Comment devenir président de la République - Pierre Auffret - E-Book

Comment devenir président de la République E-Book

Pierre Auffret

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Beschreibung

Connaissez-vous le programme "Young Global Leaders" ? Non ? pourtant il existe et consiste à former les jeunes leaders de demain, ceux qui ambitionnent de diriger le monde. C'est le récit à la première personne de l'un de ceux-ci qui est devenu président de la République. Deux ambitions le gouvernent : pour lui s'inscrire dans l'histoire. L'histoire avec un grand H. Pour son pays : l'inscrire dans l'économie-monde, peu importe le coût social. Histoire d'une ambition sans limite où la morale n'existe pas. Seul le résultat compte.

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Seitenzahl: 257

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Toute ressemblance avec un ou des hommes ou femmes politiques ayant existé ou existant ne serait que le fait du hasard ou du mauvais esprit de l’auteur, qui avait besoin de sources d’inspiration. Ceux qui s’y reconnaîtraient feraient alors preuve de mauvaise foi ou d’un égocentrisme démesuré… ce qui n’est jamais le cas de la part d’un homme ou d’une femme politique, comme chacun sait.

A Marina qui a joué un rôle important dans l’idée d’écrire ce livre puis lors de sa rédaction

Table des matières

Avant propos

1

ère

partie : Mon choix et après

Chapitre 1. Mes débuts

Chapitre 2. Prendre le pouvoir

Chapitre 3. La prise de fonction

Chapitre 4. Les ennuis commencent

Chapitre 5. Informer-Désinformer

Chapitre 6. Les réformes

Chapitre 7. Liberté

Chapitre 8. Je me représente

Chapitre 9. Poursuivre les réformes

2

ème

partie : Réflexions

Chapitre 10. Parler encore et encore

Chapitre 11. Conseils pour survivre

Chapitre 12. Mes réflexions

3

ème

partie : Quel sera mon avenir ?

AVANT PROPOS

J’ai attendu longtemps avant d’écrire ce livre. Mais, arrivant au terme de mon second mandat, ne pouvant plus me représenter et considérant aussi que la vie est aléatoire du fait de la maladie, de l’âge ou d’un coup d’État, j’ai décidé de mettre par écrit mes réflexions pour tout candidat qui, un jour, voudrait suivre le même chemin que moi et devenir président de la République. Peu importe le pays. Peu importe la Constitution. Peu importe la couleur de peau ou la religion. Non, seuls les grands principes méconnus du grand public seront ici décrits.

Quant à ma nationalité, ne cherchez pas et laissez-vous mener par mes réflexions. Si vous trouvez des ressemblances avec des personnages connus, ce sera pure coïncidence. Il fallait bien que je m’inspire de la réalité au-delà de la mienne. Mais, par respect pour mes pairs, j’ai décidé de ne pas donner de noms, même si l’envie m’en a effleurée l’esprit plusieurs fois. Je ne cite pas non plus les noms de celles et ceux qui m’ont aidé dans mon ascension vers le pouvoir, non pas que je les méprise, loin de là. Reste à savoir si, sans eux, je serais quand même arrivé au poste que j’occupe actuellement. C’est probable. Vous me direz que je suis ingrat. Jugez de la sorte si vous le pensez, car moi je sais que c’est d’abord ma volonté et mon opiniâtreté constante qui m’ont conduit là. Si ceux qui m’ont aidé n’avaient pas été là, d’autres l’auraient été.

On dit que le pouvoir conduit à être seul. C’est faux. On est seul dès le début de la conquête.

Alors, si mon chemin vous intéresse, suivez-moi. Mais avant cela, je tiens à faire une remarque. Si, dans mes propos, je parle d’hommes politiques, c’est que j’ai rencontré plus d’hommes que de femmes dans les sphères de pouvoir. Par contre, je peux vous dire que, lorsque j’ai côtoyé celles-ci, je n’ai vu aucune, mais vraiment aucune différence de comportement et de volonté de s’imposer par rapport à celui de leurs – pardon de mes collègues masculins. Aussi, considérez, je vous prie, cette « masculinité » comme un terme générique qui me facilite l’écriture et en aucun cas comme un comportement discriminant.

1ére PARTIE

MON CHOIX ET APRES

Chapitre 1. MES DEBUTS

Je n’ai eu qu’un but dans la vie : rester dans l’Histoire. Non pas avec quelques lignes dans un dictionnaire ou dans Wikipédia, mais avec un texte long, une hagiographie rédigée par des auteurs qui auront passé un temps infini à collecter toutes les informations disponibles sur moi, à en tirer des conclusions et à rédiger des textes. Aussi loin que je me souvienne, j’ai voulu cela. Le temps passant, je me suis interrogé sur le moyen d’y parvenir. J’ai pensé faire fortune, mais je ne suis pas un entrepreneur comme ces fondateurs des GAFAM. Je me suis exercé à la finance. La haute finance. J’ai réussi de beaux coups qui m’ont rapporté beaucoup d’argent. Mais je n’ai pas atteint le sommet comme Georges Soros a pu le faire.

Il y a bien la religion. Là, j’ai rencontré trois problèmes : un grand-père que j’admirais mais qui était franc-maçon tendance laïcard affirmé et dont la pensée avait bercé mon enfance ; une famille agnostique ; enfin, un ennui certain à lire les textes religieux et ce malgré mes efforts. Efforts vite arrêtés, je l’avoue. J’ajouterai à cela un penchant certain pour une vie où les plaisirs ne sont pas ceux de l’élévation spirituelle. Enfin, il faut bien admettre que la probabilité de s’inscrire dans l’Histoire lorsque l’on est un religieux est fortement réduite. Donc j’abandonnai rapidement cette idée.

J’examinai la voie militaire. Outre le fait que je ne trouvais aucun plaisir à mener une vie rude, je constatai que la possibilité de mener un coup d’État pour arriver au pouvoir comportait des risques certains dans un pays comme le mien. Donc, là aussi je renonçai.

Je pris ainsi quelques mois à examiner une par une toutes les possibilités, passant de la perspective à devenir un écrivain sanctifié par un prix Nobel, à celui de chercheur faisant une découverte digne de Fleming. Mais rien. Je n’arrivais à rien. Que me restait-il ? Pendant des semaines, des mois, j’ai passé mes nuits à réfléchir à cela. Ce qui m’a conduit à perdre l’habitude de dormir. Et puis un jour la lumière m’est apparue. Il ne me restait qu’une voie: la politique. La politique, c’est simple : c’est une affaire de séduction. Séduire, encore séduire, toujours séduire. Et savoir s’entourer. C’était décidé : je ferais de la politique.

Après réflexion, je me suis dit qu’il n’y a que deux voies pour arriver au sommet. Le plus simple et le plus courant : se faire élire au niveau local, puis gravir les échelons y compris – que dis-je ? - surtout, à l’intérieur du parti. Cela prend du temps. Et puis, les concurrents sont nombreux et font tout, mais vraiment tout pour vous éliminer dès lors qu’ils vous jugent comme étant une entrave à leur propre progression. Ensuite, il y a l’option de se présenter comme un homme nouveau, intègre, issu du peuple, c’est-à-dire un homme n’ayant jamais fait de politique. Je retins cette voie. Donc je serais un homme jeune, pur, providentiel.

Mon choix étant fait, il me restait à le mettre en œuvre. La première étape consistait à faire des études brillantes, de celles qui, à défaut de vous ouvrir toutes les portes, vous permettent de vous positionner comme étant au-dessus des autres. Je n’avais aucun problème de ce côté-là, au contraire. Dès le lycée je surpassai mes camarades me laissant pas mal de temps libre pour d’autres activités. J’en profitai.

Puis vint l’époque de faire un nouveau choix, non que j’aie renoncé à faire de la politique. Mais, comme chacun sait, la carrière politique n’est pas une profession mais une occupation qui, par nature, est incertaine. Je me devais de faire des études universitaires. Restait à choisir lesquelles. J’avais pensé à la médecine. Trop long et trop incertain. J’avais beau chercher, je trouvais peu de médecins qui avaient occupé la fonction suprême, sauf Houphouët-Boigny de Côte d’Ivoire, mais c’était une autre époque. Les études littéraires ? Idem. Les écoles d’ingénieurs ? Trop technique pour moi. Restaient le droit et l’économie. Cela me convenait.

Pendant longtemps j’ai pensé poursuivre mes études dans une université française. Paris-Dauphine me plaisait en raison de sa bonne renommée dans la finance. Toutefois, il me semblait que je devais inscrire mon cursus universitaire dans une ouverture sur le monde. J’abandonnai Dauphine pour partir en Angleterre, à la London School of Economics. C’est là que j’ai appris les bases du libéralisme économique. Je me sentais dans mon élément. On y parlait de ce que j’avais compris depuis longtemps, à savoir que le libéralisme mondial était déjà en place. Je veux dire, le libéralisme économique et financier.

Les autres ne m’intéressaient pas ; ils étaient une pensée du passé. Je trouvais beaucoup de plaisir à ce que j’étudiais alors. Mais il me semblait impératif de compléter cela dans le pays du capitalisme : les USA. Quoi de mieux que d’aller à Chicago préparer un PhD dans le département d’économie dans lequel avait travaillé et professé pendant si longtemps Milton Friedman ? L’une de ses grandes idées était la réduction du rôle de l’État ! Comment aurai-je pu ne pas adhérer à cela ? À l’époque c’était pour moi le sens de ce que devait être l’axe de pensée et d’action d’un président de la République. Depuis j’ai changé, non pas que je renie cette idée, loin s’en faut, mais je pense que l’État ou plutôt l’Administration peut être un fabuleux outil pour transformer la société. Une fois cela fait, l’Administration n’a plus lieu d’être.

En plus de la qualité des enseignements dispensés, l’Université de Chicago – du moins son département d’économie – m’a aussi permis de nouer de nombreuses amitiés avec des étudiants partageant les mêmes idées que moi. Nous savions tous que nous aurions un jour un rôle à jouer pour changer le monde. Cette idéologie partagée devenait la base d’un réseau mondial d’amitiés, mais surtout d’échange de « bons procédés ». Nombre d’entre nous partirent rejoindre la Banque Mondiale pour définir et mettre en application les théories libérales qui nous avaient été enseignées à Chicago, en particulier la privatisation de nombreuses sociétés d’État. Avec eux j’avais mes entrées dans cette institution.

Mais j’estimais que je devais être un homme complet afin de briller. Le problème c’est que me capacités sportives étaient – et sont toujours – limitées. Si je pratiquais régulièrement le jogging je me voyais mal courir le marathon. Les autres sports ? Je n’avais aucune appétence pour les sports d’équipe puisqu’ils ne me permettaient pas de me mettre en valeur. Quant aux sports individuels, je n’en trouvais aucun qui me convienne, malgré les multiples possibilités qui m’étaient offertes. Une amie avait essayé de me mettre à la pratique du yoga. D’après elle, j’y trouverais la sérénité. Après avoir manifesté ma bonne volonté en participant à trois ou quatre séances, je renonçai. Je n’y trouvais aucune satisfaction. La demoiselle en fut contrariée. Je ne la revis jamais plus. Du moins, jusqu’à ce que ma candidature à la fonction suprême devienne probable. Elle essaya alors de se rappeler à mon bon souvenir. Je ne donnai pas suite. Probablement que mes chakras n’étaient pas suffisamment ouverts. Devant mon refus elle commença à s’épandre sur nos années de jeunesse auprès de divers journalistes qu’elle connaissait bien. Le problème était que ses propos étaient pleins de sous-entendus quant aux raisons qui m’avaient conduit à la rejeter. Mon collaborateur en charge des basses œuvres la rencontra et lui fit comprendre que si elle mettait immédiatement fin à ces ragots, une fois élu, je la ferais nommer comme attachée culturelle dans un pays lointain. Je tins parole. J’ai appris depuis qu’elle y coule des jours heureux et qu’elle compte s’y installer définitivement. Comme quoi le yoga mène à tout.

J’en restai donc à mes séances de jogging que je complétai par du « Pilates » avec un coach personnel issu des forces armées. Le nom seul de Pilates me plaisait du fait de la charge historique qu’il portait et de la part de lâcheté politique que cela imposait. Jogging et Pilates me permettaient de rester en forme et d’effacer les conséquences de dîners trop fréquents et plantureux. Sur les conseil d’un autre coach je décidai aussi de changer mes habitudes alimentaires. Ainsi, je cessai de boire vins et alcools et diminuai ma consommation de viande. Je me fixai une ligne de conduite : rester mince et montrer à tous que je suis plein d’énergie, que je me contrôle, que je reste jeune.

En regardant les films d’archives et d’actualités dans lesquels apparaissaient des présidents, j’en étais arrivé à la conclusion qu’il me fallait un signe de reconnaissance. Je ne pouvais pas porter l’uniforme, n’étant pas militaire. Pas plus que la toque en léopard, qui aurait fait se révolter tous les écologistes et les protecteurs des animaux. La cravate rouge ? Déjà prise. Rien. Je ne trouvais rien. Je n’avais qu’un atout distinctif des autres : la jeunesse à l’image de JFK. Une jeunesse montrant l’avenir et prête à relever tous les défis. Mais une jeunesse sérieuse, responsable, déjà mature. De mon passage dans plusieurs hedge funds – j’en parlerai plus loin - j’avais acquis la nécessité de faire sérieux et d’être ni trop élégant ni trop austère. J’avais opté pour l’uniforme de ce milieu, à savoir, costumes bleus de bonne coupe –mes moyens me le permettaient –chemise blanche à boutons de manchette et cravate noire ou bleue. Le costume du gendre idéal qui rassure les belles-mères et qui permet aussi de sortir en boîte de nuit. Pour le week-end, c’était ma tenue d’étudiant d’une bonne université US : pantalon de toile de couleur beige, polo uni et mocassins marrons, enfin un pull en cachemire bleu jeté sur les épaules lorsque la température baissait. JFK aurait apprécié.

Quant à la montre : rien d’ostentatoire, du moins aussi longtemps que je n’avais pas accédé au pouvoir suprême. Une fois en poste, je me ferais plaisir et je me moquerais totalement des critiques et des remarques. J’achèterais, ou mieux, je me ferais offrir l’une de ces montres – pardon : ces « garde-temps », comme les horlogers de prestige aiment à les appeler - donc un garde-temps disposant de multiples fonctions qui ne servent à rien. Qui a encore besoin de connaître les phases de la lune ?

La ligne. Les vêtements. Être comme une image de mode. Voilà l’apparence que je voulais donner aux yeux du monde. La première partie de ma stratégie de séduction était maintenant en place. Lorsque je parle de « séduire » un mot me vient à l’esprit : oxymore. J’aime beaucoup ce mot qui décrit bien l’agrégation des contraires. Cette agrégation que j’ai su transformer en politique : dire ou faire quelque chose pour satisfaire l’un, et son contraire pour répondre aux attentes de l’autre. Certains me rétorqueront que ce n’est pas de la politique, qu’il n’y a aucun vue d’ensemble à cela, que la grandeur de l’État disparaît dans la mise en œuvre des opposés. C’est vrai. Mais que cela est utile pour séduire et rester au pouvoir, c’est-à-dire pour ce qui m’importe le plus ! Certains diront que c’est de l’hypocrisie. C’est vrai. Mais la politique n’est-elle pas qu’hypocrisie, puisque c’est faire croire que l’on décide et que l’on fait tandis que les décisions internationales, les recommandations du FMI ou de la Commission européenne s’imposent à nous ?

Les débuts dans la vie active

En sortant de l’université, je recherchai une activité en rapport avec mes études d’économie et de droit international. Une activité très rémunératrice, cela s’entend, car je voulais me constituer un capital qui me donnerait dans l’avenir toute liberté d’action. .Je reçus plusieurs offres de banques américaines. Mais celles-ci m’intéressaient peu du fait de leurs pratiques trop « classiques ». Une opportunité se présenta dans un hedge fund. Je forçai les portes et déployai toutes mes compétences pour être retenu. Ce fut le cas. Je participai à plusieurs opérations spéculatives en qualité d’adjoint puis bientôt de responsable. Les sommes en jeu étaient colossales. Les profits importants pour qui savait prendre tous les risques. À ce petit jeu, les « morts » sont nombreux et seuls ceux qui évaluent parfaitement la situation tout en étant intrépides réussissent. J’étais de ceux-là. Cela m’a permis de toucher de grosses primes, de très grosses primes, que je m’empressai de mettre à l’abri dans un pays aux pratiques discrètes. Ces opérations m’avaient aussi procuré une certaine renommée. J’en profitai pour nouer des liens avec mes nouveaux interlocuteurs, gestionnaires de fonds comme moi, mais aussi – et surtout – chefs d’entreprises et propriétaires de grandes fortunes. Je fus alors invité à « exprimer mon point de vue sur le monde » - c’est-à-dire des conférences – dans des cercles restreints. Mon carnet d’adresses grossissait rapidement. Je savais que cela me servirait un jour dans mon ascension vers le pouvoir qui nécessite de lever des fonds ; levées d’autant plus importantes que l’enjeu est grand. Cela me permit enfin d’acquérir une bonne connaissance des pratiques financières internationales concernant les entreprises, les matières premières et les devises. Autant d’aspects qui restent sous le regard permanent des institutions internationales, des banques centrales et des gouvernements. Cela me permit également de m’y faire d’autres relations. Mon nom commençait à circuler. Mais j’avais besoin de me distinguer des autres, qui avaient un cursus et une expérience professionnelle plus brillantes que les miens.

Sortir du lot, était devenu mon obsession. Sortir du lot pour commencer réellement ma marche vers le pouvoir. Je savais que personne ne viendrait me chercher, du moins dans le monde politique. Au contraire, mes potentiels consœurs et confrères en politique feraient tout pour m’écarter. De plus, en politique, si vous ne voulez pas être tué – il s’agit naturellement d’une métaphore – il faut tirer le premier, comme les cowboys dans les westerns. Enfin, je savais qu’il me faudrait dissimuler mes intentions, voire prôner l’inverse de ce que je comptais faire. En un mot, il me fallait être sournois, hypocrite, dissimulateur. Je n’avais pas trop de mal sur cet aspect. Cela semblait inné chez moi. En un mot, je devais paraître comme étant un gentil garçon, brillant mais sans ambitions suprêmes, prêt à aider les autres. François 1er avait la salamandre comme emblème. J’aurais bien pris le caméléon.

Il me fallait séduire. Non pas sur mon physique, ma tenue ou mes compétences en matière de spéculation financière. Non, il me fallait séduire sur le potentiel que je représentais. Restait le moyen d’y arriver, c’est-à-dire faire en sorte que mon cercle de relations s’élargisse rapidement. J’aurais pu écrire un ouvrage, comme Georges Pompidou l’avait fait en son temps avec son anthologie de la poésie. Écrire un livre sur la finance ? Il aurait été lu par quelques spécialistes et n’aurait fait qu’augmenter la pile de ceux qui existent déjà. Aucun intérêt ; ce n’est pas avec cela que l’on amorce une carrière politique. Il me fallait quelque chose de plus percutant. Quelque chose qui me fasse connaître des faiseurs d’opinion d’un côté et de l’autre du petit cercle de ceux qui sont en charge de réflexions sociétales pour le gouvernement. Une nuit où je lisais l’une des nombreuses études prospectives sur l’avenir de la planète, l’idée explosa en moi : faire partie d’une commission. Vu le nombre de celles qui existent dans mon pays et dans le monde, rien ne devait être plus simple. Il me restait à « sélectionner » LA commission qui serait porteuse d’avenir. Non pas pour la planète, mais pour moi. Je passai le reste de ma nuit à les recenser, à voir ce que chacune d’elle traitait comme sujet, mais surtout à voir qui en faisait partie. Internet et les divers moteurs de recherche m’aidèrent grandement à cela. Et lorsque l’aube pointa, j’avais trouvé LA commission dont il me fallait faire partie. Il est clair que cette commission ne devait être qu’à son étape de constitution, au risque sinon de perturber sa vie propre. Je contactai un ou deux « amis » - c’est-à-dire des relations que j’avais pu me faire lors des conférences dans des cercles privés – pour leur en parler. Il n’était pas question que je les attaque de front dans la version : « j’ai entendu parler de la création de telle commission, pouvez-vous m’y faire entrer ? ». Même si la discussion que j’aurais avec eux reviendrait au même, il fallait mettre les formes et faire en sorte que cela soit eux qui me proposent de m’aider à en faire partie. Tout est dans la forme, car chacun est parfaitement conscient de la réalité du monde.

Je passai plusieurs coups de téléphone. Je leur parlai de cette future commission. Ils en avaient entendu parler. Je savais qu’ils ne me donneraient pas de réponse immédiate. Ils devaient d’abord réfléchir à l’intérêt de faire un pari sur ma personne. Ensuite, ils devaient interroger d’autres personnes, y compris le pressenti président de cette commission. Si celui-ci ne voyait pas d’inconvénient à ce que j’en fasse partie, alors mon contact me le ferait savoir. Aussi, le plus simple pour mon contact était de m’inviter à un déjeuner d’ici quelque temps. La réponse fut positive. On faisait donc un pari sur ma personne, même si je ne doutais pas un seul instant que je n’étais pas le seul à faire partie de leur « écurie ». Ils avaient l’habitude des paris et de la façon de multiplier leurs chances.

Mes débuts politiques

Quelque temps plus tard, je fus donc coopté pour faire partie de cette commission. J’acceptai le travail ingrat de préparer les comptes rendus et le rapport final. Pour moi, l’important était que mon nom figure sur la liste des participants d’une commission, de celles qui formulent des recommandations qui seront remises au président de la République. Président qui remerciera toute l’équipe et fera savoir à ses membres qu’il en tiendra compte dans la formulation de sa stratégie nationale. Sans oublier de décorer son président. Tout le monde sera content et le rapport se retrouvera sur le bureau d’un membre du Cabinet du président avant de finir sous d’autres rapports et documents techniques.

Outre le fait de voir figurer mon nom sur la liste des participants, cela m’avait permis de compléter mon carnet d’adresses et d’entrer dans l’un des cercles du Pouvoir. Je n’étais pas encore un homme d’influence, mais cela commençait à y ressembler. On me demandait mon avis. On me réclamait des articles de fond. On me consultait. J’en profitai pour créer ma société de conseil. Prestations sur mesure. Prestations faites par moi uniquement. Prestations tarifées très cher. Peu importe cet aspect, mes clients, chefs d’entreprises, hommes d’État étrangers s’adressaient à moi sans rechigner sur mes tarifs, voire sans même me poser la question. J’en profitai, voire en abusai. Mais si les affaires marchaient bien, elles me prenaient beaucoup de temps, ce qui m’éloignait de mon objectif principal : faire de la politique au plus haut niveau.

Mes rencontres dans certains cercles, mes articles de presse, ma participation à des séminaires, me permettaient de nouer des contacts avec des hommes politiques. L’avantage, à mes yeux, des hommes politiques c’est qu’ils ont toujours besoin de notes, de rapports, d’idées et le tout dans l’urgence et gratuitement. Je me faisais un plaisir de répondre à leurs demandes. Restait à me trouver un camp car, déontologiquement, je ne pouvais pas fournir en même temps des camps opposés. Du moins, officiellement. Mon choix ne fut pas orienté par des considérations politiques. Mon calcul était simple : comment la population jugeait-elle le parti qui était au pouvoir ? En bien ? Alors j’avais peu de chances de pouvoir y jouer un rôle clef et de m’en accaparer un jour. Moyennement ? Alors il pouvait y avoir besoin d’un homme neuf qui incarne l’avenir. En perte de vitesse ? Aucun intérêt, car je devrais passer de nombreuses années à tout reconstruire. Je décidai donc de ne pas m’engager, mais d’être une sorte de compagnon de route. Présent, tout en étant absent.

Toutefois, mes interlocuteurs ne l’entendaient pas de cette oreille. On m’expliqua longuement que si je ne voulais pas m’enrôler dans le parti, rien n’interdisait que je sois son candidat à la députation. Je remerciai et refusai. Puis on me proposa une circonscription dont le député sortant ne comptait pas se représenter en raison de son âge. Je refusai. On me proposa alors la manœuvre suivante : le parti inviterait ledit candidat âgé à se représenter avec moi comme suppléant. Peu de temps après son élection, il démissionnerait et je deviendrais député. Toujours remerciement et refus de ma part. D’abord, rien ne garantissait qu’une fois réélu ce député démissionnerait et je resterais alors suppléant pendant un temps indéterminé. Ensuite, je n’avais pas envie de passer mes week-ends sur les marchés à distribuer des tracts, serrer des mains, demander des nouvelles d’enfants que je ne connaissais pas, écouter des récriminations diverses, et ainsi de suite. Pour les caciques du parti, mon cas était des plus étranges. En plusieurs décennies de carrière ils n’avaient jamais rencontré quelqu’un – surtout de jeune – qui refusait une telle proposition. Mais on tenait à moi. On me le fit savoir de tous les côtés. On ne pouvait pas me proposer un poste à la direction du parti puisque je n’en étais pas membre. L’idée vint par le fait des circonstances. Du moins, en apparence. En fait, l’un de mes « amis » - je veux dire, l’une de ces personnes qui croyaient en mon avenir – me fit savoir que le président en place voulait recruter un conseiller particulier en charge des questions économiques. Il me proposait de lui parler de moi lors de l’un des entretiens privés qu’il avait régulièrement avec lui. Je rencontrai le président peu de temps après. Il me proposa le poste. J’acceptai. J’ai toujours su faire preuve d’opportunisme.

Quelques mois plus tard, le président me fit savoir qu’il verrait d’un très bon œil que je sois en charge des questions budgétaires. Celles-ci le préoccupaient beaucoup, du fait de déficits qui devenaient permanents et qui avaient conduit le FMI à lui faire des remarques. Ce qu’il n’aimait pas. Mais pas du tout. J’acceptais son offre mais en posant une condition : celle de traiter directement avec lui. Cela le fit beaucoup rire car, en tant qu’homme politique d’expérience, il comprit alors mes ambitions et ma stratégie pour éliminer des adversaires. Cette outrecuidance eut l’heur de lui plaire. Il accepta en riant de plus belle.

À l’occasion d’un remaniement ministériel, je fus nommé secrétaire d’État en charge du budget et des comptes nationaux. Je remis de l’ordre dans le budget en renégociant la dette, en faisant vendre quelques actifs de l’État, en réduisant des dépenses que je jugeais superflues. Mais je rejetai toute idée d’augmenter l’impôt sur le bénéfice des sociétés et celui sur le revenu des personnes, enfin sur la réduction du nombre de fonctionnaires. Autant de catégories sociales qui m’en seraient reconnaissantes le jour où je me déciderais à me présenter à des élections. Cela n’échappa pas au président qui me le fit savoir indirectement, c’est-à-dire via l’ami qui m’avait recommandé. Il avait compris que je préparais l’avenir. Au contraire, il décida de m’aider. Lors du remaniement qui suivit la présentation du budget, il fit en sorte que je devienne ministre à part entière. Je fus nommé ministre de l’Économie et des Finances.

Une des premières choses que je fis fut d’inviter à ma table plusieurs de ceux qui m’avaient aidé dans mon évolution de carrière. Chacun me prédit un avenir encore plus important et tous m’assurèrent qu’ils seraient tout à fait disposés à m’aider en cela. Les média qu’ils contrôlaient m’ouvrirent leurs colonnes. Je devins un habitué des plateaux de télévision. On parlait de moi.Moi, je parlais de la Nation.

Restait un problème d’importance pour le jour où je déciderais de franchir le pas et de me présenter à l’élection présidentielle : n’appartenant à aucun parti politique, je n’avais aucun parlementaire, aucun élu local pour me soutenir. Pas plus que l’intendance que procurait un parti. J’étais seul. Aussi, il me fallait monter une opération de séduction/ralliement en direction des notables politiques. Car, pour ce qui concerne les aspects techniques, comme l’organisation de meetings, je savais, depuis mon passage dans les entreprises, que le secteur privé savait très bien faire cela. Quant à la mobilisation des fonds, mes amis se chargeraient de s’en occuper. De même qu’ils mettaient en place autour de moi des comités techniques informels à même de me fournir toutes les idées et notes techniques dont j’aurais besoin dans l’avenir. L’annonce ne devait donc être que la concrétisation de cette machine mise en œuvre longtemps à l’avance.

Restait à parfaire mon image. Mes études, mes tenues et ma réussite professionnelle et, dans un sens, politique, avaient permis de donner une image de moi tant auprès du grand public que du monde de la communication et des personnes d’influence. Je savais que d’autres aspects de ma vie seraient maintenant sous la loupe de mes compétiteurs politiques, de certains média et des réseaux sociaux. Mon CV comprenait deux aspects qui n’étaient pas les plus positifs pour mon image, à savoir, mes parents et mon implantation locale. Mes parents ont été des gens formidables dont je n’ai absolument pas honte : aucune affaire de drogue, d’alcoolisme, de fonds détournés ou autre. Rien. Alors pourquoi en parler, me direz-vous ? N’avez-vous pas remarqué que les femmes et les hommes politiques se présentent toujours comme appartenant à l’une des deux catégories suivantes : ceux issus du peuple versus ceux relevant d’une lignée de chefs ? Être issu du peuple laisse supposer des efforts importants pour arriver à cette fonction et donne à penser que l’on est resté proche de celui-ci. Belle hypocrisie puisqu’une fois élu, la femme ou l’homme politique n’aura de cesse de se comporter en monarque.

Quant à ceux qui revendiquent appartenir à une lignée de chefs, ils indiquent à tous qu’ils savent de naissance ce qu’est la gestion de l’État et que le pouvoir leur revient de droit.

Restent ceux qui ne relèvent ni de l’une ni de l’autre de ces catégories, ceux dont les parents ont fait des études, ou se sont enrichi dans l’industrie ou le commerce. Pour un candidat appartenant à cette catégorie, cela laisse supposer que sa vie a été privilégiée par rapport à celle d’un enfant du peuple. En quelque sorte, cela minore lesdits efforts. J’appartenais à cette catégorie. Et sans mes parents, jamais je n’aurais fait des études supérieures et encore moins une université prestigieuse à l’étranger. Je leur devais tout. Mais ils n’étaient pas le peuple. Ma décision fut pénible et difficile à prendre. Mais ne devais-je pas tout sacrifier pour atteindre la fonction suprême ? Alors j’ai fait l’impasse sur eux. Lorsque l’on me posait une question les concernant, je restais vague ou approximatif. Cette dernière façon est d’ailleurs la plus confortable – même si c’est la plus hypocrite – puisqu’elle permet de tout dire sans rien dire. Toutefois, je ne les ai jamais reniés. Et puis, mes communicants ont eu l’idée « géniale » : celle de sauter une génération. Je ne parlais plus de mes parents mais uniquement de mes grands-parents, de mes grand-tantes et grand-oncle. Eux étaient du peuple. Ou du moins, presque du peuple. Disons plutôt que, sans être des bourgeois, ils avaient fait fortune en faisant travailler les gens du peuple. Ils les avaient côtoyé tous les jours, avaient partagé leurs peines et leurs joies. Ils connaissaient la réalité du monde.