Outre-mère - Dominique Costermans - E-Book

Outre-mère E-Book

Dominique Costermans

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Beschreibung

Un grand-père juif qui a travaillé pour la Gestapo… Une famille éclatée, cadenassée dans son silence…

Outre-Mère est moins le récit de la véritable histoire de Charles Morgenstern, juif bruxellois enrôlé dans l’armée allemande puis indicateur au service de la Gestapo, que celle de son dévoilement, malgré le silence imposé qui règne encore dans sa famille deux générations plus tard.

Que faire des secrets ? De la famille, de la guerre et de ses monstres ? Du silence de la mère ? Ces questions provoquent tout autant l’enquête de Lucie que l’écriture envoûtante de ce roman.

À PROPOS DE L'AUTRICE 

Nouvelliste maintes fois primée, Dominique Costermans a signé avec "Outre-Mère" un premier roman au style épuré et à l’architecture subtile. Sa réédition est accompagnée d’un entretien entre l’autrice et Jacques De Decker, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature.

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Seitenzahl: 210

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

L’œuvre, une ombre plus fidèle que la biographie.

FrançoisEmmanuel

LA QUÊTE

« Lucie, tu veux bien monter dans le bureau de Papa ? Il a quelque chose à te montrer. »

Le bureau de Papa, c’est un endroit un peu solennel. On ne s’y rend que sur invitation. Le dimanche, Papa sort son porte-monnaie de sa poche et tend une pièce à sa fille aînée, pour sa tirelire. Parfois il est question d’une récompense après un beau bulletin. Plus souvent d’une punition, pour une mauvaise note en conduite par exemple. C’est alors un sale quart d’heure à passer, comme la fois où il lui a demandé de choisir entre la fessée et la punition. Lucie a choisi la punition. Avec pour effet qu’elle a été consignée dans sa chambre tout l’après-midi au lieu d’accompagner Maman qui était invitée à aller prendre le thé chez une voisine. Deux heures passées à se morfondre dans sa chambre aux tentures closes, à se demander si elle n’aurait pas mieux fait de choisir la fessée. À froid, Papa n’aurait sûrement pas frappé très fort. Dans le pire des cas, ça n’aurait duré que quelques secondes. Tandis que là, la torture avait été longue et cruelle. Allongée sur son lit avec interdiction de lire, Lucie avait eu le temps d’imaginer en détail la compagnie affable de la voisine, la délicate porcelaine dans laquelle elle servait le thé et le cake, ses compliments sur la jolie robe que Maman venait de lui acheter, ou sur ses bonnes manières. Car malgré ses incartades scolaires, Lucie savait se tenir en société.

Mais aujourd’hui, en grimpant la première volée d’escalier, elle est confiante. Le ton de Maman, sérieux mais calme, laisse entendre qu’il ne s’agit pas d’une punition (d’ailleurs, Lucie ne se souvient d’aucune bêtise récente, mais ça, tout bien pensé, ce n’est pas vraiment un critère). La porte du bureau de Papa est entrouverte ; elle entre sur les pas de sa mère.

Papa est debout près de son bureau sur lequel il a disposé une douzaine d’images pieuses en éventail. « Nous venons de chez l’imprimeur, dit-il. Voici quelques souvenirs de communion. Dis-nous lesquels te plaisent. » Lucie se penche vers les images. Il s’agit de représentations modernes, colorées : le Christ entouré de ses apôtres, tous discrètement auréolés ; deux garçons sur un chemin bordé de coquelicots, l’un d’eux portant un agneau sur les épaules ; un groupe d’enfants chantant d’un air heureux, une colombe au-dessus de leurs têtes. Le tout dans des tons chauds et joyeux, bien dans le goût de la fin de ces années soixante. Dans quelques semaines, Lucie fera sa communion privée.

« Tu peux en choisir trois ou quatre, reprend Papa. Puis nous passerons commande à l’imprimeur.

— Pour le texte, ajoute Maman, jusque-là restée silencieuse, nous savons déjà ce que nous voulons mettre. »

Elle tient en main un livre relié de cuir et à la tranche dorée, que Lucie n’a pas remarqué en entrant, dont elle sort un autre souvenir pieux. Celui-là est plus ancien et représente une communiante, les mains jointes et les yeux levés vers une hostie d’où dardent des rayons dorés. Vachement plus impressionnant que les deux gamins avec le mouton ! Lucie retourne l’image et lit : Hélène Morgenstern, en souvenir de la première visite de Jésus dans mon cœur, le 30 mai 1946.

« Sur les tiens, reprit Maman, on écrira : Lucie Van Dam, en souvenir de la première visite de Jésus dans mon cœur, le 15 mai 1969.

— C’est qui, Hélène Morgenstern ? »

La question a fusé, mais la réponse de Maman aussi, d’un petit ton sec que Lucie connaît bien.

« C’était une amie de classe », dit-elle, indiquant que la conversation s’arrête là.

Lucie aurait pourtant bien voulu que Maman lui parle de cette mystérieuse Hélène. Maman avait donc eu une amie de classe qui portait le même prénom qu’elle, une amie assez proche pour qu’elle ait gardé son souvenir de communion toutes ces années dans son missel ? Elle n’en avait jamais entendu parler. La question de savoir ce que cette amie était devenue lui brûlait les lèvres, mais Lucie se rendait compte que cette petite transgression risquait de se payer cash d’une nouvelle réponse sans appel.

Papa a déjà rassemblé les images délaissées et posé en tas celles que Lucie a retenues. L’affaire est close. Lucie sait que, dans cette famille, il y a des questions à ne pas poser et des sujets à ne pas aborder. Mais c’est la première fois qu’elle en prend vraiment conscience.

Et surtout, c’est la première fois que cette Hélène Morgenstern, qui a reçu la visite de Jésus en son cœur un jour de mai 1946, entre dans sa vie.

* * *

Charles Morgenstern, en 1946, vous avez trente et un ans. Vous êtes condamné à la peine de mort par contumace.

HÉLÈNE

Je savais si peu de chose de ma mère. Qu’elle était née en 1939, à Bruxelles, dans un quartier populaire qu’on appelait la Cage aux Ours. Que ses parents avaient disparu pendant la guerre. Qu’on l’avait cachée dans une institution religieuse où Inès et Henri étaient venus la chercher une fois la guerre terminée.

Notre famille était comme une île : papa, maman, Bernard et moi. Pas de grands-parents, ni oncles ni tantes. Mes parents semblaient ne pas avoir d’amis proches. Le dimanche après la messe, ils recevaient parfois un directeur d’école, ou le père jésuite d’une congrégation voisine. Dans la petite ville où mon père avait ouvert un commerce peu après ma naissance, nous restions des Bruxellois. Sans attaches et sans histoire.

Un matin d’août, je nettoyais des haricots du jardin qu’on mettrait en conserve pour l’hiver, tandis que Maman faisait la vaisselle. La radio, comme chaque semaine, consacrait une rubrique aux personnes disparues. Des familles attendaient-elles encore, en cette fin des années soixante, des nouvelles d’un mari, d’un fils disparu à la guerre ? Prise d’une illumination, j’ai soudain proposé à ma mère qu’on téléphone à la radio dans l’espoir que quelqu’un sache où se trouvaient ses parents. Elle bouscula la vaisselle. « Pas question ! » me répondit-elle sur un ton qui ne souffrait aucune réplique.

Je replongeai dans mes haricots, un peu triste qu’elle repousse ainsi ma bonne idée. Sans doute ne voulait-elle pas prendre le risque d’une déception. Sans doute, pensais-je, n’y croyait-elle plus.

Mais j’avais perçu comme de la peur dans le refus de ma mère. Elle ne m’avait pas répondu avec la condescendance d’un adulte face à un enfant qui dit une bêtise. Elle ne m’avait pas caressé la joue en me disant : « Oh, ma chérie, c’est inutile… » Elle avait eu peur. J’ai pris conscience, du haut de mes sept ou huit ans, que j’avais frappé à une porte derrière laquelle se tenait tapi quelque chose qu’on ne pouvait pas réveiller. Mais pas quelque chose de mort et d’inoffensif : quelque chose de menaçant.

De ces grands-parents « disparus pendant la guerre », on ne parlait jamais. Je ne connaissais même pas leurs prénoms et je me gardais bien de questionner ma mère, de peur de réveiller ce qui se trouvait derrière la porte : le chagrin d’ Hélène.

* * *

Charles Morgenstern, le Ministère Public a requis qu’il plaise au Conseil de Guerre de vous déclarer coupable d’avoir à Bruxelles et hors du Royaume, notamment en Allemagne, entre le 1er juin 1940 et le 8 mai 1945, porté les armes contre la Belgique soit contre les Alliés de la Belgique agissant contre l’ennemi commun, en accomplissant sciemment pour l’ennemi des tâches de combat, transport, travail de surveillance qui incombent normalement aux armées ennemies ou à leurs services, en l’espèce avoir été NSKK et Zivilfahnder.

* * *

Le mari d’ Inès ne s’appelait Henri que depuis sa conversion au catholicisme. Issu d’une famille de diamantaires anversois, il effectuait des traductions pour les Anglais. C’était un homme doux, effacé ; du moins est-ce le souvenir qu’ Hélène en a gardé. Ce n’était pas le cas d’ Inès, sa mère adoptive.

Les premiers souvenirs qu’ Hélène a d’ Henri et d’ Inès remontent à l’automne 45, quand ils viennent la chercher chez les religieuses, dans une petite ville à la frontière française. Ils ont déjà la cinquantaine bien avancée. Retrouver leur petite-nièce leur a pris des semaines. Ils comptent bien la ramener à Bruxelles. Ils ont effectué les démarches nécessaires, et leurs autorisations sont en règle. Hélène, effrayée, s’est cachée dans les jupes d’une Sœur. Voilà des mois qu’on l’a déposée dans cette école ; elle est la plus jeune des pensionnaires, la mascotte des religieuses. Et soudain, on lui intime de choisir. « Viens avec nous, la cajole Inès, on s’occupera bien de toi ! » « Dis que tu veux rester ! », supplient les Sœurs. Inès saisit l’enfant par le bras et la tire vers elle ; les Sœurs tentent de la retenir. « On voulait que je choisisse, dit ma mère, mais j’avais six ans ! Je n’avais jamais vu ces gens de ma vie ! » Inès et Henri ont la loi pour eux. Ils rentrent à Bruxelles avec une petite Hélène mutique et effrayée.

De son enfance, ma mère me livre peu. Elle fréquente l’école catholique. C’est une bonne élève. Les mouvements de jeunesse lui offrent des samedis d’éclaircie dans un univers terne et sans relief. Elle raconte volontiers ses souvenirs de camp, et se souvient du totem de chacune de ses amies. Le sien, Chouette, lui fut attribué en raison de sa petite taille, de ses yeux clairs, mais sans doute aussi à cause de son caractère discret et taciturne. « Une chouette, ça porte malheur : pas de ça ici ! » : à peine Hélène rentra-t-elle du camp qu’ Inès lui enjoignit d’abandonner ce totem sous peine de se voir interdire de fréquenter les guides. Au camp suivant, la sage Hélène sera re-totémisée Tourterelle.

* * *

Quand, enfants, nous faisions mine de nous plaindre de notre sort, ma mère nous rappelait le sien, à travers une anecdote qui frappait nos jeunes esprits. Le soir, Inès, sa mère adoptive, à court de bière, envoie la petite Hélène chercher de la Guinness au café du coin. Ma mère doit avoir huit ou neuf ans. Elle déteste entrer dans ce café enfumé et le traverser sous les plaisanteries des hommes. Et quand elle remonte à l’appartement, la minuterie n’éclaire jamais assez longtemps l’escalier et la plonge dans les ténèbres.

À quatorze ans, Hélène quitte l’école pour travailler en usine. Ce n’est pas une émancipation, loin de là. Henri, de santé fragile, a perdu son travail de traducteur depuis que l’armée anglaise, sa principale cliente, a quitté Tour & Taxis. Inès compte désormais sur les rentrées de sa pupille.

Jeune fille, Hélène n’a pas de chambre ; elle dort sur le canapé du salon. Le soir venu, elle lit à la lueur de l’éclairage public et, avant de s’endormir, elle ne manque jamais d’embrasser la photo de Rock Hudson rangée sous son oreiller. En pensant parfois à son amie Maguy qui a une chambre à elle. De fil en aiguille et de perfectionnement en cours du soir, Hélène devient secrétaire dans une multinationale américaine d’abord, rue Belliard, puis à la télévision nationale où, modeste dactylo, elle côtoie les premières stars du petit écran. À vingt ans, sa route croise celle de Georges, un veuf rentré d’ Afrique, de vingt ans son aîné.

Elle était mineure, il l’a enlevée, ils se sont mariés. Je suis arrivée.

* * *

Je m’appelle Lucie. Je suis née à Bruxelles en 1962. D’ Hélène, j’ai hérité les yeux verts, les cheveux châtains, les pommettes hautes. D’ Hélène, je n’ai reçu en héritage ni la généalogie, ni l’histoire des origines, ni même l’un ou l’autre grand-parent avec sa cohorte de gâteaux, de mercredis après-midi, de visites au musée, d’albums photos que l’on feuillette sur leurs genoux et de souvenirs d’« à l’époque », de « quand ta maman était petite ». D’ Hélène, ma mère, c’est comme si j’étais née de rien.

De presque rien. D’ Hélène, j’ai aussi hérité ce grand silence. Ce secret en creux. Ce tabou parsemé de petites traces, comme autant de cailloux blancs qui m’ont guidée vers la véritable histoire de Charles Morgenstern. Que je veux raconter aujourd’hui.

Je l’écris pour Hélène. Je l’écris contre son gré.

J’écris aussi cette histoire pour mes enfants. Je l’écris pour mettre à plat, comprendre, reconstituer, mettre de l’ordre. Pour transmettre.

Dans les caves de cette histoire dont personne ne m’a donné les clés, j’ai trouvé des cadavres et des monstres ; quelques trésors, aussi. J’ai trié, rangé, empaqueté, nettoyé les toiles d’araignée et chassé la poussière. Ça m’a pris des années. Et maintenant, je suis assise sur mes caisses et je ne sais pas par où commencer.

VICTORINE ET MAX

D’où vient Hélène ? D’où venons-nous, Bernard et moi ? Par quel bout remonter le cours de cette histoire, sur quel fil d’ Ariane tirer ? Hélène m’avait parlé de Max, son grand-père. Munie de ce modeste sésame administratif, je décide de consacrer une matinée par semaine à quelques recherches généalogiques et je me rends aux Archives du Royaume.

* * *

La grand-mère d’ Hélène s’appelle Victorine Fumal. Elle est née à Liège en 1878.

Son père était maréchal des logis, fourrier de gendarmerie, un officier chargé de la logistique – le logement et les vivres – des gendarmes. Victorine enfant a connu la vie de caserne. Quelques années plus tôt, quand il épouse une jeune fille de Florenville, Baptiste Fumal est domicilié près d’ Anvers. Au moment de la naissance de Victorine, le couple vit à Liège, en Hors-Château, dans le quartier de Féronstrée.

La famille Fumal vient de Florenville, une petite ville de Gaume, dans le sud du pays. On dit de la Gaume qu’elle est la Provence belge, à cause de la douceur de son climat, contrastant avec les rudesses de l’ Ardenne. Le grand-père était cordonnier ; le frère aîné, cultivateur.

De Victorine, personne n’en sait guère plus. Comment a-t-elle rencontré Max ? Comment cette fille de gendarme, issue d’une famille d’agriculteurs, avec l’éducation provinciale et catholique qu’on peut sans doute lui prêter, a-t-elle épousé un fourreur juif de Bruxelles ?

Elle est morte en 1925. De la tuberculose, dit-on.

Vous aviez neuf ou dix ans.

* * *

Le grand-père d’ Hélène s’appelait Maximilien, mais tout le monde l’appelait Max. Max Morgenstern est né à Bruxelles en 1876. Il était fourreur, boulevard du Midi.

Max descend d’une longue lignée de tailleurs et de commerçants juifs venus de Pologne. Son père, Meyer Morgenstern, est né à Rotterdam en 1838. Le grand-père de Meyer, Jacob, a émigré de Pologne avec ses trois garçons, à la mort de sa femme. Tous sont nés en Prusse, dans une ville appelée, selon les époques et les documents, Chodziesen ou Kolmar. Jacob, vers trente ans, épouse à Rotterdam Anna, descendante d’une vaste famille juive hollandaise implantée de longue date : on peut remonter leur arbre généalogique jusqu’au début du XVIIIe siècle.

Meyer émigre à Ostende où il fait souche. Max, son fils, épouse Victorine, la fille du gendarme de Florenville.

Aux yeux des lois raciales imposées par l’occupant, vous n’êtes plus, malgré votre nom de famille, qu’un quart juif.

Après le décès de Victorine, Max se remarie avec Éva, une Parisienne plus jeune que lui. Ils ont plusieurs magasins, deux à Bruxelles, un à Paris, et voyagent fréquemment pour leurs affaires. On met l’enfant en pension ; il ne revient chez Max et Éva que quelques fois par an.

Quel genre d’adolescent étiez-vous, orphelin de mère, reclus à l’internat ? En colère contre ce père qui revient à la vie dans les bras d’une femme plus jeune ? Toujours est-il qu’à l’un de leurs retours de Paris, votre père et votre belle-mère trouvent la maison vide : vous avez vendu tous les meubles.

Vous aviez quinze ans.

* * *

Max n’a pas été inquiété pendant la guerre.

Il est décédé en 1946, l’année de votre procès et de votre condamnation à mort.

De chagrin, paraît-il.

* * *

J’écris à Hélène. Avec prudence. « J’aimerais te poser quelques questions au sujet de ton grand-père, Max. Comment était-il, physiquement ? » On ne peut pas aborder ma mère de front, jamais, sur son histoire moins que sur n’importe quel autre sujet. Sinon, elle se referme comme une huître. J’y vais avec prudence. « Tu as dû le connaître entre ton retour de chez les Sœurs et son décès. Était-il brun, blond, grand, chauve, barbu, portait-il des lunettes ? » Je m’enhardis. « Tu sais si ton père lui ressemblait ? » Je reviens sur mes pas. « Il avait la septantaine. Tu m’as dit qu’il était fourreur et qu’il possédait plusieurs magasins de vêtements. Te souviens-tu de son magasin ? Qui t’emmenait chez lui ? As-tu été à son enterrement ? » Je formule le tout par écrit, à distance stratégique. « Tu n’es pas obligée de répondre, Maman, mais tu es la seule à qui je peux poser ces questions. »

Des questions, j’en ai tant.

Elle me répond le jour même, sans se faire prier. Peut-être parce que je lui ai laissé le choix. C’est à ce genre de petite manipulation que j’en suis aujourd’hui réduite si je veux obtenir quelque chose d’elle.

« En ce qui concerne mon grand-père paternel, répond-elle un peu cérémonieusement, je ne l’ai vu qu’une seule fois, avant de partir à Tournai. C’était un vieux monsieur grisonnant de taille moyenne, très gentil. Il m’avait offert une boîte en bois avec des couleurs et un pinceau. Sa seconde épouse n’avait pas d’enfant. Je les ai rencontrés dans leur appartement boulevard du Midi, au troisième étage. Je ne me souviens pas d’un magasin. C’est tout ce que je peux te dire en ce qui les concerne. »

Merci, Maman. C’est déjà quelque chose. Je dois continuer à formuler mes questions de sorte qu’elles ne soient pas dangereuses pour toi. Alors, qui sait, entre tes réponses surgira peut-être un fil d’ Ariane, une clé, un chemin dans l’obscurité.

Je réponds : « Ça me fait plaisir de savoir que tu as gardé un bon souvenir de ton grand-père, moi qui n’ai pas eu la chance de connaître mes grands-parents. »

« Sans doute, me répond-elle par retour de mail, c’est-à-dire dans la minute, sans doute ai-je connu mon grand-père, mais je n’ai pas eu la chance, moi, d’avoir de vrais parents, une famille aimante, une grande maison, un jardin, des jouets à la Saint-Nicolas. » Et de continuer, sur sa lancée, l’habituelle rengaine : « J’ai eu une enfance très dure, l’usine à quatorze ans, des coups de canne et malgré cela, je me suis forgé le caractère que j’ai. »

Et enfin, le coup de grâce : « Tu n’es pas la seule à ne pas avoir connu tes grands-parents. C’est sûrement un plus d’en avoir eu, mais quand on n’en a pas, on fait avec ! »

Erreur ! S’il faut éviter à tout prix de donner à ma mère l’occasion de s’apitoyer sur son sort, il faut plus encore éviter de souligner les quelques motifs qu’elle aurait peut-être d’être heureuse.

Dans quoi ai-je encore été fourrer le doigt ! Il y avait longtemps que je n’avais pas eu droit à l’argumentaire des degrés de la souffrance. Si je souligne l’une ou l’autre raison qu’elle aurait d’être heureuse, elle la casse immédiatement.

« Les enfants sont venus te voir ? C’est chouette, ça !

— Ce n’est pas trop demander, quand même, une fois par mois ! »

Ou bien : « Ta maison est devenue beaucoup plus confortable depuis qu’on a placé des doubles vitrages, non ? Tu es contente ?

— Oui, mais je ne te dis pas les inconvénients des travaux ! Les ouvriers étaient (au choix) bruyants/sales/étrangers/(peut-être même) malhonnêtes. »

Quand nous étions petits déjà, nous n’avions pas le droit de nous apitoyer sur notre sort. Jésus, lui, était mort sur la croix pour nos péchés sans se plaindre. Voilà qui clôturait tous les débats.

Ma mère use avec nous de ce procédé qui a muselé toute une génération après la guerre, celle des rescapés, celle des revenus-de-l’enfer, celle des enfants cachés, celle des survivants. De tous ceux qui tentaient de raconter leur épouvantable histoire et qu’on a fait taire d’un « Tu n’as pas à te plaindre ; au moins, toi, tu es vivant ». Ils avaient survécu, leur souffrance était inaudible : on les priva de parole. Ou ils se résignèrent d’eux-mêmes au silence.

Cet incident me poursuit. Il me semble parfois que ma mère n’est qu’un trou noir de souffrance. Tout son système, toute sa stratégie n’ont qu’un objectif : faire entendre au monde sa douleur et la faire reconnaître. Mais à l’instar des trous noirs, toute consolation est immédiatement absorbée par sa force de gravité, ce qui alimente le système en énergie. Tout l’art, pour moi, consiste à me tenir au bord de la zone d’attraction sans y sombrer.

Qu’est-ce qui me pousse à questionner ma mère ? À écrire ce récit ? Lui donner la parole ? Elle n’en veut pas. Ou est-ce que, par l’écriture, je tente de tenir ma mère à distance – comprenez-moi : non pour la fuir, mais pour mieux la voir ? Trop proche d’elle, je n’ai d’issue que de m’en protéger. Je refuse d’entendre ses plaintes, la litanie de ses maladies d’hypocondriaque ou, à l’inverse, le discours insupportablement narcissique de ses qualités, amplifié par le chœur de ses amies. « Tout le monde trouve que je m’en suis bien sortie, c’est vrai, non, après tout ce que j’ai vécu ! » Je n’en doute pas, Maman. Je me permets d’en douter, Maman. Mais je ne peux pas t’aider, moi, je suis même la dernière à pouvoir t’aider.

Sinon, qui sait, en écrivant cette histoire.

Mais même de cela, je ne suis pas si sûre.

ÊTRE JUIF

Papa, Maman, Bernard et moi, nous sommes catholiques. Nous allons à la messe en famille chaque dimanche. On nous inscrit au cours de religion et au catéchisme ; nous faisons notre première communion, notre communion solennelle, notre confirmation. Nous participons à toutes les processions de village. Nous allons nous confesser régulièrement.

Papa aime les Juifs. Bien sûr, Jésus est juif, mais ça n’explique pas tout. Quand il nous emmène au Stock Américain de la ville voisine, histoire de nous rhabiller pour la rentrée, mon père demande à voir Monsieur Gilles. Gilles n’est pas son vrai nom, nous dit mon père. Nous montons dans les bureaux, nous saluons Monsieur Gilles qui ouvre son tiroir et nous donne cérémonieusement à chacun une petite règle publicitaire. Chez le maroquinier où nous achetons nos cartables, mon père a une ristourne. Ils sont juifs, dit Papa, qui semble entretenir avec la Diaspora des liens secrets et amicaux.

Le médecin de Maman, qui m’a mise au monde, est juif. L’ancien patron de mon père est un Juif hongrois, avec qui il a appris le yiddish. Papa a vécu un an en Israël, l’année où, dit-il, on pendait les Anglais dans les squares. Le jour où nous regardons Exodus à la télévison, je surprends mes parents le visage baigné de larmes.

Une autre fois – c’est l’année de mes quinze ans – j’intercepte une conversation entre mes parents. Mon père évoque quelque chose de juif chez ma mère. Je ne comprends pas. Son nez ? Son teint ? Le fait que, chez elle, la paupière descende jusqu’au milieu de la pupille, donnant parfois à son regard un air absent. Il plaisante, c’est une taquinerie entre eux. Je n’ai pas tout entendu. Ils parlent à voix basse. Mais soudain, pour moi, c’est une révélation.

J’entre et je dis à ma mère : « Tu es juive ? »

Elle ne me répond pas. Je répète ma question, qui devient une affirmation : « Mais alors, tu es juive ! » Ma mère ne répond toujours pas.

* * *

Tout ce qui était épars s’emboîte, si ma mère est juive. Ses parents ont disparu pendant la guerre. Le souvenir de communion de la mystérieuse petite Hélène Morgenstern, c’est le sien. Elle a changé de nom parce qu’elle a été adoptée. J’ignore encore qu’il ne va pas de soi de changer le nom des enfants adoptés, même à l’époque : il faut pour cela un motif exceptionnel et une décision du tribunal. Je ne le sais pas, je ne pose pas de question.

Plus tard, elle me racontera que durant la procédure d’adoption, les étiquettes de ses cahiers d’école ne mentionnaient que son prénom et sa classe. Pendant plusieurs mois, elle fut juste Hélène, une petite Hélène sans nom.

Est-ce au même moment qu’ Inès, par superstition, interdit qu’on la totémise Chouette ? Son nom de famille portait-il lui aussi malheur ? La chouette, oiseau de mauvais augure, symbolise aussi la connaissance et la clairvoyance. Hélène inscrivit le nom de sa mère adoptive dans ses cahiers et accepta d’être retotémisée Tourterelle. Et fut deux fois pigeon.

* * *

Ma mère a été adoptée par Inès, dont elle hérite du nom de jeune fille. Lambert : un nom on ne peut plus belge. C’est Inès seule qui adopte Hélène, parce qu’ Henri a déjà un fils d’un premier mariage, parti vivre en Argentine. La petite Hélène est baptisée, elle fréquente l’école des Sœurs, le cours de religion et le catéchisme ; comme nous vingt ans plus tard, elle fait sa communion privée, sa communion solennelle et sa confirmation. Hélène Lambert est désormais une petite catholique cent pour cent casher.

Si je lui parle de nos origines juives, elle répond, d’un ton qui clôture toute discussion : « Je ne suis pas juive. J’ai été baptisée. »

Elle a bien appris sa leçon.

* * *

Si ma mère est juive, suis-je juive ? C’est quoi, être juif ?

Désormais, la question me taraude. Pleurer pendant Exodus, c’est parce que nous sommes juifs ? La sympathie familiale pour les Juifs, en pleine guerre du Kippour, c’est parce que nous sommes juifs ?

Moi qui n’ai aucune culture juive, qui ne connaît aucun rituel juif, qui ne possède aucun mot yiddish dans mon vocabulaire, je commence à lire, à m’informer, à me construire une culture toute personnelle.

Jeune adulte, je me retrouve avec mon mari et quelques-uns de ses collègues à faire la fête dans un caveau, rue de la Huchette à Paris. À la table voisine, de jeunes Juifs sépharades forment une bande joyeuse et soudée. Le bruit est tel qu’il nous est impossible de communiquer, mais malgré cela, nous sympathisons, nous demandons de la musique klezmer et, au grand dam de mon mari, nous dansons sur les tables. Je ne suis plus la femme d’un jeune chercheur venu présenter une communication dans un colloque scientifique, je suis la sœur et la cousine de mes nouveaux amis, je suis la sans-famille qui cherche la Terre promise dans ses moindres incarnations. Je danse sur la musique klezmer comme si c’était dans mes gènes.

Une autre fois, en remontant de Marseille où je passais quelques jours, je m’arrête à Pont-Saint-Esprit, chez une collègue revenue au pays pour les fêtes. Son père est juif tunisien, sa mère française de souche. Bien qu’elle ne soit juive que par son père, mon amie assume entièrement sa filiation. Je leur raconte l’histoire de ma mère, l’enfant cachée à Tournai. De mes grands-parents disparus. Je leur raconte la partie dicible de l’histoire. Je ne mens pas – sinon par omission. Le père sort les albums de famille et me présente trois ou quatre générations de rabbins barbus. Il débouche un champagne millésimé en mon honneur. Le beau-fils me dit que je devrais venir plus souvent – même lui n’a jamais eu droit à un tel accueil ! Je reste une nuit de plus. Je me sens adoptée.

Je me sens dans l’imposture paradoxale.

Mon mari m’a offert une étoile de David que je porte au bout d’une petite chaîne en or. Petite, j’avais une médaille de baptême. Pour un temps, la Magana la remplace. Elle cristallise tout ce sentiment d’appartenance que je n’arrive pas à gérer. Voilà, c’est dans la médaille, je n’éprouve