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L'alliance de la science et de la foi
Pour beaucoup de nos contemporains, science et foi ne font guère bon ménage. Chaque progrès de celle-ci ferait reculer celle-là, de sorte que les croyants se trouveraient acculés, faute d'arguments, à reconnaître l'obsolescence de leur foi.
Or il n'en est rien et c'est ce que montre avec brio l'ouvrage de François-Xavier Nève. L'auteur démontre à grand renfort d'arguments pertinents que les sciences ne s'opposent nullement à la foi chrétienne.
L'auteur remonte le cours des siècles jusqu'aux origines du christianisme en suivant parallèlement l'évolution des sciences et de la pensée.
En conclusion de l'ouvrage, l'auteur nous livre le fond de sa pensée et le contenu vivant de sa foi.
Un ouvrage qui tente de montrer que la science n'éloigne pas de la foi, bien au contraire !
EXTRAIT
Cet essai espère conforter les croyants désemparés par l’air du temps, rempli de ce soupçon : « La science a désormais et définitivement détruit toute possibilité de croyance ». J’espère toucher surtout les jeunes, par exemple de l’âge de mes étudiants, qui respirent cet air du temps depuis l’enfance, et pour qui souvent la cause paraît entendue. En outre, de plus en plus, à cause de cela, dans la société occidentale, flotte un sourire goguenard à l’encontre du christianisme et des chrétiens. À quoi bon encore leur expliquer qu’ils croient au
Père Noël ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
François-Xavier Nève est docteur en linguistique. Il a étudié et enseigné dans des université du monde entier, en Belgique, France, Grande-Bretagne, Canada, Algérie, Chine, île Maurice, Inde.
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Seitenzahl: 347
Veröffentlichungsjahr: 2017
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À Paul Romus, saperlipopette !
Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup y ramène(Francis Bacon, 1561-1626)
L’infini n’a rien d’effrayant ;L’azur sourit à la chaumière ;Et la terre est heureuse, ayantConfiance dans la lumière.(Victor Hugo)
L’origine de tout savoir, c’est l’émerveillement devant le monde tel qu’il est(Aristote)
Ce qu’un être humain peut goûter de plus beau et de plus profond, c’est le sens du mystère.C’est le principe qui anime la religion et toute vraie démarche d’art ou de science.Qui ne l’a pas goûté est mort ou au moins aveugle. Dans toute expérience vivante, il y a quelque chose qui échappe à notre mainmise.Sa splendeur sublime nous atteint par ricochet. L’admettre amène à s’émerveiller de ces secrets et, humblement, à tenter de savourer par l’esprit ne fût-ce que le reflet de l’organisation grandiose de tout ce qui existe.(Albert Einstein)
Jean-Marie Pelt
L’air du temps n’est guère favorable au christianisme. Certes on parle beaucoup de spiritualité, mais cela sous-entend généralement les spiritualités orientales. Loin de moi l’idée d’être critique à leur égard car elles ont sans doute beaucoup à nous apprendre et je m’y sens très à l’aise. Mais tout de même vingt siècles de spiritualité chrétienne ne sauraient être effacés d’un trait de plume et peut-être faudrait-il s’y prendre à deux fois avant de jeter le bébé avec l’eau du bain.
Pour beaucoup de nos contemporains, et sans doute pour la plupart, science et foi ne font guère bon ménage. Chaque progrès de celle-ci ferait reculer celle-là, de sorte que les croyants se trouveraient acculés, faute d’arguments, à reconnaître l’obsolescence de leur foi. Or il n’en est rien et c’est ce que montre avec brio l’ouvrage de François-Xavier Nève. L’auteur démontre en effet à grand renfort d’arguments pertinents que les sciences ne s’opposent nullement à la foi chrétienne. Certes l’auteur se garde bien de faire du concordisme à la manière des fondamentalistes d’Outre-Atlantique qui croient lire dans la bible l’histoire scientifique de l’univers, de la terre, de la vie, et de l’homme. Tout au contraire, sa démonstration vise à lever les contradictions apparentes, en se démarquant de tout fondamentalisme. Il note d’abord que l’univers a eu un commencement, le fameux big-bang, ce qui n’exclut nullement l’œuvre créatrice d’une cause première pour employer le langage des philosophes. Bien plus, les caractéristiques physiques de l’univers sont telles qu’elles impliquaient quasi nécessairement l’émergence de l’homme ; que ces caractéristiques initiales eussent été différentes, même de manière infime, et jamais l’homme ne serait apparu. C’est ce que bon nombre de scientifiques qualifient de principe anthropique. Selon eux, l’univers serait dès l’origine « gros » de l’homme, fruit ultime d’un processus d’évolution se déroulant sur plus de treize milliards d’années et dont il est l’ultime aboutissement. Quant aux découvertes les plus récentes découlant de la physique quantique et de l’astronomie, elles ne cessent de faire reculer les limites de l’accessible et du connu au-delà de ce que nos imaginations peuvent appréhender. Aucune contradiction, là non plus, entre un Dieu infini et les « dilatations » de ces deux infinis, le grand et le petit qui avaient déjà tant impressionné Pascal. Dieu créateur de l’univers et de l’homme, Dieu infini, voilà des postulats de la foi que ne contredisent en rien les données de la science la plus moderne.
Puis l’auteur remonte le cours des siècles jusqu’aux origines du christianisme en suivant parallèlement l’évolution des sciences et de la pensée.
Avant la physique quantique la pensée occidentale fut fortement influencée par l’œuvre de Sigmund Freud et l’émergence de la psychanalyse. Cette psychologie des profondeurs est aux yeux de l’auteur une psychologie personnaliste dès lors qu’elle tient compte de l’expérience unique de chaque personne. Elle rejoint sur ce point la vision chrétienne de la personne humaine, unique et irréductible, fondement des droits de l’homme fruits d’un lointain héritage chrétien. Là encore pas d’incompatibilités irrémédiables dès lors que la psychanalyse prétend restituer à la personne son authenticité et sa liberté, ce que le christianisme s’efforce de faire, peut-être par d’autres voies, en proposant le modèle de l’amour évangélique. La confession d’ailleurs a précédé la psychanalyse en s’inspirant implicitement des mêmes principes. Elle se voulait déculpabilisante et libératrice même si on peut reprocher à l’Église d’en avoir un peu trop fait, culpabilisant et effrayant ses fidèles en brandissant la peur de l’enfer. Et ce n’est certes pas ce que l’Église a fait de mieux dans son histoire.
Avant l’œuvre de Freud celle de Darwin marqua profondément les esprits à la fin du XIXe siècle. François-Xavier Nève est fondamentalement évolutionniste comme je le suis d’ailleurs moi-même, même si je ne considère pas que les thèses darwiniennes, certes recevables et fondées, nous aient dit le dernier mot sur les mécanismes intimes de l’évolution. Mais une création graduée des espèces ne contredit nullement la foi chrétienne dès lors que l’on considère les premiers chapitres de la Genèse comme des mythes fondateurs qui nous instruisent par les messages et les leçons qu’ils nous transmettent et non par la rigueur scientifique des évènements qu’ils évoquent. On notera d’ailleurs que dans le grand récit de la création qui ouvre la Bible le processus de la création s’étale dans le temps. Tout ne se fait pas en un jour, mais en six « jours », des « jours » qui ont duré des millions d’années… Une occasion de se souvenir que la Bible rassemble et met en scène des genres littéraires fort différents, mythologiques, poétiques, historiques, apocalyptiques, etc., et ne saurait aucunement être considérée comme le fruit de travaux scientifiques entendus dans le sens que nous donnons aujourd’hui à ces termes.
Puis l’auteur nous montre comment la révolution copernicienne démentit pour la première fois l’appréciation du réel tel qu’il tombe sous nos sens. L’expérience courante faisait penser à nos ancêtres que la terre est plate et que le soleil tourne autour d’elle. Or depuis Copernic nous savons bien qu’il n’en est rien et que nos sens sont pris ici en défaut. Dès lors, comment prétendre au fameux « je ne crois que ce que vois » alors que l’essentiel se cache sous une réalité masquée à nos moyens ordinaires d’observation et d’appréhension des choses, telles que nous le révèlent nos sens désormais pris en défaut ? Quelle difficulté dès lors à postuler, à accepter le cœur de message chrétien, c’est-à-dire la résurrection et la vie après la mort ; et nous entrons ainsi de plain-pied dans le domaine de la foi.
Ensuite l’auteur aborde l’évolution de la pensée de l’Antiquité à la Renaissance, c’est-à-dire la longue histoire du débat philosophique qui s’est poursuivi sans discontinuer posant aux contemporains de chaque époque les mêmes interrogations sur la compréhension, l’essence et le sens de la vie et du monde. La philosophie a cette particularité d’être toujours jeune, de ne pas vieillir et de reconnaître la pertinence et la validité de la pensée d’hommes de toutes les cultures et de tous les temps. À l’inverse les sciences prennent vite des rides et ce qui était regardé comme vrai hier ne le sera plus nécessairement demain. Mais l’histoire de la pensée est une longue et incessante réflexion sur Dieu, l’homme et le monde qui n’a cessé de s’enrichir tout au long des âges.
En conclusion de l’ouvrage, l’auteur nous livre le fond de sa pensée et le contenu vivant de sa foi. Il reconnaît les faiblesses et les errements de l’Église, des croisades à l’Inquisition, et le tabou excessif dressé autour du sexe. Mais il met en pleine lumière l’expérience exemplaire de saints innombrables et de chrétiens bien plus nombreux encore qui se sont donnés et se donnent toujours généreusement aux œuvres de l’amour et au service des pauvres… partout dans le monde. Ce versant positif de l’histoire de l’Église est généralement occulté par la vulgate matérialiste contemporaine. Elle est cependant à inscrire à l’honneur du christianisme. Enfin il y a les textes du Nouveau Testament et particulièrement le message limpide des évangiles qui donnent du sens et du poids à nos vies et les chargent d’amour et d’espérance. Le christianisme contredit par le mouvement des sciences ? Incompatible avec la modernité ? N’a-t-on pas oublié que le message de l’évangile s’adresse à nous du fond des âges et nous atteint dans sa jeunesse première ? Il faut le lire, le relire, le méditer, le mettre en œuvre dans nos vies.
À lire l’ouvrage de François-Xavier Nève, on a le sentiment que le christianisme ne fait que commencer.
Jean-Marie PeltProfesseur émérite de l’Université de MetzPrésident de l’Institut européen d’Écologie
Le titre du présent ouvrage fait écho à celui d’Hubert Reeves, Patience dans l’azur (Paris, Seuil « Points Sciences » 1988). Ce titre est lui-même tiré de quatre vers du poète et philosophe français Paul Valéry (1871-1945), extraits de Charmes (1922) :
Patience, patience
Patience dans l’azur !
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr !
Le livre de Reeves présente l’Évolution de l’univers, du big bang à nous, en passant par la formation des galaxies, des étoiles et des planètes – sa spécialité – puis par le buissonnement du vivant sur la Terre, plantes et animaux, jusqu’aux mammifères, à l’homme et à l’esprit.
Cet ouvrage connaît un succès immense, mérité : il est clair et passionnant ; il voit loin et haut ; il est simple et fraternel, à la semblance de l’allure et de l’accent, québécois, de l’éminent astrophysicien.
Le présent ouvrage, Confiance dans l’azur, ne s’en veut aucunement l’antidote, comme il y eut naguère un Antihasard (et bien d’autres essais) contre Le Hasard et la Nécessité de Jacques Monod (Paris, Seuil, « Points », 1970).
Patience dans l’azur est un ouvrage de vulgarisation scientifique, délibérément agnostique. Et c’est très bien ainsi. Confiance dans l’azur souhaite seulement ajouter à Patience quelques réflexions à l’intention des chrétiens qu’inquiéteraient les observations scientifiques d’Hubert Reeves par rapport à leur foi. Celle-ci ne m’en paraît nullement menacée. Plutôt encouragée : c’est ce que tentent de montrer les pages qui suivent.
Et mon titre est forgé d’un poème de Victor Hugo (1802-1885), « Printemps ». Cette charmante chanson des rues et des bois (1865) exprime l’espérance de la vie dans la vie. Comme le Psaume 130, DE PROFVNDIS, il peut être pris comme une image de notre confiance en Dieu :
C’est la jeunesse et le matin.
Vois donc, ô ma belle farouche,
Partout des perles : dans le thym,
Dans les roses, et dans ta bouche.
L’infini n’a rien d’effrayant ;
L’azur sourit à la chaumière ;
Et la terre est heureuse, ayant
Confiance dans la lumière.
Quand le soir vient, le soir profond,
Les fleurs se ferment sous les branches ;
Ces petites âmes s’en vont
Au fond de leurs alcôves blanches.
Elles s’endorment et la nuit
A beau tomber noire et glacée,
Tout ce monde des fleurs qui luit
Et qui ne vit que de rosée,
L’œillet, le jasmin, le genêt,
Le trèfle incarnat qu’avril dore,
Est tranquille car il connaît
L’exactitude de l’aurore.
Victor Hugo (1802-1885)Chansons des rues et des bois
Cet essai ne vise pas à prouver aux incroyants que la Bonne Nouvelle est vraisemblable scientifiquement ou philosophiquement. On ne se convertit pas à Jésus-Christ parce que l’hypothèse en paraît plausible. À ma connaissance, il est d’ailleurs rare qu’on devienne chrétien suite à un raisonnement. On croise un saint, ou du moins un acte généreux, on est bouleversé ; on réfléchit sur soi et le sens de sa vie. Le cœur se mêle à la raison. La conscience réagit. Et c’est très bien ainsi :
« [Jésus] exulta sous l’action de l’Esprit Saint et dit : ‘Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela [la compréhension du Royaume de Dieu] aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout petits’ » (Luc 10, 21, traduction œcuménique de la Bible TOB, 1977, p. 1452).
Cet essai espère conforter les croyants désemparés par l’air du temps, rempli de ce soupçon : « La science a désormais et définitivement détruit toute possibilité de croyance ». J’espère toucher surtout les jeunes, par exemple de l’âge de mes étudiants, qui respirent cet air du temps depuis l’enfance, et pour qui souvent la cause paraît entendue. En outre, de plus en plus, à cause de cela, dans la société occidentale, flotte un sourire goguenard à l’encontre du christianisme et des chrétiens. À quoi bon encore leur expliquer qu’ils croient au Père Noël ? Ce sont des attardés, des bigots, des cons :
Un gars : « Ben moi, j’ai rien contre les gens qui croient en ceci ou en cela, mais bon, le divin et tout ça… c’est pas des trucs qui me touchent.
Moi, dans la vie, je crois qu’il faut vivre, quoi, en profiter, s’éclater, et pas trop se torturer les méninges… Quand, le week-end, je trace avec ma moto, ma blonde dans le dos, je te jure : ça fait mon bonheur !… »
Une fille : « Pour moi, les croyances, les religions, c’était bon au Moyen Âge… enfin, je caricature. Mais à notreépoque… on n’a plus besoin de divinités ou de superstitions… La science, ça existe, quoi !
Faut faire gaffe de ne pas fuir la réalité en se réfugiant dans de belles idées…
Et puis, il y a les sectes… » (FRANK, Broussaille. Un faune sur l’épaule, Marcinelle, Dupuis, « Repérages », 2003, p. 10).
Tel est l’air du temps. Il ne faut pas le confondre avec une quelconque conclusion scientifique, ni avec une conviction automatique des savants modernes. Le futurologue français Jean Fourastié avait observé voici une trentaine d’années – au terme d’une étude scientifique – que le nombre de chrétiens à l’Institut de France et dans les universités de Paris n’avait pas arrêté de grandir depuis 150 ans, à l’inverse de ce qu’on imagine automatiquement du fait du déclin de la pratique religieuse en Occident. Les chercheurs eux-mêmes sont souvent prudents, discrets, courtois.
Mais l’air du temps étouffe : ce que laissent entendre journalistes, vulgarisateurs et éducateurs, pas toujours avertis ni des sciences ni de la foi chrétienne. Voici quelques années, un éditorialiste du Monde écrivit que l’Église « abandonnait le Péché originel » puisque « le pape admettait l’Évolution » !
Il m’a paru salubre de montrer par quelques exemples que les découvertes scientifiques de l’Occident depuis deux millénaires allaient plutôt dans le sens de la Bonne Nouvelle chrétienne que dans le sens opposé. Le danger de cette entreprise, comme de toutes les thèses, est la généralisation à outrance. Je ne voudrais pas caricaturer les paganismes. Les religions des Aztèques et des Alakaloufs étaient horribles. Certains cultes de l’Ancien Monde aussi nous apparaissent terrifiants, dont les sacrifices de familles ou de cours entières lors du décès d’un souverain (Afrique, Moyen-Orient, Chine archaïques). Les sacrifices humains pratiqués par tous les voisins d’Israël – toujours interdits par Yahvé mais que quelques juges et rois ont pratiqués quand même… Toutefois, beaucoup de connaisseurs ont décrit, dans l’Égypte pharaonique, en Crète minoenne, dans la Perse de Zoroastre ou chez plusieurs peuples amérindiens des Plaines, des croyances et des rites beaux et émouvants. D’autre part, il semble difficile de nier que le progrès moral accompagne souvent, en partie au moins, le progrès matériel. Partout, en Afrique, en Asie (Papouasie, Bornéo…), en Amérique, l’anthropophagie paraît liée à l’âge de la Pierre. Tant en Chine qu’au Moyen-Orient, les meurtres rituels ont disparu bien avant toute influence juive, a fortiori chrétienne. Quelques auteurs suggèrent que chez les Aztèques eux-mêmes, à la veille de la destruction de leur civilisation par Fernand Cortès (en 1519), quelques personnes, dont le fameux roi de Texcoco, Nezahualcoyotl (1403-1473), dénonçaient la « guerre fleurie » et le tzumpantli, l’arrachage rituel des cœurs humains sur les autels des sacrifices. Inversement, Carrier, Hitler, Staline, Mao, Pol Pot ou Ben Laden montrent que le développement n’empêche pas la cruauté à grande échelle, c’est-à-dire avec de nombreux relais dans la société. Il ne faut pas attribuer au christianisme tout ce qui marche en Occident, et tout ce qui n’y marche pas à autre chose. L’inverse non plus. Comme le résume avec netteté et simplicité le Dr Émile Meurice, dans un ouvrage qui par ailleurs traite de tout autre chose :1
Des fautes ont été commises un peu partout mais une conscience du bien et du mal s’est progressivement perfectionnée au cours des millénaires. À notre avis, le christianisme y a puissamment contribué car c’est lui qui a apporté la notion que le prochain mérite d’être aimé, c’est-à-dire tout être humain indistinctement, qu’il soit homme ou femme, qu’il soit proche ou étranger, ami ou ennemi, lépreux ou prostitué ou prisonnier et quelle que soit sa race ou son statut social, fût-il même esclave. On tend trop à sous-estimer le caractère révolutionnaire de ce message. Si même au cours de l’histoire ce message a été temporairement perverti, il garde son originalité et nous pensons qu’il a puissamment contribué à féconder des mouvements d’idée qui prétendent ne pas lui devoir grand-chose. Il faut considérer cependant que ce n’est que dans les pays « chrétiens » qu’ont pu naître et se développer la notion des droits de l’homme, le socialisme, le libéralisme et la libre-pensée.
J’ai choisi mes exemples de préférence dans les auteurs de langue française, pour que chacun puisse facilement les vérifier. Ou j’ai traduit les citations écrites dans d’autres langues.
L’hypothèse de la convergence plutôt que de la divergence de la science et de la foi chrétienne me paraît neuve et, dans la mesure où on voudra bien la relever, je crains que ce ne soit surtout pour glousser ou pousser des cris d’orfraie. La philosophie du trottoir ou des cafés, souvent même chez des gens cultivés voire frottés de science, assène le contraire avec tant d’assurance !
Certes, (la raison ou) la science ne démontre la foi en aucune façon. Je crois qu’elle ne le fera jamais. Nous ne serions plus libres. Comme disait Pascal :
Il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d’obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire (Blaise PASCAL, Pensées, n° 149).2
Mais, à l’inverse de ce que laisse renifler l’ambiance médiatique contemporaine, les découvertes qui se sont multipliées en Occident depuis l’époque de Jésus me semblent appuyer plus que contester les idées sur le monde et sur l’humanité de la tradition judéo-chrétienne.
Il ne s’agit pas d’une recherche des germes de la modernité occidentale dans la doctrine chrétienne en général. Comme par exemple cette phrase réputée socle de la séparation de l’Église et de l’État que constitue Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Une telle idée relève de la sociologie plutôt que de la science. Elle suggère néanmoins aussi la dignité et l’autonomie de la création ; laquelle, bien sûr, est une idée sur la nature de l’univers, qu’on évoquera souvent ci-dessous.
Il ne s’agira donc pas ici d’une apologie de la religion chrétienne. Cette convergence que je vois entre la science et la foi ne prouve nullement cette dernière. Deux exemples cocasses pour inviter à la prudence :
Les poissons des pique-niques alpestres. Au temps de Voltaire (1694-1778), on commençait de s’interroger sur les fossiles de poissons qu’on trouvait dans les Alpes. Ne prouvaient-ils pas le Déluge ? S’il y avait des restes de poissons apparemment très anciens dans les plus hautes montagnes d’Europe, n’étaient-ils pas la preuve scientifique que le Déluge, au temps de Noé, avait bien recouvert toute la Terre ? Voltaire, qui était dans une disposition contraire à la foi chrétienne, faisait mine de s’en moquer. Il feignait d’y voir de simples « reliefs » de pique-niques de voyageurs… (Des épines dorsales de poissons d’un mètre de long sous des sommets enneigés ? Curieux pique-niques !)
Mais, à peine un siècle plus tard, ces mêmes fossiles servaient symétriquement à prouver l’Évolution contre la religion. L’inverse s’est souvent produit également.
Les canaux d’irrigation des Martiens. Un des cas les plus amusants est celui des Martiens. En 1895, Sir Percival Lowell (1855-1916), un astronome américain, publia un livre retentissant : Mars. Il y montrait, grâce à des cartes magnifiques qu’il avait dessinées à partir de ses propres observations au télescope, les canaux doubles (comme des autoroutes) que les Martiens avaient construits entre les pôles et l’équateur de leur planète en voie de désertification, afin d’amener l’eau dans leurs oasis. On voyait les canaux. On voyait les oasis : à chaque carrefour des traits réguliers que constituaient les canaux, un immense rond vert au milieu des sables de la Planète rouge indiquait le succès du magistral travail d’irrigation planifié par la civilisation martienne. L’Église n’était-elle pas complètement hors du réel à vouloir, contre l’évidence scientifique désormais manifestée par le télescope, s’accrocher à l’Incarnation de Dieu sur la (seule) Terre ? Puisqu’il y avait des Martiens sur Mars, n’y avait-il pas des Vénusiens sur Vénus, et des Mercuriens sur Mercure ? Sir Percival en était davantage que convaincu : il l’avait vu. Cela n’était-il pas prouvé par l’observation ?
Non. Les observations se sont avérées fausses. Il n’y a pas de canaux et d’ailleurs plus d’eau sur la surface de Mars depuis plusieurs milliards d’années ; on ignore encore s’il s’y trouva jamais la moindre forme de vie, éventuellement microbienne. Et les innombrables témoignages (et photos !) de soucoupes volantes ou d’OVNIS, voire d’extra-terrestres morts ou vifs, publiés régulièrement depuis 1945, se sont de même avérés, tout aussi régulièrement, erronés. Bien plus, on connaît aujourd’hui l’origine de l’illusion optique de Percival Lowell. Le viseur de son télescope était réglé de telle façon qu’il fonctionnait également, à son insu, comme un auto-ophtalmoscope. Les canaux qu’il voyait sur Mars étaient les vaisseaux sanguins de ses propres rétines.
Sir Percival n’avait pas pris sa vessie pour une lanterne mais ce qu’il avait vu sur la planète Mars n’existait qu’au fond de ses yeux.
Cette leçon n’invite-t-elle pas à la prudence ?
Cependant, la raison d’être de cet essai n’est pas de recenser les couacs de la recherche scientifique afin d’encenser la foi chrétienne. Cela serait aussi inutile que grotesque, et hors propos. Il ne s’agit ni de prouver ni de charmer :
L’église donne dans ce panneau à chaque fois qu’elle doute de l’incroyable puissance du Trésor dont elle a la garde mais non la propriété. Son annonce de la Bonne Nouvelle perd alors l’humble émerveillement devant ce qui la dépasse et la régénère. Oubliant que Dieu seul convertit les cœurs, elle se met au centre de son annonce et à grand renfort d’artifice cherche à briller pour mieux convaincre, afin de se rassurer « qu’elle n’a pas tout faux » (Éric DE BEUKELAER, L’Église de Judas, Namur, Fidélité, 2002, p. 63).
En ce début du IIIe millénaire comme à toutes les époques, il y a des adultes qui deviennent, qui choisissent de devenir (ou de rester) chrétiens. Ce n’est jamais parce qu’ils ont lu une apologie (ou entendu des « preuves ») du christianisme.
Mais l’inverse peut être vrai. Je crains qu’il n’y ait aujourd’hui pas mal de personnes, comme hier Renan, Darwin ou Einstein – et sans doute des milliers d’autres – qui estiment la science et la foi chrétienne incompatibles.3 Cette question vaste n’est pas le cœur du présent propos. Lequel est simplement de suggérer que la science conforte la foi plutôt qu’elle ne la sape. Il y a plutôt convergence qu’opposition. C’est tout.
La proposition La science va dans le sens du Christ – premier titre ou sous-titre proposé pour le présent essai, et récrite comme titre de cette introduction sous la forme moins ambiguë « La science converge vers la foi chrétienne plus qu’elle n’en diverge » – peut encore être interprétée d’une seconde manière. Qu’on peut estimer plus importante, si on croit. C’est que la science accomplit l’injonction divine proclamée dès l’aube de la création (Genèse 1, 28) : que l’homme découvre et comprenne toujours davantage la création et s’en rende toujours mieux maître.
Hitler a écrit : « Mettez un télescope dans chaque village c’en sera fini de la religion. »
C’est évidemment le contraire qu’il faudrait dire. Le télescope ouvre à l’émerveillement (Bernard BRO, La Libellule ou… le haricot, Paris, Presses de la Renaissance, 2003, p. 266).
Puisque pour tant de gens de bonne foi, la science paraît condamner la foi chrétienne alors que je la vois plutôt l’alimenter, on doit se poser la question : « Est-ce que, quelles que soient les découvertes, passées, présentes et à venir, le non chrétien n’y trouvera pas farine à son moulin alors que, pour le chrétien, ce sera l’inverse ? » C’était l’opinion du célèbre converti anglican contemporain C. S. Lewis [1898-1963]. Pour lui comme pour Blaise Pascal, la croissance du savoir sur l’univers ne prouverait jamais l’existence d’un créateur amoureux. Mais offrirait toujours davantage d’espace et d’images pour se représenter la gloire, la majesté ou le rayonnement divins, « pour ceux qui ne désirent que de croire ».
Tout semble se passer ainsi. Du moins je crois l’observer. Cependant j’estime le présent essai légitime. N’y verra-t-on pas, d’abord, que jamais l’Église n’a pensé déprécier, freiner ou arrêter la science ? Elle s’y est même si fort impliquée qu’elle s’y est quelquefois fourvoyée. Qu’au contraire, naturellement, la foi approuve, encourage et bénit toute recherche, hier comme aujourd’hui et demain. Pendant seize siècles, les gens d’Église, clercs, lettrés, savants, mécaniciens, ont été le fer de lance des sciences et des techniques en Europe occidentale. On va le découvrir dans le présent essai. Souvent, les découvreurs et les inventeurs étaient des moines, parce qu’ils étaient ordinairement les gens les plus cultivés et les plus curieux de leur époque. Il y a eu du flottement concernant les sciences exactes au XVIIe siècle, et concernant la psychologie et l’exégèse à la Belle Époque. Il se répand aujourd’hui une crainte devant des techniques de manipulation des corps et des esprits humains. Beaucoup estiment que cette inquiétude, née dans l’Église du fait de sa conception divine de chaque être humain, percole aujourd’hui à travers la société, parce que de plus en plus de responsables observent des dérives menaçantes pour l’individu et dès lors pour les communautés. La passion de la vérité est la même. « La vérité vous délivrera » (Jean 8, 32).
La science libère la foi : elle l’explique ; elle l’épure. Ici je ne parle plus en général comme partout ailleurs dans le présent essai, mais à partir de mon expérience. L’étude de la foi en Jésus ressuscité a restauré puis conforté ma confiance dans la vie. Peut-on résumer ce qui m’est arrivé ? Oui ; mais ce n’est qu’un résumé :
Le sympathique rabbin crucifié du Nouveau Testament est-il un fou, un imposteur, ou l’Évangile dit-il vrai ? Le troisième jour, son linceul était-il vide et est-il apparu à ses amis ? Tenir qu’il s’agit d’un fou ou d’un imposteur est certes vraisemblable pour l’imagination quotidienne, pour une supputation en chambre sans enquête (voir par exemple Éric-Emmanuel SCHMITT, L’Évangile selon Pilate, Paris, Livre de poche, 2003), mais se révèle rationnellement impossible. La cohérence entre nos consciences – aussi bien en tant que foyers, fragiles mais irréductibles, de subjectivité, qu’en tant que pilotes de toute responsabilité – l’univers tel que nous le montrent les sciences, l’annonce messianique de l’Ancien Testament et la vie, la Bonne Nouvelle, la condamnation, le supplice, la mort et la résurrection de Jésus… est inattendue, mais parfaite. Elle comble toute recherche humaine de sens. Le fait même que l’Incarnation de Dieu en fils de Marie qui agonise sur la croix sous Ponce Pilate soit inattendue – tant ses amis que ses ennemis, ses voisins ou le tout-venant, dont nous, ne s’y attendent pas le moins du monde et l’estiment a priori grotesque, loufoque ou scandaleuse – est un indice de sa véracité.
Si nous avions inventé Dieu, l’aurions-nous inventé charpentier à Nazareth supplicié par les Romains ? Si Jésus n’est pas homme, un homme (charpentier à Nazareth comme vous êtes notaire à Limoges, moi linguiste à Liège, d’autres fermiers à Houte-si-Plou ou marchands de glace à Bamako), son message n’a, pour nous les hommes, pas de valeur. Mais si le Christ n’est pas ce qu’il nous incite à dire de lui – qu’il est Dieu, Fils du Père, pour que tous nous devenions ses frères – son message n’a pas de sens. Seulement, dans cette hypothèse, rien n’a aucun sens. Or sommes-nous des écrevisses ? Non. COGITO ERGO SVM : je me constate irréductible foyer de sens. CQFD.
Faut-il le dire ? Cette confession de ma foi ne saurait avoir de valeur que pour moi : en aucune façon je ne la crois convaincante pour autrui. En ce qui me concerne, passer la foi à la moulinette de la science critique l’a rendue meilleure, plus ouverte comme plus précise, plus tolérante parce que mieux assurée.
Et considérer l’univers et ma vie, leurs succès et leurs désastres, leurs drames et leurs félicités, avec l’amour à notre source et à nos côtés pour l’éternité, me « libère » :
Qu’est-ce que le bonheur ?
C’est, quand vous l’avez remise sur la bonne route,
la chanson d’une fillette qui s’envole (LI Taibo, poète chinois, 701-762).
Il faut ajouter une observation faite cent fois mais dont je n’ai pour ma part compris la pertinence que de nombreuses années après. Imagine-t-on des juifs pieux comme les apôtres, et un pharisien comme saint Paul, inventer que Dieu était trois personnes ? Imagine-t-on un Judéen aussi fervent que Jésus enseigner qu’il est YHWH mais distinct de son Père et de leur Esprit ? Pour que les premiers disciples aient pu envisager un tel bouleversement de leur monothéisme – l’Algérie et les accusations du Coran contre les associateurs ont contribué à me faire toucher cela du doigt – il fallait que l’Homme-Dieu ait une présence et une cohérence « à renverser les montagnes ». L’Incarnation et la Trinité n’ont pas été inventées. Dieu a planté sa tente parmi nous.
Voilà ce qui personnellement me convainc aujourd’hui, rationnellement. Mais ce n’est pas l’objet du présent essai et je n’en parlerai plus ici. Et je ne dirai rien des raisons non rationnelles (et néanmoins raisonnables) qui m’incitent plus encore que tout raisonnement à estimer vraie l’hypothèse de Jésus Christ : l’exemple des saints, le rayonnement de l’amour et du pardon, soleil de toute vie.
La foi libère l’individu. C’est un fait : elle rend libre et joyeux. Les saints le vivent et nous le voyons.
On juge l’arbre à ses fruits.
« La science a montré l’inanité des religions. » C’est l’air du temps. C’est souvent non dit. Mais parfois proclamé : début février 2003, le biologiste Albert JACQUARD publie Dieu ? (Paris : Stock/Bayard), ouvrage qui démontre que chaque phrase du Credo est une erreur scientifique, et l’ensemble de la foi « un champ de ruines ». On est époustouflé de tant de naïveté. Le savant règle pieusement ses comptes avec l’image qu’il se faisait de Dieu et de la foi quand il était petit. Cette caricature ne saurait se confondre avec la foi. Elle évoque la métaphore de saint Paul dans sa Première Épître aux Corinthiens : « Quand j’étais un enfant, je parlais, je pensais et je réfléchissais comme un enfant. Maintenant, adulte, j’ai laissé tomber l’enfantillage. » En revanche, le progrès des sciences contribue à une meilleure compréhension du Credo. En le « démythologisant », elle le renforce plutôt : on le découvrira dans le présent essai.
On peut aussi considérer le début de l’argumentaire de la brochure La Religion c’est l’opium du people, par un COLLECTIF (Paris, Alternative Libertaire, 2000) :
La religion c’est l’opium du peuple. Ça peut sembler incroyable, surréaliste, dément, incongru, impensable, impossible… et pourtant c’est un fait. Une réalité. Un cauchemar en chair et en os. Bien vivant. En l’an 2000, en effet, à l’heure du triomphe de la science et de la technologie, d’internet, des progrès de la médecine, des guerres « propres », de la conquête de l’espace, de la construction européenne, et de la gauche plurielle, il est encore des millions, des centaines de millions et même de milliards d’individu(e)s qui croient que…
Que la mère de Jésus était vierge.
Que la terre n’est plus plate, mais…
Qu’il y a une vie après la mort.
Que les femmes n’ont une âme que depuis peu.
Que Dieu (lequel ?) a créé le monde en quelques jours en pétrissant de la terre avec ses mains.
Que les hommes préhistoriques et la théorie de l’évolution sont des inventions du « malin ».
Que la vie est une vallée de larmes.
Que le plaisir est satanique.
Que…
Bref, au jour d’aujourd’hui les croyances religieuses, quelles qu’elles soient, continuent, à force de bondieuseries, de niaiseries, d’irrationnel, d’obscurantisme, de sadisme et de masochisme, d’insulter l’intelligence.
Ce ressassis mêlant tout fait sans doute d’abord écho à quelque fondamentalisme, protestant ou catholique, qui semble sévir surtout dans la campagne américaine. L’auteur y pourfend des baudruches que seuls quelques lunatiques ont cru voir gonflées. Mais n’est-il pas saisissant de confronter cette invective avec l’aveu attribué à Jean-Paul SARTRE : « Oui, l’URSS n’est pas le paradis que nous professons, mais n’en disons rien pour ne pas désespérer Billancourt » ? Durant l’automne 2003 se tint une exposition sur l’art soviétique judicieusement intitulée La Machine à rêves. Où est l’opium du peuple ?
Pourtant, si le ton de la critique antichrétienne est d’ordinaire moins véhément, l’idée est généralement admise. De nombreux amis m’ont demandé comment, universitaire averti des sciences, je prétendais « croire ». Je devais avoir un esprit en retard de plusieurs millénaires :
Jaynes postulait, un peu à la façon d’Hardy,4 que la religion avait une origine biologique. Mais, contrairement à ce dernier, il affirmait que la structure cérébrale originelle qui en était responsable n’existait plus aujourd’hui, qu’elle avait entamé son déclin à l’âge du fer, il y a 3 000 ans…
[…] Selon lui, à l’origine, l’homme naturel ou le bon sauvage, percevait l’univers d’une manière différente de l’homme civilisé. Avant l’essor de la Raison ou plutôt, pour reprendre les termes des Jaynes, avant la « conscience réflexive », nos ancêtres, et quelques ultimes aborigènes contemporains du bush australien, vivaient au temps du rêve, en contact permanent avec les esprits, les démons, les dieux, bref la Nature. Ceci résultait d’une organisation cérébrale complètement différente de la nôtre puisque les deux hémisphères cérébraux fonctionnaient de concert, aucun des deux ne dominant l’autre comme c’est le cas aujourd’hui pour l’hémisphère gauche.5
Naguère, un livre au titre évocateur parlait du désenchantement du monde, Marcel GAUCHET, Le Désenchantement du monde, Paris : Gallimard, 1985. La compréhension scientifique de l’univers en aurait expulsé les dieux, ou Dieu. Le « monde ancien » aurait été enchanté par mille dieux ou déesses, sinon fées, elfes ou nymphes…
Cependant, malgré son titre, tiré de Max WEBER, l’ouvrage de Gauchet, chrétien réel quoique très personnel, présente le christianisme comme une religion du monde « désenchanté » (par lui). Ce qui va en partie dans le sens du présent livre. Gauchet parle de la foi chrétienne comme d’une « religion de la sortie de la religion ». Une religion qui, introduisant avec le Dieu raisonnable de Jésus-Christ l’autonomie de l’homme, finit par expulser le divin du social et du connaissable, et le confine à l’intime ineffable. Cette idée restreint la déjà classique hypothèse de Max Weber sur la modernité scientifique et démocratique occidentale comme fille du christianisme en général, du protestantisme ascétique en particulier.
Toute nouvelle découverte, rétrécissant l’inconnu, fermerait une cachette à la divinité. Logique si on suppose que le divin n’est que le nom mystérieux de l’ignorance – ce qui est en effet supposé d’ordinaire.
L’image dominante aujourd’hui est que le savoir vrai, positif, expérimental, matérialiste, décrit et expliqué par le cerveau gauche, révèle tout du monde. Qu’on n’y trouve donc plus de refuge pour l’inexplicable, c’est-à-dire pour la foi. Tout s’explique (ou s’expliquera bientôt) par la science.
De façon historiquement plus précise – les journalistes s’en font souvent l’écho – on estime communément que trois « révolutions » scientifiques ont mis à mal l’idée de Dieu.
1. La révolution copernicienne, affirmant que la Terre tourne autour du soleil et non l’inverse, aurait jeté bas l’ancienne conception biblique de l’univers.
2. La révolution darwinienne, affirmant que l’homme descend du singe et que tous les êtres vivants sur notre planète y ont évolué à partir d’organismes plus simples, grâce à des changements minimes mais étendus sur des milliards d’années, démontre la fausseté de la création biblique en six jours, de la création directe ou séparée de l’homme, et de l’erreur concernant sa suprématie et sa raison d’être sur la Terre.
3. Enfin, la révolution freudienne, confirmant le cri de Nietzsche (1844-1900) Dieu est mort, et expliquant par l’inconscient (notamment sexuel) les méandres de nos comportements, de nos croyances et de nos espérances, résoudrait les éventuelles dernières questions sur l’origine, tout illusoire, de la foi. « Bien entendu [avec l’avènement du modèle copernicien], la Terre perd le rôle central qu’elle occupait dans le modèle de Ptolémée ; ce n’était, comme chacun le sait, que le début d’une longue dégringolade qui a progressivement vu la pauvre Humanité perdre toutes ses illusions concernant un quelconque rôle privilégié dans l’Univers ! » (Francis Michel, « Les entrechats de la planète Mars », Objectif Mars ! Actes de la Sixième Journée d’études de la Société libre d’Émulation, Liège, le 26 janvier 2005, p. 4)
Or ces idées, si elles contiennent une part de vérité, me paraissent fausses. Il me semble au contraire que le progrès scientifique de l’Europe occidentale puis du monde moderne dévoilé par l’hémisphère gauche du cerveau depuis 2000 ans tend plutôt à affermir qu’à ruiner la vision judéo-chrétienne de l’homme et du monde. J’évoque donc en dix chapitres dix étapes de l’histoire de la philosophie ou du savoir sur le monde et sur l’homme en Occident depuis vingt siècles.
Ai-je le droit de proposer cette hypothèse ? Depuis une trentaine d’années, j’ai publié quelques ouvrages et articles de vulgarisation scientifique dans plusieurs disciplines, en particulier en astrophysique et en biologie ainsi qu’en histoire des langues et en histoire de l’art. PH. D. ou Philosophiæ Doctor in Romance Linguistics, University of Alberta, Edmonton, Alberta, Canada, 1973, avec une thèse sur The Economy of Palatalization in Gallo-Romance, je suis un « scientifique professionnel », à l’Université de Liège, et j’ai publié des ouvrages techniques, munis de tableaux, graphiques et formules incompréhensibles pour les non-initiés dans les deux domaines scientifiques qui constituent mes champs d’enseignement et de recherche académique, l’un relevant des sciences « exactes » : la phonétique, science des sons des langues (acoustique, spectrographique ; et articulatoire, notamment aux rayons x) ; l’autre « humaine » : l’histoire des langues romanes.
J’ai travaillé deux années en terre d’islam, à Constantine en Algérie. Et deux années en terre taoïste et confucéenne, laminée par le marxisme, à Pékin. J’ai beaucoup lu, écouté, médité, notamment sur l’hindouisme et le bouddhisme, et naturellement sur le scientisme – de Jean Rostand (1894-1977), Jacques Monod (1910-1976) ou François Jacob (1920-2002) par exemple. Mes réflexions peuvent donc paraître fondées.
Nous partirons du connu, c’est-à-dire de maintenant, de l’air qui nous imprègne aujourd’hui, pour aller vers l’inconnu, l’ambiance du savoir et de la société au temps de la Rome impériale, quand Jésus annonça la Bonne Nouvelle.
1. MEURICE, Dr Émile, Charlotte et Léopold II de Belgique. Deux destins d’exception entre histoire et psychiatrie, Liège, Céfal, 2005, p. 189 et note 72. Le Dr Meurice est psychiatre. C’est moi qui souligne la dernière partie de cette citation.
2. Ce sont ces mots mêmes qui convertirent Takashi NAGAI (1908-1951) en 1934. La vie héroïque de ce médecin japonais, shinto fervent jusqu’à sa conversion à Jésus, est elle-même lumière pour ceux qui en désirent. La pensée 580 envisage la même chose autrement : « La nature a des perfections pour nous montrer qu’elle est l’image de Dieu, et des imperfections pour nous montrer qu’elle n’en est que l’image. » À beaucoup, la nature paraît belle, mais incomplète, inachevée. Comme si elle désignait du doigt autre chose qu’elle. Alors, on connaît la maxime : le sage cherche l’étoile (ou regarde vers où pointe le doigt), l’idiot regarde le doigt. Méchante maxime. Un doigt est plus intéressant qu’une étoile. Il faut le regarder aussi. Le vraiment intéressant est qu’il y ait un doigt qui puisse, à certains, indiquer une étoile. D’où vient ce triangle étoile-esprit-doigt ? Pascal attribue bien sûr à la volonté délibérée de Dieu, et non à une maladresse des prophètes ou à l’insuffisance des miracles, le fait que la Révélation chrétienne apparaisse « voilée » : visible mais pas éclatante pour tous. Selon lui, il est « juste » que l’homme de bien qui espère en Dieu découvre dans la foi assez d’arguments pour qu’elle lui paraisse digne d’un pari raisonnable. Et il est juste que le méchant ne voie rien. De nos jours, on peut déceler une raison un peu différente à la discrétion et à la nature même des indices qui peuvent conforter la foi. Ce n’est pas tant qu’il faille « endurcir les cœurs » des méchants – idée présente dans les vieilles strates de l’Ancien Testament mais non chrétienne. Mais comment n’importe lequel d’entre nous serait-il libre de choisir l’amour s’il s’imposait à sa raison ? Si l’évidence divine nous éblouissait d’entrée de jeu, tous, dès la naissance et jusqu’à la mort, comment pourrions-nous lui faire confiance (foi signifie ‘confiance’) ? Jésus lui-même semble avoir voulu passer par cette nuit de l’âme et plonger nu dans la seule confiance, dans l’amour uniquement, quand il cria : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
3. Pour le chrétien, l’une et l’autre sont vraies. Chacune en sa sphère, naturellement. Mais à la fin elles se rejoignent. Il n’y a qu’une vérité. Qu’une création et qu’une raison. La raison fait partie de la création – et est là notamment pour l’expliquer. On ne saurait sous peine de schizophrénie tenir jusqu’au bout la thèse qu’AVERRHOÈS (1126-1198) avait dû émettre pour n’être pas inquiété par les tribunaux musulmans : la vérité de la révélation [coranique] et celle que découvre la raison dans la science ou la philosophie ne se recoupent pas. Mais il y a des moments, ou des domaines, où il faut être patient et confiant. Ainsi, en 2005, ce que la linguistique propose quant à l’origine des langues indo-européennes ne recoupe pas ce qu’en suggèrent les archéologues. Il ne sert à rien de clamer que les uns, ou les autres, sont des imbéciles, représentant des disciplines bavardes et creuses, ou simplement se trompent. On n’en sait pas encore assez, voilà tout. Tout au long de l’histoire des sciences, ou plus généralement du savoir humain, des « incompatibilités » du même genre sont apparues. Un surcroît de savoir a levé l’hypothèque et d’ordinaire réconcilié les thèses antagonistes en une nouvelle thèse, inattendue, plus grande et plus belle que celles jusqu’alors en lice.
4. JAYNES, Julian, The Origin of Consciousness in the Breakdown of the Bicameral Mind, Boston, Houghton Mifflin, 1976 ; HARDY, Alister C., The Biology of God, A Scientist’s Study of Man the Religious Animal, Oxford, Oxford University Press, 1975.
5. Siège de la pensée logique analytique, discursive, verbale et mathématique, dominant désormais l’hémisphère droit, siège de la pensée synthétique, analogique, imaginative, créative et artistique. JEAN-BAPTISTE, Patrick, La Biologie de Dieu. Comment les sciences du cerveau expliquent la religion et la foi, Paris, Agnès Viénot, 2003, pp. 25-26.
