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recueil de 420 lettres écrites par mon grand oncle à sa famille pendant ses 4 années de guerre , de 1915 à août 1918 date à laquelle il fut tué par des éclats d'obus; ces lettres témoignent de la vie d'un poilu , téléphoniste au 167ème régiment d'infanterie, sous les bombardements incessants, les attaques au gaz et dans des conditions d'hygiène déplorables.
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Seitenzahl: 338
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Georges DEMORTIERE en 1915
PROLOGUE
Année 1915
1916
1917
1918
Epilogue
ANNEXE
A travers la correspondance que ce soldat a entretenu avec sa famille tout au long de ses 4 années de guerre, c’est le récit tragique du parcours de soldat de mon grand-oncle né en 1896, tragédie qu’ont vécu des dizaines de milliers d’autres jeunes gens de sa classe d’âge dans une aventure imposée et mortelle.
Incorporation fin 1914. Classe 1916. Georges DEMORTIERE, fils d’un quincailler de Tournus et frère de ma grand-mère Marguerite COLAS décédée en 2003 à l’âge de 103 ans. Cette dernière m’a confié les lettres que ce soldat adressait à sa famille presque quotidiennement, témoignage au jour le jour de 4 ans d’enfer; j’ai choisi de les retranscrire dans leur intégralité pour que la famille garde la mémoire de ce destin tragique. Ce devoir de mémoire m’a donné toute l’énergie nécessaire à l’aboutissement de ce projet.
Mon arrière-grand-mère, Françoise Demortiere, née Miard, dite « Fanny », mère du soldat, a vécu ses dernières années chez mes grand-parents maternels, et je l’ai donc bien connue jusqu’à son décès en 1969 à l’âge de 94 ans ; cette femme, d’une gentillesse extrème, lisait chaque soir l’une des lettres de son fils disparu en 1918; c’est sans doute de cette époque que vient mon intérêt pour l’histoire de ce conflit; de plus, lors des séjours chez mes grand-parents paternels, je me plongeais des heures entières dans les gros volumes reliés de « l’Illustration », consacrés à la « grande guerre » tout à la gloire de l’armée française et de ses poilus, sans trop de soucis de la vérité historique comme je l’appris bien plus tard.
L’incorporation de Georges DEMORTIERE est survenue alors qu’il était étudiant à l’école pratique de commerce et d’industrie de Cluny, avec pour projet la poursuite de l’activité paternelle de quincailler dans cette bonne ville de Tournus.
Il est incorporé comme téléphoniste au 167ème régiment d’infanterie; c’est une activité très exposée et dangereuse; leurs missions est d’installer les lignes de communication qui, à l’époque, étaient filaires; ils devaient assurer incessamment le déplacement des lignes, selon le mouvement des troupes ou leur réparation, les lignes étant régulièrement détruites, en particulier par l’artillerie; ils s’exposaient ainsi en terrain découvert aux tirs ennemis.
Sur les 420 lettres ou cartes en ma possession, quelques-unes ne sont pas datées ; d’autres, assez nombreuses, comportent des mots que je n’ai pu déchiffrer. La plupart sont écrites au crayon, sur du papier de fortune, dans des conditions précaires évidentes, souvent en partie effacées.
Le service postal des armées fonctionnait assez bien, le courrier étant le seul moyen pour le soldat de garder le contact avec sa famille; les autorités militaires avaient parfaitement compris le rôle essentiel du courrier pour le moral des troupes. Dans un premier temps j’ai procédé au classement chronologique de ces lettres, puis je les ai déchiffrées et transcrites une à une, en apportant si nécessaire des commentaires ou explications glanées sur internet ou dans des revues spécialisées. Ces apports personnels sont transcrits en italiques.
Si le contenu de ces lettres peut nous paraitre le plus souvent anodin, voire même superficiel et sans grand intérêt sur le plan purement militaire, gardons à l’esprit que l’auteur n’était pas un littéraire et que le temps se prêtait assez peu à l’écriture ; ces lettres sont un témoignage au jour le jour des conditions de vie des soldats et de leurs préoccupations quotidiennes, non dénuées de touches d’humour ; par ailleurs, le courrier des poilus était sévèrement censuré, ce qui explique la grande difficulté que j’ai rencontré à suivre l’itinéraire de son régiment ; malgré tout, grâce à Internet, le parcours du 167ème RI peut être retrouvé approximativement tout au long de la guerre.
J’ai choisi de les transcrire, autant que possible, dans leur intégrité pour rester fidèle au témoignage qu’elles apportent sur les conditions de vie du poilu.
J’ai respecté autant que faire se peut le vocabulaire, la syntaxe et la ponctuation, parfois assez éloignées des règles académiques... Gardons toujours à l’esprit les conditions de leur écriture.
Des photos de lettres sont reproduites en fin d’ouvrage.
Année 1915
NDLR : L’année 1915 voit le 167ème RI participer aux batailles de la plaine de Woevre (de janvier à septembre) puis Saint Mihiel, le bois d’Ailly, Vaux-Ferry, La louvière ; 500 hommes sont mis hors de combat. Puis combats en Champagne (de septembre à Décembre) : butte de Tahure, Ouest de Tahure Pour Georges Demortiere, c’est d’abord une année d’instruction à la caserne Carnot de Chalon-sur-Saône. Puis Il est à proximité de Verdun ; dans sa lettre du 5 janvier 1915, il évoque ses nombreux compagnons blessés et aux pieds gelés ; il déplore ses conditions d’installation mais les préfère à la cote 321 du poivre ferme. Il écrit à ses parents avoir déjà écrit une lettre de Verdun la veille, mais l’avoir perdu, ce qu’il juge préférable…On peut penser que cette lettre décrivait l’effroi de son premier contact avec la guerre, surtout qu’il se trouvait à Verdun, quand l’armée française affrontait les furieux assauts allemands.
Bien que téléphoniste il passe beaucoup de temps à creuser des tranchées ; lettres anodines avec des demandes soit de colis, soit d’argent. En tout cas, dans chacune de ses lettres, sa préoccupation essentielle est de rassurer ses parents : « ne vous en faites pas je vais toujours très bien je suis au poil etc. et toujours également prenez soin de vous, soignez-vous bien.
L’équipement du poilu de 1914 n’est pas des plus modernes : le képi modèle 1884 est en toile et cuir, d’une protection nulle contre les balles ou les éclats d’obus ; de couleur rouge, très voyante, il est rapidement recouvert d’un couvre képi en cretonne bleue, plus discret mais tout aussi inefficace. Le casque en acier, modèle Adrian, fut adopté dans l’urgence en 1915 alors que 77% des blessures des poilus étaient localisées à la tête, pourcentage tombant à 22% en 1916 après son adoption généralisée.
La capote en drap de laine bleuté, lourde et encombrante, était chaude en été et non imperméable.
Le pantalon rouge garance habillait les soldats depuis 1870.
Les brodequins à lacets et semelles cloutées n’étaient pas étanches alors que les soldats allemands bénéficiaient de bottes en cuir.
Le havresac en toile sur une armature en bois, était très inconfortable et ne pesait pas moins de 30 kg ! handicap évident lors des longues marches, alors que le paquetage du soldat allemand ne pesait que 15kg.
Le fusil français Lebel 1886 révisé 93 avait le défaut d’être lent à recharger alors que le Mauser Gewehr 88 allemand possédait un chargement rapide par la culasse.
Enfin, les Français avaient privilégié l’artillerie légère de campagne (le fameux 75) au détriment de l’artillerie lourde ; dès le début du conflit, les troupes françaises ont subi de lourdes pertes du fait de l’artillerie lourde allemande déployée en grand nombre.
5 janvier 1915 :
Chers parents, merci de votre colis je vous en remercie sincèrement de me gâter comme cela. J’ai reçu la lettre de la maman. Bien entendu je me fais laver. J’ai reçu les 2 colis de franchises et titres que vous m’avez envoyés du reste je vous l’ai déjà dit pour le 1er, sur mes dernières lettres (ces premières lettres ne sont pas en ma possession). Je suis en bonne santé pour le moment. Les signaleurs apprennent l’alphabet morse ; rien nouveau à vous dire pour le moment ; il pleut toujours sans discontinuer mais il ne fait pas froid pour la saison. Soyez tranquilles je vous demanderai de l’argent mais pas pour le moment je n’ai certainement pas dépensé 10 Fr. depuis que je suis ici ; je préfère pour le moment un colis de temps en temps à l’argent.
Je termine en vous embrassant bien tous très fort
6 janvier 1915 :
Chers parents je suis en excellente santé pour le moment mais reste à peu près le seul de la région. Bury, Buchillet : pieds gelés, Brusson évacué pour maladie, Charpy blessé : 1 éclat à la fesse, 1 à la cuisse et 1 au bras, Bardet évacué pieds gelés. Il ne reste que Erny et je ne l’ai pas encore pu voir. Fritz et la flotte nous ont eu le poêle ce coup-ci ; je suis au repos dans un petit patelin à 30 km de Verdun depuis hier où nous sommes arrivés en auto. Je souffre toujours des pieds et nous sommes tristement installés mais c’est mieux que la cote 321 et du poivre ferme.
NDLR : la cote du poivre est située à Louvemont, l’un des 9 villages entièrement détruit, jamais reconstruit et déclaré officiellement mort pour la France.
Je me rappellerai de ce coin-ci. Je vous ai écrit hier de Verdun mais j’ai perdu la lettre et puis il vaut autant que vous ne l’ayez pas reçue.
Bons baisers pour toute la famille
7 janvier 1915 :
Chers parents, merci de votre lettre qui me donne tant de nouvelles sur Tournus. J’ai reçu une lettre de Gabuteau, il me raconte tout le nouveau du jour. Je crois qu’il y a encore du nouveau avec Mesdames Goujon et Duchoix. Ici la vie est toujours calme, nous marchons tous les jours. J’apprends l’alphabet morse avec Charolais. Il se trouve à être signaleur avec moi dans la même section. J’ai reçu une carte de chez Mourgues Vincent et Bouillet. Aussi je suis plutôt acheté car la mère Bouillet me raconte qu’elle m’envoie des boîtes de caramel fabriqués par sa fille. J’en suis d’autant plus embêté que je connais sa générosité habituelle. Je vais en être pour une lettre de remerciements.
Je suis toujours bien portant. Le papa m’annonce qu’il remet 20 Fr. à Monsieur Grenet. Je n’en avais nullement besoin soyez tranquilles je vous demanderai quelque chose chaque fois que j’en aurai besoin, du reste je vous l’ai dit sur ma dernière lettre, et puis, pour dépenser ici je crois qu’il faudrait s’enivrer mais comme ce n’est pas dans mon habitude je n’éprouve pas le besoin de gaspiller de l’argent.
Je termine en vous embrassant tous 3 bien fort, votre fils affectueux
9 janvier 2015 :
Chers parents, je viens de recevoir la lettre de la maman, mais je vous défends bien d’envoyer la lettre en question. J’en serai pour le fallot (conseil de guerre). Il est absolument défendu de faire des réclamations individuelles au ministère. Toutes les demandes doivent se faire par voie hiérarchique : caporal, sergent, adjudant, Commandant de compagnie, commandant de bataillon etc.…
Surtout n’envoyez pas la lettre, je ne vais pas vivre avant d’avoir reçu la réponse comme quoi elle n’est pas partie.
Actuellement signaleurs et téléphonistes suivent le même peloton aussi dès que les téléphonistes seront en possession des appareils qu’ils n’ont pas encore actuellement je vais renouveler ma demande moi-même au commandant de compagnie et je pense avoir satisfaction, mais ne vous occupez de rien surtout. Non seulement la lettre ne serait pas accueillie mais je serai certainement passé au conseil. Ça ne blague pas. (Je n’ai malheureusement aucun renseignement sur cette fameuse lettre qui n’avait pas l’air de l’enthousiasmer, c’est le moins que l’on puisse dire…)
Je vais toujours bien pour le moment. Aujourd’hui dimanche, nous avons creusé des tranchées toute la journée. Demain nous passons la revue du général DUBAIL. (1851-1934 ; en 1915 il est commandant du groupe d’armées de l’est, dans le secteur de Verdun ; il signale dès Juillet 15 l’insuffisance des défenses des forts en artillerie ; admis à la retraite en 1916)
Rien de nouveaux à vous dire en attendant de vos nouvelles.
Votre fils qui vous embrasse tous bien fort
19 janvier 1915 :
Chers parents, je suis en bonne santé pour le moment toujours dans mon petit coin assez tranquille pour le moment. Voilà 2 jours qu’il n’a pas neigé aussi nous sommes assez tranquilles pour le moment. J’ai reçu les 5 Fr. de la maman qui s’est aperçue qu’elle les avait oubliés, et la lettre du papa du 15.
Pas grand nouveau, nous avons toujours pas mal de neige et gare au dégel. J’ai de la chance d’avoir des câbles comme fils car sans cela les éboulements arrivent déjà à me couper des fils de 12 mm aussi si nous avions du petit fils de 2, je crois que les lignes ne vivraient pas longtemps. Enfin nous ne sommes pas trop à plaindre dans ce coin mais il nous faut encore une huitaine de jours pour être installé complètement et avoir à peu près ce que nous aurons besoin. Je termine en vous embrassant tous bien fort, votre fils.
PPS : j’ai reçu des nouvelles de Charolais et de sa mère.
22 janvier 1915 :
Chers parents, je viens de recevoir votre colis et je vous remercie de me gâter comme cela. Je suis content de savoir que vous faites encore de la vente. D’après la lettre de papa je vois que vous avez peur que je ne me soigne pas assez. Mais vous pouvez être tranquille à ce sujet. Je ne suis du reste pas à plaindre tant que je serai ici.
J’ai été piqué pour la 5e fois aujourd’hui contre la typhoïde ; ce qui me console c’est que je vais être piqué encore 2 ou 3 fois. Je n’ai pas à me plaindre car je ne suis pas trop malade et je pense dormir tranquillement cette nuit pour être remis complètement demain soir. Aussi il est rare que je prenne un jour la typhoïde.
Je viens d’être changé d’escouade car j’étais trop grand pour être à la 12e, aussi je passe à la 9e toujours comme chef d’escouade et Charolais à la 12e étant dans les petits. Cela m’embête car je quitte tous les copains et je vais tomber dans un cantonnement bien plus mauvais que le mien. Enfin je pense que je m’y serais vite habitué. Je termine en vous embrassant tous de tout cœur votre fils
26 janvier 1915 :
On marche le matin avant le jour, on rentre après la nuit, et on remarche la nuit ; on n’en perd les jours à force de marcher. Aussi, j’ai trouvé une bonne femme que j’ai supplié qu’elle me garde 1 l de lait tous les soirs que je partage pour le lendemain matin.
30 janvier 1915 : piqué (vacciné) pour la sixième fois contre la typhoïde ; nous marchons toujours autant ; j’ai touché un casque aujourd’hui il ne me manquait plus que cela.
12 février 1915
Chers parents, je viens de recevoir la lettre désolante du papa, aussi je m’empresse d’y répondre. Je vous ai demandé de la teinture d’iode parce qu’un soldat en a toujours besoin. Je me porte très bien pour le moment et par le temps qu’il fait il y a longtemps que je serais malade si j’étais à Tournus. Seulement les soldats n’attrapent rien. Il m’est juste arrivé de me blesser au talon pendant une marche avec des chaussettes sans talons. (Mais ne m’envoyez pas de chaussettes pour cela). Aussi c’est pourquoi je vous ai demandé de la teinture d’iode mais pas du coton. Enfin je vous dis de ne pas vous faire de mauvais sang pour le moment nous sommes relativement bien. Il ne nous manque qu’un poêle mais on s’est calfeutré et nous ne sommes pas mal dans notre lit au milieu du foin. Il y a encore une différence avec les tranchées. J’ai cassé le ressort de remontoir de ma montre, aussi je vais tacher de la faire ranger et si je ne peux pas je vous l’enverrai avec mon caleçon en tricot.
Soyez tranquilles et ne vous faites pas de mauvais sang (terme de poilus)
Ne vous frappez pas.
Je termine en vous embrassant tous bien fort, votre fils
28 février 1915 :
Prépare sa permission de dimanche dans sa famille à Tournus, avec son copain CHAROLAIS. Demande de préparer son vélo pour faire l’aller-retour (Chalon Tournus, environ 30 km).
13 mars 1915 :
S’est blessée un doigt en sautant dans une tranchée pendant un exercice.
14 avril 1915. Caserne Carnot.
Je suis équipé depuis hier, tout à neuf sauf la capote et le bourgeron bleu ainsi que la culotte rouge qui sont usagés, mais en bon état.
NDLR : Il est stupéfiant qu’on fournisse encore des culottes rouges !
Les culottes rouge garance faisaient partie de l’uniforme réglementaire de l’armée française en 1914, en dotation depuis 1829, très visibles, et qui auraient été responsables de nombreux tués lors de la première année de guerre. C’est du moins la théorie admise par la plupart des auteurs ou historiens de cette période ; en fait, cette théorie est probablement fausse : en effet, les soldats français portaient une grande veste bleu, qui recouvrait les jambes jusqu’aux genoux et masquait donc une grande partie de ce pantalon rouge ; par ailleurs, et c’est l’argument à mon sens le plus fort, les soldats allemands qui portaient des uniformes beaucoup moins voyants (vert-gris) ont eu un nombre de tués équivalent, pendant cette période de début de la guerre.
Il faut savoir que 40% des morts français de la grande guerre sont tombés pendant les 5 premiers mois du conflit. 70% furent tués par éclats d’obus ou balles de mitrailleuse (action à longue distance) et bien plus rarement par balles, tirées de fusils individuel (action à courte distance), ce qui contredit encore la thèse de la responsabilité du pantalon rouge.
16 avril 1915 :
Toujours au camp de Chalon caserne Carnot. Je vois des camarades partir pour le front.
Probable petite inquiétude toujours masquée par le « ne vous faites pas de bile pour moi »
19 avril 1915 :
Consignés dans leur chambrée ; vie de chambrée : accordéon, bataille de polochons. Exercice physique : sauts de murs etc.…
21 avril 1915 :
Toujours les exercices épuisants de sauts de murs. Il n’y a que les malades qui se portent bien car ils ne font pas d’exercice ; la fatigue des jambes n’est rien, mais c’est le ventre, on se le tient tous, on dirait qu’on a reçu un coup de baïonnette et qu’on empêche les intestins de sortir. Ce soir, on est gâté car nous venons de toucher la paye : quatre sous et un paquet de tabac pour sept jours…
25 avril 1915 : Première manœuvres avec le fusil
26 avril 1915 :
Vaccination contre la typhoïde : je pensais pouvoir sortir en ville mais comme ils piquent derrière l’épaule je ne peux presque plus remuer le bras gauche.
Vous m’enverrez le livre de théorie de Jules car Keffer m’a fait marquer dans les élèves cabo
27 avril 1915 : caserne Carnot.
Suite de vaccinations : la fièvre m’a rendu assez malade cette nuit, le bras gauche est mort. C’est la tête qui me fait le plus souffrir… il y en a un dans la chambrée qui n’a pas encore pu se lever, il est malade comme un chien… Nous avons été 2 jours où nous avons littéralement crevé de faim, et si je n’avais pas eu à manger du chocolat, je ne sais pas comment j’aurais pu tenir debout.
Le métier nous abrutit à moitié.
2 mai 1915 :
J’ai reçu votre colis et ai été très étonné de ne pas recevoir mon vélo ; ce sera comme vous voudrez, en tout cas mettez-vous bien dans la tête que Charolais peut aller à Tournus tous les dimanches s’il le veut.
Quant à moi, je suis sous le régime de la communauté, c’est-à-dire que 99 fois sur 100 ma demande sera déchirée. Or comme j’ai encore une dizaine de dimanches à passer à Chalon, il est fort peu probable que je puisse aller à Tournus.
C’est comme le peloton, vous me faites rire quand vous me parlez d’être sergent. Je n’ai même pas l’intention de passer premier jus avant de partir. Vous avez voulu que je le suive, je vais le suivre. Comme avantage : il y a théorie de 11 heures à midi pendant que les autres se reposent, et impossibilité de sortir le soir, pour réciter de six à huit. Quant aux corvées il se peut qu’en temps de paix les élèves cabots en soient exempts, mais à l’heure actuelle, ils les font comme les autres.
Naturellement, je me réserve le droit de tout envoyer promener quand j’en aurai assez car il est bien rare que ce métier me plaise.
5 mai 1915 :
Vendredi : marche de 15 km. Aussi il y a extra et, chose qui soi-disant ne s’est jamais vue au régiment, nous allons toucher un quart de jus, 25 g de saucisson et 2 boules de pain, pour 30, avant de partir. Voyez si c’est chic !
Enfin l’essentiel est que l’on ne s’ennuie pas trop, il y en a toujours un pour faire rire les autres et presque tous les soirs on s’endort en musique, pour être réveillé à coups de polochons si on est de jus, ou par le clairon dans le cas contraire…
11 mai 1915 :
Retour de Tournus en vélo.
Je suis maintenant téléphoniste ; je fais 2 exercices par semaine. Si je peux partir au front, c’est un bon truc…
Hier, on a installé une ligne de 200 m et on l’a redémontée avant de partir ; on ne s’est rien cassé, seulement il faut apprendre à grimper aux arbres et à faire la courte échelle.
Nous avons enterré le deuxième mort de la compagnie. Il s’en enterre un aujourd’hui à la 25e et demain il y en aura deux de la 26e qui sont morts hier. Tous de la rougeole et de la fièvre muqueuse qui est due à l’action du vaccin contre la rougeole. Je pense que le cinquième va sûrement mourir aujourd’hui car il a une pleurésie et est au plus mal. Il y en a encore 25 à l’hôpital et une vingtaine à l’infirmerie. Ce matin ils étaient 46 à la visite.
23 mai 1915 :
Combines pour partir en perm : pendant mon absence il y a eu revue et les types de la chambrée ont répondu permissionnaire. Aussi je me propose de retourner à Tournus de cette manière dimanche prochain, c’est le meilleur filon…
C’est à partir de Juin 1915 que le 167ème est incorporé dans la 128ème division d’infanterie
1er juin 1915 :
La préoccupation pour son activité civile est toujours présente :
je viens de voir la bonne femme aux faucheuses… elle n’a plus de faucheuses aussi, elle écrit à Lyon et vous donnera réponse en même temps s’il peut en avoir et il vous donnera le prix par la même occasion avec la hausse.
Le peloton est formé d’hier et ça barde. Je vous assure que l’on fait des kilomètres de pas cadencé dans une journée. Hier nous avons été au tir et fait l’exercice jusqu’à cinq heures et huit heures du soir, en route 10 km et une heure de service de patrouilles et de sentinelle la nuit. On est rentré à 11h15 et, ce matin, à 5 heure nouveau départ et marche… le résultat a été que sur 78 qui étions au peloton lundi matin, nous restons 52, mais on va marcher dur jusqu’à ce qu’il n’en reste que 40… !
8 juin 1915 :
Toujours au camp de Chalon, en formation
10 juin 1915 :
C’est de mon écurie que je vous écris. Nous sommes partis hier avec armes et bagages et cantonnons à Saint-Gobain pour 15 jours à 3 semaines pendant que l’on désinfecte les casernes. On est logé sur la paille… passé la revue à 4 heures avec les treillis, que l’on venait de laver, sur le dos. Je suis logé sous les vitres et sous de la tôle galvanisée, aussi on y grille le jour et avec nos treillis on y gèle le soir. Si vous venez dimanche, vous n’oublierez pas non plus de garnir mon porte-monnaie. J’en ai encore mais pas de quoi aller bien loin.
En attendant de vos nouvelles, je vous embrasse tous bien fort, votre fils.
17 juin 1915 :
Toujours à Saint-Gobain. Nous ne partons que dans 20 à 25 jours car il y a eu un nouvel examen des écuries par le général, et surtout parce qu’ils n’ont pas trouvé d’emplacement assez grand dans les environs pour nous loger. Aussi je crois que nous irons à Carnot au bout de notre stage. J’ai pris la garde dimanche soir de 5 heures à lundi soir 5 heures. J’ai fait 10 heures de service aussi j’en avais bien assez. 17 h à 19h, 23 h à 1h, 3 h à 5h, 11 h à 13h, 15 h à 17 heures. Ce matin nous sommes partis en marche à 3 heures pour rentrer à 10 heures, les cartouches à blanc pétaient de tous les côtés.
Faites-moi donc envoyer mon vélo avec le paletot gris et la casquette attachée sur le vélo, et j’irai à Tournus dimanche en vélo.
28 juin 2015 :
J’ai reçu votre paquet et vous en remercie bien pour tout ce qu’il contient. Je suis toujours pareil mais je suis peut-être moins enrhumé du cerveau, mais j’ai mal à la tête tout le temps. J’ai été à la visite hier et j’ai eu 2 jours exempts de service ; aussi tant que cela n’ira pas mieux, je vais continuer d’y aller. Je mange mes bicots et vais attendre que je sens le goût des aliments pour manger le pâté…
NDLR : le terme bicot revient à plusieurs reprises dans ses lettres et correspond probablement à des biscuits secs, mais je n’ai trouvé aucune trace de ce terme sur Internet, ni dans aucun ouvrage.
Carte postale du 29 juin 2015 :
Je vais mieux et marche aujourd’hui. Nous allons coucher à SENNECAY ou dans les environs jeudi soir et rentrons vendredi soir. On va se battre dans les environs de Sennecay. On ne parle plus de quitter Chalon.
6 juillet 1915 :
En rentrant dimanche, j’ai appris que j’avais été appelé aux consignés de dimanche ayant été à la visite le dimanche avant. Les noms ont été portés aux majors aussi, on est pistonné pour le front, seulement comme je suis des élèves cabot, je ne sais pas si il y peut grand-chose et puis partir à 1 mois ou 2 prêt c’est pas une affaire surtout pour se faire tuer comme JUGNY de LURCY le 4e jour de son arrivée. Alors, ça ne sert pas à grand-chose de partir 2 mois après les autres. Ce matin j’ai fait plus de 20 km de service en campagne, aussi on est rentré à 11 heures à la soupe et avec leurs nouveaux chargements de sacs j’ai pris quelque chose : 1 chemise, 1 flanelle, 1 caleçon, 2 mouchoirs, la culotte rouge, 1 complet treillis et 6 lapins ( ?) en fonte devant avec la couverture, les souliers et la gamelle dessus, en plus la pelle bêche, aussi le chargement du front correspond à peu près. Demain nous allons continuer les tranchées à Sainte-Marie. Aussi je commence à les savoir-faire. Heureusement que l’on ne s’en fait pas trop.
NDLR : Le soldat de 14-18 garde toujours un contact avec l’arrière : la famille, les amis mais également il continue d’entretenir des relations professionnelles. Tout au long de la guerre il gardera un oeil sur les affaires de la quincaillerie familiale.
12 juillet 915 :
Chers parents, je viens de demander une permission de 8 jours pour la réparation des machines agricoles, aussi faites-moi parvenir le plus tôt possible une note du maire attestant que je suis utile pour la réparation des machines agricoles chez vous à Tournus. Le ministre de la guerre a donné ordre d’accorder une permission de 8 jours voyage compris à tous les cultivateurs ou métiers s’y attachant ; aussi je compte bien avoir la mienne, avec un billet du maire en règle.
15 juillet 1915 :
Je viens de recevoir une dépêche de Jules qui me dit qu’il ira à Tournus dimanche, aussi je ferai mon possible pour arriver de bonne heure. J’ai donné mon certificat, le type du bureau m’a dit qu’il était bon, aussi je pense avoir ma permission…
Probable permission entre le 15 et le 30 Juillet, ce qui explique l’absence de lettres pendant ces 15 jours.
31 juillet 1915 :
Toujours à l’entraînement avec grosse fatigue. Je rentre de marche assez fatigué aussi je ne sais comment j’ai le courage de vous écrire. Je suis toujours bien, mes pieds n’ont toujours pas bougé, je suis le seul de la tente mais comme chef de tente il faut que je donne l’exemple aux autres. Bien mieux, nous avons reçu l’ordre de disputer nos hommes qui se blessent, vous pensez que je m’en dispense car ils sont assez malheureux comme cela. On a touché ¼ de vin ce soir en rentrant, mais je crois que nous l’avons gagné, c’est le 1er depuis le 14 juillet et encore on l’a eu parce qu’on a trop rouspété toute la semaine.
Demain, nous avons une marche de nuit inscrite sur la progression, je ne sais s’ils auront le culot de nous la faire faire mais je crois que ce sera la 1re fois que ça se voit dans un régiment un samedi soir.
Nous sommes toujours consignés et, bien entendu, point de permission. Pour que nous les ayons il faudrait une protestation de la part de tous les parents au commandant de la place, aussi vous voyez que je doute que ça se fasse…
Comme il est fort rare que j’aille à Tournus, vous m’enverrez un colis avec des sous car je suis fauché (1,15 Fr.) heureusement que je vais toucher la paye demain, ce qui fera 31 sous car le mois a 31 jours.
Je devais partir en grandes manœuvres comme téléphoniste avec 5 de mes copains ; mais notre lieutenant va probablement partir au front demain, aussi nous allons peut-être y couper.
NDLR : plus de lettres jusqu’au 25 août. Soit ces lettres ont été égarées soit il a pu obtenir une nouvelle permission, ce qui parait vraiment peu probable.
25 août 1915 :
On passe l’examen des élèves cabot, je ne sais si je pourrais aller vous voir dimanche surtout qu’il y en a un qui a eu 10 jours de prison dimanche dernier…
Mon vélo est chez DAUVERGNE , la roue arrière était complètement voilée.
Votre fils qui vous embrasse tous bien fort.
30 août 1915 : bois de Menuse (proche de Chalon sur Saône)
Chers parents, j’ai fait bon voyage et malgré 1 course à travers champs avec charolais et son vélo, pisté par 1 adjudant et tandis qu’il était accroupi à droite de la garde barrière, nous l’avons contourné en passant dans les champs de Turcins ( ?) et de patates pour traverser la ligne à la gauche tout en appliquant les principes du tirailleur ; aussi vous pensez si je riais quand je l’ai vu rentrer bredouille le pauvre juteux, tête baissée. Seulement une autre fois je n’irai pas me mettre dans ses pattes : il y en a 3 qui sont pincés, ils vont en être quittes pour 15 jours de prison car ils sont partis samedi avant l’appel.
Je verrai la maman cette semaine, elle regardera pour mon couvre képi mais il faut qu’il ait un volant d’environ 40 cm pour recouvrir les épaules car on a encore reçu la pluie tout le matin.
12 septembre 1915, 3h15 : chers parents, je suis toujours en excellente santé. Je suis en ligne depuis samedi et, ma foi, le boulot est toujours le même. Aussi je ne m’en fais pas plus qu’avant. Nous avons formé une équipe de travailleurs, mais je préfère être en ligne car au moins nous n’avons personne pour nous commander et sommes bien plus libres. Maintenant j’ai fabriqué un poêle avec des tôles et du fil de fer et je vous garantis qu’il tire ; nous touchons 5 kg de coke par jour, aussi nous avons largement de quoi nous chauffer, mais il gèle assez dur tous ces jours. J’ai vu Bardet et Herny.
Les Fritz ne sont pas trop méchants, à part les fusillades de nuit de temps en temps, mais c’est pour se réchauffer les doigts, aussi c’est plutôt la faute du temps que de la leur.
17 septembre 1915, bois de Menuse.
Chers parents, je viens d’être nommé chef d’escouade à la 15e, aussi je ne peux pas pouvoir aller vous voir dimanche car j’ai pas mal de boulot pour m’occuper de mes 20 poilus surtout qu’il y a revue dimanche.
30 septembre 1915 : bois de Menuse
Chers parents, je suis toujours en assez bonne santé, rien de nouveau pour mon affaire. Simone me dit de leur commander 2 Tarrares, 1 de 0.73 et 1 grand. Je pense que c’est à simple engrenage, et d’autres à double engrenage, aussi il faudrait les lui commander de suite et lui donner réponse pour les prix en lui disant qu’elle compte le transport qui doit être assez cher, pour renseigner son client. Jules doit passer le conseil des inaptes aussi il sera toujours heureux pendant 3 mois s’il peut y arriver. Comme je l’ai dit à la maman il me sera difficile d’aller à Tournus maintenant car j’ai pas mal de boulot et puis il faut que je sois partout pour présenter mes poilus.
Votre fils qui vous embrasse bien fort
30 septembre 1915 : camp de Ménuse
NDLR: difficulté du cantonnement et départ probable pour le « bois le prêtre » ou une terrible bataille se déroule.
Chers parents, j’ai reçu votre paquet hier, aussi il était bienvenu. Je pensais avoir mes 4 jours mais le lieutenant les a refusés à un clairon qui, comme moi, est rentré en retard et qui a plus de 6 mois de dépôt. Mais je crois que c’est fait exprès de me faire pincer le seul jour où je ne vais pas à Tournus. LAVALLEE m’a peut-être demandé, seulement il pourra certainement m’attendre longtemps car avec la chance que j’ai, il y a longtemps que je serai loin lorsque la demande arrivera au dépôt. J’ai un copain qui est parti la semaine dernière exactement 3 mois après la demande, aussi où serais-je dans 3 mois, certainement au « bois le prêtre », mais pour revenir il ne faut pas y compter. Le 56 a quitté le bois Dailly pour le « bois le prêtre » ce qui fait qu’il se trouve vers la trouée de Nancy. Je crois que nous ne sommes plus très longtemps ici car on n’y peut plus tenir, ma tente se trouve en contrebas et, malgré la profondeur des fossés, l’eau nous envahit. Avant-hier il y en avait plus de 5 cm sous mon lit et elle est à peine filtrée.
Votre fils qui vous embrasse bien fort.
11 octobre 1915 camp de Menuse
Chers parents, je reçois à l’instant votre lettre, aussi je m’empresse d’y répondre. Je me porte très bien pour le moment. Il court pas mal de bruit actuellement. Enfin tous nos cadres partent : 3 lieutenants, 17 sergents, 5 adjudants, 10 cabots et 170 hommes. Le cycliste est parti demander s’il fallait en prendre dans la classe 16, mais s’il faut 170 hommes, les premiers vont sûrement partir du 56e pour « Perthes les Hurlus », pertes des derniers assauts de la butte de Tahure. En tout cas je suis le 300ème environ, aussi ce ne sera toujours pas pour cette fois. Si la maman vient vendredi, elle ne m’apportera pas de chocolat cette fois car j’en ai une livre (4 tablettes complète). Comme linge, 3 mouchoirs, mes gants et des chaussettes pas davantage ; des bicots.
Votre fils qui vous embrasse tous bien fort.
NDLR : la bataille de Champagne , à l’automne 1915 a été un échec ; les troupes françaises n’ont pu atteindre la deuxième ligne de défense allemande, malgré une intense préparation d’artillerie et la prise de la butte de Tahure ; les pertes ont été énormes : 27851 tués, 98305 blessés et 56658 prisonniers ou portés disparus.
12 octobre 1915 :
Je suis tout à fait emménagé (sic) actuellement, et je n’en suis pas fâché je vous assure. Je suis logé au poulailler sous les tuiles au 3e étage, mais là je serai tranquille et n’aurais pas à m’inquiéter pour les revues car c’est trop haut pour Messieurs les officiers… on dormira toujours mieux que sous les tentes… alors que nous étions toujours obligés de nous tenir assis sur nos lits dans nos tentes…
17 octobre 1915
Nous restons sous les tentes aussi je ne vois pas très pratique que vous veniez me voir, surtout que nous sommes consignés et qu’il nous faut une permission pour sortir.
C’est des chaussettes qu’il me manquerait plutôt mais j’en ai encore 2 paires propres. Je vais écrire à la mémé et lui dire de me faire un passe-montagne. Vous pourrez chercher mes gants et me les envoyer à la prochaine occasion.
NDLR : il est très surprenant d’apprendre que les familles pouvaient rendre visite aux soldats, même tout près du front.
24 octobre 1915 :
Chers parents excusez-moi de ne vous avoir écrit plus tôt mais j’ai tellement eu à faire cette semaine que je n’ai pu. Je me porte toujours la même chose.
Lundi dernier nous avons couché dans un pré à 3 km derrière le Bourgneuf et mardi matin nous nous sommes battus de l’autre côté de Saint-Léger sur Dheune. Aussi nous avons pris quelque chose. Mercredi soir nous avons eu une alerte et sommes partis à 22 heures alors que l’on roupillait tous comme des bienheureux. Heureusement nous n’avons pas été loin mais la nuit n’en a pas moins été foutue.
4 novembre 1915 :
J’ai fait un excellent voyage ; j’ai pris l’express à 0h20 et je suis arrivé à 0h50 mais nous avons été portés rentrant à 11h55. J’ai retrouvé tous les copains et mon plumard tout fait, aussi nous étions tous contents de nous retrouver. Seulement, voici le but de ma lettre. Il part des permissionnaires pour semailles, 2 détachements un du 15 au 30 et l’autre du 1er au 15 décembre. Faites-moi donc parvenir immédiatement 1 certificat en règle comme cultivateur… il y a pas mal de nouveau dans mon escouade. Le gars qui avait fait tant de prison est en prévention de conseil de guerre pour avoir abandonné son poste étant de garde dimanche. Les gendarmes enquêtent pour une bataille et c’est toujours un gars de la 15e qui a frappé un civil lundi d’un coup de baïonnette.
Embrassez la Guite et la mémé pour moi
PS : le certificat sans-faute urgence
6 novembre 1915 : Chalon
Chers parents je vous remercie de votre lettre et du certificat et ma foi, j’attends… je pensais aller garder des prisonniers boches blessés, mais il n’y a pas eu moyen. Enfin l’essentiel est que je suis toujours en bonne santé et ma foi je crois le 56 va perdre sa renommée si je pars en permission dans 15 jours, je crois que pour le coup, ce sera une véritable orgie
Votre fils qui vous embrasse tous bien fort
NDLR : vient ensuite une série de cartes postales des armées, à peine lisibles, datées du 18 novembre au 6 décembre 1915. Ces cartes semblent être écrites à la va-vite lors d’un déplacement qui conduit son régiment sur la Meuse à « Demange aux eaux » (commune de la Meuse) et sans doute en zone de combat, ce qui ne lui laissait guère le loisir d’écrire de longues lettres.
7 décembre 1915 : chers parents je suis arrivé depuis 9h30 nous n’avons mis que 14 heures pour faire le trajet et avons débarqué par un beau soleil. Nous sommes avec le 134, j’ai cherché Georges mais ne l’ai pas vu aussi je ne pense pas qu’il soit ici car j’ai trouvé 2 Demortiere hier et pas lui mais il doit être aux 420. Je suis bien mieux que je ne l’aurais pensé et nous sommes 12 dans une grange mais sur un plancher au-dessus de la maison qui se trouve dessous. Les habitants nous disent que nous sommes ici pour 3 mois et puis nous aurons 5 ou 6 jours de repos avant de faire les marches. Aussi, vous voyez que vous pouvez être tranquille pour un moment.
Nous sommes à une trentaine de kilomètres de cours Murray aussi en prêtant l’oreille nous entendons la rumeur lointaine du canon mais sommes totalement à l’abri de ses effets. Nous mangeons nos provisions mais je crois que nous pouvons trouver ce qu’il nous faut. Le vin vaut 15 sous le litre.
Bons baisers pour tous en attendant de vos nouvelles
29e de ligne, 9e bataillon de marche, 34e compagnie, 12e escouade.
Viennent ensuite 2 cartes postales du 7 décembre et 8 décembre : en route vers Bar le Duc, premier centre d’instruction de la classe 16
10 décembre 2015 : « Demange aux eaux »
Chers parents, je suis toujours en excellente santé depuis que nous sommes arrivés, la pluie n’a pas cessé de tomber aussi je crois que le patelin est bien dénommé. Si vous voyez leur mode d’atteler les boeufs, c’est plutôt risible, ils les attellent l’un devant l’autre au collier, un dans les brancards et l’autre par devant avec des chaînes absolument comme les chevaux.
Nous avons le……. (illisible) aussi on l’assaille quand il passe, il nous vend sa camelote pas plus chère qu’à Chalon. Ainsi que je vous l’ai dit, il n’y a que le vin qui est cher, seulement on paye la bonne bière de la Meuse 0,30 la bouteille. Seulement on la boit sur le zinc car vous pensez 2400 soldats dans un patelin de 800 habitants… nous avons touché des paillasses aussi nous ne pouvons être mieux et puis nous mettons nos paillasses côte à côte avec un copain ce qui fait que nous avons plus chaud en couchant ensemble ; bons baisers pour tous.
13 décembre 1915 « Demange aux eaux »
