D'origine méconnue - Philippe Mangion - E-Book

D'origine méconnue E-Book

Philippe Mangion

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Beschreibung

Je suis un Pied-Noir de la deuxième génération, fabriqué en Afrique du Nord et né à Toulouse en 1962. Mes parents étaient des "Français de Tunisie" aux origines multiples. Mais de la Tunisie je ne savais rien. C'était un pays imaginaire. Les conversations familiales ne sortaient pas des anecdotes et de la nostalgie. Me sentant coupable d'être descendant de colons, je n'étais pas curieux d'en apprendre plus. Quant à mes origines multiples, Malte, Italie, Normandie, Lorraine, Béarn, je n'en connaissais ni le détail ni même la réalité, mais il me plaisait de m'en vanter. En 2009, j'ai rompu avec ma famille. La petite musique tunisienne, coulant des conversations comme l'eau fraîche d'une gargoulette, s'est tarie brutalement. La Tunisie s'est effacée de mon imaginaire. Dix ans plus tard, travaillant à une biographie de l'anarchiste Louise Michel, je lisais le récit d'une tournée de conférences qu'elle effectua en Algérie. Je fus surpris d'apprendre qu'elle y fut reçue par des groupes de libres penseurs, anarchistes et antimilitaristes. Je n'imaginais pas que de telles idées puissent circuler dans la France coloniale. Cette découverte a entraîné une multitude d'autres questions. Bien qu'ayant baigné une grande partie de ma vie dans la « tunisianité », je n'avais pas de réponses. Je ne savais même pas quand et comment la Tunisie avait été conquise par les Français. Je ne savais pas non plus quand et pourquoi mes ancêtres s'y étaient installés. Ainsi, je me suis lancé dans une double enquête, historique et familiale. Le XIXe siècle, chamboulé par les révolutions et les guerres autant que par le progrès industriel, a connu un flot de migrations, en Europe et en Méditerranée, d'une intensité inconnue jusqu'alors. Mes ancêtres ont été pris dans ce flot, du côté des victimes comme du côté des colons. Cet essai retrace leur histoire.

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Seitenzahl: 230

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Table des matières

Le roman familial

Les lacunes et les biais

L’ouverture d’enquête

Les Marranes

Les Carlofortins

Les Aquilani

Les Toscans

Les Maltais

Les Parisiens

Les Aveyronnais

Les Lorrains

Les Béarnais

Les Siciliens

Les « Français de Tunisie »

Le retour d’expérience

Index

Notes

Le roman familial

Je me suis longtemps vanté de mes origines multiples. J’en déroulais la liste, misant sur leur pouvoir de séduction. Je les trouvais romanesques. Si on remontait à mes arrière-grands-parents, ça donnait Maltais, Italien, Basque, Béarnais, Lorrain, Normand. Les croisements se sont opérés en Tunisie, dès les premières années de la colonisation, et seulement entre Européens. On disait Européens pour chrétiens, Arabes pour musulmans, Juifs pour juifs et inversement. Les mariages avaient comme ciment naturel la religion. Pour l’amitié ou les relations sociales, il y avait plus de souplesse, surtout entre chrétiens et juifs. Pour les musulmans, c’était plus compliqué. Les hommes pouvaient nouer des relations dans le cadre du travail ou du sport, les femmes dans celui de la domesticité, parfois celui de l’école avec quelques filles de notables.

Ma pensée, à propos de ce temps et ce pays que je n’ai pas connus, s’est forgée au récit ininterrompu des souvenirs de ma nombreuse famille, dans lesquels j’ai baigné les quarante-sept premières années de ma vie, jusqu’à la rupture avec mes parents qui en a brutalement tari la source. Quinze ans plus tard, la soixantaine entamée, je me suis penché sur les livres d’histoire, presque par hasard, pour m’apercevoir que le roman familial m’avait imprégné d’une réalité alternative, parsemée de trous et de boursouflures, à la façon d’une crêpe loupée. Du travail arabe de mémoire, pour détourner une de leurs expressions racistes favorites.

Je suis de la première génération des enfants de pieds-noirs nés en France et je n’ai posé le pied en Tunisie qu’à l’âge de dix-huit ans. Ainsi, je ne me sentais que peu concerné par ce paradis perdu, ni même vraiment appartenir à cette communauté. Je me sentais comme étranger parmi les miens. Ils m’appelaient parfois le petit Francaoui, du même terme moqueur dont ils affublaient à l’époque les métropolitains. Là, c’était dit avec tendresse, comme si j’étais un trophée, symbole de leur nouvelle vie. Mais leurs histoires rabâchées ont construit mon imaginaire. En adolescent de gauche, j’étais par nature hostile à toute expression des bienfaits de la colonisation, mais je n’avais pas l’idée de l’étudier dans les livres pour étayer mon argumentation. L’école ne m’a rien appris non plus, où la colonisation n’était jamais au programme. Je m’opposais par principe aux miens, tout en leur accordant des circonstances atténuantes. Par chance, ils ne comptaient pas de grands propriétaires terriens, seulement des petits fonctionnaires, des enseignants et quelques commerçants. Leur seule faute était d’être nés dans la colonie. Je n’étais pas loin de les considérer comme victimes au même titre que les Arabes. Je trouvais dans Camus, l’homme plus que l’œuvre dont je n’avais retenu que l’Étranger et la Peste, l’argument de leur défense. Même un esprit éclairé, anticolonialiste, pouvait être attaché à la terre de son enfance, eût-elle été volée. Dans les discussions hors du cercle familial, je trouvais dans la querelle de Camus contre Sartre, une source d’inspiration pour excuser les « petits » pieds-noirs en les distinguant des « gros » colons.

Des origines maltaises de mon grand-père paternel, ils évoquaient plusieurs pistes. Un oncle était revenu d’un séjour à Malte muni d’un certificat d’appartenance à l’Ordre de Saint-Jean, un faux grossier pour touristes qu’il affirmait authentique. Une autre rumeur familiale attribuait notre ascendance à un soldat français de la campagne d’Égypte débarqué sur l’île pour cause de maladie. Certains prétendaient que notre nom, Mangion, dont des pages entières remplissaient les annuaires maltais, dérivait de l’anglais mansion, signifiant manoir. Toutes ces légendes me laissaient le sentiment d’appartenir à l’une des familles les plus anciennes et les plus importantes de l’île.

En réalité, les migrants maltais de Tunisie étaient plus proches des damnés de la terre que des chevaliers de la sainte Église ou des conquérants des Lumières. Depuis le début du XIXe siècle, poussés hors l’île par la surpopulation, ils vivaient dans des conditions miséreuses, s’entassaient dans des quartiers insalubres et occupaient les métiers au plus bas de l’échelle. Mais leur bonne étoile avait voulu qu’ils soient catholiques, et des plus fervents. Lors d’épidémies ou de catastrophes, dans les nécrologies ils étaient nommés individuellement, comme les Européens, là où Arabes et Juifs n’étaient que comptés. Ils étaient certes la plus basse classe des Européens, mais au-dessus des indigènes. Morphologiquement, ils étaient sémites et leur langue sœur jumelle de l’arabe tunisien. On les appelait les Arabes chrétiens. Ils pouvaient se marier avec des Européens du nord qui physiquement étaient leur exact opposé, mais de la même religion. Dans ma famille ils ne s’en privèrent pas. Mon arrière-grand-père Adolphe, le premier de mes ancêtres maltais né sur le sol tunisien eut deux femmes, deux italiennes. Mon grand-père, le dix-neuvième de ses vingt-quatre enfants, épousa une basco-béarnaise. Mon père, son fils, épousa une italo-normando-lorraine, première blonde aux yeux bleus de la lignée. En l’espace de trois générations, d’environ 1890 à 1960, ils avaient recyclé leur sang maltais. À tel point que pour moi-même, de la quatrième génération et premier né en France, cette origine maltaise n’était qu’un concept pittoresque, dont la mémoire n’a jamais été entretenue sérieusement par la famille, si ce n’est par quelques clichés ou proverbes. L’histoire des Maltais, comme celle de la colonisation, je l’apprends aujourd’hui dans les livres. Je ne souhaite pas en devenir un spécialiste, mais simplement y confronter à grands traits mon imaginaire, pour le révéler sans l’abîmer, à l’abri, comme dans la chambre noire d’un photographe. Rester au-dessous de l’histoire comme Annie Ernaux reste volontairement au-dessous de la littérature dans Une femme, le texte sur sa mère, écrit après la mort de celle-ci. « À la jointure du familial et de l’histoire, du mythe et du social », écrit-elle.

Rapporté à ma famille, la jointure du mythe et de l’histoire, c’est la faille de San Andreas. Sur trois générations, le territoire des Ernaux ne s’étendait pas au-delà de quelques bourgs de Seine-Maritime. Annie avait grandi sous le même ciel, senti les mêmes odeurs, porté son regard sur les mêmes horizons, entendu les mêmes cloches, vécu les mêmes saisons que ses ancêtres. Ils ne pouvaient pas lui mentir, broder aussi facilement que les miens. Enfant, j’ai construit un pays imaginaire à partir de leurs souvenirs, embellis par la nostalgie, et de quelques traditions qu’ils avaient gardées.

Adolphe, l’arrière-grand-père aux vingt-quatre enfants a tenu une brasserie à Sfax, la Régence, où jusqu’à sept de ses garçons ont travaillé. Le commerce était prospère puisque vers 1930 il prospectait dans le Béarn en vue d’acheter une ferme. L’affaire ne s’est pas faite mais mon grand-père, qui l’accompagnait, tomba amoureux d’une institutrice d’Oloron-Sainte-Marie. Il avait dix-neuf ans, elle en avait vingt-six. Il a fait une chute de cheval et elle l’a soigné. Elle l’a suivi en Tunisie où ses élèves ont entretenu sa mémoire bien après l’indépendance. J’ai pu le vérifier quand je me suis rendu à Sfax en 1980. J’accompagnais mes parents qui y retournaient pour la première fois. Nous avons rencontré par hasard un ancien élève dans le quartier qu’il nommait encore le quartier des Mangion, vingt-cinq ans après leur départ. Une grande partie de la tribu y avait vécu, sur un terrain sans doute acquis par le patriarche. L’ancien élève s’est souvenu de ma grand-mère avec nostalgie et respect. Même si son enthousiasme était feint, je tenais le premier témoignage extérieur et concordant qui donnait corps aux récits mythiques de mon enfance.

Ce quartier, épicentre de mon pays imaginaire, existait donc bel et bien. Il ressemblait à un terrain vague où chacun des descendants du Maltais avait construit un toit à sa façon pour y loger sa famille, sans harmonie générale. C’était anarchique, sans délimitations. Pas de jardins, des potagers et des poulaillers, des arbres épars. Mes parents, qui s’étaient mariés en 1954, n’y avait vécu en couple que quelques mois, dans une maison prêtée par un oncle absent. Ma sœur aînée y était née le 1er juin 1955, jour-même du retour d’exil, triomphal, de Bourguiba (et non celui de l’indépendance, comme je le pensais). Mes parents l’appelaient parfois « Bourguibette », pour plaisanter.

Au voyage de 1980, ils avaient trouvé le quartier dégradé, mais sans être horrifiés. Leurs regards brillaient, ils le voyaient avec les yeux de leur jeunesse, surtout mon père qui y avait grandi. Il pointait les lieux de ses quatre cents coups. Ici le palmier où, blessé par une branche à laquelle il s’accrochait, il avait perdu l’usage d’un doigt. Là le jardin où avec sa bande il vidait discrètement les pastèques de l’intérieur, et s’amusait du désarroi de l’oncle au jour de la cueillette. À l’entrée du quartier, le moulin à huile où chacun amenait sa production d’olives pour presser sa réserve de l’année.

Rien ne ressemblait à mon pays imaginaire, mais je préférais ce que je voyais. Le quartier ne se distinguait pas des autres quartiers de cette périphérie. Il donnait une impression de jamais fini, toujours en plan, qui rappelait celle de la maison de campagne que mes parents ont fait construire à Seillans, dans le Var, au début des années 1970. Crépi non terminé, carrelage non scellé, carreaux sans mastic, ferraillage des murets apparent, extension non plâtrée servant provisoirement de débarras, parking boueux, placards sans porte, portail rouillé, non posé, sac de ciment éclaté, durci par la pluie. Et au milieu du foutoir, ou grâce à lui, l’éclosion des merveilles. Un buisson d’hibiscus qui s’accroche à la rouille, un rayon de lumière par une vitre fendue, une fuite qui, goutte à goutte, alimente un nuage d’insectes, trois pots de fleurs cassés sur une table de camping, à l’ombre d’un olivier. Enfin la lutte à mort des effluves, rosiers contre fosse septique, jasmin contre nuage d’insecticide vaporisé par camion, eucalyptus contre charogne, le charbon fumant du kanoun, toujours prêt, et la sainte Javel qui purifie tout.

Nous avons rendu visite au dernier ami de mon père qui vivait encore là, Dany Frendo. Enfants, ils étaient inséparables. Il habitait une maison sans porte ni électricité, mais avec de nombreux placards fermés à clé, dont le volumineux trousseau était attaché à sa ceinture. Quand sa femme, qui ne parlait que l’arabe, a voulu nous préparer le thé, il lui a ouvert celui qui contenait le nécessaire puis l’a refermé derrière elle. Il y des voleurs, s’était-il justifié. Il ne décrochait pas un sourire, parlait à mon père d’une voix calme, sans émotion à l’évocation des souvenirs d’enfance. Il y avait une fillette silencieuse, collée à sa mère, sur le tapis où nous étions tous assis.

Dany était de petite taille mais d’une grande beauté. Il avait un visage fin et des yeux vert clair. Jeune, il ressemblait à James Dean, disait-on. Depuis toutes ces années, mon père n’avait de lui que très peu de nouvelles directes. Il n’avait pas de téléphone et les lettres n’étaient pas dans leurs habitudes. À Nice, nous avions quelquefois la visite d’un autre membre de la bande. Un personnage mystérieux, très grand et costaud. Il portait un costume et des lunettes noires, c’est comme ça que je le revois. Il habitait Paris et travaillait pour la Pakistan Airlines dans un poste à responsabilité. Il parlait à voix basse avec un accent traînant, toujours à demi-mots. Je l’imaginais espion. Quand ils abordaient le sujet de Dany, leur visage prenait la même expression d’inquiétude.

Ma grand-mère béarnaise n’est restée que vingt-cinq ans en Tunisie, depuis son mariage jusqu’à l’indépendance. Je n’avais jamais calculé qu’elle avait vécu deux fois plus longtemps à Oloron qu’à Sfax. Avec mon grand-père, ils sont naturellement retournés dans sa ville d’origine, rares pieds-noirs à bénéficier de vraies attaches en France. Elle y a fini sa carrière comme directrice d’école, laissant la même empreinte dans les mémoires béarnaises que dans les tunisiennes. Je ne l’ai connue que retraitée mais, pendant les grandes vacances que nous passions tous les ans chez eux, je rencontrais certains de ses anciens élèves. Sous l’admiration perçait une crainte respectueuse, à l’identique du Tunisien de Sfax. Mon père qui, là-bas, avait été dans sa classe, racontait que les punitions physiques, coups de règle sur le bout des doigts, lui étaient familières. Lui-même les subissait plus que d’autres, pour tuer dans l’œuf tout soupçon de favoritisme.

À Oloron, ils habitaient une maison à l’architecture simple mais spacieuse, avec jardin, dans le lotissement qu’une coopérative ouvrière avait fait construire dans les années 1950, par souscription. La ville était la capitale de l’espadrille, du béret – dont celui du Che, se vantaient-ils – et des chocolats Pyrénéens. Les travailleurs, nombreux, y étaient organisés.

Ma grand-mère était issue d’une famille de petite notabilité, les Dachary. Son père avait été directeur de la Caisse d’Épargne locale et parmi sa fratrie, ses neveux et leurs familles, on comptait ingénieurs et architectes, mais aussi des petits fonctionnaires. Les plus aisés s’étaient regroupés dans un terrain privé sur les hauteurs de la ville où ils avaient construit trois très belles villas. L’endroit, que la famille appelait « le terrain » avait une autre allure que le la cité Mangion de Sfax. Tout y était propre et cossu, les haies taillées au cordeau et le portail commandé à distance. Ma grand-mère était l’aînée de quatre frères et une sœur mais son long séjour en Tunisie l’avait distinguée du clan. Bien qu’éclairés, humanistes et d’une grande gentillesse, ils avaient malgré tout des allures de bourgeois, dont vingt-cinq années passées dans les faubourgs de Sfax avaient définitivement débarrassé ma grand-mère. Deux de ses frères, qu’elle préférait, étaient l’un rebelle qui vivait loin du terrain, dans un petit appartement du centre-ville, et l’autre exilé à Saint-Gaudens, dans le département voisin. Lectures, discours, mobilier, cuisine, hygiène, façon de se tenir, de s’habiller ou de marcher, les différences de classe intrafamiliales s’étaient creusées avec le temps. Ma grand-mère ne posait pas. Elle avait des manières d’institutrice paysanne, comme on pouvait les imaginer au XIXe siècle. De l’autorité, une grande morale et en ce qui la concernait un caractère de cochon, sauf avec ma sœur et moi, ses petits-enfants qu’elle adulait. Elle nous protégeait et nous défendait contre nos propres parents. L’été, pendant nos longues vacances, bien qu’obèse et impotente, elle prenait la direction des opérations. Mon grand-père, hyperactif, s’agitait sous ses ordres. Courses, ménage, cuisine, grandes lessives, vidange des pots de chambre, il faisait tout. Mes parents se la coulaient douce, leur activité se réduisait à la vaisselle, aux petites lessives et quelques extras. Ma mère s’occupait de mon petit frère, qui avait neuf ans de moins que moi. Moi, j’aidais à mettre la table et assistais mon grand-père dans certaines de ses tâches : arroser le jardin ; arracher les mauvaises herbes ; nourrir les poules et les lapins ; bien les tenir lorsqu’il les égorgeait ou les dépeçait ; nettoyer la cage aux oiseaux ; cueillir les pommes, les pêches, les brugnons, les noisettes ; cueillir les haricots, les courgettes, les tomates ; arracher les salades, les oignons ; ramasser les pommes de terre. En vacances on était autosuffisants, et le surplus finissait en conserves alignées dans la soupente.

Son jardin, derrière la maison comme tous ceux de la cité ouvrière, était sa fierté. Là où les autres avait été progressivement remplacés par des pelouses à arrosage automatique, le sien avait gardé sa fonction première de potager nourricier. Il avait reproduit son mode de vie sfaxien, proche de celui des ouvriers fils de paysans béarnais que les trente glorieuses avaient fait disparaître. Dans les années 1970, période essentielle de mes souvenirs, les nouveaux ouvriers, majoritairement immigrés, étaient logés dans le HLM voisin construit à leur intention. Les maisons de la cité ouvrière étaient progressivement rachetées par la classe moyenne, même si elle ne représentait pas encore la majorité.

Le mode de vie de mes grands-parents, à rebours de la société de consommation, serait qualifié aujourd’hui de sobre et autosuffisant. En revanche, ils l’avaient adapté aux ressources béarnaises, abandonnant sans regrets les traditions orientales. L’ouliat avait remplacé la chorba, la garbure le couscous et la salade pommes de terre et haricots verts la mechouia. Les grands jours, c’était foie gras, omelette aux cèpes ou poulet basquaise, et en dessert un divin flan au caramel. Pour les salades comme pour la friture, huile d’arachide et beurre avait supplanté l’huile d’olive. Le vinaigre et l’ail étaient abondamment utilisés. Tout était du jardin, y compris les œufs et le poulet, sauf les cèpes. Des voisins ou des oncles qui connaissaient les bons coins leur en donnaient sur leur part. Mon grand-père n’avait pas la patience pour la chasse aux champignons. Ma grand-mère, de son côté, préparait les foies gras et les conserves de sauce tomate qu’ils stockaient dans la soupente.

Chez eux, on ne retrouvait pas les signes du nouveau confort domestique. Pas de lave-vaisselle, pas de lave-linge, seulement une lessiveuse. Un frigidaire dans la soupente, pas de congélateur. Pas de chaîne hifi, un poste à lampe grésillant dans la cuisine, qui ne captait que les grandes ondes, et un gramophone où ils passaient des 78 tours. Une télé noir et blanc. Pas de cheminée dans le salon, mais un poêle à bois. Pas de chauffage dans les pièces, seulement un poêle à mazout, planté au pied de l’escalier tournant. Son tuyau d’évacuation qui, empruntant la trémie s’élevait jusqu’au plafond, représentait la seule source de chaleur. À Pâques où à Noël, on dormait avec des bouillottes. Comme il n’y avait qu’un seul WC au rez-de-chaussée, on était content d’avoir les pots de chambre pour ne pas trop se geler.

La bibliothèque du salon contenait une encyclopédie universelle et quelques biographies historiques. La lecture préférée de ma grand-mère était les romans-photos. L’après-midi, elle s’installait sur sa chaise près du poêle et avalait ses magazines, en alternant parfois avec des motscroisés. Une chaise confortable en cuir et accoudoirs en bois qu’elle préférait au fauteuil club duquel elle n’arrivait pas à se relever sans l’aide de deux d’entre nous.

Pendant qu’elle lisait, mon grand-père s’occupait au jardin. L’hiver, elle l’appelait pour ajouter une bûche dans le poêle, quand son tisonnier ne pouvait plus en raviver la flamme. Ensuite, ils partaient pour une balade en voiture dans la campagne béarnaise. Parfois, je les accompagnais. Elle n’était pas du genre à sauter de joie, mais ces balades sans mettre pied à terre, son sac à main sur les genoux, étaient son plus grand plaisir. Il fallait qu’on soit rentré pour Des chiffres et des lettres qu’elle ne loupait sous aucun prétexte, pendant que mon grandpère préparait le repas. On regardait aussi le Journal de 20 heures. Le son était à fond car ma grand-mère est devenue sourde en vieillissant, à tel point que les discussions avec elle devenaient difficiles. Elle ne s’en plaignait pas, son monde intérieur était suffisamment riche et la présence de la famille qui s’agitait la comblait plus que les échanges avec elle. Parfois, elle signifiait son désaccord en haussant les épaules. Les autres pensaient que ça l’arrangeait de ne pas entendre leurs arguments. Ça collait à sa réputation d’être bornée et d’avoir mauvais caractère.

À mon sens elle souffrait réellement, mais ça la reposait de ne plus avoir à tenir tête, surtout aux hommes de la famille. Un mari, deux fils, quatre frères, une douzaine de beaux-frères. Pour s’imposer comme une femme forte, cela avait été une lutte quotidienne. Je regrette qu’elle n’ait pas vécu au-delà de mes dix-huit ans pour me raconter. Elle avait gagné leur respect et désormais elle pouvait baisser la garde. Ce qui lui importait c’était gâter, défendre et protéger ses petits-enfants. Mon grand-père lui donnait, tous les mois et en liquide, une petite part de leurs revenus pour ses achats personnels, mais elle ne dépensait rien. Elle économisait pour nous, ma sœur et moi. C’est avec cet argent qu’elle m’a offert un vélo pour mes quatorze ans, puis une mobylette Peugeot 103 à seize ans, contre l’avis de mes parents, et enfin une 4L d’occasion à dix-huit, dès que j’ai eu mon permis. Quand j’arrivais en vacances, elle me donnait de l’argent de poche pour le séjour et au départ pour le reste de l’année.

Pour ma sœur aînée, elle tenait le rôle d’avocate. À dix-huit ans, l’année du bac, Michèle avait quitté la maison avec fracas pour vivre en communauté avec ses amis, trois couples dans une villa. Aujourd’hui, on parlerait de colocation, mais mes parents étaient contre par principe, furieux qu’elle s’émancipe si jeune. Ma grand-mère disait qu’elle avait bien raison de vivre sa vie. Le peu que je connaissais de sa propre jeunesse en faisait à mes yeux un personnage romanesque et féministe. À vingt ans, elle avait quitté Oloron pour Le Mans, à sept cents kilomètres de chez elle, où elle était pensionnaire à l’École normale d’institutrices. C’était dans les années 1920, le réseau ferré était plus important qu’aujourd’hui mais il fallait une journée entière pour effectuer le trajet. Elle ne pouvait rentrer qu’aux vacances. Pourquoi ses parents l’avaient-ils inscrite aussi loin ? Était-ce pour l’éloigner et pour quelle raison ? Aujourd’hui, j’imagine une histoire de cœur ou une algarade avec un professeur. Ses parents faisaient partie d’une petite notabilité où les filles étaient plus surveillées qu’ailleurs et où une mauvaise réputation entravait les possibilités de beau mariage. Était-ce son cas ? À son retour du Mans, elle a exercé quelques années comme institutrice jusqu’à la rencontre avec mon grand-père. À vingt-six ans, le temps des grandes vacances, elle épousait un inconnu qui en avait dix-neuf et partait s’installer avec lui à Sfax, dans sa tribu.

J’ai le souvenir de sa mère, mon arrière-grand-mère. Une Dupuy. Dans la famille, il y avait les rares qui tenaient des Dupuy, à petit nez, et les autres. Je l’ai connue à la toute fin de sa vie. Il me reste une image de dévote clouée au grand lit d’une chambre tout en lambris foncé. Elle est relevée, appuyée contre le battant. Ses cheveux, blancs, sont si longs et raides qu’ils atteignent le drap, blanc, qui recouvre ses jambes. Elle porte une chemise de nuit, blanche, impeccable, qui s’enfonce sous les draps. Elle a le même visage que celui du Christ cloué sur sa croix, audessus d’elle, comme seul décor de la pièce. Elle pose sur moi un regard transparent, avance une main sèche et bleue. Je m’assois sur le bord du lit et je reste un moment comme cela, sans parler.

Elle vivait avec son autre fille et son gendre, dans ce grand appartement qui surplombait le Gave. Aujourd’hui encore, j’ai du mal à concevoir que ma grand-mère faisait partie de la même famille. Je ne les ai jamais vues ensemble, avec sa mère. Quand mes parents faisaient leur visite, elle ne les accompagnait pas.

Elle ne parlait pas de son enfance. De sa jeunesse d’avant la Tunisie, je n’ai retenu que la rencontre avec mon grand-père et son séjour au Mans. Une année, à l’occasion d’un voyage à Paris, le seul que je lui ai vu faire en dehors des venues à Nice, elle avait tenu à retourner dans la ville de ses études, ce qu’elle n’avait jamais fait. Dans son émotion, j’ai senti le souvenir d’une période heureuse.

Il m’était impossible d’imaginer ma grand-mère jeune. Vieille, elle était obèse, impotente, sourde et une cataracte la rendait à moitié aveugle. Elle ne sentait pas très bon et s’exprimait de façon un peu sèche, en bien comme en mal, comme pour couper court à tout dialogue qui lui serait impossible de tenir, à cause de sa surdité. Pour moi, elle avait toujours été vieille. Aujourd’hui, j’ai l’âge qu’elle avait quand je l’ai connue et je peux m’identifier à elle. Je découvre, à cinquante ans d’intervalle, une même capacité à nous forger une vie intérieure, inexprimée, mélange hybride du passé, comme si tous les événements vécus s’y présentaient en vrac, non datés, des lectures aussi, vectrices de rêves, enfin de l’observation du monde, des proches, notre ancrage au réel.

Parce qu’elle avait vécu dans mon quartier à Paris, je me suis intéressé à Louise Michel, l’héroïne de la Commune. Je finis par me passionner pour elle, jusqu’à écrire une biographie sur la première partie de sa vie, du temps où elle était institutrice. À son époque, au milieu du XIXe siècle, l’enseignement laïque était seulement prodigué dans des écoles privées et payantes, comme la sienne. À l’époque de ma grand-mère, dans les années 1920, l’enseignement public était laïc mais la moralité qu’on exigeait des institutrices n’avait pas changé. La morale était devenue républicaine. Entre autres, une allure modeste était demandée, les jeunes femmes devaient rester à leur place, recommandations que l’on n’appliquait pas aux hommes. « L’institutrice surtout aura à se surveiller, décrivait le code Soleil, la bible qu’on remettait aux nouvelles diplômées. Pas de coquetterie excessive, mais pas question de ne pas se distinguer des gardeuses d’oies. » Les maîtresses subissaient le même paternalisme qu’au XIXe siècle. Les soixante-dix années qui séparaient ma grand-mère de Louise Michel n’avaient vu que peu d’évolutions de la société.

À vingt ans, après une année d’École normale où son tempérament révolté lui avait valu quelques réprimandes du préfet et surtout son échec au brevet d’institutrice, Louise Michel fut envoyée pour quelques mois en pension dans la région parisienne depuis sa Haute-Marne natale. Aujourd’hui, je fais le parallèle avec l’éloignement de ma grandmère au Mans. Les paysages, le train, le pensionnat, l’origine provinciale, le caractère rebelle, leur condition de femme infantilisée, la frustration de liberté, tout les rapproche. Quelque temps plus tard, au même âge de vingt-six ans, Louise quittera la Haute-Marne pour Paris, et ma grand-mère le Béarn pour la Tunisie. Les deux femmes avaient besoin d’ailleurs.

Je ne savais pas quel était le métier de mon grand-père en Tunisie. Le café de la Régence, il l’avait évoqué comme un souvenir d’adolescent. Après son mariage, je n’ai aucun souvenir qu’il en ait parlé. En France, après leur installation à Oloron, il travaillait à la préfecture de Pau, au service des cartes d’identité, passeports et permis de conduire. Il y inscrivait à la plume les nom, prénom, date de naissance, adresse et signe particulier. Il le faisait d’une écriture parfaite, avec une graphie digne d’un atelier d’art. Pau se situe à une quarantaine de kilomètres et cet aller-retour quotidien, qu’il parcourait en Simca 1000, était à la fois une corvée et une fierté qu’il aimait raconter. À Sfax, il n’avait pas de voiture et n’a passé son permis qu’en France, à plus de quarante-cinq ans. En fin de carrière, il a obtenu d’être muté à la sous-préfecture d’Oloron, pour le même travail. Des voisins exhibaient leurs papiers d’identité simplement pour faire admirer les circonvolutions de leurs initiales dessinées par mon grand-père. À la retraite, ce poste lui conférait encore un petit pouvoir. Comme il avait gardé de bons contacts avec ses anciens collègues, il pouvait faire passer au-dessus de la pile une demande de papiers. En 1980, c’est lui qui m’avait obtenu à temps mon passeport pour la Tunisie, alors que ni lui-même ni ma grand-mère n’étaient du voyage. Il n’y retournera que veuf, avec une autre femme.