Victor Duval est innocent - Philippe Mangion - E-Book

Victor Duval est innocent E-Book

Philippe Mangion

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Beschreibung

Victor découvre, recroquevillée devant sa porte, une jeune fille dans un état de somnolence dont elle ne parvient pas à émerger. Il la transporte sur le canapé de son salon, d'où il peut la surveiller tout en travaillant. Plus tard, estimant qu'elle n'est plus en danger, il la laisse dormir ainsi et se retire dans sa chambre. Le lendemain matin, la jeune fille n'est plus là. Victor est un écrivain sans succès, et cet événement ranime chez lui une inspiration en panne. Ainsi se lance-t-il à la recherche de l'inconnue. Léa, la compagne de Victor depuis une dizaine d'années, était absente cette nuit-là. Le couple est en crise. Elle ne peut plus avoir d'enfant et reproche à Victor de l'en avoir privée durant toutes ces années. Les raisons qu'il invoque pour justifier son refus et le mensonge qu'il a entretenu stupéfient Léa. Un jour, l'inconnue est retrouvée morte dans le canal Saint-Martin et Victor devient le suspect numéro un...

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Sommaire

Chapitre

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1.

Je l’ai trouvée contre ma porte, à demi-inconsciente. Je ne la connaissais pas mais je l’ai reconnue. Je l’observais parfois à l’église Saint-Laurent alors que j’y glanais des renseignements pour mon prochain roman. Elle était prostrée, parfois les bras en croix, parfois en position fœtale, seule et très en avant de la première rangée de bancs. Un jour, elle avait senti ma présence et croisé mon regard avant que je ne le détourne. J’avais craint de la choquer par ma simple présence, comme si mon incroyance pouvait se lire sur mon visage.

Ça s’est passé en pleine nuit, je naviguais depuis des heures entre des photos de stars en robes sexy et d’hommes politiques en situation ridicule, incapable de produire une seule ligne. Elle n’a ni sonné ni frappé. Dans le silence total, j’ai simplement perçu des frottements contre le battant. Par l’œilleton panoramique, j’ai discerné sa silhouette déformée, comme plaquée sur le rebord inférieur d’une centrifugeuse. Avant d’ouvrir, je voulais m’assurer que ce n’était pas un piège. Je montai à l’étage, et par la fenêtre de la chambre, je vérifiai que personne d’autre ne se trouvait dans la cour.

J’ai réussi à l’asseoir sur une chaise de cuisine. Elle me fixait, sa tête dodelinait. Je pensais qu’elle était ivre ou droguée. J’hésitai à appeler SOS médecins mais je n’aurais pas su quoi leur raconter. Je l’interrogeai, secouai ses épaules pour lui faire reprendre ses esprits, lui donnai quelques tapes sur les joues, mais elle restait molle. Je l’ai soulevée pour l’allonger sur le canapé, elle n’était pas plus lourde qu’un tapis roulé. Elle a résisté à la position couchée, s’est redressée sur le dossier. Je n’ai pas insisté, rassuré par cette réaction. Je suis retourné à mon ordinateur portable que j’ai orienté de façon à pouvoir la surveiller. Son regard ne quittait pas ma direction, sans toutefois me fixer. J’ai abandonné Internet pour me concentrer sur mon texte et j’ai bouclé un chapitre qui m’empêchait d’avancer depuis la veille.

La lumière du jour commençait à poindre, c’était l’heure de me coucher. Je lui ai proposé de dormir sur le canapé, mais elle semblait ne toujours pas m’entendre. J’ai continué à parler dans le vide, lui indiquant la porte des toilettes et l’évier de la cuisine pour se débarbouiller. J’avais peur qu’elle vomisse ou se pisse dessus. J’ai pensé à glisser un drap sous elle pour protéger, mais c’était compliqué. Quand j’ai éteint la lumière d’en bas avant de monter, elle s’est affaissée, lentement, sur les coussins. Le lendemain, à mon réveil, elle n’était plus là.

Quand j’ai raconté l’histoire à Léa, au lieu de rebondir avec humour comme nous le faisions avant, elle réfléchit avec sérieux, comme s’il fallait une explication à tout.

— C’est une illuminée, comme on en trouve dans les églises.

— Tu crois qu’elle m’avait repéré, qu’elle n’était pas dans la cour par hasard ?

— Je ne sais pas, mais je ne crois pas aux coïncidences.

Depuis quelque temps, elle adoptait le ton docte de Jean-Jérôme. Ils animaient ensemble le collectif Utopia à Nuit debout. Depuis c’était Jean-Jérôme à toutes les sauces, Jean-Jérôme a dit que, Jean-Jérôme pense que… Elle me fatiguait. J’espérais qu’elle allait rejoindre Jean-Jérôme à République avant que la discussion ne s’engage trop loin sur les raisons de mes visites à l’église Saint-Laurent. Elle aussi ne demandait qu’à partir, mais un reste de mauvaise conscience lui faisait prolonger la conversation, se forçant à s’intéresser à mon histoire de mystique paumée. Elle posait ses questions en batterie, sans jamais relancer, dans le but d’épuiser rapidement le sujet. Elle n’opposait aucun argument pour ne pas rentrer dans de longues polémiques et enchaînait sur des questions précises qui appelaient des réponses courtes. Une sorte de QCM. Quand elle jugea suffisant le temps qu’elle m’avait consacré – après tout, on était censé être encore ensemble – vint la phrase rituelle, que j’attendais perfidement qu’elle fasse l’effort de prononcer :

— Bon, j’y vais.

Au début, ça me déchirait le ventre. Désormais j’attendais cette phrase avec un certain plaisir à entretenir sa gêne. Ça la déstabilisait. Quand avant je faisais la gueule ou me montrais jaloux, elle était sur son terrain. Elle se défendait en attaquant, si toi tu ne supportes aucun engagement, au moins ne m’étouffe pas. Depuis que me retrouver seul ne me faisait plus peur, je maîtrisais mieux mes réactions. Je laissais traîner les silences comme autant de pièges dans lesquels elle faisait des efforts visibles pour ne pas s’engouffrer trop tôt.

— Tu as entendu ?

— Oui, oui.

— Tu ne viens pas, j’imagine ?

— Je te rejoindrai peut-être.

— Ah, ok. Bon, à tout à l’heure, peut-être.

J’ai essayé de me remettre au boulot, mais je n’arrivais pas à retrouver la concentration de la veille, quand la fille était sur le canapé. Ce roman était mal enquillé, je l’écrivais à contre-cœur. Mes deux premiers avaient fait un flop, je m’étais ruiné en envois aux éditeurs, aucun ne les avait acceptés. Alors cette fois, j’essayais des recettes qui marchent. Pour imiter les pavés à succès du moment, je cherchais à y intégrer des éléments historiques, au moins mystérieux, et dans l’idéal ésotériques. Je m’aventurais bien au-delà de mes spécialités qui, jusque-là, étaient la vie des gens normaux, l’intimité des personnages les plus banals, héros du quotidien. Une littérature qui ne bouge ni dans le temps ni dans l’espace, qui cherche la richesse dans ce qui ne brille pas. Là, je me fourvoyais dans ce que je ne savais pas faire et ne prenais aucun plaisir à écrire. Ça ne me laissait que peu de chance.

Pour ne pas augmenter la difficulté, j’avais décidé de placer l’action dans mon quartier. J’avais une idée précise de la psychologie des personnages, dont j’avais amorcé la description et placé quelques dialogues. Maintenant, j’attendais que l’intrigue se dévoile à moi spontanément, s’extraie du brouillard dans lequel je fonçais. J’avais pour habitude de ne jamais prendre de notes. Quand je l’avais fait pour mon premier recueil de nouvelles, je n’avais pas su comment intégrer ces bouts de texte ou d’idée. L’effet avait été décousu et le résultat désastreux.

Avec ce nouveau roman, ma méthode que j’appelais « machine de Turing », sans mémoire ni horizon, était stérile. Pour les éléments historiques, j’étais obligé de faire des recherches. Je passais des soirées entières sur Internet, je me dispersais et j’en oubliais d’écrire. Quand je marchais dans les rues, dans ma tête c’était la quatrième dimension. Je me sentais comme un autiste handicapé par des obsessions inutiles. Un jour, j’avais vu, dans un bus, un gars tenir le compte du nombre de passagers. À haute voix, il additionnait les entrants et soustrayait les sortants. Il montrait une grande inquiétude d’en perdre le fil et de se sentir dépassé. Moi, je n’en étais pas là, mais j’avais perdu le plaisir de la flânerie sans souci. Chaque lieu ou nom de rue accaparait mes pensées, évoquant un personnage qui y avait habité ou un événement qui s’y était déroulé.

Mais quand je mettais ça noir sur blanc, c’était bien plus chiant que les romans à succès que je voulais imiter. Je n’avais pas l’opportunisme des auteurs aux sourires paisibles, affichés dans le métro, qui dégainaient leur recette miracle : le lien entre le passé et le présent, le code caché, la lettre retrouvée sous le tapis, la montre de l’aïeul, le mobile sans frottement, le pendule de Foucault, la conjecture solutionnée, la boucle qui boucle et démontre que le tout en est bien un et que l’univers se mord la queue de comète.

Moi, je cherchais désespérément la clé rouillée de la clepsydre à coulisse. Je trouvais mes idées aussi ridicules et affligeantes que celles que j’avais pu lire ici et là. Il ne pouvait pas en être autrement puisque j’étais convaincu que la bonne idée est l’ennemie de la littérature et de l’art. La bonne idée est utile en bricolage ou en cuisine familiale, au mieux en décoration d’intérieur. Mais dans un roman c’est une verrue.

À l’évidence, même l’alcool ne résoudrait rien ce soir, alors je décidai de rejoindre République.

Dans la rue du Château-d’Eau, les CRS s’endormaient dans leurs fourgons. Les deux seuls en faction au croisement de Lancry jetaient un œil distrait dans les sacs à dos. Sur la place, quelques groupes épars discutaient sous des banderoles déchirées. Le plus fréquenté proposait à chacun de s’exprimer sur le sujet de son choix, mais l’animateur fut rapidement débordé par un noyau dur de demi-dingues qui monopolisait la parole. Seul un intello à l’accent italien, chapeau Stetson et écharpe rouge, petite taille et visage buriné, utilisa ses cinq minutes réglementaires à philosopher avec brio. Par moments, des auditeurs levaient leurs deux bras et agitaient les mains, comme si le gars leur chantait ainsi font font font les petites marionnettes. Par ricochet, ils en entraînaient d’autres. Ces mouvements sporadiques ressemblaient aux envols de pigeons qui, lorsqu’il n’y a pas de révolution, enchantent les enfants et occupent les flâneurs de la place.

Comme je ne pus retenir un rire moqueur, un militant m’expliqua qu’il s’agissait d’applaudissements muets, signes parmi d’autres d’un langage qui évitait d’interrompre l’intervenant et de déranger les autres assemblées.

— Je croyais que c’était pour se dégourdir les bras et éviter de s’endormir, lui répondis-je, ce qui ne l’amusa pas.

L’atmosphère feutrée ne servait ni l’esprit révolutionnaire ni l’humour. Ce n’est pas ainsi qu’on exciterait les foules pour l’avènement du grand soir.

Je repérai le groupe Utopia, ils étaient six assis au pied d’un des nouveaux bancs de la place, en bois et sans dossier. Quatre femmes et un homme entouraient Jean-Jérôme qui monopolisait la parole, affublé du sourire suffisant qui ne le quittait jamais. Léa était là, à sa droite, avec ce regard sérieux et appliqué qu’elle n’avait plus avec moi. Son amie Lucie était là aussi. Je reconnaissais vaguement les autres. Ils ne m’avaient pas vu et je n’osai pas m’approcher.

Je m’attardai avec le groupe Sciences et Écologie. L’intervenant portait un bonnet conique, à bandes horizontales orange et blanches, à l’identique des cônes de Lubeck, plots fluorescents qu’on utilise sur les routes pour signaler des travaux. Les auditeurs semblaient ne rien remarquer de son ridicule. Il se distinguait de tous ceux qui, le précédant, avaient renvoyé une vision catastrophique de la science. Lui était prêt à se faire implanter une puce dans la peau, façon Matt Damon, ce qui ne faisait qu’accentuer l’impression générale, à l’opposé de celle d’un progrès toujours bénéfique, que l’on prodiguait dans mon enfance. Comme le ton était le même dans tous les groupes de paroles, Nuit debout dégageait une grande tristesse. Un nuage gris flottait au-dessus de la République.

Finalement j’ai partagé des bières avec des SDF du quartier que je connaissais. Ils avaient abandonné la laverie où il se retrouvaient habituellement, pour profiter de l’animation de la place. Leurs thèmes de discussions étaient toujours variés, Nuit debout ou pas.

Ce soir-là, ils comparèrent les qualités et les performances des équipes de foot de leur pays d’origine, enchaînèrent sur la question de savoir qui était le vrai Dieu du reggae, et finirent je ne sais plus par quelle ellipse sur la question de savoir, dans leurs différentes cultures, si c’était la famille de l’homme ou celle de la femme à qui revenait la charge de constituer la dot de mariage. Ils étaient ébahis que ça puisse varier d’un pays à l’autre, même voisins. Quand vint mon tour, je fus bien embêté de répondre. En France, la dot n’existait plus, mais il me semblait qu’aux temps où ça se pratiquait c’était la famille de la femme qui devait payer ou donner des terres. Cette discussion-là ne fut pas rapportée dans les comptes-rendus de Nuit debout.

Les membres d’Utopia s’étaient relevés. Léa attendait Jean-Jérôme comme s’il était naturel qu’ils rentrent ensemble. Il s’attardait avec deux autres femmes qui le sollicitaient. Je profitai de ce moment pour m’approcher de Léa, qui réussit avec difficulté à cacher sa surprise et sa déception. À cette heure elle ne m’attendait plus, et elle avait horreur des surprises.

— Ça fait longtemps que tu es là ? Je ne t’avais pas vu.

— Oui, j’ai fait le tour. Je suis surtout resté à Sciences Debout.

Je prononçais toujours Debout en l’accentuant, comme le « vole » de pigeon vole, en levant le bras, plus à la façon salut fasciste que le jeu. Léa ne supportait pas que je me moque et je regrettai de l’avoir fait. Je prolongeai par un sourire gêné qu’elle prit pour un sarcasme supplémentaire. Jean-Jérôme nous rejoignit au moment où elle me fusillait du regard. Comme c’était une grande gueule qui se mêlait de tout, il ne sut pas rester discret.

— Oh là là, quel regard ! Salut Victor, je n’aimerais pas être à ta place, fit-il avec une œillade faussement complice. On va boire un verre à la Marine ?

J’acceptai pour ne pas passer pour un con, et aussi pour ne pas laisser Léa seule avec lui. La Marine était bondée, je me retrouvai coincé sur un tabouret en bois d’où je n’entendais rien. Jean-Jérôme, Léa, et aussi Lucie qui nous avait accompagnés poursuivaient leur débat comme si je n’étais pas là. Jean-Jérôme ne monopolisait pas la parole, mais écoutait comme un professeur, avec ce petit air juste supérieur prêt à encourager l’expression de ses disciples.

Je réussis à capter quelques minutes l’attention de Lucie avec ma connaissance fraîche de l’histoire du quartier. Mais ma voix ne portait pas et il me fallait cinq phrases hésitantes et inaudibles pour exprimer une pensée que Jean-Jérôme aurait résumé en une formule choc, suivi d’un silence calculé. Le regard de Lucie devint transparent et je compris qu’elle écoutait la conversation de Jean-Jérôme et Léa tout en me donnant le change.

J’aurais plutôt dû raconter l’histoire de la fille trouvée devant ma porte, elle était plus spectaculaire, mais pour une raison intime je ne le souhaitais pas. Je voulais la garder pour moi et surtout pour mon roman. En la racontant je l’aurais gâchée.

2.

À l’occasion du départ d’une locataire, Léa s’était à demi-réinstallée dans l’appartement de sa jeunesse, rue Saint-Maur. Ses parents avaient acheté ce studio quand elle était montée à Paris. Ils n’étaient pas de ceux qui pensent que les enfants doivent se faire tout seuls. C’était naturel, ils avaient économisé pour l’aider.

Comment en étions-nous arrivés là ? Elle était partie sans me quitter, pour des raisons soi-disant objectives :

— Tu écris toute la nuit et ça m’empêche de dormir ; en ce moment, entre Nuit debout et mes gardes, j’ai besoin d’un sommeil parfait, tu le sais, sinon je ne vais pas tenir.

Son studio était tout près de l’hôpital Saint-Louis où elle était infirmière, et de République où Nuit debout avait planté son barnum.

Au début, ça m’avait arrangé. Je n’avançais plus dans mon roman et une période de solitude consacrée à l’écriture débloquerait la situation. Comme elle revenait dormir régulièrement, je ne m’inquiétais pas.

Mais Nuit debout était fini, mort de sa belle mort, la place de la République était vidée et nettoyée, et Léa n’avait toujours pas réintégré définitivement la maison. Quand elle partait au boulot, je ne savais jamais avant combien de temps je la reverrais. Les premières fois, je me rassurais. C’était passager, Léa me faisait la gueule à cause de l’échec de Nuit debout. Elle me faisait payer mon dénigrement incessant du mouvement, et aussi mon hostilité envers Jean-Jérôme.

Je tardais à l’affronter sur le sujet de son retour, faisant comme si de rien n’était. Lorsque, sans nouvelles, je stressais, je ne l’appelais pas, par orgueil.

Je lançai la grande discussion après un week-end où pour la première fois je ne l’avais pas vue. À l’évidence, elle s’y était préparée.

— C’était pourtant la vie que tu souhaitais, tu ne te souviens pas ? La liberté, la confiance, tout ça...

— Tu peux au moins me dire quand tu rentres ou pas, et me répondre au téléphone. On peut être libre sans faire souffrir.

— Non.

— Non quoi ? Tu ne veux plus me répondre au téléphone ?

— Non, on ne peut pas être libre sans faire souffrir.

— Tu sors avec Jean-Jérôme, c’est ça ? Tu te rends compte de ce prénom ridicule ?

— Tu vois, même là, tu ne prends rien au sérieux.

— Je suis sérieux. Avant, tu ne serais jamais sorti avec un Jean-Jérôme.

— Moi au moins j’ai mûri. Je ne suis plus dans les postures.

— Donc, tu sors avec Jean-Jérôme !

— Tu recommences avec tes questions de pervers ? Si tu continues, je me casse.

— Eh ben casse-toi. Tu n’attends que ça de toute façon.

Elle n’est pas partie et la discussion a continué sur ce ton une partie de la nuit, stérile jusqu’à l’épuisement. Quand le silence est revenu, elle s’est allongée dans notre lit et s’est mise à zapper sur la TNT. Rester n’était pas son projet, mais elle était trop tendue pour entreprendre quelque chose ailleurs.

J’ai allumé la radio en sourdine et je me suis installé à mon roman. Pour ne pas en perdre le fil, je m’imposais la contrainte d’en rédiger au moins une page par jour, quoiqu’il arrive.

J’avais largement dépassé la limite horaire que j’essayais de m’imposer. J’abandonnai le chapitre et refermai l’ordinateur après avoir envoyé le fichier par mail sur ma propre adresse. Ce rituel nocturne servait de sauvegarde et me permettait de relire les nouveaux passages sur mon téléphone, une fois couché. Ce soir, j’avais produit cinq-cents mots, c’était correct.

Léa dormait avec son masque et ses boules Quies. Dans son sommeil, nos problèmes n’existaient plus. Je n’existais plus et Jean-Jérôme non plus. Son sommeil recouvrait tout, son sommeil réparait tout. Depuis dix ans que je venais la rejoindre après ma page d’écriture, elle dormait dans la même position. Des premiers temps passionnels à son désamour d’aujourd’hui, la même souche tombée en travers du lit, indéracinable. Je me collai à son dos jusqu’à ce que mon corps, glacé par la fatigue, atteigne la température du sien. Seulement après, je pus m’écarter, me retourner et m’endormir. Les rituels ont une excellente résistance à la désagrégation d’un couple.

Le lendemain matin, je trouvai un mot sur la table de la cuisine. Léa m’engageait à réfléchir sur nos dix ans de vie commune, sur ses attentes que, par égoïsme, je n’avais pas su, ni même voulu satisfaire. Elle ne repasserait que lorsque je serais prêt à faire sérieusement ce bilan.

L’heure du café est peu propice à l’actionnement des muscles mais elle est féconde à l’imagination et à la réflexion. Alors, penché au-dessus de ma tasse, je démarrai illico le bilan attendu de moi, au moment-même où les autres jours je redéroulais la vie des personnages de mon roman, depuis le début jusqu’au petit supplément que je leur avais insufflé dans la nuit. Chaque matin, immobile, je profitais de l’acuité du réveil pour en réétudier le scénario. Je testais mentalement des options sans méthode apparente, à la façon désordonnée d’une souris qui, dans un labyrinthe, cherche le chemin qui la mènera au morceau de fromage. Puis je tentais de m’élever au-dessus de la scène pour la lier aux précédentes, remonter le temps et rejouer l’histoire complète, en rester le maître tout-puissant.

Ce matin-là, cette acuité s’appliqua à ma propre vie, et les réponses aux interrogations de Léa se révélèrent évidentes mais indicibles.

Le point central de la dégradation avait été mon refus constant de lui faire un enfant. Au début, elle prit ça pour un caprice qu’elle aurait vite fait de corriger, vu mon état de dépendance amoureuse. C’était le temps des blagues et des incitations. Un jour, je t’aurai, tu jouiras en moi, disait-elle, sûre de son pouvoir sexuel.

Puis, une fois passé le temps de la passion amoureuse, vint l’époque des punitions et des restrictions stratégiques. Je suppliais, je promettais, elle me faisait languir jusqu’aux jours de son ovulation. Le sexe serait utile ou ne serait pas, assenait-elle. Mais, indéfectiblement, aussi sûrement qu’aucune particule ne pourra jamais atteindre la vitesse de la lumière, à moins d’une seconde de l’éjaculation, je me retirais systématiquement. Une force soudaine et brutale m’éjectait du corps de Léa. Sa réaction évolua au fil des années. Ses fous rires firent place aux crises de larmes, puis les coups s’abattirent, et enfin plus rien.

Ma seule réponse à ses incessantes questions était : c’est un réflexe incontrôlable, inexplicable. Je mentais à moitié car, pour être incontrôlable, il n’en était pas moins explicable. La véritable raison de ce refus d’obstacle s’était progressivement imposée à moi, mais elle était inavouable.

Léa, nos amis, un psychothérapeute et un sexologue s’y étaient attelés, mais aucun n’avait percé mon secret, ni même compris que je mentais. Partout, on me plaignait au même titre que ma femme, sans toutefois oublier d’y ajouter un soupçon de mépris pour celui qui n’assurait pas sa fonction de géniteur, implicite, évidente, lorsqu’un homme s’engage à la force de l’âge dans une vie commune.

Depuis quelques mois, Léa n’avait plus ses règles, et son gynécologue confirma qu’elle n’ovulait plus. Quoi qu’il arrive, nous ne pourrions plus avoir d’enfants et cette nouvelle était, plus que toute autre, la cause de son éloignement.

Je ressentais une peine sincère pour elle, et à l’occasion du bilan qu’elle m’enjoignait de faire, je décidai de lui dévoiler ce que je pensais être la raison de mes refus d’obstacle. Non seulement je le lui devais, mais j’avais conscience que l’heure était grave et que sans cette mise au point elle ne reviendrait pas. Malgré tout, la vérité pouvait être fatale et j’envisageai l’alternative de lui donner une fausse explication, puisée, avec quelques adaptations, parmi celles élaborées par les psys et les amis.

Mais elle me connaissait par cœur, nous étions passés par tous les états à propos de ce qu’elle appelait le plus souvent mon handicap, et seule la vérité, aussi singulière fût-elle, pourrait la convaincre. Je fantasmais parfois qu’après une période de sidération, cet aveu réveillerait finalement son intérêt et sa curiosité pour moi. Nous retrouverions l’état passionnel des débuts, où nous étions l’un pour l’autre deux inconnus, ou presque, dont nous nous hâtions de percer les mystères à marche forcée de sexe.

3.

La sonnette retentit à l’instant même où je jetais les oignons effilés dans l’huile bouillante de la poêle. Le couteau de cuisine encore à la main, j’allai ouvrir la porte. C’est leur foulard jaune, identique, que je remarquai en premier. Un jeune homme et une jeune femme, souriants, habillés élégamment mais sans ostentation, que l’on ne pouvait confondre ni avec des scouts, dont ils ne portaient pas l’uniforme, ni avec des témoins de Jéhovah dont ils ne présentaient pas l’accessoire indispensable, la bible.

— Bonjour monsieur. Déjà, nous voulions vous prévenir que vous avez oublié vos clés sur la porte. On nous a dit qu’il y avait eu des vols dans cette cour.

— Ah, merci. J’avais les bras chargés de courses en rentrant, me sentis-je tenu d’expliquer. Mais il n’y a pas tant de vols ici. Il m’arrive même d’oublier de fermer la porte la nuit.

Leur foulard jaune m’évoquait quelque chose. Un événement, une scène, des images, mais je ne me souvenais plus desquels et dans quelles circonstances. Comme un mot qui ne vient pas, sur le bout de la langue.

— Nous passons aussi vous inviter à la fête des rameaux, dimanche à l’église Saint-Laurent. Vous la connaissez ?

Depuis quinze ans que j’habitais là, seul puis avec Léa, c’était la première fois que des évangélisateurs frappaient à ma porte. Jusque-là, avant de rechercher des bonnes idées pour mon roman, je n’avais jamais évoqué Saint-Laurent dans aucune conversation, ni lu, vu ou entendu quelconque information à son sujet. Seul un ami, un jour, m’avait donné rendez-vous devant l’église moche près de chez toi. En effet, le bâtiment était sale et dégradé, noirci par la pollution. Pour les athées de mon genre, l’église s’inscrivait simplement dans le décor du quartier, comme des dizaines d’autres, ailleurs dans Paris.

Mais où est-ce que j’avais vu ces foulards jaunes ?

Bien sûr, je ne leur raconterais pas qu’une fidèle de l’église s’était échouée contre ma porte. Comment expliquer à ces inconnus qu’elle était restée toute une nuit sur mon canapé sans que nous échangions une parole, et qu’au petit matin, elle avait disparu avant que je me réveille. S’ils la connaissaient, j’aurais eu le sentiment de trahir un secret, et même de la dénoncer, vu l’état dans lequel elle se trouvait.

— Ne vous fatiguez pas, je ne suis pas croyant.

Rompus à ce genre de réaction, ils ne se départirent pas de leur insupportable allure bienveillante.

— Mais votre visite tombe bien. Je m’intéresse justement à l’église Saint-Laurent pour les besoins d’un roman.

Je laissai planer un silence de quelques secondes pour qu’ils assimilent bien l’information que j’étais écrivain. Comme tous les auteurs inconnus et obscurs, j’y attachais de l’importance.

La curiosité modifia leur regard, mais la crainte d’être tombé sur un bavard crispa leur sourire.

— Saviez-vous qu’en 1871, pendant la Commune de Paris, l’abbé Duquesnay, de Saint-Laurent, a été soupçonné d’emmurer vivantes des jeunes filles dans la crypte ?

D’emmerdeur bavard, j’étais passé au statut de dérangé. Le garçon ouvrit la bouche, à la recherche d’une réponse qui n’alimenterait pas mes propos. En même temps, il suivait avec attention les circonvolutions de mon couteau de cuisine. Alors je fis mine de venir à son secours.

— Mais rassurez-vous, il a été prouvé par la suite que Duquesnay n’y était pour rien. Les squelettes retrouvés dataient de plus de deux cents ans. Des fake news, comme on dirait maintenant, pour nuire au curé.

La fille ne se démonta pas devant ma flagornerie et trouva le moyen de couper court à la conversation.

— Alors plutôt qu’aux rameaux, venez le 21 avril à la visite guidée. Elle n’a lieu qu’une fois par an. Profitez-en, vous pourrez voir cette fameuse crypte, qui est fermée au public sinon.

Avant que je n’aie le temps de rebondir, elle ajouta :

— Je crois que vos oignons sont en train de brûler, on ne va pas vous déranger plus longtemps. Au revoir monsieur, on compte sur vous pour le 21.

Elle m’avait déjà tourné le dos, et son binôme lui emboîtait le pas. Je me sentis soudainement ridicule avec mon tablier de cuisine. La gardienne, Amélia, qui passait dans la cour, me sourit.

J’abandonnai l’idée de ma sauce tomate et allumai l’ordinateur. J’étais obsédé par ces foulards jaunes, il fallait que j’en retrouve la trace. Google ne m’apprit rien. Il remonta tous les sites de vente de vêtements, dont les publicités de foulards pollueraient mon écran pendant des semaines.

Je passai aux sites que j’avais répertoriés pour le roman, en rapport avec le Xe arrondissement. Je les affichai les uns après les autres, à la recherche d’un détail qui aiguillonnerait ma mémoire. Je trouvai enfin ma réponse sur une page consacrée à Saint-Vincent-de-Paul. Au XVIIe siècle, le saint avait usé ses semelles jusque dans ma rue.

Le foulard jaune était le signe de reconnaissance de la Famille Vincentienne Internationale.

Au début de l’année, ils avaient fêté au Vatican, en audience exclusive, les 400 ans du Charisme de Saint-Vincent-de-Paul. C’est sur la vidéo de l’événement que j’avais repéré les foulards. On y suivait François de dos, place Saint-Pierre, depuis une caméra embarquée sur la papamobile. Debout sur son char, il quadrillait un champ de fidèles à collerette jaune. François bénissait à tour de bras, au son d’un orchestre RnB où quatre excellentes chanteuses à voix de gospel, foulardées elles-aussi, se déhanchaient à quelques mètres du trône papal. L’effet était surréaliste, une sorte de Grammy Awards urbi et orbi.

Sacrifiant mon repas pour des biscuits de survie, j’ai pisté monsieur Vincent sur Internet. Comme un gros bonnet, c’est comme ça qu’on l’appelait dans la confrérie. De liens en traces, j’ai découvert l’importance qu’il avait eue dans le quartier. Il est mort à l’emplacement de la médiathèque Françoise-Sagan, square Satragne, où la chapelle accueillit ses reliques. J’appris que le portrait géant, vingt mètres de hauteur, qui couvrait une façade d’immeuble à l’entrée de la rue, c’était le sien et non pas celui de l’abbé Pierre comme je le pensais depuis toujours. Vincent avait bâti ici une multinationale de la charité et de la formation des prêtres, restée propriétaire des immeubles bien après sa mort.

Depuis des années, j’étais allé sans le savoir acheter mon pain chez les Filles de la Charité, boire mon café à la Congrégation de la Mission, acheter mes ampoules au Séminaire Saint-Charles et rendre mes DVD sur le tombeau du saint homme.

Tous ces lieux avaient été depuis longtemps et plusieurs fois recyclés. La Révolution dispersa la fourmilière vincentienne qui se reformera sur l’autre rive de la Seine, emportant avec elle les ossements du vieux.

Piégé par la spirale wikipédiesque, l’esprit excité dans un corps épuisé, je poursuivis ma remontée du temps jusqu’au XIIe siècle. Avant que les faubourgs ne deviennent que de simples noms de rues, tout le périmètre s’inscrivait dans un immense enclos dit Saint-Lazare, né d’une léproserie. Il en reste encore un bout de mur derrière Françoise-Sagan, où l’on va faire pisser son chien au milieu des seringues usagées. Louis le Gros accorda au lieu sa protection royale, et Louis le Jeune s’y arrêtait prendre des forces avant le départ pour les croisades.

Seul le jour qui pointait put décider l’arrêt de mes recherches. Léproserie, hôpitaux pour syphilitiques ou tuberculeux incurables, œuvres de charité pour gueux et jeunes filles perdues, prison pour putains et communards, les couches successives que j’avais traversées présentaient une cohérence assez forte et romanesque pour faire naître de nouvelles bonnes idées, voire de géniales idées de scénarios.

4.

Au réveil, ma boîte de réception débordait de mails, dont la plupart étaient présumés de la plus haute importance puisque marqués de points d’exclamation rouges. Les emmerdeurs du lundi matin, peu motivés par le retour au boulot, commençaient leur semaine en se défoulant sur le premier prestataire en retard. Et je me trouvais souvent en tête de liste.

J’avais gardé une activité d’informaticien en free-lance qui assurait mon autonomie financière. Je développais à la demande des bouts de programme qui permettaient aux patrons de pressurer leurs employés, enjoliver leurs présentations et mentir à leur banquier. Je n’y consacrais que quelques heures par jour et m’organisais pour que la priorité soit toujours donnée à l’écriture. Je refusais tout déplacement et n’acceptais les rendez-vous téléphoniques qu’au compte-gouttes. Alors, bien sûr, ça créait des retards et quelques tensions. Mais je travaillais pour ces patrons depuis longtemps, je connaissais bien leur psychologie et savais anticiper leurs désirs pour concevoir leurs joujoux statistiques. Il y avait peu de chances qu’ils me lâchent, d’autant que mes programmes, s’ils servaient la stratégie, ne concernaient jamais la production et ne nécessitaient donc jamais d’intervention en urgence.

Parmi les points d’exclamation rouge, celui de [email protected], ma Léa. Elle ne m’avait plus écrit par mail depuis l’époque où, encore salarié pour une société de services, je partais pour des déplacements en province. Elle m’envoyait de longs poèmes érotiques, elle disait que c’était le meilleur moyen pour que je ne la trompe pas avec la première voyageuse rencontrée dans le train. Elle se méfiait des jeux de séduction ferroviaire. Je lui avais raconté une aventure que j’avais eue avec une voyageuse, l’année précédent notre deuxième époque. J’en avais exagéré l’importance et l’intensité, pour crâner, comme je l’avais fait au lycée, avec la campeuse. Léa ne risquait strictement rien. Même lorsqu’une femme me plaisait et que je lui plaisais, je l’intégrais dans des scénarios de fantasmes avec elle et ça n’allait pas plus loin. Je n’ai jamais trompé Léa et n’en ai jamais ressenti une réelle envie. Elle non plus, même dans nos pires crises à cause de l’enfant. Elle aurait pu coucher avec un autre homme pour être enceinte, tout le monde lui aurait donné raison. Mais non, malgré sa frustration, ça serait avec moi ou pas du tout.

C’est en substance ce qu’expliquait sa lettre. Léa ajoutait qu’elle ne pourrait plus jamais aimer ni partager la vie d’un autre parce qu’elle avait épuisé avec moi ses capacités d’amour. Je l’avais démolie affectivement, c’est le terme qu’elle employait. Elle avait réfléchi depuis notre dernière dispute et ne tenait plus à ce que je fasse le bilan qu’elle m’avait demandé. Mais elle avait décidé de ne pas revenir.

Je ne vais pas rompre parce que je t’aime encore, mais je vais m’éloigner de toi parce qu’il m’est insupportable de te voir. La douleur qui s’est accumulée pendant toutes ces années est devenue irréparable.

La fin de la lettre évoquait le groupe qui s’était formé à Nuit debout. Léa parlait de s’engager plus avec eux, de continuer le combat. Elle me fixait rendez-vous pour tout m’expliquer dans un café à touristes où nous n’étions jamais allés, comme s’il ne fallait réveiller aucun souvenir.

À la lecture du message, je ne ressentis aucun choc brutal, le monde ne s’effondra pas. L’angoisse montait progressivement, mais je la contenais aux limites de la submersion. J’avais souvent joué avec l’idée de la rupture, mais elle ne s’inscrivait jamais dans une réalité possible. Là, c’était le stade supérieur, le jeu du foulard. Je la laissais me serrer le kiki, pour voir jusqu’où je pouvais tenir. C’était une expérience romanesque, une performance. Je gardais le sentiment de pouvoir tout contrôler, tout stopper au dernier moment. C’est comme ça que les gens meurent bêtement. Ou finissent par se faire larguer, vraiment.

Au début de notre vie en couple avec Léa, même dans les pires moments de crise, j’esquivais, je fanfaronnais, j’avais une confiance absolue. Alors quand elle s’est installée au studio et qu’elle me saoulait avec son Jean-Jérôme, je n’ai pas pris la situation plus au sérieux. Le bilan qu’elle m’avait demandé, je l’avais préparé comme une fiction. Je maîtrisais le scénario et anticipais ses réactions aux explications singulières que j’allais lui servir. Je me persuadais de pouvoir tout sauver, mais le doute s’était installé. Je ne tenais plus aussi sûrement le stylo qui écrivait notre histoire. On ne peut pas penser et s’écouter penser. On ne peut pas non plus vivre et se regarder vivre.

Le café atelier bibliothèque temple dans lequel nous avions rendez-vous annonçait, tout à trac dans des couleurs d’arc-en-ciel, raw gluten free vegan super natural food. Un comptoir, quelques tables, des chaises pliantes, des produits entassés dans leur caisse d’origine. Des mantras en fond musical et des senteurs mélangées d’épices et d’encens. Léa m’attendait avec un thé à partager. Elle montrait l’attitude sereine de celle qui a pris des décisions définitives dont rien ni personne ne pourrait l’en détourner. Elle aborda le sujet après quelques minutes de conversation convenue.

— Avec ceux d’Utopia, je me sens proche d’un groupe comme jamais je ne l’ai été. On a décidé de prolonger ce qui est né entre nous à Nuit debout. Nous allons rédiger un manifeste et créer un mouvement. C’est une chance pour moi, ça arrive à un moment de ma vie où je suis complètement déboussolée. Ce projet me redonne une raison de vivre.

Je n’avais pas envie de fanfaronner.

— Et moi, qu’est-ce que tu fais de moi ?

— Après ce que tu m’as fait, je ne prendrai pas des gants, ni ne te ménagerai. Aujourd’hui, je ne peux rien te promettre.

— Mais on continuera à se voir ? Tu disais dans ta lettre que tu m’aimais encore.

— Oui, on se verra. Mais plus question que tu me touches.

Je soufflais. L’essentiel était sauvé, la voir encore. Pour le reste, avec le temps, je saurais bien la faire craquer.

Je cachais mon soulagement, laissant passer un long silence, comme si j’accusais difficilement le coup. Puis je repris mon interrogatoire.

— Quel genre de mouvement allez-vous créer ?

— Transhumaniste d’inspiration marxiste.

Cette fois, j’étais interloqué pour de bon.

— Mais le transhumanisme, c’est un truc de milliardaires mégalos… Et le marxisme, quel rapport ?

— Justement, il faut se réapproprier l’idée du transhumanisme, le rendre universel et non plus réservé à une élite.

C’est la première fois que Léa utilisait des tournures stéréotypées. Je ne la reconnaissais pas et ça m’effrayait.

— Ah, et comment ? fut la seule phrase que je trouvais à lui rétorquer.

— En confiant les fonctions exécutives de l’état, plus certaines fonctions régaliennes – justice, monnaie, impôt – aux machines, neutres et objectives par définition. Ce qui a perdu le communisme, c’est qu’il a été mis en œuvre par les hommes. Il n’a pas résisté aux enjeux de pouvoir, parce que la domination est dans notre nature sombre. Les privilèges et la corruption ont fini par l’emporter. Il faut tout reprendre à zéro, repartir des textes de Marx et des autres théoriciens du XIXe siècle pour les faire appliquer à des intelligences artificielles qui ne connaissent pas de pulsions dominatrices.

Là, ça dépassait tout ce que j’aurais pu imaginer. L’annonce qu’elle ne reviendrait pas à la maison passait au second plan.

— C’est Jean-Jérôme qui t’a fait avaler ça ? Il y a six mois, de telles salades t’auraient fait bondir.

— Voilà, on y vient. Si je ne pense pas comme toi ou si je ne suis pas cynique autant que tu voudrais, c’est que je suis sous influence. Eh bien non, Victor ! Je ne suis plus ton jouet, ni sexuel ni intellectuel, et je ne serai plus jamais celui de quiconque. Mais si tu y tiens, je peux te dire que oui, je trouve Jean-Jérôme plus intelligent et plus idéaliste que toi.

Le plus déstabilisant était qu’elle ne s’énerve pas. Et elle savait où cogner pour me faire mal. Je rebondis sur ce qui m’inquiétais le plus.

— Pourquoi jouet sexuel ? C’est toi qui décidais quand on faisait l’amour. Je ne t’ai jamais forcée.

— Tu as fait pire en me privant d’un enfant. Et ne me parle plus de cette force incontrôlable, tu m’as menti. Jean-Jérôme m’a ouvert les yeux mieux que les psys que tu as enfumés. Tu t’en foutais d’avoir un enfant. Tu voulais me maintenir dans un état de dépendance sexuelle, c’est tout !

J’étais soulagé que Jean-Jérôme l’ait persuadée de cette hypothèse, parce que la vérité était pire que ça.

Je ne me sentais pas la force de me battre ni sur le front de l’enfant que nous n’aurions pas, ni sur le front du transhumanisme marxiste. J’optai pour une défense perverse des plus classiques, le registre affectif.

— Je suis inquiet pour toi, Léa, tu es en danger.

J’essayai de poser ma main sur la sienne. Elle la retira.

— Arrête ça, Victor, tu ne m’auras pas. Et ne t’inquiète pas, je me sens plutôt libérée, en tout cas j’en prends le chemin. Pour l’instant, ne pas te voir longtemps me rend nerveuse, mais ta présence ne m’apaise pas non plus. Difficile de se débarrasser d’un amour aussi fort, il colle aux semelles. C’est un gâchis qui me laisse dans une grande tristesse. Mais je m’en remettrai, j’ai confiance. Utopia donne du sens à ma vie. Quant à toi, excuse-moi mais j’espère que tu vas en baver un long moment, et j’ai l’intuition que ça sera le cas. Nos amis sont les miens avant tout. Tu es incapable d’organiser un voyage ou une fête. Tu vas te retrouver seul, complètement seul. Non, j’oubliais, tu as les personnages de tes romans. Alors tu as intérêt à bien les réussir car tu n’auras plus qu’eux à qui parler.

5.

Le rendez-vous était donné sur le parvis de l’église Saint-Laurent. La guide était une paroissienne d’une cinquantaine d’années qui, d’après son visage toujours illuminé, n’avait pas été loin de se consacrer complètement à Dieu. À part moi se présentèrent deux bigotes courbées qui devaient être de tous les événements, un couple homo d’étudiants en histoire de l’art et une touriste chilienne qui se trouvait là par hasard.

Le parvis était devenu un des multiples points de rendez-vous de migrants dans le quartier. Ici, c’étaient des africains mais je ne savais pas de quelle région. À l’ouverture, certains finissaient leur nuit dans l’église.

Alors que la visite démarrait par la description du portail, un clochard du quartier, raidi et abêti par le crack, vint me demander trois fois de suite le chemin de la gare du nord. La troisième fois, je l’accompagnai quelques mètres pour le lancer dans la bonne direction, comme un joueur de curling le ferait avec sa pierre. La guide s’interrompit avec un sourire bienveillant et quand je revins nous dit que le pauvre homme l’appelait parfois maman.

Après la biographie de Laurent le Romain devenu saint, nous suivîmes la dévote dans la pénombre de la nef. Mon premier réflexe fut de vérifier si mon inconnue ne se trouvait pas parmi les quelques fidèles présents. J’espérais la trouver au premier rang, allongée les bras en croix devant l’autel comme je l’avais vue faire. Ce n’était pas le cas.

La guide annonça le meilleur morceau de la visite, monsieur Vincent, auquel elle adjoignit sans attendre la destinée d’une certaine Louise de Marillac. Elle passa avec une rapidité qui attisa ma curiosité sur la révélation mystique qui poussa Louise sur les traces de Vincent. Le fait est qu’ils ne se quittèrent plus jusqu’à leur mort, survenue la même année, en 1660. Je me promis de creuser cette piste, d’imaginer l’histoire d’une passion bien terrestre là où notre guide ne voyait qu’un embrasement spirituel.

Elle stationna devant un tableau de Marie dont elle fit l’exégèse en incarnation de la miséricorde. Ses yeux brillaient, les bigotes étaient bouche bée, mais la magie retomba lorsque la touriste chilienne demanda dans un mauvais français, mais avec malice, quel passage de la bible représentait une statue planquée à quelques pas de là, derrière un confessionnal, et laissée volontairement dans l’ombre. Notre éclaireuse s’y attendait, changea d’expression et répondit, agacée qu’on lui pose immanquablement cette question.

Oui, il s’agissait bien de Marie-Madeleine au chevet du Christ fraîchement descendu de la croix. Mais ce que nous voyions tous était un très beau corps de femme penchée sur un Jésus en pleine forme, le buste relevé et les muscles tendus, en pleine extase. Le mouvement suggérait que Madeleine était sur le point d’enfourcher le Christ pour un dernier soupir qui lui donnerait l’envie de ressusciter illico. Leurs jambes s’effleuraient et la pécheresse, de mon point de vue, avait la main déjà posée sur le sexe divin.

La guide ne laissa pas s’attarder nos imaginations et conclut la station par un bon mot :

— Le confessionnal ne peut pas se trouver au meilleur endroit, entre la mère immaculée et la pécheresse pardonnée.

Derrière le transept, un carré de fidèles Antillaises chantaient dans la chapelle de Notre-Dame-des-Malades. D’un geste autoritaire, notre cheftaine les interrompit pour nous démontrer, par une entourloupe, qu’ici toutes les religions honoraient le fils de Dieu.

Je n’écoutais que distraitement, à la recherche d’indices. Je repérai sur des plaques commémoratives un hommage à l’abbé Duquesnay, le présumé prédateur de grisettes. Le marbre rapportait qu’en juillet 1871,