De la fracture au compromis - Sélim Ben Abdesselem - E-Book

De la fracture au compromis E-Book

Sélim Ben Abdesselem

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Beschreibung

La période historique entre la chute de la dictature de Ben Ali et l’entrée de la Tunisie dans une certaine « normalité démocratique ».

La Parenthèse de la Constituante évoque, à travers ses termes, le caractère exceptionnel de cette période historique entre la chute de la dictature de Ben Ali et l’entrée de la Tunisie dans une certaine « normalité démocratique » après les élections de 2014, où l’euphorie de la Révolution semble bien loin faute d’avoir vu ses promesses tenues, malgré l’adoption d’une Constitution dont peu de progressistes pouvaient rêver en 2011.
Ce tome 2, De la fracture au compromis, s’ouvre sur le drame de l’assassinat du martyr Mohamed Brahmi et le tournant que fut la décision des députés de l’opposition de quitter l’ANC pour lancer le sit-in du Bardo. La rupture, qui couvait depuis le départ entre islamistes et démocrates, était là. Puis, le compromis se fit entrevoir à travers le Dialogue national pour aboutir à la Constitution du 27 janvier 2014. Saluée de par le monde pour la protection des droits de l’Homme et des libertés qu’elle garantit, elle fut surtout le fruit de concessions mutuelles des deux camps, forcées par les événements, faisant que tout ne pouvait y être parfait, même si le spectre d’une constitution islamiste a été écarté et là est l’essentiel. C’est ce cheminement que l’auteur retrace à travers les luttes du camp démocrate, rassemblant député(e)s, militant(e)s et citoyen(ne)s, dans les coulisses de la Place du Bardo et de l’ANC avec leurs doutes, leurs craintes, mais surtout leur unité dans la force de ce en quoi ils croyaient.

Découvrez ce second tome, dans lequel l'auteur retrace le cheminement et les luttes du camp démocrate, dans les coulisses de la place du Bardo et de l'ANC, décrivant les doutes, les crainte et l'unité dans la force de ses membres.

EXTRAIT

A la reprise, il n’y avait que 153 députés au premier comptage des présences, ce qui était peu et ne garantissait aucunement le passage des articles, en ôtant pratiquement toute chance aux amendements d’être adoptés. Et, là, l’ambiance fut d’entrée électrique, Mahmoud Baroudi, d’At’tahaluf, accusant Ennahdha de vouloir « bloquer l’adoption de la Constitution ». Mais, les députés Ennahdha ne furent pas les seuls à réagir à ces paroles, puisqu’ils reçurent le renfort « musclé » de… Brahim Gassas qui hurlera à Baroudi devant la caméra que « la Constitution ne passerait pas » et qu’il était « prêt à venir lui casser la gueule », en éructant que c’était comme si « c’était les femmes allaient nous diriger maintenant ! ». Sans commentaires. La vice-présidente du groupe Démocrate, Salma Baccar, demanda alors la parole et exigea des excuses de la part de Gassas. Et celui-ci de se lever de son siège et de hurler en levant les bras : « Moi, je suis un homme ! »… Sans plus de commentaires.

A PROPOS DEL'AUTEUR

Sélim Ben Abdesselem, né le 10 octobre 1970 à Tunis est juriste de formation. Il a été assistant parlementaire, avocat et a travaillé en ONG à Paris, puis en Tunisie après la fin de son mandat à l’Assemblée nationale constituante (ANC). Élu le 23 octobre 2011 avec Ettakatol, parti social-démocrate qu’il quittera un an plus tard pour rejoindre l’opposition, il siégera dans les commissions de la Justice, de la Législation et des Consensus. Cet ouvrage en deux volumes retrace les moments-clés de la période dont il a été un témoin privilégié, donnant aux personnes autant de place qu’aux faits et « humanisant » ainsi ce récit. Après l’assassinat de Mohamed Brahmi, il participera au sit-in du Bardo et rejoindra Nida Tounès qu’il finira aussi par quitter, expliquant à chaque fois les raisons de ses choix.

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Seitenzahl: 627

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Introduction

Cette période que j’ai qualifiée de parenthèse de la Constituante, a vu se succéder plusieurs phases parfois marquées par des retournements de situation spectaculaires et sentiments contradictoires.
D’abord, l’espoir suscité par la chute de la dictature de Ben Ali et les perspectives démocratiques qu’elle ouvrait. Puis, le cauchemar des démocrates et des modernistes après la victoire des islamistes aux élections du 23 octobre 2011 qui, conscients de leur toute puissance face à une opposition trop faible et trop divisée, ont cru, au moins jusqu’à la mi-2013, pouvoir imposer une constitution islamique. Entre temps, la peur avait gagné les esprits face au risque de voir se réaliser cette perspective, un sentiment qui sera accentué après l’assassinat de Chokri Bélaïd le 6 février 2013 et encore plus après celui de Mohamed Brahmi le 25 juillet suivant. Ce dernier drame, survenu peu après l’éviction du pouvoir des islamistes en Egypte, fut le point à partir duquel fut traduite en actes la fracture béante qui séparait les deux camps depuis le début, avec la décision des députés de l’opposition de quitter l’ANC pendant trois mois en vue d’établir un rapport de force de l’extérieur face à des islamistes qui commençaient à douter, craignant une transposition du scénario égyptien en Tunisie en réalisant que, l’opposition jusqu’alors faible et divisée, reprenait l’offensive avec le soutien croissant d’une partie de l’opinion qui semblait avoir trouvé l’incarnation de l’alternative aux islamistes en la personne du vieux leader destourien Béji Caïd Essebsi et son nouveau parti Nida Tounès. Paradoxal dira-t-on dans un pays où la Révolution a été faite par les jeunes déshérités, mais les faits confirmeront qu’il en sera ainsi.
Le Tome 2 de cet ouvrage s’attachera donc à décrire ce que fut ce cheminement vers un retournement inattendu de la situation, qui verra d’abord l’opposition s’imposer à nouveau et les islamistes faire d’énormes concessions pour aboutir à la Constitution du 27 janvier 2014, un résultat proprement inespéré pour les démocrates en 2011. Mais l’antagonisme entre les deux camps continuera de se poursuivre sous une autre forme sous le dernier gouvernement de transition de Mehdi Jomâa et ne disparaîtra pas dans la société tunisienne, malgré la réalisation d’un scénario tout aussi inattendu pour beaucoup, mais prévisible pour d’autres, à travers l’alliance durable ou temporaire des ennemis d’hier, rcdistes et islamistes, que bien des électeurs de l’un ou l’autre camp ont vécu comme une trahison.
Avec la fin de ce Tome 2 sonnera l’heure de faire un bilan de la période postrévolutionnaire, dont la grande déception restera la non-réponse aux attentes en matière économique et sociale qui avaient pourtant déclenché la Révolution. En effet, début 2018, nombreux sont celles et ceux qui, déçus, se demandent maintenant si cette révolution n’était pas une erreur… Pour ma part, même si je ressens aussi certaines déceptions et que je comprends ce sentiment, surtout chez les personnes ayant la vie dure, ce que je vais vous retracer dans les pages qui viennent ne me permet pas de regretter ce qu’a été cette page de l’Histoire de la Tunisie et encore moins d’avoir participé à son écriture… 

Troisième partie : Quand le cours de l’histoire s’accélère dans la douleur… Juil. 2013/Jan. 2014

68 - 25/07/2013 : Mohamed Brahmi assassiné, le drame qui a changé l’histoire

Inutile de dire que ce jeudi 25 juillet 2013 aura été le jour le plus sombre de ces trois ans passés à l’ANC. Plus pour moi que le jour de l’assassinat de Chokri Bélaïd qui avait aussi été un premier choc majeur. Ceci pour une raison très subjective et affective : j’avais connu, côtoyé et apprécié Mohamed Brahmi, mais je n’avais jamais eu l’occasion ni la chance de discuter ave Chokri Bélaïd. Vers 11h30, en sortant de l’hémicycle après la fin de la cérémonie de célébration de la fête de la République, où je venais d’achever une conversation cordiale avec l’ambassadeur de France, François Gouyette, un homme de grande valeur que j’apprécie beaucoup, instant immortalisé par une photo prise par le photographe de l’Assemblée, je recevais un coup de fil de mon ami Ali Bechrifa qui ne s’était pas déplacé ce jour-là, où il me dit en arabe : « Tu es au courant, Brahmi, ils l’ont assassiné ! », ce qui donne en arabe : « Fi balek, Brahmi i’ghtalouh ? ». Il ajoutait que l’information avait été diffusée par la radio Mosaïque FM. Ces mots résonnent encore dans ma mémoire. Et comme à l’annonce de l’assassinat de Chokri Bélaïd le 6 février de la même année, où je n’avais pas compris ce que voulait me dire au téléphone à 8h du matin ma voisine de banc à l’ANC, Wafa Marzouki, avec sa voie affolée, je n’ai pas compris les premiers mots d’Ali. Je lui alors dit : « Comment, qu’est-ce qu’il a ? ». Et, la deuxième fois, j’ai compris. Quel choc. J’ai alors appelé le directeur de Mosaïque FM. J’espérais, bien sûr, l’impossible. Mais non, sa réponse fut : « C’est vrai, il serait mort, onze balles dans le corps, je crois, il a été transféré à l’hôpital de l’Ariana ». Deuxième choc. 

Je déambulais alors dans la salle des pas perdus en face de l’entrée de la salle des séances en alpaguant tous les collègues qui passaient en leur disant d’une voix blanche : « Tu sais pour Mohamed Brahmi ? » et tous me répondaient « Non, quoi ? ». Personne n’était au courant. Ou pas grand monde. La première personne informée fut Maherzia Lâabidi, la vice-présidente de l’ANC, à laquelle j’ai demandé : « Vous êtes au courant ? Le directeur de Mosaïque m’a dit que d’après ses infos il serait mort, vous confirmez ? ». D’un signe de la tête avec les lèvres serrées, elle me fit comprendre que oui. Il n’y avait donc plus le moindre espoir. Mohamed Brahmi était mort assassiné. Nouveau choc. 

A mesure que la nouvelle se diffusait, des collègues se prenaient le visage entre les mains, certains lâchaient des « C’est pas possible… » ou d’autres paroles d’incrédulité. D’autres se mettaient à prier, à réciter des versets de Coran, à implorer Dieu par des « Allahou akbar ! » de désespoir, ou récitaient la profession de foi de l’islam « Là ilaha illa Allah, Mohamed rassoul’Allah ». D’autres encore ne pouvaient retenir leurs larmes. Les journalistes présents se précipitaient pour recueillir les réactions des élus au micro ou à la caméra. Je me souviens avoir donné quelques déclarations sur un ton blême, ce que me confirmeront plusieurs personnes qui me verront à la télévision ou m’écouteront à la radio. Le contraire m’aurait étonné. Mais à la question qui m’a été posée plusieurs fois « D’après vous, qui serait à l’origine de ce crime ? », j’ai tout simplement répondu : « Je ne sais pas, aujourd’hui, comme beaucoup, j’ai perdu un collègue et un ami, mais on ne peut pas lancer d’accusations pour des actes aussi graves, c’est à la police et à la justice de mener l’enquête, mais ce qui est certain c’est que l’ennemi auquel maintenant la Tunisie doit faire face c’est le terrorisme ! ». Hors antenne, j’ai demandé à ces journalistes pourquoi ils me posaient cette question, vu qu’il me paraissait évident qu’on ne pouvait pas savoir, tout en pensant intérieurement que si je savais quelque chose ou que j’avais des indices ou des soupçons, je les aurais évidement réservés à la police et à la justice sans rien en dévoiler à l’antenne. Ils me répondirent tous : « Pourtant plusieurs de vos collègues y vont de leur interprétation là-dessus, et vous, vous n’avez pas d’idée ? ». J’ai répondu que « Non ». Tout cela me semblait édifiant.

A ce moment-là, il ne devait plus y avoir de parti ni de camp : un de nos collègues avait été assassiné. Néanmoins, certains m’ont rapporté avoir entendu des élus leur dire une chose du genre : « C’est terrible évidemment, Dieu ait son âme, mais il faut dire que ce qu’il disait n’était pas toujours très élégant ». Du genre, il l’a cherché ? Autre choc. Même si je n’ai pas entendu ces paroles, elles m’ont été rapportées par des personnes de confiance que je n’ai aucune raison de ne pas croire… Oui, à y repenser, c’est vrai que Mohamed Brahmi dans les dernières semaines avant sa mort n’avait pas été très tendre avec les islamistes. Peut-être même plus dur qu’il ne l’avait été jusqu’alors. En effet, il avait publiquement affirmé son soutien à la destitution du Président islamiste égyptien Mohamed Morsi par l’armée, survenu le 3 juillet, qui installera immédiatement au pouvoir son chef d’état-major Abdelfatah Sissi. En bon nationaliste arabe nassérien, Brahmi croyait en la force de la Nation arabe et, bien qu’étant un homme authentiquement pieux, il n’aimait pas du tout les islamistes. En prenant la parole dans des meetings et dans l’hémicycle, il avait glorifié cet élan du peuple égyptien dans lequel il avait vu l’expression d’un sursaut de réappropriation démocratique contre la confiscation de la démocratie par les Frères musulmans après leur victoire électorale. Il s’était montré sans concessions face à leur volonté de mainmise sur l’Etat et sur le pays. Il continuait de pourfendre violemment les islamistes restés sourds à la révolte populaire exigeant leur départ alors qu’ils s’accrochaient au pouvoir et à une légitimité électorale qui, du fait de cette révolte, avait perdu tout sens. Brahmi n’a pas hésité à glorifier le geste de l’armée égyptienne, en le comparant à celui des « Officiers libres » conduits par son mentor Gamal Abdennasser qui, il y a un peu plus d’un demi-siècle, avaient su entendre le peuple et réaliser ce qu’il demandait, vu que ce peuple n’avait pas les moyens d’imposer seul sa volonté... Puis, venait le parallèle avec le discours d’Ennahdha, arrivée au pouvoir en 2011 où elle était censée rester un an, mais qui semblait chercher à s’y installer peut-être pour l’éternité. Et, pour achever un de ses discours dans l’hémicycle, il adressera aux islamistes un cinglant : « Et votre tour ne tardera pas à venir, par la volonté du Peuple et par la volonté de Dieu ! »... Effectivement, si les islamistes n’aimaient déjà pas beaucoup Brahmi avant, ils devaient encore moins l’aimer après, alors qu’ils ne perdaient pas une occasion de rappeler leur solidarité avec leurs frères égyptiens, détenteurs de la légitimité des urnes, en arborant le symbole de la « Rabâa » du nom de la place où manifestaient les sympathisants des Frères musulmans égyptiens, avec un autocollant jaune et noir à son effigie ou en en reproduisant le symbole devant les caméras en repliant le pouce sur la paume de la main avec les quatre autres doigts dressés. Néanmoins, un jour comme ce 25 juillet, on devait oublier tout ça, quitte à se le remémorer plus tard.

Peu après la confirmation de la sinistre nouvelle, je croisais Houcine Jaziri, le premier dirigeant islamiste avec lequel j’avais eu l’occasion de discuter en profondeur depuis nos premières rencontres en France durant la campagne électorale et avec lequel une relation de respect et d’estime mutuels et d’amitié, s’était nouée. Le visage crispé, nous nous sommes donnés l’accolade comme de vieux amis et il m’a alors dit d’un air sincèrement inquiet : « C’est très grave, on peut craindre le pire, que Dieu ait son âme et qu’il nous protège ». Son fils de cinq ou six ans qui l’accompagnait, avait compris qu’il se passait quelque chose d’inquiétant en voyant nos mines et nous a demandé en français, sa langue de communication habituelle, vu qu’il était né et avait grandi en France : « Qu’est-ce qui se passe ? ». Houcine avait alors été interpellé par quelqu’un d’autre l’espace d’un instant et, me trouvant aux côtés de cet enfant qui avait perçu la gravité de la situation et qui attendait une réponse, je me suis forcé à marquer un sourire crispé afin de ne pas l’affoler, en lui disant : « Il s’est passé quelque chose de grave, ton papa va t’expliquer ». En effet, je ne savais pas comment expliquer une situation comme celle-ci à un enfant.

Le Président de l’ANC, choqué, a tenu une conférence de presse immédiatement après la confirmation de la nouvelle, annonçant la larme à l’œil trois jours de deuil. Au même moment, après avoir retrouvé mes esprits, je prenais mon téléphone pour passer quelques coups de fil à l’étranger à quelques personnes qui m’étaient chères, afin de leur annoncer ce qu’elles n’allaient pas tarder à découvrir, en ajoutant que nous risquions de faire face à des heures très sombres en Tunisie. Et je ne cachais pas non plus le fond de ma pensée : si un député d’opposition avait été assassiné, nous étions tous maintenant des cibles potentielles. Après cela, alors que je m’apprêtais à repartir, Mouldi Riahi, mon ancien président de groupe m’interpela sur un ton presque fraternel qu’il n’avait plus employé à mon égard depuis ma rupture avec mon ancien parti, en me disant : « Après ce drame qui nous bouleverse tous, on peut craindre le pire et il faut maintenant faire appel à notre conscience nationale, car il y a de fortes chances que les appels les plus démagogiques et les plus dangereux soient lancés ! ». J’ai répondu : « Oui, évidemment », sans savoir que ce à quoi il pensait était peut-être de possibles appels à la dissolution de l’ANC et que, de mon côté et avec les députés de l’opposition, nous allions quitter cette assemblée durant trois longs mois de grande tension.

En quittant l’ANC ce jour-là, sans savoir que je n’y revendrai pas avant longtemps, j’étais informé que les députés de l’opposition se donnaient rendez-vous au domicile de la veuve de Mohamed Brahmi et de sa famille pour présenter nos condoléances, cité Al Ghazala, à l’Ariana, à deux encablures de la maison de… Rached Ghannouchi, située de l’autre côté de la route de Bizerte et placée sous haute protection… Nous allions aussi nous mettre d’accord pour nous réunir le soir même et envisager la suite politique à donner à ce drame. Au domicile de Mohamed Brahmi, nous faisions la connaissance de sa veuve, Mbarka Aouïni et de ses enfants. Il nous fallait réaliser ce qui venait de se passer.

69 - Cinquante-sept députés de l’opposition se retirent de l’ANC

Le jour-même de l’assassinat de Mohamed Brahmi, après nous être déplacés chez sa famille pour présenter nos condoléances, les députés de l’opposition et leurs partis se sont réunis en urgence afin de déterminer les positions à adopter face à cette nouvelle donne. Compte tenu de ce qui était arrivé avec l’assassinat d’un député, notre conviction était que le processus constituant qui battait de l’aile était peut être mort, ainsi que tout le système politique issu des élections du 23 octobre 2011.

Tous les députés de l’opposition s’étaient accordés sur un certain nombre de revendications et étaient décidés à se retirer de l’ANC jusqu’à ce qu’elles soient satisfaites, à savoir : la dissolution du gouvernement de la troïka, l’obtention de garanties pour la finalisation de la Constitution afin que la règle devienne celle du consensus et non plus celle des équilibres majorité/opposition, la dissolution des LPR, la lumière sur les assassinats de Chokri Bélaïd et Mohamed Brahmi. En revanche, deux positions divergentes se faisaient jour quant à l’avenir de l’ANC : la majorité des partis et des députés de l’opposition demandaient sa dissolution à l’unisson d’un mouvement populaire surfant sur son impopularité croissante, y compris Al Jomhouri qui, après avoir soutenu le projet de Constitution du 1er juin, avait opéré une volte face spectaculaire pour rejoindre sa famille d’origine, mais, l’Alliance démocratique, issue d’une scission du PDP menée par le Président du groupe Démocrate Mohamed Hamdi, s’était distinguée en ne s’associant pas à la demande de dissolution de l’ANC, plaidant pour son maintien jusqu’aux élections avec un calendrier clair de fin de ses travaux sur la Constitution avec comme terme le 23 octobre 2013. Cette formule fut finalement à peu près la proposition de sortie de crise que présentera trois mois plus tard le Quartet UGTT / UTICA / LTDH / ONAT. Une position médiane, somme toute, entre celles d’Ennahdha et du reste de l’opposition. J’ai toutefois la conviction que cette proposition n’a été vue comme un compromis que parce qu’une autre position plus radicale avait été défendue, la nôtre, qui avait fait passer celle-ci pour plus modérée. En effet, au bout de deux ans d’expérience de confrontation avec Ennahdha, j’étais tout aussi convaincu que si nous avions d’emblée renoncé à la dissolution de l’ANC en ne demandant que celle du gouvernement, les islamistes auraient enregistré l’accord général sur le maintien de l’ANC et limité la négociation au sort du gouvernement, en vue de s’accorder sur un équilibre entre leur départ intégral du pouvoir et un simple remaniement, afin d’y conserver quelques positions clés.

Restait enfin la question de nos mandats de députés. Devions-nous démissionner comme nous pressait de le faire une partie de l’opinion publique, pensant que cela discréditerait définitivement l’ANC et pousserait à sa dissolution et à la chute des institutions du 23 octobre 2011 qu’Ennahdha avait confisquées à son profit ? Ou devions-nous garder nos mandats tout en faisant un geste fort qui aurait été un retrait sans limite de temps de l’ANC et une suspension de l’exercice de nos mandats ? Après de longues discussions, notre décision fut de ne pas démissionner jusqu’à nouvel ordre. En effet, la première raison plaidant contre une démission collective était que notre poids et notre image auprès de l’opinion publique, des médias et des chancelleries étrangères, serait peut-être plus importants en demeurant députés. A l’épreuve des faits, c’était évident. Nous n’aurions sans doute pas eu la même audience en tant que députés démissionnaires ou députés retirés. Ensuite, il ne fallait pas oublier que, pour les transfuges de partis de la troïka comme moi ou d’Al Aridha, leur siège aurait échu en cas de démission à de nouveaux élus qui ne rejoindraient pas nécessairement l’opposition. En effet, les chiffres parlaient d’eux-mêmes : les 57 députés retirés comptaient 10 ex-Ettakatol (Mohamed Allouch, Ali Bechrifa, Sélim Ben Abdesselem, Abdelkader Ben Khémis, Salah Choueïb, Jamel Gargouri, Fatma Gharbi, Khémaïs Ksila, Selma Mabrouk, Karima Souid), 5 ex-CPR (Naceur Brahmi, Abdelaziz Kotti, Dhamir Manaï, Hasna Marsit, Mohamed-Ali Nasri) et 3 ex-Aridha (Brahim Gassas, Abdelmonim Krir, Rabiâa Najlaoui). Cela faisait quand même 18 députés qui pouvaient être remplacés par des élus qui ne s’associeraient pas au mouvement de retrait de l’ANC s’ils étaient restés fidèles à leurs partis. De plus, un autre problème se posait aux 15 élus sur 16 de l’ex-PDP (un, Néji Gharsalli, ne s’était pas retiré et avait rejoint le « camp de la légitimité », le seul à faire un parcours en ce sens) : ils étaient partagés aujourd’hui entre Al Jomhouri et At’tahaluf, mais aucun ne voulait voir échoir son siège à un suivant ou à une suivante sur sa liste qui n’aurait pas faite le même choix partisan, ce qui peut se comprendre. Il était donc clair que la démission des députés retirés n’était pas l’option à retenir, car le mouvement y aurait bien plus perdu qu’il n’y aurait gagné. Et, contrairement à ce qui a pu être dit dans l’opinion publique, ce choix de ne pas accompagner le retrait d’une démission n’était clairement pas motivé par une volonté de s’accrocher coûte que coûte à son mandat de député chez la grande majorité de mes collègues retirés de l’ANC. Notre décision fut donc d’annoncer la suspension de notre activité parlementaire sans démissionner.

Une troisième raison pouvait aussi être invoquée pour appuyer cette décision. En effet, une quinzaine de jours plus tôt, notre collègue Ahmed Kasskhoussi avait fait sensation en annonçant en plein hémicycle et contre toute attente, sa démission de l’ANC. Mais, passé l’effet d’annonce et les appels d’une partie de l’opinion aux députés de l’opposition d’en faire autant, force était de constater que cette démission n’avait pas servi à grand chose pour contrecarrer les dessins des islamistes et de leurs alliés. Nous devions en tirer les leçons. Enfin, une confidence pour finir : malgré ces arguments pertinents plaidant plus pour le maintien de nos mandats que pour la démission, j’avais défendu auprès de mes collègues l’option de la démission collective, en pensant qu’elle était la seule compréhensible pour l’opinion publique. Mais je reconnais que je m’étais trompé et heureusement que je m’en suis tenu à la discipline de groupe. Comme quoi, le discipline a aussi ses vertus lorsque l’on croit en une démarche collective globale, tout en s’étant trouvé minoritaire sur un point donné.

Enfin, il y avait aussi le thème très sensible de l’indemnité parlementaire. Certains collègues avaient d’ailleurs plaidé en faveur de son abandon et l’avaient fait pour eux-mêmes sans toujours en faire la publicité, ce que pour ma part, je n’ai pas fait. En effet, notre mouvement allait nécessiter un financement conséquent et je mettais donc une partie de mon indemnité à disposition, comme l’ont fait tous les collègues qui n’y avaient pas renoncé. Et, après coup, je dois aussi dire que la situation de « député retiré » était bien plus éprouvante sur les plans du travail et de la fatigue physique et morale que celle de « député siégeant ». En effet, nous allions prendre l’habitude de nous réunir et de passer des communiqués quotidiennement, d’animer le sit-in de la place du Bardo devant l’ANC, de répondre aux sollicitations de la société civile, de la presse et des chancelleries étrangères qui cherchaient à connaître notre vision de la situation, de nous déplacer sur l’ensemble du territoire, etc… Et sans un instant de répit. Il n’y avait pas photo. Enfin, il faut souligner aussi que le Président de l’ANC n’a à aucun moment accepté de souscrire à une suspension des indemnités des députés retirés, malgré les pressions subies en ce sens. Il faut le lui reconnaître. 

Cependant, cette question de la dissolution ou non de l’ANC, qui avait été marquée par des divergences de positions entre les radicaux et les modérés de l’opposition, avaient laissé des traces. En effet, autant les liens s’étaient resserrés entre le noyau dur de l’opposition composé de Nida Tounès, Al Massar et Aj’jabha Ach’châabia, ainsi qu’Al Jomhouri qui avait réintégré sa famille d’origine, autant la confiance de certains en At’tahaluf avait été mise à mal pour plusieurs d’entre nous qui en venaient même à soupçonner ce parti d’essayer de s’attirer les bonnes grâces d’Ennahdha. Réciproquement, nos collègues d’At’tahaluf, qui ressentaient cette suspicion, avaient marqué leurs distances. Pour ma part, bien qu’adhérant pleinement à la position que je défendais et conscient en même temps que nous pourrions être amenés à faire des concessions, je n’ai jamais pu croire à une « traîtrise » de nos amis d’At’tahaluf en qui je gardais ma confiance. La position de l’UGTT qui rejoindra celle de ce parti ramènera une partie de l’opposition à de meilleurs sentiments, mais sans dissiper tous les doutes.

Incontestablement, dès les premiers jours de ce retrait, les réunions quotidiennes des députés de l’opposition et le fait de se retrouver ensuite au sit-in de la place du Bardo, pour parfois y passer la nuit, a contribué à renforcer notre unité. Cette nouvelle donne ne faisait maintenant plus de doute et même la troïka n’allait pas tarder à s’en convaincre et à comprendre qu’il faudrait compter avec : l’unité de l’opposition commençait enfin à prendre forme.

70 - Sit-in conquérant Place du Bardo, le jour le plus long, la nuit la plus longue

Il y avait eu le temps du recueillement passé auprès de la famille de Mohamed Brahmi, chez qui nous avions pu constater une incroyable foi en les idées qui étaient les leurs et une volonté sans faille de reprendre le flambeau, autant chez sa veuve, Mbarka Aouaini, qui sera élue députée aux élections de 2014, que chez ses enfants, Adnan, Balkis, Sarra et Fida, ainsi que la petite dernière Mountaha (mot qui veut dire « fin » en arabe), qui, étant autiste, n’aura sans doute pas la possibilité de s’exprimer comme sa mère et ses frères et sœurs pour reprendre le flambeau de ce père exceptionnel et aimant, car je l’imaginais aussi comme tel, qui allait tant lui manquer. Ainsi qu’à nous tous, ses amis. Malgré le choc et la peine, il s’agissait là d’une belle leçon de ténacité. A la maison et dans les cercles militants de l’opposition, on parlait déjà du « Chahid » Mohamed Brahmi, le martyr de la Nation. Nous avions encore du mal à réaliser ce qui s’était passé, comme en témoigne cet échange que j’avais eu avec mon ami Ali Bechrifa au domicile des Brahmi rempli de monde, le premier ou le deuxième jour de sa mort, où je lui ai dit : « Vraiment, ça fera bizarre de voir sa place vide quand on va revenir… », ce à quoi, il me répondit d’abord : « Ah, oui, certainement… », avant qu’on se dise en même temps en se regardant incrédules : « Mais, non, justement, on ne va pas revenir ! ».  

Nous étions tous extrêmement affectés, mais un de nos collègues l’était sans doute bien plus que nous tous. Il s’agissait de Mourad Amdouni, élu de Bizerte et membre du parti de Brahmi « Harakat ach’châab » (« Le Mouvement du peuple ») qui venait de connaître une scission majoritaire pour donner naissance à leur nouveau parti « At’tayar Ach’châabi » (« Le Courant populaire »), en vue de rejoindre la coalition du Front populaire, perspective que la faction rivale avait refusé. Certains en étaient même arrivés à émettre l’hypothèse selon laquelle la violence de la séparation entre ces deux factions pouvait être à l’origine de l’assassinat de Brahmi. Mais aucune preuve n’était jamais venue l’étayer. Toutefois, le fait que le « Hadj » Mohamed Brahmi, comme on s’était mis à l’appeler après sa mort, rejoigne le Front populaire aurait eu un effet majeur : l’accusation d’athéisme et d’ennemis de la religion, constamment opposée à la gauche par les islamistes, tombait tout d’un coup. A savoir qui avait intérêt à supprimer un homme comme Brahmi ? Ou si, pour certains, ce « Hadj » alliés aux « impies » était tout simplement devenu un « traître » à l’islam ? Une autre hypothèse selon la logique d’« à qui profite le crime ? » était que cet assassinat pouvait aussi venir de ceux qui n’avaient rien à voir avec la mouvance jihadiste, comme par exemple les forces liées à l’ancien régime qui auraient cherché à saboter le processus de transition ou à créer un sentiment de peur extrême dans le pays à même de faire regretter l’époque de Ben Ali ? Tout était possible et il était très hasardeux de se prononcer au-delà des hypothèses.

En un premier temps, il avait été envisagé que Brahmi soit enterré le vendredi après la prière hebdomadaire à Sidi-Bouzid, où il était né et dont il était l’élu. Mais, très vite, vu la portée nationale de l’événement, l’autorisation fut obtenue, avec l’accord de la famille, pour qu’il soit inhumé au cimetière du Jellaz à Tunis au « carré des martyrs » aux côté de Chokri Bélaïd qui y avait rejoint Farhat Hached, le grand leader syndical assassiné dans des circonstances très troubles en 1952 par les terroristes colonialistes de « la Main rouge », et bien d’autres, dont les martyrs du 9 avril 1938 dont la mémoire reste célébrée par une fête nationale qui tournera au drame en 2012, avant que la commission d’enquête parlementaire mise en place sur ce dossier ne soit tout bonnement étouffée et enterrée par le pouvoir islamiste. Cela n’augurait pas du mieux pour l’élucidation de l’assassinat de Brahmi et celui de Bélaïd dont l’enquête n’avait pas avancé.

Il fut donc décidé que Mohamed Brahmi serait enterré le samedi 27 juillet au carré des martyrs du cimetière du Jellaz à Tunis après la prière du « asr » en début d’après-midi. Il faisait très chaud ce jour-là et une grande procession se préparait. Au fur et mesure que nous montions la butte du cimetière menant au carré des martyrs, la foule grossissait. Il y avait certes moins de monde que pour l’enterrement de Chokri Bélaïd, mais, quand même, les gens s’étaient déplacés. Puis, il fut décidé de manière improvisée, qu’après l’enterrement, la foule se rendrait place du Bardo en face de l’ANC. Nous apprenions dans la foulée que toute manifestation avait été interdite dans le quartier de l’ANC, n’ayant pas été autorisée 72 heures à l’avance comme l’exigeait la loi. Mais Brahmi n’était même pas mort depuis 72 heures... C’est ainsi qu’il a été décidé de braver toute interdiction et d’aller investir la place du Bardo.

Certains s’y sont rendus directement et d’autres ont fait un détour par chez eux pour se reposer, vu qu’il faisait très chaud et qu’on était à la moitié du mois de Ramadan. Pour ma part, je ne me suis pas directement rendu au Bardo et j’ai appris par un coup de téléphone que ça commençait à barder, la police ayant chargé des manifestants dont les députés Mongi Rahoui, Nooman Fehri et Nadia Châabane. Les médias étaient présents sur les lieux et ont confirmé à l’opinion publique, témoignages et images à l’appui, le degré de violence employé par la police pour réprimer ce mouvement spontané. Sur ordre de qui ? Telle était la question. Un réel malaise n’allait d’ailleurs pas tarder à se faire sentir entre le Ministre de l’Intérieur, l’indépendant Lotfi Ben Jeddou et le Chef du Gouvernement Ali Lâarayedh d’Ennahdha. Mais nous ne savions pas encore que nous n’avions encore rien vu… 

On m’a alors dit que les députés, militants et activistes de la société civile présents s’étaient retirés de la place pour se réunir dans un local du réseau Dostourna tout près de l’ANC. Je me suis donc dépêché de sauter dans ma voiture pour me rendre sur les lieux et rejoindre mes collègues et les manifestants par solidarité. Et aussi pour voir ce qui se passait. En effet, dans ce genre de situation, il y avait de quoi se sentir très mal à l’aise en restant en sécurité loin du théâtre des opérations, quand nos amis se prenaient des coups de matraque ou des gaz lacrymogènes… « El crymogène », comme on disait depuis la Révolution.

En arrivant à proximité du Bardo en voiture, je voyais des gens courir dans les petites rues adjacentes et je reconnaissais dans la foule le visage d’une femme que je connaissais. J’arrêtais alors ma voiture et je lui criais de monter ainsi qu’à une autre femme qui l’accompagnait. Elles m’ont alors confirmé que ça chargeait de tous les côtés, tout en gardant le sourire. Etonnant dans ce genre de situation. On avait pris l’habitude depuis la Révolution. Puis, après avoir pu m’approcher de l’endroit où je pensais aller rejoindre les députés, en laissant ma voiture dans une petite rue apparemment calme et loin des grands axes théâtres des affrontements, l’odeur des gaz lacrymogènes venait me chatouiller les narines et la tension se lisait sur les visages.

Au vu des violences dont avaient été victimes manifestants et députés, il n’était maintenant plus question de se retirer de la place du Bardo, quelles qu’en soient les conséquences. La décision avait été prise en concertation entre députés et activistes présents sur les lieux que nous resterions la nuit place du Bardo et que nous l’occuperions le temps qu’il faudrait. L’endroit symbolique que nous cherchions était maintenant tout trouvé et le mot d’ordre était lancé sur les réseaux sociaux et dans les médias pour appeler celles et ceux qui y adhéraient à nous rejoindre. Nous avions également improvisé un dispositif pour organiser une rupture du jeûne sur place, en nous disant qu’en dépit de toute l’hostilité que pouvait nourrir envers nous le Chef du Gouvernement et son parti, Ennahdha, il aurait du mal à donner l’ordre de charger sur des gens rompant le jeûne place du Bardo ou ailleurs. Mais la suite nous montrera qu’il n’y aurait pas autant de prévenance en dehors de cette situation précise…

Nous avions alors chacun pour mission de nous débrouiller pour trouver de quoi assurer la rupture du jeûne sur place. Notre crainte était que, si nous désertions l’endroit, celui-ci pourrait être condamné dans ce laps de temps. Il fallait donc y rester et y rompre symboliquement le jeûne. Le mot d’ordre a donc été lancé sur les réseaux sociaux. Et, lors la rupture du jeûne, il y avait donc toujours du monde sur la place et de quoi se désaltérer et se rassasier. Les gens n’étaient pas partis, signe qu’ils n’avaient pas eu peur de la violence avec laquelle certaines unités de police avaient chargé l’après-midi et qu’ils étaient déterminés à tenir bon. Les médias aussi étaient restés, friands de propos pris sur le vif à des élus, des responsables politiques, des figures de la société civile ou des anonymes venus grossir la foule. En effet, la masse augmentait à vue d’œil.

Puis, entre temps, des tentes avaient été apportées et commençaient à être installées. Un service de sécurité avait été constitué et des matelas en mousse avaient été apportés pour dormir sur place. Les députés étaient tenus symboliquement d’assurer une présence cette nuit et à tour de rôle pour les nuits suivantes. Je m’étais alors porté volontaire pour ce soir-là avec Selma Mabrouk et Nooman Fehri. Mais, entre-temps, un autre rassemblement avait pris place en face du nôtre, de l’autre côté de la place du Bardo, dont nous occupions le côté est. En réponse à notre mouvement, la moitié ouest était à présent occupée par des partisans de la « légalité ». Ennahdha et ses alliés prenaient donc place en face de l’opposition. Leur rassemblement semblait peu fourni mais il était là, symboliquement au moins. Et nous allions nous faire face pendant près d’un mois avant qu’ils ne lèvent le camp. Au départ, les deux camps étaient séparés de quelques dizaines de mètres seulement par des barrières métalliques et un cordon policier avec des canaux latéraux de passages permettant de passer d’un côté à l’autre. Mais ce dispositif ayant été jugé au bout de quelques jours trop difficile à sécuriser en raison des risques d’affrontements entre les deux camps ou de possibles agressions extérieures, la décision sera prise par le gouvernement de « neutraliser » la place du Bardo. Elle deviendra un véritable no man’s land interdit d’accès et encerclé de barbelés, sans canaux de passages latéraux afin d’interdire tout mouvement d’un camp à l’autre et de permettre aux forces de l’ordre postées de part et d’autre de la place de pouvoir parer à des agressions extérieures, le cas échéant. La place du Bardo sera de surcroît déclarée zone militaire et donc placée sous le contrôle du Ministère de la Défense, l’armée pouvant intervenir en cas de besoin même si le maintien de l’ordre était laissé aux forces de sécurité.

Mais avant ce changement de dispositif, ce premier soir, l’ambiance était réellement festive du côté « contestataire » car nous avions l’impression d’avoir remporté une victoire en parvenant à conquérir la place du Bardo, malgré la répression subie dans l’après-midi. Et nous faisions face à cette assemblée dont nous demandions la dissolution. Les premiers stands avaient été mis en place par des associations de la société civile et les députés. Et, force était de constater que le nôtre ne désemplissait pas, que les gens venaient discuter, questionner, suggérer, encourager, etc… Dès ce premier soir, nous allions mesurer l’endurance dont nous allions devoir faire preuve pour tenir le coup, tant il était usant de rester des dizaines de minutes debout, à parler devant une foule posant des questions et commentant la situation sans s’interrompre… Mais il fallait être là, il était inconcevable de faire autrement face à tous ces gens venus nous soutenir. Il fallait renforcer leur détermination à revenir et pendant très longtemps s’il le fallait, pour obtenir ce que nous voulions, comme y étaient parvenus les égyptiens peu avant avec l’éviction de Morsi et des Frères musulmans. Des slogans à la gloire des martyrs Brahmi et Bélaïd et hostiles à Ennahdha étaient scandés. En face, on entendait des « Allahou akbar » et des slogans à la gloire de la « légalité » et contre le « coup d’Etat » que nous étions accusés de fomenter comme en Egypte. Le face-à-face avait commencé.

A une heure avancée de la nuit, il ne restait plus grand monde, la plupart des présents étant rentrés se coucher avec la promesse de revenir le lendemain. Nous étions donc restés comme prévu à une poignée de militants, d’activistes et de simples citoyens, avec trois députés pour assurer cette présence très symbolique. Fatigués par cette journée, nous avions décidé de dormir à tour de rôle, conscients qu’il n’était pas prudent de baisser la garde à aucun moment, autant par crainte d’une attaque extérieure ou du camp d’en face, vu que les canaux de passages latéraux n’avaient pas encore été condamnés. Mais, nous pouvions aussi craindre l’intervention d’unités de police comme celles auxquelles nous avions eu affaire dans l’après-midi. Nous nous posions d’ailleurs toujours la question de savoir de qui était venu l’ordre de charger : du Chef du Gouvernement ou d’un responsable policier, ne croyant pas vraiment que le Ministre de l’Intérieur en soit à l’origine ? Et nous ne nous doutions pas à quel point nos craintes étaient fondées…

Alors que j’avais fermé l’œil sans être parvenu à m’endormir, je me mettais, soudain, à entendre des bruits, comme des cris. Puis, on me réveilla en me disant de me lever et de faire vite, que « ça pouvait dégénérer ». C’est alors que je voyais voler des projectiles d’un camp à l’autre avec la police au milieu ! Tout d’abord, les policiers présents s’en sont pris à un fauteur de trouble situé de l’autre côté, qu’ils ont fait détaler comme un lapin. Nous croyions alors pouvoir être rassurés. Mais voilà qu’une partie de la même brigade policière se mettait à balancer des grenades lacrymogènes en notre direction ! Nous commencions instantanément à éternuer, à libérer des larmes et à peiner à y voir clair. Nous n’avions pas été prévoyants en n’apportant pas de serviettes humides avec du citron pour parer l’effet des « lacrymos »… L’espace d’un court instant, je me trouvais déstabilisé, entendant des policiers commençant à charger en criant aux présents de déguerpir. C’est alors qu’un militant du Massar originaire de Gafsa, Walid Abdessalem (comme moi, facile à retenir !), me prit par le coude pour m’aider à me relever et me dit : « Allez, Sélim, on court maintenant ! ». Et c’est vrai qu’à cet instant où je commençais à ne plus voir grand-chose, son aide avait été décisive pour me permettre de commencer à courir comme tout le groupe… En effet, la police avait chargé et nous poursuivait matraque à la main jusque dans les petites rues du Bardo où nous nous étions réfugiés. A un moment où j’avais pu m’arrêter, j’ai regardé autour de moi, voyant des visages que je connaissais, mais pas celui de Walid, ni de mes deux collègues, Selma et Nooman, ni les militants et activistes qui étaient avec nous peu avant. Avec un groupe d’une trentaine de personnes qui s’étaient retrouvés, nous pensions que le risque de continuer à nous faire taper dessus était écarté. On se disait que les policiers avaient cherché à évacuer la place d’une façon certes musclée, mais sans faire de dégâts. Mais nous allions vite déchanter…

En effet, en repartant dans les petites rues, nous nous rendions soudain compte que des policiers nous poursuivaient. Chacun est alors parti en courant de son côté afin d’éviter de continuer de constituer un bloc compact et d’obliger les policiers à se diviser en petits groupes, afin de donner une chance à certains d’entre nous de leur échapper. Je me suis alors retrouvé après une course-poursuite avec un groupe de jeunes militants du Parti des travailleurs et du syndicat étudiant UGET, l’Union générale des étudiants de Tunisie. Et c’est alors que nous avons assisté, à environ une rue de distance, au passage d’un camion de police ratissant les rues qui, à un moment s’est arrêté après avoir repéré un jeune isolé. Des policiers s’en sont saisis et se sont mis à le frapper avec une violence inouïe avant de le faire monter dans le camion ! Or, ce jeune était à terre, acculé contre un mur et donc parfaitement « neutralisé ». Et, à supposer qu’il ait pu être dangereux auparavant, il ne pouvait plus maintenant représenter aucun danger dans cette position… De la pure violence gratuite, donc. A cette distance, nous n’étions pas en mesure de faire quoi que ce soit, ni de relever le numéro du véhicule. S’il en avait un. Effectivement, dans les jours suivants, nous verrons des camions de police circuler place du Bardo sans plaque d’immatriculation visible… Mais nous avions vu la scène et ce qui est frappant est que ces hommes en uniforme noir savaient qu’ils pouvaient être vus par des automobilistes traversant la zone, par des habitants du quartier ou par des passants restés cachés dans la pénombre… Ces hommes avaient-ils reçu l’ordre d’agir ainsi et de la part de qui ? Ou avaient-ils reçu carte blanche ou s’arrogeaient-ils des droits qu’ils n’avaient pas ? Tout cela était en tout cas très inquiétant car, s’ils avaient agi ainsi en prenant le risque d’être vus et identifiés par des témoins, il était fort probable que ce risque n’en était pas vraiment un, surtout s’ils avaient reçu des garanties d’impunité venues d’en haut. Car, en effet, pour qu’ils soient retrouvés, encore aurait-il fallu qu’il y ait une enquête impartiale afin d’identifier le véhicule et les hommes qui étaient dedans… Et nous savions bien quel avait été le sort de toutes les commissions d’enquête mises en place depuis l’arrivée au pouvoir de la troïka et l’opacité qui continuait d’entourer toutes les affaires de dépassement de ce genre... Mais s’il y avait eu de telle garanties données à ces hommes, d’où et de qui venaient-elles ? Telle était la question qui peut être ne sera jamais résolue…

Passé cet épisode où nous avions été les témoins à distance de cette scène sans pouvoir faire quoi que ce soit, j’ai proposé aux jeunes de profiter de ma voiture pour les ramener où ils voulaient aller. Ils m’ont alors demandé de les conduire au local du Front populaire vers les avenues Alain Savary et Mohamed V. Nous étions tous sonnés et nous appelions les personnes que nous connaissions qui étaient sur place avant l’assaut, pour voir si tout allait bien. Je suis parvenu à joindre Selma Mabrouk qui était saine et sauve et qui était repartie en voiture. En revanche, pas de nouvelles de Nooman Fehri, dont j’apprendrais le lendemain qu’il ne lui était rien arrivé de grave. Cette fois-ci.

Puis, n’ayant plus revu Walid qui m’avait aidé à courir, je demandais aux jeunes militants avec lesquels je m’étais retrouvé s’ils le connaissaient, étant donné que je n’avais pas eu le temps de prendre son numéro de téléphone. Et lorsque j’ai évoqué ma crainte qu’il ait été arrêté, l’un d’eux m’a répondu : « Non, ne craignez rien, Walid ne se fait jamais attraper ! ». J’apprendrai en effet par la suite que, fidèle à sa réputation, il avait pu échapper aux policiers et qu’il ne lui était rien arrivé. Comme les héros qui ne se font jamais attraper ni tuer. Sauf ceux avec lesquels l’histoire prenait fin avec leur mort et qui, dans certaines traditions comme dans les pays arabo-musulmans, devenaient des martyrs… Après ce qui fut le jour le plus long et la nuit la plus longue, j’avais vraiment l’impression d’être rentré dans un scénario qu’on ne maîtrisait plus. A se demander si nous en étions des acteurs ou des pions ?

71 - Soupçons de police parallèle, les doutes de Ben Jeddou

Après cette nuit du samedi 27 au dimanche 28 juillet où nous avions vu à l’œuvre ce que pouvait être cette police parallèle dont on avait tant parlé, le sit-in du Bardo n’avait plus pu être délogé. Cela dit, le surlendemain, le lundi 29 juillet à l’aube vers 7h du matin, certaines unités de police allaient rééditer le forfait de la nuit du samedi 27 au dimanche 28. Question : tous ces actes ont-il été commis par les mêmes ou par d’autres ? Impossible à dire. Cette fois, c’est mon ami Nooman Fehri qui se retrouvera hospitalisé avec une minerve, sans heureusement garder de séquelles. Plus grave : un sit-inneur, qui refusait de dégager la chaussée face à l’injonction des policiers, allait être gravement blessé avec la jambe écrasée par un camion de police ! Il échappera de peu à l’amputation.

Mais au-delà des drames humains qui ont pu être évités, une chose était frappante dans le déroulé des événements du matin. La nuit, nous étions trois députés de permanence, Nooman Fehri, Mohamed-Ali Nasri et moi et tout s’était bien passé avec l’équipe de police de nuit avec laquelle nous avions particulièrement bien coopéré, en parvenant à dénouer quelques crises pendant la nuit avec des sit-inneurs. Les officiers dirigeant cette brigade s’avéreront être des hommes fiables qui tiendront la parole donnée, à savoir qu’en toutes circonstances, ils ne chargeraient pas et ils négocieraient avec les députés pour dénouer les problèmes. Mais voilà que le matin, vers 6h30, alors que nous avions passé une nuit blanche, les officiers de cette brigade venaient demander aux manifestants d’évacuer la place du Bardo afin d’y installer des barbelés. Ils en avaient vraisemblablement reçu l’ordre, peut-être dans la nuit ou le matin même, avec consigne de ne rien en dire aux manifestants, ce qui était tout à fait concevable. Ils devaient maintenant s’exécuter. Les esprits commençaient alors à s’échauffer chez la centaine de sit-inneurs encore présents le matin, qui se demandaient tout d’un coup si on ne cherchait pas à les déloger de la place du Bardo, comme cela avait été fait le premier soir à coup de « lacrymos » et de courses poursuites dans les rues. Cela dit, cette équipe de nuit n’usera d’aucune violence physique, se contentant d’employer un ton ferme, afin que les sit-inneurs s’exécutent. A ce moment-là, Nooman Fehri s’interposera, reprochant aux policiers de ne pas avoir tenu la parole donnée dans la nuit et s’installera par terre en disant qu’il faudrait venir le déloger de là où il était assis. Plusieurs sit-inneurs l’imiteront et s’installeront assis sur cette parcelle que les policiers avaient ordre de faire évacuer.  Pour ma part, je n’étais pas intervenu car, contrairement à Nooman, j’étais convaincu de la nécessité de sécuriser la place du Bardo et de condamner les accès extérieurs, comme les policiers avaient reçu l’ordre de le faire. Mais ne voulant pas contredire mon ami, je n’ai rien dit. Et, de toute façon, face à des sit-inneurs aussi décidés à rester là où ils étaient, ma voix n’aurait certainement pas porté si je venais appuyer ce qu’exigeaient les policiers. Cela n’aurait fait qu’envenimer les choses. De plus, après cette nuit blanche et les nuits et les journées éprouvantes des jours précédents, je ne me sentais pas l’énergie d’entrer à nouveau en négociation. Mais, surtout, je n’étais pas inquiet du tout en présence de cette équipe de nuit, dont les officiers nous étaient apparus très corrects. Je me disais qu’ils parviendraient à dénouer la situation, comme ils l’avaient fait jusqu’alors. J’étais aussi gagné par la fatigue et j’ai donc décidé vers 6h30 de reprendre ma voiture tant que je pouvais encore conduire, pour rentrer dormir quelques heures. Confiant, mais en partie à tort…

Et c’est là que des choses troublantes se sont produites... Aucune mauvaise surprise n’a en effet été enregistrée de la part de l’équipe de police de nuit qui n’a jamais recouru à la violence. N’ayant pas été témoin de la scène, j’ai recueilli ultérieurement des témoignages dont celui de Nooman qui m’a confirmé que les officiers de l’unité de nuit étaient parvenus à convaincre les sit-inneurs de se déplacer de quelques mètres pour leur permettre d’installer les barbelés, sans user de violence ni faire de dégâts. Cela doit être dit et souligné. Mais, c’est à 7h que se produira le coup de théâtre macabre avec l’arrivée de l’équipe de relève… Là, l’équipe de nuit, qui achevait sa faction de 24 heures s’en allait. On peut d’ailleurs imaginer l’état de fatigue et d’énervement de ces hommes vers la fin de leur faction et ce que pouvait provoquer la moindre étincelle… Mais, malgré cela, ils n’ont jamais usé de violence. Arrive alors une nouvelle équipe bien moins conciliante. Fait inhabituel rapporté par certains témoins, vu que je n’étais plus présent depuis une demi-heure : la plaque du véhicule qui avait amené cette équipe n’était pas visible et certains de ses membres avaient le visage masqué. J’allais écrire « certains policiers », mais était-on certain qu’il s’agissait bien de policiers ?

Même si les barbelés avaient pu être installés, les esprits recommençaient à s’échauffer et c’est là que tout a dégénéré : cherchant à déloger les sit-inneurs et à les faire aller plus loin en se heurtant à leur refus, la nouvelle équipe a alors donné la charge ! C’est là que Nooman a reçu un coup violent dans le dos, qui avait fait craindre qu’il n’ait été touché à la colonne vertébrale, ce qui circulera immédiatement sur les réseaux sociaux. Je découvrirai l’information à mon réveil, ayant éteint mon téléphone pour m’assurer quelques heures de sommeil. Il s’en tirera avec une minerve, un moral de fer et une toute nouvelle notoriété de héros, ainsi qu’un statut d’autorité morale auprès des sympathisants du mouvement. Plus de peur que de mal de ce côté-là, donc. Mais le plus grave et le plus inimaginable aura été de voir un camion de police rouler par deux fois, en avançant et en reculant en écrasant la jambe d’un manifestant qui refusait de se déplacer ! Celui-ci fut transporté aux urgences où les médecins parviendront in extremis à lui éviter l’amputation, après que des bruits aient circulé sur les réseaux sociaux comme quoi il aurait perdu sa jambe. Mais on peut imaginer aisément l’état de la jambe de ce jeune homme et les séquelles qui ont pu s’ensuivre… Une telle sauvagerie de la part de cette unité de police était proprement incroyable. Toutefois, le plus déroutant a été de voir cette équipe policière plier bagage une demi-heure ou trois-quarts d’heures après avoir commis ces graves violences, en laissant place à une autre équipe de police accompagnée de l’équipe médicale. Comme si elle n’était venue que pour ça et non pour une faction de 24h comme l’équipe de nuit.

Le soir, nous retrouvions l’équipe de la nuit de la veille qui avait achevé sa faction à 7h du matin, en reconnaissant les visages des officiers et des policiers qui s’étaient distingués par leur correction et leur éthique. En discutant avec eux, ils n’avaient pas d’explication sur ce qui s’était passé le matin après leur départ, si ce n’est que tout le monde dans la police n’avait pas les mêmes méthodes de fonctionnement… Cela voulait tout dire. Certains de ces policiers allaient même jusqu’à nous confier que, depuis l’arrivée au pouvoir des islamistes, il était notoire que certaines unités de police échappaient au commandement officiel et à tout contrôle. C’est d’ailleurs exactement ce que diront publiquement à la même période des syndicalistes policiers et pénitenciers, en dénonçant l’infiltration de la police par Ennahdha, voire par la mouvance salafo-jihadiste, preuves à l’appui avec noms et dates. Là, la justice fera preuve d’une célérité sans pareil pour poursuivre ces policiers, dont le dirigeant syndical Sahbi Jouini, même si ces poursuites seront abandonnées aussi vite et sans justification. Sans doute de peur qu’elles ne finissent par tourner à l’avantage des mis en cause et à dévoiler des réalités fort compromettantes pour le pouvoir en place ? Parallèlement, les actes très graves auxquels nous venions d’assister durant ces premiers jours du sit-in du Bardo ne feront l’objet ni de poursuites ni d’une enquête. Comme pour toutes les affaires gênantes susceptibles de mettre en cause la troïka depuis son arrivée au pouvoir qui avaient été toutes étouffées, sans exception. Il n’y avait clairement plus de doutes sur la mainmise d’Ennahdha sur la justice.

Au bout de trois jours que ce sit-in avait pris place, seule la journée et la nuit du dimanche 28 n’avaient pas été émaillées de débordements policiers. Le Ministre de l’Intérieur Lotfi Ben Jeddou confiera alors à la presse n’avoir jamais donné l’ordre de charger et avoir même pensé à démissionner. L’aveu était clair : ce Ministre, aussi intègre soit-il, n’avait pas la main sur l’ensemble des unités de police. Toutefois, à chaque fois que la question lui sera posée sur l’existence d’une police parallèle, même des mois plus tard, il niera, en répondant que s’il y avait des preuves, il fallait les lui apporter. Logique pour un juge de demander des preuves, mais personne ne peut nier que le tableau était quand même troublant après les propos du Ministre lui-même…

En résumé, si on s’en tenait à ce qu’avait dit Ben Jeddou, la situation était la suivante : 1/ des unités de police à l’origine de violences inouïes constatées ces derniers jours, qui dépendaient légalement de son autorité, échappaient à son contrôle au profit d’autres donneurs d’ordres non-identifiés ; 2/ ces révélations particulièrement graves sur les dysfonctionnements du Ministère de l’Intérieur et de la police n’ont pas été démentis par le Chef du Gouvernement ; 3/ il n’y aurait pas de « police parallèle » dans son ministère et les actes très graves commis ces derniers jours l’auraient donc été par des policiers et non par des infiltrés ; 4/ cela voudrait-il dire alors que le problème posé ne serait pas celui d’une infiltration de la police ou de l’existence d’une police parallèle, mais simplement de l’existence d’un commandement occulte à l’origine de ces actes de violences ou d’unités de police agissant sans en référer à aucun commandement ? ; 5/ néanmoins aucune enquête n’avait été diligentée sur aucun de ces points malgré leur gravité et l’opacité restait de mise. A l’évidence, tout ce raisonnement ne pouvait être convaincant sur toute la ligne, tant la gravité de ces zones d’ombre aurait nécessité une enquête sérieuse qui, là aussi, ne viendra jamais.

Ben Jeddou a également confié à la presse avoir sérieusement envisagé de démissionner, ce qui sonnait comme un aveu confirmant qu’il ne voulait pas être le Ministre de l’Intérieur sous lequel de telles violences auraient été perpétrées, surtout s’il n’en avait pas donné l’ordre comme il s’était empressé de le dire. J’avoue sur ce point que nous avions souhaité qu’il saisisse cette occasion pour démissionner de ce gouvernement dont le chef, Ali Lâarayedh, cherchait bien moins à favoriser une sortie de crise et le retour au calme qu’à protéger des intérêts partisans en étouffant les affaires gênantes, comme il l’avait déjà fait. J’avais moi-même publiquement appelé le Ministre de l’Intérieur, lors d’une interview télévisée sur la place du Bardo, à passer le pas et à ne pas continuer à se fourvoyer plus longtemps dans ce gouvernement où un homme intègre comme lui n’avait pas sa place… Mais, malgré ses doutes exprimés publiquement dans la presse, il restera à son poste.

Il est vrai que la démission de Ben Jeddou aurait été le coup de grâce pour ce gouvernement ou, du moins, un sérieux revers qui l’aurait considérablement affaibli. Mais il fut convaincu de ne pas démissionner. Peut-être face à l’incertitude qu’aurait laissé planer le nom de son successeur ? Ou aurait-il été incité à demeurer en place par les syndicats policiers avec lesquels il avait renoué un dialogue totalement rompu sous son prédécesseur ? D’autres défendaient une vision totalement opposée : convaincus que la présence de ce ministre à ce poste n’avait été acquise que parce qu’elle arrangerait Ennahdha, simplement parce qu’il était un des leurs, les raisons de cette non-démission se trouvaient dans cette proximité politique et il ne s’agissait donc que d’une mise en scène supplémentaire. Pour ma part, je persiste à pencher pour l’hypothèse de « pressions amicales » des forces de l’ordre, même si j’aurais souhaité qu’il aille jusqu’au bout de sa logique en engagement un bras-de-fer pour faire la lumière sur ce qui s’était passé. Mais en avait-il les moyens ? La question reste entière.

Restait donc à savoir qui tirait les ficèles dans ces unités échappant clairement au contrôle du Ministre de l’Intérieur. Naturellement, les regards se tournaient vers Ali Lâarayedh, le Chef du Gouvernement et Ennahdha avec ses agents infiltrés au sein de l’appareil sécuritaire, comme le laissaient entendre les graves révélations des syndicalistes policiers et pénitenciers. Le fait est qu’on ne connaîtra jamais la vérité sur les responsables de ces violences. Du moins à ce jour.

72 - 06/08/2013, la rue et l’UGTT parlent, Ben Jâafar suspend l’ANC

En ce début du mois d’août, après les violences policières ayant marqué les premiers jours du sit-in du Bardo, la tension était au plus haut et aucun espoir de retour au dialogue n’était plus à l’ordre du jour. Les deux camps s’accusaient mutuellement, soit de chercher à se maintenir au pouvoir à tout prix en empêchant que la lumière ne soit faite sur les assassinats politiques, soit de penser à transposer le scénario égyptien en Tunisie en réalisant un coup d’Etat contre la « légalité ».

Puis, un autre drame survenu dans les premiers jours du sit-in avait encore fait monter la tension : l’assassinat des sept soldats de l’armée nationale au mont Châambi, retrouvés égorgés en pleine montagne. L’opposition y voyait le résultat du laxisme et de la complaisance d’Ennahdha envers les groupes terroristes comme Ansar Achariâa qu’elle avait largement ménagés avant de finir par les considérer pour ce qu’ils étaient, alors qu’Ennahdha accusait l’opposition de verser de l’huile sur le feu et d’exploiter à son avantage un événement devant normalement unir la Nation en deuil.  

Chaque camp cherchait alors à faire sa démonstration de force et redoublait de défiance vis-à-vis du camp adverse. Ainsi, entendait-on dans les manifestations de l’opposition des slogans traitant Ghannouchi et les responsables d’Ennahdha d’assassins et appelant à rayer Ennahdha de la carte. Mais de tels propos étaient rarement prononcés par des responsables politiques de premier plan. De même, de l’autre côté, n’avait-on pas entendu un dirigeant de premier plan d’Ennahdha, Sahbi Atig, président du groupe parlementaire, menacer de faire « couler le sang » de ceux qui s’en étaient pris à leurs frères en Egypte ou ceux qui seraient tentés de le faire ailleurs ? Le message était clair. Pourtant, ce même Sahbi Atig saura se transformer quelques mois plus tard en fin négociateur pour finaliser l’adoption de la Constitution, tout comme certains de l’autre camp qui ne rêvaient que d’en découdre jusqu’alors. Comme moi.

Pour être clair sur mon état d’esprit d’alors, sans que je ne me compte parmi les plus radicaux de mon camp, si on considérait les propos exprimés de part et d’autre, j’avais moi-même choqué mon ami l’Ambassadeur de France François Gouyette, qui me demandait si nous pouvions espérer arriver à une phase de négociation, en lui rétorquant : « Nous sommes en ce moment sur une pente ascendante, vu le monde qui se mobilise avec nous et qui est sur une ligne radicale vis-à-vis d’Ennahdha, alors qu’eux sont en perte de vitesse ; ce n’est donc pas le moment pour nous de négocier, on le fera quand on les aura mis à terre et avec le flingue sur la tempe ! ». Politiquement, bien entendu et en aucun cas physiquement. Mais j’ai bien prononcé ces mots qui illustraient mon état d’esprit d’alors et qui faisaient partie du message que je voulais faire passer à mes interlocuteurs. 

Dans ce contexte de surenchère, la mobilisation du Bardo ne cessait de croître chaque jour et l’opposition avait prévu de marquer les six mois de l’assassinat de Chokri Bélaïd, le 6 août, par une méga-manifestation. Ennahdha et ses alliés, dont notamment le parti Wafa qui la débordait sur sa droite, avaient alors décidé d’anticiper cette échéance en redoutant sans doute une très forte mobilisation à l’appel de l’opposition, en organisant le 4 août une manifestation de soutien à la « légalité » à la Kasbah. Le ban et l’arrière ban de leurs militants et sympathisants venus de toute la Tunisie furent mobilisés et la mouvance salafiste connue pour son aversion à la démocratie avait répondu présent, tout comme les milices islamistes des LPR. Cette nuit du 4 août était bien loin de l’esprit de celle de l’abolition des privilèges de 1789 en France, l’espace entre la Kasbah et la mairie de Tunis était noir de monde, mais tout cela n’avait sans doute pas mobilisé plus de 40.000 personnes que ce lieu pouvait contenir. Et, le 6 août, c’était l’opposition qui mobilisait comme prévu. Et, là, tout le tronçon allant de la place du Bardo à Bab Sâadoun, soit environ 1km, était rempli de monde, sans le moindre espace entre deux personnes… Sans entrer dans les querelles de chiffres, il était clair que la mobilisation de l’opposition avait largement dépassé celle de la « légalité », certains pointages donnant des chiffres de 100 à 200.000 participants, voire même plus.

Même si la mobilisation de l’opposition était incontestablement bien plus forte, le résultat des courses était que les deux camps avaient démontré qu’ils disposaient d’importantes réserves militantes, mais, qu’en même temps, aucun camp n’était prêt à faire le moindre pas en direction de l’autre pour favoriser une sortie de crise. Enfin, en dehors de ceux qui s’étaient mobilisés à l’appel d’Ennahdha et de l’opposition, il restait une grande majorité de citoyens demeurés en dehors de ce conflit, qui manifestaient un relatif désintérêt à ce qui semblait secouer le pays, préférant remplir les terrasses des cafés quand d’autres manifestaient. La question était de savoir ce que pensait cette majorité silencieuse et passive. Surtout qu’elle pourrait faire la différence le moment venu dans les urnes…