Louise Michel - Philippe Mangion - E-Book

Louise Michel E-Book

Philippe Mangion

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Beschreibung

Ce récit s'attache à décrire une Louise Michel intime, et comprendre l'enchaînement des événements qui, depuis sa jeunesse, ont forgé son caractère et ses convictions. Il s'applique à redonner profondeur et complexité à cette figure révolutionnaire et féministe, parmi les plus caricaturées de son époque. Dans ces années 1830-1870, la France vécut de profonds bouleversements politiques et sociétaux. À travers le regard de Louise Michel, qui en a été un témoin engagé, ce livre nous plonge dans une période féconde de l'histoire de France.

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Seitenzahl: 438

Veröffentlichungsjahr: 2020

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La première fois qu’on défend sa cause par les armes, on vit la lutte si complètement qu’on n’est plus soi-même qu’un projectile.

Louise Michel, La Commune

Paul Gachet l’a remarquée pour la première fois parmi les élèves de son cours d’anatomie artistique, rue des Petits-Hôtels. Incapable d’estimer son âge, il est frappé par son visage, qu’il trouve disgracieux mais intéressant. La bouche, aux lèvres charnues, semble trop large en comparaison d’un menton court sans être fuyant. Le nez, droit et de caractère, s’impose sur l’édifice. Les yeux sont brun clair, le regard déstabilise par son expression indiscernable. Non pas bridés et même légèrement globuleux, leur angle interne est cependant bien prononcé, à la façon des asiatiques. Les sourcils irréguliers sont tombants, écrasés par l’immense front qui les surmonte. Des paupières, fragiles, plissées comme un surplus de peau, ne pointent que quelques souvenirs de cils. Les joues, plates et tombantes, menacent comme deux plaques de neige instables. Les traits de Louise Michel semblent résulter d’un assemblage de plusieurs visages qui ne s’accordent pas. S’il l’avait osé, comme certains de ses collègues médecins qui n’ont aucun scrupule à exhiber leurs sujets, le docteur Gachet en aurait fait l’analyse clinique devant sa classe d’anatomie.

Louise s’est présentée à la consultation du dispensaire Saint-Martin, rue Vert-Bois. Elle accompagne une jeune prostituée qui sort de ses quarante-cinq jours à la seconde section de la prison Saint-Lazare. La fille est prostrée, traumatisée, c’était son premier séjour. Louise l’a récupérée à sa sortie et l’héberge à l’école de madame Vollier où elle est sous-maîtresse.

Louise se met en colère contre ce qu’on fait subir aux femmes, mères, épouses et putains de la même façon. Dans cet état, son visage se transforme. Son regard se fixe sur un point du mur, sa voix est monocorde, plutôt douce, sa bouche se crispe. S’imagine-t-elle énucléer le gardien tortionnaire de Saint-Lazare ?

Gachet propose à Louise et sa protégée de passer à son cabinet de la rue du Faubourg-Saint-Denis. Ils testeront une machine d’électrothérapie qu’il vient de se faire livrer, en provenance de Londres. Il prétend être le premier médecin parisien à proposer ce traitement. Il lui explique la galvanisation centrale, lui décrit le pinceau faradique. Elle pose des questions, veut bien comprendre le principe technique. Louise est curieuse du progrès dans tous les domaines.

Louise Michel est venue seule au cabinet. Quand Gachet la retrouve dans la salle d’attente après sa dernière consultation, elle est plongée dans les bulletins de l’académie de médecine qu’il entasse dans un cartonnier. L’armoire vitrée est ouverte, et sa collection de stéthoscopes est dérangée.

Il l’interroge sur la fille de Saint-Lazare, qui a disparu dès qu’elle est allée mieux.

« Elle est retournée en maison, elle a eu peur des représailles. » Cette fois, Louise s’emporte contre ces filles qui n’ont pas conscience de leur état d’esclavage, qui sont traitées comme des bêtes et qui retournent malgré tout à l’abattoir, pour un lit, un couvert, du savon et quelques toilettes de femmes du monde. Elles pensent que leur corps les rend indispensables aux bourgeois.

Paul Gachet a compris qu’il ne fallait pas l’interrompre. Il ne lui demande pas non plus pourquoi elle était venue malgré tout, sans la fille. Instinctivement, il adopte une attitude prudente avec Louise, comme s’il s’agissait d’une patiente. Il comprend la mécanique de ses changements d’humeur, il enregistre les mimiques de son visage, sa gestuelle. Il ne détecte aucune trace de séduction, ni dans ses mots ni dans son attitude.

Quand le silence revient, pour éviter qu’il ne s’installe le docteur Gachet l’interroge sur son métier. Louise se montre très fière mais impuissante aussi. Ses connaissances ne suffisent pas à l’ambition qu’elle nourrit pour ses jeunes élèves. Alors elle s’instruit elle-même avec boulimie dans tous les domaines, arts, littérature, sciences, médecine, dans l’espoir de leur transmettre au moins le goût d’apprendre. Pour qu’elles ne dépendent d’aucun homme, ni d’un père ni d’un mari.

Elle se plaint du manque de moyens de l’école de madame Vollier, même pour acheter les livres indispensables. Comme il n’était pas question de faire allégeance à l’Empire, elles n’en reçoivent pas un sou et la contribution des familles ne suffit pas à couvrir les frais. Mais au moins elles sont libres, et leur faible revenu les oblige à inventer. Louise, douée pour le dessin, réalise pour ses cours des planches dignes du Musée d’Histoire naturelle. Elle a grandi à la campagne, en Haute-Marne. C’est comme ça qu’elle a appris, en observant, raconte-t-elle.

Elle en vient à évoquer sa mère. La pauvre femme est une sainte à qui Louise « cause bien du souci ». La sainte s’est laissé convaincre d’investir dans l’externat de madame Vollier. Cette fois, Louise y sera associée, et non plus sous-maîtresse. Julie, son amie de la pension de Chaumont, est de l’aventure. Elles avaient débarqué ensemble à Paris, dans le quartier on les appelait les filles Vollier. Louise venait d’envoyer à sa mère un acte d’association « qui ferait taire tous les ragots ».

Gachet ne comprend pas tout. Louise se parle à elle-même, restant à la surface des choses. Il retient les mots Demahis, Julie et ragots, mais profite d’un silence où elle rumine quelques souvenirs mystérieux, pour détourner la conversation.

« On va la voir, cette machine infernale ? »

Il veut l’impressionner comme il l’avait fait avec ses amis.

Le dispositif d’électrothérapie se présente comme un instrument de torture dont l’efficacité médicale est le plus souvent mise en doute. Quand la décharge faisait grimacer le visage des paraplégiques, les sceptiques goguenards lançaient que ça fonctionnerait aussi sûrement sur les muscles d’une grenouille morte. Quand on réduisait la fréquence des relâchements urinaires chez les incontinents, les adversaires persiflaient que la peur de se voir enfoncer l’électrode dans le sexe en était l’explication la plus probable.

Le docteur finit sa présentation en précisant que, bien sûr, lui-même ne s’adonnait pas à de telles tortures. Il testait de faibles voltages sur les neurasthéniques pour apaiser leurs angoisses ou les sortir de leur léthargie. Il se vante d’avoir affiné les méthodes et de préparer une communication qu’il enverra à l’académie.

Louise ne s’émeut pas des détails saisissants de la thérapie. « Les sacrifices seront nombreux sur le chemin de l’homme nouveau et de la révolution sociale », déclare-t-elle comme à la tribune d’un club. L’humour du docteur Gachet s’écrase au pied de l’allégorie du progrès. Il reconnaît la verve révolutionnaire qui gronde de plus en plus puissamment dans Paris. Il prononce des noms d’amis, elle en connaît quelques-uns pour les avoir croisés dans des réunions.

Quand il évoque l’évasion de Blanqui, le silence de Louise le convainc qu’elle est de ses partisans. Elle hésite à parler librement devant lui. Il devra gagner davantage sa confiance.

La conversation devient gênée et le docteur, pour abréger la visite, invite Louise à venir le voir quand bon lui semble et emprunter à sa guise les ouvrages de sa bibliothèque. Elle apprécie la retenue et la discrétion de Gachet. Il ne s’est pas montré supérieur comme la plupart des hommes en sa présence, y compris parmi ses compagnons de la cause sociale. Sans parler de ce vieil arriéré de Proudhon, pour qui la femme est une sous-race juste utile à la procréation.

En lui proposant un accès libre à sa bibliothèque, le docteur a visé juste. Il la considère comme elle s’est toujours sentie : une femme de science en plus d’être poète, observatrice, avide de tous les savoirs. Mais les études supérieures sont réservées aux hommes. « Les femmes n’ont pas besoin d’être instruites plus que ça, c’est outrecuidant et ridicule », rétorquent les mandarins. Même ses compagnons qui soutiennent la cause des femmes ne comprennent pas que le combat de l’instruction est pour elle plus important que celui du droit de vote.

Alors quand Gachet lui a offert, en égale et sans cérémonie, comme il l’aurait fait pour un confrère, l’occasion de fureter seule dans ses rangées d’ouvrages aux thèmes inconnus, d’anatomie, de biologie, de médecine, elle a accepté simplement, sans remerciements trop appuyés. Le docteur n’en attendait pas et Louise apprécie son attitude. Elle s’est sentie en confiance.

Louise Michel et Paul Gachet ont en commun un tempérament d’artiste et de ne le voir que peu reconnu. Ça les rapproche, même si la comparaison s’arrête là. Paul se réjouit et se contente d’être accepté en amateur éclairé dans quelques cercles d’écrivains et de peintres. Louise, constamment refoulée par les éditeurs, se sent frustrée de n’être pas considérée à sa juste valeur.

Quelque temps après sa première visite, elle lui apporte des lettres de Victor Hugo avec qui elle correspond depuis l’âge de vingt ans. Il envie son audace, d’autant que les quelques phrases qu’il peut lire, de la main même du grand écrivain, dénotent de la réelle qualité de leurs échanges.

En retour, il lui montre quelques pièces de sa collection. Des caricatures originales de Daumier, dont il essaie de contenir la cécité, ou d’André Gill qui multiplie les séjours à l’hospice de Charenton, chez les fous.

Elle s’arrête sur une petite toile que Pissarro a confiée à Paul, lors de sa dernière visite chez le peintre, à Pontoise. Il lui a promis de la laisser en dépôt au père Tanguy. Elle traîne chez lui depuis des semaines, il n’a pas encore trouvé le temps de monter chez le marchand de couleurs de la rue Clauzel.

Le tableau représente une entrée de village à la lumière rasante d’un mauvais soleil. Quelques maisons, mais surtout de longs murs aveugles. Pas de trottoirs, une chaussée dont on ne peut affirmer qu’elle soit pavée. Deux femmes qui ne cheminent pas ensemble, l’une au centre de la chaussée, l’autre le long du mur, s’approchent. Aucun autre signe de vie, ni aucune charrette sur toute la longueur visible de la rue. Dans le fond, des vallons et des champs. Les deux femmes marchent lentement, tête baissée. Comme gênées par la présence du peintre au travail. Elles sont habillées simplement, portent un panier. Tout suggère qu’elles rentrent chez elles. Ou chez ses maîtres pour l’une d’elles, que l’on devine domestique.

Paul interrompt sa contemplation : « Ça vous rappelle Vroncourt ?

— Un peu. La lumière, je la reconnais, l’allure de ces femmes aussi. Ma mère porte la même coiffe blanche. »

Mais sa réponse est bien en deçà des sensations qu’éveille en elle le tableau, que le seul sens visuel ne peut restituer à ceux qui n’ont pas grandi dans ces villages. Il manque les aboiements des chiens, les odeurs de purin, le sifflement du vent dans les sapins du cimetière. On ne devine pas non plus les aventures que peuvent y vivre les enfants, ni la souffrance des paysans, la méchanceté, les ragots, la cruauté envers les animaux. Louise a vu des tableaux de Millet, et c’était la même chose. Des paysans bien tranquilles, avec des beaux gestes de paysans, mais qui regardent vers le sol, qui possèdent seulement le droit de travailler et de se taire.

« Vous y retournez souvent ? reprend Paul Gachet.

— Je n’ai plus le temps entre l’externat de madame Vollier, mes cours de la rue d’Hautefeuille, les réunions politiques.

— Votre famille vit là-bas ?

— Mon père est mort il y a longtemps. Mais ma mère oui, avec ma grand-mère, près du cimetière, c’est l’endroit que me rappelait votre tableau, tout à l’heure. »

Louise sent une chaleur soudaine l’envahir. Elle n’aime pas être ainsi surprise par ses émotions, et regrette de s’être laissé emmener sur le terrain des souvenirs. Rompue à enfouir ces douleurs du passé, elle se reprend rapidement, mais préfère s’en aller avant qu’une nouvelle crise ébranle plus sérieusement ses barrières. Le docteur Gachet, qui a perçu son malaise, ne la retient pas.

Dans la rue du Château-d’Eau, qui la ramène en ligne droite à l’école de madame Vollier, elle poursuit par la pensée le récit qu’elle n’a pu faire à Paul Gachet, comme si les mots, en les formulant, allaient absorber la pression que son sang fait subir aux artères de ses tempes.

Son père n’a jamais vécu avec sa mère. Louise est une bâtarde. Quand elle a eu l’âge de poser des questions, on lui a désigné comme étant son père le fils des maîtres du château où sa mère était domestique. Il s’appelait Saint-Laurent Demahis. Contrairement au sort habituel des bonnes engrossées, sa mère n’a pas été renvoyée, mais c’est Saint-Laurent qui a été chassé du château.

Enfant, Louise espérait chaque jour la visite de son père, mais il ne venait que rarement et ne lui montrait aucune affection. Quant à sa mère, il ne la regardait jamais dans les yeux. Louise imaginait qu’il se retenait à cause du grand-père, parce qu’il n’avait pas le droit de les aimer. Alors elle priait pour lui. Louise était une petite fille mystique, et sa mère qui lui bourrait le crâne de bondieuseries n’arrangeait rien. Même quand Saint-Laurent s’est marié et a eu d’autres enfants, elle demandait au ciel de protéger sa famille. Elle était certaine d’être entendue, elle se pensait réellement en communication avec Dieu.

Adolescente, elle avait appris de la bouche même de son père les raisons de son comportement. Saint-Laurent lui avait révélé, ou du moins l’avait-il prétendu, qu’il n’était pas son véritable père, qu’on avait menti à tout le monde pour éviter le scandale. Son vrai père était le patriarche lui-même, Édmé Demahis, toujours maître du château, mais désormais sénile et inoffensif. Elle avait eu un tel choc qu’elle a longtemps enfoui ces paroles, comme si elles n’avaient jamais été prononcées.

Plus tard, en dehors de discussions tendues avec sa mère, elle ne s’en est confiée qu’une seule fois, dans une longue lettre désespérée à Victor Hugo. Sa grand-mère, qu’elle aimait par-dessus tout, venait à son tour d’être enterrée, dernière de sa lignée paternelle. Louise désirait sincèrement la suivre dans la mort, et si Hugo ne lui avait pas répondu, elle ne serait peut-être plus là. En quelques années, le malheur s’était abattu sur le château. Les quatre Demahis avaient disparu. Édmé, le grand-père de Louise, en 45. Saint-Laurent, son père, et Agathe, sa tante, en 47. Charlotte, sa grand-mère, en 50. Louise avait à peine vingt ans.

Dans sa réponse, Hugo évoquait les « souvenirs malheureux de Vroncourt qu’il fallait tenter de pacifier ». On imagine le maître embêté, ne sachant s’il fallait répondre à cette lettre délirante, mi prose mi poésie, à l’écriture en patte de mouche, sans ponctuation, décryptée à la loupe par Léonie. Sa maîtresse lui a fait une scène, il faut qu’il réponde à cette fille au bord du suicide. Au nom de ce qu’il a fait subir aux femmes et en particulier à elle-même. Léonie a connu la prison Saint-Lazare à cause de lui. Pris en flagrant délit d’adultère dans un hôtel planqué du passage Saint-Roch. Monsieur le Pair de France s’en est bien tiré, lui.

Hugo consent à répondre. Bousculé à l’Assemblée depuis qu’il a lâché Louis-Napoléon, il est happé par l’authenticité de Louise, par sa colère, par ses mots justes quand elle ne se sent pas obligée de les versifier. Il voit Vroncourt, les Demahis repliés dans leur château. Les paysans, la cruauté, les ragots, les croyances, les curés, les notaires. Et Louise qui se remplit de tout. De la nature sauvage qu’elle parcourt en liberté. Des bribes de connaissance, d’art, de littérature et de musique, lancées par les vieux châtelains sans obligation de réussite. Elle s’y jette comme chien à la curée.

Hugo pense que c’est l’éducation idéale, mais bien sûr il ne le lui dit pas. Et il trouve les mots pour la sauver. Parce que c’est Hugo.

*

Louise se tient sur son lit, dans une position précise d’où elle peut nommer toutes les étoiles qui traversent le cercle de la lucarne grillagée. Sa chambre donne sur la façade aveugle du château. À cause de cette façade et de ses quatre tours comme des colonnes d’ornements, dans le pays, on appelle le Tombeau cette bâtisse solide, fortifiée sobrement. La petite lucarne n’est pas accessible mais la nuit, le ciel qu’elle y voit défiler lui donne l’exacte conscience de la rotation de la Terre. Ce soir, Louise n’a pas la tête à l’astronomie.

Dans la pièce d’à côté, Marianne, sa mère, retient ses pleurs. Louise les devine plus qu’elle ne les entend, sensible aux plus légers changements ondulatoires de son environnement, même indirects. Ce soir, les mulots ne courent pas dans les combles, tout le Tombeau est plongé dans un silence tendu.

Plus tôt dans la soirée, Saint-Laurent, le père de Louise, est venu au château accompagné du jeune notaire Esmard, son futur beau-frère. Ils ont convoqué Marianne au salon. Ils lui ont demandé de s’installer sur le fauteuil à oreilles. Elle est restée assise au bord, aussi droite que son corps épuisé le permettait. Ce n’est pas que le siège est très luxueux – le tissu est griffé par les chats et le rembourrage bouffé par les rats – mais Marianne ne s’y sent pas à sa place.

Louise est libre comme un page. Aux pieds de sa grand-mère, elle tisonne les braises sans perdre un mot de la conversation. Dans son dos, l’aïeule laisse nerveusement trembler sa jambe, signe de contrariété. Le grand-père tourne le dos à la conversation. Il fait semblant de ne rien entendre. Saint-Laurent, agité, va et vient devant les trois fenêtres en façade du grand salon. Une bise glaciale s’insinue entre les volets mal joints.

Marianne n’ose pas le regarder. Le claquement de ses bottes couvre les marmonnements d’Esmard. Elle se souvient de Saint-Laurent qui, dix ans plus tôt, la poursuivait dans tous les recoins du Tombeau, lui déclarant son amour et surtout son désir, auquel elle ne résistait jamais. Marianne a toujours vécu au château, au service des Demahis. Avec Saint-Laurent, ils avaient grandi ensemble, simplement séparés par la frontière de la condition. Adolescents, leur attirance n’en avait été que plus vive. Elle se persuadait qu’avec Saint-Laurent c’était une histoire d’amour, une vraie, de celles des livres qu’il lui lisait en cachette. Pour le reste, la maîtresse la traitait bien, elle n’espérait rien et, jusqu’au jour où tout a basculé, elle avait réussi à tenir le père Demahis à distance.

La malchance voulut qu’il les surprît en plein ébat dans la buanderie. En vérité, il se doutait de leur liaison et les épiait depuis longtemps. Il aurait pu fermer les yeux mais il était jaloux. Il ne supportait pas que son fils baisât la bonne et pas lui. À presque soixante-dix ans la bête n’était pas morte. Il menaça Marianne de la renvoyer si elle ne lui accordait pas la même faveur qu’à son fils, au moins une fois. Elle fit l’erreur d’accepter. Mais ça n’arrêta pas le chantage du vieux, au contraire. Il révélerait tout à Saint-Laurent si elle ne lui rendait pas visite quelquefois. Marianne était prise au piège et la situation tint jusqu’au jour où elle tomba enceinte. Elle était incapable de savoir qui du père ou du fils était le géniteur. Au désespoir elle avoua tout à Saint-Laurent. Pendant des semaines, des disputes interminables opposèrent les Demahis père, mère et fils. Les cris résonnaient jusque dans les sous-sols et les combles. On régla le sort de Marianne par un conseil de famille. La mère Demahis s’opposa à son renvoi, mais pas question qu’elle et Saint-Laurent vivent sous le même toit. Désormais il habiterait à la ferme du Luzerain. Officiellement, Louise, qui naîtra dans ces tourments, sera la fille de Saint-Laurent. Un pacte les empêcherait de laisser circuler la moindre rumeur qui supposerait le contraire.

Finalement, la naissance ramena animation et gaieté au Tombeau où les grands-parents n’espéraient plus de petits-enfants. Seul Saint-Laurent, le sacrifié, l’exclu, qui garderait longtemps le souvenir insupportable de cette période se retint de montrer tout affection à Louise.

Esmard continue de lire l’acte, lentement, en articulant. Il prend la prostration de Marianne pour une forme de débilité. À son mariage, Louise sera dotée de parcelles du domaine pour une valeur de dix mille francs. D’ici-là, la famille Demahis subviendra à ses besoins et continuera de veiller à son éducation. En contrepartie, Marianne Michel, en son nom, doit renoncer à toute autre forme d’héritage. Marianne signe sans dire un mot ni lever la tête. Saint-Laurent allait épouser Marie-Reine, la propre sœur de ce notaire. Qu’est-ce qu’une servante troussée, même avec passion, pouvait contre cette union ? Elle avait sauvé sa place et assuré l’avenir de sa fille. Plus tard elle en sera fière, aujourd’hui elle n’est que désespérée. Tout se passe comme si tous les mots d’amour, les soupirs qui ont empli les pièces reculées du Tombeau, les drames qui s’en sont suivis n’avaient jamais existé. Le tabou est si solidement installé que la petite Louise, pourtant objet de toutes les attentions depuis sa naissance, semble avoir été conçue par l’opération du Saint-Esprit. Quand Esmard prononce la mention obligatoire « née de l’union de Demahis Saint-Laurent et Michel Marianne », tous se comportent comme s’ils n’avaient pas entendu, pire comme si ces mots n’avaient pas été prononcés. Aucun regard en biais ni même une interruption du geste en cours.

Pour la venue de son père et du notaire, on a déguisé Louise en fille de bonne famille, robe cloche à manches bouffantes, socquettes et chaussures vernies, cheveux tirés en arrière. Mais la fumée de la cheminée, qui n’a pas été ramonée depuis des années, a tout recouvert d’une pellicule cendrée, y compris la tenue de la petite en première ligne auprès du feu. Esmard, s’il a hérité du titre notarial de son père, n’en a pas l’autorité naturelle. Il lui lance des regards condescendants entre deux paragraphes. Il a les mêmes yeux délavés de sa sœur, reflet d’une âme vide. Cette fille sera une plaie dans la vie de Marie-Reine, pense-t-il. Louise, du haut de ses huit ans, ne baisse les yeux ni ne s’incline. La signature donnée, les deux compères ne s’attardent pas, comme s’ils fuyaient leur bon coup réalisé. Les parents Demahis ne les retiennent pas. D’ailleurs ce soir, on dînera séparément, cette journée maudite devait être raccourcie. Marianne et Louise se retirent dans leur tourelle aveugle, comme des chauves-souris. Marianne ne dira plus un mot de la soirée, ni devant la soupe, ni pour réprimander Louise d’avoir sali la robe.

Louise remonte plus loin dans ses souvenirs. Elle a cinq ans et tante Agathe est de retour au Tombeau. C’est la seconde fois qu’elle la rencontre. La première fois, c’était le jour de son mariage, un an plus tôt. Agathe n’avait pu lui consacrer que quelques minutes. Avant ça, pour Louise, elle n’était qu’un nom crié lors de violentes disputes familiales, ou prononcé à voix basse en présence d’étrangers. « Possédée par le diable » est l’expression qui revenait le plus souvent dans la bouche de sa grand-mère. Quand Louise interrogeait son grand-père, la simple évocation de sa fille le plongeait dans une mélancolie silencieuse, le regard éteint, paralysé devant les dernières flammes de la cheminée. Louise avait retenu les mots « exhibitionnisme » et « prison de Chaumont ». Les vendangeurs pouffaient malgré les réprimandes du métayer qui tentait d’étouffer les rumeurs avant qu’elles n’arrivent aux oreilles des maîtres.

Tante Agathe est de retour et, accroché à son sein, il y a Jules. Le premier enfant d’une génération de Demahis. Un vrai, pas une bâtarde. Inespéré pour Agathe, à trente-six ans. Alors on fait semblant d’oublier le passé, on bénit le bon docteur Kinkelin-Pelletan qui a bien voulu épouser la fille dévoyée et sauver l’honneur de la famille.

Kinkelin-Pelletan, on ne le voit jamais et on l’apprécie d’autant plus. Au château, on aime bien rester entre Demahis, jouer de la musique et ne pas faire d’effort pour recevoir dans les codes de la notabilité. Les vieux parents et Agathe peuvent verser sans retenue les larmes des regrets et des remords après les longues années de crise.

Tout le monde s’agite autour du berceau. Louise comprend qu’elle n’est plus la reine de Saba. Il faudra s’incliner devant ce Jules bavant et hurlant. Saint-Laurent est là qui rigole et s’émerveille avec les autres. Louise en crève de jalousie et de frustration. Elle rêve que son père la prenne dans ses bras, la fasse sauter sur ses genoux comme sa grand-mère. Mais non, rien de cela. Il est bloqué, gêné pour des raisons dont Louise n’est pas en mesure d’imaginer ni de comprendre. Sa mère Marianne fait semblant, ses sourires sont tristes, ceux d’une mère rétrogradée.

Louise est fascinée par Agathe. Les tensions que provoquait la simple évocation de la fugueuse l’élevaient au niveau des personnages mythologiques que lui narrait sa grand-mère. Son apparition en tenue de bourgeoise parisienne a figé l’image d’Agathe comme première figure du panthéon personnel de Louise. Mais les demi-déesses se montrent souvent cruelles et à ce jeu-là Agathe, en distillant son affection de la façon la plus perverse, saura tenir son rang.

Louise vit le départ de sa tante, à la fin de l’été, comme un abandon. Sa douleur a dépassé en intensité celle, plus insidieuse, qu’entretient la froideur de son père le jour de sa visite hebdomadaire au Tombeau.

Édmé a sorti très tôt la calèche, le jour n’était pas levé. Aujourd’hui, pour ses dix ans, il emmène Louise avec lui à Bourmont dans sa tournée mensuelle. C’est le jour de ses mystérieuses visites pour affaires.

Le trajet est parsemé d’arrêts aux embranchements des fermes où les métayers ont l’habitude d’attendre le châtelain. Ce n’est pas le propriétaire qu’ils veulent voir, mais l’ancien maire de Vroncourt, pour toutes sortes de doléances. On parle des récoltes de l’année, des maladies de la vigne qui menacent, des négociants qui font la loi. Quand ça dure trop, Louise s’éloigne dans les champs, avance sans bruit, aux aguets. Elle surprend un lapin qui disparaît dans les herbes, observe au loin un renard qui la toise du haut d’un tertre, s’agenouille devant une fourmilière dont elle est capable d’admirer l’activité pendant de longues minutes. Le gamin d’un des métayers est de ceux de Vroncourt qui la harcèlent. Mais là, sans sa bande et en présence des adultes, surtout du grand-père Demahis, il est terrorisé par la peur qu’elle ne parle. Louise ne profite pas de son avantage. Le morveux lui renvoie un regard idiot empreint de reconnaissance. Sa lâcheté lui fait pitié.

En milieu de matinée, après avoir traversé Saint-Thiébault, ils passent enfin le pont de la Meuse. Bourmont apparaît dans les hauteurs, relié à la vallée comme un cerf-volant à la main de l’enfant. De la Meuse, la côte du Faubourg-de-France, bordée de maisons en escaliers, grimpe raide et droite jusqu’au centre du village. À mi-parcours, ils descendent de calèche et poursuivent à pied jusqu’à la place de la Grande Loge pour ne pas épuiser le cheval. Le docteur Laumont les attend. Madame Laumont leur sert un alcool de mirabelle puis, pendant qu’ils discutent, emmène Louise dans la vieille tour qui jouxte la maison côté jardin. De la petite pièce ronde où l’on a agrandi la meurtrière, elles dominent la vallée de Clefmont jusqu’à Neufchâteau. « Et au fond, derrière les collines, c’est Toul, ajoute madame Laumont. » Louise suit des yeux la route de Vroncourt par laquelle ils sont arrivés, voit de l’or dans les champs, du bleu sur les côteaux, aperçoit de temps à autre la Meuse entre deux bosquets de chênes rouvres.

Ensemble, avec madame Laumont, elles taillent les rosiers qui grimpent sur une portion de l’ancien rempart de la ville, qui désormais ne protège plus que les jardins. Louise connaît les gestes. Elles travaillent en silence jusqu’à l’appel de son grand-père. « Allez, Louise, allons-y, il ne faut pas traîner, on a encore beaucoup de choses à faire. »

De la place, ils redescendent vers la rue de la Charrois, en terre battue. Louise saute à pieds joints entre les flaques d’eau et les crottins de chevaux. Sa tenue de sortie est déjà parcellée d’éclaboussures et ses chaussures, pleines de boue. À droite, sur les marches d’escalier de sa maison, une fille plus petite qu’elle, huit ans peut-être, les cheveux ébouriffés, les joues creuses, la fixe d’un regard clair, profond mais sans expression. Une charrette qui passe à quelques centimètres ne la fait pas bouger. Louise, qui soutient son regard, ne voit pas son grand-père s’engouffrer dans une boutique du trottoir d’en face. Quand elle se retourne pour le chercher, elle fait face à une devanture où des livres sont disposés avec soin, comme les dentelles chez la couturière. Une revue illustrée est ouverte sur une gravure de Paris en couleur. Audessus de la porte, une enseigne gravée forme un demi-cercle : LIBRAIRIE GUERRE. Louise rejoint son grand-père à l’intérieur. Il s’adresse au libraire à voix basse, comme fomentant quelque complot. L’homme a le même binocle que son instituteur. Après quelques compliments à l’égard de Louise, ils reprennent leur discussion et la laissent déambuler entre les tables. D’abord elle n’ose pas toucher les livres, jusqu’à ce qu’elle voie un client en parcourir quelques-uns. Elle se lance, lit des phrases dont elle ne comprend pas le sens, ce qui ne la décourage pas. Son plaisir c’est déchiffrer, transformer les signes en syllabes et les prononcer dans sa tête, silencieusement. Comme les chants en latin de la messe, la musique des mots n’en est que plus harmonieuse. Une demi-heure passe à ouvrir des dizaines de livres, en capter des phrases, un paragraphe. Mais quand Édmé, avant de partir, l’invite à en choisir un pour son anniversaire, elle est bien incapable de dire lequel. Elle emporte finalement un livre de botanique aux très belles planches, conseillé par monsieur Guerre, et une partition importée d’Italie.

Édmé est enfermé avec le maire. Louise attend sur le grand palier du premier étage, sous la surveillance du secrétaire de mairie. À la grande fenêtre sont accrochés deux drapeaux tricolores qui claquent au vent. Vus de sa position, ils forment comme un équipage de diligence capable de survoler les collines bleues du Bassigny. Sur la grande place, c’est la fin du marché. Les maraîchers remballent, ils ne reviendront que samedi prochain, le jour de Bourmont. Derrière eux, les glaneuses finissent de nettoyer.

Édmé réapparaît en compagnie d’un homme à l’allure un peu raide, qui tend la main à Louise. « C’est monsieur Mutel, le maire, il va nous montrer son parc. » Louise sent que pour son grand-père, c’est une corvée. Ça va le mettre en retard. Il doit encore faire ses visites au négociant en blé et au notaire, et ils n’ont même pas encore déjeuné.

Ils suivent le maire à pied jusqu’à Marie-Fontaine, la source en bordure du village. En chemin, l’élu se plaint de voir sa ville perdre chaque jour de son influence. « Bientôt, si le lycée ouvre à Chaumont, nous perdrons même le collège. » Édmé se concentre sur sa marche, difficile sur le chemin inégal. Louise a bien conscience que c’est une vieille personne, ça la rend triste. Elle part en avant comme un chien de troupeau, s’arrête pour suivre des yeux les pistils des tilleuls qui tourbillonnent jusqu’au sol. Parfois ils brillent en coupant un rayon de soleil, parfois ils disparaissent dans l’ombre.

« Je vous attends au lavoir, annonce son grand-père. Je vais me désaltérer et puis je le connais bien le parc, se justifie-t-il. »

Louise avance sur le sentier qui, se rétrécissant, grimpe en lacets jusqu’au pied d’une excavation rocheuse. En s’approchant, il lui semble pénétrer dans un tableau. Des ruines antiques, des murets écroulés, des grottes moussues sont harmonieusement disséminés au milieu d’essences d’arbres anormalement variées et nobles : tilleuls, hêtres, ormes et frênes. Des portiques rouillés donnent sur nulle part. La lumière se diffuse parfaitement dans ce décor, comme par la main de l’homme sur un théâtre de poche.

Louise est figée par le spectacle, troublée. Elle ne sait pas comment qualifier ce qu’elle voit. Alors quand Mutel la rejoint, elle lui lance : « Tout a l’air faux.

— Mais vous avez raison, chère demoiselle. Tout est faux. On est dans une ancienne carrière où les tailleurs de pierre apprenaient leur métier. Je l’ai aménagée jusqu’aux moindres détails pour que l’ensemble soit agréable au regard, dans une harmonie parfaite, comme dans un tableau du Lorrain. Vous connaissez le célèbre Claude Lorrain ? »

Louise, heureuse qu’on lui parle comme à une adulte, exagère pour se montrer à la hauteur.

« Oui, on en a un à la maison, derrière le bureau de mon grandpère. »

Louise se dit que ce n’est qu’un demi-mensonge parce que le tableau dont elle parle, même s’il n’est pas du Lorrain, est tout à fait dans le genre de ce qu’elle a sous les yeux.

Mutel fait semblant de la croire et la félicite.

Louise, encouragée, renchérit : « Mais à quoi ça sert d’imiter un tableau où le peintre a imaginé une nature idéale, qui n’existe pas vraiment ? Est-ce possible, d’abord ? »

Mutel, impressionné par la maturité de l’enfant, répond avec plus de sérieux : « À rendre les choses toujours plus belles, Louise. Comme la poésie. Alors j’essaie. »

Louise a treize ans. Aujourd’hui, Charlotte est venue la chercher à l’école. Le maître, un Michel mais pas des siens, a voulu parler à sa grand-mère. Il demande à Louise d’attendre dehors. Elle s’installe derrière la maison, sur les marches en contrebas, près de la lucarne qui donne sur le logement de l’instituteur, à l’entresol. Au premier étage, au-dessus de la salle de classe, se trouve la mairie. Bertaux, le maire, est là qui sifflote, selon cette habitude qui perturbe l’attention des élèves et irrite monsieur Michel. Il pisse au cabinet d’aisance qu’il a fait installer dans son bureau et dont il est très fier, aussi fier que d’être le premier de la liste de recensement de Vroncourt, avant même les Demahis. Louise entend le liquide dégouliner dans le tuyau extérieur et attend qu’il se déverse, une dizaine de secondes plus tard, au pied d’un bosquet aux senteurs mélangées, à quelques mètres de là.

Vu de l’extérieur, Louise trouve la maison minuscule. Elle entend distinctement la conversation à son sujet, par la fenêtre de la classe restée ouverte. On en est aux compliments de Charlotte : « Nous vous sommes reconnaissants, cher monsieur. Mon mari dit que vous êtes l’instituteur le plus doué du Bassigny. Il dit que nous avons de la chance de vous avoir, si petit village que nous sommes. Surtout en mathématiques et en sciences. Vous délivrez de vraies leçons et proposez de vrais problèmes, avec intelligence là où les autres ne font qu’assener du par cœur. »

Louise n’ose pas se hisser à la fenêtre. D’où elle se trouve, elle ne distingue que le bassin de Bruxelles sur la carte géologique affichée au mur. Elle imagine l’expression impassible, distraite, qui ne quitte jamais monsieur Michel. Comme s’il gardait une partie de son esprit disponible pour résoudre mentalement un problème difficile.

« Si vous m’avez demandé de venir pour me faire part des problèmes d’indiscipline de Louise, poursuit Charlotte, nous en avons conscience, mais je vous demanderai d’être indulgent avec elle. Vous connaissez sans doute l’histoire de la naissance de cette pauvre petite...

— Ce n’est pas du tout ça, interrompt enfin l’instituteur, légèrement agacé. »

Il laisse planer un silence de quelques secondes, déconcertant, avant de continuer : « Au contraire, je souhaitais vous entretenir de la vivacité d’esprit et de la curiosité de votre petite fille. Elle est douée en tout. Je vous assure que c’est la première fois que j’ai une élève aussi intelligente. »

Charlotte rosit de fierté, mais reste faussement modeste : « C’est vrai qu’elle nous pose des questions sans arrêt, veut tout expérimenter, et nous faisons ce que nous pouvons pour répondre à ses besoins, parfois au-delà des limites de notre patience. Mais au vu des remarques sur la mauvaise qualité de son écriture et sur l’insolence que vous notez dans son cahier, je pensais que...

— C’est vrai, mais ça n’est pas le plus important, elle se disciplinera toute seule. C’est précisément de l’avenir dont je souhaitais vous parler. Je connais monsieur Demahis et sa réputation d’homme cultivé, et j’ai entendu parler de votre goût pour la musique. Je sais aussi que mon ami Laumont est parmi vos intimes. Je devine la richesse des échanges dont Louise peut profiter chez vous... »

Charlotte attend la suite, un peu inquiète de tant de louanges.

« Je suis sûr que vous vous inquiétez de son avenir, madame Demahis. »

C’est autant une question qu’une affirmation.

« Nous ne sommes plus tout jeunes, rebondit Charlotte, et nous ne pouvons compter sur notre fils. Sa femme ne voudra jamais qu’il s’occupe de Louise. Notre rêve serait de la voir mariée avant de mourir.

— C’est justement contre cela que je veux vous mettre en garde. Si vous la mariez trop jeune, vous allez lui couper les ailes. Sauf votre respect, compte tenu de sa naissance, aucun homme digne d’elle ne se présentera, avec lequel elle pourra s’épanouir comme dans votre foyer, continuer d’apprendre, et transmettre. Et si ça ne tenait qu’à moi, je l’enverrais le plus tôt possible dans une école normale.

— J’estime que vous dépassez vos prérogatives, cher monsieur Michel, cependant je vous entends, et peut-être vais-je vous rassurer. Louise ne se laissera jamais imposer un mari. Des prétendants se sont déjà présentés, voyez-vous. Elle les a éconduits sans ménagement et avec une finesse qui leur passait bien au-dessus de la tête. Une effronterie mutine à la façon des pièces de Molière. Son grand-père, qui lui passe tout, riait aux éclats. »

Louise en a assez entendu. Lassée d’attendre, elle avance jusqu’à l’église, où les vêpres viennent de sonner. Quelques femmes convergent vers l’édifice. L’office va commencer. L’abbé Richoux, voyant la présence de Louise, décide au débotté de placer quelques mots sur Saint-Médard, le patron du village. Justement, il était en mal d’idée pour le prêche. Louise le taraude à toute occasion pour qu’il rabâche l’histoire de ce gamin qui a volé un cheval à son père pour le donner à un mendiant. L’abbé évoque la générosité et le partage, Louise retient le larcin. Elle-même chaparde constamment, mais elle ne garde rien, distribue tout. Depuis qu’elle connaît l’histoire de Médard devenu saint, elle n’a plus honte. Quand elle vole des pièces à Édmé pour les donner à la vieille sorcière indigente Marie Verdet, les soirs d’ecrègne, elle se sent au service de Dieu.

La main de sa grand-mère sur son épaule la distrait de ces pensées malhonnêtes. Charlotte, encore imprégnée des louanges de l’instituteur, est d’autant plus émue de la trouver là, agenouillée, discutant avec Dieu.

Jules a grandi et, lorsqu’il passe l’été à Vroncourt, Louise et lui sont inséparables. Elle est la cheffe, c’est elle qui connaît le domaine et il lui fait confiance. Les souterrains du Tombeau, les champs, les raccourcis jusqu’au village, les arbres d’où l’on voit tout, les insectes qui font peur, les pièges des braconniers, les coins à têtards, le buisson d’où on peut entendre le cerf, les astuces pour brouiller leur piste.

Leurs ennemis forment une bande au village, qui terrorise tous les moins de douze ans, mais surtout les animaux. Jules et Louise se sont donné pour mission de les protéger et de les venger. Parmi les plus menacés se trouvent les crapauds. Alors ils en attrapent quelques spécimens dans leur filet et lorsqu’ils surprennent la bande, au bord de la rivière, en pleine séance de torture – gonflage à l’eau, arrachage de pattes – il déversent leur butin sur la tête des petits barbares, depuis le ponceau. Il y a aussi les chats et les oiseaux pendus par les pattes. Ils en sauvent tant qu’ils peuvent.

Le soir à la veillée, Agathe s’inquiète de l’influence de Louise sur son fils. En vérité, elle ne supporte pas de la sentir plus éveillée que lui. Elle domine la petite équipe des enfants Demahis. Ceux de Saint-Laurent, dès qu’ils ont pu tenir sur leurs jambes, n’ont plus voulu la quitter. La bâtarde mène la danse. Comment Marianne, si bêtasse, a-telle pu enfanter ce prodige ? Même sa disgrâce est une force. Sa vivacité, de corps et d’esprit, emporte tout.

Agathe voit en Louise l’adolescente qu’elle a été. À l’époque, c’est elle qui dominait Saint-Laurent et Marianne. Elle en faisait ses pantins, jusqu’à jouer avec leur désir naissant. Elle leur lisait des chapitres entiers de l’Histoire de Juliette ou les Prospérités du vice, piqué dans la malle secrète de l’aïeul Étienne, le père d’Édmé, encore vivant à cette époque. Ce vieux libertin avait lui-même obtenu l’exemplaire sous le manteau du magistrat qui avait envoyé le marquis de Sade à Charenton.

Agathe a la nostalgie de cette époque où elle était la reine du Tombeau. Surtout, elle vieillit et ne le supporte pas. Alors elle concentre son aigreur sur Louise, comme si la jeune fille se posait en concurrente malgré leur différence d’âge. Elles ont en commun leur intelligence, et si Agathe conserve l’avantage de sa prestance, Louise possède une inépuisable curiosité, soif de connaissance dans tous les domaines. Elle grignote avec méthode la bibliothèque des Lumières de son grand-père et devient par là sa première interlocutrice, débatteuse, contradictrice. C’est le rôle qu’avait tenu Agathe jusqu’à sa fugue et le reniement par son père. À son retour dans la famille, en femme bien mariée et mère, elle n’a pu reprendre sa position. Édmé, rancunier malgré les beaux discours et les débordements d’émotion, l’avait entretemps remplacée par Louise.

Agathe connaît le moyen infaillible de se retrouver, au moins pour une veillée, au centre de toutes les attentions. Elle saisit le violoncelle qui attend sur son support près du piano, et dès les premières notes d’accordage, le silence se fait, naturellement, dans tout le Tombeau. Elle entame une suite de Bach, toujours la même, qu’elle joue parfaitement. La mère Demahis pleure discrètement sur toutes les années perdues où elle n’a pas vu sa fille, pendant que Jules s’assoupit sur ses genoux. Agathe, très droite, lâche ses doigts nerveux, volontaires, sur toute la surface du manche. Pas de note qui traîne langoureusement, pas de phalange vibrant sur la corde. C’est net, précis, énergique. Les yeux du vieux brillent de fierté quand personne ne le regarde, Saint-Laurent s’échappe dans ses pensées mélancoliques que Marie-Reine n’est jamais parvenue à pénétrer. Marie-Reine déteste sa belle-famille. Elle s’avilit à l’idée que son beau Saint-Laurent ait pu coucher et recoucher avec ce laideron, assez souvent pour que cette bonniche enfante un autre laideron.

Marianne, qui en termine à la cuisine, n’ose pas revenir dans le salon. Quand toute la famille est là, elle ne se sent pas à sa place à la veillée. Elle a le sentiment que la faute originelle est posée là comme un calvaire au centre de la pièce. Pour supporter l’humiliation qu’elle s’impose, elle entretient la mémoire du temps pas si lointain où, encore désirable, elle couchait à la fois avec le père et le fils. Louise est là, malgré elle, pour le rappeler à chaque instant. Marianne ne sait pas de qui Louise est la fille. Elle ne veut pas le savoir, cette incertitude lui convient, prolongeant le seul moment de sa vie où elle a été un enjeu. Considérée comme une femme à part entière de la famille Demahis, avant d’être à nouveau rétrogradée en bonniche. Mais il reste Louise, sa fierté, son patrimoine, élevée en fille aînée des châtelains.

À cette même époque où Marianne était la convoitise des mâles Demahis, Agathe, elle, désespérait ses parents en refusant tous les prétendants qu’ils lui présentaient. Pas question de mariage, elle voulait vivre libre le plus longtemps possible. Le manège érotique de Marianne et Saint-Laurent, la mine réjouie qu’ils arboraient à toute heure, leur teint rose, leur appétit d’ogre, l’avait elle-même poussée dans les bras de quelques libertins, étudiants ou poètes en visite dans leur Haute-Marne natale, qui lui donnaient des rêves d’ailleurs. Elle ne se laisserait pas imposer un de ces fils de notables lourdauds qu’on faisait défiler au Tombeau, pour peu que leur géniteur, commerçant, propriétaire, négociant, ait réussi à amasser de quoi restaurer le château délabré. Celui qui l’épouserait devrait au moins la faire vivre à Paris, où tout se passait.

C’est au tour de Louise d’accorder son luth. Elle veut épater sa tante avec une chaconne qu’elle a répétée tout l’hiver dans cet unique but. Son grand-père en avait exhumé la partition du cartonnier, la jugeant apte à être interprétée sur l’instrument désuet. Louise se lance, commet quelques maladresses. Certains écarts sont trop grands pour ses doigts. Elle ralentit, butte. Le luth est un instrument bizarre, ventre bossu et manche tordu. Louise a harcelé sa grand-mère pour qu’on lui permette de le remettre en état. Personne ne voulait plus en jouer dans la famille. Elle l’a rafistolé avec des planches et des cordes de guitare. Elle l’adore et lui a donné un nom, Quasimodo. Victor Hugo est son idole.

C’est le grand vide, elle rumine, s’énerve. Courageusement, elle reprend quelques mesures en arrière et sauve le morceau en le terminant mieux qu’elle ne l’avait commencé. Quand elle lève les yeux, directement du côté d’Agathe, elle capte, l’espace d’un instant, l’expression d’une joie sadique et triomphante. Puis un masque d’indifférence et les mots blessants, jetés en pluie dans le salon. « Vous ne devriez pas lui apprendre la musique et essayer de l’instruire. Elle ne va plus savoir rester à sa place, cette pauvre Louise. Vous voyez bien, ce soir... » Instantanément, Louise se met à pleurer de rage, essayant de le masquer. Marie-Reine pouffe de rire, alliée de circonstance contre la bâtarde de son mari. Lui ne réagit pas, se tourne vers sa mère, affligé. La grand-mère Demahis est furieuse, elle ne supporte pas qu’on s’attaque à Louise. « Je t’interdis de t’en prendre à elle, Agathe, tu as compris ? Je ne veux plus t’entendre parler comme ça. » Agathe comprend qu’elle est allée trop loin et elle fait souffler le chaud. « Oh, viens dans mes bras, ma petite Louise, je ne voulais pas te vexer, excuse-moi. » Louise s’exécute, rassurée et soumise. Quand il s’agit de sa tante, elle perd toute sa lucidité. Agathe, en perverse expérimentée, sait comment inféoder Louise définitivement. « Je te ferai répéter ta chaconne, et pour me faire pardonner, tu pourras la jouer au concert de l’abbé Richoux. » Agathe évoque la soirée musicale que le curé de Vroncourt organise à la Saint-Médard. Les nobliaux et les notables du pays ont l’habitude de s’y montrer et remplissent les caisses de la paroisse pour l’année à venir.

Dans la semaine précédant l’événement, Agathe a tenu sa promesse, jusqu’à prêter à Louise son propre luth, de bien meilleure qualité. Le jour du concert, bien avant l’heure, Louise se poste sur la plus haute des sept marches qui, depuis le porche, donnent sur la nef de la petite église. On y pénètre comme dans une cave et on y ressent la même fraîcheur. Louise, en rentrant de l’école, a pris l’habitude faire une pause ici, sur ces mêmes marches, avant de descendre vers le château. Sa tante Victoire, la sœur de Marianne, lui a appris à parler et à se faire entendre de Jésus et tous les saints. Son préféré, c’est le Joseph à l’Enfant de la statuette en bois posée sur un autel au bout de la nef. De sa position, elle le fixe en diagonale par-dessus les travées. Il montre un visage d’une douceur extrême et guide l’Enfant d’une main bienveillante. L’amour d’un père qu’elle ne connaît pas. L’Enfant est vêtu d’une toge bleue comme Joseph. Ses traits sont asexués de sorte que Louise peut s’identifier à lui, et imaginer Saint-Laurent en père aussi tendre, l’espace de quelques minutes. La Sainte-Vierge, du même ensemble, montre un visage plus froid, plus distant, presque mondain. Pour Louise, c’est Agathe.

Jules aide ses grands-parents à disposer les instruments dans le chœur. La guitare pour Édmé, l’épinette pour Charlotte, le luth pour Louise, la flûte pour Jules à qui Agathe a aussi confié quelques mesures. Elle-même alternera entre le violoncelle et la viole de gambe. Saint-Laurent prendra la seconde viole.

Les derniers arrivés sont les de l’Isle de Brainville, une vieille famille du Bassigny, amie des Demahis. Quand Édmé avait débarqué dans la région, le grand-père de L’Isle, Errard, avait prêté les fonds pour acheter la ferme du Luzerain. Louise n’aime pas les de l’Isle ni que la famille leur soit redevable. Ils sont hautains et cyniques, ils ne savent parler que chasse et trente et quatre. Ils gagent ou perdent au jeu, en une nuit, le labeur de leurs paysans pour une année. Avec eux, Édmé prend des airs, elle ne le reconnaît pas. Le fils de l’Isle toise Louise en descendant les sept marches de l’escalier sans lui adresser la parole.

Elle rejoint l’orchestre. Le chœur est séparé de la nef par un mur dont l’ouverture ne laisse vraiment visible que l’autel, dans le fond. Ceux qui n’arrivent pas parmi les premiers pour se placer au plus près de l’allée centrale suivront le concert à l’aveugle. L’abbé Richoux donne quelques conseils aux Demahis. Il sait utiliser l’acoustique du lieu. Le dimanche au prêche, en modulant ses intonations, il fait entendre aussi bien le doux clapotis du Jourdain que les plus effrayants grondements de l’Enfer.

C’est le moment de l’accordage des instruments, qui dure de longues minutes. Le colonel Brétencourt, un vieux camarade d’Édmé, s’impatiente et ironise, goguenard. Il fait rire l’assemblée et, grisé par son succès, fait semblant de ronfler. Il rend bien service aux Demahis qui profitent de la digression pour fignoler leur mise au point.

Quand le grincement des cordes se tait, le brouhaha cesse naturellement. Le silence reste suspendu pendant deux longues mesures, avant que la viole de gambe ne s’élance. Une longue plainte monocorde rebondit comme un feu follet sur les parois de l’église. Le son suit une trajectoire si perceptible que les plus sensibles des spectateurs ont le réflexe de suivre des yeux sa trace invisible. Quand les voix s’élèvent crescendo vers la voûte, elles exacerbent et retiennent haut, comme en apnée, l’émotion que l’instrument avait tendue. La chaconne de Louise, au luth, soutenue par sa grand-mère à l’épinette se déroule à merveille. Pendant les applaudissements, elle cherche le regard d’Agathe qui ne lui fait pas le plaisir de le lui rendre.

Louise et Jules, au retour de leur périple matinal à travers les champs du domaine jusqu’au Luzerain, trouvent la famille affairée autour de la grande table de la cuisine. Le couvert n’est pas mis et à la place est étalé un pli urgent que le facteur a déposé. À l’écart près de la cheminée éteinte, le grand-père Demahis pose un regard vitreux sur ses petits-enfants, le même qu’il ne le quitte plus depuis quelques mois, peut-être un peu plus humide. À quatre-vingt-trois ans, on vient de lui apprendre que sa mère est morte.

« Sa mère ?! »

Quand Agathe leur annonce la nouvelle, à voix basse, Louise et Jules se regardent, incrédules, au bord du fou rire. Sans doute la mine de confesseur d’Agathe, faussement triste, les y incite. Pour éviter un dérapage inapproprié, elle enchaîne sur les explications, s’adressant à Jules d’une voix sérieuse cette fois : « Tu te souviens que je rends parfois visite à une très vieille dame au couvent, près de la maison ?

— Oui, la vieille folle ? »

C’est comme ça qu’elle l’appelait en effet. Gênée, elle n’ose pas se retourner vers les autres et continue : « Eh bien, c’est elle qui est morte. C’était la mère de grand-père. »

La vieillarde de presque cent ans, sénile, était enfermée chez les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, rue du Bac, depuis la mort de son mari, il y a plus de vingt ans. Là, au fil du temps, on l’avait oubliée. Le vieux Demahis, son seul fils encore vivant, n’en parlait jamais.

Une foule de questions assaille Louise. Elle a fait ses calculs et s’interroge à haute voix pour marquer son étonnement. « Elle n’avait que quinze ans lorsque grand-père est né ? » Tout le monde prend conscience que c’est exactement l’âge de Louise. Imaginerait-on Louise porter un enfant ? Le silence se prolonge, les adultes fixent le sol. Seul Saint-Laurent se contorsionne et s’agite. Il ne tient pas en place sur sa chaise. Il finit par laisser échapper ce qui lui plombe l’estomac depuis toutes ces années : « C’est une tradition des maîtres de maison, chez les Demahis, que d’engrosser les filles dès leur plus jeune âge. »

L’attaque vise le grand-père, mais les mots ne franchissent pas l’enveloppe de son cortex, cartonnée par la dégénérescence des cellules. Charlotte lève un visage stupéfait sur son fils. Il ose enfin, même s’il profite de la faiblesse de son père, même si c’est très abrupt pour le reste de la famille. Marianne se précipite en dehors de la pièce. Chez elle, c’est la honte qui l’emporte, comme l’impose sa condition de femme et de domestique.

Agathe est au courant de tout. Quand on avait éloigné Saint-Laurent au Luzerain, il n’avait qu’elle pour l’écouter et le soutenir. En quelques jours, il avait dû tout encaisser : Marianne le trompait avec son propre père ; elle était enceinte d’on ne savait lequel des deux ; c’est à lui seul qu’on en faisait endosser la responsabilité, uniquement pour préserver la réputation du vieux ; pire que tout, on le bannissait du Tombeau. Son désir pour Marianne était intact, il ne vivait depuis des mois que pour la toucher, l’observer sous tous les angles. Tout s’était arrêté net. Il était convaincu que son salaud de père continuait à la poursuivre dans les