Conteur hors-père (Un) - Dominique Costermans - E-Book

Conteur hors-père (Un) E-Book

Dominique Costermans

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Beschreibung

Grand voyageur, héros de la Résistance décoré par le général de Gaulle, docteur en Droit, Georges Van Dam a toujours fait l’admiration des siens. Veuf, il a ramené d’Afrique d’incroyables histoires qui ont séduit sa très jeune épouse et font le bonheur de leur entourage.

Mais, au cours du temps, le mythe se fissure.

Les invités ne reviennent pas deux fois. Des documents ont été perdus ; d’autres remontent à la surface. L’épouse du veuf est toujours bien vivante… Qui était vraiment ce père dans les pas duquel sa fille a mis les siens ?

Que faire des mensonges quand on s’est construite en référence à eux ? Devenir écrivaine et mentir à son tour, cette fois dans les balises de la fiction ?

Ou en devenir incapable ? Que faire quand on découvre que ces mensonges sont le paravent d’inavouables secrets ?

Et si la vérité avait un prix, tragique ?

Dans ce roman, Dominique Costermans pose la question du rapport à la vérité. À travers Georges, qui s’est inventé une vie qui n’était pas la sienne, et Lucie, sa fille, qui cherche obsessionnellement à démêler le vrai du faux. Mais tout un chacun ne fait-il pas oeuvre de fiction dès qu’il recourt au langage ? Et si la vérité n’était rien de plus que le sens qu’on s’accorde à donner aux faits ?

À PROPOS DE L'AUTRICE 

Nouvelliste maintes fois primée, Dominique Costermans a signé avec Outre-Mère un premier roman au style épuré et à l’architecture subtile. Sa réédition est accompagnée d’un entretien entre l’autrice et Jacques De Decker, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature.

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Seitenzahl: 227

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Les enfants commencent par aimer leurs parents ; devenus grands, ils les jugent ; quelquefois, ils leur pardonnent.

Oscar Wilde

Première partie

Georges (2000)

« La mort n’est rien, dit le prêtre. Je suis juste passé de l’autre côté. » Il marque un léger temps d’arrêt et se tourne vers ma mère, assise au premier rang à côté de ma petite Rose qui lui donne la main. « Priez, souriez, pensez à moi. » Sur le cercueil de bois clair, le moins cher du catalogue, c’est plutôt mon père qui semble sourire à l’assemblée, vêtu sur la photo de son éternel veston bleu marine – qu’il appelait blazer – à boutons dorés. Nous sommes une vingtaine à tout casser, Hélène ma mère, quelques personnes de la paroisse, de rares voisins, l’infirmier qui passait tous les jours à la maison, un couple d’amis qui a bravé les barrages filtrants pour me soutenir – de quoi ? ah oui, mon père, Georges Van Dam, est mort à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Bruno, mon frère cadet, est venu en train depuis le Gers, avec sa canne blanche et son chien. Je ne l’ai pas revu depuis son accident. La tristesse de le voir aveugle me submerge un instant. Lui, hiératique derrière ses lunettes noires, ne laisse filtrer aucune émotion. Nous n’avons pas échangé un mot.

De mon côté, seule Rose, ma fille cadette, a bien voulu m’accompagner. Dès la sortie de la messe, je ne manquerai pas d’essuyer questions et reproches de ma mère : Charlotte, ma fille aînée, a décidé du haut de ses quatorze ans que les enterrements, c’était pas son truc, et mon mari a saisi ce prétexte pour se défiler. Puis-je leur en vouloir ? La mort mentale et sociale de mon père était actée depuis le grave AVC qui l’avait laissé aphasique il y a huit ans. Agressif les premiers mois, enfermé dans sa citadelle de silence, l’ancien beau parleur avait rapidement sombré dans un état légumineux. Rose, née après l’accident, ne l’avait connu qu’ainsi. Quand nous venions rendre visite à mes parents – le moins souvent possible –, ma plus jeune fille aimait caresser les cheveux de son grand-père comme elle le faisait avec ses poupées. Il y a longtemps que Charlotte a décidé que ces visites se feraient sans elle. Elle et Damien, mon mari, ont sans doute de bonnes raisons de ne pas être là aujourd’hui – ou bien est-ce leur étrange et paradoxale façon de m’exprimer leur solidarité, à moi qui ne puis décemment me désister ? Je leur en veux de m’abandonner, pourtant.

« Souriez, pensez à moi. Que mon nom soit prononcé à la maison comme il l’a toujours été. » Le prêtre poursuit, toujours branché sur saint Augustin. « C’est un Noir », avait cru bon de préciser ma mère lorsque le père Ignace avait été nommé pour desservir huit paroisses restées sans prêtre pendant plusieurs années. « Mais il est très gentil ! » se croyait-elle obligée d’ajouter, aggravant son cas. « Je lui ai demandé d’où il venait : de Léo, comme Papa. » Ma mère disait Léïo. Le père Ignace a pourtant passé les deux tiers de sa vie dans le Namurois et Léopoldville s’appelait déjà Kinshasa avant sa naissance. Qu’à cela ne tienne, Ignace, noir mais gentil et originaire de Léo, avait les faveurs d’Hélène qui n’était pas loin de s’autoproclamer présidente de son fan-club. Que va-t-il bien pouvoir inventer en guise d’hommage funèbre ? Je redoute le moment hagiographique, l’énumération des qualités du défunt dûment soufflées à l’oreille d’Ignace par ma mère. Grand résistant ? Parachuté dix-sept fois, décoré de la Légion d’honneur ? Cette rosette qu’on n’a jamais vue ne figure pas sur son cercueil. Infatigable voyageur devant l’Éternel ? Un tour du monde, quinze ans d’Afrique (à Léïo), un an en Israël, plusieurs mois au Japon ? Les voyages de Georges ressemblaient à ces albums pédagogiques dans lesquels nous collions des images récoltées avec des points ou des chromos trouvés dans des emballages de chocolat. L’Afrique était indubitable, malgré l’absence de photos. Je pouvais aussi témoigner d’un voyage en Allemagne de l’Est dans les années septante. Mais Tel Aviv en 1946, à l’époque où l’on pendait les Anglais dans les squares ? Papa n’en disait jamais que cette seule phrase, répétée au mot près : à l’époque où l’on pendait les Anglais dans les squares. Qui pendait les occupants anglais ? Les Juifs ? Impossible. Les Arabes ? Je n’avais jamais pu vérifier cette information. Le Japon ? Il arrivait à mon père d’émoustiller son auditoire en évoquant à demi-mot des bains de vapeur où les personnes des deux sexes entraient nues, pour s’abandonner ensuite aux soins experts et sophistiqués d’une geisha. Puis il faisait rire tout le monde en racontant qu’au Japon, il fallait compter les arrêts du train pour se repérer dans son trajet – il n’allait pas jusqu’à prétendre qu’il lisait les panneaux de gare en japonais.

Ou alors, père Ignace, allez-vous nous vendre un Georges mari aimant, paroissien exemplaire, bon père de famille ? Mon père avait toujours été très pratiquant, bien que mystérieusement et radicalement empêché d’aller communier. Une fois retraité, il partait chaque année à Lourdes où il rendait service comme brancardier bénévole. Ça nous faisait des vacances, à Bruno et moi. Et quand il revenait, apaisé, tolérant envers nos bêtises d’enfants, suspendant les raclées et autres punitions quotidiennes, il régnait à la maison une sorte d’état de grâce qui durait bien une semaine. À l’aube de ses quatre-vingts ans, devenu bigot, il récitait quotidiennement son chapelet et nombre de prières supposées valoir leur lot d’indulgences aux pauvres âmes qui embouteillaient le purgatoire.

De temps en temps, je sens l’assemblée se retourner comme un seul homme, dans un froissement de vêtements sombres : la porte de l’église a grincé. Fausse alerte. Tout le monde attend François ; François est coincé depuis deux jours à Kinshasa où l’on exige de lui un ultime document – ou qu’un ixième matabiche soit versé et lui permette d’embarquer à bord d’un avion vers Bruxelles. Le document est finalement arrivé hier soir, mon demi-frère s’est envolé et, à l’heure qu’il est, il doit avoir foulé le sol belge. Mais le sort s’acharne contre lui : ce matin, c’est une grève des transporteurs routiers qui paralyse les entrées et les sorties de Bruxelles et empêchera vraisemblablement son taxi de le déposer à temps pour l’enterrement de notre père.

Les condoléances ne seront pas longues, mais ma mère tient à jouir de chaque accolade, de chaque poignée de main. Le moment est venu pour elle de recueillir les intérêts de toutes ces années où elle a pris soin de son très vieux mari. Quand il fut frappé par cet accident cérébral, elle venait de perdre son emploi de secrétaire médicale. Trop jeune pour la retraite mais trop âgée pour espérer retrouver du travail, elle avait vu dans ce licenciement l’opportunité d’une vie nouvelle. Hélas, avec le dramatique AVC de son époux, adieu les projets d’excursions avec le Rotary, le club de Scrabble, ou le cours d’informatique qu’elle se réjouissait de suivre. Il allait falloir, pendant huit longues années, porter Georges du lit au fauteuil et du fauteuil au lit, le nourrir à la cuiller, le langer, et prendre une garde-malade pendant deux heures pour aller faire les courses hebdomadaires. Triste enfer, hélas annoncé par leur différence d’âge. Je la regarde recevoir les condoléances comme autant d’hommages à son abnégation, et quand elle répète à l’envi « mon mari, mon mari », je comprends que Bruno, Rose et moi, nous ne serons que les figurants très périphériques de son deuil. Son chœur antique. Que nous ayons aussi perdu notre père et grand-père est finalement tout à fait secondaire.

La tombe fraîchement creusée nous attend au bout d’une allée. Nous ne sommes plus que six ou sept : ma mère, mon frère et son chien-guide, moi et la petite Rose qui commence à avoir faim, une voisine, le père Ignace, et les employés des pompes funèbres. Toujours aucune nouvelle de François. Un employé communal nous observe, appuyé sur sa pelle deux allées plus loin, cigarette au bec. Le soleil ras et chaud de cette fin août annonce la rentrée des classes. Le prêtre prononce encore quelques paroles. Je défais le bouquet de roses rouges que j’ai apporté et je les distribue autour de moi. Je sors un poème de ma poche. Ma mère marque un mouvement de surprise. Mon initiative l’agace, sûrement. J’ai voulu ce matin te rapporter des roses/Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes/Que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir. Le jour de ma naissance, mon père, dit la légende, est arrivé à la maternité avec un énorme bouquet pour sa très jeune épouse – je vous en mets combien, avait demandé la fleuriste ? Tout ! avait répondu Georges en désignant une vasque d’une cinquantaine de roses rouges – et pour moi, une rose blanche qu’il a accrochée au-dessus de mon berceau. Avec ce petit mot écrit de sa plume : À Lucie, ma première fille, qui éclaire nos vies. « Elle pourra dire que le premier homme qui lui a offert des fleurs, c’est son père », aimait-il rappeler. Hélène a fait sécher la fleur et l’a rangée avec la petite carte dans le coffre qui contient leur livret de mariage. Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées/Dans le vent, à la mer s’en sont toutes allées/Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir. Je lis le poème de Marcelline Desbordes-Valmore d’une voix étranglée. Ta dernière rose, Papa, c’est ta fille qui te l’offre.

Le serment de l’opéra (1970)

Nous adorions qu’on leur pose la question : comment vous êtes-vous rencontrés ? Parfois, nous la posions nous-mêmes, non à Maman quand elle faisait des gaufres, ni à Papa quand il taillait les rosiers, alors que j’étais préposée au seau des tiges coupées et des pétales fanés, et mon frère au rangement des gaufres chaudes sous le torchon de lin usé par les repassages. Poser la question en privé aurait été incongru et inutile puisque nous connaissions la réponse par cœur. Il nous fallait un public, un petit théâtre : le dîner du dimanche midi, quand après la messe nos parents recevaient le directeur de l’entreprise de papa et son épouse, ou le curé ; ma cheftaine guide, le nouvel instituteur de Bruno (le vieil homme s’était endormi à table entre l’entrée et le plat principal) ou une voisine célibataire. Papa avait choisi une recette dans 1 000 Menus, l’encyclopédie culinaire dont il avait acquis et relié chaque numéro semaine après semaine. Il avait fait les courses la veille ; il avait cuisiné lui-même.

La posions-nous nous-mêmes, cette question ? Je crois plutôt que nous l’espérions, que nous l’appelions de tous nos vœux, et il n’en fallait pas beaucoup pour qu’elle surgisse, suscitée par les circonstances plus que par l’effet d’une pensée magique. Les invités se voyaient offrir un apéritif et des cigarettes dans le salon en chêne massif. Ils avaient apporté des fleurs, parfois un jeu de société ou un livre pour nous. Papa émettait un commentaire sur la météo, et leur posait quelques questions d’usage sur la route, sur les performances de leur automobile (au directeur de l’entreprise), sur le travail à l’hôpital (à la voisine célibataire). Avec le porto ou le whisky, Maman proposait des biscuits au fromage, des bretzels en bâtonnets, des Tuc. La question surgissait souvent avant les hors-d’œuvre, avec l’arrivée dans la conversation du sujet « différence d’âge », qui pouvait venir avant ou après le sujet « Congo », lui-même subdivisé en une multitude d’opportunités conversationnelles : la brousse, les aventures, le veuvage, le retour, le fils aîné resté au Congo. Mais toujours avant les sujets « guerre » et « Allemagne de l’Est ».

Georges, disait Hélène, ressemblait au commandant Cousteau. Grand, maigre, le visage émacié, le teint buriné par les années d’Afrique, le front large et strié de rides mobiles, les cheveux plaqués vers l’arrière. Argentés, les cheveux : Maman tenait à ce qualificatif précieux. Elle, elle avait bien pris quelques rondeurs avec les maternités, mais ses yeux verts, son teint clair et ses boucles brunes rappelaient quelque chose de timidement hollywoodien : la beauté d’une Jane Russel ou d’une Rita Hayworth domestiquée par un mariage bourgeois. Nous ne voyions en elle qu’une très jeune maman en peignoir et pantoufles à pompon le matin, ou en jupe droite et en twin set le dimanche. Sa beauté éclatante et pourtant timide, c’est moi qui la déchiffre sur les quelques photos d’elle qui me sont parvenues, où elle est assise dans un train, en première classe, une cigarette à la main, où elle pose en rue, devant une affiche d’opéra. L’affiche date de 1959. Elle a quoi ? Vingt ans ? Mon père, qui prend la photo, en a quarante-sept ou quarante-huit. Hélène et Georges viennent de se rencontrer.

Avec la différence d’âge, la question de leur rencontre allait de soi. Et si les invités, trop polis pour l’amener, tardaient à la poser, Papa prenait volontiers les devants. Quand ce n’était pas nous, frétillants à l’idée que s’ouvre la boîte à histoires de nos parents. Peut-être était-ce moi qui chuchotais à l’oreille de Maman : « Raconte comment vous vous êtes rencontrés ! » Quoi qu’il en soit, tout était prêt pour le petit spectacle, la scène dressée, le public captif, le texte rodé.

« Tout a commencé par un lit, commençait Papa, sûr de son effet.

— J’étais cheftaine guide, expliquait Maman, et je m’occupais des préparatifs du camp.

— Tu étais allumeuse, relançait Papa.

— Éclaireuse ! s’offusquait Maman, continuant ensuite comme si de rien n’était, comme si cette petite grivoiserie n’avait pas eu lieu. Une de mes guides m’avait demandé de repasser chez ses parents après la réunion, pour que je vérifie son matériel. Ils m’ont présenté Georges, un avocat de leurs amis, veuf, juste rentré du Congo. Moi, poursuit-elle, je revenais de ma réunion avec ma jupe kaki, mes bottines, mon chapeau de travers… »

Est-ce à ce moment qu’Hélène se devait de préciser que Georges ne pesait plus qu’une soixantaine de kilos ? Il repartirait au Congo quelques semaines plus tard pour tenter de solder son affaire et de vendre sa maison. Il venait de perdre sa première femme, Astrid, la mère de ses deux grands fils, Pierre et François. D’Astrid, décédée d’un cancer en quelques mois, nous n’avions jamais vu aucune photo. Elle avait pourtant dû beaucoup compter pour Georges qui, à ma naissance, proposera d’ajouter son prénom aux miens.

« Le lit de camp de la gamine était coincé, reprenait Papa. J’ai dit : Poussin, pousse-toi de là. Puis je lui ai dit, poursuivait-il en montrant Maman : c’est à elle que je dis Poussin, pas à vous. J’ai ouvert le lit, j’ai fermé le lit, expliquait-il en joignant le geste à la parole. Cette histoire a commencé par un lit et s’est terminée dans un lit. » Ça ne ratait pas : Maman levait les yeux au ciel, elle faisait mine de déplorer la gauloiserie de Papa, mais nous, nous savions qu’elle n’était pas fâchée et que ce n’était là que la première partie de leur duo de claquettes.

« Grâce à une collègue qui chantait dans les chœurs, j’avais quatre places pour Rigoletto qu’on jouait à La Monnaie le samedi suivant, reprenait-elle. J’ai proposé à mes hôtes de m’accompagner. Ils se sont tournés vers Georges. C’est une bonne idée, Georges, qu’en penses-tu ? Tu viens avec nous, bien sûr !

— Mais tu les connaissais, ces gens ? demandais-je alors, parce que je savais aussi mon texte sur le bout des doigts.

— Pas vraiment, répondait Maman. C’étaient juste les parents d’une de mes guides. Je ne sais pas ce qui m’a pris ! » Elle semblait encore rougir de son audace.

Parfois l’histoire s’arrêtait là, parfois elle continuait, ça dépendait des invités. De l’ambiance, de l’avancement des plats en cuisine. L’histoire était comme un Lego : les blocs s’empilaient les uns sur les autres au gré des circonstances et de l’auditoire.

« Le samedi suivant, reprenait Papa, nous voilà tous les quatre à l’opéra. À l’entracte, nous descendons au bar et, dans les escaliers, Hélène manque de tomber.

— Je n’avais pas l’habitude des talons, glisse vite Maman, car Georges est lancé.

— Accrochez-vous à mon bras, mime Papa en tendant le sien. C’est ce qu’elle a fait. Et elle ne l’a plus jamais quitté, mon bras, dit-il. » Fin de l’acte II.

L’acte III est rarement conté. Pourtant, il fait aussi partie de la légende. Du mythe. Au bar, Georges commande un double whisky qu’il avale d’un coup. En réclame un second d’un geste convenu – il connaît le barman, semble-t-il, ou du moins c’est ainsi que nous, les enfants, on s’imagine la scène, notre mère ravissante dans sa robe de velours vert foncé, décolletée, les bras nus, vacillant dans ses chaussures d’emprunt (quelle transformation après la soirée du lit de camp !) et notre père, charmeur, leur frayant un chemin vers le bar enfumé et pris d’assaut par les spectateurs, et commandant un double whisky d’un geste de la main, qu’il enfile tout aussi sec que le premier.

« J’ai immédiatement vu le désarroi dans son regard, continue-t-il plus grave. J’ai déposé mon verre et je lui ai dit que c’était le dernier. » Peut-être vient-il aussi de dire que boire deux doubles whiskies d’affilée, ce n’était pas très grave, il rentrait d’Afrique, en Afrique on avait l’habitude. Ou bien est-ce nous, les enfants, qui pensons qu’en Afrique, il fait si chaud qu’il est bien normal d’avaler son whisky d’une traite ? Peut-être Georges vient-il aussi de dire qu’étant donné ce qu’Hélène avait vécu, orpheline, adoptée par une mère alcoolique, il a immédiatement pris la mesure de son désarroi, voire de son angoisse ? Mais comment l’aurait-il su, l’aurait-il déjà su ? Ces tiroirs fermés puis ouverts, ces informations parcellaires, tout cela se superpose dans une histoire cinquante fois, cent fois racontée, tellement de fois racontée avec d’infimes variantes ou de stupéfiants ajouts qu’elle est devenue comme un épais palimpseste dont il est désormais impossible de dissocier les couches et qu’on appellera : la rencontre.

L’acte IV peut venir à la place de l’acte III, ou s’y substituer, ou être omis, s’il est temps de passer à table ou si l’invité est, par exemple, le père jésuite aumônier du Patro que nous fréquentons mon frère et moi.

« À l’opéra, nos quatre places étaient séparées par une colonne, raconte Papa. Nous avons laissé le couple de mes amis d’un côté, nous nous sommes assis de l’autre. Et pendant le deuxième acte, Hélène n’a pas arrêté de jouer avec la tirette de mon pantalon.

— Georges ! Voyons ! » s’exclame Maman.

Nous sommes un peu gênés. Papa dépasse les bornes.

* * *

Ni bière, ni vin, ni alcool. Est-ce une devise, est-ce un mantra ? C’est un serment. Le Premier Commandement du Père. De notre père. Aux invités l’on propose un whisky, un Martini ou un verre de porto. Du vin à table. Un cognac avec le café. Georges débouche le vin, le hume, ne le goûte pas. Jamais. Précédant l’étonnement des convives, il affirme sa devise comme s’il faisait état d’une religion. Il en rit d’ailleurs. Il dit : ma religion me l’interdit ! Parfois, il évoque le serment de l’opéra. Et sa sobriété revêt l’aura du sacrifice. Notre mère se rengorge discrètement. Le serment est à ses pieds. Cet homme doté d’une volonté de fer a fait vœu d’abstinence et lui a sacrifié le plaisir de l’alcool. Pourtant, elle, elle apprécie le vin à table et même un petit Cointreau avec sa Dunhill du dimanche soir. Lui, rien, jamais. Mais pourquoi, pourquoi ? Pour Bruno et moi, la question ne se pose même pas. C’est ainsi. De toute éternité, c’est-à-dire depuis avant notre naissance. Parfois, Papa dit : du café le matin, de la tisane de tilleul le soir. Et il se sert un verre d’eau plate.

Jamais, jamais il n’a dérogé à ce vœu. Ce n’est que des années plus tard que j’ai compris : le serment n’était pas un sacrifice mais un garde-fou.

La communion solennelle (1973)

« C’est le plus beau jour de ta vie », a dit Papa, ce matin, pendant qu’on m’habillait. Je lui ai demandé si ce ne serait pas plutôt le jour de mon mariage, le plus beau jour de ma vie, mais il a dit que le jour de son mariage, on n’était jamais sûr d’avoir fait le bon choix. Qu’il restait toujours une petite inquiétude. J’ai revêtu l’aube en broderie anglaise que nous sommes allés chercher il y a quelques semaines, quand on avait encore la voiture, dans un magasin que Papa avait repéré lors d’une de ses tournées. Il avait vu la robe en vitrine, il en a parlé à Maman et nous sommes revenus tous les quatre le samedi d’après pour l’acheter. Une dizaine d’années plus tard, alors que je venais de m’installer dans cette région, j’allais tomber par hasard sur cette rue, cette boutique aux vitrines éteintes et poussiéreuses, dans cette ville où je croyais n’avoir jamais mis les pieds jusque-là. Par quel mystère, selon quels critères la mémoire conserve-t-elle ainsi ce genre d’informations parfaitement anodines ? Et par quelle magie d’un circuit de neurones brusquement rallumé et clignotant de tous ses feux nous les sert-elle au moment le plus opportun ? Le problème avec toi, c’est que tu n’oublies jamais rien, me rappelait parfois amèrement mon mari lors de nos disputes.

Nous avions donc acheté la robe enveloppée dans du papier de soie et précautionneusement emballée dans un carton aux lettres dorées du magasin, que Papa avait déposé dans le coffre de la Kadett. Personne n’aura la même, avait-il dit, tu verras. La robe est droite et toute simple, avec par-devant un long pan en broderie, et une capuche du même tissu. Mes très longs cheveux, que Papa interdit que l’on coupe, ont été noués derrière et divisés en deux parties, puis ramenés vers l’avant. Les autres communiantes, dont j’ai vu les toilettes la veille à la répétition, ont toutes l’air de petites pâtisseries à la meringue, avec leurs minirobes de mariée et leurs voiles.

* * *

Nous sommes quinze, filles et garçons, à faire notre communion après avoir suivi le catéchisme pendant deux ans. Mercredi après mercredi, nous sommes devenus incollables sur la Sainte-Trinité, les sept sacrements, l’acte de foi, l’acte d’espérance, l’acte de contrition, l’acte de charité, les péchés véniels, les péchés mortels. La veille, nous sommes allés nous confesser avant la répétition générale. Nous avons lu chacun à tour de rôle, à voix haute et sans trembler, le Credo que nous allons prononcer demain, et qui marquera le renouvellement des engagements qu’on a pris pour nous lors de notre baptême. C’est la Profession de foi, que tout le monde appelle la Grande Communion. La communion, même si nous la recevons chaque dimanche depuis nos sept ans, nous l’avons aussi répétée, à genoux, les mains jointes. Il a fallu avaler une hostie non consacrée que le prêtre a déposée sur notre langue tendue.

« Tu imagines, a pouffé Alain Bloem, si tu la laisses tomber ? Ou si tu dois vomir ?

— Celui-là, il n’est jamais le dernier pour faire des bêtises, ironise Maman ajustant l’aumônière à mon poignet, après y avoir glissé un petit mouchoir brodé à mon initiale. Tu crois que recevoir l’Esprit saint va le rendre un peu plus sage ? »

L’Esprit saint, ce sera pour lundi, le jour de notre Confirmation. Le prêtre tracera sur notre front une croix avec l’huile sainte. Investis par l’Esprit saint, nous deviendrons les témoins du Christ. Sauf Graziella Buzzati, la fille du carreleur de la rue des Usines, parce qu’elle a déjà reçu le sacrement des malades il y a quatre ans, quand elle a failli mourir d’une hépatite. Elle était devenue toute jaune et toute ridée. Quand elle est revenue en classe, on a eu du mal à la reconnaître tellement elle avait maigri mais depuis, elle a retrouvé ses bonnes joues rouges. Il y a aussi un jeune homme qui fera sa Confirmation. Il a bien vingt-cinq ans et il n’est jamais venu au catéchisme. Mais s’il veut se marier à l’église, il doit d’abord être baptisé et confirmé.

Pour mon mariage à moi, on verrait le moment venu ; en attendant, j’allais suivre les recommandations de Papa et considérer ce jour comme le plus beau de ma vie jusqu’à présent. Après tout, je n’avais que onze ans. Tout ce que disait Papa avait encore pour moi valeur d’Évangile. Comme la fois où j’ai tenu tête à Madame pendant le cours de géographie, quand elle m’a répondu que non, les bananiers ne donnaient pas des bananes qu’une fois dans leur vie, elle le savait, son mari avait vécu un an au Congo. « Et mon père, quinze ! » avais-je rétorqué avec impertinence et sûre de mon fait. Papa savait tellement de choses ! Il avait beaucoup étudié, beaucoup voyagé, lu beaucoup de livres. J’avais demandé à Maman s’il était un savant – après tout, ils ne sont pas tous obligés de porter un lorgnon ou un chapeau pointu pour qu’on les reconnaisse. « Un petit savant, en quelque sorte, oui, on peut dire ça », m’avait-elle répondu. Le lendemain, Madame s’était excusée de bonne grâce devant toute la classe, pour cette histoire de bananier.

Mais outre une mémoire encombrante qui me valait d’être régulièrement première de classe sans efforts (mais non sans jalousies), j’avais aussi la conscience aiguë du temps qui passe. Cette pensée s’était imposée à moi dès mes sept ans. Un jour que je déambulais seule au fond du jardin, m’ennuyant sans doute (ou étais-je punie, pour changer ?), j’ai entendu au loin le canon commémorer l’armistice. Je me souviens très exactement avoir pensé : « Il est onze heures et nous sommes le 11 novembre. Ce moment ne reviendra jamais. » J’en ai déduit que, dans la vie, on n’avait pas le droit à un brouillon. Ce n’est pas comme ces dessins d’enfant ratés que l’on peut gommer et recommencer. Dans la vie, on ne peut pas revenir en arrière. De ça, je n’avais jamais parlé avec Papa. De ce dimanche, de ce jour de ma communion solennelle qui ne reviendrait jamais plus, j’étais bien décidée à savourer chaque instant.

Au dernier moment, j’ai pourtant cru ne pas pouvoir la faire, cette communion. Papa refusait de me confier le livret de mariage que le père Leblanc exigeait pour l’inscription dans les registres paroissiaux. Il fallait encore qu’on se distingue, les Van Dam. Le père Leblanc a appelé Papa. Je ne sais pas comment ça s’est terminé, mais c’était bon, j’étais inscrite. Ça aurait été dommage : dans mon carnet de catéchisme, toutes les cases de la carte de présence étaient paraphées sans exception. C’est la preuve que, pendant deux ans, j’avais assisté à la messe chaque semaine, que ce soit ici, à la paroisse ou en vacances. J’ai fait le compte : plus de cent signatures !

Les parents de Patricia, qui tiennent une boucherie à deux rues d’ici, ont vu les choses en grand : ils ont réservé une salle et commandé un traiteur. C’est vrai qu’ils n’ont qu’une fille et que la boucherie ne désemplit pas. Le samedi, on a vu la bouchère sortir de chez la coiffeuse la tête auréolée d’une énorme choucroute. « Qu’est-ce que ce sera quand leur gamine se mariera ! » a ironisé Papa. Maman a murmuré quelque chose au sujet de la vulgarité des nouveaux riches. Papa, lui, a toujours su ce qui était de bon goût. Les meubles en chêne massif, la musique classique ou le jazz, ses cravates élégantes, ses chemises à la petite rose noire, nos vêtements de la semaine et ceux du dimanche qu’on allait acheter à Charleroi ou à Bruxelles, l’étole en renard argenté de Maman. Et pour ma communion, une aube en broderie anglaise. Comme repas, Papa a prévu un menu simple et de bon goût : un roastbeef, des pommes de terre et des pois et carottes. Maman a préparé un gâteau à trois étages, avec trois génoises de tailles différentes que Papa a ramenées du nouveau supermarché GB qui s’est installé il y a quelques mois sur la chaussée. Elle les a superposées et garnies de crème au beurre à l’aide d’une douille en forme de seringue. Le gâteau attend au frais à la cave, surmonté d’une communiante en plastique – la version mini-mariée, car il n’y avait pas celle à capuche en broderie anglaise. Pas de grand tralala, a dit Papa qui a perdu son travail il y a trois semaines. On doit se serrer la ceinture. On a revu la liste de mes cadeaux et mes parents m’ont invitée à demander des choses utiles : une montre avec des chiffres phosphorescents, un cartable pour entrer en humanités. Joëlle, une amie de Maman, m’a emmenée au GB. La rentrée est encore loin et on n’a pas trouvé de cartable mais j’ai pu choisir une jolie robe sans manches que je mettrai après la messe. Joëlle l’a achetée en double, en orange et en bleu, comme ça je suis rhabillée pour l’été. C’est dans l’adversité que l’on reconnaît ses vrais amis, a dit Maman, qui a souvent les yeux rouges. J’espère que quelqu’un m’offrira un appareil photo. Plus tard, je veux devenir reporter. Je rêve d’un Pocket Instamatic !

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