De l'autre côté du pont - Louis-Philippe Pirson - E-Book

De l'autre côté du pont E-Book

Louis-Philippe Pirson

0,0

Beschreibung

Comme tous les vendredis soir, Jacques-Bertrand se délecte devant son show favori : l’émission « Mystères à découvert » présentée par Benjamin Britten. Ce programme télévisé le surprend parfois, car il lui fait revivre une histoire très étrange de son passé qui débute au monastère de Roch. Entre des candidats intrigants et un présentateur hagard, l’émission prend une tournure inattendue. Qu’a donc vécu Jacques-Bertrand à Roch ? Qu’a-t-il vu de l’autre côté du pont ?


À PROPOS DE L'AUTEUR


Passionné d’histoire et de fiction, Louis-Philippe Pirson voit en la littérature une manière d’exprimer ses passions en les mettant en harmonie avec des personnages tantôt exubérants, tantôt complexes. En écrivant De l’autre côté du pont, il tente de concilier sa réalité à la fiction en mettant en scène des êtres aux apparences très contradictoires, mais aux aspirations pourtant similaires.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 520

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Louis-Philippe Pirson

De l’autre côté du pont

Roman

© Lys Bleu Éditions – Louis-Philippe Pirson

ISBN : 979-10-377-9167-2

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Avez-vous vu ce qu’il y avait de l’autre côté du pont ? Il y faisait noir. Très noir. Il y soufflait un vent terrible. Les grandes herbes frétillaient comme rythmées par des rafales venant des cieux. C’était comme si la colère d’un au-delà allait s’abattre sur les terres. Lorsque le décor se dissipait sous la brume, on ne voyait plus rien. Tout semblait perdu. Et lorsqu’on vit apparaître ce lieu, on eut l’impression qu’il n’existait pas. Et pourtant, tout ceci était bien réel.

Un voyageur éreinté

2-23-XX

Première partie

Le monastère

1

Affalé devant ma télé, je regarde l’émission « Mystères à découvert » comme tous les vendredis soir. C’est un de ces vendredis soir où il n’y a rien à faire : la plupart de mes amis sont en vacances à l’étranger. En ce qui me concerne, je reviens à peine de vacances et n’ai rien de prévu ce soir-là. Je reste donc scotché devant mon poste de télé sans le moindre scrupule. Ma mère se trouve dans la cuisine en train de cuisiner ou de fumer. On ne l’entend pas. Et si elle fume, je ne sens rien ; peut-être me suis-je habitué à l’odeur, depuis le temps que je vis avec elle. N’étant pas une adepte des écrans, ma mère préfère ne pas fréquenter le salon. Il s’agit d’une habitude de sa part ou d’une manie chez elle. Dépressive, elle préfère s’isoler, fumer et boire, de préférence en cachette et, quand elle a fini, elle se rend généralement à la table à manger du living pour ruminer, assise sur une vieille chaise en bois. C’est le rituel à la maison ; les rideaux sont tirés, la pièce plonge dans l’obscurité. Je suis installé confortablement dans le grand canapé et à présent je peux me délecter devant mon show favori et qui m’exalte toujours au plus haut point. L’émission est présentée par Benjamin Britten, un présentateur aux airs de vieux rital, au sourire carnassier et à la coiffure décolorée. Tout est faux chez lui : son physique, mais également sa tenue, son apparente sympathie voire sa modestie. Néanmoins, bien qu’il paraît la soixantaine, si pas plus, il présente toujours son émission avec le plus grand des entrains. Quant à l’émission, son principe est relativement simple : quatre personnes présélectionnées sur base d’un tirage au sort, notamment grâce à leurs qualités d’enquêteurs doivent s’affronter pour tenter de résoudre une énigme. Dans les émissions précédentes, il s’agissait la plupart du temps d’un meurtre classique.

Mais ce soir, c’est le grand soir, la grande finale. Ce soir, tout me porte à croire que ça sera différent.

— Êtes-vous prêts pour le grand show ? lance le présentateur avec un engouement exagéré.

On entend des « ouiii » dans la salle suivis de tonnerres d’applaudissements.

Le présentateur rappelle à chaque fois le titre de l’émission et, d’un ton qui se veut emballant, il crie : « Bienvenue dans Myyyystères à découvert ».

Et, comme à chaque fois, c’est le même théâtre qui commence.

Les quatre candidats fixent le public d’un air concentré. Ils se présentent l’un après l’autre, rythmés par le son de la musique : Lucie, Martin, Jeanine et Hervé. Le présentateur passe ensuite comme une flèche d’un pupitre à l’autre derrière lesquels se tient chacun des candidats. Il leur demande de nommer leur profession sous les applaudissements du public. Lucie est infirmière, Martin policier, Jeanine, enseignante et Hervé, chauffeur de taxi. Une fois que Benjamin Britten en a fini avec la présentation rapide de leur fonction, il prend à nouveau toute la place à l’écran. C’est le moment où il annonce le premier thème de la grande énigme à résoudre par ces quatre candidats tous aux aguets. Je m’approche face à mon téléviseur, captivé et impatient d’entendre ce fameux thème. Roulement de tambours. Le public se tait, la musique s’accélère. Le présentateur tire ensuite un mot d’une boîte comme si le thème avait été décidé par le simple fait du hasard :

— Et le thème de l’énigme de ce soir sera…

Alors que Britten maintient le suspense en n’achevant volontairement pas sa phrase, le tam-tam progressif s’intensifie. La caméra bifurque tout à coup vers le public. Sous les battements du rythme, on distingue des visages émaciés mus par une attente qui leur paraît insoutenable. La plupart des hommes et des femmes s’agrippent à leurs sièges, d’autres se redressent en ouvrant les yeux. Britten prend un malin plaisir à faire perdurer ce moment durant d’interminables secondes. Il tient le public en haleine en laissant planer un long silence, pose ensuite délicatement ses lèvres sur son micro avant de reprendre avec de l’éclat dans sa voix, cette fois-ci :

— La grande énigme du monastère.

Nouveaux tonnerres d’applaudissement, cris et débandade du public. La voix du présentateur résonne comme un long bruit sourd dans ma tête. Derrière mon téléviseur, il règne pourtant un silence étrangement calme. Je reste interpellé face à ce qui vient d’être communiqué. En effet, l’annonce, bouleversante, de ce thème me remémore une histoire très étrange de mon passé.

2

C’était la troisième fois que je revenais sur mes pas. J’avais plusieurs fois suivi la route jusqu’à ce fameux sentier. Et puis il y avait ce chemin avec de hautes herbes qui m’avait semblé ne mener vers aucune direction, raison pour laquelle j’avais fait demi-tour. Je me trouvai à présent face à un vaste champ de lin et, derrière moi, de grands arbres marquaient le début d’un bois. Une rafale de vent vint me piquer le visage. Le vent souffla tout à coup plus fort et un frisson m’envahit. Outre cette fraîcheur passagère, la visibilité s’affaiblit. Ainsi, j’essayai de voir au loin : impossible de me situer avec ce ciel anormalement gris et anormalement bas. Je le contemplai attentivement changer de couleur, inquiet que la nuit tombe. Avec une résilience qui m’était peu commune, je fis choix d’avancer. Je ne pouvais pas être perdu… pas possible, me dis-je. Foutues Ardennes ! Expirant un long souffle en vue de me calmer, je me mis à réfléchir. D’abord, une brève rétrospection de mon départ à mon arrivée en ces lieux : j’avais perdu mes repères à partir de la dernière maison que j’avais croisée il y a maintenant bien quelques kilomètres de là. Ainsi, le bus m’avait déposé à la rue Honoré et, ensuite, j’avais suivi le fameux sentier entre les bois. On m’avait assuré que le sentier serait visible même s’il fallait un peu chercher. On m’avait aussi prévenu que la carte s’achevait à cet endroit et qu’ensuite, une indication apparaîtrait dans le paysage me permettant de trouver le fameux lieu.

Je repris ladite carte et fis un tracé avec mon doigt par rapport au chemin que j’avais parcouru. Plongé dans l’incertitude, je la pliai en quatre et fis ensuite un demi-tour complet afin de vérifier que je n’avais pas manqué une route ou un passage. Après quelques mètres de marche à reculons, se trouvait, comme par magie, un sentier sur ma droite. Il ne me semblait pas l’avoir vu la première fois que j’avais emprunté la route. Peut-être l’avais-je déjà croisé sans y avoir trop prêté attention, à force d’avoir le nez rivé sur ma carte ? En consultant à nouveau la carte, je m’aperçus que ce sentier n’y était pas dessiné. Comment avais-je pu le manquer alors qu’il était assez large pour y faire passer un véhicule ? Je l’empruntai sans grande conviction. Plus je m’enfonçais et plus je me disais que ce grand bois lugubre n’allait me mener vers aucune piste. En outre, les bruits de chouette, le vent qui faisait trembler la cime des arbres et les craquements de brindilles sous mes pas ne firent rien pour me rassurer.

Après plusieurs mètres apparut, face à moi, un arbre effondré sur la route. Je le contournai. C’était certain à présent : plus aucun véhicule ne pouvait passer après ce point. M’étais-je donc à nouveau égaré ? Mon cœur se serra à cette simple pensée. Il n’y avait pourtant pas d’autre endroit possible ? Chaque pas supplémentaire m’enfonçait davantage dans ce bois, m’enlisait un peu plus dans cette forêt dont je n’y voyais pas d’aboutissement possible. Tout à coup, la nuit tomba si bien qu’il ne devint plus possible de lire la carte. Ne m’étant plus d’aucune utilité, je la rangeai définitivement dans ma poche et continuai ma route. Il n’y avait plus d’autres choix qui s’offraient à moi : retourner sur mes pas et me perdre n’était pas exclu voir pratiquement certain ; mais avancer dans ce bois sombre n’était guère plus inspirant. La fatigue me gagna tout à coup. Alors que je fus au bord de l’épuisement, je vis le paysage changer doucement tout autour de moi. Les arbres se raréfiaient peu à peu et la forêt s’ouvrit. Il y avait comme une présence lumineuse au loin. Je me dirigeai naturellement vers celle-ci, avançai encore quelques mètres et c’est à ce moment que je vis face à moi, comme survenant de nulle part : le monastère.

3

Des hurlements, des encombrements. C’est la foule qui s’agite alors que Benjamin Britten l’enflamme en faisant des mouvements avec ses bras, tandis que la musique tonne sous les cris et les sifflements du public.

— Vous avez bien compris le thème de ce soir : le monastère, lance Benjamin Britten en pointant la caméra du doigt tout en passant son autre main dans les cheveux pour soulever sa mèche. Qui sera à même de relever la fameuse énigme de ce soir ? reprend-il avant de lancer un appel à la régie.

Tout à coup, la caméra permute vers une autre partie du plateau où se dresse une photo encore floue d’un lieu lugubre et abandonné. L’image ressemble de loin à un arrière-plan de film d’horreur avec, en bruit de fond, une musique angoissante. Benjamin Britten prend les devants, sous les regards stupéfaits des candidats, sous les tonnerres d’applaudissements en se lançant dans un véritable one man show d’une courte minute. Il fait d’abord sortir des fiches de son costume qu’il mélange dans sa main tout en tenant adroitement son micro.

— Comme vous le savez, le but de l’émission n’a pas changé, reprend l’audacieux présentateur. Je vais vous livrer toute une série d’indices via des images paraissant anodines et vous devrez en extraire l’essentiel pour y trouver l’élément de l’enquête qui s’y cache derrière.

Benjamin Britten désigne un des candidats et le pointe du doigt :

— Martin, vous qui êtes un adepte de l’émission, pourriez-vous me rappeler les trois éléments nécessaires à la résolution de l’enquête ?

Martin a comme un air apeuré, visiblement surpris par la demande d’intervention de Benjamin Britten. Il s’approche timidement de son micro, se trouve maintenant sous les feux des projecteurs. Au début, aucun son ne sort du micro, comme s’il se trouvait à l’arrêt ; mais sans doute que Martin, mal à l’aise et pris au dépourvu, ne peut anticiper ni formuler sa réponse comme il le souhaite. Le présentateur fait une grimace vers Martin, se demandant s’il a visiblement bien fait de l’interroger. Une phrase inintelligible résonne d’abord comme une cacophonie dans le micro et ce n’est que lorsque j’augmente le son de ma télévision que je peux entendre Martin énoncer, quelque peu maladroitement, les trois éléments nécessaires à la résolution de l’enquête :

— Ces éléments… euh… sont : la découverte du lieu du crime, de l’arme du crime et le k’pabe.

Bien que le dernier mot bute dans sa bouche, je peux aisément le deviner. Il s’agit bien évidemment du mot coupable, élément bien sûr clé à l’enquête. Sous de tonitruants applaudissements, le présentateur reprend de plus belle, avec le flegme habituel qui le caractérise tant ; avec cette aisance si naturelle à se produire à l’écran :

— Vous avez entendu, mesdames et messieurs, nous sommes bien à la recherche de la résolution de cette curieuse énigme et nos enquêteurs de génie seront, nous l’espérons, à même de l’élucider ce soir. Comme l’a énoncé très judicieusement Martin, les trois éléments de l’enquête sont bien évidemment la recherche d’un lieu : pour l’instant nous savons que ce lieu est un monastère, mais nous attendons des précisions que nos candidats nous livreront, j’en suis convaincu ! Ensuite, il faudra trouver le mobile ou le moyen pour résoudre cette énigme et, enfin, le point clé de l’enquête bien sûr, est la recherche de l’élément déclencheur que vous appelez le coupable ! Mesdames et messieurs, reprend-il avec emphase, lequel de ces supers enquêteurs : de Martin, de Lucie, de Jeanine ou de Hervé sera à même de résoudre cette énigme ? Vous connaissez le principe de l’émission, mesdames et messieurs, à vous de faire vos choix !

On passe ainsi aux votes du public. Je lis dans les visages du public une grande angoisse comme s’ils étaient pris par une soudaine appréhension. L’euphorie de l’émission tempère quelque peu après la démonstration de show de Benjamin Britten. On entend à présent un petit bruit de fond : des « tic-tac » d’une horloge artificielle et qui maintiennent les téléspectateurs en haleine. Une fois le moment passé, c’est le résultat des votes. Un grand tableau s’affiche et remplace l’image lugubre du film d’horreur en arrière-plan. Nouveau roulement de tambour :

— Mesdames et messieurs, reprend Britten, nous avons cette chère Jeanine en tête de liste ! Résultat de nos téléspectateurs : 28 % parient sur Jeanine, notre chère enseignante, comme étant la grande gagnante de cette énigme. La suite, mesdames et messieurs, se tient dans un mouchoir de poche : 25 % prétendent que Lucie solutionnera cette enquête contre 24 % en faveur de Hervé et 23 % pour notre cher Martin. Nous avons enfin ce soir, mesdames et messieurs, des enquêteuses comme véritables meneuses d’enquêtes.

Le présentateur se dirige ensuite vers les deux hommes en faisant une moue quelque peu désolée et reprend de plus belle avec un grand sourire :

— Rien n’est toutefois perdu pour vous, messieurs, à vous de prouver que vous serez en mesure de relever également cette énigme face à vos brillantes concurrentes. Je compte également sur vous !

La tension retombe quelque peu. Je saisis un coussin dans le sofa et le dépose sur mes genoux. Je suis impatient de connaître le dénouement de cette émission au début très prometteur.

4

Le monastère de Roch sortait de l’obscurité. L’endroit pouvait paraître abandonné à première vue. Si l’on y prêtait meilleure attention, on pouvait y voir un domaine en activité : les épaisses cheminées du bâtiment crachaient de la fumée et les jardins qui entouraient la demeure étaient assez bien entretenus. Le monastère se trouvait dans une cuvette et c’est sans doute la raison pour laquelle il n’était pas visible au début de la route. Il était entouré par de grandes rangées d’arbres. À mesure que je m’y approchai, une vaste allée s’ouvrait et me guidait naturellement vers le domaine. Au bout de celle-ci, je fis face à une imposante porte en chêne. J’y frappai trois coups. Deux moines vinrent m’ouvrir assez rapidement. Un des moines se présenta sous le nom de frère Philippe et m’accueillit d’abord d’une manière quelque peu surprenante : il me salua puis se tourna directement vers un autre moine. Ce dernier me fit, en guise d’accueil :

— Encore un qui s’est trompé de sortie !

Il m’expliqua par la suite que, bien souvent, des marcheurs arrivaient par hasard lorsqu’ils s’égaraient. Les indications étant elles-mêmes floues : certains se perdaient et les moines recueillaient les plus persévérants qui venaient frapper aux portes de ce lieu d’apparence abandonné. L’accueil du frère Philippe était quelque peu étrange et puis je dois dire qu’en y repensant, cela m’amusa.

Ce fut la remarque de l’autre moine qui me fit d’autant plus sourire.

— Je t’avais dit qu’on aurait dû installer le panneau « demi-tour » ou « propriété privée » pour tous les éconduire ma parole !

Cela en disait long sur le degré d’ouverture de ces personnes et je me demandais s’il n’était pas encore temps de faire moi-même demi-tour. Le moine en retrait s’approcha du frère Philippe et lorsqu’il me vit rester sur le palier à attendre, eut l’air visiblement fort mal à l’aise. Il se présenta en se confondant en excuses :

— Frère André, bonjour. Pardonnez-moi monsieur et bienvenue dans le monastère. Nous avons eu quatre marcheurs qui se sont égarés aujourd’hui. Nous pensions qu’il s’agissait d’une erreur. Nous ne voulions pas vous associer à ces personnes…

— Pas de problème, répondis-je, je m’appelle Jacques-Bertrand. Enchanté !

Le frère André sortit une liste, mit de gros verres sur ces yeux et la parcourut en détail de haut en bas. Il était voûté, trapu, se courbait tant bien que mal pour la lire, on eut cru déceler une souffrance sans pareil sur son visage.

— Avez-vous besoin d’aide ? lui demandai-je poliment.

Il me tendit la liste :

— Je vous prie.

Je trouvai mon nom en moins de quinze secondes et le barrai à l’aide de son stylo que je lui empruntai. Le frère Philippe me regarda étrangement.

— Pardonnez-moi de ne pas avoir repéré votre nom aussi rapidement, monsieur Fernand. Ma vue n’est plus ce qu’elle était. Avec mon grand âge, ma vue se détériore.

Il n’y avait pas que la vue qui se détériorait chez le frère André : il me semblait m’être présenté sous le nom de Jacques-Bertrand.

— Vous avez trouvé facilement ? me demanda alors le frère Philippe.

Je répondis de manière évasive. Si j’avais pu rejoindre mes appartements à cet instant, cela m’aurait plutôt arrangé à vrai dire. J’étais fatigué.

— Ah oui, monsieur Fernand, fit le frère André, ce n’est pas toujours facile de s’y retrouver par ici. Mais vous verrez, même si nous sommes d’apparence loin de tout, le monastère est idéal pour venir s’y ressourcer ! Mais sans doute est-ce la raison de votre venue ici, n’est-ce pas ? Quoiqu’il en soit, nous vous souhaitons un très agréable séjour.

Avant même de pouvoir interagir, le frère Philippe se pencha vers le frère André :

— Il s’appelle Jacques-Bertrand, dit-il sous la forme d’un murmure parfaitement audible.

— Jean-Ferdinand ? En voilà un curieux nom.

— Jacques-Bertrand, répéta au moyen de cris dans l’oreille du frère André cette fois, le ténébreux frère Philippe.

— Bien bien, reprit le frère André.

Nous nous avancions dans le grand couloir du monastère. Des torches ornaient les murs comme à la vieille époque. C’était comme si, entre ces murs, le temps s’était figé au milieu du Moyen-Âge. La longue et sinueuse route que nous empruntâmes avait un aspect humide et froid. J’entendis le frère André tousser, d’une toux sèche et profonde. Le frère Philippe lui vint en aide et le releva alors qu’il était sur le point de s’effondrer.

— Merci mon frère, répondit le frère André envers le frère Philippe d’un air reconnaissant.

Nous montâmes les marches d’une grande tourelle, grimpâmes un long escalier en colimaçon très pentu et qui s’élevait sur plusieurs étages. Le frère André me précédait, le frère Philippe me suivait. Malgré la faible constitution apparente du frère André, il disposait néanmoins d’assez d’énergie et de vigueur pour grimper les interminables marches de cette grande tour. Les deux moines m’abandonnèrent devant ma chambre.

— Voici, monsieur Jean Valjean, prenez soin de vous installer et n’hésitez pas à faire appel à nous en cas de besoin.

Derrière le visage du frère André, je vis les yeux du frère Philippe plonger au ciel d’un air fatigué et las. Mais cette fois il se tut, feignant de ne pas relever cette nouvelle étourderie du frère André.

Une fois que les moines me quittèrent, je pris une grande inspiration et attendis un long moment avant d’entrer. Il se forma ensuite un grand silence inquiétant tout autour de moi. Je ne pus décrire cette ambiance sinistre, angoissante.

5

Un rideau se referme. Une fois les votes déposés, le public se tait. Les candidats doivent à présent tirer une carte. Le jeu est le suivant : chaque carte représente une image ou un symbole, et chacune de ces images ou symboles mènera à l’énigme s’ils sont découverts ; que ce soit l’arme du crime, le lieu ou le coupable. Les images sélectionnées par l’émission sont-elles volontairement trompeuses ? Aucune d’elles ne permet en effet d’amener les candidats à la découverte d’une partie de l’énigme. Ils jouent et recommencent à chaque fois. À ce moment je me lasse, je vais dans la cuisine et je vois ma mère qui fume assise à la table en poussant un soupir.

— Pfff, me fait-elle, tu vas pas rester scotché toute la soirée comme ça devant cette télé ?

De mon côté je pense tout haut « et toi, tu ne vas pas rester à fumer et déprimer à cette table toute la soirée » ? Mais je préfère me taire. Il n’y a pas vraiment d’échange entre ma mère et moi et j’avoue que je ne fais rien pour lui rendre la vie heureuse. J’avais essayé, par le passé, de créer un lien entre nous, mais ces quelques tentatives malheureuses n’avaient rien donné. Aujourd’hui c’est à peine si je lui parle. Il y a une barrière invisible qui nous sépare : celle des secrets et des non-dits. Je pourrais m’évertuer à tenter de les déceler, car je suis persuadé qu’un mal intérieur la ronge, mais je préfère rester devant la télé plutôt que de la sermonner. À un moment toutefois, gagné par une soif, je me lève, traverse le nuage de fumée qui encombre la pièce et me dirige vers le frigo. Je me sers une boisson. Je repasse ensuite à côté de ma mère sans rien lui dire et m’affale sur le sofa. L’émission n’a pas tellement avancé : on en est toujours au même stade. Benjamin Britten est planté devant la caméra l’air de n’avoir pas grand-chose à dire. Il semble estomaqué face à ces candidats qui se postent comme des ignares derrière leurs pupitres. Il lance d’abord un test, pour du beurre. Il montre ensuite aux candidats différentes images. Malheureusement, aucun des candidats n’a la moindre idée de ce qu’elles représentent. Jeanine, Lucie et Hervé lancent des pistes, mais se trompent. Hervé ne dit rien. Ainsi, pour l’arme du crime, ils ont sorti trois ou quatre fois le marteau alors que Britten leur a dit que ce n’était pas ça. La faucille alors ? Tant qu’à faire ! Peut-être que ça peut marcher. Mais ni Benjamin ni l’émission ne sont communistes. Et quand il faut aborder des thèmes politiques sur base de ce type de symboles, il est préférable de botter en touche en se gardant bien de faire toute forme d’humour. Dans cette société, tout comme à la télé, il est tellement facile d’être sanctionné sous couvert du politiquement correct. Britten l’a bien compris. Les candidats pensent alors et bien sûr à des armes à feu ou encore au couteau, mais ce n’est pas la bonne réponse non plus. Benjamin Britten fait des appels à la régie pour relancer la musique en vue d’éveiller le public face à ce suspense étrangement long, pour ne pas dire interminable. Il fait des va-et-vient d’un côté à l’autre du plateau en jetant les bras au ciel. Je me dis qu’il devient soudain pathétique ; l’idée me vient même à l’esprit de changer de chaîne. Outre le fait que les candidats ne semblent pas être les plus grands savants du moment, le jeu m’interpelle malgré tout. Mon regard reste sans cesse braqué sur l’image en arrière-plan du plateau, celle représentant ce lieu lugubre, ce monastère. Je ne peux m’empêcher de replonger dans mes souvenirs. L’image de cet endroit. Tout y ressemble étrangement.

6

Je me réveillai difficilement croyant que cette nuit n’avait été qu’un rêve. J’avais en effet été pris par le froid dans cette chambre sombre et des bruits de vents avaient cogné toute la nuit contre la fenêtre m’empêchant de fermer l’œil. Ce n’est que vers les cinq heures du matin que je parvins à m’endormir jusqu’à ce que la cloche sonnant les laudes me réveillât en sursaut. Alors que j’émergeai la tête lourde, comme si le haut plafond de mon alcôve s’était effondré sur ma tête, je sortis de ma chambre et descendis le grand escalier en colimaçon le pas lourd. Au niveau du péristyle, j’entendis des bruits de pas précipités provenant du fond d’un grand couloir à ma gauche. Un jeune moine déboula dans ma direction sous des airs affolés :

— À l’aide ! s’écria-t-il, à l’aide !

Saisi par cette image brusque et soudaine, je me raidis croyant me trouver à nouveau dans un rêve. Mais alors que le jeune moine s’arrêta face à moi à bout de souffle, je pus y voir un visage tétanisé, figé, comme s’il avait rencontré le diable en personne. Je fis un effort pour garder mon sang-froid (en ce début de matinée chahuté) avant de m’adresser à lui :

— Quoi donc ? Que se passe-t-il ?

Il souffla encore quelque peu avant de reprendre :

— Là-bas, Gérald… fit-il, Gérald Barruche !

Étant tout nouveau dans l’établissement, ce nom ne me dit rien ; je me retournai vers lui quelque peu hagard, fixai son regard et lui fis avec le même état de béatitude qui avait caractérisé ma première expression.

— Gérald Ba… quoi ? tentai-je de reprendre.

— Gérald Barruche !

— Qui est-ce ? demandai-je avec calme.

Le jeune moine me prit par le bras et me tira de force vers l’angle du péristyle. Cette « secousse » me sortit définitivement de mon état de somnolence. Il courut vite malgré que sa robe, qui frottait le sol, menaçait à tout moment d’enlacer ses jambes et de le faire tomber. Nous arrivâmes dans une cuisine étroite et sombre et je pus immédiatement distinguer sur le carrelage un rouleau à tarte, une flaque rouge et le corps d’un homme couché sur le dos, la tête tournée vers le mur du fond.

— Là ! lança alors le jeune moine avec un tremblement dans sa voix.

Un grand frisson me gagna subitement. Deuxième jour au monastère et l’image d’un homme sans vie, ou qui apparaissait comme tel, se tenait face à moi baigné dans son sang.

— Que… que s’est-il passé ? bégayai-je.

— Aucune idée, je l’ai vu là ce matin comme ça en me rendant à la cuisine…

Le jeune moine semblait tétanisé à contempler le moine au sol. Il tira la manche de ma robe et cria :

— Qu’est-ce qu’il faut faire ?

Je m’approchai du corps pour tenter de le diagnostiquer, lorsque j’entendis une voix grave derrière moi :

— Reculez-vous !

Un grand homme au regard noir me fixa. Surpris par son regard et son visage sévère, mon sang se glaça. Je reculai immédiatement vers la porte d’entrée de la cuisine et le grand moine s’avança vers le plus jeune :

— Que s’est-il passé ?

— Je… je… Enfin, nous… commença le jeune moine.

— Alors ? insista le grand moine d’un regard terrifiant.

— Je ne sais pas, reprit-il enfin plus distinctement, je passais à la cuisine et je l’ai vu comme ça… dans cet état…

Un grand froid régna dans la pièce et le jeune moine ajouta :

— Je n’y suis pour rien.

Le grand moine se retourna vers moi :

— Et vous ? Et qui êtes-vous d’abord ?

Je m’efforçai de garder un ton placide et pus enfin m’exprimer distinctement :

— Je m’appelle Jacques-Bertrand, je suis arrivé hier et…

— Est-ce qu’on peut m’expliquer ce qui s’est passé ici ? me coupa avec fureur le grand moine.

Son regard terrifiant se posa sur nous. Afin de l’éviter, je me tournai vers le corps inanimé qui se trouvait sur le carrelage au fond de la pièce. C’est comme si on l’avait un instant oublié.

— Rien, reprit le jeune moine, nous n’en avons aucune idée… Nous l’avons trouvé… enfin, je l’ai trouvé dans cet état. Je suis allé demander de l’aide à ce jeune garçon qui est immédiatement accouru jusqu’ici…

Le grand moine fit une moue étrange, comme s’il demeurait sceptique par rapport à la version du jeune moine qui ne l’avait pas convaincu. Tout à coup, un remue-ménage se fit entendre au niveau du cloître et plusieurs moines déboulèrent dans la cuisine. Je vis apparaître sur leurs visages des signes de grande inquiétude, des airs coupables et tétanisés ; enfin certaines mines apparurent horrifiées. J’entendis ensuite des :

— Hoooo !

Et d’autres voix s’élevèrent ensuite :

— Aaah !

Il y eut ensuite un brouhaha intégral, les moines se bousculèrent à l’entrée pour contempler ce funeste spectacle. L’image de cette scène fit penser un instant à l’apparition de rois mages visitant l’enfant prodige, si tant est que la trame n’en fût aujourd’hui nettement plus dramatique. Le grand moine sortit de ses gonds et cria :

— Dehors ! Tout le monde dehors !

Le jeune moine et moi-même sortîmes les premiers de la pièce. Le grand moine resta à l’intérieur, appela deux autres moines à rester à ses côtés et claqua la porte ensuite. Je me trouvai à l’extérieur face au jeune moine et contemplai son visage devenu blanc :

— Qu’allons-nous faire maintenant ? lui demandai-je.

— Je… je ne sais pas, attendre probablement…

Il y eut un moment de silence.

— Connaissiez-vous cet homme ?

— Qui ? Gérald Barruche ?

— Oui.

Le jeune moine plongea sa tête dans les mains, se frotta les yeux en vue de reprendre ses esprits :

— Bien sûr, tout le monde le connaît. C’était… enfin c’est un moine pieux, reprit-il.

Vu l’état toujours incertain dudit Gérald Barruche qui gisait au sol dans la cuisine, il était effectivement difficile de savoir s’il fallait parler de lui au présent ou au passé.

— Oui, reprit encore le jeune moine après un long silence, Gérald Barruche est un homme bien apprécié de tous… je ne comprends vraiment pas ce qui a pu se produire dans cette salle ni qui est la personne qui aurait pu agir de cette façon envers lui.

Je tremblais à ces propos et ne savais comment aborder le jeune moine qui me parut de plus en plus tourmenté.

— Avez-vous une idée de ce qui a pu se passer dans cette pièce ?

— Aucune ! fit-il d’un ton abrupt. Tout ce que je peux vous dire c’est qu’il s’est toujours trouvé ici pour boire son vin en cachette… Enfin… il pensait le faire à l’insu de tous, mais personne n’en était dupe. Ni moi d’ailleurs, je l’ai souvent observé, quand il venait ici. Il enfreignait peut-être les règles, mais ne causait aucun tort à personne. C’est un moine alcoolique, mais gentil et généreux. Je ne vois vraiment pas qui aurait pu s’en prendre à lui… ni pour quels motifs…

— Pensez-vous qu’on peut déjà conclure à une tentative de crime ? demandai-je.

Évoquer ce simple fait me fit trembler.

— Je ne suppose rien, fit le jeune moine, mais vous avez vu comme moi… le rouleau à tarte, la mare de sang… Croyez-vous qu’il ait pu se faire ça tout seul ?

— C’est effectivement peu probable…

Nouveau silence.

— Et ce grand moine, qui est-ce ? demandai-je.

— Lui ! C’est l’abbé Joseph. C’est en quelque sorte le grand responsable du monastère, celui qui a toute autorité en ces lieux… D’ailleurs, si je peux te donner un conseil, ne cherche pas trop à le contrarier…

Était-ce un avertissement que me donnait ce jeune moine par rapport à cet abbé ? Fallait-il s’en méfier ?

— Tu es nouveau n’est-ce pas ? me questionna alors le jeune moine.

— Je suis arrivé hier. Je m’appelle Jacques-Bertrand.

— C’est un bien curieux nom !

— Et vous ? Comment vous appelez-vous ?

— Moi, c’est Julien, et tu peux me tutoyer !

Ainsi les présentations étaient faites.

7

Benjamin Britten distribue cinq cartes. Il faut recommencer l’opération. Mais pour du vrai cette fois. Les cinq cartes n’ont toutes rien à voir entre elles. Il s’agit de dessins relevés dans des tons couleur pastel pour la plupart et qui évoquent des lieux tous différents. D’autres cartes sont d’aspect plus sombre, plus difficilement identifiable. Parmi les cinq cartes tirées au hasard sur un jeu complet de cartes, l’ordinateur de l’émission en sélectionne deux qui, une fois rassemblées, permettent de constituer une piste pour les candidats. Sur base des deux cartes, on demande de faire appel à leur créativité. Ils doivent trouver une bonne réponse et peuvent se concerter, former des alliances ou agir seuls. Les candidats n’ont plus que trois chances pour trouver l’arme du crime.

— Pas de panique surtout ! Agissez avec intelligence ! lance Benjamin Britten avec le ton rassurant et enjoué à la fois. Il se tourne ensuite vers la caméra : lequel de ces candidats, cher public, sera à même de relever l’intrigue ? poursuit-il.

Suspens. L’ordinateur de l’émission défausse trois cartes et les supprime. La première carte tombe : elle est très sombre, difficilement visible : il semble se dessiner une ossature en bois et un reflet dans un miroir d’une structure. Quelques reflets blancs se projettent sur ce qui paraît être un plafond. Au premier coup d’œil, cette carte n’est pas facile à identifier. J’observe Jeanine qui murmure dans l’oreille de Lucie et qui fait une mine hésitante suivi d’un petit pincement de la tête. Martin et Hervé ne se concertent pas. Martin regarde Benjamin Britten d’un air vide et hébété. Des gouttes de sueur sont visibles sur le haut de son front. Hervé ne dit rien. Le présentateur se dirige vers les candidats en énonçant :

— Vous avez eu le temps de lancer vos premières hypothèses ?

Il se tourne vers Jeanine et Lucie qui se considèrent d’un air complice. Jeanine, l’enseignante, renvoie à Benjamin, d’une manière fluide et avec une assurance qui dénote de ses opposants :

— Nous choisissons de prendre le temps de la réflexion, monsieur Britten.

Lucie acquiesce d’une mine quelque peu gênée. Benjamin Britten se tourne vers son public et obtempère face à la caméra d’un visage mystérieux ; son sourire carnassier disparaît durant quelques instants. Il porte ensuite une main près de sa bouche, tourne le dos à ses candidats, fait mine de murmurer un secret à ses auditeurs :

— Il semble que l’on voit apparaître une première alliance entre les équipes… mais shhhtt… dites-moi si je me trompe ?

Lucie et Jeanine, percevant immédiatement la plaisanterie du metteur en scène, esquissent un sourire et se lancent des regards complices. Martin jette, quant à lui, des regards dans les quatre coins de la pièce. Hervé ne dit toujours rien. Le public se met à rire timidement, et Benjamin Britten de reprendre immédiatement, avec tout l’art de l’intrigue qui le caractérise :

— Revenons aux choses sérieuses ! Ordinateur, auriez-vous l’obligeance de nous faire parvenir une autre carte afin d’aider nos enquêteurs à la recherche et à la découverte de l’arme de cette énigme ?

Au fond, si je trouve ridicule le fait que Britten reprenne chaque fois cette intonation à l’identique, je trouve tout aussi grotesque ce jeu de questionner son ordinateur en le vouvoyant. Mais l’émission se laisse regarder, c’est un fait. Et puis on commence à le connaître ce personnage qu’est Britten. Ce qui suit est tout ce qu’il y a de plus prévisible : la lumière qui se distille, la musique inquiétante qui reprend et Benjamin Britten qui disparaît temporairement dans l’obscurité. La carte suivante finit par sortir : une image floue qui ressort parmi les différents dessins couleur pastel présentés au début. L’image est on ne peut plus explicite : de loin il s’agit inévitablement d’un couteau. La forme de ce couteau bleu ciel est déposée sur un fond blanc, granuleux, aux contours floutés. Jeanine et Lucie se remettent à chuchoter. Martin paraît être pris entre deux feux ; il tourne le visage vers les filles puis vers Hervé, ne sachant vers qui se diriger. Lucie et Jeanine semblent s’être coalisées pour cette épreuve. Hervé regarde attentivement en face de lui.

Il ne dit rien.

8

Je n’avais pas dormi de la nuit. L’image de ce moine, ce Gérald Barruche qui gisait au sol de la cuisine avait profondément marqué mes esprits pour ne pas dire complètement tourmenté. Et cette vue cauchemardesque n’avait pu quitter mon esprit si bien que j’en fis des rêves étranges, me demandant même parfois si tout ceci avait été bien réel.

Au réveil, je me rendis directement en direction du réfectoire en empruntant le fameux escalier en colimaçon. Alors que je déambulais dans le couloir, je scrutais le visage des moines, les dévisageai tel un étranger. Je ne sus dire s’ils avaient été conscients ou non de la tentative de crime ou de ce qui m’apparaissait comme tel. Il m’apparut néanmoins, sur base de leurs apparences et leurs expressions, que s’ils avaient pu en être avisés d’une quelconque façon, ce fait ne les avait pas bouleversés outre mesure. Il y avait certes les moines qui s’étaient rendus hier dans la cuisine, mais d’autres avaient probablement été tenus au secret.

Un brouhaha résonna comme une cacophonie dans le réfectoire. Vu de loin, ce tohu-bohu général pouvait s’apparenter à des bourdonnements d’abeilles dans une ruche : les moines y déambulaient et palabraient sans discontinuité. On était loin du silence monacal que j’avais tant imaginé avant de me rendre en ces lieux. Vint un tintement répété d’un couvert sur un verre qui fit stopper net les bourdonnements. Les moines se regroupèrent tout à coup au milieu de la pièce dans un long silence rendant ainsi, à Dieu et à son édifice, la paisibilité de leurs âmes. L’abbé Joseph se tint au milieu des moines, couteau et verre en main, et lança brusquement un :

— Mes frères ! Notre très aimé moine Gérald Barruche a été victime d’un accident hier dans la matinée. Ceux qui lui ont porté assistance seront remerciés, les autres qui auraient aimé le soutenir pourront encore me faire parvenir leurs intentions. Mais je veux vous rassurer, il devrait bien se porter. Un incident est certes arrivé en ce lieu, ce qui est rare il est vrai, mais gardez votre calme ! Nous veillerons, chacun d’entre nous, à faire perdurer la quiétude de ces lieux.

— Que savez-vous de plus ? osa un moine qui leva timidement la main.

— Je n’en ai aucune idée. Mais sachez que tout soutien envers lui sera grandement apprécié par la communauté. Pour ceux qui le peuvent, priez ! Pour les autres, ayez une pensée aimable pour lui.

Un moine frêle se risqua néanmoins à interpeller davantage l’abbé Joseph :

— Nous avons cru comprendre qu’il avait reçu un coup… oui, un coup de bâton sur la tête ! lança-t-il d’une voix incertaine.

Mais l’abbé y mit un terme en prenant un ton péremptoire :

— Maintenant, il suffit ! Pas de conclusion hâtive ! Gérald Barruche est en de bonnes mains. Il en sera remis à Dieu l’étude de son sort. En attendant, notre tant aimé moine est vivant, bien vivant ! S’il est, d’après mes sources, en convalescence, il s’en remettra ! Car notre aimé Barruche est un moine résilient et fort, dans l’âme et dans l’esprit. Et sa force, accompagnée de sa volonté l’aideront à surmonter cette épreuve…

Un autre moine s’avança encore, malgré tout :

— En savez-vous plus l’évolution de son état, cher Maître ? Pourriez-vous nous tenir informés de celle qui…

— J’en finirai là-dessus ! coupa l’abbé Joseph. Vous serez au courant, en temps et en heure, de l’évolution de son état, mais de grâce, n’ayez rien à craindre… En attendant, prenez place mes chers frères et bénissez ce repas, dans la communion et dans la paix.

Les moines reprirent leur place dans le calme. Il se lisait sur les visages de ces derniers de l’inquiétude et de la peur ; comme si un mauvais sort, telle une épidémie, s’était abattu sur le monastère. Même Julien s’approcha vers moi et me fit cette remarque avec un ton proche du sarcasme :

— Et oui, Jacques-Bertrand, as-tu vu comme moi tous ces moines pris de panique ?

Je me retournai vers lui surpris par l’apostrophe.

— Il faut dire qu’on n’a jamais rien vu de tel ici, à Roch, poursuivit-il.

Il marqua un temps d’arrêt et esquissa un léger sourire au coin des lèvres :

— Et voilà que pour toi, tout ça te tombe dessus ! Paf ! dès ton deuxième jour.

Il reprit son sérieux avant de continuer :

— Mais qui sait… peut-être est-ce toi, l’esprit malin qui a pénétré ces lieux… le fauteur de trouble ?

Julien contint un rire et, ne me voyant pas tant amusé, exulta tout à coup :

— Mais non, mais non, je rigole bien sûr, je rigole ! répéta-t-il en riant. Tu verras, tout cela sera bientôt oublié. Et, blague à part, j’espère que tu te plairas ici !

Il changea brusquement de sujet :

— Sinon, t’as bien dormi ?

— Je pense surtout que je ne suis pas encore bien réveillé, répondis-je.

— Qu’as-tu de prévu pour aujourd’hui ?

— Rien, dis-je sur ce qu’il m’apparaissait être une évidence. En effet, il me semblait n’y avoir pratiquement rien à faire ici.

— Je peux te faire visiter la bibliothèque si tu veux ? Et à la fin de la journée, nous pourrions visiter les jardins ! Qu’en penses-tu ?

Je ne m’étais en effet pas encore familiarisé avec le « programme ».

— C’est d’accord !

Ainsi, après avoir mangé, Julien et moi nous dirigeâmes vers le cloître, longeâmes les marches d’un grand escalier en pierre rénové récemment. Une grande porte en chêne arrêta notre pas. Julien la poussa et je découvris une vaste pièce où s’étendaient, sur plusieurs étages, des paliers en bois et de grandes étagères qui grimpaient jusqu’aux larges voûtes qui soutenaient le toit. De somptueux vitraux se tenaient de part et d’autre de la pièce : les uns donnant vue sur le grand jardin qui devançait la forêt et, les autres, sur le péristyle et la nef de l’église qui se trouvaient un peu en retrait de l’entrée principale. Julien me fit la présentation des livres et de leurs classements : par ordre alphabétique et selon les thèmes des ouvrages empruntés. Nous parcourûmes ensemble ce lieu qui m’apparut fastueux quoiqu’impressionnant : tant par sa grandeur que par ses décors si majestueux ou encore par le nombre considérable d’ouvrages qui ornaient chaque étagère.

Nous vîmes de dos le frère André au premier embranchement. Je le reconnaissais : c’était le frère à moitié sourd qui m’avait accueilli le premier jour de mon arrivée en ces lieux. Julien le présenta de loin comme un rat de bibliothèque et m’informa qu’entre les laudes et les vêpres, le frère André ne quittait pas cette pièce de la journée. Il me chuchota que ce dernier consultait en permanence toute une série de psaumes liturgiques qu’il connaissait par cœur et s’aventurait aussi sur les lectures de grands penseurs tels Aristote, Platon ou Thomas d’Aquin dont il avait plus d’un avis sur le sujet. Bref, un puits de science. N’y connaissant rien à propos de tous ces auteurs, je vis dans le frère André une référence intéressante pour mes futures études. Lorsque Julien marcha dans sa direction, prêt à me le présenter, je lui fis comprendre que ce n’était pas nécessaire : nous avions déjà fait connaissance et il avait sûrement oublié mon prénom. Une prochaine fois peut-être ! Nous fîmes plusieurs fois le tour de la pièce ensuite et Julien m’expliqua avec patience l’utilité et la fonctionnalité de chaque recoin de la bibliothèque. Il me conduisit vers ses étagères et ses couloirs interminables. Je me perdis bientôt dans ses embranchements et intersections multiples qui cachaient à chaque angle des étagères fournies en livres.

À la fin de la présentation des lieux, Julien retourna sur le perron, derrière la grande porte d’entrée. Il conclut avant de prendre congé :

— J’espère avoir pu t’aider et te souhaite un bon temps d’étude !

Je le remerciai et, avant de repartir, il me fit encore :

— À ce soir pour aller visiter les jardins.

Ce lieu époustouflant me fit bien vite oublier mes nuits sombres, l’image de ces étranges moines ou encore de ce corps gisant dans la cuisine que j’avais pu apercevoir la veille. Ainsi, se trouvaient, dans cette vaste pièce, tous les outils qui me permettraient de comprendre la métaphysique ou l’étude de ce monde par le biais de grands auteurs. Je contemplai avidement tous ces ouvrages et fus pris, comme tout à coup, par une illumination céleste. Il s’y dégageait une force étrange : celle de la pensée et du savoir sur le monde. Ce n’était pas une révélation nouvelle, mais un sentiment qui s’exacerba, précisément à cet instant, à la vue de tous ces livres. Perpétuellement en quête de moi-même, il y avait, dans tous ces ouvrages, les réponses à toutes mes questions. Et, ces livres, outils de liberté intemporels, allaient ainsi me guider vers le chemin de la raison.

J’en étais intimement persuadé.

C’est alors que je bifurquai vers les étagères sans buts ; hormis ceux de contempler, tel un enfant émerveillé, les imposantes étagères remplies de livres. Je me remémorai les explications de Julien à propos des classements. Je suivis, de mémoire, toutes ses indications à la lettre tout en me baladant entre les étagères. Ainsi, je me rendis à la lettre « A » pour les livres d’Aristote. Ce nom m’était venu à l’esprit en repensant au frère André et sa passion pour la métaphysique. Arrivé à l’emplacement idoine, je pus observer un classement très complet et très ordonné de l’œuvre majeure d’Aristote. Je feuilletai quelques minutes un livre pris au hasard et le remis délicatement à sa place ensuite, dans l’ordre imposé et tel que me l’avait recommandé Julien.

Je me dirigeai ensuite en direction de la troisième rangée, soit à la lettre « T ». Je m’y arrêtai un instant, levai les yeux et contemplai l’immense colonne au-dessus de moi remplie de livres qui se bousculaient les uns les autres. Mon regard se posa ensuite sur une Pléiade face à moi. Les livres qui se prolongeaient sur toute la longueur de l’étagère y étaient symétriquement rangés sur la planche. Un ouvrage m’intrigua cependant. En effet, contrairement aux précédents livres, la tranche de celui-ci dépassait du rayon. Il était également en plus mauvais état que ses voisins : sa couverture était effritée par endroit (laissant un petit amas de poussière sur la planche de l’étagère) et certaines pages étaient déchirées. Autre curiosité, le livre se trouvait au mauvais endroit. En effet, sur la tranche je pus y lire un nom :

« T.HINGS. »

Je pris l’ouvrage et contemplai la couverture. Il n’y avait pas de titre. Je tentai de l’ouvrir, mais la reliure était défectueuse si bien que le livre manqua de s’effriter entre mes mains. Interpellé par son apparence, j’étais également curieux de savoir ce qu’il pouvait contenir. J’humidifiai ainsi mon doigt en vue de l’ouvrir délicatement et de tourner les pages sans les abîmer. Au moment de l’ouverture, je sentis alors une ombre planer derrière moi. À peine eus-je le temps de me retourner, qu’une main passa par-dessus mon épaule. La grande main saisit le livre et l’arracha de mes mains. Le geste brusque fut accompagné d’une voix grave :

— Donne-moi ça !

Je me retournai effrayé et vis un homme m’observer avec des yeux sombres.

Aucun doute, il s’agissait de l’abbé Joseph. Cet abbé qui, ce matin encore, se trouvait au réfectoire. J’étais très curieux de le trouver ici même, à cet instant. M’avait-il suivi ? M’épiait-il ?

Et enfin, pourquoi m’avait-il arraché ce livre de mes mains d’un air si contrarié ?

Il me dévisagea longuement d’un air impénétrable et froid. Je ne sus que dire ni que faire et le contemplai sans rien dire.

— Va-t’en ! me fit-il ensuite avec autorité.

Je ne compris pas son comportement ni cette animosité soudaine. Et, au fond de moi, je me demandais ce que j’avais pu faire de mal. Je me rendis en direction des tables en vue de quitter la pièce. À hauteur d’un pupitre, j’aperçus trois moines dont le frère André tourner leur tête dans ma direction. J’avançai à pas précipités vers la sortie. Et, en moi-même, je me dis « c’est idiot ! ». En effet, pourquoi devais-je me sentir gêné face à eux ? Passé les tables, je me retournai et croisai, au loin, le regard de l’abbé Joseph. Je rougis lorsque je le vis froncer les sourcils dans ma direction. Et pourtant, je ne comprenais toujours pas ses attitudes envers moi. En effet, Julien ne m’avait pas expliqué que certains ouvrages étaient la propriété exclusive de l’abbé ni de certains moines. Et quand bien même, la bibliothèque était publique de sorte que l’accès aux ouvrages était libre à tous. Tout ceci n’avait aucun sens ! Je m’assis, pris une revue au hasard, l’ouvrit et cachai mon visage entre les pages dès lors que le frère André vint dans ma direction. Il passa à mes côtes puis claqua la porte. Je pointai ensuite mon regard en direction des étagères. L’abbé Joseph ne s’y trouvait plus.

Lorsque la bibliothèque devint à nouveau calme, je me levai et me dirigeai vers la sortie. Des voix se firent entendre dans une alcôve au coin, près de la sortie. Les voix provenaient bien de cette pièce reculée, en retrait par rapport au mur d’entrée. J’en entendis d’abord une que je ne reconnus pas. Elle était grave bien que l’homme s’exprimât d’un ton assez bas, comme si un chuchotement voulut murmurer un secret :

— Comment se fait-il qu’on y ait encore touché ? fit la voix.

L’autre, plus douce, était sans nul doute celle de l’abbé Joseph :

— Je n’en ai aucune idée. Heureusement que je suis venu à temps… Tout ça va encore nous attirer des ennuis…

Un bruit de chaise résonna dans la bibliothèque. Des pas précipités vinrent dans ma direction. J’entendis un grondement et décelai un :

— Qui va là ?

Je courus vers la sortie, fermai la grande porte de la bibliothèque, dévalai les marches vers le grand escalier en colimaçon et fonçai en direction de ma chambre. J’accélérai et traversai le grand couloir comme une flèche en regardant derrière moi afin de vérifier que je ne fus pas suivi. À peine entré dans ma chambre que je claquai la porte et fermai le verrou. Je priai pour que les moines ne m’eussent pas suivi ni entendu.

Je pris une profonde inspiration derrière la porte. Mes mains tremblaient. Et en moi-même je me dis : « Que se passe-t-il ici ? ».

9

Le suspense est à son comble : les candidats n’ont plus que trois chances. Trois chances au total pour retrouver l’arme ou le moyen de cette énigme comme le dit si bien Britten. Et s’ils n’y parviennent pas, il faut tout recommencer : l’ordinateur passera à l’intrigue suivante et les candidats auront d’autant plus de mal à résoudre l’affaire. À supposer qu’ils trouvent le lieu et le coupable, sans la preuve de l’arme, il faut tout reprendre à zéro pour avoir tous les éléments à charge ; à partir d’autres indices, tout aussi compliqués, tout aussi farfelus. Pour aider les candidats dans cette mission impossible, Benjamin Britten projette à l’écran un tableau composé d’objets où l’on peut y voir quarante armes, toutes différentes et dans toutes les catégories possibles, que ça soit de l’arme blanche à l’arme à feu. Benjamin Britten à l’art maîtrisé de faire patienter son public. Il relance des effets sonores, fait gesticuler son micro, sème le doute en permanence avec ses mimiques :

— Je vous laisse cinq minutes pour relever ce défi ! peut-on l’entendre dire. Aidez-vous du tableau et réfléchissez ! Quelle est l’arme du crime sur base de ces deux cartes ?

Lucie et Jeanine se concertent. Elles savent qu’en formant une alliance elles peuvent combiner, s’échanger leurs idées et sans doute avoir une plus grande opportunité de victoire, tout en n’utilisant qu’une seule chance. Sans doute devront-elles se partager les points, mais ça leur laisse une possibilité d’écarter leurs adversaires et de s’assurer une place en finale. Une tactique comme une autre. Après tout, elles étaient en tête dans les sondages. Il y a, dès lors, de fortes probabilités qu’elles devancent leurs concurrents. Mais à ce stade du jeu, tout est encore imaginable. Tout est possible. Martin paraît toujours aussi perdu. Il transpire, lance des regards à gauche à droite en permanence. Il est pris par toute une série de tics nerveux ; il a la bougeotte, on sent qu’il ne tient plus en place. Martin relève son cou, observe les deux filles qui font des messes basses. Il donne l’impression d’être énervé, voudrait participer aux secrets qu’elles se confient, mais elles lui tournent le dos. Il a subitement l’air d’avoir des vertiges si bien que Benjamin Britten se sent obligé d’intervenir :

— Martin, ça va ? tout se passe bien ?

Martin se redresse à nouveau, fixe tant et plus le présentateur. C’est comme s’il redescendait tout à coup d’un nuage ou d’une autre galaxie. Il doit à présent faire face à la réalité. Le chrono tourne. Il faut réfléchir, ne pas perdre de temps, l’enjeu de la partie se trouve peut-être maintenant. Il bégaye, on a du mal à l’entendre :

— Ça… ça va… Je suis juste un peu perturbé.

Benjamin Britten fait un pas en arrière, il a l’air à présent plus apaisé. Il fixe à son tour Martin en temporisant avec ses mains.

— Soufflez, Martin, respirez. Il faut rester concentré. Ne vous laissez pas perturber par votre entourage.

Martin acquiesce d’un signe de la tête, baisse les yeux, les bras tendus sur le pupitre comme pour se maintenir. Il essaie tant bien que mal de refaire surface et de rentrer dans la partie. Le chrono tourne encore et toujours, deux minutes viennent de passer. Deux minutes qui semblent durer une éternité pour les candidats, mais en même temps la présence de Benjamin Britten à l’écran captive le public. La musique stressante reprend : des sortes de battements de tambour de plus en plus rapides mêlés à des grincements de cordes font davantage penser à une musique de film d’horreur. La caméra survole les candidats et passe enfin devant Hervé. Il est toujours aussi placide, toujours aussi calme. Taiseux.

Hervé. C’est précisément lui qui, parmi tous les candidats, retient le plus mon attention. Il a l’air réfléchi, concentré. Il ne dévoile rien de son jeu ni de sa personnalité. On ne peut pas dire qu’il est paniqué, comme Martin semble l’être. On ne sait pas dire non plus s’il a déjà une idée derrière la tête. Impossible de savoir ce qu’il pense. Il ne dit tout simplement rien. La caméra fait un rétropédalage pour présenter une vue en arrière-plan : elle se dirige ensuite vers Jeanine et Lucie qui chuchotent encore et toujours entre elles. Le présentateur demande à l’ordinateur de faire un nouveau zoom sur les cartes pour que le public puisse à nouveau les consulter. L’arme blanche couleur pastel et la carte sombre doivent, ensemble, permettre de trouver l’arme du crime. On frise entre l’évidence et la subtilité. Que faut-il répondre ? Ce n’est certainement pas si évident que ça en a l’air. Il faut au moins qu’un des candidats puisse trouver la bonne réponse. Car au-delà des points individuels, il y a aussi des points par équipes. Tout est donc question de tactique. Si l’équipe trouve, ils obtiennent chacun des points et le candidat qui donne la bonne réponse a droit à un bonus d’un point de plus. Mais même à supposer que l’égalité ne puisse véritablement départager les candidats dans un premier temps, le jeu avance et ils ont peut-être encore la possibilité de se rattraper par la suite. La solution du couteau semble glisser sur les lèvres de chacun des candidats et du public ; car si l’on se réfère à la deuxième carte, même si elle est floue, ça paraît on ne peut plus évident. Mais s’il faut la comparer à la première carte qui est sortie, on n’y voit pas forcément le lien. Où est le piège ? Le délai est écoulé. Jeanine, impatiente, clique sur le bouton-poussoir de son pupitre, ne pouvant visiblement attendre plus longtemps. Pour valider les points de sa coéquipière, elle appuie également sur son bouton-poussoir :

— Une machette !

Un silence retentit dans la pièce. Les regards des candidats se tournent vers Jeanine. Tout le monde attend l’explication. Benjamin Britten se lance :

— Pouvez-vous m’en dire plus ?

— Bien sûr, répond alors Jeanine, imperturbable : la première image est un couteau, mais il est pris de loin, on ne le distingue pas très bien. Il est en réalité beaucoup plus grand que ce que la photo nous fait voir, voilà pourquoi l’image est floue. La machette sert aussi à couper du bois dans les forêts, d’où la référence à une planche de bois sur la deuxième photo plus sombre. Lucie et moi pensons qu’il s’agit bien de l’arme du crime. Nous votons la photo 14 sur votre tableau des éléments de preuve.

En moi-même, je me disais que ces devinettes par photos pouvaient dire tout et n’importe quoi. Ce jeu est décidément absurde. Mais chapeau à Jeanine d’avoir déjà pu argumenter de la sorte et trouver un lien sur base de ces indices si éclectiques. Sa réponse semble être la plus cohérente au regard des éléments à disposition. Et pourtant, le présentateur fait la grimace. Ce n’était pas la bonne réponse.

— Il ne vous reste à présent plus que deux chances !

10

Il y règne comme une atmosphère particulière en ces lieux. Je ne sais dire si c’est cet endroit ou ces rencontres étranges qui me mettent dans une situation inconfortable. Les événements se dénouent d’une façon curieuse. Est-ce un hasard malencontreux ? Il y a des jours comme celui-ci où l’on pense que l’avenir appartient à un coup du sort… impossible à prédire…

***

Comme convenu, le soir venu j’allai rejoindre Julien qui me présenta vers les jardins du monastère. Nous commençâmes le tour du propriétaire par les abords de l’entrée principale. Le soleil descendit en direction des bois. La nuit allait bientôt tomber. En quittant un chemin en pavé, Julien mit sa capuche et leva sa robe lorsqu’il fallait affronter une parcelle d’herbe humide :

— Attention où tu mets les pieds, m’avertit-il.

Mais au moment où il me fit cette remarque, sa robe avait trempé dans une flaque.

— Tu es sûr que ça va ? lui demandai-je.

— Pas de problème, me répondit-il à moitié gêné. Viens plutôt par ici.

Nous nous avancions en direction d’un sol plus meuble cette fois-ci et pénétrions dans une petite cour :