2La beauté des premiers mots

Ce mardi soir là, Sibylle O’Brien profitait enfin d’une soirée à elle. Depuis la naissance de Billy, qui remontait à quatre mois, elle n’avait jamais pu passer plus de deux heures seule sans être dérangée par un coup de téléphone, ou la visite de lointains parents qu’elle ne connaissait pourtant ni d’Eve ni d’Adam. À chaque fois, elle se trouvait confrontée aux mêmes questions indiscrètes, prononcées sur un ton faussement gentil, en particulier quant à l’identité de l’« heureux papa ». Comment aurait-elle pu y répondre, alors qu’elle-même n’en avait pas la moindre idée ? Quand ce n’était pas la venue impromptue d’obscurs oncles ou tantes venus admirer le petit bout de chou, c’était tout simplement Billy lui-même qui se mettait à brailler, la réveillant au milieu de la nuit ou du jour pour obtenir son biberon ; ou du moins la présence de sa maman auprès de lui. À cela s’ajoutaient évidemment les habituelles bêtises de Tommy, son autre fils de douze ans, que la naissance d’un petit frère n’avait absolument pas dissuadé de faire les quatre cents coups… À la fin de sa grossesse, leur jeu préféré, à lui et à sa bande d’amis, c’était Star Wars. Ils n’arrêtaient pas de courir dans la maison en se battant à coups de tube en mousse qu’ils utilisaient en guise de sabres laser. Quand Tommy était venu à la maternité, une fois le travail terminé, la première chose qu’il avait faite fut de téléphoner à son meilleur pote pour lui annoncer la nouvelle.

— Max ! Max ! Ça y est ! Maître Yoda est arrivé !

La sage-femme qui s’occupait de Sibylle à ce moment-là l’avait regardée avec étonnement, et elle avait dû lui expliquer que son fils et ses copains attendaient depuis plusieurs semaines déjà la venue de l’ancêtre Jedi. Heureusement, Billy n’était pas né avec la peau verte ni avec de grandes oreilles pointues. Une fois le bébé à la maison, néanmoins, les enfants avaient continué de rendre visite à leur maître fictif, se penchant au-dessus de son berceau pour obtenir de lui de nouvelles missions permettant de tuer l’ennui. Depuis quelques semaines, leur délire avec Star Wars s’était un peu tari, mais Billy était devenu le Seigneur Elrond, et eux les membres de la communauté de l’Anneau. Cette nouvelle passion pour la Terre du Milieu semblait initiée par Greg, le père de Max, un drôle de geek que tout le monde à Chaudrillon connaissait sous le nom de « Maxandar du Bazar » ; qui était en fait le personnage qu’il incarnait dans ses parties de jeu de rôle. C’était un type réputé un peu bizarre — un père célibataire de quarante ans qui continuait de passer ses journées à peindre des figurines de Warhammer et à regarder de vieux films de science-fiction —, mais Sibylle l’aimait bien.

Tommy dormait chez Max ce soir-là. Elle ne se faisait pas de souci particulier, mais avait conscience que son esprit serait plus libéré si elle leur passait un coup de fil pour être sûre que tout allait bien. Il était un peu tard certes — presque vingt-trois heures —, mais elle était certaine qu’ils ne seraient pas encore couchés et que son appel ne dérangerait pas le moins du monde. Assise dans le fauteuil, elle s’empara donc du combiné, composa le numéro de Greg et attendit que quelqu’un décroche.

— Allôôôôôôôô, s’exclama une voix aux intonations mystiques à l’autre bout du fil. Qui ose déranger le grand mage Zondor en pleine cérémonie ?

— Euh… Bonjour… Est-ce que je suis bien chez Gregory Danton ?

— Ah… oh, hmm. C’est toi Sibylle.

La voix s’était soudain faite gênée et hésitante, et Sibylle songea immédiatement à celle d’un petit garçon surpris la main dans le sac à bonbons. En fond sonore, elle entendait Tommy et Max qui riaient aux éclats.

— Désolé, je croyais que c’était un copain… reprit Greg, accompagnant ses excuses d’un ricanement embarrassé.

Sibylle pouvait parfaitement l’imaginer en cet instant précis : ses joues devenant écarlates, ses doigts s’ouvrant et se refermant mécaniquement et son front se plissant comme il le faisait à chaque fois qu’il se trouvait dans une situation inconfortable. Elle pouffa et reprit la parole, une drôle de sensation se répandant dans son bas-ventre.

— Ce n’est pas grave, Greg, sois qui tu as envie d’être ! Je voulais juste m’assurer que tout allait pour le mieux, et que Tommy était bien chez toi.

— Oui, Tom est là ! On a mangé des crêpes et… on s’apprêtait à aller dormir.

Aux nouveaux éclats de rire des gosses dans son dos, Sibylle comprit qu’il n’en était rien. Un nouveau sourire fleurit sur son visage.

— D’accord ! Eh bien, passez une bonne soirée les garçons ! Mais soyez quand même un peu raisonnables !

— Bien sûr, pas plus de six verres ! répondit Greg, faisant s’esclaffer de plus belle son fils et son copain.

— Parfait. Bonne nuit à tous !

Une fois le téléphone raccroché, Sibylle resta un long moment dans ses pensées, ne s’apercevant qu’après plusieurs minutes qu’un sourire demeurait scotché à ses lèvres. Quoi que les gens puissent raconter sur Greg, elle se disait souvent qu’il était, au fond, un chouette papa. Il était gentil et drôle, et peut-être que sortir avec un type comme lui plus jeune lui aurait évité d’avoir à élever Tommy toute seule. Lui au moins, de cela elle en était certaine, n’aurait jamais osé lever la main sur quiconque.

Constatant que la remémoration de son passé avait suffi à la renfrogner, Sibylle se força à se lever et s’empara d’une bière dans le frigo. Avant de l’entamer, toutefois, elle grimpa les escaliers à pas de loup, traversa le couloir et poussa avec précaution la porte de la chambre du bébé. La pièce était baignée par la lumière de la lune, qui projetait sur la grande armoire les ombres du saule devant la fenêtre dont les branches se balançaient comme les protagonistes d’un ballet sans musique. Billy était endormi, mais gigotait dans son sommeil, sa bouche s’ouvrant et se refermant régulièrement et ses minuscules doigts serrant son poussin en peluche jusqu’à l’étouffer. Le faible gémissement qu’il émit incita Sibylle à se pencher au-dessus du berceau et à poser une main sur son front. Billy ne paraissait cependant pas avoir de fièvre, ce qui la rassura. La jeune femme remit en place les couvertures sur ses épaules, puis lui déposa un baiser sur la joue avant de se redresser. Pour une fois que ce satané bambin dormait, mieux valait-il sans doute ne pas le réveiller.

Elle gagna la fenêtre sur la pointe des pieds. Dans la rue, tout était calme et silencieux. L’immobilité du monde était seulement brisée par un grand papillon noir qui volait nonchalamment devant la vitre, cherchant peut-être un moyen de rentrer. Cela faisait déjà quelques jours qu’elle avait repéré ces spécimens dans le jardin ; il faudrait qu’elle demande à Adama — un ami de Tommy qui connaissait la nature comme sa poche — s’il avait une idée de leur nom. Après un dernier regard mélancolique vers la lune — qui était pleine ce soir-là —, elle tira les rideaux et sortit de la chambre.

L’agitation de Billy la tracassait un peu, mais elle ne voyait pas bien ce qu’elle pouvait faire de plus pour le moment. Elle s’empara de sa bière et retourna sur le fauteuil. Dans la cuisine, le chant du coucou retentit pour lui indiquer qu’il était vingt-trois heures. Or, cela signifiait que son émission de folk et de blues préférée était sur le point de commencer. Avec tout ce qui s’était passé dans sa vie ces derniers temps, elle n’avait plus eu l’occasion de l’écouter depuis des lustres… Elle enclencha donc le bouton du poste, puis fit naviguer l’aiguille des fréquences vers le bas.

98.00, 97.00, 96.9, 96.8, 96.7. Voilà.

Mais plutôt que les sons d’une guitare acoustique ou la voix cassée d’un bluesman des années 1950, Sibylle ne trouva qu’un son de grésillement chuchoté, entrecoupé de bips stridents et réguliers. Le cadran lui indiquait pourtant qu’elle était bien sur le 96.7, la fréquence de RadioZiko. Elle haussa les sourcils et but une gorgée de bière, se faisant la réflexion qu’il devait y avoir un souci technique. La diffusion allait sans doute reprendre d’ici peu et il n’y avait qu’à être patiente. Mais ce qui jaillit enfin des haut-parleurs de sa radio lui fit recracher sa gorgée sur la table basse.

Une voix enfantine et déshumanisée, dans un micro soufflant.

57, 28, 7, 7, 13, 42, 4, 6, 6, 6…

C’était une litanie de nombres, sans suite logique apparente, proclamée par une gamine à l’intonation froide et vide d’émotion, dont la voix robotisée était toujours entrecoupée de bips désagréables.

— Qu’est-ce que c’est que cette connerie ? pesta Sibylle, avec une apparente désinvolture qui visait à contrecarrer l’angoisse que faisait naître en elle cette bande-son démoniaque.

Elle trifouilla le bouton des fréquences, mais ne dénicha aucune autre radio, ni plus haut, ni plus bas sur les ondes hertziennes. Quand le curseur revint finalement sur le 96.7, la petite fille continuait de réciter ses nombres, telle une écolière mise au coin par le professeur. Mais soudain, elle murmura quelque chose d’autre d’une voix étouffée — un secret révélé furtivement que Sibylle ne parvint pas à comprendre — avant d’éclater en sanglots en même temps qu’un ricanement s’élevait derrière elle. Retentit ensuite un bruit sec, semblable à celui d’un fouet qui claque, avant que la voix de l’enfant ne redevienne mécanique et ne reprenne son étrange manège.

34, 28, 8, 9, 9, 4, 4, 84, 6…

Sibylle éteignit la radio, le doigt tremblant. Qui avait idée de diffuser des horreurs pareilles ? Et où était passée l’émission de folk ? Elle finit sa bière cul sec, puis souffla un grand coup pour reprendre ses esprits.

Puisque les ondes ne voulaient pas lui offrir de folk aujourd’hui, elle n’avait qu’à en jouer elle-même. Elle s’empara de sa guitare et ouvrit son classeur de paroles. À l’intérieur se trouvaient des morceaux de ses artistes préférés, mais aussi ses propres compositions, qu’elle n’osait jouer que pour elle-même, tard le soir quand ses enfants dormaient. Écrire de la musique lui permettait pourtant de se sentir moins seule… C’était après sa rupture avec Fabien, le père de Tommy, qu’elle avait commencé à composer. Les yeux gonflés par les coquards et l’esprit encore baigné des cris déchirés, au sein de ce minuscule appartement miteux qu’elle avait loué dans l’urgence, son crayon s’était mis à griffonner frénétiquement les feuilles blanches qu’elle disposait devant elle comme s’il s’agissait d’une sorte de rituel salvateur. Or, de fait, la musique avait été une échappatoire à ce moment de sa vie, et elle lui avait certainement permis d’éviter la corde au cou.

Ses doigts descendirent une première fois le long des cordes, formant un accord de La. Mais celui-ci sonna complètement faux… Elle était pourtant sûre d’avoir accordé la guitare au cours de l’après-midi, alors comment celle-ci avait-elle pu se dérégler aussi vite ? Sibylle soupira de dépit et se résigna à reposer l’instrument. Le courage lui manquait pour le réaccorder ce soir, et elle avait de toute façon l’impression que son humeur n’était pas propice à la création artistique. Elle se servit un shooter de schnaps, puis décida de se mettre au lit avec un bouquin. Il n’y avait sans doute rien de mieux à faire pour le moment.

***

À quelques kilomètres de là, chez les Danton, la soirée battait son plein.

— Qu’est-ce qu’elle voulait ? demanda Tommy quand le père de Max eut raccroché le combiné.

— Oh, juste savoir si tout allait bien ! Bon… Où en étions-nous déjà ? Ah oui… Le grand mage Zooooondor était sur le point d’exécuter, devant vos yeux ébahis, un autre tour de magie dont il a le secret…

Tommy adorait dormir chez Max, non seulement parce que c’était son meilleur copain, mais aussi parce que son père était génial. À chaque fois, on mangeait des crêpes avec lui, ou alors des hamburgers, et il leur préparait systématiquement des activités fantastiques pour la soirée. Deux semaines plus tôt, par exemple, il leur avait appris à jouer aux cartes Magic. Aujourd’hui, cependant, il avait jeté son dévolu sur la mise en place d’un spectacle de magie. Pour cela, il avait revêtu une robe bleue à étoiles, s’était collé une barbe postiche sur le visage et avait posé sur sa tête un haut chapeau pointu qui le faisait ressembler à un hybride entre Dumbledore et Merlin. Derrière une table basse recouverte d’une nappe pourpre, il sortit un bout de corde d’une trentaine de centimètres et le tint en évidence devant lui.

— Je fais parfois ce tour avec un serpent, confia-t-il, mais quelques accidents regrettables m’ont incité à préférer une simple corde… Allons, Tommy, veux-tu venir la vérifier ?

Le petit garçon s’exécuta. La corde était bien solide, sans le moindre doute.

— Bien. Peux-tu désormais la passer dans ma manche ? demanda le père de Max en tendant le bras gauche vers l’avant.

Tommy fit une nouvelle fois ce qu’on lui demandait, puis alla se rasseoir pour assister au reste du tour. À l’aide de sa main droite, Greg Danton alla chercher le bout de la corde à la hauteur de son épaule et tira dessus afin de lui faire contourner son cou. Puis, il l’enfonça dans le col de sa robe, pour la faire pénétrer dans la manche de l’épaule droite, jusqu’à ce que la corde redevienne invisible.

— Max ? Peux-tu venir tirer sur la corde ?

— D’a-d’a-d’accord, P’pa.

Le fils du magicien, que tout le monde au collège surnommait « Bouli », se leva tant bien que mal du fauteuil et s’approcha de la scène de fortune. C’était un garçon rondouillard, qui bégayait et portait des lunettes en cul-de-bouteille en guise d’yeux, mais que Tommy adorait pour son sens de l’humour sarcastique et toutes les choses extraordinaires qu’il lui apprenait grâce à ses lectures. Il se pencha vers la manche de son père et s’empara de l’objet qu’il y découvrit. En tirant dessus, néanmoins, il ne fit pas émerger un simple bout de trente centimètres, mais une corde tout entière, extrêmement longue, au point qu’il se demanda s’il parviendrait à en trouver la fin.

— Wouahou ! s’exclama Tommy alors que Max se mettait à rigoler.

— L’effet est encore plus saisissant avec un serpent, je vous le garantis… Mais j’ai souvent plus de mal à trouver des volontaires pour venir le chercher dans ma manche.

Quand enfin Max eut complètement extrait la corde du déguisement, lui et son meilleur pote applaudirent à tout rompre. Greg effectua alors un salut grandiloquent en enlevant son chapeau, puis reprit la parole d’une voix haut perchée.

— Et maintenant, pour le plus grand étonnement de la foule en délire, le magicien Zondor va exécuter son maître tour ! LA GRANDE DISSIPATION DE LA MATIÈRE !

Un rire dément jaillit d’entre sa barbe, faisant s’esclaffer une nouvelle fois les enfants.

— Il me faut un cobaye. Voyons…

— M-moi ! se proposa Max.

— Hmm, désolé Max, mais tu es légèrement trop imposant pour te glisser sous mon chapeau magique… Que dirais-tu que l’on envoie plutôt Monsieur Toc-toc dans l’au-delà ?

C’était le nom de sa peluche préférée : un lapin dodu en salopette, portant une paire de lunettes rondes, une grosse moustache et un chapeau melon, que lui avait offert sa mère quand il n’était encore qu’un bébé. Cela s’était passé quelques jours à peine avant qu’elle ne trépasse de sa maladie.

— Je v-vais le chercher.

Max se précipita dans sa chambre et en revint avec Monsieur Toc-toc, qu’il confia à son père. Celui-ci le posa sur la table basse, puis le recouvrit de son chapeau pointu. Deux pas en arrière, quelques gestes de doigts langoureux, et dans un grand « Tada ! », il souleva brusquement le couvre-chef.

La peluche avait disparu ! Les enfants tapèrent dans leurs mains une nouvelle fois.

— Tu vas la f-f-faire revenir au m-moins ? demanda Max.

— Bien sûr, je ne vais quand même pas laisser notre cher Monsieur Toc-toc dans le néant !

Le magicien remit le chapeau sur sa tête, le tourna quelques instants, puis le reposa sur la nappe couleur de sang d’un geste théâtral.

— Monsieur Toc-toc ? demanda-t-il en tapotant la paroi. Est-ce que vous êtes là-dessous ?

— Oui, oui, je suis bien là, répondit une voix nasillarde, laisse-moi sortir fichu magicien !

— Très bien… Alors, ABRACADABRA !

Le père de Max retira brusquement le chapeau de la table et…

Il n’y avait toujours rien dessous. Pas de Monsieur Toc-toc.

À l’expression de son visage, Max comprit immédiatement que quelque chose avait loupé quelque part, contrairement à Tommy qui s’était remis à rigoler de plus belle. Au-dessus de sa barbe, les yeux du magicien étaient exorbités et balayaient la nappe à toute vitesse. Quant à son front, il s’était plissé, ainsi qu’il le faisait toujours face à une situation inconfortable.

— Monsieur… Toc-toc ? tenta-t-il d’une voix éteinte, comme si c’était finalement la peluche elle-même qui avait fait une farce… ou un tour de magie.

Tommy comprit enfin ce qui se passait et ses éclats de rire moururent dans sa gorge. Il échangea avec Max un regard d’étonnement avant de reposer son attention sur le prestidigitateur cancre. Celui-ci secoua son chapeau, puis regarda à l’intérieur et l’explora avec sa main de toutes les manières possibles.

— Bon, les enfants, je crois qu’il y a eu un petit problème. Vous voulez bien m’aider à retrouver Monsieur Toc-toc ?

Ils se mirent tous à quatre pattes et fouillèrent la pièce. Mais quand, après vingt minutes, ils eurent passé en revue trois fois les dessous de tous les meubles, ils se résignèrent à cesser leur vaine quête.

— Serais-je donc un véritable Houdini ? questionna Greg pour feindre la désinvolture.

En réalité, il s’en voulait énormément ; Max tenait plus que tout à cette peluche, qui était le dernier cadeau de sa mère… Mais ils finiraient bien par la retrouver, non ? Rien ne pouvait disparaître. Pas complètement, en tout cas.

— Il y a un système aimanté dans mon chapeau, expliqua-t-il aux enfants, que je peux activer ou désactiver avec un bouton. Normalement, les lunettes en fer de Monsieur Toc-toc auraient dû le coller au fond du couvre-chef… Puis il aurait dû retomber sur la table pendant que je criais abracadabra en désactivant le magnétisme. Je ne vois vraiment pas où il a pu passer !

— Et comment vous avez fait pour le faire parler ? demanda Tommy.

— Ah, ça… J’avais réalisé un enregistrement cet après-midi, que je lançais en appuyant sur un bouton avec mon pied.

— C’était quand même un chouette spectacle ! Merci !

— Oui, on a bien rigolé… Mais je suis sincèrement désolé pour Monsieur Toc-toc. T’inquiète pas Max, on va forcément finir par le retrouver !

Il ébouriffa les cheveux de son fils en lui faisant un clin d’œil.

Ce soir-là, bien après que Greg Danton fut finalement allé se coucher, les enfants restèrent éveillés dans la chambre de Max, à se parler de tout et de rien sur le lit. Ils s’entraînèrent avec l’arbalète à fléchettes sur la cible de la porte, puis décidèrent, vers trois heures du matin, de gagner à nouveau le salon sur la pointe des pieds. Peut-être y avait-il des films érotiques à la télé, et ça serait toujours plus sympa que le magazine La Redoute qu’avait volé Tommy dans les toilettes de sa maison.

Ils s’assirent dans le fauteuil et allumèrent le poste, mais ne découvrirent rien d’autre sur l’écran, malgré leur navigation de chaîne en chaîne, qu’un tableau immuable de pixels gris et pétillants, comme ceux que l’on trouvait autrefois sur les vieilles télés à paraboles.

— C’est b-b-b… bizarre… chuchota Max en appuyant à toute vitesse sur le bouton.

— Oui, peut-être que ton vieux a installé un contrôle parental.

— Ce s-s-serait pas son g-genre. Tant pis, on a qu-qu’à…

Mais Max s’interrompit au milieu de sa phrase et sursauta, en même temps que Tommy faisait un pas en arrière.

Sur l’écran, il lui avait semblé apercevoir — pendant une infime fraction de seconde, telle une de ces images subliminales que glissait autrefois le gouvernement américain dans ses clips de campagne — un bébé à quatre pattes, la tête tournée vers l’objectif.

Un bébé à quatre pattes qui toutefois avait la particularité de ne pas avoir de visage ; seulement un cercle de peau blanche, parfaitement lisse et aussi luisant que la coquille d’un œuf. Tout ce qui entourait l’enfant lui avait paru sombre et grouillant — tache de noirceur se refermant sur lui, l’engloutissant en se léchant les babines — en même temps que l’image disparaissait pour céder la place au tableau de gris virevoltant.

— Bo-bordel… T-toi aussi, t-t-tu as vu Tom ?

— Oui, mec, j’ai vu… On dirait Le Cercle. Éteins ça, et on retourne dans ta chambre !

Max ne se le fit pas dire deux fois. Il appuya sur le gros bouton du poste, qui sembla mourir dans une sorte de gémissement (mais sûrement était-ce un tour de son imagination), puis les meilleurs amis traversèrent le couloir à toutes jambes et se précipitèrent sous les couvertures du lit. Le reste de la nuit, ils le passèrent à discuter de ce qu’ils venaient de voir, incapables de décider s’ils avaient ou non rêvé, et tout aussi incapables d’éteindre la lumière.

Ils étaient encore parfaitement réveillés à cinq heures et quart du matin, quand le téléphone de Max sonna, envahissant la chambre de la marche impériale du Seigneur Vador, et qu’apparut sur l’écran le nom de Sarah. Au moment précis où il décrocha, un long hurlement retentit par-delà les volets.

***

Il réveilla Sibylle en sursaut.

Son livre, qu’elle avait laissé reposer sur son buste en s’endormant, fut propulsé par terre dans un bruit mat. Elle se redressa brusquement, mais mit de longues secondes pour émerger du néant ténébreux de son rêve, lui semblant d’abord que les ombres mouvantes sur les murs y appartenaient encore. Mais ce n’étaient que celles du saule devant la maison, qui balançait ses feuilles à la lueur faible d’un lampadaire. Elle lâcha un soupir de soulagement. Dans son sommeil, il y avait aussi des ombres, mais elles n’étaient celles de rien, ni d’un arbre, ni de quoi que ce soit d’autre ; elles avaient une existence en elles-mêmes, intrinsèque, pure et indépendante du monde qui les entourait dont elles constituaient en réalité les démiurges. Dans ce cauchemar, le monde était la projection de l’ombre, et non l’inverse. Mais quid alors de ce cri ? Provenait-il également de son rêve ? Des ombres pouvaient-elles seulement crier ?

Il jaillit à nouveau, mélange de pleurs et de déchirement cardiaque.

Sibylle se leva et s’approcha de la fenêtre, mais elle ne trouva personne dans la rue hormis un chat qui courait à toute vitesse de voiture en voiture comme s’il fuyait le Diable en personne. Elle tira les rideaux en espérant que cela étoufferait le cri, mais c’est alors qu’elle en entendit justement un nouveau, provenant d’une autre direction. Tandis que le premier était une voix d’homme, le second appartenait de toute évidence à une femme. Il lui semblait vaguement distinguer des syllabes dans ce hurlement, mais elle était incapable pour l’heure de reconnaître le moindre mot.

Elle frissonna et gagna le couloir, depuis lequel elle comptait atteindre les toilettes. Mais tandis qu’elle marchait sur le plancher grinçant, elle perçut une voix dans les ténèbres. Une voix d’homme âgé… presque celle d’un vieillard.

— Pas les pantins ! Pas les pantins ! J’ai été sage, Madame, je le promets ! Ils sont méchants… Leur visage, leur visage… Ils sourient, mais ce n’est pas un vrai sourire ! C’est une grimace, un rictus qui me dévore le cerveau. C’est trop… trop tout ! J’ai été sage… Mon couteau le prouve, regardez comme il saigne ! Pas les pantins !

Pendant un instant, Sibylle fut totalement incapable de bouger, ne serait-ce que le petit doigt. Ses yeux s’écarquillèrent et son cœur se serra dans sa poitrine. Puis un frisson de peur la parcourut de la tête aux pieds quand elle comprit que la voix provenait de la chambre de Billy. Comment quelqu’un avait-il pu y pénétrer ? Avait-elle oublié de fermer la porte à clé ? Ou alors le prédateur était-il passé par la fenêtre, en grimpant à l’arbre ?

De toutes ces questions, elle n’avait pas le temps de chercher les réponses pour le moment. Elle courut le long du couloir et entra en trombe dans la chambre de son fils. La lumière allumée, elle s’empara d’un manche à balai qui traînait contre un meuble sur sa droite, et jeta des regards perçants dans tous les recoins de la pièce. Elle était prête à voir surgir d’un moment à l’autre un illustre inconnu menaçant, un fou sorti de l’asile ou un quelconque type bourré.

Mais il n’y avait personne nulle part ; seulement la voix chevrotante et cassée, toute proche désormais, qui continuait de déblatérer un charabia sans queue ni tête.

— Madame, je vous en prie… Pas la chambre aux pantins. Ils ont trop de bras, trop de mains, trop de doigts… Je ne veux pas qu’ils me touchent encore. Le bois n’est que croûte, illusion sur la larve. Je ne veux pas revoir les pantins ! Je veux mourir ! Pourquoi ne pas nous laisser tous mourir ? JE VEUX MOURIR ! Artok gounidrok lunatok tok tok… LAZAROK !

D’où venait cette voix ? Elle paraissait émaner de devant elle, mais elle ne distinguait pourtant personne. Alors elle s’avança… jusqu’au berceau où elle baissa les yeux sur Billy.

Qui n’était plus Billy.

Plus tout à fait en tout cas. Ses yeux étaient exorbités, presque sortants de leurs orbites, et des veines sanguinolentes les fendaient jusqu’au cœur du bleu de l’iris. Son visage, surtout, suintait la terreur. C’était celui d’un être contemplant l’enfer ; celui de quelqu’un confronté à l’innommable, et en aucune façon celui d’un marmot d’à peine quatre mois.

Et… c’était lui qui parlait.

Mais ce n’était pas sa voix non plus. C’était une voix d’homme âgé, de grand-père ; Billy, lui, était un bébé, qui n’avait même pas encore prononcé son premier « maman ».

Des étoiles dansèrent devant les yeux de Sibylle, et elle crut pendant un instant qu’elle allait perdre connaissance et s’effondrer sur la moquette. En posant ses mains sur la rambarde du berceau, elle parvint néanmoins à demeurer consciente.

— Bi-billy ? demanda-t-elle d’une voix faible en se penchant une nouvelle fois au-dessus du berceau.

Le regard du bébé quitta alors le vide dans lequel il vaquait depuis tout à l’heure pour se plonger dans les yeux de sa mère. Cependant, son visage demeurait impassible, figé dans cet effroi expectatif qui était le sien comme s’il ne parvenait plus à la reconnaître ou qu’il ne la voyait pas vraiment. De ce visage émanait une forme de maturité répugnante — une vieillesse désabusée, une sorte de pourriture même — précisément écœurante, car elle n’avait rien à faire sur le visage d’un nourrisson de quatre mois.

— Mon couteau… C’est le sang des autres qui coule dessus, Madame ! C’est promis ! Alors, pas les pantins. Ibortok adrikkazounok ok ok zkzok CLOC. Mon cerveau craque… Oui… Les souvenirs crient, et fument, mais ne se dissolvent jamais. Oh, brûle ! Ça brûle !

— Mon Billy… C’est Maman.

Elle lui posa une main sur le front pour constater qu’il n’était pas fiévreux. Dehors, un nouveau cri se fit entendre, tout proche cette fois, celui d’une femme.

— POURQUOI ? POURQUOI ? se lamentait-elle.

Sibylle prit Billy dans ses bras, mais cela ne le fit aucunement broncher, ni quitter son expression d’horreur pétrifiée. Son petit corps était aussi inerte entre ses doigts qu’une marionnette de chiffon désarticulée. Elle s’approcha avec lui de la fenêtre et tira les rideaux pour regarder ce qui se tramait dehors. Elle n’eut cependant pas le temps de poser son front contre la vitre que l’être qu’elle portait se mit à hurler comme un dément.

— NOOOOOOOOOON ! PAS ELLE ! PAS ÇA ! SON VISAGE ENTRE LES ÉTOILES ! NE ME PUNISSEZ PAS ! AH-AH-AH-AH !

La jeune femme ferma vivement le rideau. Elle avait à peine eu le temps d’apercevoir la lune pleine dans le ciel, ainsi qu’une silhouette qui courait dans la rue, hurlant et pleurant en levant les paumes de ses mains.

— Bon sang, mais qu’est-ce qui se passe ? se questionna Sibylle à haute voix, en essayant de bercer dans ses bras tremblants un Billy au visage terrifié.