Comprendre le halal - Florence Bergeaud-Blackler - E-Book

Comprendre le halal E-Book

Florence Bergeaud-Blackler

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Beschreibung

Découvrez les secrets de la production halal.Cet ouvrage a été conçu pour apporter des réponses aux personnes qui se posent des questions sur le halal. Il propose un état des lieux d'un business moderne mondialisé, avec son historique religieux, ses implications financières et ses différentes certifications, car le halal, ce n'est pas que la viande. C'est aussi toute la nourriture, les cosmétiques, les produits pharmaceutiques, les compléments alimentaires et même une façon de vivre. Ce livre convivial et didactique va vous permettre de mieux cerner ce concept religieux, de mieux comprendre comment on produit du halal, où va l'argent du halal, quelles sont les nouvelles certifications et quelle est l'implication quotidienne de sa consommation. Ce guide devrait se trouver dans toutes les bibliothèques de quartier, les entreprises, les sections politiques, syndicales, les cantines, restaurants, hôtels, associations, les bureaux de ressources humaines, les universités, les écoles... Pour vivre en harmonie et comprenant l'autre mais aussi en l'informant.Un ouvrage pour mieux comprendre ce qu'implique une production halal. 

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Seitenzahl: 226

Veröffentlichungsjahr: 2013

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   I - Introduction

Bruno Bernard (BB)

Dans notre nouveau monde du XXIème siècle, le renouveau religieux est important mais l’origine de nos produits est confuse... Malgré tous les systèmes de traçabilité de notre alimentation, vous pouvez offrir à vos enfants des peluches en peaux de chats et leur donner des bonbons à la gélatine d’os de porc colorés avec des substances de cosmétologie. Imaginez alors la transparence pour des produits hahal...

Dans l’ouvrage, vous allez découvrir que l’industrie a totalement modifié les habitudes de l’origine des produits. Avant, il était simple de comprendre l’origine du poulet ou d’une crème. Dans notre monde village, quand nous mangeons un poulet, il est passé à 95 % par une chaîne d’abattage automatisée et notre crème a peut-être été fabriquée en France, conditionnée en Chine, emballée en Inde et achetée en Angleterre, avant de finir sur notre peau. Si nous avons trouvé de la colle dans le lait des bébés, je vous laisse deviner ce que l’on peut mettre dans votre crème solaire ou autre !

Il y a quelques années, en tant que directeur commercial export, je vendais du lipgloss (rouge à lèvre version moderne) et du vernis à ongles principalement sur les pays du Golfe, Iran en tête. La firme où je travaillais devait sans cesse être de plus en plus compétitive, et pour diminuer ses prix, elle se procurait des colorants non plus en Allemagne mais en Chine. Mon ami Gunter réalisait des audits en Asie pour bien contrôler la qualité des produits. Lors d’une mission, il m’indiqua que vu la problématique de la vache folle, les gélatines d’os des boeufs utilisées pour fabriquer les pigments de couleur rouge étaient remplacées. J’étais assez satisfait...

Après quelques mois, je lui demandais si les pigments minéraux rouges changeaient les formules sur le produit final. Première réponse, les colorants sont indiqués colorants sans plus et deuxième chose, ils ne sont pas minéraux mais organiques. Je demande si ce sont des algues Réponse : « Non, des os de porc, pourquoi » « POURQUOI », lui dis-je en retombant dans mon fauteuil... Parce que depuis des mois, des milliers de musulmanes se tartinent les lèvres et les doigts de graisse de porc, ce que beaucoup trouvent de surcroît répugnant. Nous organisons rapidement l’achat de nouveaux pigments et une modification des commandes. Un visa m’est délivré, un billet d’avion fourni et me voilà après quelques heures de vol en Iran.

Je m’excuse et là - surprise -, mon principal client qui a embrassé sa femme chaque matin avec ses lèvres « contaminées » me prend dans ses bras en me disant : « je ne t’en veux pas car tu nous a prévenu et tu t’es excusé ». L’erreur a des vertus, parfois, car il se met à m’expliquer que halal n’est pas seulement une technique mais plutôt un concept, qu’il y a des règles, qu’elles sont plus ou moins connues et appliquées des musulmans eux-mêmes, que les nouvelles technologies rendent urgent la nécessité de fournir des repères aux industriels qui croient avoir fait le tour de la question mais ne connaissent rien… Je me sens évidemment concerné. C’est là le début de ma quête de lecture de nombreux ouvrages, de rencontres avec des experts, des personnalités religieuses, des consommateurs musulmans, de voyages en Europe et en terre d’islam, quête qui aboutit à cet ouvrage avec ma collègue sociologue Florence Bergeaud-Blackler.

L’idée de départ de ce livre est de s’adresser à tous, musulmans et non-musulmans. Il ne s’agit pas de parler du halal comme le ferait un mufti ou un imam à partir des textes religieux, mais plutôt d’expliquer comment et par qui le halal est devenu un marché, et un marché globalisé colossal. La consommation halal concerne une grande part des 20 % de la population que constituent les musulmans dans le monde. 18 % d’entre eux seulement vivent dans un pays arabe, les autres sont surtout concentrés sur le continent asiatique. Les minorités musulmanes des pays occidentaux sont également de plus en plus nombreuses à consommer des produits halal, et elles ont un pouvoir d’achat élevé. Le marché halal pourrait compter à la fin de la décennie suivante un cinquième des échanges agroalimentaires mondiaux !

Nous voulons montrer que ce nouveau marché n’est pas synonyme de retour à la tradition religieuse, mais qu’il est plutôt un produit de la mondialisation, simplement inimaginable sans les progrès technologiques de ces dernières décennies dans le secteur agroalimentaire. Qu’on le veuille ou non, le marché halal est impensable sans la mondialisation libérale; le comprendre c’est déjà relativiser, voire abandonner les nombreuses préconceptions erronées qui le frappent. Nous laissons aux religieux le soin de nous expliquer le sens profond du halal en islam; ils sont infiniment plus légitimes et compétents que nous et il existe de nombreux ouvrages théologiques sur ces questions.

Nous nous en tiendrons pour notre part à expliquer au lecteur ce qu’est la qualité halal appliquée aux objets de consommation et qui s’adresse à des consommateurs, qui ne sont pas tous nécessairement pratiquants musulmans, croyants musulmans ou même seulement musulmans.

    II - Le halal : un business moderne

BB

La première question est de savoir si tradition ou religion et business peuvent réellement se conjuguer.

Florence Bergeaud-Blackler (FBB)

Le lien entre culture religieuse et propension à faire des affaires et surtout à réussir dans celles-ci a été établi pour la première fois par un des fondateurs de la sociologie, Max Weber, dès le début du XXème siècle. Dans l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904), Weber montrait qu’il y avait un lien entre le développement du capitalisme et ce qu’il appelait un éthos protestant. A partir d’un constat empirique sur l’Allemagne de son époque (les protestants sont plus riches que les catholiques), il tentait d’expliquer que l’esprit capitaliste procédait d’une éthique religieuse qui permettait de justifier le profit. Le souci calviniste du salut des âmes des protestants motivait et justifiait le profit, c’est-à-dire le fait d’accumuler de la richesse, faisant passer à l’arrière- plan la jouissance des biens terrestres que procure l’enrichissement.

Pour Weber, l’avènement du capitalisme signe la naissance des sociétés modernes, où le profit repose sur la division et la rationalisation du travail.

Même si ses thèses ont été depuis largement discutées et réfutées par certains - l’historien Braudel a démontré que le capitalisme existait bien avant le calvinisme -, c’est quand même Weber qui a rompu de manière magistrale avec l’idée selon laquelle l’ordre du religieux est traditionnel et immuable, qu’il est un frein à la modernité. Curieusement, ce que l’on a retenu de sa thèse, c’est l’exception protestante alors qu’en réalité, sa démonstration a surtout valeur d’exemple, les religions pouvant être des moteurs de croissance économique.

J’ai remarqué par exemple que le rapprochement entre dogmes islamique et protestant sert souvent à justifier l’essor économique de telle ou telle région dominée par l’islam. On dit notamment que les tigres anatoliens de Kayseri en Turquie ont réussi un décollage économique grâce à leur « islam calviniste ». En définitive, il est inutile d’aller chercher de l’éthos protestant là où il n’y en a pas. Les religions, en particulier les trois religions monothéistes qui dominent notre planète, sont des systèmes de sens bien équipés pour s’adapter, justifier a priori ou a posteriori, et favoriser la modernisation résultant d’une combinaison complexe d’éléments démographiques, sociologiques, politiques et économiques.

Toutes les religions, et l’islam n’échappe pas à la règle, se fondent sur des doctrines sans cesse relues et réinterprétées pour s’adapter à la praxis, l’ensemble des activités humaines. Pour perdurer, une religion doit assumer une tension permanente, en affichant non seulement son souci pour la tradition et le conservatisme, mais également en incorporant effectivement la modernité et le progrès.

BB

L’islam n’est donc pas incompatible avec la modernité mais concrètement, comment une religion établie il y a 1500 ans peut-elle fonder un des marchés les plus dynamiques Qui négocie quoi et comment

FBB

Il convient d’aborder les fondamentaux de l’islam, en soulignant le grand souci qu’ont eu très tôt les héritiers de conserver l’islam d’origine, tout en essayant de l’adapter aux changements temporels. Cela permettra de nous familiariser avec certains des termes islamiques que nous utiliserons par la suite.

L’islam est une religion définie comme « un système divin qui mène celui qui le suit à la rectitude et à la vertu dans cette vie, et au salut dans l’autre vie »1. L’adhésion à une religion nécessite une posture qui est celle de la croyance assumée, et de façon particulièrement explicite en islam celle de soumission (c’est d’ailleurs le sens étymologique de Islam). Les croyants acceptent d’être des muslimun (soumis) à la volonté de Dieu, telle qu’elle est exprimée dans le Coran et dans la Sunnah, lesquelles constituent les deux principales sources du droit musulman. Le Coran est la première source du droit. Il s’agit d’un texte révélé directement par Dieu à Muhammad le Prophète de l’islam (francisé sous l’appellation de Mahomet). Sa révélation s’est effectuée sur une période de 22 ans, « descendue » par fragments, par série de 5 à 10 versets, selon des circonstances spécifiques qu’il importe de connaître pour en comprendre le sens. D’après la tradition musulmane, les scribes auraient noté sur du papyrus, des morceaux de cuir, des tessons de poterie, des omoplates ou des côtes de chameaux les versets révélés en arabe à Mahomet (lui même illettré). Le tout aurait été rassemblé après la mort de celui-ci en l’an 632 pour constituer la version de ‘Uthman, dont l’unicité et l’authenticité ne peuvent aujourd’hui être contestées par un musulman, sous peine d’être accusé d’être un mécréant ou un apostat (celui qui renonce à sa religion) 2.

La Sunnah est la deuxième source du droit musulman, et rassemble l’ensemble des dires, faits et approbations implicites ou explicites attribués au Prophète et à ses compagnons. C’est un ensemble de récits de témoignages (hadith) transmis par ceux qui ont connu et accompagné le Prophète, mis en écrit selon des règles précises. Les récits (matn) sont rapportés avec mention de l’isnad (la chaîne des rapporteurs qui permet d’identifier le canal par lequel le récit est arrivé au dernier transmetteur). Sur la base de la chaîne de transmission, il est ainsi possible de distinguer une Sunnah authentique, sans vice dans la transmission, d’une Sunnah faible (avec quelques doutes sur la qualité de la transmission), voire encore d’une Sunnah falsifiée lorsque la transmission est considérée défectueuse. La Sunnah permet de légitimer ou de compléter les interprétations coraniques. En plus de ces deux sources issues de la révélation, il existe des sources rationnelles, notamment celle de l’ijtihad, qui correspond à une action visant à pénétrer le sens intime des sources révélées par le Coran et la Sunnah, pour en déduire une règle applicable au cas concret à résoudre. Cet « effort rationnel » a donné lieu à l’institution de la fatwa qui est un avis religieux émis par un mufti après consultation de personnalités et experts. Nous reparlerons plus tard des fatwa sur l’abattage rituel. L’arsenal méthodologique mis en place pour rationnaliser et limiter le nombre des interprétations ne les a toutefois pas annulées. Ces divergences ont formé des écoles de pensée et donné lieu à la constitution d’écoles juridiques (madhhab), dont les quatre grandes dominantes aujourd’hui dans le monde sunnite sont l’école hanafite, l’école malikite, l’école shafi’ite et l’école hanbalite. Il existe des différences d’interprétation entre les écoles concernant la liste des animaux permis à la consommation ou le degré de tolérance aux substances alcooliques, mais nous y reviendrons. La répartition géographique des principales écoles sunnites est illustrée ci-dessous. Le malikisme est africain, le hanafisme proche et moyen-oriental ainsi qu’ asiatique, le shafi’isme est est-africain et compte une très importante population extrême-orientale dans le sud-est asiatique. Les hanbalites sont concentrés dans la péninsule arabique. En Europe, la Belgique et la France sont dominées par les malikites maghrébins et dans une moindre mesure, les hanafites turcs lesquels sont majoritaires en Suisse. Sur le continent américain, la diversité des origines des populations musulmanes est telle qu’aucune école juridique n’y domine.

Les différences entre les écoles subissent les effets de la mondialisation, en particulier dans les pays d’émigration où les minorités musulmanes proviennent de différentes régions du globe et tendent à harmoniser leurs interprétations. Les musulmans n’ont en effet aucune obligation de s’en tenir à la doctrine de l’école qu’ils suivent habituellement; ils peuvent sur un point particulier se référer à une autre.

Source : Madhhab (écoles juridiques), Wikipedia

BB

Vous me dites que le marché halal s’est constitué sans attendre l’élaboration d’une norme religieuse

FBB

Oui, et cela semble logique car en pratique, les autorités religieuses ne proposent pas des fatwas spontanément; elles sont gardiennes de la tradition et donc leur posture est d’énoncer des règles en réponse à des demandes motivées par des problèmes inédits à résoudre. Dans le cas du halal, le marché s’est rapidement développé dans le monde sans avis religieux autorisé, c’est-à-dire que les acteurs économiques ont constitué des standards halal pour les produits de consommation sans coordination et souvent, sans l’aval d’institutions religieuses. Quand vous achetez un produit casher, vous êtes en mesure d’identifier une garantie rabbinique personnalisée, une allégation vous signale que le produit que vous avez entre les mains a été contrôlé par tel ou tel rabbin. Quand vous achetez halal, vous avez dans certains cas, mais pas toujours, une information indiquant l’origine de cette garantie.

Dans le judaïsme, la cacheroute est une manifestation de l’autorité religieuse. Son organisation apporte une légitimité religieuse et communautaire : elle est donc symbole de pouvoir. Elle est devenue également une source de pouvoir puisque la rémunération du service de contrôle apporte des revenus, crée des emplois et permet de financer des activités communautaires.

C’est à partir du Moyen Age que la shehita3 s’est constituée en activité spécifique, exercée par un personnel spécialisé, le shohet, un individu spécialement entraîné et ne pouvant exercer que sous autorisation rabbinique. « Le hercher, l’attestation qu’un produit suit les règles de la cacheroute, est devenu la reconnaissance publique que celui qui détient ce pouvoir d’accorder ou non l’attestation est l’autorité religieuse légitime de l’endroit»4. Autrement dit, le contrôle de la cacheroute est un attribut nécessaire de l’autorité religieuse. Inversement, la confiance des consommateurs ne porte que sur une cacheroute rabbinique.

Ainsi, en 1992, un shohet israélien a tenté de lancer un système de cacheroute sans autorisation rabbinique, plus économique, mais sans succès. L’autorité rabbinique sur la cacheroute ne peut être remis en question que par une autre autorité rabbinique, mais elle n’est pas menacée par le marketing laïc.

Le marché halal n’a pas été constitué sur ces bases. La dynamique de développement du marché halal est née dans les pays industrialisés sans tradition musulmane, au début des années 70-80, d’une part, pour faciliter l’exportation vers les pays musulmans et d’autre part, pour satisfaire une demande de produits islamiques des minorités musulmanes immigrées. Il s’agissait pour les pays producteurs de viande, c’est-à-dire les pays riches industrialisés, d’exporter des carcasses et des produits carnés vers des nouveaux marchés, dont certains pays musulmans, ce qui impliquait de satisfaire leurs conditions d’entrée, notamment celle de l’égorgement rituel des animaux. Déjà familiarisé avec la shehita (technique d’abattage pour produire de la viande casher), les producteurs occidentaux ont commencé à abattre une partie des carcasses « selon le rituel islamique », c’est-à-dire le plus souvent sans autre changement sur la chaîne d’abattage que l’emploi d’un musulman, recruté localement, ou envoyé par le pays importateur, au poste de saigneur. La consommation intérieure des minorités musulmanes constitue le second booster du développement du marché de la viande halal, à partir des années 80 et 90 dans les pays à forte présence minoritaire musulmane, comme par exemple la France, la Belgique, le Royaume-Uni et l’Allemagne. Nous y reviendrons.

On s’en souvient peu aujourd’hui, mais il y a seulement une vingtaine d’années, la légitimité d’un marché de viande halal n’allait pas de soi. Le Sheikh Yûsuf Al-Qaradâwî 5 écrivait dans un best-seller des années 80, intitulé « Le licite et l’illicite en Islam », que les musulmans pouvaient consommer la viande des « Gens du Livre », c’est-à-dire des chrétiens et des juifs, donc la viande produite dans les pays d’Europe. Une autre question se posait également, qui n’était pas clairement tranchée, de savoir si le musulman avait l’obligation de se plier aux injonctions alimentaires quand il voyageait hors du dar al islam, c’est-à-dire en dehors du monde musulman. La réponse était qu’il lui suffisait dans ce cas de bénir la viande avant de la consommer pour qu’elle lui soit licite. Jusqu’au début des années 90, période où les boucheries se distinguaient par des appellations culturelles plutôt que religieuses (boucherie orientale, du Rif, d’Oran), manger une viande abattue selon le rite musulman n’était pas toujours considéré comme une obligation par les musulmans sociologiques. On imaginait d’ailleurs que les jeunes musulmans sécularisés se détourneraient de l’islam et des contraintes des règles alimentaires, comme on avait pu l’observer chez les juifs sécularisés. Mais il n’en a pas été ainsi. Les tabous alimentaires sont restés très forts de la génération des primoarrivants à celles qui l’ont suivie, et le marché de la viande puis des produits halal a connu une croissance exponentielle. Le célèbre Sheikh est donc revenu sur ce qu’il avait écrit dans son ouvrage, ajoutant que si la nourriture des « Gens du Livre » était certes consommable, la fabrication par les musulmans de leur viande eux-mêmes était tout de même préférable.

Ce décalage entre la dynamique du marché et les positions religieuses perdure encore aujourd’hui, de sorte que les commentaires des autorités religieuses viennent le plus souvent non pas supporter, mais valider a posteriori les méthodes de fabrication du halal prônées par les industriels. Il perdure un hiatus entre ce que les religieux définissent comme étant halal et ce que les acteurs du marché désignent par ce terme. Pour les religieux, halal signifie licite. Est licite tout ce qui n’est pas formellement interdit (haram) à un musulman. Les religieux ne définissent pas ce qui est licite; en revanche, ils désignent comme illicite tout acte punissable ici-bas et dans l’au-delà, et récompensé dans l’au-delà s’il n’est pas accompli.

Pour les acteurs du marché, halal est un signe de « qualité » qui marque un produit préférentiellement destiné à la consommation des musulmans. Dans le premier cas, le périmètre de la licéité est défini par celui de l’interdit, alors que dans le second cas le halal est conçu comme une qualité ou une garantie supplémentaire. Du point de vue du commerçant, un objet qualifié de halal est un produit de consommation comparable aux autres, qui a en plus cette particularité d’être islamo-compatible. Le service additionnel est vendu par les acteurs économiques à un prix qui dépasse son coût; c’est ainsi qu’une qualité religieuse produit de la valeur marchande.

BB

Quels sont les fondements religieux du halal, qu’est-ce qui est permis ou pas, etc.

FBB

Je ne vais pas ici vous faire la liste des versets du Coran ou des hadiths authentiques sur lesquels les exégètes s’appuient pour énoncer ce qui est permis ou interdit en matière alimentaire en islam. Je renvoie aux travaux de Aldeeb Abu-Sahlieh ou de Mohamed Benkheira. D’après mes enquêtes dans les abattoirs et boucheries halal d’Europe, les produits halal sont fabriqués sur la base de quelques principes que les industriels ont adopté de façon consensuelle, une sorte de plus grand commun dénominateur du halal.

Le minimum islamique portant sur la composition du produit halal se résume ainsi :

pas de viande issue d’animaux prohibés;

pas de viande non rituelle;

pas d’alcool en quantité décelable.

Le minimum islamique portant sur l’abattage rituel inclut :

mise à mort de l’animal par égorgement (plusieurs techniques possibles);

mise à mort opérée par un musulman (homme ou femme);

prononciation explicite ou seulement intentionnelle de la

tasmiyya;

l’orientation de l’animal vers la Mecque au moment de la saignée.

Plus en détails

Les animaux dont les viandes sont prohibées.

Le porc est le plus connu parce que c’est le seul animal explicitement prohibé, à quatre reprises, dans le Coran. Il faut ajouter tous les animaux carnivores, presque tous les reptiles et insectes. Certains animaux aquatiques autres que les poissons sont prohibés par certaines écoles juridiques. Les hanafites, par exemple, estiment que certains crustacés et mollusques sont illicites. Concernant le porc, sa consommation est systématiquement prohibée, mais l’école hanafite considère que lorsqu’il est transformé en gélatine comme composant additif, sa composition moléculaire change et il n’est donc plus impur (Marei).

La viande non rituelle.

La viande d’un animal qui n’a pas été abattu selon une méthode licite est illicite. Elle est considérée non seulement comme impure, mais aussi polluante. Par exemple, un animal mort ou qui meurt par chute dans un puits pollue la source d’eau. Cette précision est importante car la notion de pollution fonde le principe d’isolement des viandes halal dans un environnement effectivement ou potentiellement impur.

L’interdit de l’alcool.

Pour l’école chaféite, tout ce qui contient de l’alcool est prohibé à la consommation, quelle que soit la teneur en alcool. Les hanafites sont plus souples sur cette question et sans pour autant autoriser la consommation d’alcool, ils tolèrent l’existence dans certains produits alimentaires de substances contenant de l’alcool à dose minime (comme la vanille, par exemple).

Les techniques islamiques de mises à mort.

Pour être licite, la viande doit provenir d’un égorgement rituel par dhabh, nahr et aqr.Le dhabh consiste à trancher la gorge de l’animal, le nahr à enfoncer le couteau au bas de la gorge et le aqr à infliger une blessure sanglante mortelle. Dans tous les cas, l’animal doit mourir uniquement du fait de l’écoulement de son sang.

Le statut, l’identité et la conscience de l’individu responsable de la mise à mort.

La religion de l’animal a fait l’objet d’abondantes discussions dans la littérature islamique classique. Le genre de celui qui tue l’animal est rarement un élément discriminant : hommes comme femmes peuvent procéder à la mise à mort d’un animal. Pour que sa chaire soit licite, l’immolation de l’animal doit être effectuée par un individu dont la conscience n’est pas altérée. Le degré de piété et l’appartenance à l’islam sont rarement considérés comme nécessaires pour accomplir l’acte d’abattage. L’islam n’a d’ailleurs pas, comme le judaïsme, institué de sacrificateur. L’appartenance à l’islam n’a jamais été unanimement reconnue comme une condition obligatoire pour abattre des animaux destinés à la consommation des musulmans, en revanche, les viandes des animaux abattus par des « Gens du Livre » ou « scripturaires », c’est-à-dire des juifs et des chrétiens, sont jugées consommables par des musulmans.

La tasmiyya.

Sur le plan doctrinal, la formule d’invocation du nom de Dieu n’a pas de caractère obligatoire. Ce qui est discutable est le fait de ne pas la prononcer de façon volontaire, et illicite le fait de prononcer un autre nom que Dieu.

Pour aller plus loin….

Aldeeb Abu-Sahlieh Sami A. (2002), « Introduction à la société musulmane. Fondements, sources et principes », Paris, Éditions Eyrolles, 2006, 462 p.

Benkheira, Mohamed. Hocine. (1996), « Chairs illicites en Islam. Essai d’interprétation anthropologique de la notion de mayta », Studia Islamica (84): 5-33.

Benkheira, Mohamed. Hocine (1998), « Sanglant mais juste : l’abattage en Islam », Etudes Rurales (147-148): 65-79.

Benkheira, Mohamed. Hocine (1999), « Lier et séparer. Les fonctions rituelles de la viande dans le monde islamisé », L’Homme (152): 89-114.

Benkheira, M. H., Mayeur-Jaouen C., et al. (2005), « L’animal en islam », Paris, Les Indes savantes.

1 Aldeeb Abu-Sahlieh Sami A. (2002), « Introduction à la société musulmane. Fondements, sources et principes », Paris, Éditions Eyrolles, 2006, p. 22.

2 L’apostasie est punie dans certains pays musulmans; elle peut même être passible de la peine de mort comme en Arabie Saoudite.

3 L’abattage selon le rite juif.

4 Julien Bauer, p. 45.

5 Yûsuf Al-Qaradâwî (en arabe : ) est président de l’Union Internationale des Savants Musulmans (oulémas), ainsi que du Conseil Européen pour la Recherche et la Fatwa.

  III - La certification halal

Les origines du marché de la certification halal

L’origine du développement du marché de la certification halal correspond à l’émergence à la fin des années 90 d’une nouvelle figure : le « consommateur musulman ». Des enquêtes sociologiques et quelques études de marché confidentielles observent, chez les familles musulmanes, un intérêt croissant pour les produits halal, qui va audelà des logiques de consommation ethnique. Des algériens vont à la boucherie du Rif et des marocains à la boucherie d’Istanbul pour y acheter de la viande sacrifiée, remettant en question les traditionnels clivages ethniques et les allégeances communautaires; des jeunes musulmans qui n’ont reçu aucune éducation religieuse manifestent leur préférence pour le kebab garanti halal; de nombreux enfants de familles musulmanes ne mangent pas à la cantine, etc.

Le marché de la certification halal se constitue au début des années 2000, à l’initiative des opérateurs économiques, pour informer et rassurer les consommateurs dans un contexte d’accroissement de la concurrence due à l’ouverture des marchés, aux effets sur l’offre et la demande de la succession de crises sanitaires de la décennie.

La crise dite « de la vache folle » entraîne des embargos sur la viande européenne, qui connaît alors une surproduction ovine et bovine sur le marché intérieur. En France, le marché de la viande halal, qui a toujours été jusqu’ici un marché de dégagement des ovins de moindre qualité, va alors absorber la surproduction ovine et bovine qui ne peut être exportée. Les négociants vont commencer à abattre en mode halal et les abattoirs français, contraints à des mesures de requalification de leurs équipements du fait des nouvelles réglementations européennes en matière d’hygiène et de sécurité, vont entreprendre des restructurations, tandis que certains, condamnés à disparaître, tenteront de se sauver en s’équipant de matériel de contention pour attirer les négociants en viande rituelle. Au niveau du détail, la surproduction entraîne une baisse des prix de la viande, une augmentation de la qualité, et l’on voit alors se multiplier les épiceries et boucheries halal, gérées par une main d’œuvre familiale bon marché et qui bénéficient de réduction de taxes à la création d’entreprises en secteur sensible (elles s’installent dans les quartiers immigrés des centres-villes puis dans les banlieues). Du côté de la demande, les crises de la vache folle, de la dioxine du poulet, de la fièvre aphteuse et autre grippe aviaire vont contribuer à rendre les consommateurs plus méfiants et demandeurs de garanties. La viande halal est alors perçue par les consommateurs musulmans comme une viande contrôlée dont les risques de transport du prion de l’ESB ou d’autres agents infectieux sont minimisés.

Les certificats islamiques, des sésames pour pénétrer les marchés agroalimentaires des pays musulmans