Dans les intrigues de Game of Thrones - Clément Drapeau - E-Book

Dans les intrigues de Game of Thrones E-Book

Clément Drapeau

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Beschreibung

La saga littéraire du Trône de fer, écrite par George R. R. Martin, n’a eu de cesse de conquérir les cœurs depuis sa première parution en 1996. Ce monument de la fantasy moderne a pris une nouvelle dimension avec son adaptation télévisuelle produite par HBO. De 2011 à 2019, Game of Thrones est devenu un succès mondial, marquant sa décennie et devenant une référence incontournable.
Dans cet ouvrage, l’auteur Clément Drapeau revient sur la création de ces deux œuvres indissociables et pourtant différentes, qui ont su toutes les deux marquer leur temps. Il y présente la carrière de G. R. R. Martin ainsi que les coulisses de création des romans et de la série, puis explore en détail les thématiques de l’œuvre, telles que ses rapports au pouvoir, à la guerre, à l’Histoire et à la vérité.

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Seitenzahl: 575

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Mentions légales

Dans les intrigues de Game of ThronesLe nouveau sacre de la fantasyde Clément Drapeauest édité par Third Éditions10 rue des Arts, 31000 [email protected]

Nous suivre :  @ThirdEditions –  Facebook.com/ThirdEditionsFR Third Éditions

Tous droits réservés. Toute reproduction ou transmission, même partielle, sous quelque forme que ce soit, est interdite sans l’autorisation écrite du détenteur des droits.

Une copie ou reproduction par quelque procédé que ce soit constitue une contrefaçon passible de peines prévues par la loi n° 92-597 du 1er juillet 1992 sur la protection des droits d’auteur.

Le logo Third Éditions est une marque déposée par Third Éditions, enregistré en France et dans les autres pays.

Directeurs éditoriaux : Nicolas Courcier et Mehdi El KanafiÉdition : Ludovic CastroAssistans édition : Ken Bruno et Damien MecheriTextes : Clément DrapeauPéparation de copie : Hélène FuricRelecture sur épreuves : Sylvie BernardMise en pages : Bruno ProvezzaCouverture classique : France MansiauxCouverture « First Print » : Imad AwanMontage des couvertures : Marion Millier

Cet ouvrage à visée didactique est un hommage rendu par Third Éditions à la saga littéraire Le Trône de fer et à la série télévisée Game of Thrones.

L’auteur se propose de retracer un pan du Trône de fer et de Game of Thrones dans ce recueil unique, qui décrypte les inspirations, le contexte et le contenu des romans et de la série télévisée à travers des réflexions et des analyses originales.

Game of Thrones est une marque déposée de HBO.Tous droits réservés.

Le visuel de la couverture est inspiré des romans du Trône de fer.

Édition française, copyright 2024, Third Éditions.Tous droits réservés.ISBN numérique : 978-2-37784-483-8Dépôt légal : juin 2024

Page de Titre

CLÉMENT DRAPEAU

SOMMAIRE

Préface de La Garde de Nuit
Avant-propos
Partie I - Le Trône de fer : l’encre et le sang
Chapitre 1 : Le mestre du château des tortues
Chapitre 2 : Une chanson de glace et de feu
Chapitre 3 : Balade polyphonique
Chapitre 4 : Un peu de fantasy
Partie II - Game of Thrones : nôtre est la gloire
Chapitre 1 : Une gestation compliquée
Chapitre 2 : Le sacre
Chapitre 3 : Fidélité et palimpseste
Partie III - Une chanson pleine de bruit et de fureur
Chapitre 1 : Les mystères de Westeros
Chapitre 2 : Les ténèbres de l’histoire
Chapitre 3 : Tu ne sais rien
Chapitre 4 : Crépuscule des héros
Chapitre 5 : Le périlleux jeu des trônes
Conclusion
Bibliographie
Remerciements

PRÉFACE DELA GARDE DE NUIT

En dix ans et soixante-treize épisodes, Game of Thrones s’est imposé comme la série des superlatifs des années 2010. De 2011 à 2019, Westeros et ses habitants ont su capter l’attention de millions de spectateurs, son audience ne cessant de grossir au fil des saisons. Devenue la série la plus regardée d’HBO, elle fut aussi la plus téléchargée illégalement. Chaque semaine pendant sa diffusion, nous replongions dans cet univers, nous retrouvions des personnages familiers, dont nous partagions les joies et les peines, les espoirs et les tourments. Aussitôt diffusé, l’épisode était abondamment commenté sur tous les réseaux sociaux disponibles, virtuels comme réels. Il semblait à cette époque impossible de sortir de chez soi ou de se connecter à Internet sans avoir vu l’épisode qui venait de paraître : quelque chose d’important était sûrement survenu, et les conversations risquaient fort de porter dessus. Il fallait impérativement l’avoir vu, autant pour éviter de découvrir de manière impromptue le dernier rebondissement que pour pouvoir soi-même le commenter. Game of Thrones a amené les gens à se parler, à échanger, à débattre et, surtout, à anticiper ce qui allait suivre.

Bien sûr, à l’origine de cette série d’exception, il y avait un matériau d’exception : la saga littéraire (pour l’heure inachevée) de George R. R. Martin, A Song of Ice and Fire ou Le Trône de fer en français. Bien avant l’adaptation, ces livres avaient déjà connu leur propre succès. Avec sa pléthore de personnages, de lieux, de trames, de thèmes et d’intrigues, cette saga riche et complexe réunissait déjà une communauté de lecteurs qui les commentaient et les analysaient, décryptant ses secrets et théorisant sur sa suite.

Tout comme Star Wars, Harry Potter ou Le Seigneur des Anneaux, l’univers de George R. R. Martin a su en effet passionner de nombreux fans, qui ont pu vivre grâce à lui une incroyable aventure humaine collective. N’est-ce pas l’une des choses qu’on peut espérer d’une fiction ? Qu’elle crée des liens entre les gens ?

Au fil des années, grâce aux livres et à la série, des espaces de discussion se sont créés, des réseaux se sont tissés. Chacun vit sa passion comme il l’entend : certains ont rencontré l’auteur des livres, d’autres, les acteurs de la série. Certains ont acheté une collection d’objets dérivés, d’autres se sont lancés dans des jeux se passant dans cet univers. Beaucoup ont proposé leur vision, en produisant leurs propres écrits ou dessins autour des personnages, des lieux, des événements. Tous ont partagé leurs émotions, leurs avis, leurs espoirs concernant cet univers. Quelques-uns enfin se sont lancés dans la quête d’érudition : ils ont dressé des cartes, rempli des encyclopédies en ligne, enregistré des podcasts… ou encore écrit des ouvrages.

C’est le cas ici de Clément Drapeau. Comme nous, il a vécu la frénésie de la diffusion de la série. Comme nous, il a dévoré les livres. Comme nous, il a cherché à approfondir sa compréhension de l’œuvre et à affiner son avis. Comme nous, enfin, il veut partager son analyse critique et argumentée.

Son livre nous invite à nous plonger une nouvelle fois dans cet univers. Il y raconte tout ce qui en a fait un phénomène littéraire et l’un des plus grands événements sériels des années 2010 : les origines, les inspirations, les thématiques, le rapport au merveilleux, le succès, l’attente… la déception aussi parfois. Autant de sujets qui nous ont déjà rassemblés et qui n’ont visiblement pas fini de nous réunir.

Que le lecteur soit immédiatement averti : le livre de Clément Drapeau évoque les grandes lignes des intrigues de la saga littéraire du Trône de fer et de la série Game of Thrones (voire, mais plus marginalement, des nouvelles du cycle de Dunk et l’Œuf). Si vous ne les avez pas lues ou vues, et que vous ne voulez pas de révélation intempestive, refermez-le tout de suite et revenez-y plus tard. Sinon, vous trouverez dans ces pages une synthèse claire et complète du contexte de création de ces œuvres, des thématiques qu’elles abordent, de leur réception et des critiques qu’elles ont pu soulever.

Avant de vous laisser poursuivre votre lecture, sachez que tout le mérite de ce livre revient à son auteur. Il a la gentillesse d’écrire à plusieurs reprises tout le bien qu’il pense des productions de notre communauté, et nous l’en remercions, mais vous avez entre les mains le fruit de son seul labeur. La meilleure récompense que nous en espérons, c’est qu’il puisse contribuer à enrichir notre communauté de nouveaux membres, et que notre Garde de Nuit soit renforcée en attendant que soufflent Les Vents de l’hiver…

La Garde de Nuit

La Garde de Nuit est d’abord un site Internet fondé en 2005, pour rassembler les lecteurs et commentateurs du Trône de fer, saga de fantasy écrite par George R. R. Martin. Au fil des années, le site et la communauté grossissent. Dès 2008, un wiki (encyclopédie en ligne) vient s’ajouter au site et au forum. En 2011, les membres se constituent en association, afin d’assurer le financement du site.

Progressivement, La Garde de Nuit s’est imposée comme l’un des principaux sites de référence sur le Trône de fer (série littéraire) et Game of Thrones (série télévisuelle). Le wiki propose désormais plus de 8 000 articles sourcés, le forum totalise près de 4 000 sujets de conversation et le blog comporte environ 2 000 articles d’analyse et d’actualité. Bien que simples passionnés bénévoles, ses membres sont régulièrement sollicités par les médias, les organisateurs de festivals et les éditeurs français, que ce soit pour relire les traductions des textes de George R. R. Martin ou pour être associés à la publication d’un essai.

ET VOICI QUE DÉBUTE MA GARDE

Y a-t-il encore des choses à dire sur Le Trône de fer et Game of Thrones aujourd’hui ? Voici la cruelle question m’ayant taraudé au début de l’écriture de l’ouvrage que vous tenez entre vos mains. Mon premier livre portait pourtant sur L’Attaque des Titans, l’un des mangas les plus commentés et suivis de la dernière décennie, mais en matière d’essai analytique, j’entrais dans un territoire en friche, encore nouveau, où peu d’auteurs avaient posé les pieds. Certes, je n’y allais pas seul, fort des analyses et des commentaires de toute une communauté, mais le chantier était encore jeune et en cours de construction. Il y avait beaucoup de place pour y poser son style, ajouter ses propres pierres. L’univers créé par George R. R. Martin et adapté pour la télévision par Daniel Weiss et David Benioff s’est révélé, lui, un véritable champ de bataille. Objet de fascinations, de détestations, d’analyses, de commentaires et d’études, il représentait un mur plus grand que celui sur lequel attendent patiemment Jon Snow et ses compagnons de la Garde de Nuit. On ne compte plus les ouvrages, les vidéos, les colloques et les thèses qui se sont attardés sur l’un des plus grands phénomènes de la fantasy occidentale depuis Tolkien et son Seigneur des Anneaux. Cette fois-ci, il ne s’agissait plus de poser une pierre sur un édifice en construction, mais de placer une girouette au-dessus de la plus haute tour. Cependant, si ce livre existe, c’est parce qu’il y avait encore des choses à dire.

Mon rapport à la fantasy remonte à très loin. J’ai très tôt été fasciné par ses histoires remplies de châteaux, de sorciers et d’êtres surnaturels. Enfant, je jouais avec ma forteresse Lego des chevaliers dragons. Plus tard, j’ai découvert un nouveau monde en ouvrant mes premiers paquets de cartes Magic et j’ai arpenté les terres de la Côte des Épées en lançant ma première partie de Baldur’s Gate. Comme tout ado découvrant la fantasy, je lisais Le Seigneur des Anneaux et rêvais devant sa superbe adaptation par Peter Jackson. Je voyageais aux côtés d’Elric de Melniboné. Pris de boulimie, je dévorais les livres des Royaumes Oubliés et de Lancedragon, à la qualité parfois discutable. Quand j’ai feuilleté mon premier manuel de Donjons et Dragons, un véritable big bang de possibilités a explosé devant mes yeux. Durant mon lycée, nous nous réunissions avec une bande d’amis, parfois dans une salle négligemment laissée ouverte, d’autres fois dans le couloir à la vue de tous, pour vivre des aventures palpitantes. La fantasy était et sera toujours cette possibilité infinie de mondes qui stimule, émerveille et attise l’esprit.

Dans un coin de ma bibliothèque dormait un livre que l’on m’avait offert pour mes 15 ans. Un tome volumineux où s’affichait une inquiétante silhouette armée plongée dans l’ombre et dotée d’une paire d’yeux à la lueur bleue inquiétante. Intitulé Le Trône de fer, cet ouvrage promettait complots et aventure. Mystérieusement, il resta longtemps en sommeil, prenant la poussière avec les années, jusqu’à ce qu’un jour, à la faculté, je décide de finalement m’y atteler. Ce que j’y lus était étrange, ressemblant à ce que je connaissais, et pourtant différent. La langue aussi poétique que tordue de la traduction de Jean Sola, le caractère radical de la narration, l’ambiance sombre et mature m’ont littéralement fasciné. Comme tous, je fus saisi d’effroi à la décapitation de ce pauvre Eddard Stark. Il me fallait la suite. Je dévorai les livres les uns après les autres, au rythme d’un tous les deux jours. Au bout de deux semaines, il n’y eut plus rien. Je découvris les affres de l’attente, le sacerdoce de tout lecteur de cette chanson de glace et de feu. Je trouvai comme beaucoup une compensation dans l’adaptation télévisuelle proposée par la chaîne HBO. Une série aussi ambitieuse qu’imparfaite, qui déchaîna les passions et s’érigea en nouveau sacre de la fantasy pour le grand public. Mieux, elle devint l’un des fers de lance de l’âge d’or des séries que fut la décennie 2010. Sa fin, si elle laissa une partie de ses spectateurs perplexes, reste un moment historique de la création audiovisuelle, concluant une épopée ayant rassemblé des millions de spectateurs. Chaque épisode était devenu un événement, un rite collectif que beaucoup aimaient partager avec des amis dans l’intimité du salon ou des inconnus dans un bar, tel un match sportif où l’enjeu était le fameux trône de fer.

La conclusion de la série fut sans précédent dans la production artistique occidentale. Pour la première fois, l’adaptation avait dépassé les livres, se concluant avant elle. Un cas exceptionnel qui appuie une évidence : la saga littéraire et la série sont deux œuvres profondément distinctes malgré leurs similarités. Deux objets fascinants qui semblent raconter la même chose et qui pourtant se révèlent différents, non seulement au niveau du ton, mais aussi de la manière de raconter et, surtout, du contenu lui-même. Nous nous retrouvons ainsi avec deux œuvres, l’une toujours en devenir et qui continue d’habiter les débats des fans, et l’autre, définitivement close et offrant un reflet des possibles à venir.

Il y a encore bien des choses à dire sur Le Trône de fer et Game of Thrones. Ce livre en est la preuve. Il s’érige simplement sur les degrés du monument interprétatif de plusieurs décennies d’analyses, de commentaires et de réflexions. Il n’existerait pas sans eux. Je ne suis qu’un humble continuateur du travail de mes aînés, d’auteurs connus aux simples anonymes aux pseudos étranges et bigarrés, de l’universitaire au vidéaste, du journaliste professionnel au critique amateur. Il n’y a pas de hiérarchie. Simplement une aventure commune autour d’une création qui nous a tous fascinés, que l’on soit fan de fantasy depuis toujours ou simple profane se passionnant pour cet univers médiévaliste sombre et violent. Quelles que soient les critiques que l’on peut faire des livres ou de la série, ils restent des œuvres autour desquelles nous nous sommes rassemblés, autour desquelles une véritable communion s’est bâtie, transcendant la barrière des genres, des âges et des goûts. C’est à cette aventure que je vous convie. Peut-être avez-vous déjà arpenté cette route, ou peut-être est-ce votre premier voyage. Venez, vous aussi, construire l’édifice.

L’auteur

Avant de forger sa chaîne de mestre en philosophie, Clément, de la maison Drapeau, était déjà passionné par les récits épiques et merveilleux. Des chemins aventureux de la Côte des Épées aux forêts verdoyantes de la Terre du Milieu, il a toujours baigné dans la fantasy, découvrant les grands classiques durant son adolescence. Il prolongeait également ses expériences à travers des parties de jeux de cartes et de jeux de rôle dans un coin de couloir du lycée. Durant ses études universitaires, il découvre les manuscrits de l’archimestre George R. R. Martin et se passionne de manière générale pour les mondes imaginaires quels qu’ils soient. Grâce à sa victoire au second tournoi tremplin de la maison Third, il écrit son premier ouvrage sur une histoire de géants anthropophages entre deux cours de philosophie. La rumeur veut qu’il dilapide l’argent des tournois dans les rectangles en carton et les petits bonhommes en plastique.

PARTIE ILE TRÔNE DE FER : L’ENCRE ET LE SANG

CHAPITRE 1LE MESTRE DU CHÂTEAU DES TORTUES

Alors que les premiers rayons du soleil éclairent les flots huileux du Kill Van Kull longeant la cité industrielle de Bayonne, New Jersey, un indicible forfait vient d’avoir lieu. Ce matin-là, vers la fin des années 1950, le jeune George Raymond Richard Martin découvre le corps inerte de Grand Gars, premier du nom et roi du château des tortues. Quel noir dessein a bien pu conduire à ce trépas inattendu ? Quel vil poison a été versé ? Quels sombres mensonges ont été proférés ? Sûrement une machination des crapauds cornus ou des caméléons des royaumes voisins, pense le jeune George. Le successeur de Grand Gars est bienveillant, mais sera tout aussi malchanceux. Lui aussi passera de vie à trépas. Alors que le royaume semble destiné à sombrer dans les ténèbres de l’histoire, les chevaliers Remuant et Fringant se jurent une amitié éternelle et fondent une table ronde des tortues. Pour présider leur destin, tous choisissent Remuant, qui devient le meilleur souverain jusqu’à ce que l’âge le terrasse. Lui succèdent d’autres rois. Nombreux sont ceux qui trouveront la mort dans le territoire des ombres, situé sous le réfrigérateur de la cuisine.

Entre l’école, ses lectures de comics et ses rêves d’espace, le jeune mestre Martin narre par bribes, dans de petits cahiers, l’épique et terrible récit de ce royaume chélonien au bord du gouffre. Peut-être peut-on voir, dans cette archéologie littéraire infantile, les prémices de la grande saga littéraire qui, quarante ans plus tard, fera sa renommée mondiale.

La plupart des lecteurs du Trône de fer ont découvert George R. R. Martin à travers sa saga-fleuve de fantasy. Pourtant, cette œuvre se révélera tardive aussi bien dans sa vie que dans sa carrière. Avant, il y a eu l’enfant de classe ouvrière et fan de comics, l’auteur amateur publiant ses histoires dans des fanzines, l’apprenti journaliste, l’écrivain immergé dans la contre-culture littéraire des seventies, et l’auteur ambitieux avec ses rêves d’Hollywood.

Super-héros, extraterrestres et Milky Way

George R. R. Martin naît le 20 septembre 1948 à Bayonne, dans l’État du New Jersey. De milieu ouvrier (son père est docker et sa mère cheffe d’équipe dans une usine locale), il grandit dans une relative solitude jusqu’à la naissance de sa première sœur, Darleen, deux années plus tard, puis de Janet, encore trois ans après. La famille s’agrandissant, le couple emménage dans un grand ensemble fédéral nouvellement créé en 1952. George passera toute sa jeunesse dans ce logement bon marché.

Il effectue sa scolarité à l’école Mary Jane Donohoe et, dès qu’il apprend à lire, se passionne pour les comics, qu’il appelle tendrement « les illustrés ». Il découvre Archie, Oncle Picsou, puis Cosmo, the Merry Martian, mais les histoires de super-héros, en particulier celles de Batman et Superman, le passionnent davantage. Stimulé par ces bandes dessinées, il s’y essaye lui-même et gratte quelques récits de monstres sur des pages qu’il vend un cent à ses camarades. Il arrête cependant ce marché si lucratif (cinq pages lui permettaient de s’acheter une barre chocolatée1) lorsque l’un d’entre eux finit par faire des cauchemars et incriminer auprès de sa mère les récits de monstres du jeune George.

Il délaisse un temps les comics, mais y revient malgré tout un an plus tard, quand sort le premier épisode de La Ligue de justice d’Amérique, regroupant tous les héros de l’écurie DC comics. Il découvre en 1961 Les Quatre Fantastiques, créé par Stan Lee et Jack Kirby, qui l’influence profondément grâce à l’identité très marquée des personnages. Il s’agit pour lui d’une révélation : enfin un récit venant un peu changer les règles du monde des super-héros ! C’est ainsi qu’un autre versant de cet univers s’ouvre à lui, celui des nouvelles publications de Marvel Comics.

En parallèle, son imaginaire se nourrit aussi de ce qu’il découvre à la télévision. Martin y suit les aventures en noir et blanc de Robin des Bois, d’Ivanhoé et du Chevalier Lancelot, regarde des westerns avec son père, et surtout découvre la science-fiction. Cow-boys et chevaliers font pour lui pâle figure face aux aventuriers de l’espace. Il se passionne pour les histoires de Captain Video et de Flash Gordon, mais sa fascination se porte surtout sur Rocky Jones, Space Ranger, une série narrant les aventures d’un policier spatial chargé de maintenir l’ordre et la paix à travers le système solaire. Le jeune Martin développe aussi un goût très prononcé pour les films de monstres et les récits d’épouvante. Il y est initié par les longs-métrages d’Universal Pictures et de la Hammer passant à la télévision. Son trio de croque-mitaines préférés sont le Loup-Garou, Dracula et Frankenstein. Les séries aussi lui procurent sa dose de frissons avec La Quatrième Dimension, Alfred Hitchcock présente et Thriller, émission animée par Boris Karloff. Au cinéma, il regarde les grands classiques de la science-fiction des années 1950, comme Le Jour où la Terre s’arrêta (1951), La Guerre des mondes (1953) et Planète interdite (1956). Il découvre certains grands classiques, comme les romans d’H. G. Wells, par le biais de versions illustrées.

Un cadeau offert par une amie d’enfance de sa mère vient cependant tout chambouler. Pour son dixième Noël, elle lui offre Le Vagabond de l’espace de Robert Heinlein, que Martin comparera rétrospectivement à du crack pour l’enfant qu’il était. Réclamant d’autres doses, il lit compulsivement tous les romans de Heinlein qu’il peut trouver (ce qui l’oblige à économiser sur son budget consacré aux comics et aux barres chocolatées). Cet appétit l’amène vers toute une littérature de science-fiction qu’il dévore avec ferveur. Quoi de plus logique ? Après tout, ses « illustrés chéris » flirtaient déjà avec ce genre, entre Superman le Kryptonien, Martian Manhunter, et Green Lantern le héros galactique !

Le monde amateur des fanzines

Martin entre à la Marist High School, un établissement privé catholique pour garçons où il passe tout son secondaire. Ses rêves d’étoiles font rire ses camarades lorsqu’on lui demande ce qu’il voudrait faire plus tard. Atterré, il décide de faire preuve de plus de réalisme et se renseigne sur le métier d’auteur, mais le rapport travail/salaire le fait très vite déchanter. Pourtant, écrivain professionnel, voilà une perspective qui lui plaît. S’il ne peut pas réellement voyager dans l’espace, il partira grâce à sa plume. Ce revirement, il le doit à un coup du hasard. Il reçoit en 1963 une lettre-chaîne lui promettant de gagner 64 dollars s’il envoie 25 cents au premier nom de la liste fournie. Le jeune George ne gagne rien, mais il reçoit un fanzine2amateur. Il est possible que la personne à qui il avait envoyé sa lettre l’ait prise pour une commande. Fasciné par ce travail amateur, plein de textes et de dessins aux qualités approximatives, d’articles et de héros inconnus, il en commande d’autres, se plongeant totalement dans le fandom3de comics des années 1960. Il produit lui-même trois histoires mettant en scène Garizan, le Guerrier de métal, un cerveau en bocal usant d’un corps robotique pour combattre le crime, qu’il envoie à un fanzine peu réputé. Son éditeur accepte avec joie, mais celui-ci disparaît dans la nature avec les aventures de Garizan, dont Martin n’avait conservé aucune copie.

Le garçon ne se décourage pas et écrit les aventures de Ray Manta, un super-héros nocturne, ersatz de Batman qui combat les malfaiteurs avec son fouet. Il envoie sa première histoire au fanzine Ymir, qui commence à peine sa publication. Le rédacteur fait un très bon accueil à cette nouvelle, où Ray Manta affronte le Bourreau, un terrible criminel dont le pistolet tire des lames de guillotines. En 1965 paraît ainsi, dans le numéro 2 d’Ymir, la première nouvelle écrite par George R. R. Martin, inaugurant sa carrière d’écrivain en herbe. Il donne une suite aux aventures de Ray Manta et écrit une histoire plus longue que la première. On décide d’en faire une série, mais malheureusement, Ymir cesse sa publication avec le numéro 5. Martin n’ayant toujours pas effectué de copie, Ray Manta rejoint Garizan dans les limbes de l’oubli.

Néanmoins, il ne se décourage pas et participe tout au long de sa scolarité au monde bouillonnant des comics amateurs. Il crée une histoire pour le moins originale, celle d’un super-héros à skis combattant des communistes – c’était dans l’air du temps –, et doté de bâtons équipés de mitraillettes et de lance-flammes. Il l’intitule The Strange Saga of White Raider et y dévoile déjà un goût prononcé pour les personnages aux destins tragiques. Il le propose à Star-Studded-Comics (SSC), l’un des fleurons des magazines de bande dessinée amateurs. Son texte est refusé, ne correspondant pas à la ligne éditoriale de la revue, qui préfère tirer profit de ses personnages existants. Toutefois, l’un des éditeurs le remarque et lui propose de l’insérer dans son fanzine personnel, ce que Martin accepte. Parmi les histoires qu’il y écrit, celles mettant en scène le docteur Weird, dont Y a que les gosses qui ont peur du noir4, se démarquent. Pour elle, il reçoit un Silver Alley, un prix réservé aux meilleures publications amateurs. Si les Alley Awards n’ont rien d’officiel, et disparaissent peu de temps après, le jeune écrivain tire tout de même une grande satisfaction de la reconnaissance de ses pairs.

Explorer un nouveau continent

1963 représente, a posteriori, une année charnière dans la vie de George R. R. Martin. En plus d’entrer dans l’univers des fanzines, ce qui le pousse à écrire, il se plonge dans un genre de la littérature qu’il a encore peu exploré. En décembre est publiée une anthologie de fantasy5nommée Sword and Sorcery. Tel un navigateur mettant pour la première fois pied sur des rivages inconnus, il découvre alors un nouveau continent de l’imaginaire. Il tombe sur les noms de Clark Ashton Smith, Lord Dunsany, Howard P. Lovecraft, Fritz Leiber, et surtout rencontre Conan le Cimmérien, ce héros aussi sombre et violent que mélancolique, « qui foule de ses sandales les trônes constellés de joyaux de la Terre6 ». Bien que ce dernier lui procure un frisson semblable aux voyages galactiques de Heinlein, les univers de Robert E. Howard et d’autres auteurs dont il estime tout autant le travail ne créent pas chez lui la même effervescence que la science-fiction. L’explication est très simple : si la fantasy est pour lui une révélation, son exploration est loin d’être aisée.

En effet, dans les années 1960, la science-fiction règne au sein de la production littéraire liée à l’imaginaire. Les magazines publiant de la SF dominent le marché, le plus célèbre étant Astounding Science Fiction, qui existe depuis les années 1930 (et qui paraît encore aujourd’hui sous le nom d’Analog Science Fiction and Fact). Il en est de même du côté des romans. Certains auteurs s’essayent à la fantasy, mais comme le dit si bien Martin, ils « s’adonnaient à la fantasy à petite dose : ils voulaient payer leur loyer et manger ». Il faut bien comprendre que nous nous trouvons alors en pleine guerre froide et que les États-Unis et l’U.R.S.S. s’affrontent notamment à travers la conquête spatiale. Youri Gagarine vient juste de devenir le premier homme envoyé dans l’espace et le rêve de marcher sur la Lune devient de plus en plus concret. L’humanité a les yeux tournés vers les étoiles, et on rêve d’un futur peuplé d’explorations spatiales et de technologies encore inconnues. Cette même décennie, en 1966, est diffusée la première saison de la série de SF culte, Star Trek. Cette fiction du futur, avec ses voyages intergalactiques, ses mondes exotiques, ses robots de chrome et ses peuples étranges fascine un public toujours plus nombreux. Ainsi, les revues privilégient avant tout les récits de science-fiction, qui restent un terreau extrêmement fertile pour l’imaginaire du jeune Martin. La fantasy ne fait alors que surnager, et c’est avec parcimonie que les auteurs s’y engouffrent. Les magazines de fantasy, dans cette logique, trouvent souvent un destin tragique et prématuré, à moins de proposer de la science-fiction en parallèle.

Notre écrivain en herbe se voit alors contraint de se tourner vers les récits d’amateurs. Si les fanzines publient généralement des histoires de super-héros ou de SF, l’un d’eux, du nom de Cortana, propose enfin à ses lecteurs une dose de fantasy. Contrairement aux autres revues, qui font la part belle à la bande dessinée, celle-ci met l’accent sur les productions littéraires, accompagnées d’illustrations ou d’articles sur les grandes figures du genre, Conan en tête. En parallèle de ses productions pour SSC, Martin, toujours au lycée, y soumet son premier récit de fantasy depuis ceux qu’il avait imaginés durant l’enfance sur le château des tortues. Il s’agit de Dark Gods of Kor-Yuban, sa plus longue histoire à ce jour. Dans cette aventure, le prince exilé R’hllor de Raugg et son compagnon de voyage Argilac l’Arrogant partent à l’assaut de sombres divinités. Malheureusement, une fois n’est pas coutume, Cortana cesse ses activités avant la publication de la nouvelle et Martin n’en avait fait aucune copie. Il tentera plus tard, à la fac, de donner une suite aux aventures de R’hllor de Raugg, qui cette fois-ci visitera l’empire de Dothrak et se joindra à Baron la Lame Sanglante pour venger son grand-père, Barristan le Hardi. Il abandonnera son texte au bout de vingt-trois pages, mais le lecteur attentif peut remarquer que R’hllor, Argilac7, Dothrak et Barristan le Hardi ne sont pas tombés dans l’oubli. Dans ces textes séminaux, on trouve des noms qui peupleront plus tard l’univers de Westeros.

Dans un numéro de Cortana, Martin lit un article intitulé « Don’t Make a Hobbit of it8 », où il découvre l’œuvre d’un estimable professeur anglais d’Oxford du nom de J. R. R. Tolkien. Si la fantasy reste un genre particulièrement confidentiel, tout change avec l’arrivée rocambolesque sur le territoire américain d’une bande de semi-hommes aux pieds poilus devant détruire un anneau pour contrecarrer un seigneur des ténèbres. La publication « pirate » du Seigneur des Anneaux en 1965 par Ace Book, profitant d’une faille juridique concernant les droits d’auteur en format de poche bon marché, fait l’effet d’un séisme aux États-Unis. Martin découvre la trilogie à travers cette édition, qui le subjugue en même temps qu’elle l’impressionne. L’œuvre de Tolkien constitue au milieu de cette décennie une véritable révolution ouvrant enfin les vannes de la fantasy. Lancer Books, inspiré par le succès retentissant du Seigneur des Anneaux, réimprime alors la saga Conan de Howard en l’accompagnant des iconiques couvertures dessinées par Frank Frazetta. En 1969, l’éditeur Ballantine Books lance quant à lui sa collection Ballantine Adult Fantasy, qui vient remettre en avant de très nombreux classiques du genre. La fantasy a enfin trouvé une place d’honneur dans la littérature imaginaire américaine.

Les années fac

La carrière à succès d’écrivain de Martin reste encore à venir. Il finit ses études au lycée et entre en 1966 à la très prestigieuse Medill School of Journalism, à l’université de Northwestern, réputée pour être une des meilleures écoles de journalisme du pays. L’enfant de Bayonne, toujours resté dans son New Jersey natal, déménage alors dans l’Illinois et commence une nouvelle vie. Il prend comme option l’histoire et, en deuxième année, s’inscrit à un cours sur la littérature scandinave, qu’il découvre avec enthousiasme. Il écrit La Forteresse, une nouvelle inspirée du poème Sveaborg de Runeberg, et la propose à son professeur en lieu et place d’une dissertation sur le sujet (comme ils en avaient convenu). Très impressionné, ce dernier propose le texte à l’American-Scandinavian Review, qui le refuse car jugé trop long. Cependant, son rédacteur en chef prend le temps d’accompagner ce refus d’une lettre vantant la qualité de la nouvelle. Il s’agit là de l’une des rares productions de Martin à cette époque, son activité littéraire au sein de la création amateur diminuant en raison du temps qu’il consacre à ses études.

En parallèle de ses cours, il entre dans l’atelier d’écriture de son école, mais la tendance moderniste de ses condisciples et leur prétention intellectuelle l’ennuient très vite. Si eux rêvent de publier dans de prestigieuses revues littéraires, lui caresse l’espoir de paraître dans des périodiques de science-fiction comme Astounding Science Fiction ou Playboy9. Malheureusement, ce rêve semble bien loin. Les quelques nouvelles qu’il écrit et souhaite faire publier reçoivent pour la plupart des refus de la part de ces magazines. La tradition veut alors que l’on tente d’abord d’envoyer ses productions aux revues les plus prestigieuses, et qu’au fil des refus, on s’oriente petit à petit vers des publications de moindre qualité. L’une de ces nouvelles, The Added Safety Factor, subit pas moins de trente-sept refus. Une autre, Le Héros10, est rejetée par Playboy et Analog, et n’apporte aucun retour de chez Galaxy… pour le moment, du moins.

À la période estivale, Martin rentre dans sa Bayonne natale pour son job d’été. Il loge chez ses parents, d’où il officie comme journaliste sportif et chargé des relations publiques dans le service de la jeunesse et des sports. Au mois d’août 1970, avec son bachelor en poche, il décide, entre deux articles sur les équipes de baseball locales (dont il ne voyait aucun match), de s’enquérir auprès de Galaxy du destin de la nouvelle qu’il avait envoyée voilà maintenant un an. Il découvre avec stupeur que son récit a bien été acheté, mais que le contrat et le manuscrit semblent avoir été égarés derrière un classeur. Après ce rebondissement inespéré, on lui annonce que sa nouvelle sera bien publiée. Une véritable aubaine qui lui rapporte un chèque de 94 dollars et qui, surtout, apparaît pour lui comme une consécration en tant qu’écrivain professionnel. « Dans un univers parallèle quelconque, nul n’a jamais jeté un coup d’œil derrière ce classeur, et je suis journaliste11. »

À la fin de sa cinquième année de cursus, il part à Washington faire son stage de journalisme au Congrès. Il y arpente les allées du pouvoir, découvre le fonctionnement de son métier, assiste aux conférences dans l’espace presse, et rédige de nombreux articles sur des personnalités politiques. Nous sommes au printemps 1971 et l’ambiance à la capitale fédérale se révèle agitée. L’administration Nixon est enlisée au Vietnam et secouée par des scandales successifs, dont le plus important est alors la publication des Pentagon Papers par le New York Times et le Washington Post. Il s’agit d’un rapport accablant de plusieurs milliers de pages, condensant la totalité des actions et stratégies américaines au Vietnam, dont les très nombreux mensonges des différentes administrations. L’Amérique connaît alors une crise de foi dans ses dirigeants sans précédent. Si Martin prend à bras le corps son stage, il en profite néanmoins pour participer à sa première convention de science-fiction au Sheraton Park Hotel. Il y fait la connaissance de Gardner Dozois, auteur comme lui, avec qui il entretiendra une longue amitié jusqu’à sa mort en 2018.

Le tournant de l’été 1971

Concluant sa scolarité à Northwestern et diplômé de l’une des plus grandes écoles de journalisme du pays, le jeune George R. R. Martin pense se trouver au seuil d’un avenir radieux. Hélas, il ne trouve aucun travail malgré la multiplication des entretiens et des envois de CV. Caressant toujours l’idée de raconter des histoires de super-héros, il en transmet même une à Marvel Comics, mais ne reçoit aucune réponse. Contraint de retourner chez ses parents durant l’été 1971, il connaît une période de chômage ; le journal local accepte bien de l’engager, mais propose une rémunération si dérisoire qu’il refuse. Il se retrouve finalement, comme les étés précédents, à commenter la saison de baseball. Pire encore, le spectre de la guerre du Vietnam le rattrape et son numéro est tiré. Bientôt, il devra prendre les armes et rejoindre le front, comme des milliers de jeunes Américains avant lui. Opposé à cette guerre injuste12, il demande une objection de conscience au conseil de révision local et accompagne sa lettre de sa nouvelle Le Héros. Attendant avec angoisse la réponse, il est pris d’une frénésie créative, comme pour mettre une distance entre lui et le réel. Il écrit cet été-là sept nouvelles, dont Il y a solitude et solitude et Au matin tombe la brume. Ces dernières lui apparaissent comme très différentes des précédentes. La première lui paraît plus aboutie, délaissant l’action pour mettre l’accent sur l’atmosphère. Selon lui, la seconde se démarque particulièrement, lui apparaît même comme un tournant dans sa production. Elle se montre plus viscérale, plus forte, et finalement plus personnelle : « Mes nouvelles antérieures venait du cerveau. Celle-ci, du cœur et des couilles13. »

Sa demande d’objection de conscience, à sa grande surprise, aboutit. Il ne partira finalement pas au Vietnam et se contentera de deux ans de service civil pour la VISTA14à Chicago. Il racontera, bien des années plus tard dans une interview, qu’il avait appris que le conservatisme de son bureau de recrutement était tel qu’on jugeait son statut d’objecteur de conscience comme un déshonneur et une punition à même de ruiner la vie de ces traîtres de pacifistes en jetant sur eux une honte indélébile. Martin, lui, s’en remet assez facilement. Il envoie ses productions estivales à différents magazines et finit par toutes les faire publier. Il décroche toutefois le Saint Graal avec ses deux meilleurs travaux de l’été 1971. Ayant confiance dans ces deux textes, il les transmet à Analog, qui vient alors de changer de direction et de ligne éditoriale. Si le défunt rédacteur en chef, John W. Campbell, figure historique du magazine, défendait une ligne très classique, son remplaçant Ben Bova est bien décidé à apporter un nouveau souffle. Il y a solitude et solitude est publiée en 1972, et Au matin tombe la brume, en mai 1973. Cette dernière est nommée pour les prix Nebula et Hugo, les plus réputés dans ce domaine. Bien que Martin ne gagne pas, cela le conforte dans son choix de carrière. C’est à partir de cet instant qu’il revendique avec fierté le titre d’écrivain.

George R. R. Martin, écrivain

Les seventies apparaissent comme la consécration pour Martin en tant qu’auteur. Alors qu’il achève son service civique, il devient un régulier d’Analog durant la période Ben Bova, avec qui il entretient de très bons rapports. S’il peut, depuis Au matin tombe la brume, prétendre faire partie du club des perdants du prix Hugo, il perd sa place lors de la Convention mondiale de 1975 à Melbourne. Sa première novella15publiée chez Analog, Une chanson pour Lya, remporte le prix16, le faisant entrer dans la cour des grands. Il publie durant cette décennie de très nombreuses nouvelles et novellas, dont beaucoup éditées par Analog. Il vend ses écrits à d’autres magazines et participe à plusieurs anthologies. Après son service civique, il donne des cours d’échecs le week-end pour compléter ses revenus, mais son mariage en 1975 avec Gale Burnick le pousse à changer de vie. Aidant à financer les études de sa femme, il prend un poste de professeur en journalisme au Clark College, à Dubuque dans l’Iowa. Il y restera quatre années, jusqu’à son divorce en 1979.

Durant cette période, il publie plus d’une vingtaine de récits, dont plusieurs seront nommés aux prix Hugo et Nebula. On y retrouve les appétences qui ont forgé son imaginaire durant sa jeunesse. S’il écrit essentiellement de la science-fiction, il produit aussi de la fantasy et de l’horreur, quand il ne s’essaye pas à mélanger le tout. En effet, Martin est un auteur qui n’a cure du genre qu’il investit. Science-fiction, horreur, fantasy, tout cela ne représente pour lui que des étiquettes. Il se sent à l’étroit dans ces catégories. Il en a d’ailleurs beaucoup souffert durant sa carrière. Certains refus qu’il a essuyés se justifiaient en arguant que cela ne correspondait pas à la ligne éditoriale, que ce n’était « pas assez science-fiction », par exemple. Cette hyperspécialisation autour d’une conception rigide des genres, voilà le principal obstacle qu’il a dû surmonter. John W. Campbell, l’ancien chef éditorial d’Analog, faisait partie des gardiens du temple, à la conception étriquée de ce que devait être une bonne science-fiction. La souplesse et la fraîcheur de son successeur, Ben Bova, sont sûrement ce qui a permis à Martin de s’affirmer en tant qu’auteur. Pour lui, peu importe l’étiquette. Après tout, on peut trouver de la fantasy dans la science-fiction, de la science-fiction dans la fantasy, et les deux peuvent très bien se mêler à un récit d’horreur. Il faut, pour Martin, décloisonner les genres pour avant tout tenter de raconter une bonne histoire : « Nous pouvons échafauder toutes les définitions possibles de la SF, du fantastique, de la fantasy ou de l’horreur. Nous pouvons tracer les frontières, apposer des étiquettes, mais en fin de compte, c’est bien toujours la même histoire, celle du cœur humain en conflit avec lui-même. Le reste, mes amis, n’est que du mobilier17. »

En 1979, il propose Les Rois des sables, qui gagne successivement les prix Hugo, Nebula et Locus. S’il ne cesse jamais d’écrire des nouvelles pour des magazines ou des anthologies, il s’essaye au roman long et publie successivement L’Agonie de la lumière, Le Volcryn, Riverdream18et Armageddon Rag. Le troisième, publié chez Poseidon Press, est un mélange entre roman historique sur des bateaux à vapeur du Mississipi post-guerre de Sécession et récit d’horreur avec des vampires. Il remporte un très vif succès auprès du public. Ce n’est malheureusement pas le cas du quatrième, Armageddon Rag, qui, s’il reçoit un accueil plutôt élogieux de la critique et gagne même quelques nominations, est clairement boudé par le public. Ce roman, entre polar et fantastique dans le milieu du rock underground, se montre cette fois-ci peut-être trop hybride. Les ventes sont si catastrophiques que son agent de l’époque, Kirby McCauley, n’arrive pas à vendre son cinquième roman en préparation.

En 1979, après son divorce avec Gale Burnick, Martin emménage à Santa Fe pour se consacrer à l’écriture. Il n’y connaît personne, excepté l’écrivain Roger Zelazny, de onze ans son aîné, et encore : que de vue et de réputation. Il est comme lui un enfant de cette culture des fanzines et un écrivain reconnu lauréat de plusieurs prix Hugo, Nebula et Locus (il arriva ex aequo en 1966 avec le Dune de Frank Herbert pour Toi, l’immortel). Zelazny prend son cadet sous son aile et l’emmène à Albuquerque tous les premiers vendredis du mois pour déjeuner avec d’autres collègues écrivains avec qui il se lie d’amitié. Martin commence aussi à fréquenter le club de science-fiction d’Albuquerque, où il rencontre d’autres auteurs et écrivains amateurs. Sous l’impulsion de sa nouvelle compagne, Parris McBride, il participe même à des sessions de jeu de rôle, quelque chose de nouveau pour lui. Il découvre avec ravissement Donjons et Dragons et surtout L’Appel de Cthulhu par Chaosium19, adapté des nouvelles horrifiques de H. P. Lovecraft. Rien d’étonnant dans ce tournant rôliste tardif : quand on reprend son parcours, Martin est le modèle même du « geek » de sa génération. En 1983, un ami lui offre SuperWorld, un jeu basé sur un univers de super-héros, ce qui réveille en lui l’enfant fan des comics Marvel et DC qui collectionnait les « illustrés ». SuperWorld devient alors l’occupation principale de son groupe de jeu de rôle. Au fil des parties lui vient une idée : proposer une anthologie basée sur les personnages créés lors de leurs périples, en construisant un univers partagé où plusieurs auteurs pourraient ajouter leur pierre à l’édifice. En plus de ces joueurs, il convie d’autres écrivains à la fête, dont Zelazny. Jouant les chefs d’orchestre pour plus d’une quinzaine d’auteurs, Martin chapeaute un projet littéraire aussi jouissif qu’ambitieux et fait publier en 1987 trois anthologies d’une série baptisée Wild Cards. Cette aventure s’étendra sur plusieurs décennies, malgré quelques hiatus. Encore aujourd’hui, il continue d’éditer la série, même s’il n’y contribue plus, occupé qu’il est par d’autres projets. Elle compte maintenant trente-deux tomes et réunit les contributions de pas moins de cinquante-trois auteurs.

Le pays de l’ombre et de la substance

Revenons deux années en arrière. Nous sommes en 1985 et le projet Wild Cards n’en est qu’à ses balbutiements. Martin termine d’écrire des nouvelles pour une anthologie de science-fiction centrée sur Haviland Tuf, ingénieur écologue excentrique voyageant à travers la galaxie en buvant du vin de champignon et accompagné de son chat télépathe, dont les aventures ont commencé en 1976 dans Une bête pour Norne. Il publie cette année-là un premier recueil chez Baen Books sous le titre Le Voyage de Haviland Tuf, qui remporte encore une fois un vif succès, mais la plupart de ces nouvelles remontent déjà à plusieurs années, et personne ne veut entendre parler de son cinquième roman. Le désamour du lectorat pour Armageddon Rag semble avoir mis sa carrière au point mort à 37 ans, malgré une base de fans fidèles qui ont adoré le livre. C’est grâce à l’un d’eux que vient le rebond.

Philip DeGuere est alors créateur d’une série policière à succès, Simon et Simon, pour la chaîne CBS, et partage avec Martin le même agent. Lorsqu’on lui présente Armageddon Rag, il le lit et en tombe aussitôt amoureux, fan inconditionnel de rock qu’il est. Dès la lecture terminée, il contacte l’auteur et le fait venir à Los Angeles pour discuter d’une possible adaptation cinématographique. DeGuere voit grand, voulant lui-même scénariser et réaliser le film en y incluant des séquences de vrais concerts de Grateful Dead, l’un de ses groupes préférés. Aucune de ses versions n’obtient toutefois la faveur des studios. À défaut d’une adaptation en film, Martin gagne un chèque, et surtout une relation de travail particulièrement fructueuse. Les deux hommes s’apprécient et se respectent, au point que DeGuere l’appelle pour venir travailler sur son nouveau projet, une relance de la série d’anthologie fantastique La Quatrième Dimension (4D2). Connaissant la réputation du monde hollywoodien, l’auteur hésite, mais DeGuere finit par le convaincre en offrant à sa compagne et lui un accès illimité aux coulisses des concerts de Grateful Dead. Lui, l’enfant de la télé des années 1950, va désormais travailler à la résurrection de l’un de ses programmes le plus emblématiques.

DeGuere lui propose de puiser dans certains de ses écrits pour en faire des épisodes et lui confie plusieurs scripts, dont beaucoup adaptés de nouvelles d’autres auteurs. Martin travaille alors de concert avec Harlan Ellison, un écrivain de dix ans son aîné, mais à la carrière similaire. Ce dernier quitte rapidement le projet, après que l’un de ses scénarios s’est vu plusieurs fois retoqué par les censeurs trop frileux de CBS. Après son départ, DeGuere demande à Martin, qui vit toujours à Santa Fe, de le rejoindre pour combler le trou laissé par Ellison. L’auteur intègre officiellement l’équipe à la fin de la première saison en qualité de staff writer. Il travaille sur plusieurs scénarios adaptés de nouvelles, dont Le Dernier Chevalier, tiré d’un récit de son ami Roger Zelazny, qu’il consulte régulièrement à propos des modifications. Si retravailler ses scripts ne le dérange pas, Martin se sent pourtant à l’étroit avec les limitations qu’impose une production télévisuelle. Par exemple, quand il imagine une grande bataille entre deux armées à Stonehenge, on lui demande de choisir : « Tu peux avoir les chevaux ou tu peux avoir Stonehenge. Tu ne peux pas avoir les chevaux et Stonehenge. »

Le Dernier Chevalier vient conclure la saison 1 de 4D2. Pour la seconde, Martin est promu chef scénariste et partage sa vie entre Santa Fe et Los Angeles. Il écrit plusieurs scripts, mais les épisodes sont trop longs pour la chaîne CBS, qui demande de revenir à l’ancien format de la série. Plusieurs segments se retrouvent tronqués pour être réunis en un épisode. J’étais au Canada, réalisé par Wes Craven, jugé très prometteur par tous ceux qui avaient travaillé dessus, se retrouve profondément mutilé dans son montage final. Les audiences ne décollent pas, et finalement CBS met fin à 4D2 à la fin de sa seconde saison.

Alors que Martin pense son éphémère carrière à Hollywood terminée, on le contacte pour participer à d’autres séries. Son travail sur 4D2 attire notamment l’attention de Ron Koslow, créateur d’un nouveau programme fantastique intitulé Beauty and the Beast, qui déplace l’intrigue du célèbre conte dans le New York des années 1980. Nous sommes alors en 1987. Enthousiasmé par la cassette que lui envoie Koslow, Martin rejoint l’équipe créative et reste sur la série durant ses trois années de diffusion, enchaînant différents postes, de scénariste à producteur. Cette œuvre remporte à l’époque un vif succès critique et reçoit deux fois une nomination pour la meilleure série dramatique aux Emmy Awards. Si Beauty and the Beast s’achève prématurément avec sa saison 3, Martin dispose à présent d’une solide réputation dans le milieu. Assez, pense-t-il, pour proposer sa propre création. Il écrit plusieurs projets, mais aucun n’aboutit. Seule Doorways, une série sur des voyageurs à travers les mondes parallèles, atteint le stade de pilote chez ABC. Malgré les concessions de Martin, son script initial est jugé trop coûteux et trop lugubre, avec son monde post-apocalyptique hivernal. Le projet est stoppé net après un changement de direction au sein de la chaîne. À la suite de cet échec, l’auteur quitte (définitivement, croit-il) Hollywood en 1994 pour se consacrer à d’autres projets. Il souhaite finir un roman de fantasy dont il a déjà écrit une centaine de pages en 1991, lors d’une pause, avant de le remiser dans un tiroir. Une histoire bercée par des neiges d’été.

1. MARTIN G. R. R., R.R.Étrospective, Pygmalion, DL 2017. Vous trouverez dans ce très épais volume un recueil sans précédent des nouvelles publiées par Martin au long de sa carrière, dont beaucoup sont citées ici. Cette anecdote, comme beaucoup d’autres dans ce chapitre, est racontée par l’auteur lui-même.

2. Ce terme est une contraction de fanatic magazine. Il s’agit d’une publication amateur très souvent autoéditée et distribuée en dehors des circuits classiques.

3. Le terme fandom, contraction de fanatic domain, désigne un domaine précis autour duquel les gens se regroupent. Il permet aussi de désigner une communauté qui se rassemble autour d’une œuvre précise.

4. Disponible dans R.R.Étrospective.

5. Le terme fantasy se comprend ici dans une acceptation très large, regroupant différents genres que nous avons l’habitude de distinguer entre eux. Nous reviendrons dans un prochain chapitre sur ces problèmes de définitions.

6. HOWARD Robert E., « Chimère de fer dans la clarté lunaire », traduit par François Truchaud dans Conan – édition collector, éd. Bragelonne, Paris, 2018.

7. Si le nom d’Argilac n’apparaît pas dans la série principale du Trône de fer, on le retrouvera dans le livre Les Origines de la saga avec Argilac « l’Arrogant » Durrandon, le dernier roi de l’Orage, tombé face à Aegon le Conquérant. Notons ici qu’il est habituel pour Martin de piocher des noms dans ses anciens textes pour baptiser les lieux et les personnages du Trône de fer.

8. Traduit par N’en faites pas une hobbitude par Leslie Kay Stewart dans R.R.Étrospective.

9. Playboy est d’abord connu comme un magazine de charme, mais il proposait autrefois des nouvelles entre deux photos érotiques. Des auteurs célèbres comme Ian Flemming (l’auteur de James Bond), Arthur C. Clark (2001, l’Odyssée de l’espace) ou Margaret Atwood (La Servante écarlate) sont apparus dans ces pages.

10. Ces deux nouvelles sont également disponibles dans R.R.Étrospective.

11. MARTIN, G.R.R., R.R.Étrospective, Pygmalion, Paris 2007. p. 94.

12. Martin ne se définit pas comme un pacifiste complet. Dans une interview pour CBC, il déclare : « La grande question qu’ils vous posaient était toujours : “Auriez-vous combattu pendant la Seconde Guerre mondiale contre les nazis ?” Oui, j’aurais combattu pendant la Seconde Guerre mondiale contre les nazis… mais les Vietcongs n’étaient pas les nazis et je ne pensais pas que l’Amérique avait quelque chose à faire au Vietnam… »

13. Op. cit., p. 99.

14. Volunter in Service to America est une organisation à but non lucratif créée par Lyndon Johnson et tournée vers la lutte contre la pauvreté. Ses principales missions sont l’enrichissement des programmes éducatifs et la formation professionnelle pour les classes défavorisées.

15. Terme assez rare chez nous, novella désigne un roman court.

16. La novella remportera aussi deux ans plus tard le prestigieux prix Locus.

17. Op. cit., p. 1118.

18. Pygmalion l’a réédité en 2019 sous le nom Rêve de Fèvre, plus fidèle au titre original : Fevre Dream. Hidetaka Miyazaki, président du studio de jeux vidéo FromSoftware, déclare à l’occasion de sa collaboration avec Martin sur le jeu Elden Ring qu’il s’agit de son roman préféré.

19. Ce jeu de rôle sorti en 1981 constitue l’un des plus célèbres du genre. Il a non seulement beaucoup contribué à la démocratisation de l’œuvre de l’auteur, mais a aussi beaucoup influencé une réception plus pulp de son univers.

CHAPITRE 2UNE CHANSON DE GLACE ET DE FEU

En 1991, Martin profite d’une période de creux dans sa carrière hollywoodienne pour entamer l’écriture d’un nouveau roman de science-fiction baptisé Avalon, dont l’idée lui trotte dans la tête depuis longtemps. Durant la rédaction, raconte-t-il, lui serait apparue une scène bien éloignée de son univers de SF. Il imagine un jeune garçon découvrant avec ses frères une portée de loups au sein d’un paysage recouvert par les « neiges d’été ». Martin aime répéter que le chapitre ouvrant Le Trône de fer est sorti sans crier gare de son imagination, comme soufflé par la muse. L’expression « neiges d’été » contenait pour lui les semences de tout un monde. Il met de côté Avalon (auquel il renoncera définitivement plus tard) pour cultiver cette première idée posant les bases de sa future saga. Il écrit le premier chapitre de Bran, puis enchaîne avec le second, mettant en scène l’arrivée du roi Robert Barathon à Winterfell. Qui est ce roi ? D’où vient-il ? Il se met à lui imaginer une histoire, qui implique elle-même de nouvelles ramifications commençant à composer un univers crédible.

Au fil des chapitres (une centaine de pages à cette époque), Martin invente toute une cosmogonie pour ce nouveau monde. Lieux, histoires, lignées, familles, mythologies… l’univers de Westeros s’étoffe au gré des pages. L’auteur ressent très vite le besoin de poser une carte. Il retourne alors celle de l’Irlande pour obtenir une base1. Sa version finale se révélera finalement plus complexe, puisqu’elle sera une combinaison entre l’Irlande inversée et l’île de Grande-Bretagne. L’écriture avance bien et les chapitres s’enchaînent. Martin écrit une centaine de pages avant de retourner à Hollywood pour se consacrer au projet Doorways. Il reviendra bien plus tard à ce brouillon amené à devenir l’une des plus célèbres sagas de fantasy de sa génération : A Song of Ice and Fire.

A Game of Thrones

En 1994, il rentre à Santa Fe, vaincu et harassé par son aventure hollywoodienne. Il décide alors de se consacrer totalement à sa carrière d’écrivain, qu’il n’a que trop délaissée. Il reprend les pages de son roman de fantasy et l’achève pour une publication en 1996. Intitulé A Game of Thrones, le livre remporte au début un succès plutôt modeste, loin des grands best-sellers à la mode. Le bouche-à-oreille fait toutefois son office, et il gagne bientôt une excellente réputation, remportant même en 1997 le prix Locus du meilleur roman de fantasy.

Ambitieux, l’ouvrage se veut une réaction à la fantasy « Disneyland » qui abonde depuis une décennie. Bien loin du merveilleux manichéen, A Game of Thrones cherche à revitaliser le genre, ce qui passe nécessairement par une opération de déconstruction. Le récit se déroule bien longtemps après la bataille, alors que les cendres de la guerre sont retombées et que les héros d’autrefois ont vieilli. Point d’épopée héroïque ici, mais la décomposition d’un royaume par la guerre civile et le destin parallèle de la noble famille Stark.

Le lecteur ne suit pas les (més)aventures d’un ou deux personnages, mais de huit, qui seront autant de points de vue sur l’histoire. Plutôt que d’établir une narration omnisciente, Martin préfère en proposer une subjective, à travers les yeux d’un unique personnage par chapitre, dont sera dépendant le regard du lecteur. Dans ce premier tome, il donne avant tout la parole aux membres de la famille Stark, véritable point d’entrée dans le récit. Aux voix de Ned, Catelyn, Bran, Arya, Sansa et Jon s’ajoutent celles de Tyrion Lannister, fils indigne de la maison rivale, et de Daenerys Targaryen, la princesse exilée en Essos.

Autour du roi Robert Baratheon, nous assistons à la montée des tensions croissantes entre les maisons Stark et Lannister. La majorité des narrateurs nordiens font de la seconde l’antagoniste principale de ce premier tome. Leur portrait se montre peu flatteur, entre la reine Cersei, manipulatrice vicieuse et colérique, son frère Jaime, chevalier prétentieux, parjure, assassin et entretenant une relation incestueuse avec sa sœur, et leur « fils » aîné, Joffrey, montré comme un monstre sadique précoce. Le seul contrepoint est offert par Tyrion, qui par son intelligence et sa gouaille attire très rapidement la sympathie du lecteur, amenant un peu de nuance. Néanmoins, sa présence ne vient pas contredire le portrait noir de sa famille. Le rejet et les brimades qu’il subit à cause de son nanisme finissent d’attirer sur le clan Lannister l’antipathie la plus élémentaire. Tout est fait pour que le lecteur les déteste. Toutefois, si le récit semble s’axer sur un antagonisme entre la maison Stark, qui serait a priori le bon camp, et la maison Lannister, qui incarnerait le mauvais, ce serait méconnaître Martin et son goût pour la relativité, aussi bien des points de vue que de la morale.

La plupart des intrigues se croisant dans ce premier tome se concentrent aux alentours de la capitale Port-Réal et de la région du Conflans. À première vue, l’apparente absence du surnaturel au profit des conflits humains et des luttes de pouvoirs peut surprendre, car cela tranche avec la fantasy classique. Ce serait néanmoins sans compter les arcs narratifs – plus déconnectés – de Jon Snow et de Daenerys. Ceux-ci tranchent avec le reste par la présence d’éléments surnaturels, loin du matérialisme sordide des complots de palais, qu’il s’agisse des spectres aux yeux bleus qui hantent les territoires derrière le Mur ou de la naissance des dragons concluant ce premier tome.

Jon, de son côté, entame le parcours du héros classique de fantasy. Adolescent bâtard mis au ban de la société, même s’il a été élevé par Ned comme l’un de ses fils, il rejoint un ordre ancien, la Garde de Nuit, afin de connaître une aventure qui le fera entrer dans l’âge adulte. En parallèle, le récit de Daenerys, exilée avec son frère en Essos, est celui d’une adolescente qui va peu à peu quitter sa condition de servitude pour s’élever et gagner son indépendance. Cette trajectoire émancipatrice se déroule dans la douleur pour se conclure avec la renaissance des dragons, et, par extension, du merveilleux dans un monde qui semble en avoir bien besoin.

Le diptyque A Clash of Kings et A Storm of Swords

Le succès de ce premier tome ayant lieu sur le long terme, Martin s’attelle aussitôt à une suite. Il prévoit au départ une trilogie composée de trois livres : A Game of Thrones, A Dance with Dragons et The Winds of Winter. C’est en tout cas ce qu’il présente à son agent, Kirby McCauley, et c’est ainsi que ce dernier le vend à Bantam Books. Le récit se faisant et les pages s’accumulant, Martin se rend cependant compte qu’il lui faudra peut-être plus de trois tomes pour boucler son histoire : « Quand je l’ai vendu en 1994, mon agent a présenté une trilogie. Mais comme Tolkien l’a dit à propos du Seigneur des Anneaux, l’histoire a grandi avec le récit. Alors je me suis remis à l’écrire, et j’ai écrit, écrit, et bientôt j’ai eu 1300 pages pour le premier livre et je n’étais pas près de la fin. Alors à ce moment-là, j’ai dit : “Ah, peut-être qu’il faudrait quatre livres au lieu de trois.” Et puis à un moment donné, j’ai dit : “Peut-être qu’il faudrait six livres au lieu de quatre.” […] Pendant plusieurs années, lors de tournées, je disais : “Oui, il va y avoir six livres.” Ma petite amie de l’époque, maintenant ma femme, Parris, se tenait derrière moi et levait sept doigts. Finalement, je reconnais qu’elle avait raison. Sept livres, c’est bien. Sept royaumes, sept dieux, sept livres. Il y a une certaine élégance. C’est donc mon histoire, maintenant, et je m’y tiens2. »

Le second tome, A Clash of Kings, paraît en 1999. Ce dernier s’installe à la treizième place des best-sellers du New York Times