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Un florilège de mythes, de contes et de légendes permet de pénétrer dans l'imaginaire des Balkans
Jadis, au temps de la royauté, voilà comment ça se passait : au mois de mars, tous les garçons allaient à la guerre et ils rentraient chez eux à l'époque de la moisson, pour la fauche. Les sœurs des jeunes gens les suivaient et grimpaient sur les arbres pour les regarder combattre au loin et tout en pleurant elles criaient : " Frérot, frérot. " Alors, pendant qu'elles gémissaient et criaient, voilà que les jeunes filles, les sœurs de jeunes garçons, se transformèrent en coucous. Voilà pourquoi à présent les coucous volent d'arbre en arbre en pleurant et en criant : elles pleurent leurs frères. Et si le coucou pond des œufs mais ne les couve pas, c'est parce que c'est une demoiselle.
À PROPOS DE LA COLLECTION
« Aux origines du monde » (à partir de 12 ans) permet de découvrir des contes et légendes variés qui permettent de comprendre comment chaque culture explique la création du monde et les phénomènes les plus quotidiens. L’objectif de cette collection est de faire découvrir au plus grand nombre des contes traditionnels du monde entier, inédits ou peu connus en France. Et par le biais du conte, s’amuser, frissonner, s’évader… mais aussi apprendre, approcher de nouvelles cultures, s’émerveiller de la sagesse (ou de la malice !) populaire.
DANS LA MÊME COLLECTION
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Contes et légendes de France
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Contes et légendes du Burkina-Faso
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Contes et récits des Mayas
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Seitenzahl: 217
Veröffentlichungsjahr: 2015
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Je dédie cet ouvrage à ma mère et à mes enfants Dimitri et Lisa
Lorsque j’étais enfant je parlais un langage secret, le makedonsko, que ma mère avait inventé pour nous, ses enfants et son mari. C’était du moins ce que je croyais. Dehors, c’était la langue de tous : le bitontino, dialecte des Pouilles et accessoirement l’italien.
Si je parlais la langue accessoire, c’est la langue de ma mère qui me faisait grandir et rêver. Cette dernière lui ressemblait. Elle était douce comme son âme et âpre comme les montagnes qu’elle nous décrivait. Cette femme ne ressemblait à aucune autre, d’ailleurs on l’appelait l’étrangère. Mon père, prisonnier de guerre en Yougoslavie, l’avait épousée puis emmenée chez lui, en Italie. Elle s’y était construite son îlot de tendresse. Ève, chassée du paradis emporta, cachés sous sa langue, trois pépins de la pomme du jardin merveilleux. Ma mère fit de même. Elle emporta sous sa langue, les mots créateurs, les montagnes, les lacs, les fleuves, les odeurs et les couleurs de sa ville, de son pays natal qu’elle appelait indifféremment Bitola ou Monastir et surtout, Makedonija. Elle fit ainsi germer dans mon coeur son pays d’ailleurs. Puis le monde s’élargit.
Je fus étonnée, en me rendant pour la première fois en Macédoine, de constater à quel point ce pays m’était familier. Sans les avoir jamais vus, je reconnaissais le fleuve Dragor qui coulait devant la maison de grand-mère, je savais désigner la montagne Pelister avant même d’atteindre son sommet où miroitait l’œil glacé de « malo Ezero » (le petit lac). Je savais qu’après l’avoir avalé, ce lac avait digéré un mouton dans son tunnel subaquatique avant de le rejeter 2600 mètres plus bas dans la vallée de Bitola. Je compris aussi que le langage de ma mère n’était pas si secret…
Je retournais en Macédoine tous les ans pendant mes années estudiantines, visitant monastères, pierres et sources sacrées.
Il y a cinq ou six ans, un vieux livre réapparut sur mes étagères : celui de mes premières lectures en cyrillique. C’était un recueil de contes macédoniens collectés par Cepenkov1. En les relisant, je réalisai que les légendes de ce petit pays (2 millions d’habitants) n’étaient pas connues. Je décidai alors de traduire les contes recueillis par ce folkloriste macédonien.
Au début du XXe siècle, Mazon2 avait collecté et traduit quelques contes et chants de la Macédoine du Sud et d’Albanie. Dozon et Legrand3 avaient agi de même en Albanie et en Grèce. Les contes traduits par Lydia Chichmanova4 ne concernaient que les légendes religieuses. En cherchant de nouveaux textes de Cepenkov dans les Recueils de Folklore5 rassemblant les collectes effectuées dans les Balkans, au début du XIXe siècle, j’ai trouvé un petit trésor amassé par Cepenkov et par de nombreux autres collecteurs. Je décidai d’élargir mon champ de traduction. Cependant, les Balkans ont longtemps été un carrefour de civilisations diverses où on pouvait entendre parler différentes langues dans la même ville : turc, albanais, bulgare, grec, macédonien… sans compter les dialectes locaux. Les contraintes de la langue m’ont donc conduite à traduire les textes collectés sur une zone relativement restreinte des Balkans sans tenir compte des frontières actuelles. Les contes présentés concernent en majorité des régions de Macédoine (Ohrid, Bitola, Demir-Hisar, Prilep, Veles, Stip) mais aussi de Grèce (Lerin et Voden) et de Bulgarie (Sofia, Samokov, Etropole).
J’ai choisi des thèmes qui complètent ou recoupent ceux déjà abordés par les auteurs cités précédemment. Malgré la récurrence de certains motifs, je n’en présente qu’un par thème, ainsi celui sur les hommes qui enfantaient autrefois (« Pourquoi seules les femmes enfantent »), les nouveau-nés que l’on jetait par-dessus les collines ou autres promontoires (« Les premières naissances au monde »), la lutte entre le vent du Nord et celui du Sud (« Pourquoi le derrière des femmes est toujours froid »), les dragons printaniers ravisseurs et geôliers de jeunes filles (« Le village Zrze et le dragon »), les Narecnizi, figures inévitables de nos jours encore… Une entorse à cette règle : la rencontre de saint Tryphon avec la Vierge6. Deux textes abordent le thème de manières différentes et l’on voit dans l’un la Vierge rejeter son enfant.
Au détour de certains contes, on découvre que Dieu et le diable étaient associés, sinon frères. Le premier paraît parfois borné et irréfléchi et seules les remarques du diable l’empêchent de désorganiser le monde (« Origine du miel et pourquoi le soleil ne s’est pas marié »). Nous apprenons que les chats sont issus des gants du pope et que les souris – comme les araignées – viennent du diable (« Origine des souris et du chat »). Les morts rendent visite aux vivants dans le beau conte poétique « L’origine du coucou et de la tourterelle » et les vampires ne peuvent être chassés que si on les fait danser avant de les abattre…
J’ai éprouvé un grand plaisir à découvrir certains de ces textes, même si cela n’a pas toujours été simple : l’intrusion de mots étrangers ou locaux m’ont parfois mise au défi. Par ailleurs, certaines expressions étant tombées en désuétude, l’aide de ma mère, Ljuba Dimitrova, et de ma tante, Vera Lachanska, m’a été précieuse. Je les remercie affectueusement ici.
À présent, que les contes dévoilent leurs secrets.
Anastasia Ortenzio
1Makedonski Narodni Prikazki de Marko K. Cepenkov, réunis par Kiril Penuchliski, Skopje, Koco Racin, 1959
2 Mazon, A., Contes slaves de la Macédoine sud-occidentale, Paris, Honoré Champion, 1923 ; Mazon, A., Documents, contes et chansons slaves de l’Albanie du Sud, Paris, Librairie Droz, 1936
3 Dozon A., Contes albanais, Paris, E. Leroux, 1881 ; Legrand, É., Recueil de contes populaires grecs, Paris, E. Leroux, 1881
4 Schischmànoff, L., Légendes religieuses bulgares, Paris, E. Leroux, 1896
5Sbornik za narodni umotvorenia, nauka i knijnina, Sofia, 1881-1889, collection dirigée par I. Chichmanov et D. Matov
6 Cf. l’étude sur saint Tryphon : Popova, A., « Ni chair ni poisson : Tryphon le coupé », Cahiers de littérature orale, 1997, vol. 3, p. 15-69
Lorsque le Seigneur créa la Terre, elle fut d’abord plate. Ensuite, il fit le Ciel et il le posa dessus comme un couvercle sur un plat.
Mais Dieu, béni soit-il, s’aperçut que la Terre était plus grande que le Ciel. Il se mit à réfléchir et à réfléchir encore. Saisissant alors la Terre entre ses mains, il la pressa de tous les côtés pour la réduire tout en veillant à lui donner une forme ronde. Il la pressa d’un côté, il la pressa de l’autre et finalement il posa le Ciel dessus. C’était parfait ! Alors, il le laissa tel que nous le voyons aujourd’hui encore au-dessus de nos têtes.
Quant au Soleil, à la Lune et aux étoiles, il les suspendit au ciel comme des lampes au plafond.
Et aujourd’hui encore, les anges les allument, ainsi qu’on allume des lampes dans une église.
Le monde n’était pas encore créé que Christ était né. Comme il était tout petit, il suivait Dieu partout, en s’accrochant aux pans de ses vêtements. Là où Dieu – béni soit-il – allait, le Christ allait aussi. Jusqu’à ce que Dieu en eût assez.
– Arrête de me suivre mon enfant, lui dit-il, pose-toi et joue avec quelque chose comme font tous les enfants !
À ces mots, le Christ descendit de ses genoux et s’assit par terre pour jouer.
Son premier jeu fut de creuser la terre avec une pioche pour faire un tas. De ce tas, il fit un nombre incalculable de boulettes qu’il posa sur des briques pour les faire sécher.
Tout en se promenant, Dieu passa à l’endroit où se trouvait son fils, pour voir ce qu’il fabriquait. En voyant ses mains et ses vêtements couverts de boue, il s’arrêta.
– Qu’as-tu fait pour te salir ainsi, mon fils ? lui demanda Dieu. Et qu’est-ce que c’est que toute cette boue devant toi ?
– Je fais des boulettes pour me distraire, Père, répondit l’enfant.
– C’est bien de fabriquer des petites boules, mais que vas-tu faire avec une telle quantité ?
– Je vais les lancer en l’air pour m’amuser, Père.
– Ah ! c’est ainsi que tu veux jouer, lui dit Dieu. Eh bien, vas-y, lance cette grosse boule le plus haut que tu peux pour que je voie jusqu’où tu l’envoies.
Le Christ s’exécuta avec joie. Il saisit la plus grosse balle et la jeta aussi loin qu’il pût dans le ciel. Bénie par Dieu, la boule monta très haut, s’arrêta en un endroit et devint le soleil. Il se mit aussitôt à briller comme le soleil du matin qui éblouit les gens lorsqu’il paraît.
Le Christ mit alors ses petites mains devant ses yeux pour ne pas être aveuglé.
– Fils, tu as vu que j’ai fait briller ta grosse balle comme un soleil ! Allez, lance toutes les autres en l’air pour que je fasse la même chose avec elles, dit Dieu.
– Je vais les lancer, mais je t’en prie, Père, ne les fais pas briller comme la grosse ; elle éblouit tellement que je ne peux même pas la regarder.
– C’est entendu, allez, jette-les, je sais ce que j’ai à faire, dit Dieu.
Christ saisit aussitôt toutes les boulettes dans ses mains et les jeta les unes à droite, les autres à gauche, certaines en haut, d’autres en bas. Elles s’éparpillèrent dans l’immensité du ciel et chacune resta là où Dieu l’avait bénie. L’une devint la lune, les autres les étoiles, grandes ou petites.
Le Christ vit que toutes ses boules restaient en l’air et qu’il n’avait plus rien pour jouer. Alors il prit de la terre et la lança sur les étoiles pour les faire tomber.
Mais Dieu avait béni cette terre-là aussi ! Elle s’éparpilla tout en se transformant en de minuscules petites étoiles : ce fut la Voie lactée. (on l’appelle aussi la paille de la marraine)
C’est ainsi que le monde commença.
Dieu avait deux pelotes : une blanche et une noire. La blanche était rattachée à la noire.
Quand Dieu dévidait le fil blanc, il faisait jour et quand il déroulait le noir, venait la nuit.
Le fil était si long qu’il n’avait pas encore fini d’enrouler le blanc autour de la pelote que le noir commençait déjà à se dérouler et que la nuit tombait.
Comme les pelotes étaient attachées par leurs extrémités, lorsque Dieu enroulait le fil blanc en hiver, il entraînait la laine noire en même temps, aussi le jour raccourcissait tandis que la nuit rallongeait.
En été c’est le contraire : le jour rallonge et la nuit raccourcit.
Jadis, les anciens (les animaux) se rassemblèrent pour marier le soleil. Grands et petits, ils se mirent tous en route pour aller chez lui, qui à pied et qui à cheval, quant au hérisson, il était monté sur un âne.
Marche que tu marches, ils marchèrent vers le soleil. Ils repérèrent un endroit assez vaste où ils s’arrêtèrent pour se reposer et se restaurer avec leurs chevaux, et pour discuter du mariage du soleil. Pendant ce temps, le hérisson avait entassé des pierres devant son âne qui était attaché à un arbre, pour qu’il les mange à la place du foin.
En voyant cela, les animaux furent très surpris, aussi commencèrent-ils à se poser des questions. L’un avançait une chose, l’autre disait une autre chose…
En vérité, jusqu’alors personne n’avait rien dit à propos des pierres du hérisson, car tous discutaient de la fiancée qu’ils allaient proposer au soleil.
Ils choisirent une jeune fille et tous la félicitèrent sauf le hérisson qui continuait à ramasser des cailloux pour les amener devant l’âne. Voyant que le hérisson se mettait à part du groupe, ses compagnons l’appelèrent pour qu’il les rejoigne. Le hérisson s’approcha tout en maintenant son pan de chemise rempli de cailloux.
– Qu’avez-vous à crier ainsi, mes frères, demanda-t-il, vous avez un problème ? Dites-le-moi, je vous écoute !
– Tu nous demandes si nous avons un problème, hérisson ? répondirent les animaux. Tu ne sais peut-être pas que nous allons marier le soleil ? Voici la jeune fille que nous allons lui donner. Nous nous sommes tous mis d’accord, nous l’avons choisie, nous lui avons rendu hommage et toi, tu ne l’as pas encore félicitée ! Voilà pourquoi on t’a appelé. Mais à quoi te servent donc tous ces cailloux que tu ramasses ? Tu vas te construire une maison ou quoi ?
– Je ne vais pas me construire une maison ici, en terre étrangère, mon frère ! Le corbeau n’a pas bu mon cerveau. Si je ramasse des pierres, c’est pour que mon âne apprenne à les manger à la place du foin. Car vous allez marier le soleil : une fois le soleil marié, quelques mois après Dieu lui donnera des enfants, les soleils se multiplieront dans le ciel, alors tous ces soleils réchaufferont la terre et brûleront toute l’herbe qui la recouvre. Voilà, mes amis, voilà pourquoi je ramasse des pierres !
En entendant le hérisson parler ainsi, les animaux se rangèrent à son avis et ils revinrent tous sur leur décision de marier le soleil.
Ayant entendu qu’on ne voulait plus le marier, le soleil se fâcha. Il sombra dans la mer et aussitôt l’obscurité se fit.
En voyant cela, tous les animaux, même les plus sauvages, craignirent que le soleil ne fût tombé dans la mer et ne se fût noyé.
– Et maintenant, frères, qu’allons-nous faire sans soleil ? dirent-ils. Pauvres de nous, on s’est cassés la tête et en fin de compte on est restés sans soleil. C’est la fin de tout.
– Ne vous en faites pas, ne vous en faites pas, leur dit le coq, avant demain matin, je ferai sortir le soleil de la mer et je le ferai monter au ciel.
– Si tu réussis ce tour de force, on te dira bravo, l’ami, reprirent les animaux,
Sur ce, le coq alla chercher un vieux coq tout déplumé, avec la crête de travers et la tête branlante qui traînait au milieu de nulle part, puis il se dirigea vers le rivage où il chanta à gorge déployée.
Comme il chanta ! Il chanta jusqu’à ce que le soleil abusé surgisse de la mer pour voir pourquoi le coq chantait si fort. Il lui demanda :
– Qu’as-tu donc à chanter ainsi, coq ? Aurais-tu fini de décharger tes caravanes ? Tes vaches auraient-elles mis bas, ou y aurait-t-il autre chose ?
– C’est de joie que je chante, frère soleil, c’est parce que je ne suis pas marié comme mon frère coq, ici, à côté de moi ; je n’ai été ni abandonné ni meurtri comme lui. Voilà c’est pour ça que je chante et que je chanterai jusqu’à la fin du monde.
En entendant le coq parler ainsi, le soleil réfléchit un moment, puis il se dit : « Il a raison ce coq, celui qui se marie le regrettera car il vivra amoindri ; ce mariage serait une malédiction ! »
Voilà ce que pensa le soleil. Il s’éleva alors pour briller dans le ciel.
Les animaux se réjouirent d’avoir retrouvé le soleil. Ils remercièrent de tout cœur le coq, puis tous repartirent là d’où ils étaient venus.
Quand il créa le Soleil et la Lune, Dieu les fit aussi brillants l’une que l’autre. Le Soleil devait briller le jour et la Lune la nuit. Bien, mais – maudite soit sa prétention et sa jalousie – la Lune en vint à se disputer avec le Soleil jusqu’à ce qu’elle devienne plus sombre, comme elle est maintenant. Pourquoi ? Pour rien !
À peine le Seigneur les avait-il créés, que la Lune commença à se vanter auprès du Soleil en disant :
– Je suis la plus belle et je brille davantage et je suis la plus grande, etc., etc. !
Une fois, deux fois… à la fin, la moutarde monta au nez du Soleil excédé :
– Arrête de toujours te vanter, Lune ! Tu n’as pas honte ! Tu sais ce qu’il faudrait ? Te fermer la bouche avec de la bouse de vache !
Sur ce le Soleil saisit une bouse et la lança sur la bouche de la Lune pour la lui fermer. Mais il ne lui ferma pas la bouche seulement : l’œil et les deux joues en eurent aussi leur part.
C’est ainsi que la Lune resta sombre, timide et honteuse, et que depuis, elle se cache dès que le Soleil paraît.
Lorsque Caïn tua son frère Abel, Dieu lui demanda qui l’avait tué :
– Caïn, Caïn, qui a frappé ton frère à mort ?
– Je ne suis pas son gardien, Seigneur, répondit Caïn. Je le veillerai cette nuit, ainsi, je verrai bien qui l’a tué.
En entendant ces paroles mensongères, Dieu maudit Caïn et le condamna à être pendu à la Lune pour l’éternité, afin qu’il observe comme veilleur, tous les crimes commis par les méchants, mais aussi pour que, tremblant de peur, il se balance comme une feuille d’arbre dans la forêt.
Aujourd’hui encore, lorsque la lune est pleine, on peut voir Caïn pendu.
J’ai entendu dire que la lune brillait très fort. Une femme brodait sur son rond à broder, éclairée le jour par le soleil et le soir par la lune, jusqu’à ce qu’elle en eût assez de travailler. Pour éteindre, elle prit une bouse et la plaqua sur la lune afin qu’elle n’éclaire pas autant. Et elle n’éclaire plus.
Un parrain envieux de la paille de son filleul se rendit de nuit chez lui et en vola une partie. Comme il la ramenait chez lui, il subit la fureur divine. Ne pouvant souffrir cet acte malhonnête, Dieu lui ordonna de jeter immédiatement la paille. L’homme respecta la volonté de Dieu et il répandit la paille emportée sur le chemin.
Dieu avait lié la terre avec des fils de fer et toutes les extrémités de ces fils de fer, il les tenait dans sa main gauche. Même si ces fils étaient très nombreux (des millions et des millions… il y en avait tant qu’il n’existe aucun nombre pour les nommer), Dieu savait à quel fil correspondait telle ou telle région. S’il voyait qu’en un lieu les gens devenaient mauvais, il tirait sur le fil correspondant et aussitôt la terre tremblait en cet endroit. S’il tirait fort, la terre était fortement secouée.
L’enfer était un gouffre si profond qu’aucun œil humain ne pouvait le sonder.
Il y avait un pont qui surplombait ce trou ; il était fait d’un poil et tout homme qui mourait devait passer sur ce poil et traverser l’enfer. Si l’homme avait péché, le poil se rompait lorsqu’il marchait dessus, alors l’homme tombait dans l’abîme, mais s’il était juste, dès que l’homme montait sur le poil, le pont s’élargissait et c’est en courant que l’homme le traversait et entrait au paradis. La terre était posée sur deux poutres et les deux poutres étaient posées sur deux bœufs. Quand un bœuf remuait l’oreille, la terre tremblait. Les poils des bœufs changeaient tous les ans, la peau se renouvelait et ils ne mouraient jamais.
Quand Dieu créa la terre et le ciel, il fit la terre plus grande que le ciel, aussi celui-ci ne pouvait la recouvrir. Dieu s’aperçut que le diable en discutait avec le hérisson, alors il envoya l’abeille pour écouter leurs propos.
– Dieu ne sait pas, disait le diable, que s’il prenait un bâton et s’il en frappait et frappait encore la terre, il donnerait naissance à des monts et des vallées, et encore à des monts et à des vallées. La terre s’en trouverait réduite et le ciel pourrait la recouvrir.
Ayant entendu cela, l’abeille alla en référer à Dieu. Celui-ci fit alors les monts et les vallées sur la terre et le ciel la recouvrit. Dieu bénit ensuite l’abeille pour que sa salive serve de lumière lors des baptêmes et des mariages et que le miel soit un remède.
Autrefois, Dieu créa le ciel et la terre avec tout ce qui se trouve au-dessus et au-dessous, visible et invisible, mort ou vivant. Lorsqu’il vit que ce qu’il avait fait, il l’avait bien fait, il eut envie de placer des hommes sur la terre afin qu’ils y vivent et qu’ils le glorifient.
Pour tout ce qu’il entreprenait, Dieu avait décidé de s’accorder un jour par type de travail, le premier jour pour un travail, le deuxième jour pour un autre travail, le troisième pour une troisième activité, le quatrième… et ainsi de suite. Pour faire les hommes, il ne s’était fixé qu’un seul jour également.
Un matin, il se leva tôt, releva les pans de sa chemise, retroussa ses manches, prit sa pioche, creusa la terre, en fit de la boue et commença à fabriquer des hommes comme le potier fabrique ses poteries. Il fit d’abord les jambes, puis le tronc, puis les bras, ensuite la tête, les cheveux, les oreilles, les yeux, la bouche, le nez et il disposa tous les autres éléments ainsi qu’un horloger agence les rouages d’une horloge : avec grande minutie. Il plaça donc tous les éléments du corps, en veillant bien à ce qu’aucune pièce ne fut de travers (cela aurait pu enlaidir l’homme). Il fit ce qu’il put jusqu’à l’heure du déjeuner et puisqu’il avait faim, il s’assit pour manger avec l’intention de finir la fabrication des hommes dont il avait besoin dans l’après-midi. Dieu déjeunait de petits pains parfumés trempés dans du lait et il regardait les hommes qu’il avait mis en rang auprès de lui, disposés les uns derrière les autres, comme un bataillon de soldats. Il les regardait et souriait, heureux de les avoir faits aussi beaux, intelligents et sensés.
« Oh ! Quelles belles créatures j’ai faites, pensait-il, elles me ressemblent vraiment ! Bon, mais si, d’ici ce soir, j’en fais autant que ce matin, je ne serai pas satisfait de mon travail. Il me faut dix fois plus de créatures. J’ai donc intérêt à me fabriquer un moule, je les mettrai dedans, ainsi d’ici ce soir, je pourrai fabriquer tous les hommes dont j’ai besoin. »
Il déjeuna rapidement, se signa, se leva de table, se lava les mains et fit un moule : du beau travail ! Il prépara toute la boue nécessaire et commença à faire le restant des hommes. Il versa la boue dans le moule, la tassa comme il faut et voici l’homme prêt à être démoulé. Dieu retourna le moule avec un levier et il en fit sortir tous les hommes. Mais l’un sortait avec une jambe ou une main tordue, l’autre avec le cou de travers, certains étaient aveugles ou chauves ou scrofuleux, d’autres arrogants ou médisants ou têtus.
Dieu avait beau savoir que cette catégorie d’hommes sortait du moule pleine de défauts, il n’avait pas le temps de les améliorer : il se dépêchait de terminer la quantité d’hommes prévus avant que le soir ne tombe.
Mais, me diras-tu, pourquoi Dieu ne s’est-il pas fixé deux jours, ainsi, il aurait fait tous les hommes aussi parfaits que les premiers ? Pour qu’ils soient parfaits comme les premiers, il aurait dû les faire à la main et non en série dans des moules d’où ils sortaient laids et en mauvais état. Tout ce que je peux te dire c’est que tel était son désir, et c’est ainsi qu’il fit.
De même que le roi ne renie jamais sa parole, Dieu ne peut dire qu’il fera les hommes en un jour pour les fabriquer ensuite en deux jours. Cela ne se peut, Dieu ne reprend pas sa parole. Voilà, c’est pour ça qu’il y a des hommes bons et des hommes mauvais dans le monde : les bons, Dieu les a faits de sa propre main et les mauvais, il les a sortis du moule, en série, comme le potier fait ses poteries.
Jadis, lorsqu’il eût tout créé, Dieu ordonna que les hommes apparussent aussi. Les premiers hommes apparurent donc : des colosses ! Ils surgirent de terre comme des champignons. Ces colosses étaient très grands et très forts, mais lorsqu’ils tombaient, ils se brisaient l’échine et ils ne pouvaient plus se relever. Le plus souvent, c’est les ronces des mûriers qui les faisaient trébucher, aussi se mirent-ils à les adorer et à leur faire des offrandes.
Ces géants ne craignaient pas le tonnerre : lorsque les dragons commençaient à tonner et à lancer des flèches de feu par-dessus les nuages, ces colosses saisissaient de grands blocs de pierre, les posaient sur leurs têtes et criaient :
– Ma tête est en pierre, que peux-tu me faire ?
C’est d’alors que nous vient cette coutume : lorsqu’au printemps, il tonne pour la première fois, celui qui l’entend met une pierre sur sa tête et crie :
– Ma tête est en pierre !
Aujourd’hui encore, on trouve de gros et longs os de ces géants dans la terre.
