Comment Marianne a perdu son âme - Ladija Sonardeil - E-Book

Comment Marianne a perdu son âme E-Book

Ladija Sonardeil

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Beschreibung

Nous sommes en 2050 et la France est au bord de l'explosion : perte de contrôle de notre économie, multiplication des attentats terroristes, intensification des tensions intercommunautaires, recrudescence de la délinquance, éclatement des structures familiales, restriction des libertés individuelles, déliquescence du système éducatif... Les premières victimes de cette débâcle sont les personnes les plus vulnérables et en particulier les enfants. Peut-on expliquer ce désastre avec humour ? En invitant le lecteur à voyager dans la France de demain, l'auteur démontre que la catastrophe annoncée prend sa source dans les errements politiques d'aujourd'hui.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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L’avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne subit pas l’avenir, on le fait.

Georges Bernanos La liberté pour quoi faire?

À mes enfants chéris, en espérant que Marianne saura se ressaisir pour leur offrir un avenir meilleur...

L.S.

Table

La France est à vendre

Une si jolie petit ville

L’anniversaire de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant

Une famille modèle

La refondation de l’école

Vers une justice à visage humain

Vous êtes ici chez vous

Vive La liberté d’expression!

La France est à vendre!

Personne ne peut dominer le Monde parce qu’il a une armée, mais parce qu’il est le meilleur.

Slawomir Mrozek Le porte Plume

Une nation n’a de caractère que lorsqu’elle est libre.

Germaine de Staël La littérature

Le 20 septembre 2041, 15h30

Jean-Paul Pastis : — Bienvenue à Vous, chers internautes, followers et fidèles auditeurs de notre grand duel du mercredi! Le débat de ce soir opposera les auteurs de deux succès littéraires de la rentrée, disponibles sur tablette ou Smartphone chez votre fournisseur habituel. À ma gauche, François-Marie Candide, auteur de « La France bradée », un premier essai que je qualifierai d’alarmiste, qui dénonce l’appropriation par des investisseurs étrangers de notre patrimoine national. À ma droite, le célèbre professeur Tartarin Pangloss, qu’il n’est pas nécessaire de présenter, mais dont je rappellerai le titre de son dernier livre : « La mondialisation heureuse ». Je voudrais tout d’abord donner la parole à François-Marie Candide, moins connu du grand public. Vous êtes journaliste, c’est bien cela?

François-Marie Candide : — Oui, je termine mes études de journalisme et je m’intéresse effectivement aux modalités de contrôle et de gestion de notre patrimoine historique et économique, que j’estime gravement menacé par différents …

Tartarin Panglosss : — Jeune homme, j’ai lu votre petit essai. Avant d’écrire des livres catastrophistes et d’affoler les populations, je pense que vous devriez prendre un peu plus de temps pour vous documenter et approfondir votre réflexion…

JPP : — Pardonnez-moi, Professeur, mais pour la bonne marche de notre débat, il me semble préférable de laisser chaque invité s’exprimer librement sans être interrompu. Monsieur Candide, pourriez-vous nous expliquer ce qui vous a décidé à écrire votre livre?

FMC : — Oui, c’est la vente de la Tour Eiffel, en septembre 2039, à la branche européenne d’un fonds d’investissement international, la « Foundation for a Universal Corporation of Kindness » (F.U.C.K. Europe). Je n’ignore pas les contraintes budgétaires de notre pays, mais il me semble qu’une ligne blanche a été franchie et que les difficultés conjoncturelles ne doivent pas conduire à brader les éléments les plus prestigieux de notre patrimoine.

JPP : — Professeur Panglosss, vous ne partagez pas les inquiétudes de notre invité n’est-ce-pas?

TP : — Absolument, l’affolement de notre jeune ami est le résultat d’une ignorance profonde de notre passé récent et plus ancien, d’un nationalisme mal placé, et d’un catastrophisme dont je soupçonne qu’il a pour objectif d’accroître artificiellement les ventes d’un petit essai sans grand intérêt. Certes, je peux comprendre la valeur de symbole de la Tour Eiffel. Mais il est erroné d’affirmer que la Tour a été bradée ; l’organisme gestionnaire de la Tour, Le « COmité Régional Représentatif des Organismes gérant des Monuments PUblics » ( C.O.R.R.O.M.P.U. ndlr) a tout simplement procédé à une augmentation de capital, et si le fonds d’investissement dont parle monsieur Candide détient désormais une participation majoritaire dans ce capital, il ne faut pas oublier que l’État reste actionnaire et dispose d’un droit de regard sur la gestion de la Tour. Enfin, l’intervention du fonds d’investissement, dont je me permets de rappeler qu’il associe des capitaux qataris, russes et chinois, a permis de financer les travaux indispensables sans lesquels la Tour n’existerait peut-être plus dans quelques années. Bref, il faut savoir vivre avec son temps et ne pas avoir une peur irraisonnée de la mondialisation : tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

FMC : — Pardonnez-moi, Professeur Panglosss, mais je doute de l’effectivité du pouvoir de contrôle de l’État sur la gestion de la Tour : dois-je vous rappeler que son premier étage va bientôt accueillir un complexe commercial, un karaoké géant, des restaurants russes et chinois, une mosquée et un temple bouddhiste? Dois-je vous rappeler que des bureaux très inesthétiques sont en cours de réalisation entre le deuxième et le troisième étage, trahissant l’œuvre de Gustave Eiffel, que des drapeaux qataris, russes et chinois flottent déjà sur toute la longueur de la Tour, et que le dernier étage, qui a été agrandi, abrite maintenant le siège social de F.U.C.K. Europe?

TP : — Et alors? Il ne s’agit que d’un bel exemple de rationalisation de l’espace. Vous n’ignorez pas que Paris manque cruellement de terrains constructibles. Alors seulement trois étages occupés sur plus de 300 mètres de hauteur, cela s’appelle du gaspillage. Quant à la mémoire de l’œuvre de Gustave Eiffel, vous me faites bien rire : croyez vous que Gustave Eiffel avait prévu à l’origine que l’on installerait des antennes radio et télé au sommet du troisième étage? Or, je me permets de vous rappeler que ces antennes ont été installées il y a plus d’un siècle et que l’expérience a été encouragée par Gustave Eiffel lui-même. Quelque chose me dit d’ailleurs que les récentes évolutions de la Tour n’auraient pas déplu à ce grand visionnaire qu’il était. Et pour finir, vous ne trouvez pas que les petits commerces du premier étage étaient un peu vieillots et décalés par rapport aux attentes du public d’aujourd’hui? Non, vraiment je ne vois pas le problème. Les touristes chinois peuvent maintenant acquérir des petites Tours Eiffel « made in China », dans de beaux commerces climatisés... C’est quand même mieux que les revendeurs à la sauvette sénégalais du début du siècle au Champ-de-Mars, dont les courses poursuites quotidiennes avec les forces de l’ordre suscitaient l’incompréhension et parfois l’anxiété des touristes. Cela avait effectivement un côté ridicule vous ne trouvez pas?

JPP : — Je crois Messieurs qu’il sera difficile de trouver un terrain d’entente sur ce point, mais je ne voudrais pas que notre débat se limite à la seule question de la Tour Eiffel. Monsieur Candide, vous évoquez également dans votre livre le contrôle par des investisseurs étrangers des palaces et autres hôtels de luxe. Pouvez-vous nous en dire un peu plus?

FMP : — En effet ; les palaces constituent un symbole du luxe et du savoir-vivre à la française, tout comme les casinos d’ailleurs. Leur intérêt touristique est évident. Il est extrêmement dommage qu’ils aient été vendus l’un après l’autre à des investisseurs étrangers.

Le phénomène n’est d’ailleurs pas nouveau. Je suis né en 2016. Savez-vous qu’en 2016, la quasi-intégralité des palaces français avaient déjà été rachetés par des investisseurs étrangers, principalement qataris? Quelques exemples : entre 2000 et 2016, ces investisseurs venus du désert se sont offert dans notre capitale l’hôtel Raffles (ex Royal Monceau ), l’hôtel Concorde-Lafayette, l’hôtel du Louvre, plus l’hôtel Lambert sur l’île Saint-Louis, sans oublier l’hôtel d’Évreux, place Vendôme. Et ce n’est pas tout : dans le même temps, à Cannes, l’hôtel Gray Albion, l’hôtel Majestic, le Carlton et le célèbre Martinez, sans oublier le casino Barrière « Croisette » et le casino Barrière « Les Princes » passaient sous contrôle d’investisseurs qataris, tout comme Le Palais de la Méditerranée à Nice.

Depuis, d’autres palaces ont été repris par des investisseurs asiatiques, moyen-orientaux, russes ou même américains et suisses. Il faut sauver les derniers grands hôtels encore français comme l’hôtel Fouquet’s sur les Champs Elysées. Et le combat ne se limite pas aux hôtels de luxe ou aux casinos. En 2015, la multinationale chinoise Jinjiang International a acquis Louvre Hôtels Group pour 1,5 milliard d’euros, marquant le début de l’offensive chinoise sur l’hôtellerie économique. Pour les auditeurs qui l’ignorent, Louvre Hôtels Group, c’est notamment les hôtels « Campanille », les hôtels « Kyriad » et les hôtels « Première Classe », entre autres. Les Chinois ont également régulièrement augmenté leurs participations dans le groupe Accor (Sofitel, Novotel, Pullman, Mercure, Ibis…) et ne cachent pas leur intention d’en prendre le contrôle. Même chose pour le groupe Pierre&Vacances-CenterParcs. En fait, au-delà de l’immobilier de prestige, c’est tout l’immobilier de rapport qui est aujourd’hui menacé.

TP : — Mais menacé de quoi au juste? Chaque fois que des investisseurs étrangers ont repris un palace ou une chaîne hôtelière, d’importants travaux de rénovation ont été réalisés. Les grands hôtels ont ainsi pu retrouver leur lustre et reconquérir une clientèle qui avait tendance à les délaisser. Quant à l’immobilier de prestige que vous évoquez, il ne me parait pas anormal que certains immeubles soient achetés par des investisseurs étrangers. Il y a là des effets de mode, mais c’est aussi ça, le prestige de la France auquel vous semblez tant tenir. Et puis vous le savez, les Français ont plaisir à accueillir des stars qui, de plus, font à l’étranger la promotion de notre beau pays.

FMC : — Hélas, les investissements étrangers ne se limitent pas aux achats de quelques personnalités médiatiques. Je vous évoquais tout à l’heure l’année 2016. Savez-vous qu’en 2016, le Qatar détenait déjà 35000 m2 sur les Champs-Elysées, et en particulier tout l’immeuble d’un ancien Virgin Megastore? À la même date, et toujours à Paris, le Qatar était déjà propriétaire de l’immeuble du Figaro, boulevard Haussmann, de l’immeuble du Printemps, sur les Grands boulevards, du Centre de conférences international de l’avenue Kléber, qui est depuis devenu l’hôtel Péninsula ; j’en oublie évidemment. Et le Qatar est loin d’être le seul investisseur étranger. En 2015, le groupe Morgan Stanley s’était déjà offert cinq immeubles à Paris et à la Défense, pour la coquette somme d’1,2 milliard d’euros. Déjà, à cette époque, la plupart des appartements de l’île Saint Louis appartenaient à des propriétaires étrangers. Il s’agissait du début d’un processus dangereux qui nous conduit à brader notre patrimoine.

J’ajouterai qu’un important catalyseur est venu accélérer cette dynamique : l’État a depuis 50 ans vendu une grande part du patrimoine immobilier historique qu’il détenait. En 2015, l’État possédait encore 4% des 43180 monuments historiques protégés. Les communes en possédaient 40%, le reste appartenant à des investisseurs privés. Mais les différents gouvernements, pour des raisons financières, ont bradé plusieurs monuments historiques de prestige. Et les propriétaires privés, eux aussi à court d’argent, ont été contraints de vendre. C’est ainsi que dans les années 2020, les célèbres Cheverny, Chenonceau, Ussé, Villandry ou encore le Clos-Lucé – dernière demeure de Léonard de Vinci – ont été acquis par des propriétaires arabes, russes ou chinois, sans que le gouvernement ne cherche à s’y opposer.

TP : — Tout cela ne nous empêche pas de vivre il me semble. Cela nous rapporte des capitaux et crée de l’activité dans notre beau pays, qui en a bien besoin.

FMC : — Certes, mais les investissements étrangers, de plus en plus nombreux dans l’immobilier de luxe, ont eu notamment pour effet mécanique d’augmenter le prix du mètre carré. Dans certaines agglomérations, les jeunes ménages en quête d’un logement ne peuvent plus suivre et sont obligés de quitter la ville qui les a vus naître. C’est le cas à Menton, Saint-Jean-de-Luz, Biarritz ou Ajaccio par exemple, comme dans pratiquement tous les centres-villes des grandes agglomérations. Les conséquences de cette hausse artificielle des prix de l’immobilier sur le pouvoir d’achat sont dramatiques. Dans les secteurs touristiques, ce sont également des acquéreurs étrangers qui possèdent les plus belles villas, notamment sur la Côte d’Azur. Seul le littoral corse a résisté à cette évolution grâce à l’activisme de la population locale qui a eu recours, il est vrai à des méthodes quelque peu explosives… Et enfin, on parle trop peu des acquisitions étrangères dans le secteur de l’immobilier dormant…

JPP : — Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est l’immobilier dormant?

FMC : — Oui, il s’agit de tout bien immobilier situé à l’écart des villes et des grands axes, en des lieux tranquilles et isolés. L’immobilier dormant comprend essentiellement des terres et des forêts, des étangs, de vieilles maisons, de vieilles fermes ou châteaux qui semblent à l’abandon, bref des biens peu demandés qui ne figurent pas sur le marché traditionnel de l’immobilier. Trois grands holdings internationaux, l’un au Luxembourg, l’autre à Singapour, le dernier dans l’Illinois, ont créé des sociétés immobilières dont la mission est de racheter en masse ce type de biens, souvent sous-évalués et peu recherchés par la clientèle française. Mais progressivement, ce sont des pans entiers du territoire qui passent sous contrôle étranger.

JPP : — François-Marie Candide, vous évoquez également dans votre livre le cas des exploitations viticoles. Seraient-elles, d’après vous, réellement menacées?

FMC : — Absolument. Permettez-moi un rapide retour en arrière : pendant des siècles, les principaux vignobles français ont appartenu à de grandes familles qui les exploitaient de père en fils, les rares ventes se réalisant entre propriétaires terriens initiés. La ruée des investisseurs chinois vers les vignobles français a débuté en 2008 avec l’acquisition d’un premier château bordelais, Latour-Laguens, par un géant du trading, « Longhaï », basé à Qingdao. Dans la période qui suivit, plusieurs dizaines de domaines sont passés chaque année sous pavillon chinois. Lors de cette première phase d’acquisitions, les transactions se limitaient à quelques dizaines de millions d’euros, loin du prix des grands crus classés. Certains acquéreurs étaient d’ailleurs de réels passionnés de la vigne, soucieux de préserver les vignobles qu’ils avaient acquis. On peut par exemple citer le Château Lezongars, un domaine de l’appellation Cadillac Côtes-de-Bordeaux, repris par un milliardaire chinois du nom de Niu Gang, cela ne s’invente pas… Il s’agit d’un château chargé d’histoire, construit sous Napoléon Ier par un célèbre négociant de Bordeaux, Pierre Ladurandie.

Mais on pourrait également évoquer Château Renon, autre AOC Cadillac, qui a été en 2014 le centième château racheté par des investisseurs chinois, après Château Laulan Ducos, dans le nord du Médoc, Château La Rivière en AOC Fronsac, ou encore le Château du Grand Mouëys à Capian, à l’est de Cadillac et le prestigieux Château Lascombes, un Margaux Deuxième cru, classé en 1855. Mais tous les investisseurs ne sont pas, hélas, des amateurs éclairés d’œnologie : il faut savoir que pour les riches chinois, acheter un château français, c’est un signe de réussite sociale. L’actrice chinoise Zhao Wei s’est ainsi offert le Château Monlot. Un milliardaire de Hong Kong a racheté le Château Mylord à Grézillac, dans l’Entre-Deux-Mers…

La liste est encore bien longue, d’autant que certains châteaux semblent avoir été acquis avec des fonds publics chinois! Depuis 2010, plus d’un domaine de Bordeaux sur deux mis en vente est racheté par un investisseur chinois.

JPP : — Mais il ne s’agit que de vignobles de second plan. Nos crus les plus prestigieux sont tout de même protégés il me semble?

FMC : — Hélas non : à partir de 2012, les investisseurs chinois ont jeté leur dévolu sur les domaines classés les plus prestigieux, dont la valeur atteint plusieurs centaines de millions d’euros. Le premier grand cru classé Saint-Emilion à passer sous contrôle chinois fut le château Bellefond-Belcier, acheté par monsieur Wang, un industriel spécialisé dans l’extraction de minerais. En 2013, un investisseur de Macao, Xiangzhong Yang acquiert la prestigieuse marque de cognac « Maison Menuet », médaille d’or à l’Exposition universelle de Paris en 1900. Depuis, les acquisitions de prestige se sont multipliées. Les vignobles bourguignons sont d’ailleurs également concernés : après la vente du prestigieux château de Gevrey-Chambertin à un investisseur chinois en 2012, pour huit millions d’euros, deux autres pépites sont passées sous contrôle étranger : en 2014, le château de Pommard a été racheté par un patron de la Silicon Valley, Michael Baum, et en 2016, un autre américain, Stanley Kroenke, également propriétaire du club de football d’Arsenal, s’est offert le domaine Bonneau du Martray, dont les vignes s’étendent sur la fameuse colline de Corton près de Beaune. Mais les Chinois restent les premiers investisseurs car ils jouent sur un triple tableau : premièrement, il s’agit de répondre à l’évolution des goûts des consommateurs chinois, de plus en plus nombreux à apprécier le vin de qualité. En second lieu, l’acquisition de domaines français constitue une parade face à la répression de la contrefaçon…

JPP : — Mais rassurez-moi : il est matériellement impossible de réaliser des contrefaçons de grands vins n’est-ce pas?

FMC : — Savez-vous qu’il circule plus de bouteilles de Château Lafite-Rothschild en Chine qu’il ne s’en est jamais produit en France? En achetant un domaine, les investisseurs chinois acquièrent du prestige, un savoir-faire, mais aussi une marque : ils peuvent ainsi commercialiser en toute légalité dans leur pays des vins produits en Chine et portant le nom d’un prestigieux château français. De plus, et ce troisième point n’est pas le moins important, les acquéreurs chinois de domaines viticoles réalisent un placement sécurisé de capitaux hors de leur pays.

Aujourd’hui, les investissements spéculatifs dans le bordelais mais aussi en Bourgogne – Château Gevrey-Chambertin, Vosne-Romanée et Nuits-Saint-Georges, rachetés en 2012 – ou en Champagne, sont contrôlés par deux grands groupes chinois concurrents : le groupe Ghonzaï qui a créé une immense chaîne de boutiques à travers la Chine pour commercialiser ses vins ainsi que de gigantesques entrepôts à température idoine.

Ce groupe a également créé sur la colline de Lushan un palais des vins, reproduction à l’identique du château de Versailles avec ses bâtiments et jardins à la française, qui abrite un gigantesque centre commercial en sous-sol dédié au vin.

Son principal concurrent, un groupe diversifié dirigé par le magnat Qu-Mou-Yé, a commencé son activité viticole en acquérant le Château Chenu-Lafitte en 2011, puis de nombreux domaines prestigieux principalement dans le bordelais. Outre la création d’un festival du vin, très populaire en Chine, ce passionné a lui aussi construit une réplique d’un château, bordelais cette fois-ci, entouré d’un vaste domaine résidentiel. Le groupe propose des cours d’œnologie, ainsi que la visite d’un temple du vin, qui expose au public toutes les phases de la chaîne de production, depuis les vendanges jusqu’à la mise en bouteille…

TP : — Jeune homme, vous reconnaissez vous-même dans ce petit cours que les investisseurs chinois ont permis de mettre en valeur notre production nationale et de promouvoir à travers le vin, la qualité et le romantisme des produits français… J’ajouterai que les Chinois constituent le fer de lance de l’innovation dans le secteur viticole. Il parait que les vins rouges au jasmin ou les rosés à la menthe connaissent aujourd’hui un certain succès…

FMC : — Oui, mais les investissements asiatiques ont également contribué à ruiner de nombreuses exploitations françaises, incapables de lutter contre cette nouvelle concurrence. De plus, les acquisitions chinoises ont entraîné un fort accroissement du prix des domaines, qui deviennent inaccessibles pour de jeunes exploitants désireux de se lancer. D’autre part, l’image des vins français est durablement ternie par ces évolutions, d’autant plus que les contrefaçons n’ont pas cessé, bien au contraire, ce qui jette un discrédit évident et durable sur toute la production viticole française. Quant aux investissements purement spéculatifs, ils contribuent à déstabiliser le marché, ce qui est économiquement préjudiciable, et rend les prix des produits très sensibles aux évolutions des modes de consommation ou aux priorités des investisseurs. Et ce phénomène ne concerne pas que les exploitations viticoles. Les Chinois, depuis une trentaine d’années, pratiquent une politique d’acquisition systématique de terres agricoles, facilitée par la crise du secteur, dont les conséquences à moyen terme sont pour le moins inquiétantes. Les responsables départementaux des Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer), en charge de la gestion du foncier agricole n’ont pas jugé utile de réagir face au bradage de milliers d’hectares de terres berrichonnes, charentaises ou sarthoises…

JPP : — Et comment expliquez-vous cette passivité?

FMC : — C’est pour moi incompréhensible. À titre de comparaison, lorsque les Chinois ont voulu racheter en 2016 l’entreprise australienne S.Kidman and C° – qui détient des terres agricoles couvrant 1% du territoire – le gouvernement australien a bloqué le processus, jugé « contraire aux intérêts nationaux ». Il est vrai que ces terres représentaient une surface équivalente à celle de l’Irlande… Mais chaque fois que cela est possible, les Chinois acquièrent des terres en Afrique, en Russie, en Europe de l’Est et même aux États-Unis!

TP : — Et à chaque fois, les Chinois paient les terres au prix fort et relancent l’activité agricole pour le plus grand profit des populations locales.

FMC : — Peut-être, mais pour ma part, je trouve inquiétant que les 4/5èmes des terres arables mondiales soient contrôlées par seulement trois multinationales, et ce dans l’indifférence générale…

JPP : — N’exagérez-vous pas un peu?

FMC : — Hélas non, et le phénomène n’est pas nouveau. Le processus de concentration s’est accéléré au début du siècle avec le rachat de Monsento par Bayer, la fusion de Dow et Dupont et l’absorption du suisse Syngenta par la multinationale chinoise Chemchina. Déjà en 2016, 75% des terres arables de la planète étaient aux mains de ces trois groupes.

JPP : — Dans quelle mesure la France est-elle concernée par cette stratégie d’acquisitions?

FMC : — Nous sommes évidemment en première ligne en raison de la qualité de notre production agricole. Lorsqu’en 2004, le spécialiste de la transformation de tomates Xinjiang Chaklis a racheté la coopérative agricole historique «Le Cabanon » dans le Vaucluse, on pensait qu’il s’agissait d’une opération isolée. Mais lorsque le groupe chinois Synutra a commencé à prendre le contrôle de la production laitière bretonne et normande en 2012, le doute n’était plus permis.

Même nos marques historiques passent progressivement sous contrôle chinois. Par exemple, pour la charcuterie, Cochonou et Justin Bridou appartiennent depuis 2014 à l’entreprise chinoise WH Group et sont cotées depuis cette date à la bourse de Hongkong…

Et les Chinois ne sont pas les seuls investisseurs : les Japonais deviennent très actifs sur le marché des terres agricoles. Quant aux Américains, ils prennent peu à peu le contrôle de nos entreprises agroalimentaires. Depuis fort longtemps les petits beurres Lu par exemple, ne sont plus français mais bien américains…

JPP : — D’après vous, un retour en arrière est-il possible?

FMC : — Je l’espère, car dans quelques années, faute de terres, les Français risquent de devoir importer des produits agricoles plus chers que s’ils les produisaient en France. On est en train de vendre notre pays par petits morceaux. Je le déplore. Et dans cette course effrénée pour attirer les investisseurs chinois ou arables, on passe piteusement sous silence la question du respect des droits de l’homme…

JPP : — D’un point de vue économique, les exploitations viticoles ou agricoles n’ont qu’une importance limitée, vous l’admettrez l’un et l’autre. Mais les investissements étrangers concernent évidemment d’autres activités. Professeur Panglosss, pourriez-vous nous donner votre point de vue sur le rachat d’entreprises françaises par des acteurs financiers ou industriels étrangers?

TP : — Bien sûr! Je crois que sur ces sujets, il convient de ne pas se limiter à une approche franco-française de la question. Depuis toujours les économistes ont montré l’intérêt des échanges internationaux, depuis Adam Smith ou David Ricardo. Les investissements internationaux existent depuis des siècles et les firmes multinationales ont largement contribué à la croissance de l’économie mondiale. Alors, il est vrai que certaines entreprises françaises passent sous contrôle d’investisseurs étrangers. À l’inverse, des investisseurs français acquièrent des entreprises étrangères. Certaines d’entre elles meurent, d’autres naissent, comme l’a si bien montré Joseph Schumpeter avec ce qu’il appelle le processus de « destruction créatrice ». Cela s’appelle le libéralisme, et nous devons nous féliciter de cette dynamique ainsi que de la disparition des frontières économiques. La « main invisible » règle l’économie et nous protège. Ne la bridons surtout pas!

FMC : — Je ne partage pas totalement votre point de vue. D’abord, essayez d’acheter une entreprise chinoise : la loi de ce pays l’interdit formellement. Les règles du jeu ne sont donc pas les mêmes pour tout le monde... Mais surtout, je crois que l’ensemble de notre patrimoine industriel et financier est en train de disparaitre ou de passer progressivement sous contrôle étranger, à la suite d’un long processus qui a véritablement commencé à la fin du siècle dernier. J’aimerais revenir sur quelques étapes majeures de ce processus :

- En 1992, les Ciments français passent sous pavillon italien et deviennent une simple filiale d’Italcementi Group.

- En 2000, la banque HSBC lance une OPA sur le CCF. Après quelques péripéties, la plus petite des grandes banques françaises, en excellente santé financière, passe ainsi sous pavillon britannique et s’appelle maintenant HSBC France.

- En 2003, à la suite d’une OPE surprise, le groupe Péchiney, spécialiste de l’emballage et de l’aluminium, l’un de nos plus beaux fleurons industriels, est « laminé » par Alcan. Ce groupe canadien va revendre Péchiney « à la découpe » : l’emballage à des Indiens, l’usinage à des financiers américains, etc… Seul élément moral de cette histoire, Alcan sera à son tour avalé en 2007 par le groupe minier anglo-australien Rio Tinto.

- En 2006, l’américain Quicksilver met la main sur le premier fabricant mondial de skis, le français Rossignol. La plupart de la production de cette entreprise centenaire (dont les chaussures Lange et les fixations Look) va alors être délocalisée à l’étranger. Ce sera d’ailleurs un échec et Rossignol sera par la suite revendue au fonds australien Macquarie puis au suédois Altor en 2013.

- En 2006, C’est aussi au tour du numéro 1 français de l’acier, Arcelor, d’être racheté par le géant indien Mittal, après six mois de surenchères boursières. Malgré ses promesses, Mittal sera contraint de fermer les aciéries de Gandrange et de Florange, enterrant ainsi l’ensemble du secteur français de l’acier.

- En 2008, Les Chantiers de l’Atlantique situés à Saint Nazaire, fleurons du patrimoine maritime français, sont revendus au coréen STX Offshore & Shipbuilders. Les Chantiers de l’Atlantique ont notamment construit les célèbres paquebots Normandie, France, Queen Mary 2, Harmony of the Seas… sans parler des navires de guerre comme le porte-avions Foch.

- En 2011, L’entreprise Rhodia, qui renouait avec la croissance, passe sous le contrôle du chimiste belge Solvay mettant un point final à l’épopée de l’ex champion français de la chimie, Rhône-Poulenc.

- En 2014, après de longues tractations, le chinois Dongfeng entre au capital de PSA Peugeot-Citroën. C’est une première : jamais auparavant un constructeur chinois n’avait acquis une part d’un grand constructeur occidental. Mais c’est aussi le début d’un processus qui conduira à la prise de contrôle définitive de PSA par Dongfeng en 2032. Toujours en 2014, le pôle énergie d’Alstom (70% du chiffre d’affaires du groupe) passe sous contrôle américain après avoir été acquis par General Electric. Il en est de même des marques Arcopal ou Pyrex, entre autres.

- En 2015, le célèbre Club Med, fleuron des entreprises du secteur du tourisme, est racheté par le chinois Fosun, à la suite d’une longue bataille boursière. Cette même année, le groupe finlandais Nokia fait main basse sur Alcatel-Lucent. C’est la triste fin de l’ex CGE, la Compagnie Générale d’Électricité, un des plus beaux fleurons industriels français. Et puis surtout, 2015 constitue une date charnière en raison de la cession par l’État de 49,99 % de la société de gestion de l’Aéroport de Toulouse-Blagnac (ATB) au consortium chinois « Symbiose », le début d’une longue série qui concerne les aéroports – Nice en 2020, Lyon en 2026 – les ports, les autoroutes ou les marchés d’intérêt national comme Rungis… Ces acquisitions importantes ne doivent pas faire oublier les multiples rachats de PME, plus de 1000 par an, comme les foulards Rodier, la dernière entreprise de dentelles de Calais, Desseilles Laces ou les pépites du prêt-à-porter Maje, Sandro ou Claudie Pierlot en 2016 par exemple.

JPP : — Vous évoquez dans votre livre le tournant de 2017. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi cette date est importante?

FMC : — Bien sûr! À partir de 2017, le processus s’est encore accéléré, avec la prise de contrôle du cimentier Lafarge par le suisse Holcim, puis un peu plus tard, l’OPA sur Scheider Electric par Cisco. Sans oublier la perte de Safran, une entreprise clé de la défense nationale… Quelques années plus tard, le groupe nucléaire Areva, trop endetté est acquis par Siemens, malgré une tentative de sauvetage de l’État. Puis c’est au tour de Danone de passer sous contrôle du géant « United Biscuits », une multinationale d’origine britannique de l’agroalimentaire, qui appartient depuis 2014 au turc « Yildiz Holding ». Je pourrais également évoquer le rachat de Renault par l’indien Tata en 2032 et qui sera revendue par la suite, ou la prise de contrôle de la Société Générale par City Group, ou encore l’absorption d’Eiffage par l’espagnol Sacyr…

À l’arrivée, nos plus beaux groupes industriels ou financiers sont passés sous contrôle étranger ou ont été démantelés, sans véritable réaction des Pouvoirs Publics. Et je ne parle pas des prises de participation dans les derniers grands groupes français. 2017 est une date importante mais cette stratégie de prise de contrôle de nos entreprises et groupes industriels date de la fin du XXème siècle : des fonds d’investissement étrangers se sont infiltrés dans des groupes comme Lagardère, EADS, Vinci, Veolia, Total, Vivendi ou LVMH, et ont par la suite régulièrement accru leur participation. Ainsi, et depuis le début du siècle, plus de 50% du capital de Sanofi-Adventis ou de Michelin est détenu par des actionnaires étrangers. Globalement, la part des étrangers dans le capital des entreprises du CAC40 est passée de 35% en 1998 à 50% fin 2016 et plus de 60% aujourd’hui, une situation sans équivalent dans le monde occidental.

Et ce processus ne se limite pas aux entreprises du CAC40 : les investisseurs étrangers contrôlent aujourd’hui plus de la moitié des entreprises cotées, PME incluses. Résultat, les dividendes versés par les groupes français ou des entreprises françaises plus modestes vont financer les pensions des retraités nippons ou américains. Et il ne faut pas s’attendre à des stratégies nationalistes de la part d’actionnaires étrangers. Dans beaucoup de cas, les centres de décision ne sont plus en France. Pour en revenir à 2017, cette date marque le début de la vague d’acquisitions d’entreprises françaises et européennes par l’Arabie Saoudite, à la suite de la création en 2016 du plus important fonds souverain au Monde : 2000 milliards de dollars à investir! Ce fonds a permis à la famille Saoud d’acquérir…

JPP : — Merci monsieur Candide, mais je crains que ces longues énumérations ne lassent nos followers. Il nous reste néanmoins quelques beaux groupes industriels, notamment dans le domaine de l’armement.

FMC : — Certes, mais pour combien de temps? Savez-vous que depuis le début du siècle, aucune entreprise française n’est en mesure de répondre aux appels d’offre lancés par le gouvernement pour l’acquisition d’armes légères. Lorsqu’il a fallu remplacer les vieux FAMAS vers 2018, nous avons dû faire appel à l’allemand Heckler & Koch GmbH. Il n’est jamais bon de dépendre de l’étranger pour l’achat d’armes, c’est une perte d’indépendance militaire dangereuse, et je ne parle pas des dramatiques destructions d’emplois

TP : — Pour ma part, je me réjouis de la disparition du paysage français d’entreprises responsables de guerres ou de pollution. La chimie ou la fabrication d’armes, bon débarras!

JPP : — Avant de poursuivre notre débat, je vous propose d’écouter le témoignage de Jean, ouvrier à l’usine de Sandouville, après le rachat de Renault-Tata par un groupe automobile coréen :

« Je m’appelle Jean Aymard. J’ai 47 ans et je travaille depuis 27 ans dans l’usine de Sandouville. Bien sûr, changer de patron, ça change la vie. C’était différent du temps de Carlos Gohn ou de Tata. Moi, au début, je trouvais plutôt sympas les techniciens de SalKong, qui débarquaient direct de Corée. Ils étaient perdus! On a dû tout leur montrer. C’est pas que ce sont de mauvais bougres, mais ils n’avaient pas nos habitudes de travail vous comprenez? Par exemple, figurez vous que lorsqu’arrive la sonnerie qui marque le changement d’équipe, ils se précipitent pour vérifier les machines sous toutes les coutures, ils rangent tout soigneusement, alors que nous, on a déjà rejoint le vestiaire depuis une bonne dizaine de minutes. C’est vrai qu’ils sont un peu maniaques avec les horaires et le respect des normes : au moindre défaut repéré, il faut stopper la chaîne. Mais même leurs cadres ont travaillé plusieurs semaines sur les chaînes d’assemblage, et nous les ouvriers, on apprécie. Le problème, c’est qu’on a été forcés d’adopter leur façon de bosser. Tous les matins, la journée commence par le lever des couleurs, un drapeau français, un drapeau coréen et le drapeau de Salkong. Nous avons dû apprendre à chanter l’hymne de l’entreprise en coréen. Quelle rigolade! Je ne me rappelle plus les paroles mais le traducteur nous a dit qu’en gros, ça voulait dire qu’on est heureux et fier de travailler pour Salkong, et qu’on est prêt à donner notre vie pour la bonne marche de l’entreprise ; des conneries quoi… Après, séance de gymnastique obligatoire. Il parait que c’est bon pour nous et pour l’entreprise. Il y a des copains que ça révulse, mais moi, ça me dérange pas, vu que c’est compté dans les heures de travail. En plus, Léa – c’est ma femme – me dit toujours qu’il faut que je fasse du sport, tout ça parce que j’ai pris deux ou trois kilos…

Mais c’est après que les problèmes sont arrivés. D’abord, on est responsable de notre matériel, que l’on doit toujours entretenir. Et surtout, notre travail de la journée dépend direct des commandes de la veille. Du coup, il faut sans arrêt personnaliser les voitures. On nous a dit que contrairement à avant, nous ne produisons que des bagnoles qui sont déjà vendues. Et il faut donc tenir les délais. Alors, mine de rien, on nous a supprimé les pauses café, les pauses pipi, les salles de repos, les horaires libres. On nous explique qu’il est normal de nous imposer des heures sup. lorsqu’il y a beaucoup de commandes. Je veux bien mais on les récupère jamais et je rate toujours l’apéro avec les copains. Le pire, c’est qu’ils ont créé des équipes avec des chefs dont le travail consiste à faire des rapports réguliers sur chaque ouvrier. Même si on n’est pas content, on a intérêt à la boucler, sinon, c’est la porte. Le Code du travail, ils s’assoient dessus : il paraît qu’ils ont obtenu des dérogations lors des négociations de reprise de l’entreprise. C’est pour ça qu’ils ont le droit de nous virer lorsqu’il y a moins de commandes : plus personne n’a de CDI. On a des contrats de trois mois renouvelables indéfiniment. Tous les trois mois, c’est l’angoisse…

Mais le plus grave, c’est pour les rémunérations : on n’a plus de fixe : là encore, notre paie dépend des commandes et des livraisons. Certains mois, on gagne correctement, d’autres pas du tout. Les banques, elles s’en foutent, elles disent qu’on n’a pas de revenus réguliers, alors pour les prêts, c’est mort. Par contre, ce qui est bien, c’est pour la famille : on peut avoir un logement pas cher dans le village Salkong, à deux pas de l’usine. Les enfants vont à l’école de l’entreprise ; ils apprennent l’anglais et le coréen, car on leur dit qu’en France ils n’auront pas de travail. Ma petite, elle nous a chanté hier soir l’hymne de Salkong : après seulement 8 jours de cours, elle a un meilleur accent que les copains. Le seul truc qui m’inquiète vraiment en fait, c’est l’avenir. On nous dit tout le temps que si l’usine n’est pas assez performante, on sera délocalisés au Nigéria. Déjà qu’on gagne pas beaucoup, alors avec les salaires africains…

JPP : — Des réactions après ce premier témoignage?

TP : — À l’évidence, l’usine a gagné en efficacité, et même si notre sympathique ouvrier mentionne quelques petits inconvénients, il est évident que l’on ne peut pas vivre en autarcie et que l’on est obligé de s’adapter aux modes de production dominants dans le Monde. Bref, je vois beaucoup de positif dans ce témoignage, et il me semble que le fonctionnement de cette usine peut être une sorte de modèle pour nos unités de production.

FMC : — Je ne peux sur ce point encore partager votre point de vue, Professeur : pour moi, la mondialisation économique, malgré certains aspects positifs indéniables, a tout de même eu pour effet de détruire un siècle d’acquis sociaux ; ce témoignage me semble pour cela assez significatif. Plus généralement, j’ai la conviction que dans un système économique fondé sur le capitalisme, il vaut mieux être le capitaliste que le salarié…

JPP : — Nous allons, si vous le voulez bien changer de sujet. En juin prochain débutera la prochaine coupe du Monde de football. L’équipe de France sera sponsorisée par les Émirats Arabes Unis. Est-ce que cela vous choque?

TP : — Mais pas du tout! Les associations sportives ont depuis fort longtemps été financièrement soutenues par des grandes entreprises ou organisations publiques. Le fait qu’il s’agisse ici d’une équipe nationale ne change pas grand-chose.

FMC : — Evidemment, le sport a besoin de soutiens financiers et les finances de l’État ne permettent pas de combler les besoins des clubs sportifs et des équipes nationales. Je peux donc comprendre même si, à titre personnel, je suis un peu nostalgique du temps où les grandes compétitions sportives – le tournoi des Cinq Nations, les Jeux Olympiques…– étaient réservées à des athlètes amateurs.

Ce qui me gêne davantage, c’est la mainmise générale des investisseurs étrangers sur le sport français et européen.

Et là encore, le phénomène n’est pas nouveau. Je regardais il y a quelques jours un reportage sur le sport au début du siècle. Je me souviens d’un match de foot entre le Paris Saint Germain et le Réal Madrid. Les joueurs des deux équipes arboraient des tenues floquées « Fly Emirates ». Peu après, on assiste à la plus prestigieuse compétition hippique organisée en France et qui s’appelait déjà le « Qatar Prix de l’Arc de Triomphe ». Le reportage, se termine par un résumé de la finale de la coupe de France 2020 de football entre l’OGC Nice, racheté en mai 2016 par des investisseurs chinois et américains, et le FC Sochaux, également sous pavillon chinois depuis 2015. Mais C’est le Qatar qui a été au début du siècle le véritable déclencheur de ce mouvement, avec – entre autres – le rachat du PSG. Le fonds « Qatar Sports Investiments » avait d’ailleurs dans le même temps jeté son dévolu sur le PSG Handball et d’autres clubs sportifs…

TP : — … qui ont pu grâce à cela acquérir un niveau international! Croyez-vous, jeune homme, que le PSG d’avant Ibrahimovitch, Beckham ou Cavani faisait rêver qui que ce soit? Croyez-vous que l’Olympique de Marseille aurait pu redevenir champion de France et d’Europe sans son rachat en août 2016 par l’Américain Franck McCourt qui a investi des millions de dollars dans le club?

JPP : — Les investisseurs étrangers interviennent également dans le secteur des médias. Que penser, selon vous, de cette évolution?

TP : — Je dirais qu’il s’agit d’une évolution inéluctable, car nous ne vivons pas en vase-clos. L’introduction dans la sphère médiatique d’intervenants internationaux n’a pour moi que des avantages : elle contribue au pluralisme de l’information et des spectacles, elle permet de stimuler la concurrence et a engendré un afflux de capitaux dont nous avions bien besoin.

FMC : — En 2012, Al-Jazeera a lancé sa version française d’Al-Jazeera Sports, – BeIn Sport – une chaîne réservée aux abonnés. Davantage de matchs et de compétitions sont accessibles à ceux qui peuvent y mettre le prix. Mais les chaînes françaises ont souffert de l’arrivée de ce nouvel intervenant, qui les a privées de l’attribution de plusieurs marchés, notamment sur le football. La faillite de Canal+ dans les années 2020 s’explique en partie par la concurrence des nouvelles chaînes étrangères.

Les téléspectateurs qui ne peuvent s’offrir d’abonnement ont d’autre part été privés de grands rendez-vous sportifs. Mais le plus inquiétant concerne la mainmise des acteurs étrangers sur l’information télévisée. Le contenu des programmes diffusés sur Al-Jazeera a toujours été un peu ambigu. Si cette chaîne propose des débats ouverts et variés, elle constitue également un outil de propagande du wahhabisme qatari. Mais depuis le lancement de la chaîne d’information d’Al-Jazeeera en français, de nombreux États ou groupes financiers ont compris à quel point la maîtrise des medias pouvait constituer un atout de leur politique de communication.

Je ne suis pas sûr que le téléspectateur français, qui est aussi citoyen, en ressorte gagnant…

JPP : — Je voudrais maintenant évoquer le marché de l’art, dont la France a été progressivement évincée au profit de Londres, New York ou Hong Kong…

FMC : — La France ne maîtrise plus le marché de l’art, mais celui-ci reste dynamique. Ce qui est pour moi le plus grave, c’est de voir nos trésors artistiques, peintures, sculptures ou autres partir à l’étranger, malgré une réglementation en principe protectrice. Peu de statistiques sont disponibles sur cette question. Mais il suffit de passer un après-midi chez Drouot pour voir à quel point les acheteurs étrangers sont présents et actifs.

TP : — Il existe effectivement un marché de l’art, qui obéit, là encore, aux règles de l’offre et de la demande. Cher Monsieur, cela ne vous choque pas que des antiquités égyptiennes soient exposées au Louvre, n’est-ce pas? Vous ne devriez donc pas vous lamenter de voir partir à l’étranger des œuvres d’artistes français. Je dirais même que vous devriez être fier de voir à quel point nos artistes, anciens ou contemporains, sont appréciés par les amateurs du monde entier.

JPP : — Mais tout de même, les œuvres majeures ne devraient-elles pas rester en France?