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Cet ouvrage, au premier abord surprend. Par sa forme : une mise aux enchères, dans un beau village de Thiérache, où se rassemblent voisins et amis, comme en Afrique autour du feu ou d’un casier de bière. Le climat est différent, mais la convivialité est pareille et Monsieur Lusongo anime la veillée qui se déroule au rythme des souvenirs de chacun. Ce détour par la fiction permet à
Marlair, qui prête sa plume au conteur, de décoller soudain. Il se retrouve à Bunkeya, où Msiri, le grand chef des Bayeke, essaie de résister à l’avancée des Blancs. Il ruse, il louvoie, puis finalement la mort le cueille, en même temps que Bodson le conquérant, tandis que l’État indépendant du Congo fait main basse sur le Katanga… Voilà un livre qui vient de loin, comme un cri longtemps réfréné, un récit qui mérite d’être entendu, même si, au delà de sa forme ludique, déconcertante, il fait mal. Mal à l’Afrique ? Mal au Congo ? Avant tout c’est à nous qu’il fait mal, ce livre, à nous tous qui avons détourné les yeux, refusé de savoir et d’entendre, oublié d’intervenir pour empêcher le désastre. (Préface de
Colette Braeckman)
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-Claude MARLAIR, né à Beauraing en 1943, est officier retraité. Si, aujourd’hui, il ne vit plus en Afrique, il vit toujours avec le Congo, au rythme de ses amis de là-bas, de leurs espoirs si souvent fauchés, de leurs luttes. Il partage leur rire et leur idéal, il connaît les turpitudes, les trahisons, qu’elles soient le fait des individus ou des plus hautes autorités. Il a eu le temps de mesurer les ambiguïtés, les petites lâchetés quotidiennes d’une certaine Belgique, ses élans aussi, ses remords, face au Rwanda, face au spectre de
Lumumba. C’est l’Afrique qu’il nous rend au fil des récits qui se croisent. Un fil que le lecteur ne lâchera pas de sitôt…
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Seitenzahl: 379
Veröffentlichungsjahr: 2021
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CONGO
LE SEPTIÈME LOT
DU MÊME AUTEUR
CHEZ D'AUTRES ÉDITEURS
Les diamants du diable,(chez l’auteur), 1981
Avant que tous ne pleurent,Franck, 1983
Les rêves des Noko,Foxmaster, 1993
Rwanda, Les chemins de la mort,La Longue Vue, 1997
Jean-Claude Marlair
Congo
Le Septième lot
Récit
Avec la participation de
Marceline Okenge Yumbi
Prof. Kadima-Tshimanga
Préface de
Colette Braeckman
Catalogue sur simple demande.
www.lecri.be [email protected]
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
ISBN 978-2-8710-6722-1
© Le Cri édition,
Av Leopold Wiener, 18
B-1170 Bruxelles
En couverture : Composition à partir du drapeau congolais et d'une statuette de l’auteur (collection privée).
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
Des « fantômes du roi Léopold » jusqu’à la mise à l’écart puis l’assassinat de Lumumba, tout ou presque n’a-t-il pas été dit sur la manière dont l’immense territoire congolais a été conquis, mis en coupe, puis dirigé par un dictateur soutenu par l’Occident ? On croyait tout savoir, avoir arpenté tout le domaine du connu. Mais on avait oublié la part du rêve... Négligé la vision de cette vente publique qui court sur plus d’un siècle, où se croisent les personnages les plus divers, où des troubadours, des conteurs soudain mêlent leurs voix, concourent pour le plus lyrique, le plus disert, le plus émouvant aussi.
Jean-Claude Marlair, s’il ne vit plus en Afrique, vit toujours avec le Congo, au rythme de ses amis de là-bas, de leurs espoirs si souvent fauchés, de leurs luttes. Il partage leur rire et leur idéal, il connaît les turpitudes, les trahisons, qu’elles soient le fait des individus ou des plus hautes autorités. Il a eu le temps de mesurer les ambiguïtés, les petites lâchetés quotidiennes d’une certaine Belgique, ses élans aussi, ses remords, face au Rwanda, face au spectre de Lumumba.
On croyait qu’il avait dit tout ce qu’il savait, fait partager ses révoltes, sa colère, ses informations, souvent précieuses et inédites. Et bien non, il n’avait pas encore tout dit ! Ou plutôt, il n’avait pas encore tout écouté et tout retransmis, des récits, des évocations, des souvenirs... C’est pourquoi cet ouvrage, au premier abord surprend. Par sa forme : une mise aux enchères, dans un beau village de Thiérache, où se rassemblent voisins et amis, comme en Afrique autour du feu ou d’un casier de bière. Le climat est différent, mais la convivialité est pareille et Monsieur Lusongo anime la veillée qui se déroule au rythme des souvenirs de chacun. Ce détour par la fiction permet à Marlair, qui prête sa plume au conteur, de décoller soudain. Il se retrouve à Bunkeya, où Msiri, le grand chef des Bayeke, essaie de résister à l’avancée des Blancs. Il ruse, il louvoie, puis finalement la mort le cueille, en même temps que Bodson le conquérant, tandis que l’État indépendant du Congo fait main basse sur le Katanga. C’est la fin d’un royaume africain, le premier lot des enchères a été emporté par le plus audacieux. Les autres séquences suivent, où l’on voit la Force Publique conquérir et occuper les territoires, surveiller le travail forcé, traquer les récalcitrants. Peu à peu, une nation se crée et les conteurs qui se succèdent donnent soudain une cohérence à cette longue construction historique, où l’on voit le colonisateur, désireux d’instaurer l’ordre des Blancs, donner peu à peu naissance à une nation, malaxer la glaise des tribus, secouer les particularismes pour couler dans un immense moule ce qui deviendra le Congo, avec sa richesse, sa plénitude, mais aussi son aspiration à l’unité. Une aspiration qui, ces dernières années encore, a fait obstacle aux projets de démembrement, voire de mise sous tutelle.
La Force Publique, la territoriale, tout cela c’est du passé. Un passé que les conteurs font revivre avec éloquence et passion, mais qui s’efface volontiers devant le présent. Car l’indépendance, c’était hier. Les principaux acteurs ont disparu, ou sont sur le point de perdre pied, mais la mémoire subsiste. Mémoire de tant d’espérance, de tant d’atouts, de tant de gaspillage, de trahisons. À nouveau, les personnages défilent, il y a les « modérés », les « amis des Belges » et puis Lumumba, l’homme à abattre, considéré comme un « communiste », il y a la colère aussi, face aux rêves que l’on assassine, au droit que l’on confisque, le droit de tout peuple de choisir lui-même ses dirigeants, de se construire en harmonie avec ses propres besoins, ses propres valeurs.
Cette histoire-là, telle qu’elle est censée être narrée au public chaleureux d’une veillée ardennaise, fait encore vibrer. Grâce au talent du conteur certes, mais aussi par son actualité. Car des assassinats, il y en a encore eu, dans cette région, les hommes qui ne plaisent pas, ou plus, aux Occidentaux ne meurent pas dans leur lit. Et puis, bien sûr, il y a le Zaïre de Mobutu, le Rwanda du génocide, que les Belges abandonnèrent à ses démons après la mort de dix d’entre eux. Et à la fin de cette évocation, le conteur soudain s’emporte, se laisse gagner par la colère. Une belle, oserait-on dire une sainte colère. Colère face à cette terre déchirée, ces hommes sacrifiés par milliers, jetés par brassées comme des feuilles mortes, ces cohortes de réfugiés, de déplacés, d’enfants soldats, de femmes violées. Cette colère-là vient du plus profond, elle jaillit comme un grand cri d’humanité, de révolte, elle fait soudain trembler Frasnes-lez-Couvin où un soleil rouge tarde à se coucher.
Voilà un livre qui vient de loin, comme un cri longtemps réfréné, un récit qui mérite d’être entendu, même si, au-delà de sa forme ludique, déconcertante, il fait mal. Mal à l’Afrique ? Mal au Congo ? Avant tout c’est à nous qu’il fait mal, ce livre, à nous tous qui avons détourné les yeux, refusé de savoir et d’entendre, oublié d’intervenir pour empêcher le désastre.
Monsieur Lusongo est un maître magicien : sitôt que son récit commence à se dévider, le charme opère, et malgré le chagrin, la révolte qui finissent par éclipser les évocations enthousiastes des débuts, c’est l’Afrique qu’il nous rend au fil des récits qui se croisent. Un fil que le lecteur ne lâchera pas de sitôt…
Colette Braeckman
Au bon peuple de Belgique
«Approchez, messieurs dames, s’il vous plaît approchez !
Approchez à la vente aux enchères,
Préparez la monnaie.
Moi je suis là pour vendre et vous pour acheter,
Des lots exceptionnels, des prix exceptionnels,
Du rêve pour pas cher
À ma vente aux enchères ! »
Sur les planches de l’Olympia, en commissaire-priseur à la fois poète et saltimbanque, Gilbert Bécaud fait un tabac. Le geste engageant, la voix généreuse comme toujours, Monsieur 100 000 volts marchande un coup de pied au cul, un grand amour, une mort de gala. Ce n’est pas du vent, non non, mais de l’authentique, du vrai de vrai, du mieux que fantastique, pardi ! Son inséparable Monsieur Pointu malmène son violon, geste saccadé, cheveu grisonnant, corps aminci de l’échalas qui vit là des moments de gloire. Et, même sur sa bouille enfarinée d’infatigable farceur, trente années de carrière marquent leur homme.
« Moi qui ai des souvenirs
À ne plus savoir qu’en faire… ai… aire…
Vous pouvez vous les offrir comme ça
À la vente aux enchères, ouais !
Jouez, jouez Monsieur Pointu, tiloué !
Bonnes, bonnes, bonnes bonnes gens
Approchez… approchez donc… approchez
Serrez le rond
Ça va commencer… ouais ! »
Dans le public, ça décoiffe, ça déménage. On bat des mains, on frappe du pied pour se donner la cadence, heureux, superbe à cette vente aux enchères-là. Passion du verbe, ferveur du geste, Bécaud ramasse ses souvenirs à pleines brassées et les balance à ses fidèles, Monsieur Pointu maintenant dodeline de la tête, grimace de vieux singe prêt à faire flamber les prix.
Sur mon dessus de cheminée, aussi filiforme que Monsieur Pointu, une statuette africaine faite de laiton semble m’inviter à la danse. Un cadeau de mon pote Kadima-Tshimanga à je ne sais plus quelle occasion, pour faire plaisir, tout bonnement. Une apparence de visage, un vrai regard pourtant. Soudain, plus de Bécaud, envolé Monsieur Pointu, disparu l’Olympia ! Plus de téléviseur, plus de cheminée ! Rien ne subsiste du cliquetis de la vaisselle que ma femme range tout à son aise, des parlotes de ma petite-fille Jennifer racontant à Éva et à Boris les derniers exploits de Harry Potter à l’école des sorciers. En contrepartie, un ciel superbe, bleu comme l’été qui s’avance, un soleil triomphant au zénith et, surgissant de je ne sais où, un vieux nègre au visage émacié et peinturluré de kaolin. Aladin et le bon Génie de la Lampe mystérieuse à la sauce africaine ?
Pareille aux formes tortueuses de la statuette et prenant l’allure d’escogriffe de Monsieur Pointu, l’apparition éclate de rire et, des deux mains, se met à frapper un tambour serré entre les genoux. La berlue ? Ou un rêve ?… Et ça parle en plus !
— Ne t’en fais pas, mon frère, je suis ton Monsieur Pointu à toi, à toi tout seul.
— Mais que… qui qui… que que… heu…
— Chez moi, au Congo, je suis griot de profession, raconteur d’histoires, gardien des légendes… Monsieur Pointu, quoi !
— De quelle région proviens-tu donc, Monsieur… Monsieur… ?
— De tout le Congo, ha ha ! On m’appelle Songe à Kinshasa, au Katanga c’est Chongo. Et au Kasaï, Pointu se dit Lusongu. Alors, on va pas se chamailler pour un peu de vocabulaire tout de même ! Appelle-moi donc Monsieur Lusongo, tout simplement, et tout le monde s’y retrouvera…
— Et tu joues du tam-tam en plus ?
— Hi hi, mon frère, suis poète aussi, un peu sorcier sur les bords, tu devines bien…
Et il se met à tambouriner de plus belle, entame un sacré pas de danse.
« Moi qui ai des souvenirs
À ne plus savoir qu’en faire… ai… aire…
Vous pouvez vous les offrir comme ça
À ma vente aux enchères… »
Monsieur Lusongo, fantasmagorie ou réalité, je ne sais plus très bien, trouve le rythme qui plairait à Bécaud. Tout fier de lui, son regard de vieille fripouille porte dans les environs immédiats.
« Bonnes, bonnes, bonnes bonnes gens
Approchez… approchez donc… »
— Si tu veux, rigole-t-il, on va refiler nos souvenirs à tes voisins, à tes amis, aux autres… ben oui, aux autres aussi !… Mais fais gaffe, hein, on partage cinquante cinquante… griot de première classe, c’est pas donné !
— On peut discuter les prix, tout de même ?
— Pas l’temps, les acheteurs rappliquent !
« Approchez, messieurs dames, s’il vous plaît approchez !
Approchez à la vente aux enchères,
Préparez la monnaie.
Moi je suis là pour vendre et vous pour acheter,
Des lots exceptionnels, des prix exceptionnels,
Du rêve pour pas cher
À ma vente aux enchères ! »
C’est qu’il dit vrai, Monsieur Lusongo : les voisins s’amènent ! Alfred grimpe la côte à petits pas nerveux, comme toujours, pour tomber à pic au cas où l’on aurait besoin de lui. Bernadette, bottée, gantée, suspend son labeur. Cela donne du cœur au ventre de la voir ainsi biner, sarcler, planter, aller et venir maintenant que les beaux jours sont de retour. Michel stoppe son tracteur. C’est qu’il a de la besogne, monsieur Belleflamme, et, s’il devait en manquer un jour, sûr qu’il en inventerait. Jean-Marie vient du haut de la rue, pantalon bleu et larges bretelles. Il a construit sa maison de ses propres mains, seul, il y a plus de trente ans de cela. Depuis lors, il ne lâche plus sa brouette, vous pensez bien !
Plong… plong… plong plong plong, reprend le tambour. Monsieur Lusongo dresse le programme, pressé de passer aux actes, m’invite à jouer le rôle de crieur public.
« Bonnes, bonnes, bonnes bonnes gens
Approchez… approchez donc… approchez
Serrez le rond
Ça va commencer, ouais ! »
Avec ma voix de crécelle et l’accent du terroir, ça passe tout de même. Le Noir au visage sans âge m’encourage, me dope. À moi de lancer les enchères, à lui de déballer la marchandise.
— On va leur raconter l’histoire, Monsieur Lusongo ?
— Attention, mon frère, pas n’importe quelle histoire, hein ! La mienne, la seule, la vraie… celle qui cogne là… boum boum boum… au fond de mon cœur…
— Pas la vérité historique, alors ?
— En tout cas, beurk ! Non non, pas celle écrite, fabriquée, trafiquée par l’homme pour se justifier à ses propres yeux, aux yeux de ses enfants. Pas celle qu’on nous a enseignée, à nous les Noirs, à coups de certitudes, de sermons, de remontrances, et à coups de chicotte même… L’histoire, la mienne, vécue, imaginée, rêvée, peu importe !… Ouais, celle du cœur, rien que cela !… Vas-y, à toi la donne !
Et, plong… plong… plong plong plong, répète le tambour.
« Préparez la monnaie,
Moi je suis là pour vendre et vous pour acheter,
Des lots exceptionnels, des prix exceptionnels,
Du rêve pour pas cher… »
Et ça passe encore, cré nom, je ne me savais pas aussi doué ! Mon griot s’est agenouillé. Quelques battements de tam-tam, plus doux, plus tendres, plus lents cette fois.
— Monsieur Lusongo, avant de commencer, dis, on accepte les cents, oui ou non ?
— Tout, tout, on prend tout, j’ai pas les moyens de faire la fine bouche, tss tss !… Mais du cash, hein !… Pas de chèque, ni de virement, encore moins des cartes de crédit… rubis sur l’ongle comme on ne dit pas chez moi… Et cinquante cinquante, c’était convenu ?… Tope là !
« Bonnes, bonnes, bonnes bonnes gens
Approchez… approchez donc… approchez
Serrez le rond
Ça va commencer, ouais ! »
— Monsieur Lusongo, s’il vous plaît !
— Premier lot, le beau, le grand, le déclenchement des hostilités, m’sieurs dames, écoutez le vieux nègre que je suis : un lot GÉ-NI-AL ! La mort, oui, la mooort, rien que cela !… Pas n’importe quelle mort, vous pensez bien ! La mort d’un roi, oui oui, vous avez compris, la mooort d’un grand roi !
— Mise à prix, Monsieur Lusongo ?
— Mise à prix : un euro, ouais, c’est parti !
Me voici pris au jeu, me dandinant d’une jambe à l’autre pour accrocher le rythme. Bécaud peut dormir tranquille dans son éternité, je ne vais quand même pas l’effacer du box-office !… Mais ce doit être un coup à Lusongo, ils sont tous un peu sorciers, ces Africains ! Et un griot de première classe qui plus est ! Haut les cœurs, ouf ouf, il va falloir convaincre, allécher, placer notre camelote.
— Un euro, Alfred, rien qu’un petit euro, un bel euro tout neuf, blinquant comme on dit ici… c’est pas cher pour la mort d’un roi !… Une mort en pleine gloire… un euro cinquante cents pour Bernadette, bel effort… et là Jean-Marie, tu te tâtes, t’aimes pas acheter un chat dans un sac, hein ? Faut voir ?… Monsieur Belleflamme, Michel, oui, un euro soixante… ? Il a les moyens ! Monsieur Lusongo, un euro soixante, c’est bon ça ?
— Vendu !
Le poète-musicien-sorcier s’est accroupi. Son regard serein porte au-delà des contreforts de la Meuse, par delà les forêts de Thiérache. Sa voix prend le timbre de la douceur, du recueillement presque.
Et il raconte son histoire.
C’était un fleuve gigantesque, capable de remplir l’océan en trois belles saisons.
C’était un fleuve prodigieux, père nourricier roulant ses flots alluvionnaires au nom du Tout-Puissant, au bénéfice de l’homme.
C’était le fleuve Congo, ordonnateur suprême de paysages infinis, flânant de forêt en forêt, lézardant de savane en savane, grondant de rapides en cataractes. D’abord appelé Lualaba dans son cours torrentueux, il bouillonnait aux Portes d’Enfer, buvait les eaux sombres des lacs Bengwelu et Mwero avant d’avaler au passage la Lukuga et le bleu du Tanganyika. Puis, une fois devenu Congo par hasard, des brumes cotonneuses du petit matin jusqu’au couchant écarlate et fabuleux, il s’étalait, paresseux dans sa dérive, majestueux dans sa démesure, immense entrelacs clinquant de mille feux aux approches de Mbandaka. Après ça, bien plus loin, toujours plus fort, invincible, il crevait rageusement le roc des monts de Cristal, triomphait encore du traquenard d’Inga pour grogner son plaisir, colossal et discipliné, à partir de Matadi. Et puis, apaisé à suffisance, assouvi, presque débonnaire même, il méritait enfin l’aboutissement, le mariage avec l’océan.
C’était notre fleuve, notre Congo, engendrant à lui seul autant de forces que ses cousins le Nil et le Zambèze réunis. C’était un fleuve passion, tantôt fringant comme un enfant, tantôt aussi lascif que nos femmes sur la couche, parfois démonté et indomptable comme nos hommes en colère. C’était le fleuve fondateur d’une Nation par la seule volonté des conquérants qui découvrirent des cieux, des terres, des hommes, que nous-mêmes ignorions.
Mais qu’importe après tout, puisqu’il était la vie !
Dieu seul connaît les douleurs endurées par les Blancs qui s’aventurèrent au cœur de l’Afrique à seule fin, d’abord, d’apprendre le tracé du Grand Fleuve et de ses affluents. Savorgnan de Brazza et Stanley, Böhm, Cameron et Speke, de Capello et Yvens, tant d’autres encore, ces pionniers d’un monde insolite nous dénichèrent dans notre simplicité et notre isolement, pénétrèrent la profondeur du continent, servis par des boussoles affolées et quelques cartes aussi confuses que leurs rêves enfiévrés, soutenus par des soldats et des porteurs indigènes, aidés par des guides et des interprètes qui les menaient de vallées en collines, de villages en chefferies. Charmeurs, gagneurs, audacieux, infiniment entêtés, ils fouillèrent le continent noir, ils souffrirent mille maux, ils moururent par pleines brassées quand d’autres prenaient la relève, toujours plus loin, toujours plus nombreux. Le Congo les stimulait, la terre de nos Ancêtres les obsédait, sans nulle autre raison que celle du conquérant, celle du plus fort.
Pourquoi, grand Dieu, pourquoi ce foutu Congo, capricieux et mystérieux, ne coulait-il pas comme tout fleuve qui se respecte, simplement, naturellement, à la recherche de l’océan ? Pourquoi, diable, cascader au Nord sans ambages pour fuir ensuite vers l’infini de l’Ouest et, après ça, repiquer plein Sud pour se moquer, tout cela sur près de cinq mille kilomètres ? Le Nil, lui, c’était un fleuve tranquille, voguant sagement au Nord à la rencontre de la Méditerranée. Et le Zambèze, jumeau du Lualaba dans leur berceau du mont Musofi, après une prestigieuse fantaisie pour affirmer sa splendeur africaine aux chutes Victoria, filait en droite ligne dans la plaine à la poursuite de l’océan Indien. Au moins, c’était sérieux tout cela !
Qu’est-ce qu’il lui passait donc par la tête au Congo, ce drôle qui embrouillait tout, donnait le tournis aux géographes, décimait sans façon les expéditions qui narguaient ses eaux et ses embûches, les hommes et leur fierté, le ciel et ses fureurs ? Ha ha, sûr, le Grand Fleuve nous protégeait, tout simplement, il nous gardait de l’appétit de l’Étranger, des rigueurs du temps, des pièges du monde nouveau ! Allez donc trouver une autre explication à ses jeux de cache-cache, à ses mille et une facéties !
Nous, les enfants du Congo, sa famille, sa raison d’être, nous assistions en fin de compte aux exploits des Blancs qui le défiaient, le raillaient, l’emportaient au prix de mille et cent sacrifices. Mystérieux et alléchants, grandioses et déroutants, le Congo et ses affluents livraient leurs secrets un à un, jalonnaient pas à pas la marche inexorable du conquérant.
Le destin, tracé par Dieu au rythme immuable des saisons, devait sans doute nous occuper plus que les avancées des Blancs qui commerçaient, traitaient, impressionnaient, promettaient.
Nous chantions et dansions les choses de la vie de tous les jours. Nous chantions et dansions l’enfant qui venait de naître, les garçons qui devenaient des hommes et songeaient déjà à courtiser et à doter nos filles aux seins effrontés. Nous chantions et dansions l’eau limpide jaillissant de nos coteaux, nos joies, nos triomphes, comme si nous étions nés pour ça !
Nous chantions et dansions le labeur quotidien, les pirogues remplies de poissons ruisselants, la chasse miraculeuse dans nos savanes giboyeuses, la cueillette des fruits et des baies sauvages dans nos forêts luxuriantes. Nous chantions et dansions notre chance comme si nous devions vivre pour ça !
Nous chantions et dansions les malheurs des uns et des autres, les maladies, la guerre, les deuils, nos peurs, les menaces de nos sorciers. Nous chantions et dansions notre chagrin comme si nous devions mourir pour ça !
Les étrangers blancs, eux, allaient et venaient, s’installaient, toujours plus forts, toujours plus prestigieux, plus arrogants aussi. Et nous chantions et nous dansions notre présence sur terre, les souvenirs de nos aînés, les paroles de nos chefs, la gloire de nos Ancêtres, parce que nous étions faits pour ça !
À vrai dire, nous nous faisions effectivement la guerre, quelques fois. Oh, ce n’était pas toujours simples péripéties ! Il fallait affirmer nos droits, garder nos terres, maintenir la coutume, obéir à nos lois. Nous menions le combat à notre façon, suivant la tradition. Quand la palabre entre chefs tournait à l’aigre, nous sortions armes et tambours de guerre. Alors, les camps en présence s’observaient, s’espionnaient, jouaient à la mangouste taquinant le serpent, offrant ainsi un peu de répit aux soldats, une dernière chance à la paix.
Puis, l’armée du plus fort, souvent quelques dizaines de guerriers, approchait le village de l’autre, laissant toujours aux femmes, aux enfants et aux vieillards le temps de trouver un refuge en brousse ou en forêt. Et les combattants se défiaient à force de cris, de tambourinages, de gestes, d’incantations, de fureurs. On exhibait gris-gris, peintures et panoplies de guerre. Des heures et des heures, on chantait et on dansait, on appelait les Ancêtres à la rescousse, les féticheurs grondaient leurs menaces. On chantait et on dansait à impressionner l’autre, à l’amener à la trêve, à choisir la soumission.
Après ça, les flèches sifflaient, les lances volaient, les machettes frappaient. Mais dès les premières victimes au sol, le plus faible se dévoilait et on revenait finalement à la palabre. Des jours et des nuits, notables, sages et chefs parlementaient alors, réglaient les litiges. On réparait les offenses, on remettait le butin au vainqueur, on payait le tribut au suzerain, on acceptait le servage en guise de garantie. Tout cela en conformité avec la coutume. Même si, de l’Est, les Arabisés nous avaient amenés leurs armes à feu, leurs méthodes, leurs razzias. Même si, venus de loin au Sud, les Ngonis, cousins des Zoulous, nous avaient enseigné le maniement du bouclier et de la fronde.
L’avancée des Blancs s’affirmait, s’imposait, jalonnée de proche en proche par les roulements de tam-tam de nos voisins, de nos frères aux aguets. Les conquérants s’implantèrent, ils prêchèrent la bonne parole, ils nous subjuguèrent. Ils nous expliquèrent fort bien que nous étions des sauvages, païens et incultes, qu’il était temps de travailler, de s’habiller, de nous mener dans le giron de notre Mère à tous la Sainte Église, qu’il fallait à tout prix arrêter de guerroyer. Nous ne leur demandions rien pourtant !
J’imagine la surprise de mes aïeux devant la magnificence des colonnes qui pénétraient dans les villages au son des tambours et des trompettes : le drapeau bleu à étoile jaune escorté de soldats richement parés et armés jusqu’aux dents, les Blancs tout de blanc vêtus, casqués, gantés, sabres au clair. Ah ah, c’est qu’ils avaient l’expérience du champ de bataille, les hommes civilisés ! Ils en avaient connu des invasions, des conquêtes et des reconquêtes ! Des guerres de Trente Ans, de Cent Ans ! Ils en avaient vécu des Croisades et des Saint-Barthélemy, des Berezina et des Waterloo ! Maîtres dans l’art du massacre, ils allaient nous imposer la paix, leur paix ! Ils allaient nous apprendre Dieu, leur Dieu !
Quand le Grand Chef s’écroula, il était trop tard pour pleurer !
Deux balles de pistolet en plein corps, et Msiri refusait toujours de rendre l’âme, comme il avait jusque-là repoussé obstinément toute soumission à l’étranger. Les deux coups de feu du capitaine Omar Bodson avaient mis dans le mille. Fou de rage, le jeune Masuka vengeait le sort de son père, son Mwami, son roi, étendant l’officier belge pour le compte d’un coup d’arquebuse. Déboulant en rangs serrés des pentes de la Mission anglicane, les soldats des Blancs bousculèrent les guerriers du roi, abattirent Masuka et ses fidèles. Effrayés par les images impossibles qui leur crevaient les yeux, les Bayeke rendirent les armes. Le médecin blanc vola au secours de son compagnon, les soldats improvisèrent un brancard pour emporter jusqu’au bivouac le capitaine Bodson moribond.
L’Histoire s’accomplissait dans toute sa sauvagerie, dans toute sa logique.
Sur la barza de la résidence Munema, les spasmes épouvantables de Msiri narguaient encore l’étranger, ses vanités, sa toute-puissance. Alors, dans un hourra de démence, un soldat brandit un sabre. Et il frappa et frappa encore.
Quand la tête du Mwami roula dans la poussière, il était trop tard pour trembler.
Après quoi, les vainqueurs fichèrent la tête du vieux roi à la pointe d’un pieu et s’élancèrent à travers les rues de Bunkeya, exhibant leur trophée de quartier en quartier, de marché en marché, de résidence de reine en demeure de prince. La bouche grande ouverte sur les mots du passé, les yeux fixés sur un avenir qu’eux seuls comprenaient, la face ensanglantée du Mwami des Bayeke défilait une dernière fois à travers sa capitale. Hommes, femmes, enfants, tous s’enfuirent dans le dédale des ruelles, se voilant les yeux pour échapper à l’image ignoble, criant leur douleur comme on hurle la mort. Du lointain de Tondo, des nuages bas et noirs, aussi lourds que la colère du Tout-Puissant, masquèrent un soleil incapable d’en supporter plus. Soudain, le ciel se déchira. Un coup de tonnerre gigantesque craqua sur Bunkeya. Du haut du mont Nkulu, roulant sur les flancs de la colline, un vent d’enfer souleva les monceaux de poussières d’une saison sèche qui avait attendu la mort du Père pour expirer à son tour. Des bords de la Kaleba aux étendues du Kimpata, du couchant au levant, l’ouragan hurlait la détresse de tout un peuple.
Alors, la pluie se mit à frapper, grondante, torrentueuse, coléreuse. La foudre tomba sur Bunkeya, faucha l’arrière-garde du cortège païen. Les soldats terrifiés se cramponnèrent au piquet à la pointe duquel le visage de Msiri grimaçait, lavé par la pluie providence qui venait enfin gorger de vie la terre des Bayeke, la terre qu’il leur laissait en héritage.
Pitoyables dans la bourrasque, les gens d’armes atteignirent le bivouac dans l’enceinte de Maria Da Fonseca où le capitaine Stairs assistait impuissant à l’agonie d’Omar Bodson.
Quand la tête du roi dégringola dans la gadoue aux pieds de ses vainqueurs, il était trop tôt pour jubiler.
Gagneur de batailles au regard enfiévré, au visage tordu par la souffrance, aux paroles délirantes, Stairs étala le drapeau bleu à étoile jaune sur le corps sans vie de son second. L’État Indépendant du Congo faisait du même coup main basse sur le Katanga qui rejoignait le Kasaï, le Kivu, les forêts équatoriales, tout le bassin du Congo en somme, dans l’escarcelle de Léopold II. Le rêve de grandeur de ce souverain hors du commun touchait enfin au but en ce matin-là du 20 décembre 1891. Le minuscule royaume de Belgique, né de la bonne volonté de ses puissants voisins, se positionnait dans le peloton de tête des grandes nations colonisatrices.
Ah, ce qu’on les avait espérées depuis des jours et des jours à Bunkeya, ces pluies diluviennes porteuses de vie pour tout un peuple ! Cela faisait quatre saisons déjà que le Ciel boudait ses enfants, que la terre trop vite desséchée, trop longtemps brûlée par un soleil de feu ne rendait plus ses faveurs habituelles. On avait pourtant planté le maïs et les haricots à fèves rouges sur des labours généreux, les patates douces dans les sols sablonneux qui mènent chez Mpande. Les récoltes maigres et de piètre qualité rendaient les femmes ombrageuses, d’autant plus qu’il en allait de même ailleurs dans tout le royaume : à l’Est chez Kazembe, au Sud au-delà des crêtes entre Congo et Zambèze, à l’Ouest jusque chez le Mwat Yav des Lunda, au Nord presque aux portes du Maniema. Ce n’était pas la disette, assurément, mais trois moissons plutôt chiches d’affilée, il y avait de quoi interroger sorciers et devins ! Étrangement, les pêcheurs baluba du lac Upemba et les harponneurs du Luapula vendaient leurs prises sans même discuter les prix, trop pressés de repartir à l’ouvrage pour combler le manque à gagner. Plus question de boire la bière à satiété pour fêter les plantureux bénéfices, ça non ! Et, plus grave encore, de mémoire de Muyeke, on n’avait jamais vu les chasseurs rentrer bredouilles. On aurait dit que l’antilope fuyait la savane roussie des Kundelungu, que l’éléphant cherchait, Dieu sait, où les broussailles des collines de Tenke. Même le zèbre et le buffle abandonnaient les riches pâturages des Marungu. Les méandres de la Lufira traînaient des eaux grises et plus paresseuses que de nature, torrents et ruisseaux s’écoulaient aussi tristement que les inquiétudes des hommes, des femmes et des enfants. Et, à Bunkeya même, les puits s’asséchèrent et l’eau vint à manquer.
On savait le chef vieillissant, on savait le Mwami fort occupé à mâter les velléités des Basanga, à repousser les incursions des guerriers Ngonis venus du Bengwelu, à redouter les razzias des Arabisés qui faisaient d’amples récoltes d’esclaves sur les marches de l’Est. Des femmes mettaient au monde des enfants chétifs, elles n’accouchaient plus de jumeaux, elles se plaignaient sans cesse auprès de leurs hommes qui les accablaient de mille reproches. Le mauvais sort semblait accabler le Garaganze tout entier, même le miel de haute richesse, dont se délectaient les enfants, se raréfiait. Les « mangeurs de cuivre » de la Ruhashi et de Kaponda aux pieds de leurs énormes fours, les chercheurs d’or de Kambove et leurs cousins lunda de Mutshatsha, se crevaient au travail pour des fifrelins. Comme si la terre, sous l’effet d’un abominable sortilège, délaissait ses enfants. Et tous fuyaient le mauvais œil du vautour, comme s’il s’agissait du diable lui-même.
Pourtant, les Bayeke priaient, imploraient le Très-Haut. Ils sacrifiaient poules, chèvres, boucs, aux mânes des Ancêtres qui les boudaient toujours. Tous chantaient, tous dansaient la gloire du passé et leur confiance en l’avenir. Msiri lui-même, ses fils et ses frères, les reines et les favorites, les notables et les sages, les vassaux, tous les sujets du roi du plus grand sorcier au dernier des domestiques, suppliaient le Créateur de les secourir. Les tambours cognaient, les pieds frappaient la poussière, les regards portaient dans les étoiles pour y pénétrer les projets des Ancêtres. Les femmes roulaient des hanches pour attirer sur elles les faveurs de l’Au-delà, le geste alangui, offertes, le regard perdu dans l’Infini, inlassablement elles chantaient :
« Je n’ai pas moulu le maïs,
Mon mari s’est couché le ventre creux,
Mais hélas, c’est bien triste ô mère,
Que mon mari m’ait critiquée.
Mon mari s’est couché le ventre creux ! »
Elles chantaient, elles dansaient le goût de la vie, elles écrasaient le sol pour rejeter aux enfers le souffle de la déroute.
Dix ans plus tôt, la cité de Luambo devenue trop étroite à ses yeux, Msiri avait jeté son dévolu sur la plaine de la Bunkeya, peut-être parce qu’elle lui rappelait, en plus verdoyante, les grands espaces de son pays d’origine. Il avait donc acheté au chef de terres Tondo le droit d’y ériger sa capitale.
Rapidement, Bunkeya devint leNdahilo, le « carrefour », là où l’on se dit « Adieu ! » On ne pouvait traverser le sous-continent d’Est en Ouest via les Grands Lacs, sans passer chez Msiri où l’on reprenait des forces, où l’on se ravitaillait, où l’on commerçait surtout. Le missionnaire anglais Arnot qualifiait Bunkeya de «Londres africaine».
Les grandes caravanes et les trafiquants de tous les horizons se croisaient immanquablement à Bunkeya. De l’Est, de l’océan Indien aussi bien que des comptoirs portugais de l’Ouest sur l’Atlantique, les pistes menaient les marchands d’ivoire, de sel, d’étoffes, d’armes, de poudre à fusil, de cuivre… Du Nord et du Sud arrivaient des expéditions plus impressionnantes porteuses de messages politiques inquiétants. Les Belges d’un côté, les Anglais de l’autre, cherchaient à conclure des traités particuliers, des pactes séparés avec le Mwami des Bayeke.
L’ivoire, les lourdes barres et les croisettes de cuivre qui aboutissaient en nombre dans les ports de l’océan Indien depuis des décennies attisaient les convoitises. Msiri ignorait bien sûr qu’en Europe, à Berlin, on avait conclu dès 1885 une entente qui remodelait l’Afrique noire au bénéfice des nations blanches. On y avait découpé le gâteau en fonction des appétits des uns, des calculs des autres. Français et Anglais se partageaient déjà la partie nord du continent, les Bœrs et les Afrikaners s’étaient taillé des empires à coups de canons sur les ruines des royaumes qu’ils asservissaient au Sud, au nom de la Civilisation, ben voyons ! Allemands et Portugais pressaient de toutes parts pour participer à l’œuvre salvatrice de l’Occident chrétien. Les hommes noirs, leurs réalités, leurs terres, leurs croyances, leurs chefs, leur simple existence… ? La belle affaire ! On attribuait la souveraineté du Congo à Léopold II, Roi des Belges. Sur base de frontières totalement artificielles, en vertu d’accords éminemment arbitraires, les Puissants livraient les populations africaines à des maîtres blancs qui ne les connaissaient pas.
Malgré quoi les Britanniques ne désespéraient pas d’annexer les riches terres du Katanga de Msiri à la Rhodésie naissante.« Il n’y a pasde souveraineté sans occupation des terres ! »proclamait Cecil Rhodes aussi vindicatif qu’orgueilleux. Comment donc, le roi de cette petite Belgique n’allait tout de même pas rafler la mise à Sa Gracieuse Majesté la Reine Victoria, Impératrice des Indes et dominatrice de l’Occident civilisé ? On allait voir ce qu’on allait voir !
Alors, vont se succéder à Bunkeya sur un rythme soutenu des colonnes aux desseins à la fois diplomatiques et conquérants. L’hospitalité des Bayeke ? Dorénavant, les Blancs s’en moqueraient éperdument, sûrs de leurs prérogatives, de leurs forces, de leurs armes. À quoi avaient donc servi les manières accueillantes, bienveillantes, particulièrement pacifiques du Mwami et de ses sujets ? Que lui reprochaient bien ces visiteurs prétentieux qu’il avait couverts d’honneurs et de présents avec une ostentation toute paternelle ? Reichard, Arnot, Swan et Faulkner, Thompson, Lane et Crawford, Sharpe, ne trouvèrent-ils pas assistance et protection auprès du roi du Garaganze ? Et le Pasteur Arnot ne fut-il pas traité comme un fils par celui qui l’autorisait à bâtir la Mission anglicane qui n’a jamais cessé de prospérer ? Quand, en 1886, Arnot quittera Msiri la mort dans l’âme, il confiera à son successeur Crawford le soin de conseiller celui qu’il appelait volontiers « Mon papa ! »
Le vieux roi, usé, malade, mais toujours aussi fier, aussi glorieux, intransigeant quant à sa souveraineté et à la liberté de ses sujets, le vieux roi invoquait les mânes de ses Ancêtres qui l’avaient accompagné jadis dans son périple triomphal pour le mener sur les terres de la Lufira. Une fois le soleil couché à l’horizon du Congo-Lualaba, dès que les feux de bois tremblaient puis flambaient dans chacun des quarante-trois quartiers de la capitale, les battements des tambours et les chants montaient vers le Ciel, complaintes rythmées par le fol espoir de conjurer enfin les maléfices.
Qu’elles étaient loin les jeunes années de Ngelengwa, futur Msiri !
Qu’ils avaient été audacieux ces périples incessants à travers les espaces arides de l’Usumbwa natal, en plein cœur de la Tanzanie d’aujourd’hui ! Et ces caravanes menant à l’océan Indien, les expéditions poussant jusqu’au lac Tanganyika, l’apprentissage du rude métier de porteur puis celui très honorable de guide de caravane ! Ah, ces années et ces années à se frotter aux mœurs des Swahili de la côte, à découvrir les techniques des Arabisés commerçant à travers les immensités de l’Afrique de l’Est, à rencontrer les Blancs plus nombreux qui s’aventuraient gaillardement à l’intérieur des terres !
« Nous sommes des Bayege— chasseurs— à la poursuite del’éléphant blessé, et notre patrie est l’Usumbwa ! »répondirentles hommes de Kalasa aux autochtones s’étonnant de l’arrivée de ces étrangers bizarrement parés. Le nom de « Bayeke » leur restera en hommage à leurs dons de chasseurs valeureux. Et, lorsque Kalasa autorisa son jeune fils Ngelengwa à migrer vers les terres riches dont il rêvait, une colonne impressionnante se mit en marche vers le sud du lac Mwero pour y franchir le Luapula et pénétrer le Katanga. Trois cents guerriers, autant de porteurs et domestiques et, entouré de ses intimes, de ses femmes, de ses conseillers, de ses féticheurs, de ses tambourinaires qui annonçaient l’approche des conquérants de village en village, le futur Msiri arborant leNkome, le bâton sacré du chef de caravane. Rien n’arrêterait le fils de Kalasa.
Ah, ces journées et ces nuits à palabrer, à se faire accepter, craindre et respecter par les roitelets de la région qui, l’un après l’autre, par faiblesse, par intérêt ou simplement contraints et forcés, conclurent des traités, se placèrent sous la protection des Bayeke, faisant ainsi allégeance à Ngelengwa à qui dorénavant ils payeraient tribut !
Ô Dieu, ces troupes qui grossissaient encore, ces populations rassemblées autour du conquérant, les immenses territoires qui se soumettaient, les richesses accumulées, les voies de communications qui s’ouvraient largement dans toutes les directions ! Et, le soir, sous la voûte étoilée d’un ciel infiniment clément, les Bayeke chantaient et dansaient leur fierté, leur force, la suprématie de leurs Ancêtres :
« Rassemble les foules que Dieu t’a confiées,
Rassemble les peuples divisés,
Ô Ngelengwa, fils de Kalasa !
Reprends des forces, reprends le Nkome,
Rassemble les foules que Dieu t’a confiées,
Ô Ngelengwa, ô guerrier ! »
L’autorité du chef grandissait, le sang de la conquête grondait dans ses veines. Toujours plus fougueux, toujours plus entraînant, il volait de succès en bonnes fortunes. Ah, les périples insensés pour mâter les révoltes par-ci, s’interposer entre vassaux par-là, rappeler aux Baluba et aux Batetela remuants la toute-puissance de celui qui devenait Msiri, le Mwami des Bayeke, le Roi du Garaganze !
Quel miracle, cet empire qui surgissait en plein cœur de l’Afrique, se développait, s’organisait, s’enrichissait autour du chef vénéré ! Combattant impétueux, négociateur de génie, commerçant avisé, Ngelengwa-Msiri subjugua l’ensemble de ses vassaux et de ses ennemis. Une administration pointilleuse et un système judiciaire très élaboré imposèrent confiance et respect. Les droits impératifs de Msiri, ses obligations absolues à l’égard des plus faibles, le culte des Ancêtres et la déférence envers la coutume de toutes les composantes du royaume soudèrent les sujets dans la soumission et la dévotion. De plus, le Mwami décernait leNdezi, l’insigne du pouvoir, à tous ceux qui s’en montraient dignes, leur offrant de la sorte des droits égaux à ceux des Bayeke de souche. Le royaume se consoliderait, dès lors, non plus dans une optique strictement tribale, mais sur des bases territoriales et commerciales soutenues par le loyalisme aux institutions.
Ah, le Garaganze puissant, riche, parfaitement ouvert sur le monde extérieur, que les explorateurs blancs découvrirent là où ils n’attendaient que désolation et chaos ! Et les fastes de la cour de Msiri qui honorait ses hôtes de plus en plus nombreux ! Quel miracle à Bunkeya, véritable Tour de Babel où se concentrait le grand commerce caravanier entre l’océan Indien et l’Atlantique et où l’on entendait les idiomes les plus étranges ! On y retrouvait tout ce qui comptait dans le sous-continent : les vassaux de Msiri bien sûr, Basanga, Balemba, Balala… Des Swahili de la côte Est et leurs riches étoffes, des Arabisés friands d’ivoire et de cuivre, lespombeiros, ces mulâtres portugais qui commerçaient depuis Luanda. Ainsi que tous les voisins du royaume pour lesquels Bunkeya représentait le Grand Marché incontournable.
Et les Blancs dans tout cela ? Ha ha ha, laissez-moi rire !… Ils ne virent dans les manifestations extérieures de la culture des Bayeke que tyrannie, paganisme et sauvagerie. Des années et des années, ils avaient pourtant couvert Msiri de cadeaux, d’éloges. Fins courtisans, flatteurs invétérés, ils inspirèrent confiance et respect… tout comme Ngelengwa-Msiri l’avait fait trente ans plus tôt. Cependant, l’Histoire était en marche, inexorablement. Msiri refusait le traité des Belges, il rejetait les propositions des Anglais. Quel culot pour un roi nègre !
Les Blancs, peu à peu, se firent soupçonneux, envahissants, exigeants, du moment que le« potentat sanguinaire »s’opposait à leurs rêves de conquête. Des Noirs ne pouvaient être que sanguinaires et leur chef un vulgaire potentat, vraiment ! Aujourd’hui, à la lecture des textes de l’époque, il y a de quoi se taper le cul par terre. Les récits varient au gré de la fantaisie de leurs auteurs sans doute, mais surtout en fonction des besoins de la cause et des ordres des commanditaires. Pour l’un, le royaume des Bayeke est un immense dépotoir où crèvent comme des mouches des milliers de nègres sous le joug d’un tyran hystérique. Pour l’autre, il s’agit de l’Éden, de forêts giboyeuses, d’espaces verdoyants où des populations paisibles l’accueillent avec chaleur… dès que Msiri aura été liquidé. Ben voyons !… La cour du Mwami est décrite par l’un dans tous ses fastes et sa générosité, par l’autre comme un véritable mouroir où règne un païen ignoble qui se prend pour un dieu. Et les images du roi qui circulent de Londres à Bruxelles, alors… ? Vous m’en direz des nouvelles ! On reconnaît un géant à la barbe fleurie, au port majestueux ; ou encore un père de famille aux traits détendus, coiffé d’un chapeau plutôt élégant. Sur une autre gravure, un nabot hideux couvert de haillons nargue ses visiteurs. Après ça, un vieillard cacochyme vautré sur un monceau d’ossements humains. Même s’ils l’avaient voulu ainsi, jamais les « témoins oculaires » n’auraient pu en arriver là ! Hé hé, je soupçonne Msiri lui-même, maître en roublardises de tous genres, d’avoir mis en scène l’une ou l’autre loufoquerie pour leurrer et se gausser de ces Blancs tantôt naïfs, tantôt bigrement chatouilleux !
Mais à Bruxelles, on ne rigole plus ! Léopold II se fait pressant. Il sait les Anglais aux aguets, prêts à exploiter le moindre faux pas. Il arme deux nouvelles expéditions plus puissantes, plus riches, qu’il confie à Stairs et à Bya avec ordre précis : « Il faut soumettre le Katanga ! » La chasse est ouverte, le temps compte double pour l’État Indépendant du Congo. Le Katanga, le Garaganze de Msiri ne sait pas encore que son sort est irrémédiablement scellé.
Lemarinel et Delcommune, plus diplomates que conquérants, n’ont pu fléchir le roi des Bayeke. Tout au plus obtiennent-ils l’ouverture d’un poste militaire à la Lofoï où le lieutenant Legat commande deux cents hommes. Avec l’arrivée de Stairs, les choses vont prendre une toute autre dimension. Il vient en conquistador, il vient balayer le litige.
L’expédition compte quatre Blancs : le capitaine canadien Stairs, son adjoint le capitaine belge Omar Bodson, le docteur irlandais Molonnay et le marquis de Bonchamps, un aventurier français au passé plutôt trouble. Trois cents soldats armés jusqu’aux dents encadrent le drapeau bleu à étoile jaune.
Les premières entrevues entre Msiri et le délégué de Léopold II tournent court. Déjà malade, affaibli, Stairs est trop pressé, agressif, coléreux même, irrespectueux de la dignité du Mwami. Le vieux chef lance ses dernières forces dans ce combat singulier ; il tergiverse, promet, se retire, relance puis coupe le dialogue. Il cherche encore et toujours à gagner du temps. Il sait sa légitimité ancestrale remise en cause par des Blancs insolents qui violent son territoire. Sa soumission entraînerait la fin du royaume du Garaganze.« Règne celui qui a vaincu les autres ! »vieil adage africain dont Msiri lui-même s’est inspiré pendant près d’un demi siècle !
Lemarinel et Delcommune campent aux portes du Kasaï et du Maniema. Legat et sa troupe sont sur pied de guerre à une cinquantaine de kilomètres. Et les « Inglesie », ces Anglais puissants arrivent à marche forcée par le Sud avec leurs canons.
Sur le mont Nkulu, Msiri réunit les notables et les chefs vassaux autour de lui. Sous la lune naissante, la touffeur annonce les pluies prochaines. Heures d’intenses agitations où vont se jouer l’avenir du Garaganze, la liberté de son peuple, la vie même de son roi.
Monsieur Lusongo, mon Monsieur Pointu à moi, avale une bonne rasade de bière fraîche. Il va falloir assurer l’intendance pour le maintenir au top niveau, mon griot de première classe ! Il transpire d’abondance. Un vrai conteur africain se dépense, vit ses histoires, réclame son carburant. Il a pris deux bâtonnets dont il tapote les flancs de son tambour, sonorité creuse, presque métallique, qui marque bien le simple interlude. Son regard appuie une revendication qui semble couler de source.
— La bière, c’est pour ta pomme, hein ! Pas question d’amputer ma part des bénéfices ! affirme le bonhomme.
— Un euro soixante, c’est pas l’Pérou ! Va falloir forcer les prix…
