Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
C'est la crise ! Rien ne va plus et ça va durer ! Tout a été tenté et a échoué ! Pourtant, il reste une solution : DEVENONS TOUS DES MÈRES JUIVES ! À l'oeuvre, donc ! Et que chacun, juif ou pas, reconnaisse dans cette pièce ce qui lui ressemble et, par la magie du théâtre, s'en amuse.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 80
Veröffentlichungsjahr: 2023
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
COMMENT DEVENIR UNE MERE JUIVE EN DIX LEÇONSa été créée le 3 septembre 1983, à Paris (Théâtre de la Gaîté-Montparnasse). Mise en scène de Tooti Masson. Distribution : Marthe Villalonga, André Valardy, Jacqueline Parent, Christophe Otzenberger, Rebecca Potock, André Badin, Dominique Bernard. Décors et costumes : Émile Ghuigo et Valérie Grall. Lumière : François Seite. Assistant de mise en scène : Gilles Thomas.
C’est la crise !
Rien ne va plus et ça va durer !
Tout a été tenté et a échoué !
Pourtant, il reste une solution :
DEVENONS TOUS DES MÈRES JUIVES !
La tendresse et la mauvaise foi, la cajolerie et la furie, la bonne humeur et la bouderie, sont les chemins de cette ascèse.
Si le concept de « mère juive » n’est qu’un gadget littéraire – les mamans juives n’ayant aucune exclusivité, mais de remarquables records – la tâche n’en est pas moins glorieuse.
Ne privez plus votre famille, votre entourage, la France, le Monde, des bienfaits de l’hyperprotection, de la dramatisation, de la culpabilisation.
Ah, chère culpabilisation, à laquelle nous devons nos joies les plus raffinées !
À l’œuvre, donc !
Et que chacun, juif ou pas, reconnaisse dans cette pièce ce qui lui ressemble et, par la magie du théâtre, s’en amuse.
LA MÈRE
PAPA
DANIEL………………………..le fils, conférencier
DANY…………………………………….…..le fils
ANNETTE…………………………………...la fille
…...…………….enfants, adolescents, adultes
GOLDA et
MAURICE……………………..les amis de la famille
JACQUES…………………….le petit ami d’Annette
LA PETITE AMIE………………………...de Dany
SUZIE……………………...le grand amour de Dany
LE DOCTEUR
LE PSYCHANALYSTE
DANIEL
Dans un grand amphithéâtre, la quarantaine, allure de savant timide, il s’avance des feuillets à la main.
Monsieur le Ministre, Messieurs les Doyens, Mesdames, Messieurs les professeurs, chers collègues, chers amis, je ne cacherai pas mon émotion alors que je prends la parole aujourd’hui devant vous. Car l’accueil que me fait votre éminente institution par l’attribution d’une chaire d’algébrologie syntagmatique est pour moi un honneur. Et cette leçon inaugurale est la consécration de nombreuses années d’exploration de paramètres nouveaux pour l’humanité.
Plus assuré.
De tous temps, le chercheur œuvre dans la solitude de son laboratoire, loin des foules, des rumeurs, de la gloire et de… MAMAN ! ! !
Fixant une personne du public, il perd contenance et laisse tomber ses papiers qu’il ramasse à la hâte en essayant de reprendre le fil de son discours.
… loin des laboratoires de foule… les rumeurs de solitude et…la gloire… de tous temps… Tu m’avais juré de ne pas venir ! Et tu es venue quand même ! Ça ne te suffit pas de m’avoir humilié à ma soutenance de thèse… en me coupant la parole… pour répondre à ma place… soi-disant pour m’aider ? Non ? Que veux-tu encore ? Ficher en l’air ma carrière ?
S’adressant au public.
Je suis confus… Je vous prie d’excuser ce… cet incident… imprévu. Je reprends mon… ma leçon inaugurale ! De tous temps, le chercheur œuvre dans la solitude de son laboratoire, loin des foules, des rumeurs, de la gloire et de… Quoi ? Que signifient ces gestes ? Je suis mal coiffé ? Comment ça ? Je ne comprends pas. Les couleurs ne me vont pas ? Oui, j’ai un mouchoir ! Mais oui, celui que tu m’as préparé. Et les chaussettes aussi.
Il soulève le bas de son pantalon.
Oui, les spéciales contre la transpiration ! Dieu du ciel, que me veut-elle ? Comment ? Tu me parles en yiddish, maintenant ! Évidemment, la discrétion ! (Au public.) Elle ne veut surtout pas me déranger, non, non, non ! Juste me parler, vous saisissez ? Alors, si personne ne la comprend, c’est comme si personne ne l’entend. Logique, n’est-ce pas ? J’ai honte. Tout simplement, j’ai honte… Non, pas de cache-col ! Non, même pour te faire plaisir ! Je sais, je sais, je vais tomber malade, mais je ne cèderai pas ! Je vous demande pardon. Ça ne se reproduira plus. Je renonce, heu ! je recommence depuis le début, pour la clarté. (À toute vitesse.) Monsieur le Ministre, Messieurs les Doyens… Quoi ? Tu ne dis plus rien ? Réponds, je t’en supplie ! (Pleurnichant.) Mais j’ai rien fait, moi. Pourquoi tu m’punis, dis ? (Après un moment, il éclate.) Tu es venue, très bien. Tu as voulu m’entendre, tu m’entendras. Foutu pour foutu, tu vas savoir qui je suis ! ET QUI TU ES ! ! ! Vous êtes venus, très bien. Vous avez voulu m’entendre, vous m’entendrez. Foutu pour foutu, vous allez savoir qui je suis et qui est ma mère, MA MÈRE ! MA CHÈRE MÈRE ! ! ! MA MERVEILLEUSE MÈRE ! ! ! MA SAINTE MÈRE ! ! !
Il se passe la main sur les cheveux, vérifie sa cravate et poursuit.
Je ne vous débiterai donc pas les fadaises prévues, mais je vous enseignerai quelque chose d’utile, d’indispensable… (Cherchant ses mots.) comment… comment devenir une mère… une mère juive… en dix leçons ! Ah, ah ! Dix leçons ne seront pas de trop ! Allons-y !
Après une profonde inspiration, il se lance.
Vous savez tous que : (Imitant de Gaulle.) « Les juifs sont des individus d’élite, sûrs d’eux-mêmes et… dominés par leurs mères ! » Et malins comme vous êtes, je devine vos questions. Est-il nécessaire d’être mère pour devenir une Mère Juive ? Non ! Est-il nécessaire d’être juif pour devenir juif ? Non… mais ça aide ! Le pompier de service, la concierge portugaise, l’épicier du coin ou la bourgeoise de Neuilly, n’importe qui, vous tous, et vous aussi Monsieur le ministre, vous pouvez tous devenir d’authentiques Mères Juives ! ! !
Au travail ! Par quoi, vais-je commencer ? … Par mon enfance, peut-être ? Évidemment, par mon enfance !
Salle à manger d’un appartement modeste. Les enfants se chamaillent. Papa lit son journal yiddish. La Mère est dans sa cuisine.
Le paysage de mon enfance, c’était avant tout la salle à manger qu’elle appelait salon. C’est là qu’on se tenait le plus souvent. Il y avait ma mère – que vous connaissez déjà –, P’pa, Annette, ma sœur de deux ans mon aînée et moi. C’est dans le salon qu’on mangeait, qu’on recevait, qu’on se disputait et qu’est-ce qu’on s’est bien disputés !
La Mère entre avec un plat, les sert d’autorité.
ANNETTE
Merci, Maman.
LA MERE
Je te remercie de m’avoir dit merci.
DANY
Non, M’man, pas de pomme de terre.
DANIEL
Ah, les pommes de terre, quel cauchemar ! Excellente première leçon : Le Manger ! Soyez attentifs, car si la Nature a horreur du vide, la Mère Juive l’a encore plus… dans la bouche de ses enfants !
LA MERE
Daniniou, que veux-tu dire par « pas de pomme de terre » ? Crois-tu que je cherche à t’empoisonner ? Papa, que penses-tu de ça ?
PAPA
…
LA MERE
Papa dit comme moi. Obéis-lui.
ANNETTE
Il en veut des patates, il en reveut, mais il ose pas le dire. (Elle lui tire la langue.)
DANY
Sale menteuse ! La crois pas, M’man.
DANIEL
LE compromis.
LA MERE
Mon petit Daniniou, juste une petite bouchée !
DANIEL
L’erreur !
DANY
… Euh… d’accord. Mais juste une petite bouchée.
DANIEL
Et mon assiette était aussitôt remplie à ras bords.
DANY
Mais on avait dit « juste une petite bouchée » !
LA MERE
J’ai cru que tu avais oublié.
ANNETTE
Bien fait, lalalaire !
DANY
Toi, ma vieille, fais gaffe !
DANIEL
Le deuxième service.
LA MERE
Là, mon bébé, Maman savait bien que tu les aimerais ses bonnes pommes de terre. Et si tu en veux plus, surtout, ne te gênes pas.
DANY
Ah, non, j’en veux plus de tes étouffe-chrétiens !
LA MERE, sur un ton de comptine.
Étouffe-chrétiens ? … Tu ne risques rien !
Mangez les enfants, ça refroidit. (Elle les sert.)
ANNETTE
Mange, bébé, mange.
DANY
Je me vengerai. Je te le jure !
LA MERE
On voit bien que tu n’as jamais connu la misère, ni la faim. Si tu avais dû te cacher pendant la guerre, tu ne dirais pas ça.
DANY
C’est quand même pas ma faute, si tu as souffert de la faim avant ma naissance.
ANNETTE
Vous êtes tarés tous les deux. Vous parlez pas de la même chose.
DANIEL
Ma sœur aussi avait raison. Tout le monde avait raison.
Les uns avait raison d’avoir tort et les autres avaient tort d’avoir raison. D’où les problèmes.
DANY
Pourquoi faut tant manger ?
LA MERE
Pour grandir.
DANY
Pourquoi faut grandir ?
LA MERE
Pour devenir des grandes personnes.
DANY
Pourquoi faut devenir des grandes personnes ?
LA MERE
Pour se marier.
DANY
Pourquoi faut se marier ?
LA MERE
Pour que je devienne grand-mère, évidemment !
DANY
Dis, Maman, pourquoi les enfants pas juifs ont des grands-parents et pas nous ?
LA MERE
Elle presse sa main sur sa bouche et se détourne, dos au public. On sent le poids d’un silence.
DANIEL
Si forte soit la douleur, un jour la gorge se dénoue…
LA MERE
Je… je suis prête pour le troisième service.
ANNETTE
Tu m’en r’donnes, dis, s’te plait ?
LA MERE
Daniniou, prends exemple sur ta sœur.
DANY
Je t’en prie, M’man. Si j’en prends un gramme de plus, j’explose !
LA MERE
Voyez, comme il déteste mes pommes de terre !
DANIEL
Remarquez comme les commentaires s’adressaient à un visiteur invisible.
DANY
Non, j’ai pas dit ça…
ANNETTE
Il sait pas ce qu’il dit. Pas vrai, Maman ?
DANY
P’pa, explique-lui que j’ai plus faim, quoi !
PAPA
…
LA MERE
Fais pas souffrir Papa.
DANY
Je le fais pas souffrir, je lui parle.
ANNETTE
Tu parles que pour dire des bêtises !
LA MERE
Moi aussi, je te parle : mange !
Dany
Pas faim.
LA MERE
Avez-vous déjà vu ça ? Je m’abime la santé à lui préparer son plat préféré, juste comme il l’aime…
DANIEL
La tête ! que tu faisais pour parler de tes sacrifices !
LA MERE
… et croyez-vous qu’il en ait la moindre reconnaissance ?
ANNETTE
Pas la moindre. Ingrat ! Égoïste ! Monstre ! Nazi !
DANY
Collabo ! Fayot ! Tu te forces à bouffer rien que pour plaire à M’man.
LA MERE
Je n’ai pourtant tué ni mon père, ni ma mère pour mériter un enfant pareil !
DANIEL
