De la démocratie dans les sciences - Léo Coutellec - E-Book

De la démocratie dans les sciences E-Book

Léo Coutellec

0,0

Beschreibung

Pour une renouvellement éspitémologique

Sans répit, nous assistons aux collusions fatales entre certaines façons de faire de la science et les industries ou les États soumis aux règles d’airain du profit. Cette science dévoyée, abandonnant l’idée d’une exploration du monde pour l’honneur de la connaissance, tend à remplacer dans les têtes comme dans les instances de décision une science éthiquement responsable. Cette situation ne peut que s’aggraver, si l’on n’y prend pas garde et si l’on ne se munit pas d’outils idoines pour y faire face. Issues de la science fondamentale ou dûment inventées pour des buts précis, les techniques les plus bouleversantes, anthropologiquement parlant, sont déjà présentes ou susceptibles d’être mises au point dans quelques années. Ces techniques sont là tandis que les moyens d’en comprendre tous les tenants et aboutissements et de les circonscrire sont sous-développés. L’ouvrage de Léo Coutellec se veut une contribution pour repenser les rapports entre sciences et éthiques, et ainsi avancer vers ce qu’il appelle une « démocratie épistémique ». En démontrant l’insoutenabilité d’une science contre l’Homme, la visée est de réunir-sans-unifier ce qui, dans la science, est de l’ordre de l’épistémique, du technique et de l’éthique. Pour ce faire, l’auteur procède par étapes, travaillant préalablement et en profondeur sur deux espaces  : épistémologique et éthique. Il ne saurait être question de la fin de l’épistémologie mais de la nécessité de son renouvellement. Celui-ci passera, et il s’agit là de la thèse principale de cet ouvrage, par de nouveaux rapports avec l’éthique. L’auteur donne à cette thèse le nom d’« intégrité épistémique et éthique des sciences ». En épistémologie, il s’agit d’identifier et de reconnaître la matérialité plurielle constitutive des sciences. Avec l’hypothèse d’un « pluralisme épistémique ordonné et cohérent », Léo Coutellec démontre que la pensée épistémologique associée aux sciences et aux techniques contemporaines ne se résume pas à une opposition entre positivisme et relativisme. 

L’ouvrage de Léo Coutellec se veut une contribution pour repenser les rapports entre sciences et éthiques, et ainsi avancer vers ce qu’il appelle une « démocratie épistémique »

EXTRAIT

De façon générale, l’éthique évolutionniste cherche à introduire le point de vue de l’évolution dans les débats sur l’origine et la justification morale. Elle s’inspire de la biologie évolutive, de la théorie des jeux, de la neurobiologie et d’autres domaines scientifiques pour aborder des questions traitées en philosophie morale. Ainsi, selon les partisans de l’éthique évolutionniste, « les valeurs et normes morales peuvent trouver un ancrage dans les données factuelles ; elles dépendraient directement de la manière dont la nature nous a façonnés ». Nos jugements ou comportements moraux seraient donc le produit de la sélection naturelle, inscrits dans une « nature humaine », un ensemble de propriétés biologiques de l’être humain. La morale est alors considérée soit comme une propriété intrinsèque à la nature humaine, soit comme une fonction biologique, soit comme un paramètre adaptatif.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Léo Coutellec est chercheur et enseignant en philosophie des sciences et des techniques à l’Insa (Institut national des sciences appliquées) de Lyon et à la faculté de philosophie de Lyon 3. Il travaille actuellement au renouvellement de la pensée épistémologique dans ses liens avec l’éthique. Ses recherches visent à définir les conditions d’une démocratie épistémique et s’articulent autour de la question suivante : sous quelles conditions l’intégrité des sciences peut-elle être tout autant épistémique qu’éthique ?

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 629

Veröffentlichungsjahr: 2018

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Léo Coutellec

De la démocratie dans les sciences

Epistémologie, éthique et pluralisme

2013

Copyright

© Editions Matériologiques, Paris, 2016 ISBN numérique : 9782919694174 ISBN papier : 9782919694327 Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.

Présentation

Sans répit, nous assistons aux collusions fatales entre certaines façons de faire de la science et les industries ou les États soumis aux règles d’airain du profit. Cette science dévoyée, abandonnant l’idée d’une exploration du monde pour l’honneur de la connaissance, tend à remplacer dans les têtes comme dans les instances de décision une science éthiquement responsable. Cette situation ne peut que s’aggraver, si l’on n’y prend pas garde et si l’on ne se munit pas d’outils idoines pour y faire face. Issues de la science fondamentale ou dûment inventées pour des buts précis, les techniques les plus bouleversantes, anthropologiquement parlant, sont déjà présentes ou susceptibles d’être mises au point dans quelques années. Ces techniques sont là tandis que les moyens d’en comprendre tous les tenants et aboutissements et de les circonscrire sont sous-développés.

L'auteur

Léo Coutellec

Léo Coutellec est chercheur et enseignant en philosophie des sciences et des techniques à l’Insa (Institut national des sciences appliquées) de Lyon et à la faculté de philosophie de Lyon 3. Il travaille actuellement au renouvellement de la pensée épistémologique dans ses liens avec l’éthique. Ses recherches visent à définir les conditions d’une démocratie épistémique et s’articulent autour de la question suivante : sous quelles conditions l’intégrité des sciences peut-elle être tout autant épistémique qu’éthique ?

Table des matières

Remerciements

Lorsque j’ai fait parvenir la première version du manuscrit de ce travail à Anne-Françoise Schmid, sa réponse fut : « Bravo, cela te ressemble, nous sommes bien partis. » Il y a dans cette phrase à la fois de la gentillesse, de l’humanité et de la solidarité. Autant de qualités que j’ai pu apprécier dans le travail très coopératif mené avec Anne-Françoise depuis maintenant cinq ans. Ses remarques sur mes travaux sont rarement des critiques mais surtout des façons de m’accompagner dans les choix théoriques que je fais. Anne-Françoise fait partie de ces chercheurs de grande qualité qui jugent le travail des autres pour ce qu’il est et non pour ce qu’il n’est pas par rapport à ses propres perspectives. Je tiens à la remercier de m’avoir démontré, par l’exemple, qu’il était possible de mener en épistémologie et en éthique des travaux à la fois exigeants et innovants, et de le faire en s’inscrivant au sein de dynamiques collectives. Le travail présenté dans ce livre lui doit beaucoup.

Muriel Mambrini, initiatrice et coordinatrice d’un projet de recherche sur les poissons génétiquement modifiés dans lequel elle a engagé l’institution (ANR et Inra) à soutenir un projet résolument interdisciplinaire et le financement d’une thèse en philosophie des sciences, imprègne également une bonne partie de mon travail. Je la remercie vivement pour toute l’énergie et l’intelligence qu’elle a mises au service de cette aventure collective. Je la remercie chaleureusement pour sa gentillesse et son ouverture d’esprit. Deux qualités qu’elle met au service de projets au sein desquels elle occupe une place toujours particulière. Sans forçage, sans injonction, elle parvient à donner une épaisseur incroyable à la démarche de recherche scientifique interdisciplinaire. Les développements présentés dans ce livre doivent beaucoup à la pratique et à la pensée de Muriel.

Je souhaite aussi exprimer toute ma reconnaissance aux membres du réseau Dogmatis (Défi des OGM aquatiques, impacts et stratégies) – et particulièrement Catherine Mariojouls, Laurence Boy, Yves Bertheau, Sandrine Barrey, Thierry Marteu, Marie-Geneviève Pinsart, Isabelle Doussan, Mai-Ahn Ngo, Frédéric Sohm et Lyne Létourneau – pour tous les moments de travail et de convivialité passés ensemble. Je les remercie pour la grande qualité de leurs travaux que j’ai pu apprécier de façon privilégiée pendant quatre ans. Ils m’ont permis de me forger progressivement une culture assez large sur la question des poissons génétiquement modifiés. Je souhaite les remercier de m’avoir donné le goût de la recherche collective et interdisciplinaire.

Ensuite, je souhaite remercier toutes les personnes qui ont contribué indirectement à ce travail : les membres du laboratoire EVS-Itus (UMR 5600) avec qui j’ai pu échanger à propos de mes recherches, notamment à l’occasion des séminaires internes : Isabelle Di Raimondo pour sa gentillesse et sa disponibilité ; les étudiants de l’Insa de Lyon avec qui j’ai pu travailler et dialoguer à l’occasion de mes enseignements en éthique et en épistémologie ; Bernard Pintureau (UMR Inra-Insa) pour la collaboration de recherche passionnante que nous avons engagée ; tous les membres du Petit Collège (Nicole Mathieu, François Laruelle, Yves Germond, Franck Varenne, Jean-Yves Béziau, Anne-Françoise Schmid) de l’Association Natures Sciences Sociétés-Dialogues avec qui j’ai eu le plaisir et le privilège de travailler sur les thèmes de l’interdisciplinarité et de la modélisation ; Sebastian Moser pour sa solidarité conviviale et son soutien estival ; et enfin Nicolas Lechopier pour ses conseils avisés.

Ce livre étant un prolongement de mes travaux de doctorat, mes remerciements vont aussi à tous les membres du jury de ma thèse dont Marie-Geneviève Pinsart, Stéphane Douailler, Olivier Perru, Jean Gayon, Muriel Mambrini, Hubert Charles, Anne-Françoise Schmid et Raphaël Larrère, qui ont largement contribué à améliorer la cohérence d’ensemble de mon travail.

Le travail intellectuel, comme toute œuvre humaine, est le reflet d’un état d’esprit qui dépend en partie des conditions de vie dans toutes leurs dimensions (affectives, matérielles, etc.). En ce sens, je remercie très sincèrement Myriam, ma compagne, pour son soutien, son intérêt et sa patience. Elle a su accompagner la naissance, l’évolution et les intenses moments d’écriture de ce travail en m’apportant beaucoup de confiance et d’écoute. Pour terminer, je voudrais remercier Marius et Éloïse, mes enfants, et leur dire que leur présence a été très importante pour moi ; notamment en me donnant une énergie et une confiance que je n’aurai envisagé avoir.

Préface. D’une science de défis à une science de prise en compte

Nicolas Bouleau [1]

Notre époque est marquée par l’hégémonie du capitalisme entré maintenant dans la phase dite néolibérale, c’est-à-dire mondiale, et conférant une place dominante aux marchés financiers. Comme plusieurs sociologues de la modernité l’ont relevé, grâce à ses deux méta-outils, l’analyse coûts-bénéfices et le benchmarking, le capitalisme est capable de déplacements qui lui permettent de tirer à lui la nouveauté par un processus d’économisation des externalités aussi bien dans le domaine de l’environnement que dans celui de la connaissance ; le bouleversement récent des méthodes d’évaluation de l’enseignement et de la recherche scientifique le montre à l’envi.

Que l’activité des laboratoires puisse être influencée, voire exclusivement pilotée, par des intérêts privés et par conséquent risque d’abandonner les ambitions universalistes et ne plus apporter de lumière aux constituants et au cadre de la condition humaine en tant que telle, ce constat se posait déjà avec toute sa force lors du colloque international de Fontevraud organisé par Jacques Theys en 1996 et intitulé « Quel environnement pour le XXIème siècle ? Environnement, maîtrise du long terme et démocratie ». Il y fut proclamé, quelques années après le Sommet de Rio de 1992, qu’une nouvelle espérance commençait de poindre à l’horizon : le changement climatique fournissait enfin une problématique globale qui garantirait au travail de fabrication et d’utilisation des connaissances une base effective correspondant à l’éthique même de la démarche scientifique à laquelle Jacques Monod, notamment, avait attaché tant de valeur [2] . Les travaux de l’Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC) ont été exemplaires dans ce sillage philosophique jusqu’au tournant hautement révélateur de la conférence de Copenhague de décembre 2009. Aujourd’hui, non seulement les forces économiques ont réintroduit violemment la dynamique délétère des intérêts divergents, mais depuis lors les études économiques sur l’adaptation se sont significativement développées pour comparer diverses politiques énergétiques globales ou régionales et déceler les moins coûteuses parmi celles qui ont un résultat équivalent en termes d’émissions. Les inerties et les capacités d’adaptation sont, dans ces modèles, traduites en coûts afin de permettre des comparaisons. Le bilan n’est pas le même : on fabrique des connaissances qui sont de plus en plus utilisables par les agents économiques pour optimiser leurs anticipations commerciales et leurs implantations.

Sous ce regard, le positivisme ingénu de Claude Bernard ou du Renan de L’Avenir de la Science a perdu toute pertinence, et la complexité du social se pose comme prémisse de toute réflexion épistémologique. Nous sommes aujourd’hui confrontés immédiatement et directement à la grande question de savoir où va la science, où vont les connaissances, comment se répartissent-elles et comment modifient-elles l’agir des hommes ainsi que les concepts philosophiques qui sont leurs cadres de pensée actuels. Ce sont ces questions qu’aborde Léo Coutellec dans cet ouvrage en leur donnant une portée remarquable grâce à l’assise concrète des problèmes qu’il prend comme point de départ.

Une réflexion épistémique me semble importante à faire ici concernant l’aspect combinatoire du génie génétique. Elle apporte une base supplémentaire aux idées développées par Léo Coutellec à partir de l’étude des organismes génétiquement modifiés qui le conduisent à une philosophie pluraliste de la recherche scientifique.

Le processus de passage du génotype au phénotype, c’est-à-dire des séquences des bases de l’ADN jusqu’aux structures moléculaires spécialisées qui constituent les organes fonctionnant dans l’individu adulte, processus complexe de l’ontogenèse par différenciation et interactions chimiques dans un milieu matériel et énergétique, ce processus s’apparente à la déduction d’un théorème dans un système axiomatique formalisé. Je dis « s’apparente » car les spécificités des deux situations sont évidentes et ne permettent en aucun cas de réduire l’une à l’autre. Mais l’analogie est suffisante pour induire à partir des travaux des logiciens sur les systèmes formels une lecture qui dissipe quelques préjugés réductionnistes.

Ma démarche sur ce point est celle d’un modèle au sens où ce terme est employé dans la science. Prenons un exemple : la mécanique statistique ayant interprété la pression des gaz, la température et les autres grandeurs thermodynamiques par des propriétés liées au mouvement des particules de matière, leurs chocs, leur énergie, etc., il y avait contradiction apparente entre le caractère réversible des lois de la mécanique et les faits macroscopiques observés. Si on place des gaz différents dans deux compartiments d’un récipient qui communiquent, au bout d’un certain temps les deux gaz se mélangent. Ils ne se séparent plus spontanément pour revenir chacun dans leur compartiment. Le modèle d’Ehrenfest est une représentation simple, grossière, d’une situation analogue qui fait apparaître pourquoi il n’y a là aucun paradoxe. Il omet les mouvements et les chocs et se borne à tirer au hasard une particule à chaque unité de temps et à la changer de compartiment. Les calculs sont aisés à mener et montrent que l’irréversibilité macroscopique n’est qu’apparente, le système revient à son état initial, mais après une durée si vertigineusement longue que cela ne se produit pas en pratique. Le modèle montre un monde simplifié, analogue à la situation étudiée, qui donc fait sens par cette ressemblance et éclaire le praticien par l’aisance qu’il a à l’appréhender. Il s’agit là de l’acception « scientifique » du terme de modèle. Celui sur lequel je veux m’appuyer concerne l’étude logique des systèmes axiomatiques.

Ce que les grandes découvertes des années 1930, dues à Kurt Gödel, Alonzo Church et Alan Turing selon trois approches convergentes, ont établi fondamentalement est que – pour des systèmes d’une complexité égale ou supérieure à l’arithmétique formelle décrite par les neuf axiomes de Peano – la production de conséquences est un processus parfaitement automatisable et mécanisable, mais qu’en revanche la question de savoir si tel énoncé donné est ou non l’aboutissement d’une chaîne déductive, c’est-à-dire d’une démonstration, cette question ainsi posée n’est pas soluble par un algorithme. En mathématiques formalisées, les machines peuvent produire des théorèmes, mais la question de savoir si tel énoncé est un théorème ou non n’est pas soluble par des procédés mécaniques. C’est une des raisons pour lesquelles les mathématiciens ne travaillent pas sur la combinatoire logique des signes mais grâce à du sens attribué aux symboles par le passé mathématique ou par la physique ou d’autres sciences [3] .

L’énoncé candidat à être un théorème est une certaine chaîne finie de signes. Mais la longueur des démonstrations à investiguer pour tenter de l’atteindre comme conclusion ne peut être bornée au moyen d’un calcul algorithmique mené à partir de ce nombre fini de signes. Les mathématiques procèdent par des excursions : le simple ne s’obtient parfois que par des détours extrêmement complexes [4] .

Je ne vois pas pourquoi les processus seraient plus directs ou plus faciles en ce qui concerne la combinatoire chimique dans le cadre de la thermodynamique des systèmes ouverts. Tout porte à croire, au contraire, que bien des difficultés supplémentaires se présentent. En particulier, ce qui joue le rôle de contexte dans les systèmes mathématiques axiomatisés est tout simplement qu’ils baignent dans la logique des prédicats du premier ordre alors que les étapes du développement en biologie font intervenir le noyau, le cytoplasme, la cellule, et pour les humains le placenta, la famille, le social. De sorte que nous devons garder à l’esprit que les questions posées à partir de résultats souhaités sur le phénotype sont a priori insolubles par des procédés mécaniques ou déductifs qui ne prendraient en compte que la description en elle-même de cette propriété phénotypique.

La force de cette limitation vient de ce qu’il s’agit d’une impossibilité algorithmique, cela a un sens absolument concret. Ce « modèle » signifie que dans un être vivant, certes si l’on modifie le génotype des modifications phénotypiques apparaîtront mécaniquement, mais savoir si telle molécule est susceptible d’apparaître avec tel génotype suppose de savoir que sont synthétisées des molécules beaucoup plus complexes selon une chaîne dont la complexité n’est pas bornée.

Évidemment il y a toujours la méthode additive qui, pour faire que tel énoncé soit un théorème, consiste à le rajouter aux axiomes de la théorie [5] . C’est ce qu’on fait lorsqu’on ajoute un « gène » à une séquence ADN, gène dont la présence ou l’absence dans d’autres organismes conditionne la présence ou l’absence de certaines protéines. Le problème de cette méthode triviale est qu’on n’est plus à l’abri de contradictions qui peuvent apparaître soit dans l’organisme concerné, soit dans ses relations avec l’environnement. C’est un des problèmes des organismes génétiquement modifiés. La confiance en cette méthode d’ajouter des gènes repose sur la croyance en une épigenèse providentielle qui gérerait automatiquement les relations dans l’organisme et avec l’environnement. Nous voyons ainsi une raison épistémologique au malaise ressenti et exprimé par de nombreux auteurs et acteurs associatifs quant à la nature de la perturbation opérée par les modifications de l’ADN pensé comme système d’axiomes.

Venons-en au pluralisme qui pourrait d’ailleurs aussi être illustré par le rôle des modèles en logique mathématique. À partir notamment du cas des organismes génétiquement modifiés, par une analyse de plusieurs thèmes controversés et des concepts philosophiques afférents, Léo Coutellec en arrive à poser les fondements d’un pluralisme interne à la connaissance scientifique. Je voudrais apporter ici d’autres éléments ou réflexions complémentaires qui conduisent à considérer réellement le pluralisme comme une condition de la qualité de la fabrication de connaissances.

En premier lieu, les mathématiques fournissent une sorte de terrain d’expérimentation philosophique très significatif. Tel le cas de l’apparition des géométries non euclidiennes. On sait que Carl Gauss a gardé cachée cette découverte pendant de nombreuses années, laquelle fut ensuite indépendamment retrouvée par Janos Bolyai et Nicolaï Lobatchevski. Dans une lettre à Friedrich Bessel de 1829 il avoue qu’il craignait les clameurs des béotiens s’il exprimait complètement ses vues. C’est un monde qui s’effondre. La découverte faite par Gauss, Bolyai et Lobatchevski est en contradiction flagrante avec la philosophie kantienne qui considère les mathématiques comme des jugements synthétiques a priori, et qui confère ainsi une place absolue à la géométrie. Ce sont les bases des relations entre la science et la civilisation héritées des Grecs qui se fissurent. Qu’il puisse exister plusieurs rationalités géométriques différentes et non la géométrie, la vraie, celle d’Euclide, est un drame de la raison. Elle est d’une nature différente des ruptures dues à l’héliocentrisme (Copernic), à l’évolution (Darwin) et à l’inconscient que Freud appelle des blessures narcissiques qui restent compatibles avec une science univoque.

La théorie du potentiel fournit un exemple plus proche du travail créatif du chercheur. Les équations qui gouvernent la gravitation universelle de Newton se rencontrent dans d’autres domaines de la physique qui lui donnent autant de nouvelles interprétations susceptibles de généralisations : en électrostatique, en mécanique des fluides, en théorie de la propagation de la chaleur. Suivant les questions, les mathématiciens qui avancèrent dans le perfectionnement des méthodes et imaginèrent des voies pour résoudre les difficiles problèmes liés à ces équations utilisèrent tantôt l’une tantôt l’autre de ces sémantiques, plus ou moins fécondes suivant les questions. Puis, plus récemment, une cinquième interprétation, probabiliste, fut découverte avec laquelle certaines propriétés nouvelles ont pu être établies [6] .

Le cas de l’analyse non standard est l’application volontaire d’une interprétation non classique de l’arithmétique avec existence d’entiers infinis, dont la légitimité avait été démontrée par la logique mathématique. Il s’agit véritablement de penser les formules habituelles de l’arithmétique et même de l’analyse en donnant aux signes un sens différent. Certaines questions se trouvent simplifiées, d’autres non. Depuis les années 1960 ce courant a fait des avancées certaines mais le nombre de mathématiciens versés dans l’analyse non standard étant faible, les mathématiques standard semblent progresser plus vite.

Il y a là évidemment des facteurs purement sociaux qui apparaissent encore plus clairement avec la naissance de branches dues à de pures raisons politiques. Les mathématiques japonaises de la période de l’Edo (1603-1867) nous montrent un cas d’émergence de la pluralité scientifique qui est non plus bifurcation dans le développement internaliste des contenus, mais effet de circonstances socio-politiques qui coupèrent complètement le Japon du monde occidental. Durant cette période d’isolement, des gens de toutes conditions, du paysan au samouraï, produisirent des théorèmes de géométrie remarquablement différents de ceux produits à l’Ouest. Ces théorèmes n’étaient pas publiés dans des livres, mais dessinés sur des tablettes de bois, comme offrandes dans les temples shintoïstes. La méthode de découverte des théorèmes consistait en une concentration intense et prolongée – des mois, parfois des années – sur une figure géométrique soigneusement tracée [7] .

Dans bien d’autres domaines de la connaissance, le pluralisme interprétatif est tout aussi naturel et on doit se demander pourquoi le positivisme progressiste de l’Occident a tant lutté contre cette position philosophique. Et comment, plus généralement, chaque monisme a cru pouvoir la réfuter en l’assimilant au relativisme au moyen d’un argument apparemment irrévocable et cependant fallacieux.

Les interprétations, dès lors qu’on exige un certain niveau de cohérence, ne sont, ni en mathématiques, ni en politique, ni en philosophie, pléthore. En trouver une nouvelle est chose assez rare et difficile. Pourquoi veut-on absolument confondre pluralisme et relativisme ? Pour une raison très profonde, délicate à extirper de la pensée occidentale : le préjugé de supériorité analytique. Il consiste en l’argument suivant : « Si ce que je crois est vrai, alors les autres croyances sont n’importe quoi. » Non seulement elles sont fausses mais elles sont arbitraires et je ne leur donne même pas le droit d’une charpente logique cohérente. Le ex falso sequitur quodlibet de la logique aristotélicienne imprègne intimement notre vision de la connaissance. C’est cette règle qui fait que les théories contradictoires sont sans intérêt et qui donne de la valeur aux énoncés démontrés, à savoir les théorèmes. Mais en toute généralité ce principe s’appuie sur une idée de la vérité bien trop forte. Il étend abusivement (on peut dire naïvement) à ce qui relève du sens une règle purement analytique. Cette extension est pleine de sous-entendus politiquement commodes pour disqualifier tout adversaire : il y a une pensée (la nôtre) qui possède à la fois suffisamment de contenu pour asseoir la morale et suffisamment proche de la forme analytique pour en tirer sa force d’exclusion. Sa première conséquence est de confondre pluralisme et relativisme.

Il convient de rappeler que la logique mathématique ne confond en aucun cas ce qui relève des règles de démonstration et ce qui relève des interprétations, c’est-à-dire de la théorie des modèles. Les modèles utilisés pour établir les résultats d’indépendance de certains axiomes de la théorie des ensembles ne sont évidemment pas n’importe quoi. Même dans les écritures formalisées le symbole de satisfaction n’est pas le même que celui d’implication, les relations des modèles entre eux ne relèvent pas des règles régissant les énoncés.

D’ailleurs ces travaux des logiciens ne sont pas un détour indispensable pour comprendre l’erreur du préjugé de supériorité analytique. Il suffit de voir qu’il résulte intimement de ce que la logique aristotélicienne n’accorde que deux valeurs de vérité, le vrai et le faux et donc ne saurait s’appliquer au sens. Le « contraire » de monarchie est à choisir entre oligarchie, démocratie, république, anarchie, tyrannie, etc. Ainsi que Ferdinand de Saussure l’a clairement souligné, les relations in absentia ne sont pas des dualités mais des pluralités.

Malgré cette opposition permanente au pluralisme de la part des diverses doctrines monistes, les idées épistémologiques développées au XXe siècle qui marquent encore le fond référentiel de ce qu’est la science dans la pratique des chercheurs débouchent incontestablement sur le pluralisme.

Telle que la pense Thomas Kuhn, en effet, la science normale est très proche de la vision poppérienne. Seules les modalités de son fonctionnement sont vues sous un jour plus social qui insiste sur les paradigmes, compréhensions partagées par des communautés scientifiques. La vraie différence avec Karl Popper est que le trouble qui précède une crise est plus complexe que la simple rencontre avec une expérience décisive susceptible de réfuter la théorie.

Mais la plupart des situations de mathématisation ne sont pas poppériennes. Les théories économiques ne sont pas susceptibles d’être réfutées par telle ou telle observation des faits. Le monde social est changeant et ne se présente pas deux fois successivement. Les modèles plus spécialisés qui ont des ambitions prédictives sont probabilistes et une trajectoire unique ne saurait les falsifier. L’exemple générique le plus simple est celui de la modélisation du flux d’un fleuve pour la prévision des crues. Les familles de modèles fondés sur 1° la hauteur d’eau, 2° le débit, 3° le logarithme de la hauteur d’eau, 4° le logarithme du débit, sont chacun indéfiniment perfectibles en fonction de nouvelles données mesurées et ne prédisent pas les mêmes probabilités de franchissement de seuil.

Cela montre simplement que ce n’est pas parce que la réalité est plurielle qu’elle n’est pas scientifique. En fait, pour un type de phénomène, les données sont toujours en nombre fini et par un nombre fini de points on peut faire passer soit des polynômes, soit des combinaisons de gaussiennes, soit des combinaisons d’exponentielles réelles, ou de fonctions trigonométriques, etc.

Si l’on pense au champ immense que la modélisation ouvre à la connaissance, on se convainc rapidement que ce sont les théories poppériennes qui sont l’exception. Pour qu’une théorie soit poppérienne il faut qu’elle n’ait qu’un nombre fini de paramètres et qu’ils soient tous numériquement fixés. Difficile d’en citer hormis la gravitation et quelques théories physiques. Les théories probabilistes ne sont jamais dans ce cas car il faut une infinité d’événements pour déterminer une loi de probabilité.

C’est le monisme recherché à chaque étape qui fait les à-coups. D’où vient la nouveauté interprétative qui est le propre des révolutions scientifiques ? Elle ne peut venir que des disparités de la communauté disciplinaire.

Autrement dit, les à-coups viennent de la volonté absolue que la communauté ne vive qu’avec une seule vérité. Or ceci est une certaine vision de la connaissance et de l’organisation sociale de la science. Si l’on considère au contraire que la « réalité » c’est aussi et surtout des gens, des groupes, avec leurs pouvoirs, leurs habitudes, leurs traits psychologiques et leurs moyens d’interagir avec leur environnement, on conçoit que la seule façon de capter ou du moins de tenir compte de l’innovation du monde est de donner place aux instances où se construisent les nouvelles représentations : associations d’usagers, groupes professionnels, experts-consultants, victimes d’imprévus, etc. Ainsi que Silvio Funtowicz et Jerome Ravetz l’ont fort bien analysé, cette voie est celle d’une connaissance de meilleure qualité, plus fiable et dans laquelle on puisse avoir davantage confiance [8] .

Pour analyser la nature de cette connaissance fondée sur le pluralisme interprétatif, j’emploierai pour la commodité l’expression science-défi pour désigner la vision qui était jusqu’à un passé récent la plus partagée par les scientifiques et qui consiste à voir la connaissance sous la forme d’un défi lancé à la nature. On provoque la nature en combat singulier. La loyauté de la joute étant de respecter les hypothèses qui vont gouverner les règles protocolaires de l’expérience. Cela inclut la science poppérienne et la science normale de Kuhn.

Y a-t-il « de la place » pour autre chose ? Quelles sont les caractéristiques de connaissances qui ne relèvent pas de théories faillibles. Y en a-t-il ? On finirait par les oublier alors qu’elles sont innombrables. Entrent dans ce champ toutes les utiles trouvailles qui constituent la catégorie logique duale des hypothèses théoriques réfutables. Dans leur immense majorité, les savoirs sur la nature minérale, végétale et animale et une bonne part des savoirs techniques sont de ce type.

Plus généralement, les connaissances qui ne sont pas de l’ordre de la science-défi sont tous les savoirs qui nous disent comment est le monde, quelles particularités font qu’il est tel que nous l’avons et non pas un autre qui suivrait les mêmes lois. Cela n’est pas contradictoire avec les savoirs généraux à la Aristote, mais ces données factuelles et fortuites innombrables, et qui traduisent ce que la vie et l’histoire ont fabriqué, sont cruciales pour accompagner la nature et le social. D’ailleurs sans elles la science-défi n’est rien.

Comment ces savoirs-constats parviennent-ils à fabriquer avec les charpentes mathématiques des connaissances pluralistes ? Un outil fondamental d’une science de meilleure qualité est la modélisation. Les modèles sont capables d’une part de prendre en compte les particularités des situations pour leur appliquer des savoirs éprouvés et d’autre part de traduire, par le langage ordinaire qui forme le liant interne et le contexte externe, une interprétation de la complexité à laquelle on s’intéresse.

Pour qu’ils ne soient pas considérés comme de la science-défi artisanale ou de bas niveau, il est indispensable qu’ils soient toujours pensés comme une facette d’une pluralité. La critique d’un modèle est difficile. Les arguments chiffrés s’appuient les uns les autres, tout se tient. Cela constitue un énorme travail de s’extirper de toutes les hypothèses implicites d’un modèle. On a beau savoir que tout modèle présente une part d’arbitraire, on ne perçoit pas cette liberté concrètement. Par des discussions sur un seul modèle, on reste dans ses ornières de pensée. La meilleure voie est d’en construire un autre ex nihilo.

Pour échafauder un autre modèle, les dualités dégagées par la philosophie des sciences sont précieuses, elles permettent l’enclenchement d’une dialectique par l’apparition de ce qu’on peut appeler des covérités. Par exemple discret/ continu ; descriptif/explicatif ; quantitatif/qualitatif ; déterministe/aléatoire ; image/symbolique. La pertinence d’une covérité est toujours évidente a posteriori. Ceci étant, la modélisation critique ne saurait évidemment résulter de recettes ni d’une classification immuable.

La qualité de la connaissance plurielle qu’on peut ainsi produire vient particulièrement de ce qu’elle peut faire apparaître du réel à côté duquel la science-défi pouvait passer sans s’en apercevoir. Mise en œuvre dans des conditions d’ouverture démocratique, elle est susceptible de faire voir des effets cachés, des risques non décelés, éventuellement des solutions insoupçonnées. Au contraire, la science-défi qui, par les étages successifs de ses fusées, ne part que dans une seule direction.

Une des thèses que j’apprécie beaucoup parmi celles développée par Léo Coutellec est que le pluralisme apparaît également comme un facteur de robustesse épistémique des sciences. Pour le dire autrement : accepter de laisser un temps suffisant à des visions différentes pour que leur fécondité s’exprime, avec une exigence de cohérence interne et en nombre restreint pour ne pas tomber dans le relativisme. Admettre aussi que l’accueil de telles visions nouvelles est une sorte de Constitution scientifique – dans l’esprit de nos systèmes parlementaires pluraliste – qui permet à la fois le soin de l’existant et la prise en compte de l’éventuel car la lecture de ce dernier réside dans l’interprétation.

Pour illustrer ce dernier point, je voudrais évoquer le cas des anthropotechniques auxquelles l’étude de Léo Coutellec nous invite à penser. Elles ne sont pas encore strictement à l’ordre du jour dans les laboratoires, mais évidemment prêtes à jaillir par les faits accomplis du capitalisme, comme par d’autres voies et en d’autres temps l’amélioration sélective des animaux d’élevage déboucha sur l’eugénisme.

Il est clair que si l’on modifie l’Homme, apparaît immédiatement une apesanteur éthique, due à l’autoréférence. Ceci soulève la question du développement futur de la connaissance et conduit à l’aporie de la réalisation des possibles ou loi de Gabor que celui-ci appelle la première loi de la civilisation technologique : ce qui peut être fait sera fait. Dennis Gabor l’explicite ainsi : le progrès applique de nouvelles techniques et crée de nouvelles industries sans chercher à savoir si elles sont ou non souhaitables [9] . Évidemment Gabor s’insurge contre cette loi.

Dans le domaine des anthropotechniques cette loi d’absence de loi de la civilisation technologique interpelle violemment. Une littérature scientiste et triomphaliste s’appuie sur cette idée dans le but de couper court à toute tentative de limiter la recherche pour des raisons éthiques. Les transhumanistes répondent oui cette loi opère, et rien ne pourra l’arrêter. L’ouvrage collectif dirigé par John Brockman, The New Humanists[10] , mérite d’être cité. On y trouve une vingtaine de scientifiques ayant des carrières prestigieuses dans des universités réputées, proclamer des anticipations mirobolantes sur la future société scientifique et technique et sa conquête de l’univers : la croissance exponentielle de l’intelligence des futurs hommes-machines, le fait que les soucis éthiques ne sont pas conformes au darwinisme bien compris : « The ethical debates are like stones in a stream. The water runs around them. You haven’t seen any biological technology held up for one week by any of these debates. » La phrase clef de ces chercheurs de haut niveau qui résume leur philosophie est la suivante : « Science is the only game in the city. » C’est dire l’absence de recul de ces savants sur leur activité qui est le seul plaisir au monde et l’ignorance de tout ce qui les entoure.

« On n’empêchera pas toutes les recherches possibles d’être un jour entreprises » est l’argument le plus faux qui soit. Il est avancé, non seulement par les transhumanistes mais par tous ceux qui aiment à se positionner dans une unique perspective.

Pour voir cette contradiction concrètement, prenons justement le cas central des anthropotechniques. Dès que l’Homme se transforme lui-même, les motivations à ces transformations futures, les valeurs morales et les fantasmes qui fonderont les engouements sur lesquels les laboratoires tenteront de s’appuyer se modifieront également. Les agissements des humains modifiés dépendront des modifications qu’ils porteront et contribueront à changer les objectifs phénotypiques que suivaient les chercheurs.

Notons que l’ossature de l’argument que nous venons d’esquisser est la même que celle de l’argument diagonal de Cantor. En ce qui concerne les nombres réels, le futur est constitué des nombres qu’on écrira ou que l’on désignera sans ambiguïté. C’est un ensemble dénombrable, on peut considérer que ces nombres réels sont écrits sur le rouleau d’un grand parchemin. En revanche, les nombres réels possibles, ceux que l’on pourrait écrire, forment un ensemble non dénombrable. Le futur ne peut épuiser le possible.

Parce que les résultats des recherches modifient le monde, il n’est pas équivalent de commencer par celle-ci ou par celle-là, il n’y a de commutativité que dans une vision positiviste où soulever un coin ou un autre du grand voile revient au même. Aussi arrivons-nous à la conclusion inverse du slogan cité (et condamné) par Dennis Gabor : il n’y aura que certaines recherches qui seront menées.

Cela change tout. La question est maintenant de savoir si les chercheurs ont quelque chose à dire à l’instant présent sur la direction prise. Ou bien si ce processus ne peut être que le résultat du hasard des trouvailles des uns ou des autres.

La science fabrique des connaissances qui sont intimement liées à l’intérêt des pays, des firmes économiques et des groupes sociaux impliqués dans les recherches, par les politiques d’orientation de la recherche, par les contrats industriels, ou encore par les valeurs les mieux représentées dans les milieux universitaires concernés.

Un problème de responsabilité se pose. Si le barrage de Malpasset se rompt, faut-il faire remonter la responsabilité à l’entreprise, à l’ingénieur, à son professeur de mécanique des milieux continus ? Si les plantes OGM viennent à faire disparaître un grand nombre d’insectes et d’oiseaux, les chercheurs en biologie sont-ils responsables ? Est-ce qu’Andreï Sakharov est à compter parmi les responsables de Tchernobyl comme Robert Oppenheimer de la bombe atomique Little Boy ?

Le chercheur est protégé parce qu’il trouve par hasard (comme dans la littérature l’amour véritable doit survenir par hasard) [11] . C’est-à-dire sans savoir vraiment à quoi ça va servir et sans avoir en tête le but d’avantager tel ou tel agent, telle ou telle institution. C’est le hasard de la découverte qui assoit la légitimité de la science. Nous pouvons être plus précis. On rend le chercheur innocent en minimisant la dimension interprétative de son activité et en présentant la science comme faite uniquement de trouvailles dans le fortuit du réel. Au contraire, la responsabilisation du chercheur passe par la reconnaissance de son talent interprétatif, de l’aspect culturel de la science, de la recherche comme une activité qui façonne le réel et ses vérités.

Il y a une mission qui revient aux scientifiques qui est l’investigation imaginative des risques et la vigilance des conditions de la biosphère, en tournant le dos aux processus aveugles de progrès fondés sur l’engouement par le profit. L’activité critique dont il s’agit maintenant consiste, non seulement à critiquer les résultats ou méthodes des collègues pour les améliorer, mais à critiquer les expérimentations et modélisations en tenant compte des intérêts qu’ils avantagent, et en s’attelant au travail imaginatif d’envisager leurs conséquences éventuelles. Un tel engagement, débouchant sur des mises en garde, suppose un ancrage, un lieu social et culturel à partir duquel on parle. Il y a là une perte psychologique à accepter, faire de la science pure est une illusion si on la voit comme un refuge, une salle blanche, propre de toute contamination appliquée. La position vraie du chercheur non schizophrène est une position intermédiaire : il conduit une activité rationalisante sur certains problèmes, tout en se positionnant, sinon sur tous les enjeux politiques, du moins dans le cadre de certaines valeurs morales.

Son niveau le plus pertinent est celui du laboratoire, où il est normal que certaines valeurs culturelles propres aux équipes soient présentes et explicitées, socle à partir duquel les interprétations et le travail anticipatif peuvent être menés. La littérature grise, le journal du laboratoire, son site web ainsi que les archives ouvertes sont les supports naturels de cette prise de conscience. Ces moyens d’expression permettent également la discussion et la mise au point des projets de recherche non financés parce que non rentables qui concernent soit des populations pauvres soit des groupes concernés restreints. Les prises de parole des laboratoires s’adressent en premier lieu au réseau des laboratoires partenaires, collègues avec lesquels des dialogues sur les enjeux et les risques s’ouvrent spontanément. Il y a un « vivre ensemble » des laboratoires, échanges d’éprouvettes, de logiciels, préparation de rencontres scientifiques, dans lequel un renforcement des physionomies de chacun ne peut que favoriser l’activité de veille imaginative.

Paris, la Butte-aux-Cailles, janvier 2013

Notes du chapitre

[1] ↑ Nicolas Bouleau est directeur de recherche à l’ENPC (École nationale des Ponts et Chaussés) et chercheur associé au Cired (Centre international de recherche sur l’environnement et le développement), http://www.centre-cired.fr/. Ses travaux se distribuent dans les domaines suivants : probabilités et la théorie du potentiel, la philosophie de la modélisation, les risques financiers, l’économie du changement climatique et de la transition écologique, l’histoire et philosophie des sciences et l’architecture. Il est auteur ou coordinateur de douze ouvrages.

[2] ↑ Voir notamment Pour une éthique de la connaissance, textes choisis et présentés par Bernardino Fantini, La Découverte, 1988.

[3] ↑ Voir Nicolas Bouleau Philosophies des mathématiques et de la modélisation, L’Harmattan, 1999 ; Nicolas Bouleau, Jean-Yves Girard & Alain Louveau, Cinq conférences sur l’indécidabilité, Presses des Ponts, 1983, http://arxiv.org/pdf/0711.4717.pdf.

[4] ↑ On a glosé à l’infini sur le fait que la démonstration d’incomplétude de Gödel utilisait un argument de point fixe, c’est un moyen courant en mathématiques. Mais le point épistémologiquement capital de ce résultat concerne la calculabilité effective.

[5] ↑ Ajouter un énoncé comme axiome n’ajoute pas de risque de contradiction s’il est « relativement consistant ». Pour la théorie des ensembles c’est le cas de l’hypothèse du continu par exemple (Gödel, 1938). Mais en général cela conduit à un système létal, c’est-à-dire en mathématiques, contradictoire.

[6] ↑ Voir Bouleau, op. cit., 1999, p. 224 sq.

[7] ↑ Voir San Gaku, Japanese Temple Geometry Problems, Winnipeg, Canada, 1989.

[8] ↑ Silvio Funtovicz & Jerome Ravetz, « Three Types of Risk Assessment and the Emergence of Post-Normal Science », in Sheldon Krimsky & Dominic Golding (eds.), Social Theory of Risk, Preager, 1992.

[9] ↑ Voir Dennis Gabor, Inventing the Future, Secker & Warburg, 1963 ; The Mature Society, Preager Publishers, 1972 ; « Technologie, le pour et le contre », in G.R. Urban, Survivre au futur ?, Mercure de France, 1973.

[10] ↑ John Brockman (ed.), The New Humanists, Barnes and Noble, 2003.

[11] ↑ Voir Nicolas Bouleau, Risk and Meaning, Adversaries in Art, Science and Philosophy, Springer, 2011, chapitre 15.

Introduction générale

À mon avis, la portée de la connaissance repose sur la manière dont l’actuel monopole de l’expertise peut être remis en cause et comment son rôle et sa production peuvent être redistribués. Cela me semble être le défi majeur pour une réelle démocratisation de la science.

Helen Longino

Cela nous remplit de craintes et de tremblements de parler sans certitude, mais nous enrichit considérablement.

Édouard Glissant

La morale nous a abandonnés, l’éthique a laissé l’homme comme sujet sans sauvegarde ou Étranger sans protection.

François Laruelle

1 - De la démocratie dans la pensée

« Mais qu’est-ce donc encore ? Du poisson dans les fraises, et pourquoi pas un lapin fluo tant qu’on y est ! » Voici le genre de réaction qu’il nous est possible d’entendre lorsque l’on aborde la question des poissons génétiquement modifiés. Œuvre d’une science sans conscience, résultat d’une technique aveugle, oubli de l’éthique. Quel sens pourrions-nous donner à notre travail suite à de tels constats ? Pourquoi l’éthique devra-t-elle une nouvelle fois jouer le bon valet pour améliorer l’acceptabilité sociale de cet objet ? Quels rôles peut avoir l’épistémologie dans un tel contexte ?

Les dés ne sont-ils pas déjà jetés, sans nous ? Ne reste-il pas à traiter que de questions de gestion, de communication ou de consensus ? Qui aura raison entre pro-frankenfood et anti-frankenfood [1]  ? Le scénario semble écrit, les acteurs identifiés, le décor élaboré, nous aurons à faire, une nouvelle fois, à de belles joutes verbales : les uns glorifiant le rôle et le prestige de la science pour atteindre la vérité et éclairer les décisions, les autres fustigeant le pouvoir incontrôlé de la technoscience ou le rapport incestueux que la science entretient dans ses mélanges (avec la politique, avec l’argent, etc.). La « controverse » durera cinq ans, dix ans, peut-être quinze ans, et se finira par l’épuisement des protagonistes au sein d’un consensus mou qui sera, une nouvelle fois, la manifestation de « l’empire du moindre mal ». Celui-ci conviendra pleinement aux voix qui appelaient à faire confiance aux forces du marché (ou aux « pouvoirs des consommateurs ») pour réguler et faire le tri parmi les « produits de la science ». Il conviendra probablement moins aux voix qui suggéraient d’améliorer les techniques de délibérations, de participations ou de consultations, pour enfin mettre la science et la technique en démocratie. Les porte-parole de ces techniques ne manqueront pas d’imagination pour proposer de nouvelles procédures, de nouveaux dispositifs, de nouveaux « outils clé en main » pour que cette fois-ci soit la dernière. D’autres se feront entendre pour conjurer cette « panique morale » et appelleront à un retour du moralisme, un retour aux « vraies valeurs ». Mais dans tous les cas, l’issue semble connue, il s’agit de ne rien changer. Pourquoi devrions-nous jouer les bons samaritains et essayer de modifier quelques paramètres à ce tableau, à cet engrenage rouillé par le temps mais qui fonctionne par force d’inertie ? Quelle place aurions-nous dans ce vacarme ? Aucune, c’est certain. La place de spectateur nous convient, restons-y, dirons-nous.

Et pourtant. Pourtant, ce ne sera pas de ce genre de passivité que nous userons ici. Et ce ne sera pas non plus de la (ré)activité. Ce qui nous entraîne, ce sont les signes ou les motifs d’une résistance plus ou moins silencieuse et ordinaire. D’abord celle de l’Homme, ensuite de la science et enfin des deux réunis. Car la caractérisation la plus fine de la situation actuelle n’est pas ce tableau sombre et contradictoire que nous venons de (dé)peindre, mais plutôt l’immensité des possibles et des impossibles offerts par l’irréductible pouvoir de l’Homme-en-personne [2] . Cet espace incommensurable à explorer pour déjouer tous les plans, cette force de la penser à innover pour déjouer toutes les déterminations. Modestement, voici le chemin que nous choisissons de prendre : celui d’une pensée-science renouvelée.

Pour ce faire, il nous faut adopter une posture car notre chemin est fait de multiples mélanges, et en premier lieu entre la science, la philosophie et la pensée. Nous ne postulons pas la dissymétrie entre science et philosophie, selon laquelle il y aurait d’un côté les sciences en possession des connaissances mais dépourvues de conscience et de l’autre la philosophie dénuée de vraies connaissances car trop générale. Ce serait clôturer avant d’avoir commencer. C’est pourtant le postulat de tant d’études sur les sciences. Comme le suggère Anne-Françoise Schmid, « les relations entre sciences et philosophies doivent devenir plus démocratiques, les premières n’ont pas à refuser aux philosophies les connaissances, et les secondes n’ont pas à survoler les premières en leur dictant le “bon choix” du réel [3]  ». La pensée n’a donc pas de chapelle, ce qu’il nous faut entreprendre, c’est un travail de démocratie épistémique, programme de recherche que l’on ne saurait mieux formuler que par cette proposition :

Il faut modifier notre représentation de la pensée, ne pas en faire un après-coup des connaissances, quelque chose comme leur conscience. La pensée, au contraire, précède les disciplines, elle est vide de leur contenu, elle est une force qui contribue à leur invention. Il n’y a pas de disciplines favorisées du point de vue de la pensée, si ce n’est, peut-être, justement celles qui ont su simplement admettre un rapport au réel. La question de « civilisation » consiste à repenser les relations entre disciplines, sciences, arts, technologies, philosophies, éthiques, en fonction de cette donnée [4] .

Il ne s’agit donc pas d’avoir raison ou d’avoir tort mais d’une affaire de justice entre la science, la philosophie et la pensée. Notre travail essaie de prendre acte, radicalement, de cette posture.

En d’autres termes, il s’agit de postuler une démocratie épistémique. Ce postulat s’illustre dans notre démarche de recherche et nos rapports aux sources que nous exposons plus loin.

Voici comment nous formulons la thèse principale de cet ouvrage : qu’il s’agisse de démontrer l’insoutenabilité d’une science contre l’Homme [5]  ou d’identifier les conditions d’une remontée de l’Homme dans les sciences [6] - [7] , la visée nous semble la même : il s’agit de réunir-sans-unifier ce qui, dans la science, est de l’ordre de l’épistémique, du technique et de l’éthique. Pour ce faire, il nous faut préalablement travailler en profondeur sur deux espaces – épistémologique et éthique –, et ceci sans d’abord les mélanger ou les recouvrir l’un par l’autre. Notre objectif d’une réévaluation des rapports entre sciences et éthiques ne prendra pas ces deux espaces comme des faits supposés donnés et connus. Comme le souligne François Laruelle, se « donner la science comme un événement socio-culturel, historique » sur lequel nous serions autorisés « à penser et à légiférer » implique d’élaborer « une éthique peureuse, réactive ou réactionnelle [8]  ». Car si les sciences nous sont effectivement données dans leurs mélanges (avec le technique, le politique, l’économique, le social ou le philosophique), rendant à la mode les thèmes de technoscience, de nouveau régime de production des savoirs ou encore de science postnormale [9] , il ne s’agit pas, selon nous, d’un symptôme de la fin de l’épistémologie mais de la nécessité de son renouvellement. Celui-ci passera, et il s’agit là de notre thèse principale, par de nouveaux rapports avec l’éthique. Nous donnons à cette thèse le nom d’intégrité épistémique et éthique des sciences. Celle-ci ne sera pas accompagnée d’une forme de métaphysique mais prendra soin de revenir sur ce qui constitue la matérialité plurielle de la science d’un côté et de l’éthique de l’autre. Toutefois, nous mesurons les risques théoriques de nos hypothèses, risques que nous assumons. De fait, nous essayons de rendre le plus explicite possible à nos lecteurs la formulation de celles-ci pour que les connaissances proposées dans ce livre ne soient pas figées, fermées, fixées mais soit considérées, comme le suggère Gaston Bachelard, comme des problèmes, comme des perspectives de recherche, en d’autres termes, comme des invitations à la discussion.

2 - Présentation des hypothèses et du déroulement des chapitres

Notre travail s’organise autour de seize chapitres distribués en six parties. Les termes du renouvellement que nous souhaitons opérer au sein de l’épistémologie et de l’éthique nous sont donnés par un travail d’identification de quelques nécessités contemporaines à reconsidérer le concept de science. Ce travail est le fruit de trois ans de collaboration active au sein de plusieurs projets de recherches interdisciplinaires [10] . Nous avons organisé ce travail selon trois axes : d’abord une nécessité de caractériser les termes et les contours de ce que nous appelons une crise du concept de science, plus qu’une crise de la science (chapitre 1) ; ensuite une nécessité de comprendre les nouveaux objets des sciences et des techniques contemporaines, que nous appelons « intégratifs » – nous prenons ici appui sur une enquête que nous avons mené à propos du premier animal génétiquement modifié destiné à être commercialisé à des fins d’alimentation humaine [11]  (chapitre 2) ; et enfin une nécessité de construire de nouvelles démarches d’élaboration des savoirs – nous prenons notamment appui ici sur un programme de recherche interdisciplinaire de quatre ans constitué autour de la question des poissons génétiquement modifiés (chapitre 3). Ce travail fait l’objet de la première partie.

Au sein de l’espace épistémologique, nous proposons de repenser le concept de science à partir du pluralisme. Après avoir interrogé quelques épistémologies susceptibles d’être candidates pour une pensée du pluralisme dans les sciences – épistémologie sociale et épistémologie des vertus (chapitre 4) –, nous mettons en forme trois conditions qui doivent nous permettre de rendre robuste l’hypothèse selon laquelle la science ne peut se penser sans le fait et la valeur du pluralisme. La première de celle-ci est l’identification de quelques séries de pluralité dans les sciences, notamment les suivantes : les disciplines, les styles de pensée scientifique et les ingrédients de la démarche scientifique. Ce travail permet de rendre compte de la pertinence de l’épistémologie de l’interdisciplinarité, de la modélisation [12]  ou encore de la conception pour enrichir l’hypothèse du pluralisme. De plus, la dernière série nous permet de montrer que nous ne concevons les rapports entre sciences et techniques ni comme fondationnels ni comme substitutifs (chapitre 5). La deuxième condition est celle qui nous oblige à reconsidérer les rapports entre sciences et valeurs, notamment les distinctions et les liens entre valeurs épistémiques et non épistémiques, ainsi que la pluralité axiologique des sciences (chapitre 6). Enfin, la troisième condition émerge de la nécessité d’une véritable pensée de l’incertitude dans les sciences, notamment en se décentrant radicalement du paradigme du risque lorsque celui-ci se prétend être mesure sociale, anthropologique et cognitive de notre époque (chapitre 7). Ce travail fait l’objet de la deuxième partie.

Ces trois conditions nous donnent l’impulsion suffisante pour proposer l’hypothèse d’un pluralisme épistémique ordonné que nous considérons comme un élément fondamental d’une intégrité épistémique et éthique des sciences. Après avoir exposé quelques conceptions récentes, métaphysiques et non métaphysiques, d’une pensée du pluralisme épistémique (chapitre 8), nous proposons une formulation du pluralisme épistémique ordonné, ainsi que les hypothèses que nous lui associons. Nous suggérons cinq hypothèses : le pluralisme comme posture épistémique, le pluralisme comme description non épistémologique des sciences, le pluralisme comme une forme de sens commun, le pluralisme comme nouvelle pensée de l’incertitude et enfin le pluralisme comme démarche indisciplinaire (chapitre 9). Ce travail fait l’objet de la troisième partie.

Les deux parties précédentes opéraient en épistémologie. Il nous faut maintenant entreprendre un travail similaire en éthique. Notre tâche consiste à dessiner les contours d’une éthique générique susceptible d’être une bonne candidate pour rendre robuste l’hypothèse d’une intégrité épistémique et éthique des sciences. Pour ce faire, nous procédons selon trois niveaux : l’espace, le mode d’intervention et la portée de l’éthique dans les sciences. Le travail sur l’espace de l’éthique a pour objectif de caractériser les conditions de son autonomie relative. Nous identifions trois conditions : une clarification des motifs de convocation de l’éthique, une complexification des rapports entre éthiques et sciences, et enfin une complexification des rapports de l’éthique au théorique et au pratique. Dans ce chapitre 10, un des objectifs est de donner à la dimension éthique des possibilités épistémiques. Ensuite, pour déterminer les termes du mode d’intervention de l’éthique dans les sciences, que nous concevons à la fois comme non autoritaire et robuste, nous utilisons un opérateur, la posture du générique. Ceci nous permet de proposer que la composante éthique de l’intégrité épistémique et éthique des sciences soit de l’ordre d’une éthique générique comme savoir approprié pour faire science dans les sciences, comme un savoir générique des frontières (chapitre 11). Enfin, nous proposons que la portée de l’éthique générique (autrement dit, son horizon souhaitable) se traduise dans une visée de communalité [13] , à savoir une possibilité de construire ou de composer un monde commun. Nous formulons deux conditions de possibilité pour rendre effectif cette visée (chapitre 12). Ce travail fait l’objet de la quatrième partie.

Nous arrivons à un stade de notre travail où nous sommes en capacité de formuler les conditions principales d’une intégrité épistémique et éthique des sciences. Cette formulation postule que les conceptions classiques de l’intégrité épistémique (principalement centrées sur les règles de bonne conduite ou les pratiques admises dans une communauté donnée) tout comme les tentatives récentes de son renouvellement (notamment via les débats autour de la neutralité ou l’impartialité des sciences), si elles sont nécessaires, ne sont pas satisfaisantes (chapitre 13). Prenant acte de notre travail au sein des espaces épistémologies et éthiques, les conditions sont, à notre avis, les suivantes : une attitude pluraliste, une démocratie épistémique et enfin une pensée des objets intégratifs (chapitre 14). Ce travail fait l’objet de la cinquième partie.

Nos hypothèses étant rassemblées, nous entreprenons dans une dernière partie de revisiter l’instruction de la question des PoGM. Celle-ci a déjà été initiée dans la première partie mais sous forme d’appels au renouvellement de l’épistémologie. Ici, nous montrons concrètement comment mettre en lumière le travail effectué dans les parties précédentes à propos de cet objet. Plus précisément, cela consiste à démontrer qu’il est possible d’instruire la question d’un objet nouveau comme le PoGM dans le cadre des conditions d’une intégrité épistémique et éthique des sciences. Dans un premier temps, nous explorons quelques séries de pluralité à propos de notre objet en adoptant une posture résolument pluraliste (chapitre 15). Ensuite, dans un dernier chapitre, nous proposons de parcourir trois approches expérimentales de l’éthique générique (une typologie des relations, la matrice éthique, les textes expérimentaux) qui explorent de façon pragmatique les possibles d’une instruction et d’une évaluation renouvelée des objets intégratifs (chapitre 16). Ce travail fait l’objet de la sixième et dernière partie.

3 - Intentions, démarches et rapport aux sources

3.1 - Nos intentions de recherche : une motivation, un postulat